Fouiller les ombres

Deux heures s’étaient écoulées depuis leur départ de la Couronne de Cuivre, et Daren rejoignit ses compagnons devant le bâtiment menaçant qui avait jadis été le repaire des Voleurs de l’Ombre, abrités sous le porche d’une échoppe abandonnée. Une pluie battante s’était soudainement abattue sur la ville, et Daren avait dû courir à toute vitesse pour ne pas finir trempé jusqu’aux os.

 

− Bon… toujours rien, pesta Jaheira. Ça fait une heure que nous sommes là, et personne ne nous a contactés. Il n’y a aucun vigile, et les portes sont toutes closes. Soit il n’y a plus personne, soit nous ne sommes plus les bienvenus.

 

Daren souffla un peu de sa course et s’essora les cheveux à l’abri de la pluie. Il était encore bouleversé de sa lecture, mais préféra ne pas encore en faire part à ses compagnons.

 

− Qu’est-ce que tu proposes ?, demanda Imoen.

− Qu’on se sépare. Nous ne pouvons pas décemment espérer vaincre seuls Bodhi et ses acolytes au cœur même de leur repaire, et nous avons besoin d’alliés. Une fois que nous saurons où trouver Aran Linvail, il sera sans doute plus facile de le faire changer d’avis.

 

Jaheira fronça les sourcils quelques secondes, et reprit.

 

− Imoen et Solaufein, vous allez rester dans les environs et relever les allées et venues suspectes. Mais méfiez-vous, nous sommes sûrement déjà repérés. Donc soyez prudents. Tu ne devrais pas avoir de problème ici, Solaufein. La garde ne fréquente pas souvent les lieux. Ensuite, Minsc et Aerie, allez traîner dans les bas quartiers, par exemple là où nous avons rencontré Gaelan Bayle. On ne sait jamais ce qu’on pourrait y trouver…

− Minsc et Bouh sont prêts !

 

Il ne restait donc plus qu’elle et lui. Il soupçonnait là une quelconque intention de sa part pour se retrouver en tête à tête avec lui, et à en juger par le visage contrarié de l’avarielle il n’était pas le seul, mais il préféra ne pas relever ce détail.

 

− Quant à nous, nous allons passer au peigne fin la Promenade de Waukyne.

 

La place marchande d’Athkatla regorgeait de tout ce qui pouvait se vendre en Amn et au-delà. Les Voleurs de l’Ombre y avaient sans aucun doute des observateurs, et peut-être auraient-ils l’occasion d’entrer en contact avec eux là-bas.

 

− Rendez-vous à la Couronne en fin d’après-midi pour faire le point.

 

Ils quittèrent leur abri de fortune et longèrent le plus possible les murs des habitations, mais la pluie mêlée à un vent froid leur rabattait régulièrement des bourrasques salées en pleine figure. Presque une heure plus tard, Daren et Jaheira arrivaient sur la Promenade, toujours en perpétuelle ébullition malgré les caprices météorologiques. Ils se réfugièrent sous les peaux qui faisaient office de toit autour des étals et inspectèrent les allées et venues en feignant de s’intéresser aux fruits et légumes entreposés devant eux. Bercé par les clapotements de l’eau sur la toile tendue au-dessus, Daren avait du mal se concentrer sur leur enquête. Le journal de Yoshimo hantait encore son esprit, le rongeant de l’intérieur comme un ver dans une pomme trop mûre. Irenicus s’avérait être un véritable maître de la manipulation, et quels que fussent ses actuels objectifs, son plan s’était déroulé avec une précision redoutable. Chaque pièce, des Voleurs de l’Ombre à Saemon Havarian en passant par Bodhi et la Maison Despana, sans oublier bien sûr lui-même, avait rempli son rôle à la perfection, mettant en scène l’implacable vengeance du sorcier.

 

− Nous devrions peut-être nous abriter, lui lança Jaheira après presque deux heures de déambulation infructueuse en lui désignant la porte d’une échoppe un peu plus loin.

 

Sur l’écriteau au-dessus de l’entrée, on pouvait lire en lettres argentées « Le Marché de l’Aventure ». Le bâtiment était de taille importante, un lieu où il serait sans doute possible d’obtenir des informations. Ils coururent tous deux vers le porche et entrèrent dans l’échoppe qui regorgeait de monde.

 

− Ah, de nouveaux clients !, leur lança une voix forte et joviale. Ribald Barterman, à votre service !

 

Un homme brun aux cheveux courts, le visage et les bras marqués par quelques cicatrices, venait de les interpeller dès leur arrivée.

