L’âme du Soleil

Un chaos indescriptible d’émotions et de sensations submergea Daren. La douleur, le soulagement, l’angoisse et l’appréhension lui dictaient des ordres contradictoires. Son regard restait figé sur les deux yeux flamboyants de sa sœur, toujours debout et serrant le cœur de Bodhi. Que s’était-il passé ? Imoen s’était porter à son secours et avait asséné le coup fatal à la vampire une fois ses forces amoindries. Mais il semblait que cet affrontement avait fait ressortir sa propre essence divine, ce dont il n’avait jamais été témoin. Le visage d’Imoen s’apaisa petit à petit et elle ferma les yeux, entrant dans une sorte de transe. Daren tenta de se relever, mais ses jambes encore meurtries par son combat ainsi que sa trop longue transformation en Écorcheur refusèrent de le soutenir bien longtemps. À chaque fois, la durée de sa transformation s’allongeait, et son esprit s’enfonçait plus loin encore dans les méandres ténébreux du Seigneur du Meurtre. Au-delà de la douleur, au-delà de la mort, subir ce pouvoir lui procurait un tel sentiment de puissance qu’en revenir lui coûtait toujours davantage. Jusqu’à sa consumation totale en cette bête qui sommeillait en lui, sans aucun doute. Quelques bruits de pas derrière lui l’arrachèrent à ses pensées décousues. Jaheira, Solaufein, Minsc, ainsi que les Voleurs de l’Ombre encore en vie descendaient à leur tour les rejoindre. Imoen lui tendit une main fine, griffée et meurtrie, qu’il saisit maladroitement afin de se relever.

 

− Je…, commença-t-elle timidement.

 

Une larme coula le long de sa joue.

 

− Je suis désolée pour toi…

 

Ses souvenirs lui revinrent en pleine figure, et Daren se sentit basculer dans le vide. Le choc de son intense combat lui avait fait perdre de vue la raison de leur venue ici. Un peu plus loin, derrière les fragments de ce qu’il restait de l’autel de granit, une fine silhouette allongée semblait dormir profondément. Daren fit quelques pas en avant, chancelant, dans le silence de plomb qui régnait tout à coup. Chacun de ses pas faisait écho aux martèlements sourds et réguliers des battements de son cœur contre ses tempes. De là où il était, il pouvait nettement voir son visage paisible, endormi une joue contre terre, partiellement voilé par quelques mèches blondes. Mais elle ne dormait pas, il le savait. Ce n’était qu’une illusion. Daren s’approcha du corps en titubant de douleur, une douleur bien plus intense que les plaies dérisoires qui meurtrissaient son corps. Sans qu’il ne sût pourquoi, il ne parvenait pas encore à pleurer. Il posa un genou à terre et caressa de son index la pâle joue délicate de l’avarielle. Il n’y avait aucun doute possible. Aerie, sa précieuse Aerie, n’était plus.

 

De longues minutes s’écoulèrent en silence. Daren pleurait sans un bruit, sa main droite enfouie dans les méandres de la longue chevelure d’or de sa bien-aimée. Un terrible sentiment d’injustice le dévorait de l’intérieur. Pourquoi ? Pourquoi lui ? Pourquoi lui encore ? Le destin d’un enfant de Bhaal ne pouvait-il être exempt de morts et de souffrance ? Gorion, Khalid, Dynahéir, et maintenant, elle. Tous étaient morts par sa faute. Par sa simple existence. Un profond dégoût de lui-même, de cette destinée funeste qui abattait un à un les êtres qui lui étaient chers, l’envahit soudainement. Il détruisait des vies, que ce fût par la mort ou par les tourments. Des voix discrètes s’élevèrent derrière lui, mais il ne parvint pas à en saisir le sens. Minsc et Imoen s’agenouillèrent sobrement à ses côtés, le visage grave.

 

− Elle a l’air calme, murmura Imoen d’un sourire triste.

