L’antre du Mal

Le sang. Daren pouvait sentir cette odeur âcre et entêtante depuis leur entrée dans la partie inférieure des catacombes. Une tension de plus en plus vive agissait presque comme un voile autour d’eux, embrouillant leurs sens. Tous les trois couraient à l’aveuglette, droits devant eux. Ils ne savaient pas véritablement où chercher, mais Daren était prêt à passer tous ces couloirs au peigne fin s’il le fallait. Aucun sbire de Bodhi ne les avait interceptés, ce qui rassura et inquiéta Daren en même temps. S’était-il fourvoyé ? Et si Aerie ne se trouvait pas ici, mais qu’ils venaient simplement de tomber dans un piège ? Ou peut-être les deux. Une réalité étrange balaya ses questions de toute façon inutiles : le couloir qu’ils arpentaient débouchait sur une pièce aux larges proportions, comportant une longue table décorée de crânes et autres horreurs encore dégoulinantes de sang. Le cœur de Daren s’accéléra. De la pénombre, une forme humanoïde apparut, et la sensation de froid et de mort atteignit son paroxysme. Une fumée se forma à son expiration, une morsure glaciale happant sa main et ses joues.

 

− Alors, c’est ainsi que tout s’achève…

 

Bodhi elle-même se tenait devant eux, devant une porte entrouverte qui dissimulait un escalier plongeant plus profond encore sous les catacombes.

 

− Vous vous êtes montrés très habiles pour me trouver, continua-t-elle d’une voix amusée, bien que je ne me soies pas évertuée à me cacher.

− Tu vas payer pour tous tes crimes, Bodhi !, s’écria soudainement Imoen d’une voix tremblante de fureur.

 

Elle avait sorti d’une poche de sa tunique une poudre argentée qu’elle tenait serrée dans sa main droite.  Bodhi la considéra un instant du regard, puis s’adressa à elle en inclinant nonchalamment la tête.

 

− Oh, et comment te sens-tu, ma chère Imoen ? Rongée de l’intérieur, comme une vulgaire pomme par un ver ? Quel effet cela fait-il de se sentir aussi vide ? Je suis étonnée que tes compagnons n’aient pas encore abrégé tes souffrances…

 

Elle éclata d’un rire suffisant et provocateur. Elle était seule, et même si elle tenait un avantage certain à se battre dans son antre, Bodhi surestimait peut-être bien ses capacités si elle pensait les vaincre tous les trois aussi facilement.

 

− Bouh t’aurait trouvée où que tu poses ton pied maléfique !, s’exclama Minsc en pointant son arme en avant. Tu vas sentir le courroux des héros et des hamsters qui viennent clamer la vengeance et la justice !

 

Elle ne releva pas la menace du rôdeur et bailla ostensiblement en dévoilant une langue rougeoyante.

 

− Qu’as-tu fais d’Aerie ?, tonna Daren à son tour. Où est-elle ?

− Bien, bien…, le coupa Bodhi d’un ton las. Je suis persuadée que les raisons qui vous ont conduits ici sont très importantes à vos yeux, mais par pitié, épargnez-moi l’ennui de les entendre.

− J’arracherai ton cœur pourri sur une pique !, répliqua Imoen, dont les mains venaient de s’embraser.

 

Bodhi secoua lentement la tête, arborant toujours un sourire provocateur.

 

− Hé bien, je vous dis « adieu », répondit-elle avant de s’évaporer par les escaliers derrière elle.

 

Avant qu’ils n’eussent le temps de réaliser la situation ou de réagir, deux bruits sourds accompagnèrent le soulèvement d’un nuage de poussière dans la salle. Non seulement la porte par laquelle était arrivée la vampire venait de se sceller, mais elle venait également de leur couper toute retraite en bloquant l’issue derrière eux par un énorme panneau de métal. Un nouveau cliquetis inquiétant résonna dans la pièce, suivi d’un ronflement sourd et régulier.

 

− Le plafond !, s’exclama Imoen d’une voix paniquée en pointant un doigt en l’air.

