Le rituel

Daren repassait le plan d’Imoen en revue le temps de leur descente. Tous les cinq se choisirent l’une des petites pièces de méditation du temple comme point de départ de leur opération. L’idée était simple et comportait des risques, mais ils n’avaient pas le temps pour davantage de discussion. Phaere lui avait laissé jusqu’au lendemain pour obtenir son dû, mais plus vite ils seraient en possession des œufs, plus il leur resterait de temps pour mettre au point une stratégie d’évasion. Deux incantations magiques le tirèrent de ses réflexions et un éclair bleuté illumina la pièce. Imoen et Aerie venaient de les rendre tous les cinq invisibles. La chasse pouvait commencer.

 

Daren avançait le plus discrètement possible, retenant son souffle à chaque enjambée. Ils ne devaient pas se précipiter, mais suffisamment pour ne pas épuiser les deux magiciennes. Les deux premières sentinelles observaient le grand hall d’un œil morne et ils purent aisément se faufiler tous les cinq entre eux. Un violent choc métallique en contrebas fit sursauter Daren, à tel point qu’il percuta Minsc devant lui et en perdit presque l’équilibre. D’un geste nonchalant, l’un des gardes se retourna, avant d’émettre un bâillement sonore et de reprendre sa place. Daren poussa un soupir et reprit son avancée. Leur objectif était cette porte métallique dont leur avait parlé Imoen, un peu plus bas. Deux autres chocs résonnèrent des portes de fer qui donnaient sur le couloir, mais la seule et unique grille en étant fermée, il était impossible de dire ce qui était à l’origine de ces bruits.

 

Le couloir tourna une dernière fois, donnant sur une porte noire gravée de symboles magiques. Une seule sentinelle leur bloquait encore l’accès. Daren tira lentement son arme de son fourreau, tandis que derrière la sentinelle se déployaient en silence une multitude de lianes souples.

 

− Maintenant !

 

Une lumière verte illumina le couloir et l’illusion prit soudainement fin. Le drow écarquilla les yeux en découvrant ses assaillants, mais avant qu’il ne pût donner l’alerte, Minsc lui décocha un violent coup de poing. Au même moment, les plantes l’enserrèrent de toutes parts, le bâillonnant et immobilisant.

 

− Tue-le Daren !, ordonna Jaheira.

 

Il pointa sa lame contre le torse de l’elfe noir. Allait-il réellement le tuer de sang-froid ? Lorsqu’ils avaient mis au point leur plan, Jaheira avait proposé de tuer tout éventuel vigile devant la porte, et il avait naturellement accepté, sans réfléchir. Mais maintenant qu’il se tenait devant sa victime, enchevêtrée et inoffensive, sa main lui semblait beaucoup moins sûre.

 

− Qu’est-ce que tu attends ? Tue-le maintenant !

 

La lumière verte s’intensifia soudainement, et dans un craquement sinistre, les lianes se resserrèrent autour de son cou qui se rompit sous la pression. Daren resta quelques secondes immobile, hanté par le son de la nuque de cet homme impitoyablement broyée, mêlé à un râle étouffé par les forces de la nature. Les plantes se rétractèrent aussitôt, dévoilant le corps brisé de la sentinelle. Daren ne parvenait toujours pas à détourner son regard, et une sensation de brûlure intérieure commença à le ronger au plus profond de son être. Cette violence gratuite attisait le pouvoir de l’Ecorcheur.

 

− Minsc, prépare-toi le plus rapidement possible, reprit Jaheira à voix basse.

 

Le rôdeur retira le tabar de Lolth que portait le drow, et l’enfila aussi vite que possible. Un cliquetis métallique tira Daren de ses réflexions, et au prix d’un effort douloureux, il parvint enfin à lever les yeux vers les deux battants d’ébène qui s’entrouvraient. Imoen venait d’insérer la clé de la Vestale. Le chemin était ouvert.

 

− Essayons de cacher le corps à l’intérieur, chuchota à nouveau Jaheira.

 

La salle des trésors était des plus étonnantes. Totalement circulaire, pavée d’un dallage uniforme rouge sombre, la partie droite de la pièce regorgeait de coffres et de jarres débordant de richesses : pierres précieuses, or, et autres bijoux scintillaient de chacun d’eux. Sur la partie gauche, une immense grille fermait l’accès vers un couloir obscur et malodorant, et au fond, surélevés par un autel de faïence, trois œufs d’argent reposaient au centre de runes gravées à même le sol.

