Plusieurs rencontres

Une brusque sensation de froid le tira soudainement de son sommeil. Il faisait jour, mais malgré le soleil, une ombre grandissait au-dessus de lui. Quelques gouttes gelées perlèrent sur ses joues, et avant qu’il n’eût le temps de se redresser, une véritable averse le submergea.

 

− Debout !!

 

Imoen venait de déverser sur lui une eau glaciale qu’elle transportait entre ses mains en riant aux éclats. Daren se leva en trombe, les yeux encore embrumés de sommeil.

 

− Excu…, commença Imoen, hilare. Excuse-moi, c’était trop tentant ! Je…

 

Elle explosa d’un nouveau fou rire sans pouvoir finir sa phrase et tomba à genou aux côtés d’Aerie, partagée entre un sourire gêné et une franche hilarité. Les deux jeunes femmes sortaient vraisemblablement d’une baignade dans le lac qui bordait leur campement. Un mince filet d’eau coulait encore des longs cheveux de l’avarielle torsadés dans son dos, et Imoen n’était couverte que d’un simple drap blanc qui faisait office de serviette. Reprenant ses esprits, Daren fusa sur sa sœur, bien décidé à lui rendre la pareille. Imoen poussa un cri de surprise, et avant qu’il ne pût l’atteindre, elle trébucha jusqu’à la berge et plongea à nouveau dans les eaux fraîches du lac. Faussement contrarié, Daren s’assit sur la mousse verdoyante et trempa ses deux pieds dans l’étang.

 

− Tu devrais te baigner toi aussi, lui lança sa sœur. Après ce qu’on a vécu, c’est une vraie bénédiction !

− Quand vous aurez fini de vous amuser, nous pourrons peut-être partir ?, grommela Jaheira.

 

Un peu plus loin, la druide rassemblait leurs affaires pendant que Minsc éteignait ce qui restait de leur foyer. Imoen soupira en levant les yeux au ciel et mima une grimace à l’attention de la demi-elfe. Elle fit quelques brasses en direction du bord, et agrippa le tissu blanc qu’elle avait lâché sur la berge du lac. Daren détourna un instant le regard, et sa sœur sortit de l’eau en se drapant dans son linge. Elle le noua au-dessus de sa poitrine, et s’essora les cheveux de ses deux mains. Maintenant qu’il y repensait, Daren n’avait pas vu sa sœur aussi peu vêtue depuis leur enfance, et malgré les nombreuses cicatrices qu’elle portait sur ses bras, elle restait une jeune femme magnifique.

 

− Tu ferais bien de faire vite si tu veux en profiter… avant que l’autre rabat-joie nous rappelle à l’ordre…

 

Il sursauta à sa phrase et mit quelques secondes avant de la comprendre. Imoen lui décocha un sourire charmeur et rejoingnit Aerie qui terminait de se recoiffer. Rapidement, il partit chercher de quoi se sécher dans son sac à dos, et plongea lui aussi dans l’eau fraîche du lac. Sentir la nature d’aussi près à nouveau apaisait ses blessures, physiques autant que morales. Les mots qu’il avait échangés la veille avec Aerie lui revinrent à l’esprit, et son regard se tourna instinctivement vers l’avarielle qui, malgré son apparente discussion avec Imoen, l’observait d’un œil discret. La voix autoritaire de Jaheira le ramena à la réalité, et il sortit de l’étang sans attendre, se sécha, et s’habilla.

 

− D’après ce que j’ai pu observer, commença-t-elle, nous sommes à une dizaine de jours d’Athkatla. Une semaine si nous marchons vite.

− En espérant que nous ne fassions pas de mauvaises rencontres, ajouta Aerie.

− Je ne pense pas que qui que ce soit s’attende à nous voir revenir, rétorqua la druide. Si nous sommes suffisamment discrets, cela ne devrait pas poser de problème. La meilleure stratégie est de suivre la route côtière pour rejoindre l’Amn par le sud.