 

Au-dessus d’eux, à seulement trois ou quatre mètres, un plafond constellé de piques acérées semblait se rapprocher lentement du sol. Bodhi venait de les capturer aisément, et s’était épargnée un combat hasardeux en les piégeant dans une embuscade sordide.

 

− La porte…, souffla Imoen en poussant inutilement sur le pan de métal. Elle est bloquée !

 

La panique menaçait de paralyser Daren. Il n’avait pas encore bougé depuis la disparition de Bodhi, et se sentait terriblement coupable d’avoir entraîné ses compagnons vers une mort certaine. Aveuglé par ses sentiments, il n’avait à aucun moment réfléchi aux conséquences de ses actes et se retrouvait maintenant sur le point de mourir, un immense poids sur la conscience.

 

− Venez m’aider !, leur lança Imoen qui tentait de déplacer une table. On va bloquer le plafond avec ça !

 

Daren sursauta et reprit soudainement ses esprits. L’urgence de la situation balaya tout à coup ses angoisses, et il courut porter main forte à sa sœur et à Minsc afin de dresser le meuble sur sa longueur.

Il ne les avait pas rejoints qu’une ombre furtive dans un coin de la salle attira son attention. Par réflexe, il exécuta une roulade sur le côté, évitant du même coup une flèche qui fendit l’air au-dessus de lui.

 

− Attention !, s’écria-t-il à l’attention de ses compagnons.

 

Mais il était trop tard. Un nouveau trait argenté fusa en direction du rôdeur, et se ficha profondément en plein dans son abdomen. De chaque coin de la pièce venait de surgir quatre abominations squelettiques, flottant au-dessus du sol sans pieds ni jambes et dont les arcs de couleur ivoire décochaient ces tirs. Minsc ayant lâché prise, la lourde table retomba au sol et se brisa en deux sous le choc. Daren s’élança en avant et plongea rejoindre ses deux compagnons à l’abri sous les panneaux de bois fêlés. Il ne restait qu’un peu plus de deux mètres de plafond au-dessus d’eux, ce que Daren évalua rapidement à quatre ou cinq minutes avant que les pointes de métal rouillé ne transpercent leur corps et qu’ils ne finissent broyés par le mécanisme impitoyable.

 

− Ça va aller, Minsc ?, s’inquiéta Imoen en découvrant la large coulée rouge sombre qui recouvrait les vêtements du rôdeur.

 

Minsc répondit d’un grognement en secouant péniblement de la tête, la douleur l’empêchant de parler. Contrairement à Jaheira ou à Aerie, Imoen ne maniait qu’une magie profane, incapable de soigner la moindre blessure de cette manière. Le mécanisme grinçait de plus en plus distinctement, mais les tirs continus des créatures squelettiques les empêchaient de quitter leur abri sans se mettre davantage en danger.

 

− Je suis désolé…, murmura Daren.

 

Imoen se tourna vers lui, ses grands yeux bleus scintillants de larmes.

 

− Ne dis pas ça ! Il y a toujours un moyen, toujours !

− Pas cette fois petite sœur, pas cette fois… Tout est de ma faute.

 

Une larme coula le long de sa joue et perla lentement le long de son visage. Ils allaient mourir ici, c’était inévitable.

 

− Ne… ne dis pas ça, répéta Imoen, un sanglot étouffant sa voix. Tu…

 

Elle s’arrêta, incapable de continuer. Elle enserra affectueusement Daren dans ses bras et éclata d’un sanglot silencieux, reposant son front contre son épaule. Il lui rendit son étreinte, et posa délicatement sa joue sur les longs cheveux roux de sa sœur, humant une dernière fois son parfum. La mort était imminente, mais il ne voulait plus penser à rien. Rien d’autre que la présence réconfortante de son Imoen. Il ferma les yeux, enfin uni à elle par delà le néant dans un amour fraternel.

 

Le ronronnement s’arrêta soudainement dans un heurt métallique. Daren se recroquevilla sur lui autant que possible, et un long cliquetis de chaînes et d’engrenages résonna une fois de plus, avant que le bruit sourd ne reprît à nouveau. Plus de trois minutes s’étaient écoulées depuis qu’ils se tenaient à l’abri derrière les planches épaisses, et Daren entrouvrit un œil en levant son regard au plafond. À sa surprise, les pieux n’étaient pas aussi proches qu’il l’avait craint, et il lui sembla même qu’ils faisaient marche arrière. Une voix féminine qu’il connaissait bien s’éleva de l’autre côté du mur et d’un coup, le panneau de métal qui s’était refermé derrière eux se leva à nouveau.

 

− Daren ! Minsc ! Imoen !

 

C’était Jaheira. Une salve de flèches couvrit tout autre bruit l’espace d’un instant, et Imoen qui venait elle aussi de se redresser héla en direction des nouveaux arrivants.

 

− Faites attention !

 

Une lueur dorée apparut des ténèbres, et Solaufein, ses deux sabres en main, brisa l’arc de l’une des créatures squelettiques. De l’entrée, Jaheira ainsi qu’une demi-douzaine d’hommes vêtus d’armures noires s’engouffrèrent à leur tour dans la pièce prêter main forte à l’elfe noir qui avait déjà engagé le combat.

 

− Jaheira ! Par ici !, lui lança Imoen. Minsc est blessé !

 

La druide se faufila jusqu’à leur abri de fortune et haussa les sourcils d’un air inquiet en découvrant la profonde blessure du rôdeur.

 

− Il était temps que j’arrive, murmura-t-elle en formant quelques signes magiques.

 

Une aura bleutée irradia de ses mains, et elle appliqua ses paumes sur le ventre sanguinolent de Minsc.

 

− La porte est ouverte !, hurla une voix masculine au-dessus de la bataille.

− Arkanis ! Derrière toi !, répondit aussitôt une autre.

 

Plusieurs crissements de métal attirèrent l’attention de Daren. Maintenant que les Voleurs de l’Ombre et ses deux compagnons les avaient rejoints, la chance allait peut-être enfin tourner en leur faveur. Des escaliers par lesquels avait fui Bodhi surgissaient en masse de nouvelles créatures squelettiques armées d’épées et de masses. Malgré les renforts, la poignée de voleurs qui accompagnait Jaheira et Solaufein se retrouva acculée par les hordes de la vampire.

 

− Nous avons croisé Drizzt et ses compagnons, lui lança Jaheira tandis qu’elle finissait de soigner Minsc. Une bonne partie des renforts sont restés avec eux, et ils affrontent un flot continu de vampires qui tentent de s’infiltrer jusqu’ici.

 

Il ne restait qu’un seul moyen de mettre fin à cette bataille : éliminer le maître qui avait arraché à la mort les créatures qu’ils affrontaient. Et ils n’avaient toujours aucune nouvelle d’Aerie…

 

− Il faut retrouver Bodhi au plus vite, expliqua-t-il à Jaheira. Je passe devant, et je vais l’affronter. Seul.

 

La druide tourna vers lui un visage inquiet.

 

− Seul ?, répéta-t-elle.

− C’est hors de question !, renchérit Imoen. Je viens avec toi !

− Vous devez aider ces hommes à tenir, expliqua-t-il. Et… et je ne voudrais blesser personne… dans le cas où…

 

Sa principale préoccupation était en réalité celle-ci. Il pressentait à nouveau l’essence du Meurtre s’infiltrer dans son corps, et il ne se sentait pas capable de garantir la survie de quiconque assisterait à son affrontement.

 

− Très bien…, concéda la druide, une once d’amertume dans le ton. Fais ce que tu as à faire.

 

Le combat faisait rage dans la pièce. Une dizaine de ces troncs squelettes volants au-dessus du sol se battaient avec la ténacité et la rage habituelle des morts-vivants. Daren saisit la première torche à sa portée, courut en ligne droite et le plus vite possible en direction des marches à présent dégagées, et dévala les escaliers en trombe, l’arme au poing.