 

Daren se contenta d’un hochement de tête silencieux. Il se demandait comment le monde autour de lui pouvait encore tourner, et pouvait même penser à rire et à vivre. Le corps sans vie d’Aerie s’imposait à son esprit comme une réalité inaltérable, jetée en pleine figure. Si belle, si innocente… Elle donnait l’impression qu’elle allait se réveiller d’un rêve fabuleux, ses yeux plissés encore somnolents, le gratifiant d’un sourire endormi avant de se lover amoureusement dans ses bras. Mais rien de tout ceci ne se produirait. Jamais plus il ne contemplerait son visage angélique riant aux éclats. Jamais plus il ne sentirait le parfum délicat de sa peau, sentirait la caresse de ses longs doigts fins sur ses joues. La mort avait brisé leur dernier lien à jamais.

 

− Minsc et Bouh ont échoué, murmura le rôdeur. Minsc et Bouh n’ont pas su protéger leur sorcière.

− Tu n’y es pour rien, Minsc, répondit Imoen. Et toi non plus Daren.

− Faisons une dernière fois nos adieux, Bouh. Même si nous avons triomphé du Mal, le Mal a toujours le dernier mot.

 

Le rôdeur ferma les yeux et chanta un air à voix basse sur des paroles étranges. Daren savait que son compagnon tenait particulièrement à Aerie, mais sa peine l’empêchait de partager sa douleur avec qui que ce fût.

 

− Fouillons la pièce, annonça la voix autoritaire de Jaheira. Nous devons retrouver le Rynn Lanthorn et l’apporter à Elhan.

 

À ses côtés, Minsc se releva. Imoen posa une main sur le bras de Daren.

 

− Tu ne peux plus rien pour elle…

 

Il avait envie de hurler. De hurler à tue-tête jusqu’à ce que la mort l’emporte. Ni Irenicus, ni les elfes, ni même son âme perdue n’avait plus d’importance. Il avait l’impression que sa tête allait exploser. Aucun de ses compagnons ne le sollicita davantage, et Daren s’aperçut bien plus tard que les Voleurs de l’Ombre s’étaient retirés, retournant sans doute à leur quartier général. Ils étaient seuls à nouveau, et Jaheira, Minsc, Imoen et Solaufein entreprirent une fouille plus complète des lieux.

Une dizaine de minutes s’écoulèrent, uniquement perturbée par les raclements de ce qui restait des meubles dans la grotte. Daren reprit peu à peu ses esprits, mais ne parvenait pas encore à s’éloigner d’Aerie dont il tenait la main fébrilement serrée dans les siennes.

 

− Que pensez-vous de ceci ?, annonça Solaufein.

 

Tous les regards se tournèrent vers lui. L’elfe noir brandissait devant lui une sorte de lanterne sourde poussiéreuse. Un détail ressortait cependant de son apparente banalité : une fois époussetée, elle étincelait d’un éclat bleu sombre qui illuminait même les parois, couvrant ainsi le faible éclairage des torches de ses compagnons.

 

− C’est certainement ce Rynn Lanthorn dont nous a parlé Elhan, répondit Jaheira d’un air satisfait.

 

Solaufein tendit précautionneusement l’artefact à la druide, qui s’empressa de le ranger dans son sac.

 

− Nous n’avons plus rien à faire ici, déclara-t-elle. Rentrons à la Couronne.

− Nous ne pouvons pas laisser Aerie ici !, s’indigna Imoen.

 

Jaheira semblait prendre un certain plaisir à ignorer totalement le destin funeste de l’avarielle, ainsi que le désespoir de Daren. Elle ne fit cependant aucun commentaire, et attendit ses compagnons sans insister.

 

− Nous reviendrons chercher son corps demain et nous l’amènerons au temple, répliqua la druide.

− Non, attendez…, lança Daren à sa sœur et à Minsc qui s’apprêtait à soulever le corps de l’avarielle. Je vais rester ici un moment. Je… j’ai besoin d’être seul… avec…

 

Il ne termina pas sa phrase. Il n’osait prononcer son nom, redoutant de sceller ainsi par des mots son destin pourtant manifeste. Imoen écarquilla les yeux d’inquiétude, mais il réitéra sa demande avant qu’elle ne lui répondît.

 

− Tu veux rester seul… ici ?, s’enquit-elle.

− Il n’y a plus de danger, compléta Jaheira. Bodhi vaincue, tous les morts vivants sous son contrôle sont retournés à l’état de cadavre.

 

À l’état de cadavre. Ces mots résonnèrent sans fin dans son esprit abattu par la tristesse. Il voulait être seul, loin de tout. Et cette caverne enfouie sous la terre était l’endroit parfait pour se recueillir.

