Chapitre 7 : Confrontations

Éblouissant. Féerique. Le spectacle qui se dressait devant eux était à couper le souffle. Des arbres centenaires surplombaient un lac aux reflets de feu, dont la surface immobile semblait s’embraser à la lumière du soleil couchant. L’herbe verdoyante et aussi douce qu’un tapis de soie embaumait l’air d’un parfum de nature encore sauvage et immaculée. Une fois ses yeux accoutumés à la lumière, Daren aperçut la mer à l’horizon, formant un écrin azuré à l’astre descendant. Une nouvelle bourrasque d’air marin souleva ses cheveux, et il ferma les yeux en humant ce mélange enivrant de sensations pures.

 

− Allez ! Plus vite !

 

Une main puissante le poussa dans le dos. Les trois soldats elfes insistèrent à nouveau, et Daren et ses compagnons les suivirent en silence. Ses premières impressions dissipées, un tout autre spectacle se dessinait sous ses yeux. En de multiples endroits, d’imposants cratères noirs et encore fumants étaient les témoins de la bataille en cours. De tentes camouflées dans les buissons sortaient d’autres soldats, le regard suspicieux, et ils furent rapidement encerclés de toutes parts par une dizaine d’elfes menaçants.

 

− Qui sont ces étrangers ?, héla l’un d’eux.

− Ce sont des traîtres !, s’écria un autre. Ils sortent de l’Ombreterre !

− Nous ne sommes pas…, tenta Aerie d’une voix timide.

− À mort !, la coupa une autre voix.

− Mais écoutez-nous !, intervint Jaheira à son tour. Nous…

 

Les cris se firent de plus en plus virulents, rendant impossible toute explication. Certains guerriers sortirent leurs armes et les pointèrent vers eux.

 

− Silence !, tonna une nouvelle voix.

 

Tous se turent aussitôt. Celui qui venait de prononcer ces paroles semblait plus gradé que ses compagnons, et malgré son air dur et accusateur, il ramena le calme parmi les siens.

 

− Général Sovalidaas, salua l’un des soldats en s’inclinant.

 

L’elfe passa devant lui en l’ignorant totalement et s’adressa aux cinq compagnons.

 

− Expliquez-vous, étrangers. Comment arrivez-vous d’ici ? Avez-vous trahi notre monde pour celui des ténèbres ?

 

Daren s’avança le premier et s’inclina lui aussi.

 

− Je m’appelle Daren, et voici mes compagnons. Nous avons combattu les elfes noirs au cœur même de leur forteresse, et nous pourchassons actuellement un sorcier du nom d’Irenicus.

 

Le visage de son interlocuteur se décomposa aussitôt.

 

− I… Irenicus ?

− Vous le connaissez ?, intervint Imoen. Vous savez où il se trouve ?

− Vous devez immédiatement vous entretenir avec Elhan !, répondit l’elfe. Soldats ! Écartez-vous !

 

Autour d’eux, le cercle des guerriers se dispersa. Tous les cinq suivirent le général à travers le campement elfique dissimulé parmi les arbres.

 

− Sachez que je ne vous fais pas confiance, étrangers. Je n’en ai aucune raison, ni n’en ressens le besoin, et c’est sûrement la même chose pour vous.

− Écoutez, expliqua la druide. Nous sommes du même côté, et nous combattons le même mal, je peux vous l’assurer. Dites-nous ce que vous savez sur Irenicus, et je peux vous garantir que vous n’aurez plus à douter de notre utilité ou de notre confiance !

 

Le général ne répondit pas tout de suite. La préoccupation se lisait sur son visage.

 

− Vous serez utile si vous répondez à nos questions, reprit-il. Mais… il est également possible que vous soyez de mèche avec l’ennemi. Je suis plutôt indécis…

− Mais vous ne comprenez…, tenta à nouveau la demi-elfe.

− Elhan va s’occuper de vous, la coupa-t-il alors qu’ils arrivaient devant une nouvelle tente fortifiée. Il a de l’expérience, et connaît bien l’ennemi.

