Chapitre 1 : Siège

Une sensation de vide le submergea soudainement. Deux mains gigantesques et invisibles le tenaient fermement cloué au sol, l’entraînant impitoyablement sous terre. L’air commença à lui manquer, et l’étouffement lui serra la gorge. Tout à coup, l’obscurité envahit son champ de vision, et l’engloutit sous les profondeurs de la terre. La forêt avait disparu, tandis que le pouvoir de Bhaal recouvrait toutes ses autres sensations. L’eau, les feuilles, l’orage, les pierres. Il n’y avait plus rien. Rien que la roche brute et sombre, familière. Daren ouvrit lentement les yeux. Il n’avait aucun doute. Il n’était venu ici qu’une seule fois, mais il aurait reconnu ce lieu entre mille : une immense porte d’ossements humains, massive et terrifiante. Les Neufs Enfers.

 

Que s’était-il passé ? Une force implacable le tirant vers la terre, enfouissant son esprit dans les méandres des Plans Inférieurs… Il connaissait cette sensation, pour l’avoir rêvée maintes fois. Mais pourquoi maintenant ? Et ici ? Une voix calme et posée le tira tout à coup de ses réflexions.

 

− Je te salue, enfant de Bhaal. Je t’attendais.

 

Une créature surnaturelle, rayonnante de beauté, se tenait devant lui. Les longues ailes fantomatiques de l’apparition céleste s’agitaient derrière elle comme une crinière divine. Sa voix, douce et majestueuse, résonnait encore dans l’immensité de la caverne. Une longue épée à la lame éclatante pendait de son fourreau. Toutefois, l’apparition ne semblait pas menaçante. Son visage irradiait d’une lumière crue, et ses yeux étincelaient d’un blanc aussi pur que de la neige au petit matin. Daren recula de quelques pas, son coeur tambourinant contre sa poitrine, mais la sérénité de la créature de lumière apaisa rapidement ses craintes.

 

− Qui es-tu ?

 

L’avatar ailé reprit de sa voix vibrante et chaleureuse.

 

− J’existe depuis que la première ficelle du Destin a été tissée, servante des dieux et de leurs voies. J’ai suivi la tienne avec une grande attention.

 

Elle marqua une pause. Daren était partagé, demeurant instinctivement sur le qui-vive. Sa méfiance trop visible fit sourire la créature.

 

− Je me nomme Solaire, enfant de Bhaal. Tu n’es pas sans savoir que notre serviteur mortel, Alaundo, a proclamé la vérité qui est devenue prophétie. Elle parle de ta venue et de tous les autres qui sont la progéniture de Bhaal. L’essence du divin repose en vous tous, et le temps de votre réunion est proche. Je suis ici pour t’aider, enfant divin.

 

La prophétie. Il s’était lui-même replongé dans sa lecture, mais les écrits du père spirituel de Château-Suif restaient bien trop évasifs et sibyllins pour n’avoir qu’une seule interprétation.

 

− Que sais-tu de la prophétie ?, finit par répondre Daren, une once d’agressivité dans la voix.

− Nombreux sont les descendants de Bhaal, expliqua Solaire de sa même voix posée, et sa lignée s’éteint très vite, sa flamme retournant à la source. C’est un évènement de portée divine, enfant de Bhaal. Et tu es au centre de ces évènements. De nombreuses ficelles du destin émanent de toi, ou te traversent. Je ne peux entrevoir la fin. Je dois simplement veiller sur toi, et te guider.

 

Veiller sur lui ? Le guider ? Il n’avait aucunement besoin de guide, et encore moins de « destin ». Il s’était déjà chèrement battu pour goûter à une quiétude amplement méritée, et il n’aspirait maintenant qu’à vivre en paix, entouré de sa bien-aimée, de sa sœur et de Minsc.

 

− Que peux-tu faire pour moi ?, rétorqua-t-il, toujours sur la défensive. Et qu’est ce qui me dit que ce n’est pas une ruse ?

− Je ne suis ni ici pour te tromper ni pour te faire du mal, enfant de Bhaal, répondit la créature divine d’une voix neutre. Je ne peux que t’enseigner, mais tu es libre de penser que mes paroles sont mensongères. Tu en assumeras seul les conséquences.

 

Était-ce une menace ? Un long et pesant silence plana dans la caverne. Solaire demeura immobile, attendant patiemment la suite de leur entretien.

 

− Où sommes-nous ?, lança finalement Daren.

 

Même s’il était déjà venu ici lors de son affrontement contre le mage noir, Irenicus, ce lieu restait suffisamment énigmatique à ses yeux pour mériter une question.

 

− Cet endroit est le royaume abyssal sur lequel régnait autrefois ton Père. Tu es déjà venu ici, mais ta vision était altérée par ta propre conscience.

