Prologue

Cela faisait presque un an, maintenant. Un an de quiétude comme il n’en avait plus goûté depuis son enfance à Château-Suif, si bien que le temps lui avait semblé s’écouler en accéléré. Tout avait été si calme, si reposant. La cité de Suldanessalar s’était avérée un refuge des plus sûrs et des plus sereins. Mais il ne pouvait qu’admettre l’évidence, à présent. La paix n’était qu’une chose éphémère pour une personne comme lui, un enfant de Bhaal. Et tandis qu’il marchait lentement, seul, sous les épais feuillages qui conduisaient au plus profond de la forêt du Téthyr, Daren se remémorait ce passé douloureux dont ses compagnons avaient dû subir maintes et maintes fois les conséquences. Les conséquences de son sang souillé. Il avait aspiré à un certain répit, après la chute d’Irenicus, mais sa destinée l’avait bien vite rattrapée.

 

Un tapis de feuilles rousses recouvrait le sentier perdu qu’il suivait d’un pas distrait. Le mois d’Eleinte touchait à sa fin, et les bosquets du Téthyr resplendissaient d’une aura mirifique, conférant aux arbres une prestance digne des divinités sylvestres. Le soleil déjà caché par les arbres disparaissait derrière les collines à l’horizon en un arc de lumière chaleureux. Mais cela ne le réconfortait pas. Seule la nécessité l’avait poussé à se rendre ici, l’avait poussé à affronter un destin dont il ne voulait pas. Ses compagnons avaient tant souffert par sa faute. En premier lieu sa sœur, Imoen, mais aussi Minsc, et Aerie.

 

Et Jaheira… Jaheira, Khalid, Dynahéir, et Gorion, son père adoptif. Ils étaient morts. Morts par sa faute. Morts pour le sauver… Mais il était maître de ses actes. Daren ne croyait pas au destin, ni aux prédictions. Et pourtant, il s’était résigné à suivre les conseils de la reine Ellesime. Le vent frais de la nuit tombante fit bruisser un peu plus les feuilles en les soulevant dans un tourbillon ambré. Daren marchait toujours d’un pas lent, mesuré même. Une bourrasque porta à ses narines un air humide et électrique à la fois. Un orage approchait, il en était sûr.

 

« Cherchez l’Oracle, enfant de Bhaal. Seuls les Anciens pourront vous guider sur votre propre voie », avait conclu la reine après une longue conversation. Il ne l’avait tout d’abord pas crue. Ses compagnons à ses côtés, il n’avait besoin de personne d’autre pour trouver sa voie. Elle ne lui avait dit qu’une seule fois, pourtant. Il y avait de ça trois mois. Mais à mesure que les jours passaient, et que la rumeur rampante et grandissante se propageait de Saradush, les tensions se faisaient de plus en plus fortes. Et il n’avait plus le choix maintenant. Dans les jours qui suivraient, il devrait quitter Suldanessalar. La voix de la reine s’insinuait dans son esprit, ressassant leur échange qu’il connaissait maintenant par cœur.

 

− Le temps de la prophétie est là, Daren. Vous ne pouvez plus le nier.

 

Il ne répondit pas. Il connaissait les écrits d’Alaundo lui aussi, et savait parfaitement ce qui allait suivre.

 

− Ils pillent et ils tuent, au nom de votre Père, Daren !, reprit Ellesime en élevant le ton de la voix. Ils répandent le chaos, à la recherche de leurs frères plus faibles.

− Je sais, la coupa-t-il d’un ton sec. Je le sais.

 

Daren s’assit sur le bord de son lit et se massa vigoureusement la joue de son pouce.

 

− Mais ils ne sont que cinq !, ajouta-t-il en déployant ses doigts devant lui. Cinq ! Que peuvent-ils ? Ils ont engagé quelques mercenaires, et ont pillé quelques convois ? C’est une affaire de sécurité locale, cela ne nous concerne pas. Cela ne me concerne pas.

 

La reine poussa un long soupir en secouant lentement la tête. Elle fixa longuement Daren dans les yeux, et lorsqu’elle eut enfin capté son regard, lui répondit d’une voix à peine plus audible qu’un murmure, en insistant sur chaque mot.

 

− Vous parvenez à fendre la roche sans la toucher. Vous parvenez à réduire en cendres la nature seulement en vous concentrant.

− Mais, je…

− Vous parvenez à tuer, simplement par la pensée, Daren !

 

Elle avait crié sa dernière phrase, qui hantait encore la chambre dans laquelle ils se trouvaient.