 

Le commandant leur désigna l’entrée du bâtiment de fortune sans ajouter mot et suivit les cinq compagnons à l’intérieur. Penché sur une carte déployée sur une longue table, un autre elfe aux traits nobles et purs parlait stratégie avec ses pairs. Remarquant l’arrivée de son général, il repoussa ses longs cheveux gris en arrière.

 

− Ah, c’est toi Sovalidaas.

 

Le commandant observa un instant Daren et ses compagnons, et reprit à l’attention de son subordonné.

 

− Je te remercie, tu peux nous laisser maintenant.

 

Le soldat s’inclina et sortit de la tente.

 

− Bienvenue, Daren, continua l’elfe aux cheveux gris. Je me nomme Elhan, et je suis à la tête du détachement armé qui combat les elfes noirs ici.

− Comment connaissez-vous mon nom ?, s’étonna Daren. Nous nous sommes déjà rencontré ?

− Non, non, s’esclaffa le guerrier. J’ai simplement des yeux et des oreilles partout ici, et c’est le nom que vous avez donné en sortant des ruines de l’Ombreterre. Que nous vaut donc le plaisir de votre visite ?

 

Daren sentit Jaheira fulminer à ses côtés, et avant qu’il n’eût eu le temps de répondre elle avait déjà réagi.

 

− Comme si on nous avait laissé le choix !, s’écria-t-elle. Il semble plutôt que nous ne soyons pas les bienvenus ici ! Alors, trêve de civilité, et que voulez-vous de nous ?

 

Elhan fixa longuement la druide, et Daren crut deviner un plissement de ses yeux lorsqu’il parcourut le visage de la demi-elfe.

 

− Je gage que vous ne tarderez pas à regretter ces « civilités ». Sachez que je ne suis pas ici pour vous prendre sous mon aile… Cependant, j’irai droit au but, et je peux vous assurer que je ne vous ferai pas perdre plus longtemps votre temps, si vous acceptez toutefois de vous plier à un petit interrogatoire.

− Soumettez-nous à vos questions, répondit Daren. Nous n’avons pas de secrets sur nos intentions.

− C’est parfait !, reprit le guerrier, un sourire provocateur sur les lèvres. Les sages qui m’accompagnent sont particulièrement doués pour démasquer d’éventuels mensonges, et ils vont vous observer pendant que vous répondez à mes questions.

 

Le silence se fit dans la petite tente. Tant qu’il ne lui posait des questions que sur leurs éventuelles alliances avec les drows, ils ne courraient aucun danger. Les trois mages recouverts d’une longue toge brune entamèrent quelques incantations, et laissèrent à nouveau la parole à leur chef.

 

− Bien, reprit Elhan. Vous avez été capturés vous échappant du repaire des elfes noirs. Mais les fuyez-vous, ou avez-vous choisi de pactiser avec eux ?

− Mes compagnons et moi-même, répondit Daren, nous sommes effectivement échappés d’Ust Nasha. Mais en réalité, notre quête est toute autre.

− Vrai !, s’exclama l’un des sages encagoulés. Ce jeune homme dit la vérité.

 

Les deux autres acquiescèrent en silence.

 

− C’est une bonne chose, continua Elhan. Mais je n’en sais toujours pas plus sur vos intentions… Enfin, poursuivons. Le nom d’Irenicus ne vous est pas inconnu, je suppose ?

− Nous sommes effectivement à sa recherche depuis plusieurs semaines, répondit Imoen.

− C’est encore la stricte vérité, conclut un autre mage.

 

Le visage d’Elhan se durcit alors subitement.

 

− Ainsi vous connaissez ce démon infâme, reprit-il en baissant la voix et en détachant chaque syllabe. Allons donc encore plus loin : à quel point êtes-vous liés à lui ? Je veux dire par là, êtes vous les pions de ce traître ?