 

− Le Marché de l’Aventure est le premier commerce de Féérune, continua-t-il en direction de Daren. Large choix, prix bas, et pas de chichis ! Voilà ma politique : les produits, et rien que les produits !

 

Daren n’avait pas encore ouvert la bouche que cet homme lui déballait déjà armes et bijoux en tout genre, vantant les mérites et la qualité de son établissement.

 

− Que puis-je faire pour réaliser vos rêves, aujourd’hui ?, conclut-il d’un air joyeux.

− Seulement répondre à quelques questions, Ribald, lui répondit Jaheira.

 

Le marchand se figea sur place et déglutit péniblement avant même de se retourner. Lentement, il se tourna vers la druide, le regard mêlé de colère et de crainte.

 

− Bonjour, mademoiselle Jaheira…

Madame, le coupa-t-elle d’un ton glacial.

− J’aime autant vous prévenir que je n’accepterai plus d’être ennuyé par les Ménestrels… Dois-je vous rappeler que l’époque où j’entretenais des liens avec ceux de votre espèce est depuis longtemps révolue ?

 

Jaheira le dévisagea quelques instants sans réaction, puis éclata de rire.

 

− Pas la peine de t’inquiéter, le rassura-t-elle. Je ne suis pas ici officiellement.

 

Daren l’entendit murmurer quelques mots, ne saisissant que « avec ceux de votre espèce », mais Ribald Barterman se ravisa soudainement, et prenant un visage plus détendu, salua la demi elfe comme si rien ne s’était passé.

 

− Veuillez excuser mes paroles, mademoiselle…

− …madame…

− …que puis-je faire pour vous ?

− Balade toi dans la boutique, je m’en occupe, murmura-t-elle à Daren en passant devant lui. En fait, reprit-elle plus fort, j’aurai quelques questions, Ribald. Si tu me le permets bien sûr…

 

Elle sortit de sa ceinture une bourse qu’elle agita dans sa main droite, révélant une bonne quantité de pièces d’or. S’exécutant, Daren s’éloigna de l’entrée de la boutique et parcourut l’impressionnant étalage de produits divers et variés. Une véritable foule se pressait ici, d’autant plus attirée par le mauvais temps à l’extérieur, et déambulait entre du matériel pour forgeron, des meubles, des animaux sauvages en cage, ou des composantes exotiques qu’il n’avait encore jamais vues. Ce commerce devait être particulièrement rentable, car Ribald Barterman pouvait même se payer le luxe d’une sentinelle amnienne postée à surveillées les déplacements des clients entre les allées bondées de marchandises. Une dizaine de minutes plus tard, il aperçut Jaheira dans la foule qui lui faisait un signe de la main. Sans ajouter mot, elle se dirigea vers la sortie, un large sourire sur le visage. Il avait cessé de pleuvoir à torrent, et seule une petite bruine persistait encore à inonder le sol déjà gorgé d’eau.

 

− J’ai un nom, et une adresse, expliqua Jaheira en se faufilant parmi la foule.

− Un nom ?

− Renal Bloodscalp, un lieutenant d’Aran Linvail. Il devrait nous permettre de le joindre.

− Et où devons-nous le rencontrer ?

− Je crois qu’il s’agit d’une autre entrée de la guilde, sur les docks. Retournons à la Couronne et attendons les autres. Nous irons tout à l’heure.

 

L’après-midi commençait à toucher à sa fin, et lorsque Daren et Jaheira rentrèrent à l’auberge, leurs compagnons les y attendaient déjà. Leurs mines sombres laissaient présager qu’ils n’avaient trouvé aucune piste, mais une lueur d’espoir naquit sur leurs visages lorsqu’ils découvrirent l’air réjouit des deux nouveaux arrivants.

Jaheira leur expliqua sa rencontre avec le propriétaire de l’échoppe sur la Promenade, ainsi que le lieu où ils pourraient enfin entrer en contact avec les Voleurs de l’Ombre. Tous les six prirent une rapide collation et partirent en direction des docks. Le soleil en cette fin d’Uktar se couchait rapidement, et ajouté aux nuages épais, le ciel commençait déjà à s’assombrir. La pluie avait totalement cessé maintenant, et seules quelques gouttières au-dessus des toits pouvaient encore donner l’illusion d’une averse. Trois bâtisses à côté de ce qu’ils pensaient être l’entrée de la guilde des Voleurs de l’Ombre, une enseigne miteuse de cordonnier était suspendue au-dessus d’une porte en bois vermoulu.

