Le chemin de la souffrance

− Tu te sens mieux ?

 

La voix d’Imoen résonnait dans son esprit comme de la lumière perdue dans une galerie de miroirs. Daren mit quelques secondes à réaliser où il se trouvait, mais le plafond sculpté et les larges colonnes de marbres le ramenèrent à une réalité abrupte.

 

− Chaque fois que je te trouve ici, tu es à moitié mort…, ajouta Aerie avec un sourire soulagé.

 

Daren se massa l’épaule et la cuisse, et rendit son sourire à l’avarielle. Il cherchait une autre personne du regard. Une personne plongée dans le désarroi et le doute.

 

− Elle est là-bas…, murmura Imoen en baissant les yeux.

 

Devant la statue de la déesse Mystra, agenouillée et immobile, Jaheira se recueillait devant le corps de son ancien maître défiguré par les coups. Daren s’approcha sobrement d’elle et s’assit à ses côtés en silence. De longues minutes s’écoulèrent sans un bruit. La présence de Daren lui arracha finalement quelques mots, engoués d’un sanglot naissant qu’elle peinait à maîtriser.

 

− Ce… Ce n’est pas ce que je voulais. Non…

 

Elle tenait dans ses paumes ouvertes une broche argentée représentant une harpe.

 

− Je… Toute cette souffrance… Sommes-nous dans le vrai, Daren ? Suis-je dans le vrai… ?

 

Elle avait murmuré ces paroles destinées à lui seul sans se détourner de sa méditation.

 

− Égoïste, égoïste, égoïste !, souffla-t-elle en serrant les dents. Les gens sont morts à cause de… ce que je veux, ce que je vois en…

 

Elle s’arrêta à nouveau, la gorge serrée.

 

− Les Ménestrels avaient le droit de me tourner le dos ! Ils en avaient le droit ! Je… Égoïste…

 

Sa voix se perdit en un murmure. Puis le murmure se transforma en pleurs. Jaheira sanglotait silencieusement, de chaudes larmes coulant le long de son visage allongé, perlant sur sa broche de Ménestrel qu’elle tenait toujours entre ses mains.

 

− Daren…

 

Pour la première fois, elle tourna son regard vers lui. Ses yeux noisette exprimaient un mélange d’émotions qu’il avait du mal à saisir. Un appel à l’aide, doublé d’une détresse infinie, mais aussi une insistance nouvelle qui le saisit jusqu’à son être profond. Elle demeura quelques instants à le dévisager ainsi, comme si c’était la première fois qu’elle le voyait. Daren était partagé entre la compassion qu’il éprouvait pour son amie et le même malaise qu’il avait ressenti quelques temps plus tôt lorsqu’elle l’avait serré dans ses bras.

Tout à coup, Jaheira se leva, reprenant sa détermination et son sérieux coutumiers.

 

− Excusez-moi… Je vous ai fais assez perdre de temps comme ça. Nous devons essayer de contacter les Voleurs de l’Ombre et nous mettre en route pour le repaire de Bodhi au plus vite.

 

Daren et ses compagnons obtempérèrent sans discuter, et tous les six se remirent en route vers le quartier général du Maître de Ombres, Aran Linvail. La soirée touchait à sa fin, et Athkatla dévoilait presque rituellement son visage nocturne, serein et agité à la fois.

 

Le repaire des Voleurs de l’Ombre se trouvait aussi sur les docks, et en quelques minutes, ils en avaient rejoint l’entrée.

 

− C’est étrange, il n’y a personne…, murmura Jaheira en balayant les alentours du regard. Et je ne reconnais pas ces murs…

 

Quelque chose avait effectivement changé depuis leur précédent séjour à Athkatla. Non seulement l’entrée n’était plus surveillée, même par un simple vigile à l’allure de marin, mais Daren aurait juré que les portes ne se trouvaient pas aux mêmes endroits. Les Voleurs de l’Ombre s’étaient-ils déplacés sans laisser de traces derrières eux ? Ou les vampires de Bodhi avaient-ils fini de les mettre en déroute ?

 

− Quelque chose me dit qu’ils ne sont pas très pressés de nous revoir, ajouta la druide d’un ton sarcastique.

− Qui devons-nous rencontrer ?, interrogea Solaufein.

