Jon Irenicus, l’Exilé

Il devait rejoindre ses compagnons. Malgré sa douleur à l’abdomen, il courait à toute vitesse, en suivant les passerelles vers le nord. Maintenant que la brume était dissipée, le palais surplombait la cité de toute sa splendeur. Le tumulte des batailles semblait s’être évanoui et avait laissé place au chant apaisant des reliques de Rillifane. Après quelques minutes de course, il aperçut ses compagnons près du portail grand ouvert. Ils semblaient en bonne santé.

 

− Daren !, s’écria Imoen en découvrant son frère accourant vers eux.

 

Tous les quatre l’attendaient, un large sourire sur le visage. À peine arrivait-il à leur hauteur qu’Aerie accourut vers lui et le serra longuement dans ses bras.

 

− Tu es en vie…, murmura-t-elle à son oreille. J’ai eu si peur !

− Je vais bien, ne t’inquiètes pas. Mais que s’est-il passé ici ? Où sont les Rakshasas ?

− Évanouis, intervint Jaheira. Que s’est-il passé de ton côté ?

− Je…, bredouilla-t-il en se remémorant sa stupéfiante rencontre avec l’avatar divin. Une créature étrange est apparue, et m’a parlé… d’Irenicus, du palais…

 

Il lui avait soudainement semblé avoir vécu un rêve éveillé. Ses souvenirs s’embrouillaient, et il ne parvenait qu’à se remémorer des impressions plus ou moins précises.

 

− Nous avons vu des sortes… d’esprits translucides surgir du sol, et courir vers les Rakshasas, expliqua Imoen. Ils sont entrés en contact avec les eux et… ils ont simplement disparus.

− En tout cas, les portes sont ouvertes maintenant, conclut Jaheira. Dépêchons-nous !

 

Ils franchirent les hautes grilles en direction de l’imposant bâtiment. Daren embrassa une dernière fois la cité elfique du regard. Malgré les attaques des créatures d’Irenicus, elle demeurait une ville splendide et majestueuse dont l’architecture harmonieuse semblait défier les forces les plus élémentaires. Une certaine appréhension au ventre, il franchit les lourdes portes de fer, suivi par ses compagnons.

 

Dans le hall aux proportions titanesques, un escalier en colimaçon encerclait un arbre gigantesque planté à même le dallage. Ce que les elfes appelaient « le palais » n’était en réalité constitué que d’une seule pièce, décorée de statues et de fontaines. Daren s’avança vers les marches tandis qu’un frisson lui parcourut l’échine. Une sensation, diffuse dans un premier temps, puis de plus en plus familière l’envahit. Son âme. Il pouvait presque la ressentir, de l’extérieur. Irenicus devait être tout proche. Ce n’était pas seulement les marches interminables devant lui qui marquait son hésitation, mais l’angoisse qu’il avait rejetée depuis cette course folle qui s’imposait maintenant à lui, implacable et depuis toujours tapie dans l’ombre. Le combat qui s’annonçait pourrait lui être fatal, bien qu’il n’eût pas réellement le choix. Si son âme ne lui revenait pas, un destin bien plus funeste que la mort l’attendait. Mais ses compagnons méritaient-ils de souffrir une fois de plus pour sa cause ? Daren se retourna vers eux, le regard chargé de remords.

 

Imoen. Sa sœur et amie fidèle, toujours présente pour l’aider dans la bataille, et le soutenir dans toutes les circonstances… Elle avait tant changé depuis qu’ils se connaissaient, et avait tant souffert, principalement à cause de lui. Ses yeux étaient cernés, mais elle lui sourit en remarquant son regard.

Ses yeux se posèrent ensuite sur Minsc, rôdeur loyal et couvert de cicatrices, toujours prêt à se jeter dans la bataille. Daren ne put s’empêcher de se demander s’il avait réellement conscience de l’imminence du combat, et de l’issue incertaine de celui-ci. À ses côtés, intriguée par son attente, Jaheira, farouche et déterminée, le dévisageait ardemment. Même s’il ne la connaissait pas depuis aussi longtemps que sa sœur, les moments intenses qu’ils avaient partagés les avaient indiscutablement liés. La demi-elfe avait souffert mille morts elle aussi, sous les coups d’Irenicus, sans parler des torts qu’il avait pu lui causer lui-même. Il préféra ne pas affronter les grands yeux bleus en amande d’Aerie pour le moment, et prenant une profonde inspiration, il s’adressa d’un ton solennel à ses compagnons.