 

Une faible lumière rouge éclairait la grotte en bas des marches. En dehors de l’écho de ses pas, il ne percevait que le crépitement indistinct d’un feu mal entretenu. Daren sentait la lame de Sarevok vibrer dans sa main, se nourrissant de sa peur et de ses angoisses. Il posa le pied sur la roche brute et pénétra dans la vaste caverne baignée d’une odeur de mort.

 

− Tu ne t’échapperas pas cette fois, Bodhi !, tonna Daren en pénétrant dans l’antre.

 

La vampire, penchée au-dessus d’un autel de granit, se retourna lentement.

 

− Je suis ici pour récupérer le Rynn Lanthorn, ainsi que pour libérer Aerie !

− Le… Rynn Lanthorn ?

 

Pour la première fois, elle parut surprise. Mais son étonnement se changea rapidement en un sourire narquois.

 

− Oh, je vois. Vous aidez ces elfes perfides. Ils méritent tout ce qu’il leur arrive, crois-moi. Et bien plus encore ! Et dire qu’ils continuent à nous ignorer alors que nous les réduisons en cendres…

− Quoi ?, ne put s’empêcher Daren.

− Laissez-les trembler et craindre la mort de mes mains ou de celles d’Irenicus. Ils ne reconnaîtraient jamais que nous faisons partie des leurs, même maintenant que Suldanessalar est à notre merci !

 

De quoi parlait-elle ? Bodhi semblait particulièrement aigrie et hargneuse à cracher son venin sur les elfes de la surface, mais il ne pouvait pas totalement s’agir d’un mensonge.

 

− De quoi parles-tu ? Les elfes n’admettent que rarement des étrangers dans leurs cités.

 

Daren se rappela soudainement le journal d’Irenicus, mais préféra ne rien dévoiler avant d’avoir obtenu une explication de la vampire.

 

− Imbécile !, rétorqua-t-elle. Ils auraient aimé vous faire croire que nous étions des étrangers attaquant leur cité sans raison ! Leur honte est qu’Irenicus et moi-même sommes très proches d’eux.

 

Elle s’arrêta quelques secondes, hoquetant d’un rire nerveux. Daren ne l’avait jamais vue manifester autant de colère et de rancœur, sentiments humains s’il en était. Mais peut-être l’âme d’Imoen lui avait-elle redonné goût à ces impulsions si « vivantes ».

 

− Aucun elfe n’oserait se retourner contre ses frères. Aucun elfe ne mettrait en danger la structure même de sa société ! Aucun elfe n’aurait fait ce qu’Irenicus et moi-même avons fait !

 

Elle marqua une nouvelle pause, visiblement troublée d’en avoir autant révélé, mais reprit à nouveau sur un ton plus posé.

 

− Et qui donc a plaidé leur cause ? Laisse-moi deviner… Elhan ? Ce ver de terre n’a pas levé le petit doigt tandis qu’ils énuméraient nos crimes et nos châtiments !

 

Elhan n’avait sans doute pas été franc avec eux, ils l’avaient tous sentis lors de leur « interrogatoire » forcé, mais rien ne pourrait pardonner les crimes qu’Irenicus et Bodhi avaient commis, quelque fût leur vie passée.

 

− Je devrais presque vous laisser vivre pour qu’il puisse connaître la honte d’être interrogé par un étranger sur cette affaire ! Mais… non. Je me suis déjà beaucoup préparée à cette rencontre. Je vous ai averti que vous perdriez beaucoup si vous persistiez à me chercher… Et je n’ai pas menti.

− Que veux-tu dire ?, répondit aussitôt Daren.

− Je suis presque surprise que tu aies réussi à parvenir jusqu’ici, commenta Bodhi d’un sourire ravi. Mais c’est encore mieux ainsi : tu arrives juste à temps.

− Juste à temps pour quoi, Bodhi ?

 

La sensation de malaise reprit à nouveau, plus forte et plus tenace que jamais.