− Les Voleurs de l’Ombre, répondit Daren. Une sorte de… gang qui règne sur les quartiers pauvres de la ville. Ils nous ont aidés à retrouver Imoen en échange d’or.

 

Solaufein haussa les sourcils en signe d’incrédulité.

 

− Les « Voleurs de l’Ombre » ?

− Tu les connais ?, s’étonna Imoen.

− Non, non. Mais j’étais juste en train de me dire que la vie ici n’est pas si différente de celle des drows, finalement.

 

La trahison de Saemon Havarian, pourtant embauché par les voleurs Amniens, devait sans aucun doute leur être parvenue rapidement. Pensaient-ils qu’ils étaient revenus chercher une quelconque vengeance, ou un remboursement ? De leur point de vue, cela ajoutait une dette en leur faveur, dont ils pourraient se servir pour faire plier Aran Linvail à leurs suppliques. Mais s’ils ne parvenaient pas à les contacter, cet atout ne leur servirait à rien. Imoen ne put retenir un bâillement spontané et sonore, qui se propagea rapidement à la petite troupe. Leur journée avait été longue et éprouvante, et tous les six manquaient cruellement de sommeil.

 

− Ça ne sert à rien d’attendre plus longtemps, conclut Jaheira. Nous reviendrons demain, et nous essaierons de nous renseigner sur ce qui s’est passé ici.

− Oui, nous avons tous besoin de repos, renchérit Daren. Allons à la Couronne de Cuivre.

 

Le crépuscule était définitivement tombé, et seule une lune gibbeuse éclairait les rues sombres des bas quartiers de la ville. Mendiants, prostituées, truands et trafiquants de toutes sortes les dévisageaient sur leur passage, sifflant à l’occasion Aerie ou Imoen. Toutefois, en montrant ostensiblement leurs armes, aucun d’eux n’osa les importuner davantage et ils parvinrent sans encombre à l’auberge de la Couronne de Cuivre d’où s’échappaient quelques cris et brouhahas.

 

− Mais, c’est bien le jeune Daren et ses amis !, s’écria une voix forte à leur arrivée.

 

Hendak, le teint toujours rougeoyant, venait de les saluer chaleureusement.

 

− Toujours sur la brèche ?, ajouta-t-il d’un clin d’œil en baissant la voix.

 

Hendak avait tout de suite saisi à leur attitude hésitante qu’ils ne souhaitaient pas être reconnus, ce en quoi ils lui étaient reconnaissants.

 

− Ne vous occupez de rien, je vous offre le repas et les chambres pour cette nuit !, conclut-il d’un tape amicale sur l’épaule de Minsc. Et que…

 

Il s’arrêta net, les sourcils froncés et le regard vissé sur Solaufein. Leur compagnon baissait tant bien que mal sa capuche plus que de mesure, et l’espace de quelques secondes, Daren crut qu’il allait troquer son plateau contre une arme et attaquer l’elfe noir à vue.

 

− C’est… un ami, répondit précipitamment Daren.

 

Hendak tourna lentement son regard vers lui, la même expression d’incrédulité sur le visage.

 

− Il nous a sauvé la vie, ajouta-t-il. Plusieurs fois.

 

L’ancien guerrier du nord resta sans voix quelques instants, mais tendit finalement une main à Solaufein, qui lui rendit son salut.

 

− Les amis de mes amis sont mes amis, conclut-il d’un sourire. Vous avez un jour sauvé ma vie et celle de ces hommes, et votre parole a valeur de vérité pour moi. Asseyez-vous là bas, vous serez au calme. J’arrive tout de suite !

 

Daren et ses compagnons le remercièrent et s’installèrent loin des regards indiscrets. La Couronne de Cuivre était sans doute l’une des auberges les plus populaires d’Athkatla, mais ils devaient tout de même se montrer prudents pour ne pas compromettre l’identité de Solaufein. Quelques minutes plus tard, Hendak venait les servir personnellement.

 

− Et voilà ! Six plats du jour ! Attention, c’est chaud !

 

Une viande rougeoyante accompagnait un ragoût appétissant, et Daren n’attendit pas la fin du service pour entamer son assiette.

