Le sacrifice

Les mêmes marches humides imbibées d’un liquide noir menaient vers les profondeurs des Neuf Enfers. Au bas des marches, le démon ailé  l’attendait patiemment, le même rictus mielleux déformant son visage déjà monstrueux.

 

− Sais-tu, mon Enfant, qu’il y a une Larme de Bhaal en ces lieux ?

 

Derrière le démon, une vaste salle abritait tout au fond un autel de pierre. Le démon étendit ses deux bras derrière lui, et commença sa présentation.

 

− Deux chemins y mènent. Deux portes, deux chemins, et les deux mènent à ton but. Tu as pris beaucoup de décisions au cours du voyage qu’a été ta vie. Tu as emprunté de nombreux chemins, et ils ont toujours eu un impact sur ceux qui t’entourent… même si telle n’était pas ton intention…

 

Daren pencha à nouveau la tête, observant discrètement la salle derrière la créature. En dehors de la stèle de granit, il ne distinguait aucune porte, ni aucun chemin.

 

− De quoi parlez-vous ?, intervint-il en fronçant les sourcils.

− Tel est le sort de ceux nés avec une « destinée »…, reprit le démon en ignorant sa question. Les conséquences de leurs agissements se répercutent sur tout ce qui est réalité. Mais… peut-être le sort des autres ne te concerne-t-il pas vraiment ? Cela, aussi, représente un choix… des agissements… une onde dans le bassin de la réalité.

 

Où voulait-il en venir ? Son discours n’avait aucun sens, et Daren commençait à s’impatienter. La Larme de Bhaal ne pouvait se trouver que derrière l’autel de pierre, et il lui tardait de s’en emparer pour pouvoir sortir de cette grotte étouffante. Cependant, il ne pouvait pas combattre le démon, même s’il l’avait voulu, et se résigna donc à participer à l’épreuve qu’il avait imaginée pour lui.

 

− Quel rapport avec la Larme ?, demanda Daren d’un ton sec.

− Le chemin que tu prendras vers la Larme touchera quelqu’un d’autre aujourd’hui, répliqua la créature d’un ton doucereux. Un autre, innocent de tes agissements, en goûtera les conséquences de la même façon que toi…

 

Un autre ? Le cœur de Daren se mit à battre plus vite. L’un de ses compagnons se trouvait lui aussi prisonnier de ces lieux ? D’un regard affolé, il balaya plusieurs fois le couloir derrière lui, en vain.

 

− L’un de ceux qui voyage avec toi, qui gravite autour de ta destinée, et qui est innocent de tes erreurs fera l’affaire. Et pour rendre ta décision plus… significative, un être qui t’es plus cher que les autres sera pris.

 

« Un être qui t’es plus cher que les autres ». Était-ce une simple intimidation ? Toutes ses pensées étaient focalisées sur Aerie, malgré ses efforts pour ne pas laisser paraître la moindre fragilité.

 

− Cela pourrait être toi-même, enfant de Bhaal, reprit le démon, une once de regret dans la voix. Oui, tu ferais très bien l’affaire, mais ton essence prédomine ici, suffisamment pour empêcher un être tel que moi de te prendre contre ta volonté.

 

Une présence à l’intérieur de son esprit raviva à son insu une multitude de souvenirs. Château-Suif, Gorion, Imoen, Jaheira, Khalid, La Porte de Baldur… Daren freinait cette déferlante de toutes ses forces, se prenant son visage dans ses mains. Mais le démon s’insinuait toujours plus profond dans sa mémoire, brisant les barrières dérisoires de son esprit.

 

− Mais cela n’a pas d’importance…, conclut-il d’un ton enjoué. Il y a d’autres possibilités… Oui… Cette personne me semble très attachée à toi, n’est ce pas, Enfant du Meurtre ?

 

Le démon afficha un sourire avide et, rentrant ses ailes, dévoila une fine silhouette aux longs cheveux blonds, ligotée sur l’autel.

 

Daren se sentit défaillir. Aerie. Il n’y avait aucun doute possible, il s’agissait de l’avarielle, prisonnière à son tour de la créature démoniaque. Il aurait voulu hurler, mais sa gorge le serrait tellement qu’il en avait du mal à respirer. Il ne pouvait se résoudre à la perdre une nouvelle fois.

 

− Souviens-toi, enfant de Bhaal…, ajouta le démon en s’évanouissant en une fumée âcre. Une décision devra être prise, et tu devras vivre avec les conséquences de ton choix…

 

Dans la pièce, un mur en pierre de taille apparut du néant, le séparant de sa bien-aimée, dévoilant deux portes fermées surmontées de glyphes menaçantes. Deux portes, deux chemins. Il n’avait pas la moindre seconde à consacrer à la réflexion. Aerie se trouvait à l’autre bout de la pièce, et il était de son devoir de la secourir. Daren se précipita sur la première porte et en serra la poignée si fort qu’il faillit l’arracher.