 

− Ribald m’a dit que c’était ici…, expliqua Jaheira.

 

Daren passa le premier, et tourna la poignée qui faillit lui rester dans la main.

 

− Je peux faire quelque chose pour vous ?, s’éleva une voix âgée à l’autre bout de la petite pièce poussiéreuse.

− Nous souhaiterions rencontrer Renal Bloodscalp, répondit aussitôt Jaheira. Nous venons de la part de Ribald Barterman.

 

Le vieillard resta sur son haut tabouret sans répondre, les deux mains toujours occupées sur une paire de bottes usées. Jaheira ne réitéra pas sa question, mais demeura immobile. Le vieil artisan acheva sa couture et finit par descendre de son siège.

 

− Vous êtes toujours là, hum ?, reprit-il d’un ton agacé.

 

Il souffla fortement, et un nuage de poussière lui arracha une toux sèche.

 

− Bon, suivez-moi, reprit-il.

 

Le vieil homme se pencha sous son comptoir, et le sol se mit à trembler. Dans un bruit de métal rouillé, un pan du mur se décala, pour dévoiler un couloir sombre et malodorant. Sans un regard dans leur direction, il s’y engouffra, et tous les six le suivirent avant que le mur ne reprît sa place. Les couloirs ressemblaient à s’y méprendre à ceux qu’ils avaient connus au cœur de la guilde, et Daren suspectait d’ailleurs qu’ils se trouvaient en fait dans le même complexe. Ils tournèrent plusieurs fois dans le dédale de galerie sans rencontrer âme qui vive lorsqu’un autre homme vêtu de noir se dirigea vers eux. Il échangea quelques mots à voix basse avec leur guide qui fit soudainement demi-tour, sans autre explication.

 

− Le Maître des Ombres veut vous rencontrer, leur lança le voleur. Par ici.

 

Le Maître des Ombres. Aran Linvail allait enfin se montrer. Ils n’étaient restés que quelques jours dans ce repaire, mais les nouveaux couloirs qu’il leur faisait prendre ne leur étaient pas totalement inconnus. Après dix nouvelles minutes de marche, Daren reconnut les portes du salon privé du Maître. À peine étaient-ils entrés qu’Aran Linvail s’adressa à eux de sa voix calme et posée.

 

− Ah ! Vous voici de retour, et bien plus tôt que je ne l’espérais ! Je dois admettre qu’après votre départ sur le bateau d’Havarian, je me suis demandé si vous atteindriez l’île, sans parler de revenir…

− Vous voulez sans doute dire que vous espériez ne plus nous revoir, ironisa Jaheira en tentant de conserver son calme. Surtout après la petite trahison de votre capitaine…

− Une trahison ?, répéta-t-il. Cela ne me surprend guère…

 

La demi-elfe écarquilla les yeux d’un air outré et menaçant. Le repaire du Maître n’avait pas changé depuis leur dernière visite, mais cette fois, il les attendait debout. Daren remarqua que malgré l’odeur toujours entêtante d’herbe à pipe, aucune fumée ne tapissait le plafond. Avant que Jaheira ne pût lui répondre, il avait repris.

 

− Oh, ne me regardez pas comme ça, je n’y suis pour rien ! Saemon Havarian n’était pas du tout l’un de mes hommes. Je vous avais dit que peu de navires osent le voyage vers Brynnlaw, et vous avez vu le genre de… « faune » qu’on peut y trouver. J’ai bien peur qu’Havarian n’ait été le moins mauvais choix possible… Mais…

 

Aran Linvail posa ses yeux sur Imoen, et continua.

 

− Je vois que votre amie est à nouveau avec vous. C’était bien votre objectif, non ? Vous semblez vous en être tiré à bon compte.

− Mis à part le fait que Bodhi m’a pris mon âme, tout va bien en effet, répliqua Imoen.

 

Quelques secondes de silence suivirent sa réponse cinglante. Imoen défiait le Maître des Ombres du regard tandis que lui-même se massait le menton d’un air pensif.

 

− Ah. Je vois, répondit-il finalement. J’aimerai vraiment pouvoir y remédier, mais je ne suis pas vraiment qualifié pour ce type d’ennui… Si vous le souhaitez, je peux faire retrouver et punir ce capitaine pour ce… cet écart. Je lui avais payé un supplément pour vous protéger, visiblement un gâchis de bon or…

− S’il vit encore, ce serait avec plaisir…, concéda Jaheira.

− Mais, en réalité, c’est à cause de Bodhi que je vous ai fait venir ici, continua Aran Linvail.