 

− Ne touchez à rien, chuchota Imoen. Il y a peut-être d’autres pièges.

− Il faut que nous cachions le corps, rappela Jaheira. Occupez-vous des œufs pendant que je cherche.

 

Daren acquiesça et tira les trois répliques de Phaere de son sac.

 

− Je n’aime pas ces runes, chuchota Aerie.

 

Imoen s’avança à son tour et s’accroupit près du cercle tracé au sol. Elle tira une bourse de sa ceinture et plongea sa main à l’intérieur. D’un geste souple, elle saupoudra les gravures au sol, mais rien de particulier se ne produisit.

 

− Il n’y a rien ?, demanda Aerie d’une petite voix.

 

Imoen lui répondit d’un haussement d’épaules et se redressa.

 

− Nous ferions tout de même mieux de faire l’échange le plus rapidement possible, proposa-t-elle. Il y a peut-être un mécanisme lié au poids, ou quelque chose dans ce genre.

 

Imoen jeta un coup d’œil en arrière, en direction de la porte. Minsc était resté à l’extérieur, tenant la clé dans sa main, et guettait toute arrivée du couloir. Daren tendit un œuf à sa sœur, puis un autre à Aerie.

 

− Vous êtes prêts ?, murmura Imoen.

 

Daren et Aerie approchèrent leurs mains ensemble, toute leur attention focalisée sur les sphères argentées.

 

− Maintenant !

 

Daren saisit l’œuf à pleine main et laissa l’autre glisser à la même place. Aerie et Imoen venait de procéder à l’échange simultanément elles aussi. L’espace de quelques secondes, rien ne se produisit.

 

− Je crois que nous…

− Ecoutez !, s’écria Jaheira.

 

Un grincement métallique inquiétant résonna dans la salle des trésors, et au même moment, les runes se mirent à luirent d’un éclat bleuté. Daren n’eut qu’à peine le temps de se retourner que la double porte s’était refermée derrière eux. L’immense grille sur la gauche se souleva lentement, le métal crissant contre la pierre.

 

− Restez ici, murmura la druide, je vais déposer le corps plus loin dans ce couloir, ce sera plus discret.

 

Daren sentit la main d’Aerie lui agripper le bras et pouvait même percevoir sa respiration saccadée contre sa nuque. Les runes continuaient à luire dangereusement mais en dehors du mécanisme de la porte, rien d’autre ne semblait s’être déclenché. Jaheira avait à peine fait trois pas dans le couloir qu’un grognement sourd et puissant s’en échappa et fit trembler le sol de la pièce.

 

− Par… Sylvanus, balbutia la druide, quelle est cette… abomination ?

 

Une multitude de pas lourds résonnèrent à nouveau, et Jaheira lâcha le corps de l’elfe noir en marchant à reculons. Daren sentit la peur le paralyser et respira aussi vite qu’il put pour garder le contrôle. La créature se mit à rugir ; un rugissement rauque et puissant, qui aurait pu faire penser à une armée d’orcs poussant leur cri de guerre. Et enfin, elle apparût. Elle devait faire plus de deux mètres de haut. La partie supérieure de son corps était celle d’un elfe noir; un elfe noir au regard dément de rage qui aurait subit mille tortures. Et ce buste reposait sur un corps gigantesque, muni de huit longues pattes velues : le corps d’une araignée de presque trois mètres de large.

Daren ressentit une vive douleur à la base du crâne, et ses mains se mirent à trembler fortement. Il devait luter de toutes ses forces pour ne pas lâcher sa précieuse prise de ses mains. La vision de cauchemar, avatar de Lolth elle-même, éveillait sa propre essence divine. La créature avança de quelques pas dans un cliquetis terrifiant, transperçant du même coup le corps de l’elfe noir au sol, mais se heurta soudainement à un mur bleuté dans une gerbe d’étincelles.

 

− Minsc !, hurla Imoen. Minsc ! Ouvre-nous !