 

− Aerie !

 

Mais aucune réaction ne fit écho à sa voix. Une piqûre. Il avait soudainement l’impression qu’une aiguille lui transperçait la main. Il tourna la poignée d’un quart de tour, et une douleur aigue lui déchira la paume de la main, irradiant le long de ses muscles. Daren ne put réprimer un cri et retira aussitôt son bras en plaquant sa main meurtrie contre sa poitrine. Aucun mécanisme ne s’était enclenché, il en était sûr. Et pourtant, la déchirure qu’il ressentait en cet instant était bien réelle. Un léger filet de sang coula le long de son poignet et une brûlure de forme étrange se dessina au creux de sa main. Que se passait-il ? Son bras était encore agité de tremblements incontrôlés, tandis que la douleur se répandait dans ses veines comme un poison.

Il fit quelques pas en arrière et posa précautionneusement un doigt sur la poignée de l’autre porte. Aucune réaction. Lentement, il posa sa paume sur la boule de métal, et la tourna avec délicatesse. Daren expira progressivement et ouvrit enfin la première porte. Un cri, de douleur, déchira le silence oppressant de la pièce.

 

Aerie !

 

« Tu devras vivre avec les conséquences de ton choix », murmura une petite voix nasillarde dans son esprit. C’était donc de cela dont il voulait parler. Le choix. Il n’y avait que deux portes pour la rejoindre, et les deux conduisaient à la souffrance. La sienne, ou celle sa précieuse Aerie.

Daren prit une profonde inspiration, et retourna à pas lents vers la première issue. Il hésita une fraction de seconde, et ouvrit soudainement la porte de métal. Une douleur inhumaine lui traversa la main, et il manqua de s’évanouir sous le choc. Sa plaie venait de se rouvrir, dévoilant un symbole gravé à même sa peau d’où coulait un liquide rouge et épais.

 

− Je ne cèderai pas, démon !, s’écria-t-il dans le vide.

 

La douleur le lança à nouveau et lui arracha une larme de souffrance et de haine. La porte donnait sur une petite pièce rectangulaire dont l’unique sortie, en face, se résumait à une porte métallique similaire à la première. Daren tituba jusqu’aux pans de fer noir et posa sa main ensanglantée sur le loquet, qui se teinta aussitôt de rouge. D’un geste virulent, il l’ouvrit en trombe, et posa un genou à terre. Une goutte, puis deux, puis un mince filet de sang coula de sa manche devenue écarlate. Une sueur froide le fit trembler de tous ses membres. La douleur irradia jusqu’à son épaule, et la brûlure reprit de plus belle. Daren releva sa manche d’une main tremblante. La malédiction du démon avait tracé des symboles maléfiques jusqu’à son avant-bras, découpant sa peau d’une précision terrifiante. Il ne pouvait aller plus loin. La même pièce, rectangulaire, comportait une nouvelle porte identique à la précédente sur le pan opposé. Mais il ne pouvait endurer davantage de souffrance. Il n’avait pas encore bougé, accroupi dans la pénombre dans une flaque de son propre sang.

 

− Aerie…

 

La douleur l’empêchait d’hurler, et même de pleurer. Quelques larmes brûlantes coulèrent le long de ses joues en silence. Il allait mourir. Son bras le lançait si fort qu’il songea un instant à se l’amputer lui-même. Sa tête heurta finalement le sol, et il ferma les yeux. Aerie. Le visage d’ange de l’avarielle apaisait ses tourments. Il devait continuer. Pour elle. Le démon ne la relâcherait pas tant qu’il n’aurait pas mis un terme à ses souffrances. D’un geste désespéré, il se redressa et rampa en direction de la troisième porte. À chaque battement de son cœur, une douleur écarlate l’aveuglait presque totalement. Le sang continuait à s’échapper de ses vêtements maculés, et une longue traînée brunâtre se dessina derrière lui à mesure qu’il traînait son corps de plus en plus lourd. Des milliers de piques affûtées semblaient lacérer la moindre parcelle de sa peau, pénétrant l’essence même de sa chair. Encore quelques pas. Sa vision brouillée par les larmes et la torture parvenait à peine à distinguer la poignée de métal. Dans un effort surhumain, il leva son bras meurtri, et s’agrippa au loquet en posant son autre main transpirante sur le fer sombre de la porte. Un sanglot le secoua une dernière fois, et Daren récita une rapide prière. Il ferma les yeux, et tourna la poignée dans un sursaut de folie. La douleur atteignit son paroxysme. Il était mort.

 

 

− Tu crois qu’il va se réveiller ?, demanda une voix inquiète.