 

Daren enfila sa lame dans son fourreau, mais toutes ses autres pièces d’armure avaient disparues. Là où il s’était débarrassé de son équipement la veille au soir, il ne restait qu’un tas de cendres grisâtres.

 

− Les nôtres aussi, lui lança Imoen. Ces armures drow sont en adamantine, elles ne résistent pas à la lumière du jour, rappelle-toi…

 

Tous les cinq rassemblèrent leurs affaires et se mirent en route vers le nord. Une fois sortis des abords de la forêt du Téthyr, le vent de la mer se fit bien plus présent et apporta quelques nuages menaçants qui vinrent couvrir le fragile soleil de ce début d’Uktar. Une fois qu’ils eurent définitivement quitté le campement elfique, une voix familière s’éleva derrière eux.

 

− Ah, vous voici enfin !

 

Un homme encapuchonné se dirigeait vers eux et dévoila son visage une fois qu’ils se furent arrêtés.

 

− Est-ce… est-ce que je peux toujours venir avec vous ?

 

C’était Solaufein, dissimulé sous la capuche d’une bure brune.

 

− Bien sûr !, répondit aussitôt Daren. Nous t’avons donné notre parole, souviens-toi. Tu es toujours le bienvenu parmi nous !

 

Solaufein lui répondit d’un sourire, et se couvrit à nouveau les cheveux et une partie du visage.

 

− Merci. En route, alors.

− C’est très habile de ta part de cacher ainsi ta véritable nature, commenta Jaheira, surtout lorsque nous arriverons en ville.

− Serais-je indiscret si je demandais ce que nous allons y faire ?, osa l’elfe noir.

 

Personne ne répondit. Daren échangea un coup d’œil avec ses compagnons, et Jaheira lui retourna un froncement de sourcils menaçant.

 

− Nous…, commença Daren d’un ton incertain, nous allons combattre une créature du nom de Bodhi. C’est la sœur du sorcier qui a conduit ton peuple à la guerre, et c’est aussi une vampire.

 

Solaufein haussa les sourcils, mais ne l’interrompit pas.

 

− Et elle détient aussi l’âme d’Imoen.

 

Elhan leur avait spécifié de ne dévoiler à quiconque leur quête de l’artefact elfique, et même s’il faisait confiance à Solaufein, son état d’elfe noir demeurait pour le moment trop sensible pour lui révéler la vérité à ce sujet.

 

− Cela me va, lui répondit le drow. En espérant pouvoir vous apporter mon aide.

− Bouh t’a vu manier l’épée, elfe noir, et il sait que tu sais te battre ! Si tu combats toi aussi le mal avec nous, ton aide sera glorieuse !

 

Imoen et Aerie saluèrent leur nouveau compagnon et ils se remirent en route en direction d’Athkatla. Leurs trois premières journées de marches se déroulèrent sans incident ni rencontre. Le petit groupe longeait la Mer des Epées depuis leur départ du campement elfique, et lorsque la brume se dissipait suffisamment, on distinguait au loin quelques hautes tours de la cité de la monnaie. Solaufein se révéla être un compagnon de route discret, et particulièrement curieux sur les habitudes de vie des habitants de la surface. Il allait et venait vers chacun d’eux, en particulier Daren, pour leur poser une multitude de questions sur le sens de la vie, ou les fonctionnements politiques des grandes villes. Cependant, en dehors de Daren, ses autres compagnons restaient au mieux interloqués de ses interrogations philosophiques, et au pire légèrement inquiets. Toutefois, la situation se détendait davantage chaque jour, et malgré ses réflexions parfois étranges, tous avaient accepté Solaufein tel qu’il était.

Imoen avait conservé avec elle l’étrange grimoire de magie drow qu’elle avait emprunté à Ust Nasha. Les deux magiciennes le déchiffraient tous les soirs, ce qui déclenchait régulièrement de grands éclats de rires. Daren quant à lui tentait de planifier les évènements à venir. Malgré le différend qu’ils avaient eus avec les Voleurs de l’Ombre, il avait réussi à convaincre Jaheira de leur proposer une nouvelle association. Récupérer le Lanthorn n’allait pas être une entreprise aisée, mais pénétrer seuls dans le repaire des vampires relevait purement et simplement du suicide.