 

Daren le dévisagea, les yeux écarquillés. Ils avaient passés toute une journée à tenter de débusquer ces Voleurs de l’Ombre, mais à en croire ses dires, ils n’étaient entrés en contact avec eux qu’au seul bon vouloir de leur chef. Pourquoi Aran leur parlait-il de Bodhi ? Était-il possible qu’il fût au courant de leur quête ?

 

− Et qu’est-ce que…, intervint Jaheira.

− J’ai tout d’abord cru que vous me cherchiez pour de mauvaises raisons, la coupa-t-il, mais il m’est finalement apparu que nous partageons toujours un objectif. Vous êtes parvenus à affaiblir sa guilde l’autre fois, je vous en suis reconnaissant, mais elle-même semble avoir survécu. Je ne sais pas pourquoi elle est revenue à Athkatla, mais je ne peux prendre le risque de la laisser rebâtir son influence et se venger des Voleurs de l’Ombre. Et de moi, bien sûr.

 

Daren n’en croyait pas ses yeux. Ils étaient venus demander de l’aide, et se voyaient confier une nouvelle mission pour le compte des Voleurs de l’Ombre. L’once de calme que Jaheira peinait à conserver s’amenuisait de seconde en seconde, et lui-même commençait à trouver cette situation plus que grossière. Il regrettait presque d’avoir songé à cette organisation corrompue pour leur venir en aide, même s’ils représentaient au final leurs seuls alliés à Athkatla.

 

− J’aimerai vraiment que vous mettiez un terme définitif à son existence, conclut le Maître de l’Ombre sur le ton de la conversation. Je ne vous reproche pas d’avoir échoué la dernière fois. Nous avions tous sous-estimé l’étendue de ses pouvoirs.

 

Personne ne répondit. De ses cinq compagnons, Jaheira extériorisait le plus sa colère, mais les quatre autres échangeaient aussi des regards indignés. Les mains de la demi-elfe tremblaient d’exaspération et de rage, mais respirant longuement à plusieurs reprises, elle parvint à conserver un semblant de calme.

 

− Tout ceci est une plaisanterie, n’est ce pas ?, répondit-elle finalement en en serrant les dents.

 

Une expression de surprise se dessina sur le visage d’Aran Linvail, puis se transforma rapidement en un fatalisme résigné.

 

− Rien ne change à ce que je vois… Mais à moins que je ne me trompe lourdement, Bodhi est toujours votre ennemie ?

− Là n’est pas la question, intervint Daren. Nous sommes à peine face à face depuis dix minutes que vous nous demandez déjà de faire votre sale boulot ! Il est hors de question que nous exécutions vos quatre volontés cette fois.

− Depuis que vous êtes revenus ici, à Athkatla, vous avez passé, sans grande discrétion la plupart de votre temps, à tenter d’entrer en contact avec moi. Comprenez-moi lorsque je pensais que l’extermination de Bodhi en était la raison principale.

 

Daren hésita un instant, décontenancé par l’omniscience du Maître de l’Ombre.

 

− Vous allez encore nous demander de risquer nos vies pour… pour arranger vos petites affaires !, intervint à son tour Aerie, le visage écarlate.

− Je vous demande ce service en tant qu’alliés, pas en tant qu’employeur, précisa Aran Linvail. Si vous acceptez, je vous confierai volontiers deux de mes meilleurs lieutenants, Arkanis et Yachiko, ainsi que quelques hommes supplémentaires. Ce sont des combattants et des assassins hors pair qui vous aiderons à traquer Bodhi et ses suivants. Nous avons autant à gagner l’un que l’autre, croyez-moi.

 

Le silence retomba à nouveau dans la pièce. Aran conservait un visage calme en toute circonstance et n’haussait jamais le ton plus que nécessaire. Cet homme était d’une efficacité redoutable pour retourner toute situation en sa faveur, et malgré le sentiment d’être à nouveau manipulés, ils n’avaient pas d’autre choix que d’accepter sa proposition.

 

− Très bien, conclut Daren.

− Parfait !, s’enthousiasma-t-il. Que diriez-vous de passer à l’action demain, au pic du soleil ?

 

Daren acquiesça sans rien dire, et tous les six sortirent en silence de la pièce. Il avait cependant raison : il était tard, et attaquer ces vampires de nuit ne pouvaient que les handicaper davantage. Un guide les attendait au bout du couloir et les conduisit vers les docks d’Athkatla à travers le labyrinthe de la guilde des Voleurs de l’Ombre.

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