 

− Je… Irenicus est là haut, je le sens.

 

Silence. Daren se sentait de plus en plus mal à l’aise à mesure qu’il formulait sa phrase intérieurement, et que ses compagnons le fixaient. Il déglutit plusieurs fois, et reprit.

 

− Je ne sais même pas si nous pouvons vaincre Irenicus… Je veux dire… Vous… vous n’avez peut-être plus les mêmes raisons que moi de… de…

 

Il finit sa phrase dans un murmure, la respiration saccadée. Imoen s’avança la première et le gratifia d’un sourire bienveillant.

 

− Irenicus m’a fait du mal aussi, tu sais. Il m’a enfermée dans cet asile, il s’est servi de moi pour ses expériences, et il s’est emparé de mon âme ! Alors, je ne vais nulle part. Je suis avec toi, jusqu’au bout.

− Minsc a des comptes à rendre à l’assassin de Dynahéir !, tonna le rôdeur en se frappant la poitrine. Je suis avec toi ! Je n’irai nulle part tant que la Botte de la Justice ne sera pas fermement imprimée une bonne fois pour toutes sur les fesses du sinistre magicien ! Le Mal goûtera de mon épée, aussi longtemps que je vivrais !

 

Jaheira fit quelques pas dans sa direction, inspira longuement, et le fixa de ses yeux noisette.

 

− Mon mari est mort des mains de ce monstre, Daren. Jamais je ne pourrais tolérer qu’un tel affront ne soit réparé. Et… ce n’est pas tout. J’ai fait une promesse, autrefois. J’ai promis de t’aider si ton père adoptif venait à disparaître. Cette promesse tient toujours. Et je serais à tes côtés jusqu’à la fin.

 

Il lui rendit son sourire, et se tourna enfin vers celle qui comptait le plus à ses yeux. L’avarielle fit aussi quelques pas dans direction, et saisit sa main droite dans les siennes.

 

− Aerie… Je…

− Je sais, Daren, le coupa-t-elle. Je sais. Enfin, je crois que je sais. Ce… ce n’est pas important. J’ai moi-même quelque chose à te dire… Tu… tu as su me montrer l’importance de ma vie. Ce que je pouvais faire pour la changer. Irenicus doit être arrêté, qu’importent les moyens. Et toi, tu dois retrouver ton âme. Je…

 

Sa voix se réduisit soudainement à un murmure. Elle s’approcha encore davantage, sa joue délicate frôlant la sienne. Il pouvait sentir le parfum de sa peau et son souffle régulier au creux de son oreille.

 

− Je te dois tout, Daren. Tu as sauvé ma vie… et bien plus encore. Si je devais donner la mienne pour toi, c’est avec joie que je me sacrifierais. Je le ferais parce que… parce que je t’aime. Je ne savais pas ce que cela signifiait avant de te rencontrer, mais tu es tout pour moi. Je t’aime si fort que j’en ai parfois mal. Je… je veux être avec toi, je ne peux même pas faire autrement. Je n’ai plus peur de mourir. Plus maintenant, plus après ce que j’ai vécu. Je t’aime. De tout mon cœur.

 

Elle l’embrassa tendrement et s’éloigna à reculons, jusqu’à ce que leurs mains se séparent.

 

− Mais pour l’heure, conclut-elle, nous avons une tâche à accomplir. L’avenir nous réservera… ce qu’il voudra. En route, mon amour.