 

Aerie avait déployé sa magie protectrice et bloquait l’accès de la salle principale d’un bouclier transparent. La créature souleva deux de ses pattes avant et frappa de toutes ses forces sur la barrière d’énergie qui crissa sous le choc. Le visage de l’avarielle se contorsionnait de douleur à chacun de ses coups, et le bouclier faiblissait d’autant.

 

La lourde porte noire s’entrouvrit dans un cliquetis retentissant et au même moment, la herse relevée s’abaissa dans un fracas métallique. Même si la créature se retrouvait à nouveau piégée, Daren, Jaheira, Aerie et Imoen coururent sans se retourner vers la sortie, et refermèrent les deux battants derrière eux.

 

− Nous avons eu chaud…, soupira Imoen. Mais l’essentiel est là, nous avons les œufs !

 

Elle leva le globe argenté toujours serré dans sa main et le tendit à Daren. L’avarielle lui laissa le sien, et il les enveloppa dans le tissu qui contenait les répliques.

 

− Minsc, intervint Jaheira, tu vas devoir jouer le rôle de la sentinelle le temps que la Mère Matrone accomplisse le rituel, ça ira ?

 

Le rôdeur, vêtu du tabar de Lolth et coiffé d’un casque drow, était méconnaissable.

 

− Bouh me dira quoi faire. Ne t’inquiète pas, Jaheira.

− Hé !, s’écria une voix à l’autre bout du couloir. Qu’est-ce qui se passe, là bas ?

 

Des bruits de bas s’approchèrent dangereusement et Daren porta sa lame au fourreau. S’ils étaient découverts, ils devaient empêcher l’alerte d’être donnée. Une lumière bleutée familière illumina les murs, et Daren plaqua son corps contre la paroi.

 

− C’est quoi ces bruits ? Qu’est-ce qui se passe ?

 

Sans doute alertée par leur combat, l’une des autres sentinelles quitta son poste pour inspecter l’entrée de la salle des trésors. Aerie et Imoen venaient de les rendre invisibles, et Minsc semblait simplement monter la garde seul.

 

− Tout va bien ?

− Rien à signaler.

 

Un coup métallique puissant derrière les portes noires retentit soudainement.

 

− On dirait que le Drider a besoin d’exercice !, s’exclama la sentinelle en éclatant de rire. Bon, je remonte.

 

À peine l’elfe noir disparut à l’angle du couloir que Daren et ses compagnons réapparurent. Jaheira posa un doigt sur ses lèvres, et une fois que les deux magiciennes eurent repris leur souffle, ils arpentèrent le plus discrètement possible le couloir qui remontait vers les pièces de méditation. La première partie de leur plan était un succès.

 

− Nous remontons dans nos chambres, chuchota Imoen. Laisse-nous les œufs et garde ceux de Solaufein, ce sera plus sûr.

 

Daren hocha de la tête, salua ses compagnons et prit la route de la Société des Combattantes. Il ne restait plus qu’à trouver un moyen de quitter la ville une fois leur double trahison achevée.

 

 

− Ah ! Mon bel elfe noir est déjà de retour ?

 

Phaere paraissait à la fois surprise mais aussi comblée de le revoir. Il avait jusqu’à présent exécuté ses ordres uns à uns sans faillir, et elle se doutait de l’issue de sa mission.

 

− Les voilà, répondit-il en s’inclinant.

 

Elle saisit délicatement le drap blanc, en sortit les trois œufs argentés et les caressa lentement de son index. Un sourire satisfait se dessina sur son visage, et elle les rangea précautionneusement dans un sac qu’elle porta à son épaule.

 

− Tu n’as pas encore mangé, Veldrin ?

 

Daren répondit par la négative. Les évènements de la matinée lui avait fait presque oublié l’heure du repas, mais son estomac émit un son douloureux qui le ramena à la réalité.

 

− Viens avec moi.

 

Phaere sortit de sa chambre sans un mot, et Daren la suivit. Sa bonne humeur se lisait sur son visage, et la Vestale arborait un sourire inaltérable tout au long de leur trajet en direction de l’auberge. Une fois chacun devant un plat exotique, elle se décida à prendre à nouveau la parole.