 

− En à peine quelques mois d’entraînement, vous avez rivalisé avec nos mages les plus talentueux, mais… Mais votre pouvoir fait peur, Daren. Vous le contrôlez admirablement, je l’admets, mais aucun ne peut nier vos origines en vous voyant à l’œuvre. Ces autres enfants de Bhaal dont nous avons entendu parler disposent de pouvoirs similaires aux vôtres, soyez-en persuadé. Nulle armée ne leur est nécessaire pour répandre la mort et la destruction. Et mon peuple a peur de ce qui pourrait arriver, si ils vous trouvaient.

 

Daren fronça les sourcils et souffla vivement par le nez, agacé.

 

− Mais pourquoi voudraient-ils me trouver ? Et surtout comment ? Ne sommes-nous pas protégés par le Rynn Lanthorn en ces lieux ?

− Le destin prend parfois une route tortueuse pour parvenir à ses fins, croyez-moi. Quant à la raison pour laquelle ils en veulent à votre vie, vous la connaissez aussi bien que moi.

− « Tant que le trône de sang de Bhaal restera vide, le chaos règnera », je sais.

− Même si les paroles d’Alaundo restent énigmatiques, il ne fait aucun doute de celles-ci. Les enfants du Meurtre se battront entre eux, Daren, jusqu’à que le plus fort reprenne enfin la place de son défunt père.

 

Le cœur de Daren se mit à battre plus vite. Sa respiration s’accéléra aussi, mais il refusa de se laisser impressionner aussi facilement.

 

− Comment pouvez-vous en être sûre ?, répliqua-t-il d’un ton sec.

− Je n’en ai pas la moindre certitude, mais cela n’a aucune importance en réalité. Comprenez qu’eux aussi connaissent ces prophéties, et ils ne se poseront pas autant de questions. Vous avez trop fait parler de vous pour disparaître aussi facilement de ce monde, Daren. Nous le savons tous les deux, et eux aussi.

 

Un long et pesant silence qui parut durer une éternité recouvrit l’atmosphère d’un voile de plomb. La reine se leva finalement sans un mot, et se dirigea vers la porte de sa chambre.

 

− Cherchez l’Oracle, enfant de Bhaal. Seuls les Anciens pourront vous guider sur votre propre voie.

 

Et elle sortit, le laissant seul avec ses sombres pensées.

 

Un lointain roulement de tonnerre suivi d’un flash illumina le ciel et confirma son intuition. L’orage montait, déferlant, implacable. Daren ne put s’empêcher de se demander si la tempête n’était au final qu’une manifestation inconsciente de sa propre tourmente, mais les premiers visages géants de pierre à l’orée d’une clairière coupèrent court à ses réflexions. Il était arrivé à destination.

 

Un nouveau grondement parcourut les airs en une onde électrique. Que devait-il faire ? Ellesime ne lui avait rien indiqué de plus, et lui-même ne lui avait pas posé de questions. Daren se demanda l’espace de quelques secondes s’il avait eu raison de venir jusqu’ici, mais il s’était déjà tellement posé cette question qu’il la balaya rapidement de son esprit. L’air était moite et étouffant. Une goutte de pluie trop chaude pour la saison s’écrasa sur sa joue. Puis une autre sur sa main le fit tressaillir. Une angoisse douce-amère le rongeait lentement à mesure qu’il s’avançait vers les imposantes figures sculptées dans la roche elle-même.

 

Il n’avait pas peur. Non, ce n’était pas cela. Depuis presque un an maintenant, il avait récupéré son âme, et avec elle un contrôle de ses pouvoirs comme il n’en avait jamais eu auparavant. Ses progrès suite aux enseignements des elfes avaient été considérables, et en l’espace de quelques mois, il avait atteint un potentiel comparable à celui des plus grands mages de Suldanessalar. Il s’était découvert de nouvelles limites, grisantes, presque irréelles. L’essence de Bhaal n’était pas à utiliser à la légère, mais cependant, il parvenait à en repousser les effets maléfiques bien plus aisément, et bien plus longtemps. Qu’importait ce qui se passerait, il n’avait pas peur. Il était ici en quête de réponses, et était bien déterminé à en obtenir.

 

Daren s’était avancé jusqu’à l’un des visages, impassible devant l’éternité, ses yeux de granit fixant étrangement les siens. D’un geste sûr, il posa sa paume sur la roche, dont le contact étonnamment lisse lui aurait presque donné l’impression de caresser un visage humain. Les deux cavités oculaires de la statue s’illuminèrent d’un bleu étincelant, et la lumière se propagea aux autres, éclairant la clairière d’une aura azurée surnaturelle.

 

Une voix grondante, portée par le vent lui-même, s’éleva au dessus de la clairière ainsi illuminée.

 

« Les roues de la prophétie tournent toujours.

L’enfant adoptif de Gorion est arrivé.

Carrefour du passé, du présent, et du futur ;

L’enfant de la prédiction, l’enfant annoncé. »

 

Daren s’était reculé d’un pas, inquiet dans un premier temps, mais rapidement apaisé par le calme de ce qui ne pouvait être que l’Oracle dont la reine lui avait parlé. Il réalisa soudainement les propos de la voix, le désignant comme « l’enfant annoncé », mais à peine le premier des visages de pierre avait-il fini sa litanie qu’un autre enchaîna, de la même voix grave et monocorde.

 

« Ce qui est du passé n’a jamais vraiment disparu.

L’histoire se répète, mais les mortels restent aveugles.

La guerre et le sang, les Royaumes ont déjà connu.

Un dieu qui a vécu jadis, aujourd’hui peut encore revivre. »

 

Daren connaissait cet aspect des prophéties d’Alaundo, tout comme les connaissait son défunt frère Sarevok, persuadé d’être la future incarnation du Seigneur du Meurtre en personne. Le tonnerre gronda à nouveau, plus fort, et une bourrasque d’un vent lourd lui projeta au visage quelques feuilles mortes mêlées à de la pluie. La lumière bleue s’intensifia autour de l’une des pierres de l’Oracle, et la voix continua son monologue décousu, imperturbable. Une légère appréhension, à peine perceptible, lui effleurait la peau en un picotement presque invisible. La sensation ne provenait pas de ces voix. Peut-être était-ce l’imminence de l’orage ? Daren ferma les yeux, et se concentra sur la mélodie grondante des visages de pierre.

 

« Les armées avancent et les villes brûlent.

Le sang inonde les rivières et les plaines.

Les cadavres des non innocents

Nourrissent les enfers de leur haine. »

 

« Les cinq servants de Bhaal abusés, sur la mauvaise voie guidés.

Un traître se cache parmi eux.

Le serviteur de Bhaal connaît la mort et la destruction,

Le visage d’un allié, le masque de l’ennemi. »

 

« Les enfants de Bhaal sèment la mort dans le pays,

Ils se massacrent entre eux et nourrissent leur Père.

La mort et la trahison avancent de concert,

Un fleuve souillé de sang reste à jamais sali. »

 

Daren rouvrit les yeux, lentement. Les « cinq servants de Bhaal » ne pouvaient être que ceux dont ils avaient suivi la rumeur sanglante par delà le Téthyr. Mais en quoi la traîtrise de l’un d’eux le concernait-il ? L’anxiété latente qui l’envahissait depuis son arrivée dans la clairière se faisait plus forte à chaque seconde, l’empêchant de se concentrer sur le moment présent. Un éclair déchira le ciel maintenant obscurci par l’orage. Les lueurs bleues de l’Oracle s’estompèrent en quelques instants, et le dernier visage de pierre soupira un dernier murmure porté par le vent.

 

« La tempête approche, nous ne parlerons plus… »

 

Il faisait nuit maintenant. Une nuit surnaturelle, étouffante, électrique. L’espace de quelques secondes, il se revoyait quittant Château-Suif, accompagné de son tuteur. Cette même nuit, où son angoisse avait occulté l’étincelle d’une nouvelle vie, d’une nouvelle destinée. Son cœur se mit à battre plus fort. Trop fort. Il pouvait sentir les vibrations de son être effleurer sa tunique, et les cicatrices sur sa main et son bras relayaient et amplifiaient cette sensation. Quelqu’un approchait. Il en était sûr. Daren posa un instant sa main sur la garde de son arme, mais la retira aussitôt. Il n’en avait pas besoin. Plus maintenant. La présence s’intensifia. Il n’y avait plus aucun doute.

 

− Qui est là ?

 

Quelques bruits de pas froissèrent le tapis de feuilles virevoltant sous l’effet de la tempête montante.

 

− Enfin je te trouve…, lui répondit une voix féminine agressive et arrogante. J’ai eu du mal à te traquer dans ces bois. Beaucoup trop d’anciennes barrières magiques à mon goût. Mais qu’importe… Te voilà enfin, Daren de Château-Suif.