 

Sans un mot, Daren se retourna, inflexible, et posa un pied sur la première marche de l’escalier qui se dressait face à lui. Ses compagnons de toujours l’entouraient, et leur soutien lui réchauffèrent le cœur. Il n’était pas seul, et ce simple sentiment de solidarité décuplait ses forces. La hauteur inimaginable au plafond lui fit presque perdre l’équilibre, mais il se concentra sur son avancée. Ses talons sur les marches de métal résonnaient dans l’immensité de la pièce en une multitude d’échos. Une boule d’angoisse grandissait autour de son estomac. Plus il montait, plus respirer lui paraissait difficile. Au-dessous de lui, Aerie et Imoen fermaient la marche. Il aperçut entre deux paliers leurs cheveux ondulant dans la légère brise montante qui soufflait vers la lumière au plafond. Après plus de trente minutes de montée éprouvantes, une arcade sculptée donnait sur les plus hautes branches de l’arbre gigantesque qui abritait Suldanessalar.

Une mer de nuages s’étendait au-delà de toute vision. Les ramures de ce qui ne pouvait être que l’Arbre de Vie formaient plusieurs cercles concentriques et donnait à la cime plus haute encore une forme douce et arrondie. Une lumière pourpre étrange irradiait des branches les plus hautes et colorait l’atmosphère d’une aura malsaine. Quelques passerelles fondues dans le feuillage permettaient l’accès à des plateformes, mais avant qu’ils n’eussent le temps de repérer davantage les lieux, une silhouette féminine se matérialisa devant eux.

 

− Attendez…, commença-t-elle d’une voix lointaine. Qui êtes-vous ? L’enfant de Bhaal, n’est-ce pas ? Celui dont Joneleth… Jon… a dérobé l’âme ?

 

Daren ne parvenait pas à détourner son regard de cette jeune femme, drapée dans sa toge bleutée. Son rêve, avant leur départ pour le Téthyr, lui revenait à l’esprit.

 

− Je… je vous connais, répondit-il sous les yeux ébahis de ses compagnons. Je vous ai déjà vu, n’est ce pas ?

 

La jeune elfe lui sourit et se présenta.

 

− Je suis Ellesime, reine de Suldanessalar. Je suis prisonnière au cœur de l’Arbre, avec Joneleth, piégée par ses sortilèges maudits. Je ne peux projeter mon âme plus avant. Joneleth… celui que vous appelez Irenicus, tire sa puissance de l’Arbre de Vie. Il utilise ma propre connexion afin de drainer son énergie. Vous devez me libérer pour mettre un terme au processus. Que vous soyez ici pour sauver mon peuple ou pour chercher la vengeance m’importe peu. Vous devez faire vite, enfant de Bhaal. Si Jon épuise l’Arbre de Vie, Suldanessalar toute entière est condamnée… et il obtiendra ce pouvoir auquel il aspire tant. Je vous en supplie, délivrez-moi avant qu’il ne soit trop tard…

 

Sa voix se termina dans un murmure, et la reine Ellesime disparut avant qu’ils n’eussent le temps de lui poser davantage de questions. Daren se retourna une nouvelle fois en direction de la cime, auréolant de son éclat sombre. Les nuages semblaient se mouvoir au-dessous, mais aussi au-dessus d’eux. Le vent se renforça. Un vent glacial et coupant. Et un grondement sourd couvrit soudainement tout autre bruit. Des nuages noirs formaient un tourbillon inquiétant au sommet de l’Arbre de Vie, et quelques secondes plus tard, les premiers éclairs déchiraient le ciel de leur éclat argenté.

 

− Nous devons faire vite !, hurla Jaheira dont les paroles peinaient à couvrir la tempête.

− Regardez !, s’écria Imoen. Là-bas !

 

De l’autre côté, à la lueur de la foudre qui zigzaguait dans un ciel devenu aussi noir que la nuit, on devinait ce qui aurait pu ressembler à une cage. Une violente bourrasque manqua de désarçonner Daren et de le faire basculer dans le vide. Il se pencha en avant, face à la tempête, et s’engagea sur la première passerelle qui tanguait dangereusement. S’approcher du sommet devenait de plus en plus difficile, mais Daren tint bon.

 

− Là ! Irenicus !