 

− C’est une bien jolie demoiselle que vous avez ramenée là !, s’exclama soudainement le guerrier. C’est donc elle, votre amie disparue ?

− Hendak, voici ma sœur, Imoen. Et oui, c’est bien elle dont on vous avait parlé.

 

Imoen lui répondit d’un sourire mutin, et son visage s’empourpra.

 

− Oh ? Ta sœur ? J’avais compris qu’il s’agissait d’une simple connaissance… Je comprends mieux votre détermination, du coup ! Mais… il n’y avait pas un autre type avec vous ? Avec de longs cheveux noirs, et une queue de cheval…

 

Un silence gêné fit suite à sa question. Ils ne tenaient pas à mettre Hendak au courant des détails de leur quête, mais ne pouvait pas non plus ignorer sa remarque.

 

− Il… il est mort, répondit Daren.

− Oh, je suis désolé, s’excusa Hendak. Toutes mes condoléances.

− Inutile…, ajouta froidement Jaheira. Le passé ne peut être changé, ni les morts revenir à la vie.

 

Un nouveau silence plana au dessus de la table. Jaheira mastiquait avec force sa viande, et semblait prendre un certain plaisir à en déchiqueter chaque parcelle.

 

− Je suis vraiment désolé, reprit soudainement le guerrier, mais on a besoin de moi là-bas. Ravi d’avoir discuté avec vous, mais le devoir m’appelle ! Et ne vous inquiétez pas pour la note, c’est ma tournée !

 

Il se leva prestement et partit rejoindre ses employés aux cuisines.

 

− C’est bien lui qui a été guerrier, puis esclave, avant d’être propriétaire de cette auberge ?, demanda Imoen, une fois leur hôte parti.

 

Aerie lui répondit d’un hochement de tête par l’affirmative.

 

− Bel exemple de reconversion !, conclut-elle d’un sourire.

 

Ils terminèrent leur repas dans une ambiance plus détendue qu’à leur arrivée et montèrent dans leur chambre. Daren dut lutter vigoureusement pour escalader une à une les interminables marches de l’auberge et s’effondra sur le lit à peine la porte franchie. Le sommeil l’envahit aussitôt, mais leur conversation un peu plus tôt lui avait rappelé une tâche qu’il s’était promis d’accomplir. D’après ses souvenirs, les bas quartiers de la ville abritaient un temple dédié au dieu de la miséricorde, Ilmater, et il devait y apporter le katana brisé de Yoshimo afin de libérer son âme du poids de la trahison. Et peut être trouver des réponses à des questions qui n’en avaient pas encore…

 

 

Trois coups brefs à sa porte le tirèrent de son sommeil. À en juger par la lumière qui régnait dans la pièce, l’aube était passée depuis longtemps, mais Daren savourait particulièrement ce repos prolongé volé à une nuit trop courte. La porte s’entrouvrit lentement, laissant apparaître quelques mèches dorées suivie d’une ombre qui se faufila à l’intérieur. Aerie. Avant qu’il n’eût le temps d’ouvrir la bouche, elle l’embrassa furtivement au coin des lèvre. Daren resta quelques secondes sans voix, et l’avarielle dont le visage tirait soudainement sur le cramoisi s’enfuit aussi vite qu’elle était entrée, fermant la porte derrière elle.

Sans plus attendre, il se prépara et descendit rejoindre ses compagnons déjà attablés autour d’un petit déjeuner appétissant.

 

− Ah, te voilà, lui lança Jaheira d’un ton impatient alors qu’il s’asseyait entre Minsc et Imoen. Retournons au plus vite sur les docks dès que nous serons prêts.

− Je…, bredouilla Daren, j’ai quelque chose à faire avant.

 

Tous les regards se tournèrent vers lui, incrédules, et ce fut Imoen qui devina la première son intention.

 

− Yoshimo, c’est ça ?

 

Daren acquiesça en silence, et baissa le regard.

 

− Bon, reprit Jaheira. Pars devant, et rejoins-nous sur les docks quand tu seras prêt.

 

Il remercia ses compagnons d’un sourire, et une fois son appétit comblé se faufila vers la sortie entre les tables qui commençaient à se remplir. Il rajusta son sac sur ses épaules, et se dirigea vers le bâtiment de misère surplombé du symbole des deux mains liées d’Ilmater qu’il avait repéré la veille au soir.