 

« Altéré par sa propre conscience » ? Daren parcourut la caverne du regard. Elle lui semblait plus petite que la première fois, maintenant qu’il la voyait dans son ensemble. Les puits qui conduisaient aux épreuves qu’il avait subies en ces lieux avaient eux-aussi disparu, et laissé leur place à des étranglements dans la roche, dissimulant autant d’autres cavités. Solaire avait peut-être raison, finalement.

 

− Et comment comptes-tu m’aider ?, demanda Daren. D’ailleurs m’aider à quoi ?

− Je ne peux pas interférer, je ne peux que te préparer. Et achever ta formation, toi qui n’es pas encore prêt à assumer ta destinée.

 

Sa réponse le laissa sans voix.

 

− Que veux-tu dire exactement ?

− Je veux simplement dire que tu n’es pas préparé à ce qui t’attend. Ton esprit mortel ne comprend pas le pouvoir qui coule dans tes veines. Comme je te l’ai dit, quand tu es venu dans le royaume de ton Père, enfant de Bhaal, il était altéré par ta conscience. Tu n’étais pas préparé à ce pouvoir. Et tu ne l’es toujours pas aujourd’hui. Tu dois être préparé. Ta présence détermine l’issue de la prophétie, mais je ne peux pas encore l’entrevoir. Quand le moment viendra, tu seras préparé, je m’en assurerai.

 

La voix de l’avatar de lumière résonna longuement, donnant vie à la roche terne et brute de la grotte. Le royaume de son Père… Une appréhension étouffante commençait à s’emparer lui. Il n’aspirait qu’à une seule chose pourtant, vivre en paix auprès de ceux qui lui étaient chers, et les propos de la créature ravivaient un malaise dont il pensait être parvenu à se débarrasser. Toutefois, si cette vie n’était pas à sa portée pour le moment, il devait se préparer à toute éventualité, et saisir toute occasion d’en finir une fois pour toutes.

 

− Que sais-tu de mon pouvoir ?, répondit-il enfin.

− Le pouvoir vient avec la connaissance, enfant de Bhaal, comme tu t’en es déjà aperçu. Il viendra en son temps, au fil de ta destinée. Je te reverrais bientôt. D’ici là, protège ton cœur, et sache que tu n’es pas seul.

 

Un tourbillon de lumière enveloppa Solaire, qui s’évapora rapidement sous ses yeux. Qui était-elle ? Qu’était-elle ? Malgré les quelques réponses sibyllines qu’elle lui avait apportées, il ne parvenait pas à lui faire totalement confiance. Une sensation de panique s’empara soudainement de lui. Comment allait-il faire pour s’échapper de ce lieu, seul ?

 

Attends !

 

Mais sa voix mourut à l’instant même où elle avait quitté ses lèvres. Il était seul à présent. Ou presque. Son instinct, naturellement aiguisé en ces lieux, lui permettait des ressentir son environnement de marnière quasi surnaturelle. Quelqu’un, ou quelque chose, était là. Daren pivota lentement sur lui-même, inspectant chaque recoin de la grotte, chaque mouvement. « Il » avait bougé, encore. La créature ne ressemblait en rien à l’avatar de lumière, ni d’ailleurs aux démons qu’il avait affronté en ces lieux face à Irenicus. La situation incongrue dans laquelle il se trouvait avait entamé sa confiance, mais sentant à nouveau son pouvoir, il se dirigea plus bas dans la grotte, slalomant entre les immenses stalagmites de roche rouge. Un battement d’aile, il en était sûr. Même en fermant les yeux, il sentait sa présence, ses mouvements, et plus encore.

 

− Qui va là ?

 

Les battements se rapprochèrent. Daren se crispa légèrement, retenant sa respiration, mais son appréhension se changea bientôt en surprise.

 

− Salutations !, s’écria une petite voix aigue.

 

Daren sursauta et fit un pas en arrière, les yeux écarquillés. Devant lui, une créature chétive, brun orangé, arborant une paire d’ailes rachitiques, virevoltait péniblement au-dessus du sol en s’inclinant bassement devant lui.

 

− Bienvenue, Maître, continua la créature de sa voix de fausset. Besoin d’un service ?

− « Maître » ? Qui… es-tu ?

 

Le diablotin entama une nouvelle révérence, manquant de s’écraser au sol, et lança à Daren un sourire obséquieux.

 

− Je suis Cespenar, petit serviteur du grand maître Bhaal, et par conséquent de son successeur. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

− Tu es… quoi ? De quoi parles-tu ?

 

La créature soupira en levant les yeux au ciel.

 

− Mon nom est Cespenar, et je suis à ton service si tu as besoin de mon aide. Je suis clair là, ça va ?