 

Elle connaissait son nom. Mais cela ne l’impressionna pas pour autant. N’importe quel assassin doté d’un minimum de savoir-faire pouvait obtenir ces informations sur lui. Car elle n’était qu’un vulgaire assassin, à n’en pas douter.

 

− Je présume que tu es un chasseur de primes à la recherche des enfants de Bhaal ?, répondit-il nonchalamment en se retournant vers elle.

 

À la seconde où il prononçait ces mots, une petite voix intérieure lui susurrait un tout autre message. Une poignée d’hommes armés l’avaient encerclé et pointaient leurs arbalètes sur lui, maladroitement dissimulés derrière les visages de pierre. Il s’agissait bien là des tactiques habituelles des brigands et des assassins, mais maintenant qu’il distinguait le visage de la jeune femme qui l’avait menacé de la sorte, il n’était plus aussi sûr de ses mots. Ses cheveux noirs et épais en bataille mettaient en valeur son visage cerné et menaçant. Elle arborait une longue robe vert vif, mais ne portait visiblement aucune arme à sa ceinture, ni entre ses mains. Le tonnerre gronda à nouveau, et le vent s’arrêta soudainement de souffler.

 

− La seule chose qu’il te faut savoir, reprit-elle de la même voix, c’est que le plaisir de mettre fin à tes jours m’a été offert. Peut-être accrocherais-je ta tête au mur, à côté de celles des autres rejetons de Bhaal que j’ai tués… ? Je n’ai pas encore décidé.

 

Daren ne réagit pas. Il n’avait pas peur. Son visage resta neutre, laissant seulement transparaître une pointe de curiosité vis-à-vis de cette étrange jeune femme. Depuis les récents massacres de ses frères de sang, de nombreux dirigeants engageaient mercenaires et assassins afin de traquer et d’éliminer tout enfant de Bhaal encore en vie. Et son propre parcours à la poursuite d’Irenicus lui avait donné trop d’occasions de se dévoiler pour passer maintenant inaperçu. Daren serra lentement les poings, et laissa filtrer une brume bleu sombre du tapis de feuilles rousses.

 

− Essaie…, conclut-il d’un air détaché. Je ne suis pas un enfant de Bhaal ordinaire.

 

La jeune femme fit quelques pas dans sa direction, le fixant intensément. Elle non plus ne paraissait pas surprise. Un sentiment de malaise inexpliqué s’empara soudainement de lui. Il ne craignait pourtant rien, face à de simples mercenaires, mais son intuition lui hurlait pourtant le contraire.

 

− Je sais, répondit-elle d’un ton sec. Moi non plus.

 

Le temps se figea. Daren ne répondit pas, mais laissa son pouvoir jaillir de ses mains, paré à toute éventualité. Tel était donc son secret. Cette femme n’était pas une vulgaire mercenaire, et le combat pouvait se révéler plus intense que prévu. Daren respira profondément, se concentrant sur l’instant présent. Si son intuition était juste, l’affrontement était inévitable.

 

− Nous n’avons pas tous erré dans Féérune comme de stupides moutons, comme toi, cracha la jeune femme. Toi, ou ta pathétique Imoen, ou bien d’autres de nos frères et sœurs trop faibles. Certains d’entre nous ont… des aspirations plus élevées.

 

En découvrant la surprise sur le visage de Daren, un rictus malveillant se dessina sur les lèvres de la jeune femme. Qu’elle connût le nom d’Imoen ne lui avait pas paru particulièrement singulier, mais qu’elle soit au courant de son lien de parenté avec le Seigneur du Meurtre s’avérait assez inquiétant.

 

− Le temps de la prophétie d’Alaundo est venu, Daren !, s’écria-t-elle soudainement en pointa un doigt dans sa direction. Ces fantômes auraient aussi bien pu te le dire. De grandes choses vont arriver… et tu y contribueras. Par ta mort.

− Ne me sous-estime pas, répondit simplement Daren d’une voix posée.

− Tout a déjà été décidé, rétorqua-t-elle d’un ton méprisant. Je suis Illasera, « la Vive », enfant de Bhaal, et j’ai été choisie pour cette tâche. Tu ne peux pas nous résister.

− Nous ?, répéta Daren, incrédule. De quoi parles-tu ?

 

Mais sa question demeura sans réponse. Sa sœur de sang entama une série de signes magiques, tandis que le symbole de Bhaal se formait au dessus d’elle, jaillissant du néant. Les arbalétriers postés en embuscade pressèrent simultanément la détente de leurs armes, et une explosion de feu embrasa la forêt tout autour.