 

− Je ne te demanderai pas comment tu as fais, Veldrin, même si j’admets que tu me surprends encore davantage chaque jour. Pour un mâle, tu es terriblement efficace. Quel dommage que tu aies pris ce stupide engagement envers Lolth…

 

Elle se servit une coupe d’un alcool irisé qu’elle porta à ses lèvres, et reprit.

 

− Mais je voulais te poser une question, Veldrin… Est-ce que… Est-ce que tu l’as vu, lui ?

 

Daren haussa les sourcils, puis réalisa ce dont elle voulait parler. Le ton incertain de sa question trahissait un mélange de crainte et de respect, et il se dit pour lui-même qu’elle avait parfaitement raison. Il frissonna à la simple pensée de cette créature mi elfe noire mi araignée que la sentinelle avait appelée « Drider ».

 

− Oui, en effet.

− Et… tu l’as affronté ?, reprit-elle, plus fort.

− Non, nous avons eu le temps de fuir avant qu’elle ne nous attaque.

 

Phaere resta silencieuse quelques minutes, et n’évoqua plus le sujet de sa mission avant la fin de leur repas.

 

− Reste dans tes quartiers jusqu’à demain soir, Veldrin. Ardulace avait prévu d’achever le rituel en ma seule présence, mais je pense pouvoir la persuader de t’y faire assister. Je tiens à ce que mon champion soit présent le soir de mon accession à la tête de la cité…

 

Daren salua la Vestale d’une révérence et partit rejoindre le plus vite possible ses compagnons au temple de la Reine Araignée.

 

Les deux jours qui suivirent ne furent pas riches en évènement. La cité fermée, Ust Nasha avait trouvé un calme inhabituel. Les allées et venues des jours précédents s’étaient taries, et les cargaisons d’armes se retrouvaient bloquées devant les lourdes portes magiquement closes. Daren et ses compagnons s’étaient par deux fois rendus sur la place principale de la cité, à la recherche d’une faille dans les épaisses murailles qui les encerclaient, mais en vain. La Mère Matrone avait bloqué tout accès depuis trois jours maintenant, craignant sans doute une attaque du dragon d’argent, et rien ni personne ne pouvait franchir les murs. De plus, l’affluence ayant grandement diminué, il devenait d’autant plus délicat ne passer inaperçu. Il leur fallait attendre la fin du rituel pour espérer tenter quoi que ce fût.

 

− Tu crois que Minsc va s’en sortir ?, demanda Imoen, toujours allongée dans le canapé de la bibliothèque du temple.

− Je l’espère, répondit Jaheira en haussant les épaules. Il n’avait qu’à suivre les autres sentinelles lors de la relève… Je suppose que s’il s’était fait prendre, nous l’aurions su d’une façon ou d’une autre…

− Minsc est tout à fait capable d’accomplir cette mission tout seul, intervint Aerie. Il est juste un peu… original, mais il est tout à fait capable. En tout cas, j’ai pleinement confiance en lui.

 

Daren se rappelait de l’attitude de Dynahéir lors de leur périple sur la Côte des Epées, et il lui semblait qu’elle aussi faisait une confiance aveugle en son garde du corps. Préférant ne pas se poser davantage de question, il coupa court à la conversation en changeant de sujet.

 

− Qu’est-ce que tu lis depuis tout à l’heure, Imoen ?

− Oh, ça ? J’ai trouvé ce grimoire à la bibliothèque du temple. C’est un recueil de magie drow, je crois. Je ne comprends pas tout, mais ça m’a l’air intéressant. Enfin, il faut bien passer le temps…

 

Elle rouvrit le tome volumineux et se replongea dans sa lecture. D’après Phaere, le rituel touchait à sa fin le soir même, et Minsc avait pour consigne de rejoindre ses compagnons le plus vite possible une fois que la Mère Matrone serait venue chercher les œufs du dragon. Des bruits de pas résonnèrent des marches qui montaient vers la bibliothèque, et la porte s’ouvrit brusquement.

 

− Veldrin !, l’interpella Phaere. Prépare-toi et suis-moi. Notre… heure de gloire approche.

 

Elle avait revêtu une tenue de cérémonie traditionnelle elfe noir, ainsi qu’un casque haut de forme surmonté de l’emblème de la Reine Araignée. Un sourire féroce et impatient se lisait sur son visage, et Daren devina la sacoche qu’elle tenait en bandoulière dissimulée sous sa longue cape.