 

− Je vais te laisser de la lumière, répondit enfin Imoen à regret. Tu n’auras pas à utiliser de torches, comme ça.

 

Ses compagnons le saluèrent avant d’emprunter les marches vers les galeries qui remontaient à la surface. Imoen s’approcha de lui et posa son front contre ses tempes, murmurant des paroles que lui seul pouvait entendre.

 

− Je suis vraiment désolée, Daren… Je suis triste de la disparition d’Aerie, mais… je sais combien elle comptait pour toi.

 

Elle s’arrêta. Sa sincère compassion, même s’elle ne lui rendrait pas sa bien-aimée, lui arracha un sourire mêlé de larmes. Il la remercia d’un murmure.

 

− Tu sais…, reprit-elle d’un ton hésitant, je me sens… honteuse. Oui, c’est vraiment ça, honteuse. J’ai récupéré mon âme… tandis que toi, toi qui aurais donné ta vie pour me sauver des griffes d’Irenicus, te vois toujours condamné, et privé d’un être cher… C’est… C’est injuste. Je voulais que tu saches que je suis de tout cœur avec toi, et que j’ai une dette immense que je ne pourrais jamais rembourser. Même si je préfèrerais être avec toi, je vais te laisser seul puisque c’est ce que tu veux.

 

Elle détourna ses yeux embués de larmes et fit soudainement demi-tour. Imoen étendit latéralement ses bras, et une douce lumière blanche auréola les parois de la grotte. Daren se rendit soudainement compte qu’un véritable capharnaüm jonchait la caverne, d’étagères fracassées à des coffres dont le contenu s’étalait sur tout le périmètre. Imoen posa un dernier regard sur lui, et les bruits de pas disparurent dans les tunnels des cryptes désormais désertes du cimetière. Daren s’agenouilla à nouveau devant le corps de l’avarielle. Il était seul.

 

− Aerie…

 

Son murmure se perdit dans la caverne. Daren glissa délicatement ses mains sous les genoux et le cou de l’avarielle, mais il se ravisa avant de la soulever. Il ne pouvait pas encore se résoudre à déplacer son corps, comme si un miracle pouvait encore lui faire faire marche arrière. Une multitude de questions s’entrechoquait dans son esprit. Où aller ? Que faire à présent ? Il préférait rester ici que d’affronter un retour définitif vers la réalité de la surface. Le temps semblait suspendu ici, coupé du monde. Qu’elle heure était-il ? Il n’en avait pas la moindre idée, et sa peine le rendait aveugle à toute sensation de fatigue.

Son regard balaya les décombres autour de lui. Le cœur noir et sanguinolent de Bodhi gisait toujours au milieu de la pièce, transpercé du pieu elfique, aux côtés de la masse difforme qui restait de la vampire. Des planches de bois fracassées recouvraient de vieux grimoires poussiéreux et Daren se demanda d’ailleurs comment des objets comme des livres avaient pu se retrouver enfouis au plus profond des cryptes d’Athkatla. Un ouvrage relié dont les premières pages avaient été arrachées attira son attention. Daren se leva, hagard, et tira l’épais tome à lui. Quelques esquisses illustraient des pages écrites dans un langage qu’il ne connaissait pas. Il les tourna une à une, fasciné par les horreurs qui y étaient représentées. Des images de corps disséqués puis transformés en créatures de l’Ombre étaient annotées et soulignées d’une écriture soignée.

Il posa le volume et en ouvrit un autre tout aussi sordide. Au total, trois livres représentaient vampires et morts-vivants, tous écrits dans un langage qui lui était inconnu. Daren feuilleta longuement les manuscrits, tentant de déduire leur contenu aux quelques mots griffonnés en langage commun ainsi qu’aux illustrations qui les composaient. Dans l’un d’eux, de nombreuses annotations commentaient un chapitre dont le titre était accompagné d’un symbole étrange, un soleil flamboyant au milieu duquel on devinait un visage humain. Il s’agissait vraisemblablement de l’écriture de Bodhi elle-même, et à la façon dont elle avait agencé son texte, d’une traduction approximative du texte au-dessus. La première partie traitait d’un affrontement ancien entre une troupe de paladins et une horde de morts-vivants, mais les dernières lignes retinrent son attention.

 

« Aegato Davon:

 

L’appel à la clémence:

 

« Plus jamais » avons-nous déclaré ! Plus jamais nous ne laisserons la peste nous vaincre. Nous ne pouvions abandonner ceux qui venaient de tomber. Nous avions combattu pour leurs vies comme pour les nôtres, et ils ne seraient pas emportés. Au temple nous sommes allés voir le Dieu du Soleil et de la Lumière. Amaunator les sauverait. Amaunator, dont la caresse change les ombres en feu. Dans les bras du dieu du Soleil nous plaçâmes les infectés, aux côtés des coeurs de leurs sombres maîtres. Le sang brûla et les morts revinrent, mais non pas en morts-vivants ou non-vivants. Ils revinrent vivants et lavés de toute souillure. Nombreux furent ceux qui revinrent le coeur léger, quand le dernier pestiféré fut tombé. »

 

Amaunator. Ce symbole au-dessus du texte était celui du Dieu du Soleil disparu. Quelques lignes au-dessous recouvraient une représentation d’un prêtre de l’ancienne divinité.

 

« Quelle valeur donner à ces vieux rituels à Amaunator ?

Origine de la peste vampirique ?

Faut-il chercher un lien avec un remède plus récent ?

Document historique ou fiction historique ?

Il doit sans doute être possible d’inverser le processus de vampirisme. »

 

Daren dut relire plusieurs fois le dernier passage pour en comprendre le sens. Sa respiration se fit soudainement plus saccadée. Une issue, absurde et irréaliste, s’imposa soudainement à lui. Il se sentait  paralysé, l’ancien grimoire dans les mains, partagé entre la folie de céder à ce nouvel espoir et la terrible appréhension de n’être victime que d’une nouvelle trahison. Daren tourna fébrilement les pages suivantes, à la recherche de la moindre note de la vampire, mais en vain. Le seul passage plus long que quelques mots se trouvait sur cette page, qu’il ne cessait de lire et de relire.

 

« Ils revinrent vivants et lavés de toute souillure ».

 

Que devait-il croire ? Un soudain mal au dos lui rappela qu’il était resté accroupi trop longtemps. Il se leva et rejoignit Aerie, serrant toujours contre lui les précieuses pages. S’il existait un moyen de sauver sa bien-aimée, il devait le tenter à tout prix. « Dans les bras du dieu du Soleil nous plaçâmes les infectés, aux côtés des coeurs de leurs sombres maîtres ». Daren ramassa le cœur noir de Bodhi, toujours empalé sur le pieu, et le déposa dans son sac à dos. Il déchira la page du tome trop volumineux pour être transporté, la plia, et la glissa dans sa poche. Son cœur battait à tout rompre, et il peina à ne pas trembler des mains en saisissant le corps de l’avarielle. Aerie devait lui arriver à l’épaule, et même pour une elfe, son corps était particulièrement menu. Il la souleva sans peine et déposa délicatement sa tête sur son épaule. Il fixa sommairement une torche encore allumée à son sac, et s’engouffra au pas de course dans les escaliers, l’elfe dans ses bras, en direction de la surface. Le quartier des temples d’Athkatla était à une heure de marche du cimetière, et il n’avait pas une seconde à perdre : Amaunator, le Dieu du Soleil, était son dernier espoir.

 

Il faisait froid. De nombreux nuages voilaient les astres dans le ciel, mais les rues d’Athkatla en direction du riche quartier religieux restaient suffisamment éclairées pour y circuler sans risque, même de nuit. Daren courait sans relâche, serrant le corps d’Aerie drapé dans une soie noire contre le sien. Il sentait son cœur battre sous l’effort de sa course effrénée, mais aussi sous la terrible appréhension qui le rongeait depuis son départ du cimetière. Et s’il se trompait ? Il ne pouvait s’empêcher de placer ses dernières espérances en ces écrits plus qu’incertains, mais une partie de lui-même redoutait la confrontation avec la réalité.

Il croisa quelques personnes sur le pont marchand de la cité, actif nuits et jours, et dut recouvrir les cheveux et le visage de l’avarielle afin de ne pas attirer l’attention de la garde amnienne. Une fois en vue des temples de la ville, Daren se dirigea dans la ruelle sombre où lui et Aerie avaient vu disparaître quelques semaines plus tôt l’un des fidèles de l’Œil Aveugle.