− Le nom de ce démon restera gravé sur ma lame jusqu’à sa mort !, tonna Minsc de sa voix puissante. Bouh ne trouvera pas le repos tant que la mort de Dynahéir ne sera pas vengée !

− Cet homme a pris la vie de personnes qui nous sont chères, ajouta Jaheira. Et pour certains d’entre nous, bien plus encore. Vous nous faites perdre notre temps avec vos questions ridicules.

− Rien n’est plus vrai, confirma l’un des sages.

− Les deux réponses sont sincères, aucun doute n’est permis, ajouta un autre mage.

 

Elhan se détendit quelque peu, et s’assit sur un siège de bois noir.

 

− Voilà qui me réconforte infiniment, reprit-il. Qui que vous soyez, je sais au moins qu’en ces circonstances, nous luttons côte à côte.

− Ce n’est pas faute de vous l’avoir répété, à vous et à vos subordonnés, ironisa Jaheira.

− Le danger que vos représentez est certes moindre que ce que je l’imaginais, répliqua-t-il, mais ne vous y trompez pas : nous ne vous accueillons pas à bras ouverts. La région demeure dangereuse, et je ne prendrai aucun risque. Comprenez qu’Irenicus et ses sbires ont bouleversé toute la région, et nous contrôlons sévèrement l’accès à notre territoire. Pire encore, notre cité est maintenant sous sa coupe.

− Votre cité ?, répéta Imoen.

− Suldanessalar, jeune fille, expliqua le commandant. Notre chère cité s’est volatilisée sous nos yeux…

 

Elhan s’arrêta, visiblement troublé.

 

Suldanessalar. Daren se rappelait parfaitement ce nom pour l’avoir lu et relu des dizaines de fois dans le journal du sorcier.

 

− Nous sommes en forêt du Téthyr ?, interrogea Jaheira.

− En effet. Pourquoi cette question ?

− Simple curiosité. J’ai déjà entendu des légendes sur cette cité.

 

Minsc sortit soudainement son épée de son fourreau et la planta férocement dans la terre. Les elfes eurent un mouvement de recul, mais les paroles du rôdeur expliquèrent rapidement son geste.

 

− Irenicus est le plus vil des vilains s’il a osé détruire une ville entière !, tonna le colosse. Je ne parviens pas à y croire, et pourtant, j’en ai cru des choses bizarres, je peux te le dire ! Bouh a maintenant deux, et même plus que deux raisons de pourchasser ce monstre où qu’il se cache !

− En fait, reprit Elhan d’un ton gêné, nous ne savons pas si notre cité est détruite…

 

Il marqua une courte pause, et reprit.

 

− Irenicus et ses laquais se sont pour le moment contentés de cacher la cité, mais nous n’arrivons pas à percer les forces magiques qui sont à l’origine de sa disparition. Nous… nous sommes contraints de demeurer ici, harcelés par les elfes noirs, tandis que nos provisions s’amenuisent…

− Les elfes noirs n’ont pas agi de leur propre chef, expliqua Daren. Ils ont été entraînés par Irenicus, après que celui-ci ait passé un pacte avec eux.

− C’est vrai, confirma à nouveau l’un des sages.

 

Daren sursauta à son intervention. Même s’ils n’avaient rien à cacher, le zèle avec lequel ces mages disséquaient leurs propos commençait à l’énerver passablement.

 

− En effet, renchérit un deuxième, il en sait beaucoup à ce sujet.

− Peut-être pourriez-vous alors nous être utile ?, reprit Elhan d’un ton pensif.

− Pourriez-vous, dans ce cas, rappeler vos petits sages ?, intervint Jaheira avec un sourire faussement amical. Il me semble que notre loyauté n’est plus à prouver !

− De toute évidence, continua le commandant en ignorant la druide, notre ennemi est aussi le vôtre, et il se pourrait que nous soyons du même bord…

 

Jaheira poussa un long soupir exaspéré. Daren commençait à être las de cet interrogatoire, et pendant qu’ils étaient retenus ici, leur ennemi s’éloignait d’autant.