 

Il suivit la Vestale en direction de la salle des rituels, jusqu’à présent fermée. À l’intérieur de la pièce circulaire, une fumée rouge sombre s’élevait d’un cratère de feu entouré de cinq flammes surélevées par des monticules de pierre, et brûlant d’un feu bleuté dans un bol de céramique. La première chose qui frappa Daren fut la chaleur étouffante qui régnait, contrastant avec le froid ambiant habituel de l’Ombreterre. Vêtue elle aussi d’une tenue de cérémonie, la Mère Matrone Ardulace héla des prières funestes, ses deux bras levés vers la voûte. La Vestale referma les portes derrière eux et s’agenouilla aux côtés de sa mère, imité par Daren. Les psaumes durèrent de longues minutes, et Daren se sentait de plus en plus mal à l’aise. La mélodie lancinante chantée par l’elfe noire résonnait dans son esprit, et semblait pénétrer sa chair même. Soudainement, le silence se fit à nouveau dans un calme surnaturel. La fumée se dissipa un instant, et Daren aperçut des runes rougeoyantes disposées en cercle illuminer le sol de leur lumière maléfique. La Mère Matrone se tourna alors vers lui et Phaere.

 

− Le rituel est presque terminé, ma fille, déclara-t-elle, quelque peu essoufflée par l’incantation. Lorsque le démon apparaîtra, aucun de vous ne doit intervenir. La moindre erreur causerait votre mort immédiate ainsi que votre éternel tourment.

 

Elle respira profondément, et se tourna à nouveau vers le cercle magique.

 

− Seigneur Démon, Maître des Profondeurs, répondez à mon appel !

 

Une forme indistincte vaporeuse s’éleva au-dessus des runes. Deux colonnes de feu soutenue par des os de squelettes humains se matérialisèrent dans une arcade gigantesque, formant ainsi un passage vers un autre monde. De l’embrasure, Daren pouvait percevoir une multitude de mains terrifiées s’agitant au dessus d’une mer de feu et de sang, et les cris qui s’en échappaient se répercutaient contre les parois de la grande salle des rituels. Tout à coup, l’arcade se déforma, et une patte monstrueuse et griffue fendit le dallage du sol.

 

− VOUS M’AVEZ ARRACHÉ  A MON PLAN, NOIRAUDS !, tonna une voix rocailleuse. EXPLIQUEZ-VOUS SI VOUS NE VOULEZ PAS FINIR DANS UNE MARE DE SANG !

 

Daren avait du mal à respirer. La chaleur ajoutée à la présence menaçante de la créature cauchemardesque qui apparaissait sous leurs yeux lui paralysait les sens. Même Phaere semblait aussi impressionnée que lui, la terrible elfe noire écarquillant les yeux de peur comme une enfant.

 

− Seigneur des Plans Inférieurs, reprit la Mère Matrone, je vous implore d’aider la cause des elfes noirs dans leur guerre contre leurs cousins de la surface, ces répugnants êtres gorgés de pitié.

 

Le démon s’extirpa un peu de plus de son monde et dévoila une grande partie de son corps écaillé. Une main monstrueuse s’échappa du portail, et s’agrippa sur l’autel de marbre qui soutenait l’un des braseros.

 

− ET QUELLE SORTE DE RÉCOMPENSE M’OFFREZ-VOUS POUR UN TEL SERVICE, NOIRAUDS ?, tonna à nouveau le démon. POURQUOI VOUS AIDERAIS-JE ?

− Vous nous aiderez car je vous offre ceci, Seigneur Démon : des œufs d’une créature de lumière, un dragon d’argent. Vous pourrez en disposer à votre guise, si vous acceptez de nous aider.

 

Daren tourna rapidement son regard vers Phaere. La Vestale tremblait d’excitation et d’impatience, tandis que la Mère Matrone dévoilait son présent à la créature infernale.

 

− IMBÉCILE DE NOIRAUD !, rugit le démon. PENSEZ-VOUS QUE MOI, JE VAIS ME LAISSER ABUSER PAR UNE SUPERCHERIE AUSSI SIMPLISTE ?