 

Interloqué, Daren ouvrit plusieurs fois la bouche sans parvenir à formuler un mot. Cette… « chose » était à son service ? De quoi parlait-il ? Il n’avait qu’une seule question en cet instant précis : comment repartir d’où il était venu.

 

− Si tu es vraiment mon serviteur, commença Daren d’un ton dubitatif, commence par me dire comment on sort d’ici.

− Oh, mais avec plaisir, Maître.

− Tu peux m’appeler Daren, tu sais.

− Avec plaisir, maître Daren.

 

Daren secoua lentement la tête, un sourire amusé sur les lèvres. Qu’allait-il pouvoir bien faire de cette créature ?

 

− Pour quitter le royaume de Bhaal, il te suffit d’emprunter la Porte, là-bas, répondit Cespenar en désignant d’une patte crochue les gigantesques montants d’ossements. Mais à mon avis… tu ne devrais pas le faire tout seul.

− Tout seul ?, répéta Daren. De quoi parles-tu ? Qu’est-ce qu’il y a derrière cette porte ?

− Ah, ça, je ne peux malheureusement pas te répondre, puisque ce n’est pas moi qui décide.

− Et où sont mes compagnons ?, s’inquiéta-t-il soudainement.

 

Il n’avait prévenu personne de son départ pour le sanctuaire de l’Oracle, pas même Aerie. Son périple l’avait conduit bien au-delà de ce qu’il avait envisagé, finissant au cœur même des Neuf Enfers dans la demeure de son défunt père de sang. Qu’en était-il des autres enfants de Bhaal ? S’il se sentait maintenant capable d’affronter à lui seul une horde de brigands ou de malandrins, lutter contre l’un de ses pairs lui paraissait toujours hasardeux.

 

− Et, comment pourrais-je rejoindre mes compagnons si je ne peux pas sortir d’ici seul ?, ironisa Daren. Tu as sans doute une réponse à ça, aussi ?

 

Le diablotin émit un petit rire proche d’un couinement et tira une langue fourchue en étirant ce qui lui servait de lèvres en un sourire éclatant.

 

− Bien sûr, Maître ! Cespenar est toujours content de servir le maître !

 

Le diablotin frappa trois fois dans ses paumes et une puissante explosion retentit derrière lui, baignant la roche d’une épaisse fumée grisâtre. Un long silence angoissant régna soudainement, tandis que la brume se dissipait lentement.

 

− Daren… ? Tu es là ?

 

Imoen. Cette voix était celle de sa sœur. Trois silhouettes se dessinèrent une fois le brouillard dissipé, familières, bien que leur démarche hésitante laissaient deviner une certaine surprise.

 

− Aerie ! Imoen ! Minsc ! C’est… C’est bien vous ?

− Daren ! J’étais si inquiète !

 

L’avarielle courut droit vers lui et l’enserra résolument en reposant sa tête sur son épaule. Imoen contemplait d’un air interdit les pointes de roche ferreuse surgissant du sol, tandis que Minsc les observait d’un œil déterminé, lui et Aerie, les deux bras croisés sous la poitrine.

 

− Que s’est-il passé, Daren ? Je t’ai cherché toute la soirée, j’étais si inquiète !

− Daren…, coupa Imoen d’un ton à la fois surprise et horrifiée, nous sommes bien… où je pense ?

 

Il hocha la tête, confirmant les déductions de sa sœur.

 

− Mais…, reprit Imoen, plus curieuse que véritablement inquiète, comment as-tu… avons-nous…

− C’est Cespenar, répondit aussitôt Daren. C’est une créature qui…

 

Il tourna soudainement son regard vers le diablotin, qui avait étrangement disparu. Il laissa sa phrase en suspens, contournant chaque stalagmite et chaque rocher, en vain, laissant ses compagnons circonspects.

 

− Que s’est-il passé ?, demanda Aerie. Pourquoi sommes-nous de retour ici ? Il y a quelque chose d’étrange… Je ne ressens pas cette aura hostile omniprésente comme l’autre fois. Sommes-nous… morts ? À nouveau ?

 

Daren prit une profonde inspiration, et relata les incroyables évènements de la soirée à ses compagnons qui l’écoutaient en silence, ébahis.

 

− Hé bien…, répondit Imoen en brisant les quelques secondes de silence qui suivirent son récit. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai bien l’impression que nous voilà embarqués dans une nouvelle histoire…

 

Seul le rôdeur, imperturbable, ne semblait pas particulièrement s’émouvoir de la situation.

 

− Et toi, Minsc ?, l’interrogea Daren. Tout ça ne semble pas t’étonner plus que ça ?

− Oh, Minsc ne se pose pas toutes ces questions. