La dernière Larme

Étrangement, le démon ne montait pas la garde à l’entrée de la caverne cette fois-ci. Les ténèbres recouvraient la grotte devant lui, et Daren dut fermer les yeux un instant pour s’accoutumer à l’obscurité. À l’autre extrémité, une silhouette massive se dessinait autour de deux points jaunes étincelants.

 

− Ainsi nous nous retrouvons. Ce lieu de châtiment est l’endroit idéal pour un nouveau face-à-face, tu ne crois pas, mon frère ?

 

Ce n’était pas possible. L’homme se redressa de toute sa hauteur et s’avança vers lui, les grincements de son armure métallique noire se répercutant sur les parois de la caverne.

 

− Sarevok ?

 

Un rire sonore et diabolique lui déclencha un frisson. Il ne pouvait que fixer, impuissant, l’incarnation en armure qui marchait droit dans sa direction.

 

− Oui… Ou ne suis-je peut-être qu’un simple écho… ? Mon esprit a rejoint celui de notre père après que tu m’aies tué.

− Sarevok !, s’écria Daren, qui retrouva soudainement ses esprits. Mais… Comment… ?

− J’ai en ma possession une des Larmes de Bhaal dont tu as besoin, le coupa-t-il.

 

C’était donc Sarevok son dernier adversaire. Daren serra la main sur la garde de son arme, qui avait jadis appartenu à son ennemi, et respira profondément. Contrairement au cours de leur premier affrontement, il ne le craignait pas. Malgré son impressionnante armure de métal noir, malgré son casque hérissé de pointes, il ne le craignait pas. Daren éprouvait même en cet instant un désir inavoué de le combattre à nouveau, et de le vaincre.

 

− Malheureusement, reprit Sarevok, je ne te la remettrai pas, car tu ne la mérites pas.

− La mériter ?, répondit Daren, quelque peu interloqué. Qu’entends-tu par là ?

 

Il s’était attendu à livrer un combat à mort contre son demi-frère de sang. Une déception, infime mais patente, lui pinça le cœur.

 

− Tu n’es qu’une misérable larve !, aboya Sarevok en guise de réponse. Un pitoyable rebut ! Quelle jubilation que d’avoir transpercé ton Gorion de ma lame… Et si justice il y avait, nos rôles seraient inversés à l’heure qu’il est !

 

Une fureur qu’il n’avait pas ressentie depuis longtemps germa lentement dans son esprit. Gorion… Le souvenir de son père adoptif sauvagement assassiné lors de cette nuit d’orage s’imposa à son esprit, comme si la colère et la haine qu’il avait accumulées depuis ce jour-là lui revenaient en pleine figure.

 

− Tu oses parler de Gorion !, tonna Daren en desserrant à peine les lèvres.

− Ahhh… Oui…, soupira Sarevok. Alimente ton impitoyable colère… Je sens la rage bouillonner en toi comme de la lave en fusion !

 

La brume rouge s’échappa tout à coup des murs de la caverne sans qu’il ne pût la contrôler. Gorion… L’image de son père lui revenait sans cesse, consumant ce qui lui restait de lucidité.

 

− Tu la sens, n’est ce pas ?, reprit lentement Sarevok, en détachant chaque syllabe.

 

Sa voix s’était réduite à un murmure, rauque et sifflant.

 

− La souillure étouffe ton âme tel un serpent. Elle l’enserre et y répand son venin. Cette ombre, cette colère, existe chez tous les enfants de Bhaal… mais rares sont ceux qui savent l’utiliser…

 

Le brouillard maléfique de l’essence du Meurtre recouvrit le sol comme un épais tapis de mousse. À chaque battement de son cœur, une impulsion de colère déformait l’étendue maléfique en d’inquiétantes ondes.

 

− Tu es devenu l’Écorcheur, n’est ce pas ?, lui lança soudainement Sarevok. L’avatar de feu notre père ?

 

Une angoisse montante se mêla à sa rage. Comment savait-il ? Pour la première fois, ce n’était pas du mépris qui transparaissait des propos de son demi-frère. Mais de l’amertume, voire de la jalousie.

 

− La plus sombre incarnation du Meurtre…, poursuivit-il en baissant la voix. Je la lis dans tes yeux. Rassemble cette colère contre moi… si tu en es capable…

 

Son bras marqué de cicatrices cabalistiques le lança douloureusement. Mais il ne s’agissait pas d’une quelconque blessure. Daren sentait le pouvoir de l’Écorcheur gronder silencieusement et déformer sa chair. La colère l’aveuglait à tel point qu’il ne pourrait survivre à une nouvelle transformation de son corps, car sa folie l’aurait définitivement emporté. L’angoisse montait, toujours plus pressante, resserrant son étreinte autour de son cœur.

 

− Pourquoi ?, s’écria Daren d’une voix désespérée. Qu’espères-tu de tout cela ?

− C’est à moi de poser cette question, répliqua Sarevok. Car vois-tu, c’est toi qui m’as conduit ici. C’est ton pouvoir m’a arraché aux tourments des Abysses, et qui a redonné vie à mon esprit. Pourquoi ? Pourquoi penses-tu avoir fait cela ?

 

Cela pouvait-il être réel ? Daren peinait déjà à accepter d’avoir entraîné ses compagnons en ce lieu maudit, mais il était totalement inconcevable qu’il pût avoir arraché à la mort cet être, qui avait juré sa perte.