 

− Et quand bien même ce ne serait pas le cas, continua Elhan plus pour lui-même, vous ne pourrez guère atteindre Irenicus sans notre aide.

− Que voulez-vous dire ?, demanda Daren.

− Il est actuellement intouchable, à une exception près.

 

Elhan marqua une pause et se mordit la lèvre. Il semblait particulièrement contrarié à l’idée de dévoiler son histoire, mais aussi partagé par le besoin crucial de recevoir de l’aide.

 

− À l’intérieur du temple de Suldanessalar se trouvait un objet extrêmement puissant, commença-t-il lentement. Le « Rynn Lanthorn », la lumière sacrée des elfes du Téthyr.

− Le Rynn Lanthorn ?, répéta Aerie. De quoi s’agit-il ?

− Cet artefact a l’apparence d’une vieille lanterne ornée de runes antiques, mais néanmoins…

 

Il s’arrêta à nouveau, et reprit.

 

− Comprenez que le Lanthorn fait partie intégrante de la tradition elfique, et nulle puissance magique ne saurait s’opposer à son retour sur notre territoire. Si nous le retrouvions, nous n’aurions plus qu’à nous mettre en route pour Suldanessalar. Mais…

− Mais il n’est plus en votre possession, conclut Jaheira en hochant lentement la tête.

 

Le visage du commandant s’assombrit, et il acquiesça silencieusement.

 

− Qu’est-ce que ce Rynn Lanthorn ?, demanda Imoen. Pourquoi vous est-il si précieux ?

− Sans cet objet, nous ne pouvons plus pénétrer dans la cité de Suldanessalar, expliqua-t-il. Lorsque le temple est tombé aux mains des elfes noirs, la relique a été dérobée. Sans doute s’agissait-il déjà de quelques sbires d’Irenicus… qui auront profité du désordre de la bataille… Quoi qu’il en soit, et malgré les efforts déployés par nos sages, nous n’avons pas retrouvé le voleur, et je crains que le Lanthorn n’ait déjà quitté le territoire elfique…

 

Daren jeta un rapide coup d’œil à ses compagnons. Une seule personne avait l’entière confiance du sorcier, et elle seule pouvait avoir son aval pour conduire une mission aussi importante. Imoen s’avança à son tour, et prit la parole.

 

− Il ne peut s’agir que de Bodhi, commença-t-elle, la sœur d’Irenicus. Je suis sûre qu’il n’y a qu’elle pour remplir un rôle aussi crucial.

− C’est vrai, confirma à nouveau l’un des sages.

− Cela suffit !, tonna Jaheira au même moment, les poings crispés d’exaspération.

 

De longues secondes de silence suivirent la dernière injonction de la druide. Elhan fronçait toujours les sourcils, et il clignait des paupières si rapidement que Daren crut un instant qu’une poussière lui irritait les yeux.

 

− Bodhi…, répéta-t-il en écho. Il se pourrait que vous en sachiez davantage que nous… Je suggère donc que nous échangions nos services.

 

Jaheira haussa les sourcils d’un air incrédule.

 

− Et si vous commenciez par nous dire à votre tour ce qui s’est passé ici ? De plus amples informations nous seraient d’une aide précieuse, qu’en dites-vous ?

− Je ne peux pas vous en dire davantage, répondit l’elfe aussitôt d’un ton catégorique. Si seulement nous pouvions pénétrer dans la cité… Mais pour l’heure, nous en sommes au même point que vous.

− Quelque chose me dit que ce n’est pas exactement le cas…, ironisa à nouveau la druide.

− Rien ne pouvait nous prévenir de l’imminence de l’assaut, ajouta Elhan, préparé par un humain qui nous était jusque là totalement inconnu… Tout cela semblait si… irréel… Et cela le demeure encore, d’ailleurs…

 

Le commandant serra les mâchoires et les poings et frappa violemment la table dont les jetons déployés sur la carte roulèrent au sol.