 

Un nouvel éclair illumina le ciel, dévoilant un homme, les deux bras levés vers le ciel, qui se tenait debout sur la pointe la plus haute de l’Arbre de Vie. Un peu plus loin sur la plateforme, dans une volumineuse cage de fer, la reine Ellesime était enchaînée à l’un des montants. Daren accourut le premier et saisit les barreaux de métal à pleines mains.

 

− Vous voilà enfin !, s’écria la prisonnière en tirant sur ses chaînes.

 

Daren, imité par Minsc puis par ses autres compagnons, tirait de toutes ses forces sur la grille de métal dépourvue de serrure.

 

− Vous ne pourrez pas l’ouvrir ainsi, leur expliqua la reine. Seule la magie est en mesure de triompher de ma prison.

 

Imoen et Aerie s’échangèrent un regard entendu et saisirent chacune un barreau en joignant leur main de libre. Un courant bleuté parcourut le métal, qui s’effrita sous l’effet de leur magie conjuguée. En quelques secondes, la cage se désintégra sous leurs yeux. La reine était libre.

 

Un hurlement de rage et de folie s’éleva au-dessus de la tempête. La lueur pourpre s’évanouit au sommet de l’Arbre et dans un éclat doré, le sorcier apparut sur la plateforme devant eux.

 

− Qui ? , hurla-t-il d’une voix tremblante de fureur. Qui ose !?

− C’est moi, Irenicus, répondit Daren d’une voix étonnamment calme.

− Tu ne pensais tout de même pas que nous allions te laisser t’enfuir, renchérit Jaheira en faisant craquer une articulation.

 

Le sorcier, le souffle court, semblait quelque peu désorienté. Une franche expression de surprise se dessina sur son visage lorsqu’il découvrit Daren et ses compagnons.

 

− Tu… tu es encore en vie ? Tu n’as plus que quelques fragments de ton âme, et tu te dresses encore contre moi ?

 

Irenicus grimaça soudainement de douleur, et porta ses deux mains à son visage.

 

− Non… Non ! Le pouvoir… Le pouvoir de l’Arbre m’abandonne !

 

Il poussa un rugissement terrifiant et pointa un doigt accusateur en direction de Daren.

 

− Tu peux être fier de ton petit complot, insecte ! Mais ta vie s’achève aujourd’hui ! Je vais prendre un certain plaisir à t’exterminer une fois pour toutes, vermine. Puis je rétablirai le lien avec l’Arbre, pour m’unir à lui une fois de plus ! Et j’aurai enfin… le pouvoir !

 

Un coup de tonnerre virulent couvrit soudainement le rire dément du sorcier. Un silence surnaturel enveloppa tout à coup la petite plateforme, à peine entrecoupé par les clapotements de quelques gouttes de pluies.

 

− Non, Joneleth. Vous n’en ferez rien.

 

La reine s’était redressée et dévisagea Irenicus d’un regard empli de compassion et d’amertume.

 

− Ellesime…

− Je suis votre reine, Joneleth. Vous avez tenté de commettre ce sacrilège et manqué de nous détruire tous. Vous ne pouvez pas recommencer.

− Ne prononce pas ce nom !, s’emporta soudainement le sorcier. Il m’est inconnu depuis que les Seldarines m’ont dépouillé de mon essence elfique, et tu le sais très bien !

− Et comment dois-je vous appeler à présent ?, répondit-elle d’une voix triste. « Irenicus » ? « L’Exilé » ? Oui… ce fut là un terrible châtiment… Mais vous aviez souillé tout ce qui nous était cher. Vous avez failli nous détruire tous !

 

La reine marqua une légère pause, submergée par l’émotion. Daren préféra ne pas intervenir pour le moment et se contenta de tirer lentement son arme.

 

− Et à quelles fins ?, reprit Ellesime. Le pouvoir ? Est-ce donc désormais tout ce qui importe à vos yeux, Jon ?

 

Une lueur d’espoir colora sa dernière question. Daren put presque deviner une larme se dessiner sur son visage. Irenicus hésita à son tour et répondit d’une voix désabusée, emprunte de regrets, que Daren ne lui connaissait pas.