 

− Je peux t’apprendre à utiliser ta colère, renchérit Sarevok en serrant un poing vengeur. À maîtriser cette ombre, la diriger, et l’invoquer lorsque tu le souhaites ! Devenir l’Écorcheur en suivant simplement ta volonté, et devenir l’arme du Meurtre comme tu es destiné à l’être ! Pense à moi, mon frère ! Souviens-toi comment j’ai anéanti ton cher Gorion !

 

De l’air. Il lui fallait respirer.

 

− Souviens-toi comment j’ai pillé les âmes de ton Château-Suif ! Rassemble ta rage, et fais enfin ressortir ta véritable nature ! Rassemble ta colère ! Deviens la fureur elle-même ! Car si tu n’en es pas capable, tu ne mérites pas ton destin ! Cela aurait dû être moi !

 

Il avait envie de hurler. Mais aucun son ne franchissait ses lèvres. La brume s’épaississait à chaque seconde, décuplant sa haine.

 

− Attaque-moi, vermine !

 

Une sensation de nausée le fit chanceler. De l’air. Il porta ses deux mains à ses tempes.

 

−  Attaque-moi si tu l’oses !

 

Crier. Hurler. Il ne restait plus que cette voie.

 

NOOON !!

 

Il respirait, enfin. De longues et salvatrices bouffées d’air. Ses compagnons comptaient sur lui, et il ne pouvait se permettre de succomber à la folie. Aerie. Le visage de l’avarielle agissait comme de l’eau pure sur une plaie, et il se concentra sur son souvenir.

 

− Je n’ai pas besoin de Bhaal pour te vaincre à nouveau, Sarevok, articula-t-il d’une voix étonnamment posée.

 

Son demi frère le fixa quelques instants du regard, immobile, et visiblement contrarié. D’un geste, il tira son arme de son fourreau et s’élança sur Daren en hurlant.

 

Tu n’as jamais été digne du sang de Bhaal, et je vais te réduire en poussière sur-le-champ !

 

Daren leva son arme et para à la dernière seconde le formidable coup de son adversaire. La puissance du choc manqua de le renverser, mais il posa un pied en arrière et stabilisa sa position. Le métal crissa, leur deux lames glissant l’une contre l’autre, chacun retenant la poussée de son ennemi. Les pointes du casque noir effleuraient le visage de Daren, et il pouvait même sentir le souffle rauque à travers la grille qui masquait son visage. Sarevok décocha un coup de poing dans son estomac de son gantelet de fer, achevant de le désiquilibrer. La respiration coupée, il esquiva de justesse la lame acérée qui déchira le cuir de sa manche sur toute la longueur.

Daren fit quelques pas en arrière, reprenant son souffle. Sarevok se tourna lentement vers lui et baissa son arme. Saisissant la moindre faiblesse dans sa garde, Daren s’élança vers lui et repoussa la lame de son ennemi. Il frappa de toutes ses forces sur la plaque qui protégeait son torse. Le coup fit reculer son adversaire, résonnant dans la caverne, et Daren devina une entaille visible à son l’impact. Sarevok émit une toux rauque, saisit son arme à deux mains et courut dans sa direction, balayant les airs devant lui en poussant un rugissement.

Lors de leur dernier affrontement, son pouvoir de Bhaal l’avait conduit à la victoire, lui permettant de transpercer l’épaisse armure de son adversaire. Mais il ne pourrait vaincre de cette manière cette fois-ci. Même s’il avait récupéré une partie de son âme, cela restait insuffisant pour contrôler de manière sûre l’invocation de l’essence de Meurtre. L’Écorcheur grondait toujours dans son cœur, prêt à jaillir à la moindre faiblesse de son esprit.

Daren reculait, pas à pas, sous les coups de son adversaire. Chaque parade menaçait de lui arracher son arme des mains. Ses poignets le faisaient souffrir, et la douleur irradiait dans son bras marqué par les terribles coupures. Sarevok maniait son arme gigantesque d’une seule main, et frappait puissamment de l’autre en même temps. Son gant de métal, hérissé lui aussi de pointes, s’enfonçait dans sa chair à chacun de ses coups, et son sang giclait à chaque nouvelle attaque. La brume surgit à nouveau, malgré sa détermination. Il fallait tenter quelque chose. S’il ne périssait pas sous les coups de son frère, il finirait consumé par le pouvoir de l’Écorcheur. Daren serra la garde de son arme de toute sa poigne et lâcha une main du pommeau. Le choc de l’assaut de Sarevok irradia dans tout son corps. Sa main tremblait si fort qu’elle en avait perdu toute sensation de toucher, mais il tint bon. Il n’avait pas le choix. D’un geste rapide, il saisit une épée courte à sa ceinture qu’il plaqua aussitôt contre son avant-bras. Sarevok releva une nouvelle fois son épée, prêt à donner la mort. En une fraction de seconde, Daren pivota sur lui-même et para la terrible lame qui s’abattait sur lui de son arme retournée, qui se fendit à l’impact. Il continua son mouvement, dirigeant son arme vers la tête de Sarevok et fit voler son casque en éclat, arrachant à son demi frère une giclée de sang noir.

 

Le vent se leva. L’armure noire de son frère s’effrita et s’envola en une coulée de sable fin au gré de la brise. Le visage sombre et impassible de Sarevok le fixait calmement, ses deux yeux irradiants d’une lumière blanche d’outre-tombe. En quelques secondes, tout avait disparu, et il ne restait comme trace de leur affrontement une petite pierre noire torsadée à moitié enfouie sous le sable. D’un geste machinal, Daren ramassa la Larme de Bhaal, et la grotte s’évanouit autour de lui.

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