 

− Daren, tu es complètement fou…, murmura-t-il pour lui-même.

 

Sa tentative plus que désespérée le laissait par moment perplexe, et il avait songé plusieurs fois sur le trajet à renoncer et sagement rejoindre ses compagnons. Mais partager sa peine avec eux se révélait bien plus difficile qu’il ne l’aurait cru. Cela revenait à admettre la disparition d’Aerie, alors qu’un infime mais bien réel espoir grandissait dans son esprit. Il secoua la tête plusieurs fois, s’agenouilla au dessus de la grille qui donnait vers les canalisations, et reprit un instant ses forces avant d’entamer la descente. Presque une demi-heure plus tard, il atteignait l’ancien réseau désaffecté de la ville. Une odeur de mort et de pourriture lui souleva le cœur. Daren dut poser l’avarielle au sol pour ne pas lâcher sa torche des mains et posa une manche devant ses narines. Il reprit finalement son avancée, s’accoutumant petit à petit à l’odeur. Le repaire de l’Œil Aveugle était presque intact, tel qu’ils l’avaient laissé, et il devina à l’intersection précédant l’entrée même de la secte les traces de la déflagration qui avait réduit à néant le tyrannœil. Il longea la paroi de droite et  arrivé dans le cul-de-sac, parcourut lentement la roche de sa main libre. Le vieux Sassar vivait derrière un passage dérobé dont l’entrée se trouvait juste ici, et Daren se rappelait de la façon plus qu’insolite avec laquelle il les avait conduits chez lui. Un pan de roche s’enfonça sous la pression de ses doigts,et de l’autre côté, une porte dérobée s’entrouvrit sur une sombre pièce rectangulaire. Une odeur de renfermé s’échappa de l’ouverture, et Daren se contorsionna douloureusement pour pénétrer dans la pièce, l’avarielle toujours serrée contre lui.

 

− Sassar ?, murmura-t-il en balayant les airs de sa torche.

 

Seul le crépitement continu des flammes fit écho à son appel. À l’autre bout de la pièce, l’autre passage dérobé qui débouchait sur le temple oublié était ouvert. Si le vieil ermite était encore en vie, il ne se trouvait pas là. Une crampe à l’épaule qui portait Aerie lui rappela son état de fatigue, mais la proximité de son objectif lui fit vite oublier ce détail. L’avarielle semblait toujours dormir profondément dans ses bras, et même si une partie de lui-même était conscient de la faible probabilité de succès de sa tentative, une confiance neuve nourrissait ses espoirs les plus fous, parvenant même à lui faire oublier sa peine, sa colère et son épuisement. Daren descendit une à une les larges marches vers les profondeurs d’Athkatla, en direction du temple oublié du Dieu Soleil, Amaunator.

 

Une fois sur la terre ferme, il avança précautionneusement, suivant la faible lumière verte qui irradiait à l’horizon. Allait-il devoir affronter une horde de morts-vivants, ou encore résoudre une énigme pour franchir le précipice qui le séparait du temple ? Il préféra ne pas se poser davantage de questions, et continua à avancer entre les imposantes parois qui se resserraient autour du chemin. Après quelques minutes de marches, il aperçut un escalier. Ce même escalier qui lors de leur dernier passage les avaient conduits à ce pont fragile qui permettait de franchir le gouffre. Le pont avait disparu une fois le sceptre rendu à Amaunator. Mais une fois encore, il était réapparu. Par quel miracle ? Daren fit quelques pas sur les marches, s’apprêtant à devoir livrer bataille. Mais rien. Aucun combat, aucune épreuve particulière. Un doute l’assaillit, mêlé à une angoisse montante. Il avait l’impression que quelqu’un, ou quelque chose, l’observait. Il se retourna soudainement. Des centaines de chuchotements prononçaient son nom et semblaient l’appeler.

 

− Qui est là ?, osa-t-il d’une voix qui se perdit dans l’immensité de la grotte.

 

Les chuchotements reprirent de plus belle. Mais même en se concentrant, il ne parvenait qu’à saisir son nom au milieu d’autres mots incompréhensibles. Daren respira profondément plusieurs fois et rassemblant son courage, s’élança sur l’étroite passerelle en retenant son souffle. Les murmures s’évanouirent aussitôt, et un grondement sourd s’éleva derrière lui. Le pont venait de disparaître, lui bloquant toute retraite. Il n’avait plus qu’une seule solution à présent. Aller de l’avant. L’eau autour du sentier était calme. Elle semblait soutenir la roche sur laquelle il marchait. Le temple d’Amaunator, hors du temps, se dressait dans toute sa splendeur dans un silence de mort. Une luminosité insolite pour ce lieu illuminait le toit d’or du bâtiment, dans un éclat proche de celui d’un soleil levant. Daren poussa les portes du temple et pénétra dans la vaste pièce. Il était seul. Ni dieu, démon, ni gardiens en toge sombre. En dehors de ses bruits de pas, aucun autre son ne venait perturber le silence solennel de la demeure d’Amaunator.

Un sentiment de panique l’envahit tout à coup. Il s’était focalisé sur cet espoir infime, se refusant à envisager son échec, mais une fois devant le fait accompli, l’impitoyable réalité le rattrapa bien vite. Comment avait-il pu être aussi naïf ? Il n’y avait rien ici, rien que l’espoir mourant d’une illusion trop éphémère.

 

− Amaunator… Amaunator, je t’en prie…

 

C’était peine perdue. Le Dieu Soleil n’était plus présent en ce monde, et ce depuis bien trop longtemps. Daren s’agenouilla, et réitéra sa prière d’une voix à peine plus audible qu’un murmure.

 

Il sursauta. Quelque chose. Quelque chose, une main, venait d’effleurer son épaule. Même si la grande pièce semblait toujours aussi déserte, il avait senti une présence. L’épuisement rattrapait-il sa conscience ? Il leva une dernière fois son visage implorant vers la voûte. En vain. L’ultime étincelle d’espoir venait de s’éteindre dans un néant de tristesse.

 

Un nouveau détail attira cependant son attention. Dans un coin de la pièce, presque à l’opposé des portes, une statue imposante représentant un homme auréolé d’un disque lumineux tendait les bras devant lui, les paumes vers le ciel. Daren trébucha plusieurs fois en se relevant, et se dirigea devant la représentation de celui qui ne pouvait être qu’Amaunator en personne. Était-il en train de rêver ? Malgré son état de fatigue, il était certain que le hall était vide à son arrivée. Son cœur se remit à battre la chamade.

 

« Dans les bras du dieu du Soleil nous plaçâmes les infectés, aux côtés des coeurs de leurs sombres maîtres ».

 

Cela ne pouvait être une coïncidence. Daren tremblait de tous ses membres, et il dut s’agenouiller un instant pour ne pas lâcher prise. D’un geste, il porta son sac devant lui et l’ouvrit fébrilement à la recherche des restes de Bodhi. Il sortit le cœur transpercé de la vampire et le déposa aux pieds de la statue. Une petite voix lui rappela que ses actes désespérés ne le mèneraient à rien, et que tout ceci n’était prétexte qu’à retarder l’inévitable. Mais Daren préféra pour le moment se concentrer sur des actes plutôt que sur des pensées qui le rattraperaient inexorablement, tôt ou tard.

 

− Amaunator, je t’en prie… Elle ne mérite pas cette mort…, murmura-t-il en se redressant.

 

Daren se tenait debout, face à la statue du Dieu Soleil, dans la même position qu’elle, tenant l’avarielle à bout de bras. Il demeura ainsi quelques secondes, immobile, redoutant un échec insupportable à sa dernière lueur d’espoir. Sa toute dernière lueur d’espoir… Il déglutit péniblement. Il lui semblait qu’un étau invisible se resserrait autour de son cœur, que ses poumons se retrouvaient soudainement bien trop à l’étroit pour lui permettre de respirer correctement. Ses yeux se posèrent une dernière fois sur le visage d’ange de l’avarielle, et il ferma ses paupières. Daren déposa lentement son corps délicat dans les bras de pierre de la sculpture divine, et retint sa respiration.

 

Rien. Il se passa rien. C’était fini. La mort, inéluctable, ne pouvait être contournée. Un vertige soudain le força à poser un genou au sol, et une violente douleur à la base du crâne le plia en deux. Il était à bout de force depuis bien trop longtemps déjà, et maintenant que sa dernière tentative s’évanouissait sous ses yeux, luter était devenu inutile et insupportable. Il ne lui restait plus qu’à se laisser mourir ici, auprès de sa bien-aimée, dans la demeure oubliée d’un dieu disparu. Tout à coup, une flamme surgit de l’éther, au-dessus du corps de l’avarielle. Daren releva lentement la tête, le regard embué de larmes. La flamme brûlait d’un éclat bleuté mais ne dégageait pourtant aucune chaleur malgré son intensité. Était-ce un rêve ? Son environnement échappait à ses sens, perdant le peu de cohérence qui lui restait. La fatigue et l’abattement l’empêchèrent de réaliser pleinement la situation, et il ne put qu’observer passivement ce feu azuré s’étendre jusqu’au corps de l’avarielle jusqu’à l’embraser totalement. La flamme perdura quelques secondes, et aussi subitement qu’elle était apparue, s’évanouit en une fumée transparente. Daren cligna des yeux plusieurs fois, ne parvenant pas à choisir entre stupéfaction et lassitude. Il se redressa péniblement au-dessus d’Aerie, dont le visage éternellement figé dans la mort lui donnait une sérénité irréelle.

 

Un mouvement. Il en était sûr. Un mouvement, à peine perceptible, infime. Sous sa robe noire froissée, la poitrine d’Aerie venait de se soulever. Daren se sentit chavirer, la tête prête à exploser sous la fatigue et l’émotion. Cela ne pouvait être réel. D’ailleurs, maintenant qu’il y pensait, plus rien ne lui semblait réel depuis qu’il avait pénétré dans ce temple. À moins que ce ne fût depuis son affrontement contre Bodhi ? D’un geste fébrile, il lissa la toge noire et posa une main sur le ventre de sa bienaimée. Une respiration, à nouveau. Son visage d’ange endormi, se réveillant d’une sieste trop longue, Aerie ouvrit lentement ses deux grands yeux bleus en amande, un sourire fatigué sur les lèvres. Le temps s’était arrêté. Daren se sentait totalement paralysé, et quelques larmes coulèrent paresseusement le long de sa joue avant de finir leur course au creux de la paume de l’avarielle. D’un geste délicat, il la souleva des bras de pierre d’Amaunator. Aerie ne l’avait pas quitté des yeux, et passa nonchalamment ses deux bras autour de son cou. Il la serra tendrement dans ses bras, savourant le contact doux et chaleureux contre son corps meurtri. Il ressentait à nouveau le cœur d’Aerie battre à travers le mince tissu qu’elle portait. Un frisson lui parcourut l’échine. Il lui semblait avoir oublié toute sensation de bonheur avant cet instant. Aerie blottit son corps tout contre le sien, à tel point qu’elle lui en coupa presque le souffle. Il pouvait sentir sa poitrine haletante contre son torse, la courbe douce et galbée de son corps. Il caressa ses longs cheveux bouclés ondulant dans son dos telle une crinière dorée. Aerie relâcha son étreinte et posa ses deux mains sur les joues de Daren. Son regard croisa le sien l’espace de quelques secondes, et elle l’embrassa avec fougue. Une minute s’écoula, hors du temps, et leurs lèvres se séparèrent enfin.

 

− Mon amour…

 

Elle riait et pleurait à la fois, plus belle qu’elle n’avait jamais été. Daren caressa les lignes de ses joues de son index, séchant ses larmes.

 

− Tu m’as sauvée, Daren… Je savais que c’était toi, je le savais… C’était… un horrible cauchemar, mais tu es arrivé, et tu m’as sauvée… Je t’aime, mon amour. De tout mon cœur, de toute mon âme.

− Je t’aime aussi, Aerie. Tu es tout pour moi, et je ne peux pas te perdre.

 

La flamme bleue jaillit à nouveau au-dessus de la statue, irradiant la pièce d’une vive lueur argentée et apaisante. L’éclat se fit de plus en plus persistant, aveuglant même, et Daren dut porter une main à ses yeux sous l’intensité de la lumière. Tout disparut autour d’eux dans un brouillard nacré éblouissant, et avant d’avoir à clore ses paupières, il devina un visage de lumière bienveillant qui lui souriait, auréolé d’une couronne flamboyante.

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