 

− C’est… c’est tout ce qui me reste, Ellesime. Je n’ai plus rien que la vengeance. Ma vengeance pour ce que vous m’avez fait, pour ce que les Seldarines m’ont fait !

− Et cette vengeance a obscurci votre cœur. Vous teniez à l’Arbre autrefois, il y a bien longtemps. Avez-vous donc tout oublié ? Avez-vous aussi oublié… l’amour ?

 

Le sorcier eut un mouvement de recul. Les paroles de la reine ne lui étaient vraisemblablement pas indifférentes. Ellesime fit un pas en avant et continua, la voix agitée d’un sanglot naissant.

 

− N’y a-t-il plus rien en vous qui se rappelle notre amour, Jon ? Tout ce que nous avons autrefois partagé, avant que cette obsession ne vous condamne définitivement ?

 

Irenicus ne répondit pas tout de suite. Le vent semblait s’être calmé, et la pluie avait totalement cessé malgré les nuages noirs encore présents. Ainsi, ils avaient été amants. La reine Ellesime, et le sorcier qu’elle appelait Joneleth. Gorion lui avait toujours enseigné que les amours les plus intenses conduisaient aux haines les plus tenaces, et que les deux opposés se rejoignaient plus facilement qu’on pouvait le penser au premier abord. Irenicus fit un nouveau pas en arrière, baissa le regard, et répondit enfin.

 

− Je… Je ne me souviens pas de ton amour, Ellesime. J’ai… j’ai essayé… J’ai tenté de le recréer, de le raviver dans ma mémoire… Mais il est mort. Mon cœur est vide. Pendant des années, je me suis accroché à son souvenir. Puis… au souvenir de son souvenir. Et puis plus rien. Plus rien, tu m’entends ? Même ça, les Seldarines me l’ont pris ! Je pose mon regard sur toi, et je ne ressens plus rien ! Je me souviens seulement que tu m’as abandonné, toi, et tous les autres !

 

Irenicus avait retrouvé sa virulence, et Daren pouvait sentir son pouvoir qui grondait autour de lui. Ses mains commençaient déjà à auréoler d’une magie sombre. D’une voix puissante, il continua, s’adressant toujours à la reine.

 

− Autrefois, seule ma soif de pouvoir comptait. Mais aujourd’hui… j’ai faim de vengeance ! Et elle s’accomplira !

− Alors je vous plains, conclut-elle en secouant lentement la tête. Si seulement vous aviez profité de ces années pour vous poser les bonnes questions, pour mériter votre retour dans ce sanctuaire… J’aurai pu vous aimer à nouveau, comme j’ai aimé l’homme que vous étiez auparavant… Mais cet homme est mort. Vous êtes Irenicus, à présent. Et votre destin est scellé. Vous allez mourir, de la main de celui que vous pensiez avoir tué.

 

Un rictus provocateur se dessina sur le visage du mage.

 

− Qui sait, petite chose insignifiante…? Qui sait… ?

 

La reine ferma les yeux, résignée, et disparut soudainement dans une lumière dorée, les laissant seuls face à Irenicus.

 

− Ainsi elle pense m’échapper une fois que j’en aurai terminé avec vous…, s’exclama-t-il en éclatant de rire. Elle pense sans doute pouvoir me vaincre en rassemblant ses soldats pitoyables… Mais je les écraserais tous, s’il le faut. N’oublie pas que c’est moi, qui possède ton âme, Daren ! Viens la reprendre, si c’est ce que tu désires ! J’ai assez de pouvoir pour m’occuper de vous tous !

− Tu es un assassin, doublé d’un lâche !, répliqua Jaheira. Tu es un fléau menaçant la Nature, et tu dois être détruit !

− Pour Dynahéir, et pour tous nos compagnons tombés, pour ce qui est bon et juste, pour tout cela Minsc et Bouh vont se jeter sur toi aujourd’hui !, renchérit le rôdeur. Et nous boirons la coupe de la victoire, odieux félon !