Une porte de bois rapiécée entrouverte donnait sans doute sur le temple lui-même, mais la taille du bâtiment laissait présager des lieux tout aussi misérables que la divinité qu’ils servaient. De nombreux mendiants, orphelins, et vieillards abandonnés le dévisagèrent d’un air circonspect tandis qu’il poussait les battants de bois du domaine sacré.

 

− Sois le bienvenu, voyageur, le salua un homme âgé vêtu d’une simple toge beige. Qu’est-ce qui t’amène en ces lieux, mon frère ?

 

Une seule pièce entourée de loges minuscules faisait office de temple, et contrastait vivement avec les lieux de culte bien plus tapageurs des autres religions de Féérune. Daren posa lentement son sac à dos, et en sortit les deux parties du katana de Yoshimo.

 

− Je…, commença Daren d’une voix incertaine. Ma requête te semblera certainement bien étrange, mon frère… J’ai ici avec moi l’arme brisée d’un homme qui est mort dans la disgrâce.

 

Il attendit quelques secondes, observant la réaction de son interlocuteur.

 

− Intéressant, lui répondit le prêtre, et tout à fait insolite. Ceux que nous nous efforçons de guider sont généralement déjà déchus, ou sombrent brusquement dans le pêché après une vie au service du Bien. Dis m’en plus sur cet homme, mon frère.

− Cet homme s’appelait Yoshimo. C’était l’un de mes compagnons de voyage… l’un de mes amis, et on l’a forcé à trahir les siens. Il a supplié Ilmater de bien vouloir sauver son âme juste avant de mourir, et m’a demandé d’amener son arme ici.

 

Le prêtre avait haussé les sourcils à l’évocation du nom du voleur, et après une courte réflexion, répondit à Daren.

 

− Yoshimo, dis-tu ? Je crois connaître cet homme. Il est venu ici il y a quelques temps, à la tombée de la nuit, et semblait en grande détresse. Oui…, continua-t-il en plissant les yeux. Un homme aux longs cheveux noirs attachés en arrière et aux yeux légèrement bridés, c’est bien cela ?

 

Daren sentit son cœur palpiter, et acquiesça à la question du prêtre.

 

− Il m’a donné une somme conséquente en pièces d’or et m’a demandé de lui garder quelques objets personnels. Pourtant, il n’a rien voulu me révéler de la cause de son trouble… Seulement le fait qu’il préférait ne pas se retrouver mort avec eux, ou à cause d’eux…

 

Daren ne répondit pas tout de suite. De quels effets personnels cet homme parlait-il ? Yoshimo avait conservé tellement de secrets jusqu’à sa mort qu’il n’était pas surprenant qu’il en eût enterrés avec lui.

 

− Je vois…, conclut soudainement le prêtre d’Ilmater. Les évènements l’ont mené plus loin qu’il ne l’envisageait et il a souffert, tiraillé entre son devoir et sa conscience. J’ai déjà vu cela auparavant…

 

Le prêtre tendit ses mains en avant, invitant Daren à lui remettre le katana brisé.

 

− Très bien. Je vais donc remettre son arme à Ilmater. Le dieu de la miséricorde déterminera quels sont les tourments qu’il mérite, et s’il a souffert injustement, ce Yoshimo trouvera la paix dans sa demeure éternelle. Mais… dis-moi…

 

Le prêtre s’éclaircit la voix et dévisagea Daren d’un regard intense.

 

− Et toi ? As-tu pardonné à cet homme sa trahison ?

 

Sa question le déstabilisa à un tel point qu’il en perdit presque l’équilibre. Daren se posait inconsciemment cette question depuis longtemps maintenant, mais n’avait jamais osé se la formuler à haute voix. Le prêtre ne se formalisa cependant pas de son silence et le laissa réfléchir.

 

− Je…, commença-t-il. Je…

 

Les paroles acerbes de Jaheira résonnaient aussi dans son esprit, justes et objectives, mais les derniers mots de Yoshimo prononcés pour lui et lui seul l’avaient troublés au point de ne plus savoir quoi penser. Au fond de lui, il avait la sensation d’avoir déjà vécu cette situation, comme la réminiscence d’un rêve trop vite oublié au petit matin.