 

− Il a pactisé avec les elfes noirs, souillé notre temple et profané notre cité ! Nous ne prononçons son nom qu’avec dégoût ! Il est… il est… tout ce que les elfes ne sont pas !

 

Elhan s’arrêta un instant, le souffle court, et reprit d’une voix plus basse mais toujours aussi menaçante.

 

− Si vous savez comment mettre la main sur cette fripouille qui œuvre à son service, dites-le nous, je vous en conjure ! Vous cherchez Irenicus ? Nous le cherchons aussi ! Retrouvez le Lanthorn, et nous déploierons toutes nos forces contre ce démon !

− Que nous retrouvions le Lanthorn ?, répéta Imoen. S’il est bien là où je pense, nous allons avoir besoin d’aide…

− Il… Il nous est impossible de pénétrer actuellement en territoire humain, répondit-il d’un ton d’excuse. Notre situation n’est pas brillante, je l’admets, mais elle sera bien pire encore si nous envoyons des agents vers les cités d’Amn.

− En quoi cela pose-t-il un problème ?, insista Jaheira.

− Là n’est pas la question, coupa Elhan. Vous devez retrouver le Rynn Lanthorn !

− Bouh pense que notre quête sera difficile !, intervint Minsc. Bien qu’il ne doute nullement de notre réussite.

 

Plusieurs minutes de silence suivirent la supplique du commandant elfe. Daren savait à quel point leur mission allait être délicate. Il s’était déjà introduit dans le repaire souterrain de Bodhi, et affronter ainsi les vampires dans leur sanctuaire s’était avéré particulièrement complexe.

 

− Vous pourrez faire appel à une aide extérieure si vous le souhaitez, ajouta l’elfe. Gardez-vous simplement de révéler la véritable nature de votre opération. Mieux vaut s’abstenir de divulguer la honte dans laquelle Irenicus nous a tous plongés…

 

Une idée lui vint alors à l’esprit. Ils avaient effectivement des alliés potentiels à Athkatla. Douteux, parfois peu dignes de confiance, mais suffisamment puissants et influents pour leur venir une nouvelle fois en aide.

 

− De quelle honte parlez-vous ?, demanda soudainement Imoen.

 

Elhan la foudroya du regard et répondit d’un ton glacial.

 

− Ces affaires ne vous regardent en rien. Ses actes odieux éclateront en pleine lumière lorsque nous l’aurons retrouvé, mais pour l’heure, vous devez entamer votre mission.

− Et qui vous dit que nous allons accepter ?, répliqua la druide du même ton. Sans parler que vous aller rester sagement ici à nous regarder nous faire tuer !

− Nous allons vous offrir des provisions, et des armes, répondit l’elfe en ignorant sa première question. Et nous avons en réserve quelques pieux confectionnés à partir des arbres sacrés qui entourent notre cité.

 

Daren mit quelques secondes à réaliser sa réponse, et fit un pas en arrière en croisant le regard de ses compagnons.

 

− Qu’est-ce qui vous fait croire que nous allons avoir besoin de pieux ?, interrogea Imoen, soupçonneuse. Vous connaissez donc la créature que nous allons affronter ?

 

Elhan se raidit soudainement et son visage s’empourpra.

 

− Vous devez être préparés à toute éventualité, se justifia-t-il. L’affaire est trop importante pour laisser place à la moindre négligence.

 

Un nouveau silence recouvrit la petite tente militaire. Ces elfes cachaient quelque chose, c’était évident, mais ils n’avaient pas d’autres choix que de retrouver l’artefact s’ils voulaient rejoindre le sorcier.

 

− Sachez que nous n’acceptons votre marché uniquement parce que nous n’avons pas le choix, conclut Jaheira d’un ton menaçant.

 

Elhan fit amener quelques provisions ainsi que les armes promises, et tous les cinq sortirent du bâtiment de fortune en direction d’un terrain propice pour y passer la nuit. Le soleil était à présent couché, et déjà quelques étoiles scintillaient dans la partie orientale du ciel.