 

Imoen s’avança à son tour, défiant le sorcier. La colère déformait presque son visage, et Daren pouvait deviner une aura flamboyante se dessiner dans ses yeux habituellement bleus. Le sorcier rassemblait son pouvoir au creux de ses paumes, et un crépitement multicolore inquiétant ne pouvait indiquer qu’une seule chose : le combat était imminent.

 

− Nous allons reprendre l’âme de Daren, Irenicus, même si nous devons te l’arracher à ta poitrine !, hurla-t-elle d’une voix tremblante. Et tu vas aller… en enfer !  Comme tu le mérites !

 

À peine avait-elle terminé sa phrase qu’Irenicus déchaînait sa magie contre elle. Deux arcs d’une foudre étincelante fusèrent droit sur eux, stoppés à la dernière seconde par un écran bleuté. Derrière eux, Aerie, les deux bras en avant, venait de déployer sa magie protectrice. Minsc et Daren s’élancèrent à l’assaut à leur tour. Imoen n’avait pas encore bougé. Elle faisait toujours face au sorcier, immobile.

 

− Vous n’êtes pas de taille, contre moi !

 

D’un revers de la main, il balaya les airs d’un geste puissant qui repoussa aisément leur assaut conjugué. Comment pouvaient-ils l’atteindre ? Aerie ne repousserait pas éternellement les sorts meurtriers du sorcier, et il fallait trouver une faille dans son armure de sortilège. L’arme de Sarevok palpitait dans sa main droite. La proximité d’Irenicus ainsi que de son âme volée le rendait plus fort, plus conscient. Mais elle servait principalement leur adversaire, dont les pouvoirs semblaient sans limite. Irenicus leva un bras vers le ciel, et Aerie dut une nouvelle fois intervenir pour les protéger d’une terrible explosion qui pulvérisa la passerelle derrière eux. Jaheira n’était toujours pas intervenue. Elle semblait se concentrer en formant un signe étrange avec ses mains.

 

Je vais te tuer, Irenicus !, hurla soudainement Imoen.

 

Une aura d’un feu sombre s’embrasa autour de ses épaules. Ses yeux se mirent à auréoler d’une lumière rouge, et deux crocs se dessinèrent au coin de ses lèvres. Irenicus hésita une seconde, qu’Imoen saisit pour déchaîner sa magie contre lui. Deux éclats argentés illuminèrent ses paumes, et les dallages entre elle et le sorcier éclatèrent simultanément.

Un nouveau silence recouvrit les crépitements de magie de la bataille. Irenicus porta deux doigts à son visage, qu’il passa lentement sur sa joue en y laissant une marque rouge.

 

− Tu as osé me blesser, petite inconsciente !

 

Le sorcier, furieux, forma de nouveaux signes magiques.

 

− Attention !, s’écria Aerie. Imoen !

 

La bataille n’était pas à leur niveau. Minsc et Daren savaient se battre, mais aucun d’eux ne pouvait vaincre Irenicus sur son propre terrain. Leur destin était entre les mains des deux magiciennes et de Jaheira. Personne n’était blessé pour le moment, et ils détenaient même un léger avantage. Pour la première fois, Daren envisagea même de ne pas avoir recours au pouvoir de l’Écorcheur.

Imoen se retourna subitement à l’injonction d’Aerie et se positionna en un éclair à ses côtés. Le mage continuait de préparer son sortilège, et une étrange sensation de déjà-vu fit frissonner Daren. Derrière lui, Imoen, toujours sous l’emprise du pouvoir de Bhaal, et l’avarielle, formaient les mêmes signes qu’Irenicus en croisant leurs mains et mêlant leur magie. Le bruit de l’orage se fit soudainement plus lointain. Daren voulut prévenir ses compagnons, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Ses bras et ses jambes pesaient de plus en plus lourd, et à mesure que les secondes s’écoulaient, il avait de plus en plus de mal à réfléchir. Puis tout devint noir, et silencieux.