 

− Je pense, oui, répondit-il finalement. Sa trahison m’a blessé, mais lui aussi en a souffert. Même si j’aurai aimé que tout cela se termine différemment…

− Je vois…, conclut le prêtre. Je lis dans ton cœur que tu dis la vérité. Désires-tu dans ce cas regarder ce qu’il nous a laissé ?

 

Il ne s’attendait pas à cette question, et mit quelques secondes à réagir.

 

− Je… oui, oui, bien sûr !

− Je pense qu’il voulait revenir les chercher s’il survivait, mais il semble que ce soit toi qui sois venu à sa place. Puisque ton cœur n’est plus obscurci par la douleur de sa trahison, peut-être y trouveras-tu un quelconque soulagement, ou tout au moins des réponses…

 

Daren le gratifia d’une révérence et le prêtre s’éclipsa dans une arrière-salle derrière un rideau terni par l’usure, le laissant quelques instants seul avec ses réflexions.

 

− Les voilà : un journal, et une autre arme similaire à celle que tu m’as apportée.

 

Il tendit à Daren un vieux carnet poussiéreux et un katana usé dont la lame s’était émoussée.

 

− Tiens. J’espère que tu trouveras ce que tu cherches. Si tu souhaites te recueillir un instant au calme, tu peux t’installer quelques minutes dans l’une des salles de prières. Adieu mon ami, et qu’Ilmater te bénisse.

 

Daren souleva un rideau troué et s’installa dans une petite salle carrée d’à peine deux mètres de large. Sur la lame du katana, Daren remarqua d’anciennes ornementations, et la marque indiscutable des forgerons de Kara-Tur. Cependant, l’arme était inutilisable en l’état. Le tranchant habituellement exceptionnel de ce type de lames s’était considérablement amoindri avec l’usure et le manque d’entretien. Daren ouvrit le journal et découvrit une écriture penchée et appliquée, vraisemblablement celle de Yoshimo.

Les premières pages étaient remplies de notes fortuites sur des tâches accomplies, des récompenses obtenues, des amitiés acquises et des ennemis embrouillés. Entre les pages étaient glissées quelques lettres, écrites sur du beau papier d’une main féminine et élégante, accompagnées de remarques amusées griffonnées dans les marges. Plus loin, des inscriptions plus régulières relataient des faits datant de quelques mois, bien que toujours peu ordonnées.

 

« 29 Ches 1373

 

J’ai relu quelques vieilles lettres ; il y a trois ans que je n’ai pas vu Tamoko ? Ca ne peut pas être vrai. »

 

Tamoko. Ce nom illumina soudainement l’esprit de Daren. La jeune femme, amante de Sarevok puis délaissée, s’était suicidée sous ses yeux après avoir renoncé à l’affronter. Ce visage flou sur lequel il était incapable de remettre un nom depuis ces derniers jours était en fait celui de cette femme. Pourquoi avait-il repensé à elle ? Sans doute car ses traits, mais aussi son allure et ses intonations rappelaient parfois à Daren celui de leur défunt compagnon. D’après lui, il semblait la connaître, mais Daren préféra laisser ses réflexions pour plus tard, la suite apportant sans aucun doute plus d’explications que ce qu’il pouvait déduire. Il se concentra à nouveau sur sa lecture.

 

«  L’ « Affable » prendra la mer à marée haute. La nièce du capitaine est dotée d’un enthousiasme très gênant pour les articles importés. Je suppose qu’il est vain d’espérer qu’elle n’ait pas le pied marin et que je n’aie pas à rester dans ma cabine pour l’éviter. L’officier en second semble être un tricheur professionnel.

 

13 Tarkash 1373

 

Athkatla est toujours aussi agréablement cupide mais des mouchards minutieusement désintéressés patrouillent autour de mon auberge en lançant de sales regards dans ma direction. La guilde des voleurs juge manifestement que j’ai de nouveau abusé de son hospitalité. Peut-être devrais-je m’appliquer à trouver Tamoko, pour une fois.