 

− Montons le campement ici, marmonna Jaheira en jetant son sac sur l’herbe.

− Et où est Solaufein ?, demanda timidement l’avarielle.

 

Le drow renégat devait les rejoindre une fois sortis du territoire elfique, mais pour l’heure, il était plus prudent de se reposer en sécurité en ces lieux.

 

− Il nous rejoindra sans doute demain, répondit Imoen qui commençait à allumer un feu.

 

L’air était doux, et le léger bruissement des feuilles dans les arbres berçait lentement Daren. Minsc sortit quelques vivres confiées par le commandant, et ils s’installèrent tous les cinq autour du foyer improvisé.

 

Seul le crépitement du feu et le vent caressant la cime des arbres parvenaient à leurs oreilles. Ils s’étaient installés suffisamment loin du campement elfique pour ne pas être dérangé, mais suffisamment près pour bénéficier de leur protection. La beauté et la pureté du paysage invitait au recueillement, et pendant près d’une heure, personne ne prit la parole.

 

− Quelle journée…, finit par dire Imoen, rompant ainsi le silence.

 

Ses compagnons ne répondirent pas, mais tous pensaient la même chose. Daren avait encore du mal à réaliser leur fuite d’Ombreterre. Pourtant, le matin même, la Mère Matrone invoquait un démon des Plans Inférieurs et finissait trahie par sa propre fille, elle-même trompée par leurs efforts conjoints. Une multitude d’images s’entrechoquaient dans son esprit déjà fatigué, de leur fuite d’Ust Nasha à leur rencontre avec les elfes du Téthyr. Cependant, ressortant de la foule embrumée de ses souvenirs, deux visages revenaient avec insistance : Irenicus, le mage noir, détenteur de son âme volée et responsable de multiples crimes et tortures, et sa non moins terrible sœur, la vampire Bodhi. Les pensaient-ils toujours en vie, et à leur poursuite ? Même atténué par la présence de ses compagnons, Daren pouvait ressentir le vide intérieur ronger son esprit tourmenté. Chaque jour qui passait le rapprochait inévitablement de l’essence pure de l’Ecorcheur, et menaçait de le faire basculer irrémédiablement dans une folie sans retour. Il en était certain, Imoen devait endurer les mêmes tourments, même si elle restait en apparence forte et déterminée. Mais la déchéance de son esprit l’affectait de manière bien plus radicale qu’elle. En plus de subir ces sensations désagréables et angoissantes de néant, son corps était allé jusqu’à la métamorphose. Et maintenant qu’ils passaient pour la première fois une nuit au calme, le caractère implacable de la « malédiction » d’Irenicus le hantait au plus haut point. Au moins l’âme d’Imoen allait pouvoir être sauvée, si toutefois leur intuition était la bonne et qu’ils parvenaient à vaincre la terrible vampire dans son repaire. Mais lui… ? Daren s’allongea sur l’herbe qui formait un délicat tapis de mousse, et une larme de désespoir coula le long de sa tempe. Son épuisement était tel qu’il ne parvenait même pas à tenir assis, mais paradoxalement, il peinait aussi à trouver le sommeil. Sans un mot, ses compagnons sortirent de quoi monter un campement de fortune pour la nuit et partirent se coucher à leur tour, laissant Daren seul.

Un peu plus loin, d’un lac recouvert de nénuphars s’élevaient les coassements de quelques batraciens. Les étoiles au-dessus de lui semblaient vouloir lui parler, et il aurait juré deviner le visage réconfortant et souriant de son père adoptif dessiné par les astres scintillants. Un sourire triste se dessina sur ses lèvres, et au même moment, une main douce et gracieuse lui caressa le visage.

 

Ses yeux rencontrèrent ceux d’Aerie, qui faisait courir son index le long de la ligne de son cou. Elle lui rendit son sourire, timide, et cacha quelque peu son visage derrière ses longs cheveux dorés.