Une onde de choc le souleva tout à coup et le projeta quelques mètres arrière. Il pouvait à nouveau sentir l’air autour de lui, et lorsqu’il rouvrit les yeux, un spectacle stupéfiant s’imposa à ses yeux. La moitié de la plateforme venait de se volatiliser, réduite en cendres, et un précipice béant le séparait à présent du sorcier qui se tenait sur l’autre partie, accroupi, un genou à terre.

 

− Ce… Ce n’est pas possible !, s’écria-t-il en tentant de se redresser.

 

De nombreuses plaies recouvraient son torse et ses jambes, et il soutenait son bras gauche tremblant dans sa main droite.

 

− Vous ne pouvez pas rivaliser avec moi !

 

Daren se retourna aussitôt, un terrible pressentiment lui serrant le cœur. Aux côtés de Jaheira, qui n’avait pas bougé, Imoen et Aerie étaient étendues l’une à côté de l’autre, blessées et inconscientes.

 

− Elles sont en vie, lui lança la druide, ses yeux toujours clos. Minsc, Daren, vous devez l’occuper autant que possible. Encore quelques secondes…

− Il est inutile de résister davantage, avortons !, s’écria le sorcier. Mes laquais s’occuperont de vous !

 

D’un geste, il lança par-dessus le précipice deux étranges figurines qui explosèrent à l’impact. Un souffle brûlant obligea Daren à se couvrir le visage. De la fumée, deux créatures nimbées de flammes s’échappèrent. On aurait dit deux colosses, dont chaque membre, constitué de feu à l’état pur, s’agitait autour d’un immense brasero. Une chaleur intense se dégageait de leurs corps, et Daren sentait à cette distance ses yeux le brûler. Les deux créatures s’animèrent soudainement, laissant derrière elles d’épaisses traces noires, et fusèrent sur la druide qui préparait son incantation. Sans réfléchir, Daren s’élança à l’assaut et s’interposa en entaillant de toutes ses forces la flamme vivante. Un grésillement grinçant s’échappa de la créature, qui changea alors sa course dans sa direction. Il pouvait la blesser, c’était là l’essentiel. Une nouvelle vague de chaleur le força à reculer d’un pas, mais ce nouvel espoir lui donna une force neuve. Il devait placer toute sa confiance en Jaheira, car les deux magiciennes hors de combat, elle restait leur seule et unique chance de salut. Une nouvelle détonation retentit sur les restes de la plateforme, et un cri de douleur lui noua son estomac. Minsc, en proie avec son adversaire de feu, venait d’être frappé de plein fouet par la magie du sorcier.

 

− Tes alliés tombent un à un, Daren !, railla Irenicus. Ce sera bientôt ton tour, mais je veux d’abord te voir rongé par le remord d’avoir sacrifié leur vie inutilement !

 

Lisait-il à ce point dans ses pensées ? Un élan de désespoir lui arracha une larme, qui se mua bien vite en une larme de colère. Allaient-ils perdre ? Perdre à un moment aussi crucial ? Ils avaient enduré tant et tant de tourments. Pour se voir échouer si près du but ? Mais Irenicus avait raison sur un point. Il avait sacrifié ses compagnons pour une cause purement égoïste. La créature de feu s’avançait vers lui, l’empêchant jusqu’à respirer. Minsc était tombé. Ils allaient mourir ici, finalement.

 

− Ce n’est pas encore terminé, Irenicus !

 

Jaheira ouvrit soudainement les yeux, et le tonnerre se mit à gronder, à rugir même. Ses pupilles étincelaient d’une aura argentée, et deux serpentins zigzaguant comme la foudre parcouraient ses bras levés vers le ciel. La fureur se lisait sur son visage déterminé, et une juste colère irradiait de son corps. Un éclair de couleur or déchira le ciel, et la foudre s’abattit sur la druide dans un éclat aveuglant.

 

Il est temps de payer pour tes crimes, Irenicus !, hurla-t-elle contre le vent qui se déchaînait à nouveau. Que la colère de Sylvanus s’abatte sur toi !

 

Pour la première fois, le sorcier semblait véritablement déstabilisé. Sa puissante invocation l’avait affaibli, et même si contrairement aux deux magiciennes, il parvenait encore à se battre, son armure de sortilèges montrait quelques failles.