 

Daren libéra soudainement son pouvoir, le modelant autour de lui en formant une bulle protectrice invisible. Les carreaux des arbalètes se brisèrent sur ce bouclier, mais bien plus rapidement qu’il ne l’aurait envisagé, son véritable ennemi s’était déjà rué sur lui et plaquait contre son torse une paume de feu. Avant même de ressentir une quelconque douleur, le choc le souleva du sol et le projeta plusieurs mètres en arrière, au milieu des flammes. Le coup avait réduit en cendres son pourpoint de cuir, et une vive douleur résonnait dans tout son corps. Une bourrasque de pluie balaya soudainement la clairière, crépitant sur le brasier de feuilles mortes en dégageant une épaisse fumée âcre. Daren serra les dents et se releva d’un bond, concentrant encore davantage son pouvoir. Le combat allait être plus complexe que prévu.

 

Une nouvelle salve de carreaux. Ses réflexes ainsi aiguisés, il les évita aisément, parvenant même à dévier leur trajectoire d’un simple geste. Sa cible cependant restait insaisissable. Illasera « la Vive » portait bien son nom, et malgré ses efforts, il ne parvenait qu’à peine à la suivre du regard. Une nouvelle incantation. L’écho de la voix de son adversaire se répercutait tout autour de lui, brouillant plus encore sa perception. Daren s’était mis à courir lui aussi, même si ses mouvements devaient paraître ridiculement lents face aux siens. Une appréhension familière lui serra le cœur. Allait-il devoir faire appel à l’Écorcheur ? Malgré tous ses progrès, il redoutait encore de laisser son corps muter en cette abomination, avatar de Bhaal lui-même, car non seulement cela éprouvait son âme, mais la douleur que lui imposait le fait de demeurer conscient était à la limite du supportable. Daren s’arrêta brusquement. Qu’il fût en mouvement ou pas n’empêcherait son adversaire pas de frapper, il en était persuadé. Il serra le poing droit et fit gonfler les muscles autour de son bras. Ses cicatrices infernales se mirent à remuer, et sa peau se déchira, lui arrachant un gémissement de douleur. De longues griffes surgirent de ses phalanges et traversèrent sa peau, tandis que du poignet à l’épaule, une multitude d’épines brunes transperçaient son épiderme. En quelques secondes, son bras droit s’était métamorphosé en une arme, mortelle et acérée. La brume bleue n’avait pas quitté le champ de bataille, et lui indiqua que son ennemie approchait. Daren recula son poing, et frappa de toutes ses forces.

 

Avant qu’il ne pût réaliser la situation, une nouvelle douleur irradia son abdomen, et la force de l’assaut le propulsa une nouvelle fois en arrière. Mais son attaque n’était pas restée vaine. Illasera, le cœur transpercé des griffes de l’Écorcheur, vola dans les airs avec lui, le regard à la fois surpris et contrarié. Les flammes dévoraient le corps de Daren, qui dut lutter pour ne pas perdre connaissance. Lorsqu’il heurta finalement le sol calciné, une épaisse coulée de sang pourpre lui recouvrit le visage et une partie de son torse dénudé. Des cris de panique s’élevèrent parmi les compagnons bien peu loyaux de la jeune femme, et ceux-ci s’enfuirent aussitôt, dépassés par le combat qui se déroulait sous leurs yeux. Quelques gouttes de pluie tiède le ramenèrent à la réalité. Le bras de Daren reprenait petit à petit sa forme d’origine, et malgré la douleur, il posa un genou au sol et se redressa en boitant en direction d’Illasera.

 

− Tu… ne… peux…, bredouilla-t-elle en crachant un épais flot de sang.

 

Daren tira son épée de sa ceinture. Il avait éveillé la puissance qui sommeillait en lui, et celle-ci réclamait qu’on la nourrît.

 

− Je… vais… te… tuer !, continua-t-elle en se relevant elle aussi.

 

Il fit quelques pas de plus, son arme serrée dans sa main droite, les yeux écarquillés d’une folie inexplicable.

 

− Je vais te tuer !, rugit-elle encore. Je vais te…

 

Et d’un coup abrupt, instinctif, il abaissa sa lame. La tête de la jeune femme roula sur le sol noirci par les flammes, et son corps s’affaissa dans un bruit étouffé par le tapis de feuilles rougies du sang de sa victime, le sang du Meurtre, le sang de Bhaal.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s