 

18 Mirtul 1373

 

Il est insensé de se diriger vers les montages de nuit ; j’ai donc attendu le bon moment à Crimmor en écoutant les bavardages en ville. À ma surprise, j’ai entendu quelques voyageurs parler de ce Sarevok que Tamoko a mentionné. De grandes espérances, des connexions avec le Trône de Fer, un beau personnage, ayant un côté sombre – le même homme. On dirait qu’il a causé une sorte d’émoi à la Porte de Baldur.

 

Elle l’a évoqué souvent, bien que brièvement. Il paraissait attirer les ennuis, mais je me fie à elle pour avoir eu le bon sens de rester à l’écart. Elle semblait vraiment engagée vis à vis de lui, pourtant.

 

25 Flammerige 1373

 

J’ai passé la nuit au Jongleur Jovial à Berégost. Un mercenaire ivre a insisté pour essayer mon katana – par n’importe quel bout. Je l’ai distrait en priant l’aubergiste d’amener des échantillons de plusieurs de ses barriques, et de veiller à les renouveler régulièrement.

 

Avant de disparaître quelque part sous la table pour, je pense, la majeure partie de la semaine, l’homme a marmonné des choses alarmantes à propos du chahut là-bas à la Porte de Baldur. Je ne peux qu’espérer que Tamoko n’y ait pas été impliquée.

 

Selon le gentilhomme, tout le monde est maintenant excité comme une puce à propos d’une personne nommée Daren, qui a éliminé ce Sarevok et ses sbires. »

 

Un sourire amusé et nostalgique parcourut le visage de Daren. Maintenant qu’il y repensait, il était insouciant à l’époque. Même si seulement quelques mois le séparaient de sa victoire contre Sarevok, il avait l’impression d’avoir vieilli de plusieurs années.

 

« 8 Eléasias 1373

 

J’ai battu les rues de la Porte de Baldur au cours des derniers jours et nuits. Le siège du Trône de Fer est dans un état de désordre embarrassant. J’ai trouvé l’auberge que Tamoko mentionnait comme son dernier recours : miteuse, s’adonnant à la contrebande, indigne d’elle. Je l’ai repérée dans le registre de l’aubergiste sous un faux nom, avec une créance en attente depuis le 29 Mirtul. J’ai filé avant que l’homme ne pense à me faire payer.

 

10 Eléasias 1373

 

J’ai entendu deux soldats du Poing Enflammé parler de Daren, qui sans aucune aide a tué ce cinglé de Sarevok et tous ses partisans. Ils ont poursuivi en décrivant ses yeux enflammés, sa voix tonitruante et sa foulée de sept lieux. Je suis parti. » 

 

Un morceau de papier déchiré d’un livre de comptes, marqué du symbole de Kelemvor, était plié à cet endroit entre les pages du journal.

 

« 11 Eléasias 1373

 

Humain femelle ; age approx. 30 ; Kara-Turane ?

−  allée près du portail du dragon noir

−  un seul signe manifeste de violence (gorge tranchée), mais pas de maladie ou de décomposition ; cause de la mort : magique ?

−  armure de maille portant l’insigne au poing noir du dieu Baine ; personnage oriental en filigrane dore au-dessus du coeur ; vendus pour 17 000 pièces

− enterrée. »

 

Daren contempla longuement la note, se remémorant en même temps les derniers et tragiques instants de Tamoko, et reprit sa lecture.

 

« 13 Eléasias 1373

 

D’après les témoignages que j’ai relevés, Sarevok tout comme Daren peut l’avoir tuée. Mais elle avait foi en Sarevok à cette époque, et Sarevok est hors de portée de ma vengeance. »

 

Ainsi les germes de sa trahison étaient là. Yoshimo tenait à cette femme pour une raison qui lui échappait encore, et le tenait responsable de sa mort. Peut-être était-ce sa femme ? Yoshimo n’avait jamais rien évoqué à ce sujet, mais Daren s’en voulut de ne pas avoir évoqué plus souvent le sujet de Sarevok en la présence du voleur, et de ne pas avoir pressenti cette tragédie. Le journal comportait encore quelques pages, et il continua sa lecture.

 

« 16 Eléasias 1373

 

J’ai rêvé de Tamoko, comme cela m’arrive souvent maintenant, même si je ne m’en souviens que très peu. Mais son visage reste gravé sous mes paupières, comme une rémanence du soleil.

 

18 Eléasias 1373

 

Quelqu’un m’a repéré. Une femme au teint blême m’a interpellé cette nuit dans la taverne où j’étais assis. 