 

 

− Je suis heureuse de pouvoir marcher en pleine nature à nouveau, s’exclama Jaheira. Après autant de jours sous terre, j’avais presque oublié le parfum naturel de la campagne…

 

Loin derrière eux, la majestueuse forêt du Téthyr s’étendait à perte de vue, formant un rempart naturel au royaume elfique. Le soleil, quelque peu dissimulé derrière les nuages, éclairait les immenses plaines qui bordaient la partie méridionale de l’Amn.

 

− Là !, s’écria soudainement Solaufein. Derrière ces haies, il y a quelqu’un !

 

Daren porta instinctivement sa main sur la garde de son arme. Minsc, Jaheira et Solaufein resserrèrent aussitôt les rangs, et Imoen dégagea son arc de son épaule. De nouveaux bruits s’élevèrent des haies un peu plus loin. Des bruits de feuillages, mais aussi des voix. Daren avança avec précaution, suivi de ses compagnons prêts à passer à l’attaque.

 

− Mais je te l’ai déjà dit, Bruenor !, s’écria une voix derrière les buissons. Nous sommes déjà passés par là… Tu es sûr de ne pas nous faire tourner en rond ?

− Hé, petit !, grommela une autre voix, plus grave et plus rauque. Je suis peut-être vieux, mais je n’ai pas encore perdu la tête ! Et nous n’aurions même pas à le chercher si Wulfgar ne me l’avait pas ôté des mains !

− Moi ?, s’indigna un autre. Je n’ai jamais fait une chose pareille !

 

Les feuilles bruissèrent à nouveau, et un homme aux longs cheveux blonds, grand et athlétique, se dévoila enfin. Il était vêtu d’une peau et de fourrure blanche, et pendait à sa ceinture une volumineuse masse d’acier. Il semblait affairé à fouiller minutieusement les hautes herbes alentours. Quelques secondes plus tard, un homme vêtu d’une cape et d’une capuche sombre sortit lui aussi des buissons, suivi d’un nain particulièrement corpulent dont la longue barbe rousse et tressée lui tombait presque au genou. Il paraissait particulièrement contrarié, et balayait vivement les branchages devant lui.

 

− Si si !, reprit-il de sa voix grave. C’est juste que j’étais trop distrait par les trolls pour courir après !

 

De l’autre côté de la haie, une jeune femme aux longs cheveux blonds et un enfant recouvert d’une cape rejoignirent leurs compagnons. Tous les cinq semblaient si absorbés par leurs recherches qu’ils ne leur avaient pas encore prêtés attention.

 

− Mais oui, nous allons t’aider…, tempéra la jeune femme en direction du nain. Mais Drizzt se demandait juste si…

− … si je n’avais pas perdu la tête, fillette !, la coupa-t-il d’un ton brusque. Et moi je vous dis qu’on retrouvera mon marteau bientôt. Je ne laisserai pas des gobelins me le voler !

 

Daren sentit une main se poser sur son épaule. Imoen, les yeux écarquillés et la bouche entrouverte, dévisageait cet étrange quintette sans parvenir à aligner deux mots.

 

−          Da…, bégaya-t-elle, Daren… C’est… c’est…

 

Elle pointait du doigt l’homme à la capuche. Et au même moment, Daren entraperçut le reflet fugace d’une lame pendue à sa ceinture, sous sa cape.

 

− C’est…, bredouilla à nouveau Imoen. Oh, non ! Je n’arrive pas à le croire !

 

Son étonnement passa à la surprise, et son visage s’éclaira soudainement alors qu’elle portait ses deux mains devant son visage en sautillant. L’enfant aux côtés de la jeune femme blonde releva sa capuche, dévoilant un visage bien plus âgé qu’il n’y paraissait au premier abord. Le petit-homme désigna Daren et ses compagnons de la main, et s’adressa à ses compagnons.

 

− Drizzt, Bruenor, nous avons de la visite, je crois…

 

Tous les cinq se tournèrent vers eux.

 

− Ils ont peut-être trouvé ton petit marteau…, ajouta-t-il à l’attention du nain.

− Une réflexion de plus sur mon marteau, « Ventre à Pattes », et tu vas tâter le premier coup quand je le récupérerai !, fulmina son compagnon en fronçant les sourcils d’un air rageur.

− Bon, bon… on se calme…, reprit l’homme encapuchonné.

 

Il souleva lui aussi son capuchon, et Daren n’en crut pas ses yeux. La peau de cet homme était de couleur ébène, et ses longs cheveux blancs contrastaient avec la couleur lavande de ses yeux. Ils n’avaient donc pas affaire à un humain, mais à un drow.

 

− Eh oh ! Voyageurs !, lança-t-il d’un ton joyeux. Je suis Drizzt Do’Urden, et je viens des Dix-Cités. Êtes-vous amis ou ennemis ?

 

Imoen ne put retenir un petit cri. Derrière lui, ses autres compagnons avaient eux aussi du mal à cacher leur étonnement. Cet elfe noir ne lui était effectivement pas inconnu. Maintenant qu’il leur avait donné son identité, il se souvenait de ce héros à l’histoire légendaire : son nom avait fait de multiples fois le tour des royaumes, et il peinait à croire qu’une telle personne se tenait en ce moment même devant lui. Ils venaient de rencontrer Drizzt Do’Urden, le rôdeur du Val Bise, ainsi que ses compagnons d’aventures.

 

− Nous sommes ici en amis, répondit finalement la druide en s’inclinant.

 

Daren leva la main de la garde de son épée, et salua respectueusement l’elfe noir à son tour.

 

− Bien, bien…, reprit-il en hochant la tête. Mais, dites-moi… n’auriez-vous pas vu un marteau de guerre rose dans les environs ?

 

Daren mit quelques secondes à réaliser la question. Il lança un rapide regard à Imoen à ses côtés, qui lui répondit d’un haussement d’épaule.

 

− Mon marteau n’est pas rose, Drizzt !, tonna le nain.

− Bruenor, intervint la petite personne, il faut bien le reconnaître, depuis que la Citrine a envoyé ce sortilège, il s’oriente un peu sur le rose, et…

− Il est rouge !, explosa-t-il. Rouge je vous dis ! Raconte encore une fois qu’il est rose, petit homme, et je te donne un aller simple pour les Abysses !

− Oui, bon…, ironisa le guerrier aux cheveux blonds. J’y suis allé, dans les Abysses, et il n’y a vraiment rien de spécial…

 

Le visage nain commençait à prendre une couleur pourpre, mais avant qu’il n’eût le temps de répliquer à nouveau, l’elfe noir apaisa la situation.

 

− Bon, va pour le rouge… Auriez-vous trouvé quelque chose de semblable dans les environs, étrangers ?

− Par Moradin !, s’écria son compagnon à nouveau avant que quiconque n’eût eu le temps de répondre. Il doit pourtant être par ici !

 

Daren répondit par la négative, imité par ses compagnons. Ils avaient traversé de nombreuses épreuves les jours précédents, mais rien ne ressemblait à quoi que ce fût d’aussi insolite qu’un marteau de guerre rose ou rouge.

 

− Du calme, Bruenor…, reprit Drizzt. On ne nous attend pas à Dix-Cités avant un mois, on aura tout le temps de le chercher d’ici là…

 

L’elfe noir allait s’excuser de ne pas pouvoir rester discuter plus longtemps, lorsqu’une voix familière s’éleva derrière eux, dans un langage que Daren ne connaissait pas.

 

Vendui abbil. Phull dos Drizzt Do’Urden ?

 

C’était Solaufein.

 

Dos telanth ilythiiri ?, répondit Drizzt, interloqué. Dos phull ilythiiri.