 

− Tu… tu ne dors pas ?, lui murmura-t-elle.

 

Daren, toujours allongé, répondit d’un signe de tête par la négative. Il inclina son visage et effleura la robe d’Aerie de sa joue. L’avarielle se glissa à ses côtés et s’étendit dans l’herbe à son tour. Quelques mèches blondes lui chatouillèrent le visage, et il les chassa d’un souffle paresseux.

 

− Daren…

 

Aerie se tourna délicatement vers lui, lui murmurant ses paroles à l’oreille.

 

− Quand tout ceci sera fini… quand tu auras retrouvé ton âme…

 

Elle s’arrêta, le ton hésitant, puis reprit d’une voix mal assurée.

 

− Que penses-tu faire, à ce moment là ?

 

Presque une minute s’écoula avant qu’il ne répondît.  En réalité, il n’avait pas vraiment réfléchi à la question. Ses préoccupations actuelles avaient pris le pas sur toute autre considération, et lutter chaque jour pour sa vie était devenu une habitude. Cependant, la présence d’Aerie à ses côtés apaisait ses angoisses et dégageait en lui une chaleur bienfaitrice.

 

− Je ne sais pas encore… Peut-être que je partirai en voyage… pour découvrir… non, vraiment, je n’ai pas d’idée. Pourquoi cette question ?

 

Malgré le crépuscule plus qu’entamé, il pouvait deviner le visage écarlate de l’avarielle.

 

− Et…, reprit-elle d’une voix encore plus aigue, dans tes voyages… est-ce que tu y es… seul ?

 

Aerie détourna les yeux, mais Daren pouvait toujours sentir ses deux mains trembler.

 

− Non…

 

Elle s’arrêta de respirer.

 

− Non, pas seul.

 

Lentement, elle lui fit face à nouveau, et une larme coula sur son visage en suivant les lignes délicates de ses joues. La présence maléfique de Bhaal habituellement sous-jacente avait totalement cessé de gronder, remplacée par un étonnant mélange de bien-être et d’appréhension douce-amère. Ses deux grands yeux en amande, la douceur de ses cheveux et le parfum délicat de sa peau lui firent perdre toute notion de temps et de lieu. Daren ferma les yeux, et sans réfléchir, l’embrassa. À son contact, Aerie tressauta, mais lui rendit fougueusement son baiser en l’enlaçant de ses deux bras. Son corps menu se lovait contre le sien, épousant sa forme, et après une minute hors du temps, leurs lèvres se séparèrent.

L’avarielle ne put retenir un petit rire, et elle prit le visage de Daren dans ses mains en collant délicatement son front contre le sien.

 

− Maintenant, je sais…, chuchota-t-elle. Je sais quel est mon rêve…

 

Elle l’embrassa à nouveau tendrement, des larmes de joies se mêlant à ses lèvres. Le cœur de Daren battait à tout rompre, et une formidable sensation de quiétude et de plénitude résonna dans tout son être. Il bascula à nouveau sur le dos, et Aerie se blottit contre lui, son nez fin lui effleurant le cou. De longues minutes silencieuses s’écoulèrent sans autre bruit que l’agitation de la faune nocturne autour du lac. L’avarielle respirait en silence, et Daren sentait son souffle chaud sur sa nuque. Sa main caressait doucement sa longue chevelure, et il pouvait sentir ses pommettes se relever en un sourire calme.

 

− Est… est-ce que je peux rester avec toi pour la nuit ?, chuchota-t-elle en relevant la tête.

 

Il la serra dans ses bras et l’embrassa sur le front.

 

− Bien sûr.

− Merci mon amour.

 

Plus rien n’importait à présent, ni Bodhi, ni même Irenicus, mais seulement l’elfe au visage d’ange qu’il tenait serrée tout contre lui. La sensation de paix et de tranquillité intérieure eut raison de la perpétuelle agitation des derniers jours, et Daren s’endormit, sa bien-aimée blottie dans ses bras.

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