 » Tu es le jeune homme talentueux qui pose tant de questions à propos de Daren « , a-t-elle dit en faisant avancer son décolleté vers moi, provoquant une désagréable une sensation de froid.  » Ne t’inquiète pas, tes voeux les plus sombres seront exaucés d’ici peu. Il te suffit de faire exactement ce que je te dirai. « »

 

Cette description ne pouvait correspondre qu’à une seule personne, Daren ne le savait que trop bien, ayant ressenti exactement la même chose.

 

« Elle m’a ordonné de la suivre dans la nuit glaciale, le long de ruelles humides jusqu’à ce que nous arrivions à l’endroit où la cité oublie ses morts sans nom. Là, elle m’a conduit à une tombe parmi des rangées et des rangées d’autres, chacune étant recyclée au fur et à mesure que les anciens occupants se décomposaient. Celle-là était ouverte.

 

La femme a ouvert le cercueil de pacotille et à l’intérieur reposait Tamoko, repliée sur elle-même comme un enfant dans son sommeil. Morte.

 

20 Eléasias 1373

 

Bodhi travaille pour un homme masqué appelé Irenicus, du moins en théorie. Ils m’assurent que c’est Daren qui a tué ma soeur. Et que je tiendrai ma vengeance. J’aurai simplement à livrer Daren à Irenicus. En vie. »

 

Ainsi Tamoko était sa sœur. Chaque nouveau paragraphe était une pièce manquante du puzzle des évènements. Quand il réalisa ce que lui-même avait été capable de faire pour sauver la sienne, il comprit que Yoshimo n’avait eu que peu de latitude dans ses décisions. Tuer ou trahir ne devait rien représenter face au choc de l’avoir découverte sans vie. Daren fulmina intérieurement en découvrant ces lignes. Irenicus et Bodhi l’avaient manipulé depuis le début, usant et abusant de ses sentiments et de son désarroi. Yoshimo n’avait aucune échappatoire.

 

« 22 Eléasias 1373

 

Je n’ai plus besoin de rêver de mirages : j’ai la réalité, le visage de Tamoko figé dans une sérénité surnaturelle que même la pourriture ne peut troubler. Elle ne s’était pas décomposée ; elle ne part pas.

 

Il n’y a qu’un seul moyen d’être certain. Et, même si je me trompe, personne n’est innocent. D’une façon ou d’une autre, elle sera vengée.

 

23 Eléasias 1373

 

Irenicus a exigé de moi un serment – un « serment de quête » – alors j’ai prêté serment. Je le sens à peine; c’est juste un pincement à la base de mon crâne.

 

8 Eleinte 1373

 

J’ai appris que Daren et des amis à lui avaient été capturés. Le sang a été versé semble-t-il, mais Irenicus a enfermé ma proie aussi loin de moi que possible et la tentative de lui faire comprendre – ou de lui imposer – mon point de vue s’est révélée très éprouvante physiquement.

 

Cependant, Irenicus a promis que mon oeil droit recouvrerait la vue dans quelques jours et m’a ordonné d’appliquer la patience nécessaire à mon esprit de vengeance. Je ne comprends pas son objectif. Pourquoi veut-il que je capture quelqu’un qu’il a déjà capturé ?

 

15 Eleinte 1373

 

Nous sommes toujours à Athkatla. Manifestement cette forteresse souterraine ne fut pas construite en un jour.

 

Depuis que nous sommes arrivés, Irenicus a été occupé à faire « bon usage » de ses invités. Il ne supporterait pas que je me mette en travers de son travail et je n’ai pas fait l’erreur de m’introduire à nouveau furtivement pour glisser un oeil.

 

Les cris me portent sur les nerfs, aussi j’ai traîné dans les rues pour m’empêcher de penser à ce qui se passe au-dessous.  Quoi qu’il leur fasse, je souhaiterais qu’il se dépêche.

 

20 Eleinte 1373

 

Bodhi a passé son temps à s’implanter dans les rues de la ville, traquant les Voleurs de l’Ombre. Cependant, elle aussi avait sans aucun doute commencé cette tâche auparavant.