 

Il dévisagea Solaufein d’un regard surpris, et reprit dans la langue commune.

 

− Je ne m’attendais pas à trouver ici une personne qui parle la vraie langue des drows, et encore moins qui se prétende « ami »… Oui, abbil, je suis bien Drizzt. Qui es-tu ?

 

Leur compagnon s’avança jusqu’à son congénère et dévoila son visage.

 

− Je suis Solaufein, jusqu’à récemment de la cité frontalière d’Ust Nasha. Mes compagnons et moi-même venons de faire s’effondrer la Maison Despana, ainsi que ses plans concernant la convocation d’un démon des Abysses et l’assaut contre les elfes de la surface.

 

Le rôdeur légendaire haussa les sourcils en hochant la tête de haut en bas.

 

− Ça a dû être un après-midi bien rempli… Vous avez fait quoi après dîner ?

 

Imoen pouffa de rire à sa réplique. Depuis qu’ils l’avaient rencontré, elle n’avait pas quitté l’elfe noir du regard, et le dévorait littéralement des yeux.

 

− J’ai…, reprit plus sobrement Solaufein, j’ai été quelque peu ébloui par la lumière brillante du soleil… et j’ai essayé de regarder mon nouveau foyer.

 

Un sourire compréhensif se dessina sur le visage du héros, ainsi que sur celui de ses compagnons.

 

− Ah… l’éclat du jour peut être brutal aux nôtres. C’est une douleur que tu devrais savourer, mon ami.

 

Solaufein s’adressa à nouveau à Drizzt Do’Urden en langage drow. Le rôdeur elfe noir écoutait attentivement leur compagnon, et acquiesçait à chacune de ses répliques.

 

− Un problème, Drizzt ?, s’inquiéta l’homme aux cheveux blonds.

 

L’elfe noir secoua pensivement la tête de droite à gauche. Daren ne comprenait pas non plus leur échange, et allait interroger son compagnon à ce sujet.

 

− Dans combien de temps serons-nous à Athkatla ?, demanda soudainement Solaufein à leur attention.

− D’ici quatre jours, je pense, répondit Jaheira.

 

Solaufein reprit quelques mots en elfe noir à l’attention de Drizzt, qu’ils conclurent d’une poignée de main.

 

− Ravi de vous avoir rencontrés !, lança-t-il aux autres. Bonne chance et bon courage dans votre quête !

− Ravie de vous avoir rencontré aussi !, ne put se retenir Imoen, le teint de plus en plus écarlate.

− Allez, Bruenor, je suis sûr que le prochain buisson sera le bon !, railla-t-il à nouveau à l’attention du nain, qui serrait les mâchoires d’un air contrarié.

 

Ils se quittèrent sur ces paroles et une demi-heure plus tard, la petite troupe du célèbre rôdeur disparaissait à l’horizon derrière eux.

 

− Je n’arrive pas à y croire, soupira Imoen, des étoiles dans les yeux. Je n’arrive pas à y croire…

− De quoi avez-vous parlé ?, demanda Daren à l’elfe noir.

 

Solaufein hésita quelques secondes, et répondit d’un ton hésitant.

 

− Je… je lui ai demandé… comment c’était de vivre à la surface.

 

Drizzt Do’Urden avait lui aussi quitté son Ombreterre natale pour partir vivre loin de la barbarie des drows, et même s’il avait maintenant gagné la confiance d’une partie des peuples de la surface, il n’en restait pas moins un meurtrier assoiffé de sang aux yeux de beaucoup d’autres. Solaufein avait choisi une voie difficile, mais tout aussi honorable.

 

− On aperçoit Athkatla tout là bas, désigna Imoen, une main tendue vers l’horizon.

 

La brume s’était levée, et on devinait le reflet du soleil sur les toits des plus hauts bâtiments de la ville.

 

− Nous serons bientôt sur place, confirma Jaheira, et nous pourrons nous préparer pour la suite.