 

− Juste à temps pour contempler ma toute nouvelle création, bien sûr.

 

Allongée sur le piédestal, une créature gisait inanimée aux pieds de la vampire. L’air commençait à lui manquer. Il ne pouvait croire ce qu’il avait sous les yeux. La longue chevelure dorée qui pendait de chaque côté de l’autel reflétait la lumière tamisée des braseros tout autour.

 

− Que…, reprit-il d’une voix engouée. Où est Aerie ?

− La voici, répondit aussitôt Bodhi en passant un bras au-dessus du corps reposant sur l’autel. Une gentille fille obéissante. Mais je doute que tes efforts maladroits puissent inspirer la même loyauté qu’avec une morsure et un regard… Vois par toi-même.

 

Bodhi fit quelques pas en arrière, le regard fixé sur le corps de l’avarielle.

 

Debout !

 

Le spectacle déjà insupportable se transforma en un véritable cauchemar. Aerie se redressa à l’injonction de la vampire, le visage aussi pâle qu’un linge.

 

− O-Oui… Maîtresse.

− Aerie ! Aerie, c’est moi, Daren !

 

Sa voix timide était restée la même, mais son timbre était froid et monocorde. Aerie fixait un point dans le vide, son esprit absent de son corps. Daren croisa son regard, mais sans aucune réaction de sa part. La boule d’angoisse qui le rongeait menaçait de l’asphyxier totalement.

 

− Elle n’est même pas encore complètement pervertie que déjà je peux m’en servir contre toi, reprit-elle d’un ton enjoué. Elle ne reviendra pas auprès de toi, Daren. Peut-être que les liens qui vous unissaient n’étaient pas aussi solides que vous le pensiez ?

 

Une colère et une haine familières se répandirent dans ses veines comme un poison suave et sucré. Daren en avait assez entendu, et ne parvenait plus à ordonner correctement ses pensées. Il n’avait plus qu’une seule envie : mettre un terme à l’existence de cet être sordide. La faire souffrir jusqu’à sa dernière agonie. Sa voix intérieure, la voix de sa sœur, le guidait vers l’essence de l’Écorcheur. Il sentait son corps se déformer sous la pression, la douleur rituelle de sa mutation faisant surgir la brume écarlate du sol et des murs.

 

− Alors mettons un terme à tout cela, conclut Bodhi en se léchant les babines. Par ta mort, et pourquoi pas de la main de ta bien-aimée. Oh, j’allais oublier : vous ne serez même pas réunis dans la mort, car elle m’appartiendra tant que je serai en vie.

 

La douleur. Daren sentit ses os le transpercer de toutes parts, et sa vue se brouilla sous la souffrance mêlée à la haine. La présence de Bodhi se résumait à une ombre dissimulée dans la brume, qu’il s’évertuait autant que possible à contrôler. Depuis ce rêve étrange qui lui avait appris à déchaîner son essence, il parvenait à rester plus longtemps conscient à chaque fois. Malgré son état second, il distinguait encore Bodhi de l’avarielle.