 

J’essaie d’éviter ces escarmouches courtes et brutales. Je ressens même le besoin de m’en dissocier d’une certaine manière.

 

26 Eleinte 1373

 

Irenicus ne m’accorde pas beaucoup d’attention et j’ai réussi à étudier certains de ses papiers que, je crois, je n’étais jamais censé lire.  Il y a beaucoup de notes à propos de Daren et de son « potentiel ». Auparavant, j’étais trop fou de douleur pour m’interroger sur ses motivations.

 

27 Eleinte 1373

 

Une autre note que j’ai trouvée : une missive du Trône de Fer, avec des ordres aux officiels de La Porte de Baldur de trouver et exécuter tous les partisans et ex-partisans de Sarevok Anchev qui auraient survécu à l’assaut de Daren. Le Trône ne tolère aucun double jeu.

 

La liste inclut, sans se limiter à eux, Winski Perotate, Angelo Dosan, l’ogre Tazok, un conjurateur nommé Semaj, Cythandria, et Tamoko.

 

18 Marpenoth 1373

 

Finalement Irenicus a des plans pour moi – et pour Daren. Il veut amener Daren dans une poursuite de dupe vers son prochain repaire, une sorte de test en grandeur nature de ce potentiel présumé – et il veut que je m’infiltre dans son groupe de façon à ce que je surveille leur progression.

 

Bien entendu, je devrai moi aussi rester d’abord un moment dans une cage, pour plus de crédibilité. »

 

S’il n’avait pas tenu fermement le journal dans ses mains, il aurait cru avoir rêvé ces dernières lignes. Tous leurs efforts pour retrouver Imoen n’avaient été qu’un simple jeu pour Irenicus. Un simple test pour jauger ses « capacités ». Daren sentait l’essence de Bhaal bouillir en lui, éveillée par sa colère et sa haine. Il avait été tellement obnubilé par l’enlèvement de sa sœur qu’il avait foncé tête baissée dans le piège dressé tout particulièrement pour lui. Daren souffla lentement pour apaiser son esprit et reprit sa lecture, une boule d’angoisse au ventre.

 

« 25 Marpenoth 1373

 

D’une manière générale, c’est une mauvaise idée que de prêter serment de quête quand vous avez de la peine à la place d’une cervelle. »

 

Ce pauvre Yoshimo devait sans aucun doute ressentir les mêmes tourments que lui à l’heure actuelle. La page suivante était blanche, et au verso, l’élément qui suivait avait manifestement été écrit précipitamment et laissé sans date.

 

« Même si les événements ne se sont pas produits exactement comme Irenicus l’avait planifié, l’homme est un maître. A part l’évasion prématurée de Daren, tout s’est mis en place par la suite avec une précision effrayante.

 

J’ai réussi à me faire une place dans l’entourage de Daren, et dans ses bonnes grâces aussi, je pense. Nous aurions pu être camarades. Et il se pourrait bien qu’il n’ait pas tué Tamoko.

 

Et l’horreur et la honte dans l’histoire, c’est que ça ne fait aucune différence maintenant. Il n’y a aucun moyen d’arrêter ce qui a été mis en branle, nous faisons voile vers Spellhold cette nuit. Mais que je sois damné si je laisse quiconque trouver cette chronique du déshonneur sur moi… Ilmater, aide-moi. »

 

 

C’était le dernier élément du journal, à environ un tiers de sa fin. Une larme de colère et de tristesse coula lentement le long de la joue de Daren. Il avait déjà des centaines de raisons de tuer le monstre qui avait infligé tant de tortures à ses compagnons, mais il venait de s’en découvrir autant d’autres. Il serrait si fort le journal encore ouvert qu’il en déchira légèrement les pages vierges de son pouce. Irenicus et Bodhi paieraient de leur vie, et il se découvrit un plaisir encore inconnu à s’imaginer leur infliger mille tortures, les entendre hurler de souffrance, et les supplicier encore et encore en les entendant prier qu’on les achève.

Daren se calma péniblement, et finit par ranger le journal et le katana qui appartenait sans doute à Tamoko. La réalité le rattrapa soudainement, et il s’était déjà écoulé beaucoup trop de temps depuis son arrivée au temple d’Ilmater. Il souleva le rideau de la petite pièce de méditation et prit le chemin des docks.

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