 

Pour la première fois, Ardulace sembla déstabilisée. Un sourire de haine et de satisfaction se dessina sur le visage de sa fille, mais elle n’avança pas encore.

 

− Que… Que voulez-vous dire, ô Créature de l’Ombre ? Ce… ce sont…

− ILS SONT FAUX, MORTELLE !, le coupa le démon. DES VRAIS M’AURAIENT CONTENTÉ, MAIS JE SUIS DÉSORMAIS EN COLÈRE !

 

Le corps tout entier de la créature avait franchi le portail à présent. Il devait faire plus de trois mètres de haut, et ses ailes déployées, presque autant d’envergure.

 

− Je… Non, ce n’est pas possible ! Lolth ! Protège-…

 

Le démon pointa sa main difforme vers la prêtresse, qui s’embrasa aussitôt. Le sol sous ses pieds se transforma en lave, et une éruption de magma consuma l’elfe noire qui poussa un dernier hurlement, plus proche d’un gargouillis aqueux que d’un cri humain. De la Mère Matrone, il ne restait qu’un tas d’ossements encore fumants.

 

− COMMENT OSEZ-VOUS ?, reprit le démon. COMMENT OSEZ-VOUS M’APPÂTER DE LA SORTE ? JE VAIS RÉDUIRE CETTE VILLE EN CENDRES !

− Arrière, démon !, intervint Phaere.

 

La créature se tourna vers elle, ses yeux toujours rouges de colère et de haine, mais ne la coupa pas.

 

− Je suis la fille de celle qui t’a invoqué… et c’est moi qui ai les œufs que tu convoites.

 

Elle s’agenouilla à son tour, et lui tendit les trois globes argentés.

 

− Je t’en fais offrande.

 

Le démon ne répondit pas tout de suite, et un rictus terrifiant se dessina sur son visage.

 

− AH AH AH ! ON S’EST JOUÉ DE TOI, PETITE FILLE ! TES ŒUFS SONT FAUX EUX AUSSI !

− Q-Quoi ?, bégaya-t-elle en se relevant. Que… Veldrin… Veldrin ? Veldrin, qu’as-tu fais ?

 

Ses yeux furibonds étaient partagés entre le courroux et la terreur. Daren la fixait simplement du regard, immobile.

 

− AH AH AH ! C’EST TROP DRÔLE ! L’ENFANT DE BHAAL T’A TUÉE, PETITE FILLE ! VIENS À MOI, À PRÉSENT ! VIENS À MOI, ET MEURS !

− Je te tuerais, Veldrin ! Je t’arracherai ton cœur encore palpitant, et je…

 

La même explosion de lave qui venait d’engloutir la Mère Matrone mit brutalement fin à sa phrase. Phaere venait de mourir sous ses yeux, et il était la dernière personne encore en vie dans la salle des rituels.

 

− JE DEVRAIS TE TUER, ENFANT DE BHAAL, MAIS TU AS EU LA CHANCE DE NE PAS M’AVOIR PROVOQUÉ  DIRECTEMENT.

 

Daren resta silencieux. Que devait-il répondre ? Ce démon pouvait le réduire en cendres d’un simple geste, et il avait la nette impression qu’il pouvait lire ses pensées aussi aisément que dans un simple livre. Le démon l’avait appelé « enfant de Bhaal », sans même qu’il n’eût prononcé une parole. Savait-il qu’il ne possédait pas ce que Phaere et sa mère pensaient lui offrir ? Toutefois, même s’il avait eu les œufs d’Adalon avec lui, il était maintenant tout aussi vital d’accomplir la mission du dragon d’argent que de se débarrasser de cette créature venue tout droit des Enfers.

 

− MAIS TU M’AS AMUSÉ , ENFANT DE BHAAL. TA TRAHISON A ÉTÉ  MON DIVERTISSEMENT, ET TA VIE SERA MA RÉCOMPENSE.

 

Daren resta bouche bée. Derrière la créature, le portail commençait déjà à faiblir et à s’étioler, et il crut un instant que tout retour était impossible. Le démon replia ses ailes contre son dos, saisit les montants vaporeux de l’arcade à pleines mains, s’engouffra sous l’arche et disparut. Quelques secondes plus tard, les runes au sol s’éteignirent, et le silence envahit à nouveau la salle des rituels.

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