 

Daren avait cependant autre chose en tête. Depuis qu’ils avaient entamés leur trajet de retour, il repensait chaque soir à cette lame de katana brisée qu’il transportait dans son sac. Yoshimo lui avait parlé d’un temple d’Ilmater, le dieu de la souffrance et de la miséricorde, et il avait promis à son ancien compagnon d’y rapporter son arme afin que son esprit soit purifié de ses fautes. Il avait la sensation que quelque chose d’important était lié à ce dernier vœu, comme s’il allait lui apporter la réponse à de nombreuses questions, et cette sensation d’inachevé s’amplifiait à mesure qu’ils approchaient d’Athkatla.

 

Les trois jours qui suivirent se déroulèrent sans incident, mais alors que les premiers champs cultivés faisaient leur apparition sur leur chemin, une petite troupe de quatre personnes faisait marche dans leur direction. Ils n’avaient croisé personne depuis leur rencontre avec Drizzt Do’Urden. Seulement quelques paysans, labourant leurs champs au loin. Les quatre silhouettes avançaient assez lentement, et semblaient même ralentir à mesure qu’ils s’en rapprochaient. Quelques mètres avant d’arriver à leur hauteur, ils s’arrêtèrent.

 

− Re… Reviane ? C’est bien toi ?

 

Jaheira, un sourire sur le visage, s’avança à bras ouvert vers la jeune femme qui était à leur tête.

 

− Que je suis heureuse de te revoir, Reviane !, s’exclama-t-elle à nouveau. C’est moi, Jaheira ! Que fais-tu donc ici ?

 

La jeune femme ne répondit pas, et aucun de ses compagnons n’esquissa le moindre mouvement. Daren pressentait l’origine de cette rencontre, et un sentiment de culpabilité s’insinua imperceptiblement en lui.

 

− Reviane…, répéta la druide dont le visage s’était assombri.

− Je te trouve enfin, finit-elle par répondre en fixant la demi-elfe du regard. Cela me peine, Jaheira, mais…

 

Elle marqua une pause, fit un léger signe à ses trois coéquipiers derrière elle, et reprit.

 

− … tu mérites la mort réservée aux traîtres.

 

Daren et Minsc portèrent aussitôt la main au fourreau, mais n’intervinrent pas encore. À sa droite, Imoen l’interrogeait du regard en haussant les sourcils d’incompréhension. Il n’avait pas encore parlé de ces évènements à sa sœur, pensant naïvement que l’histoire était réglée, mais les Ménestrels ne semblaient pas prêts à tourner la page aussi vite.

 

− Ne me dis pas qu’il s’agit encore de cette histoire au Cercle des Ménestrels ?, répliqua Jaheira qui avait retrouvé de son assurance. Tu sais aussi bien que moi que je n’aurais jamais fais cela si j’avais eu une autre alternative ! Ils ne m’ont pas laissé le choix, Galvarey le premier !

 

La jeune femme que Jaheira nommait Reviane eut un mouvement de recul, ne s’attendant sans doute pas à cette réponse.

 

− De quoi parles-tu, Jaheira ? Explique-toi !

 

Elle poussa un soupir exaspéré et répondit.

 

− Galvarey. Ce… parvenu a amené mon compagnon ici présent au Cercle, sous prétexte de déterminer si son avenir représentait… quelque chose de particulier, mais il n’a jamais eu l’intention de le laisser repartir par la suite.

− Les Ménestrels savent seulement qu’il y a eu une attaque, et que Galvarey est mort !, insista Reviane. La perte d’un membre aussi prometteur a profondément secoué nos rangs, et…

− C’était un imbécile obsédé par sa position hiérarchique !, la coupa Jaheira. Il avait l’intention d’exhiber Daren comme un trophée en espérant obtenir assez d’influence pour devenir un Hérault !

 

Quelques secondes de silence suivirent la dernière phrase de la druide. La jeune femme la dévisagea longuement, le visage sans expression.

 

− C’est un peu tiré par les cheveux, Jaheira, tu ne crois pas ? Tu es connue pour ta haine envers Galvarey… Et pourquoi ton compagnon aurait-il une telle valeur ?

 

Jaheira resta immobile, mais ne répondit pas tout de suite. Daren savait à quoi son amie avait fait allusion, et le fait qu’elle préfèrât garder son secret témoignait de la totale confiance qu’il pouvait avoir en elle.

 

− Dis-lui, Jaheira.

 

Elle sursauta à l’intervention de Daren.

 

− Dis-lui, si cela peut t’épargner quelques problèmes supplémentaires.

 

Il se sentait mal à l’aise depuis cet entretien factice auquel il avait été convié, et qui avait amené son amie à trahir les siens pour le sauver. Malgré tous les différends qu’il avait pu avoir avec elle, il aurait à jamais une dette envers son aînée.

 

− Comme tu voudras…, murmura-t-elle à son attention. Reviane, reprit-elle plus fort, Daren représentait un intérêt car il est l’un des Enfants, et Galvarey voulait profiter de la crainte inspirée par les anciennes prophéties.

 

On aurait dit que la jeune Ménestrel avait été frappée en plein visage. Elle fit un pas en arrière, en dévisageant Daren comme s’il était soudainement devenu une bête sauvage.

 

− « Un des Enfants »… tu veux dire un enfant de Bhaal ?

 

Avant même que Jaheira ne pût répondre, elle avait reprit.

 

− Et tu lui fais davantage confiance qu’à l’un des tiens ?

 

Daren entendit distinctement les articulations de la druide craquer sous la pression. Son poing était serré autour de la garde de son bâton. Ses compagnons derrière eux l’avait aussi compris, et se préparaient à un éventuel combat. Jaheira prit une profonde inspiration et leva un bras en barrant la route à ses compagnons, sans quitter la jeune femme des yeux.

 

− Je ne lèverai pas mon arme contre toi, Reviane. Ce fut une énorme erreur, et je ne veux pas en commettre une autre.

 

La jeune femme ricana, presque nerveusement, et fit un nouveau signe à ses trois acolytes.

 

− La preuve est faite, Jaheira. Mes compagnons sont morts ce jour-là, et tu reconnais donc leur meurtre. Tu voyages avec… cet être… Je suis désolée, mais je dois le faire. Je regrette.

 

Reviane et les trois autres Ménestrels dégainèrent leurs armes, aussitôt imités par Daren et ses compagnons.

 

− Tout comme moi, Reviane, termina la druide d’un ton las. Tout comme moi…

 

Le combat n’était pas égal. Avec leur nouveau compagnon, ils étaient six, alors que leurs adversaires n’étaient que quatre. Reviane se battait avec une arme similaire à celle de Jaheira, mais son bâton était de couleur ivoire, et deux pointes noires brillaient à chacune de ses extrémités. Minsc et Solaufein se choisirent chacun un adversaire, et le dernier entama des incantations magiques. Toutefois, avant qu’il n’eût le temps de prononcer une formule, Aerie et Imoen l’avaient déjà réduit au silence de leur magie. La druide, plus expérimentée que son adversaire, maîtrisa aisément le combat dans lequel elle s’était engagée. Daren pouvait lire dans ses mouvements qu’elle parait bien plus souvent qu’elle n’était à l’initiative des coups. Toutefois, les Ménestrels se battaient avec une telle rage qu’ils peinaient à ne pas leur rendre de coups mortels. Alors qu’ils avaient tous mis à terre leurs adversaires respectifs, le bâton de combat de la jeune Ménestrel vola au-dessus d’elle, brisé en deux.

 

− C’est fini, Reviane. Tu ne me vaincras pas. En souvenir de ce que nous partagions, laisse-nous en paix, je t’en prie, et dis à tes supérieurs d’en faire autant.

 

La jeune femme pleura quelques larmes de colère et cracha en direction de Jaheira.

 

− Tu es vaincue, et tes compagnons aussi. Je ne veux pas te tuer, tu le sais très bien.