 

Jaheira joignit ses paumes, puis tendit ses deux bras droit devant elle. Un nouvel éclair fusa des nuages noirs au-dessus d’eux et foudroya le sorcier de toute la fureur de la nature elle-même. Une puissante déflagration manqua de renverser Daren, et le silence retomba soudainement au sommet de l’Arbre de Vie. Que s’était-il passé ? Les deux créatures de flammes avaient soudainement disparu, laissant leur place à deux cratères de cendres noires. Jaheira s’était évanouie à son tour, et gisait au sol, quelques mètres plus loin. Qu’en était-il du sorcier ? Daren semblait le seul encore debout, mais un mouvement de l’autre côté du précipice l’informa rapidement du contraire.

 

− Tu… tu n’as pas encore gagné !, fulmina le sorcier d’une voix essoufflée. Combien de tes amis sacrifieras-tu avant de mourir ?

 

Il préparait un nouveau sortilège. Personne ne le protègerait, à présent. Minsc, Jaheira, Aerie, et Imoen étaient tombés au combat. Il ne restait plus que lui. La peur menaçait de le paralyser. Il sentait la brume rouge s’échapper de son corps, contre sa volonté. Irenicus était hors d’atteinte, de l’autre côté de la plateforme. Il ne restait que quelques secondes avant qu’il n’eût recouvré ses esprits. Avant qu’il ne déchaînât sa magie mortelle contre lui. L’essence de Bhaal décuplait ses forces, et son cœur battait si fort qu’il avait l’impression qu’il allait exploser. Irenicus entonnait de nouvelles incantations d’une voix forte. Il allait frapper, dans quelques instants. Serrant soudainement son arme dans sa main, Daren s’élança vers le précipice. Les palpitations si puissantes de con cœur l’aveuglaient presque, et sa respiration s’était bloquée d’elle-même. Quelques mètres. Encore quelques pas. D’une poussée extraordinaire, il s’envola au-dessus du vide et atterrit au pied du sorcier dont les mains auréolaient déjà d’un nouvel éclat flamboyant.

 

Meurs !

 

Rassemblant toutes ses forces, il transperça le mage noir en plein cœur. La pointe de sa lame traversa le corps d’Irenicus, qui le dévisagea d’un regard stupéfait. Le temps sembla s’arrêter. Daren croisa le regard glacé du sorcier, qui hoqueta douloureusement.

 

− Tu… tu m’as… tué… Ce n’est… pas…

 

Un nouveau spasme coupa court à sa phrase, et un filet de sang coula de ses lèvres. Daren n’osait toujours pas bouger, serrant plus que de mesure la garde de son épée. Irenicus expira son dernier souffle, et ses yeux se fermèrent lentement. Son corps bascula enfin. Daren retira l’arme de son torse et se releva. C’était fini. Une larme coula le long de sa joue. Irenicus était vaincu, tandis qu’une mystérieuse quiétude descendait sur l’Arbre de Vie.

 

Il avait réussi, enfin. Pourtant, au fond de lui, quelque chose le tiraillait. Un doute. Une sensation à peine perceptible, infime, puis de plus en plus pressante. Le doute se changea en angoisse. Que se passait-il ? Son ennemi était mort. Il devait récupérer son âme, son âme pour laquelle il s’était tant battu. En quelques secondes, le souffle commença à lui manquer, et une force irrésistible l’attira vers le sol, vers le cadavre du sorcier. Un appel. Daren pouvait presque entendre son âme hurler au travers du corps d’Irenicus. Une âme morte, n’appartenant plus au monde des vivants. Libérée vers l’au-delà, Daren la sentait s’éloigner, plonger au plus profond des entrailles de la terre. Sa tête se mit à tourner. Son cœur palpitait à la limite de l’implosion. Le monde se mit à tournoyer autour de lui. Son dernier lien avec le monde des vivants fut un cri. Un cri de terreur, baigné d’une lumière blanche sans chaleur. Puis ce fut l’obscurité. Et puis plus rien.

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