 

Un brouhaha familier tira Daren de sa torpeur. Que s’était-il passé ? Il ouvrit péniblement une paupière, découvrant le visage soulagé de ses compagnons penchés au-dessus de lui. Ils l’avaient apparemment remonté à la surface de la caverne. D’un geste spontané, il s’appuya sur son bras, et s’affala en étouffant un cri.

 

− Daren, tu vas bien ?, s’inquiéta aussi Imoen.

 

Une protubérance inhabituelle déformait sa poche latérale, et il y glissa lentement sa main. Une pierre noire torsadée, incrustée d’un noyau ivoire, s’y était matérialisée le temps de son évanouissement.

 

− Oh, Baervan…, quelle est… quelle est cette abomination ?

 

Aerie venait de relever sa manche, et découvrit avec stupeur le marquage diabolique gravé à même sa peau. Les yeux écarquillés devant l’horreur qui se dessinait devant elle, l’avarielle retira le plastron de Daren, dévoilant des cicatrices infernales jusqu’à son épaule.

 

− Que s’est-il passé ?, demanda Jaheira d’une voix blanche. Que t’est-il arrivé ?

 

Le souvenir insoutenable de l’épreuve du démon lui arracha un spasme, et après une longue expiration, il détailla sa douloureuse expérience. Le temps de son explication, Aerie maintenait la plus intense de ses magies curatives, focalisée sur ses blessures, en vain. Le mal avait marqué sa chair si profondément que nulle magie n’était en mesure d’en effacer les cicatrices.

 

− Il ne s’est rien passé, ici, affirma la druide.

− Je n’ai pas été capturée, Daren, confirma l’avarielle, ni même été blessée. Je… je suis désolée que tu aies enduré tout ça pour moi…

− Daren a toujours été courageux !, trancha Minsc d’une voix déterminée. Bouh sait qu’il ne faiblira jamais devant le Mal, même si le Mal utilise des méthodes cruelles !

− Au moins, tu as la Larme…, rappela Imoen avec un sourire timide.

 

Daren hocha lentement de la tête et se releva, en proie au doute. Aerie avait-elle couru le moindre danger ? Ou sa capture n’avait-elle été qu’une illusion ? Ce démon au regard fourbe pouvait aisément s’être joué de lui en flattant sa compassion et sa culpabilité. Mais ses cicatrices étaient bien réelles, si toutefois ils pouvaient considérer leur séjour dans les Neuf Enfers comme une réalité. Néanmoins, il avait fait son choix, et il se persuada tant bien que mal de sa pertinence. Mouvoir son bras se révélait encore douloureux, mais incomparablement moins que lors de l’épreuve. Allait-il conserver ces marques jusqu’à la fin de ses jours ? Il chassa cette idée de son esprit, bientôt accaparé par une autre réalité plus angoissante encore. Les deux yeux encore ouverts au-dessus du portail d’ossements le fixaient d’un air sévère, le défiant de s’approcher davantage. Daren tenait toujours la Larme de Bhaal serrée dans sa main, et la présenta une nouvelle fois la paume levée vers le ciel. La lumière argentée illumina l’œil au centre de la voûte et forma le lien jusqu’à la Larme de Bhaal qui commençait déjà à se décomposer. Une nouvelle vague de puissance le submergea, et emplit chaque parcelle de son corps. Il sentait le pouvoir couler dans ses veines, le pouvoir du Seigneur du Meurtre. Cependant,  à l’inverse de la force brute et incontrôlée de l’Écorcheur, il se sentait en mesure de dominer celle-ci. Le lien se brisa soudainement, et les dernières poussières d’argent de la Larme de Bhaal s’évaporèrent au-dessus de sa paume. Il ne restait qu’un seul œil pour garder la porte. Un dernier rempart à franchir entre la vie et la mort.

 

− Et Irenicus ?, l’interrogea Imoen derrière lui. Il possède toujours ton âme, ou au moins une partie.

 

Sa présence insolite en ces lieux lui avait fait quelque peu oublier les paroles du démon lors de leur premier entretien. Le sorcier se trouvait lui aussi en enfer, avec la moitié de son âme. Devrait-il l’affronter seul ? Malgré sa blessure au bras, il se sentait plus fort. Plus entier. Mais cela ne serait peut-être pas suffisant pour vaincre son ennemi. Irenicus demeurait un formidable adversaire, indépendamment de son âme usurpée, et il ne pouvait qu’espérer avoir ses compagnons à ses côtés lors de leur inévitable affrontement.

 

− Il reste un dernier œil, conclut Jaheira. Tu te sens prêt ?

 

Comment pouvait-il l’être ? Ce démon invisible prenait un certain plaisir à disséquer son esprit, et à malmener ses derniers refuges de lucidités. À contrecoeur, Daren se dirigea vers le dernier puits de fumée, l’angoisse de l’inconnu lui serrant le cœur. Il descendit les marches usées une à une, ses pensées focalisées sur l’instant présent.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s