Daren poussa un rugissement terrible. Il sentait le pouvoir s’écouler à travers lui, un pouvoir aussi noir que le cœur de son ennemie. Tous les objets de la pièce volèrent en éclat, et Bodhi dut se protéger le visage afin de ne pas finir emportée par l’onde de choc. Tout à coup, elle fusa droit sur lui, lacérant ses bras monstrueux de griffes acérées, mais avant qu’elle n’eût le temps d’esquiver, un coup d’une rare violence la projeta contre la paroi rocheuse de la grotte. Une voix lointaine lui parvint au travers du tumulte bouillonnant qui s’agitait dans son cœur, mais il ne saisit ni son sens ni son origine. À mesure que le temps s’écoulait, tout devenait de plus en plus rouge, de plus en plus indistinct. La présence d’Aerie s’était évanouie, peut-être mêlée à celle de sa nouvelle maîtresse. Mais cela n’avait que peu d’importance : seul son acharnement le rattachait encore à la raison. Bodhi se mouvait particulièrement vite, se métamorphosant régulièrement en brume pour mieux attaquer en traître, mais ses réflexes ainsi aiguisés, aucun mouvement n’échappait à Daren. Du sang pourpre coulaient de ses multiples coupures, suppurant le long de ses membres, et de nouvelles se formaient sans raison sous la puissance incontrôlée qui jaillissait de son corps. Mais la vampire portait elle aussi les marques d’un combat acharné. De temps à autres, la roche s’effritait du plafond craquelé, les fissures s’agrandissant à chaque nouveau choc. Le combat durait depuis à peine quelques minutes, mais les ravages de leur affrontement auraient donné l’impression qu’une guerre s’était déroulée en ces lieux. Daren sentit tout à coup la deuxième présence réapparaître derrière lui. Après un effort considérable, il parvint à se souvenir d’Aerie, et continua à se focaliser sur celle qu’il savait être son véritable adversaire. Il ne laissait aucun répit à la vampire, revenant à la charge à la seconde même où l’assaut précédent se terminait. Mais d’un enchaînement plus qu’habile, elle parvint à le saisir à la gorge, l’immobilisant et l’étouffant du même coup.

 

− Tu es fini, enfant de Bhaal !, s’écria-t-elle d’une voix puissante.

 

Sans la carapace de l’Écorcheur, la poigne de Bodhi aurait déjà eu raison de sa nuque. Allongeant ses deux membres supérieurs qui lui faisaient office de bras, il porta lui aussi ses longues griffes autour du cou de son adversaire. Il sentait la prise se resserrer, chacun de ses os craquant sous la pression, mais malgré sa riposte, Bodhi avait le dessus. À chaque seconde qui passait, Daren se sentait de plus en plus faible, de plus en plus loin. Ses deux bras tremblaient sous l’effet de la douleur et il peinait à maintenir ses griffes autour de la nuque de Bodhi, seul rempart à présent entre la vie et la mort. La vampire semblait cependant affectée par son combat et pour la première fois, il voyait nettement ses plaies et le sang noir qui s’en écoulait. Elle semblait à bout de force, tout comme lui, et haletait péniblement. Hélas, elle contrôlait son état de mort-vivant bien mieux que lui son essence du Meurtre. Daren commençait à reprendre apparence humaine, rompu par les blessures et la force brute de Bodhi. Sa mort était imminente, et elle le savait. Il cédait, secondes après secondes, et dans quelques instants, sa nuque se briserait. Son cœur palpitait à tout rompre, peinant à l’oxygéner efficacement. Un sourire rageur et victorieux se dessina sur les lèvres de Bodhi, dévoilant deux crocs de couleur ivoire.

Tout à coup, le temps sembla se figer. Son sourire se transforma en une expression de surprise, puis de douleur. La pression cessa soudainement, alors qu’une fine silhouette apparaissait dans la pénombre derrière elle.

 

− Je t’ai dit que j’empalerai ton cœur sur un pieu !

 

Imoen, ses deux yeux rougeoyant d’une lueur maléfique, tenait serrée entre ses deux mains l’un des pals de bois qu’Elhan leur avait fourni. La lumière rouge qui émanait de ses yeux auréola son visage qui se déforma presque sous la colère, et elle arracha un cri à Bodhi en vissant plus profondément encore son arme dans son torse d’une poigne solide.

 

− Je…, balbutia la vampire. Ce n’est pas… possible ! Cette vie est à moi ! C’est…

 

Pour la première fois, une crainte ostensible se lut sur son visage, une crainte qui venait de prendre le pas sur son arrogance. Daren tomba à la renverse, à bout de force, et Imoen transperça d’un bras puissant l’abdomen de Bodhi en plongeant sa main dans son torse. Un flot de sang noirâtre gicla du visage de la vampire, et Imoen ressortit un cœur couleur ébène encore palpitant dans sa main, traversé d’un pieux de la même couleur. Le corps de la créature se putréfia aussitôt, et s’affaissa au sol en une marre de boue visqueuse.

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