 

Les trois autres Ménestrels étaient à terre, blessés et inconscients, mais toujours en vie. Jaheira secoua lentement la tête et se retourna.

 

− Attention !, s’écria Imoen.

 

La jeune femme s’était relevée d’un bond, et courrut vers la druide un couteau à la main. En un éclair, Jaheira pivota en pointant son arme en arrière, qui se ficha en plein cœur de la Ménestrel. Le choc fut tel qu’il en transperça son armure de cuir. Elle lâcha sa dague, et posa péniblement ses deux mains sur le manche qui venait de lui briser le thorax. La jeune femme hoqueta douloureusement, du sang coulant de ses lèvres, et s’effondra au sol, sans vie. Jaheira lâcha son arme, qui rebondit sur la terre avec un bruit mat.

 

− Jaheira !, s’inquiéta Imoen.

 

La druide se laissa tomber sur ses genoux, et quelques larmes perlèrent de ses yeux. Daren s’approcha d’elle et s’agenouilla lui aussi à sa hauteur.

 

− Pourquoi…?, balbutia-t-elle. Reviane, pourquoi ?

− Elle t’aurait tuée si elle l’avait pu, la rassura-t-il.

− Je ne sais pas… je ne sais plus…

 

Pendant trois longues minutes, rien ne bougea. Jaheira fixait toujours le corps sans vie de la Ménestrel, les yeux brillants de larmes, et ses compagnons l’attendirent en silence. Un vent salé s’était soudainement levé, apportant avec lui de menaçants nuages sombres à l’horizon. La mer avait elle aussi pris un ton gris, et les vagues soudainement plus hautes se brisaient sur les pics rocheux qui émergeaient de l’eau en une écume éclatante. Quelques picotements humides sur sa nuque ramenèrent Daren à la réalité : les premières gouttes d’une pluie imminente commençaient déjà tomber, les obligeant à reprendre leur voyage. Jaheira se leva brusquement, et saisit fermement son sac à dos qu’elle porta à ses épaules.

 

− Il va pleuvoir. En route.

 

Tous les six ramassèrent leurs affaires sans un mot et la suivirent en direction d’Athkatla. Ils ne devaient plus être qu’à un ou deux jours de marche de la ville, et même si la journée touchait à sa fin, ils auraient sans doute atteint leur objectif le lendemain dans la soirée. La demi-elfe ne prononça pas un mot jusqu’à leur halte pour la nuit, mais Daren pouvait aisément sentir le terrible désarroi qui la rongeait. Même s’il n’y était pas directement pour quelque chose, il ne pouvait s’empêcher de se rendre en partie responsable des choix de Jaheira, et des conséquences qu’ils avaient eus.

La pluie était encore clairsemée, mais l’orage poussé par les vents du large les rapprochait irrémédiablement d’une véritable averse. Dans un silence pesant uniquement brisé par l’écho du tonnerre au-dessus de la mer, ils plantèrent leurs piquets sous un arbre et montèrent un campement pour la nuit.

 

− Qu’est-ce qui s’est passé, avec Jaheira ?, lui demanda Imoen alors qu’il dépliait la toile de sa tente.

− Je ne sais pas si c’est à moi de te le dire…, répondit Daren.

− C’est quoi cette histoire de « Ménestrels » ?, insista-t-elle.

 

Une fois son installation terminée, il céda aux demandes répétées de sa sœur. Il lui raconta son premier contact avec eux, ainsi que le bain de sang dans lequel il s’était terminé, mais aussi le terrible choix qu’avait dû faire Jaheira et les harcèlements dont elle était victime depuis.

 

− Elle a fait ça pour toi ?, s’exclama-t-elle, les yeux écarquillés.

− Pas si fort !, chuchota Daren.

− Elle est très courageuse. Ça a dû être très difficile pour elle…

 

Un violent coup de tonnerre leur indiqua que l’orage était là. En quelques secondes, ils se mirent d’accord sur un tour de garde pour la nuit, et chacun rejoignit l’un des abris de fortune qu’ils venaient de monter.

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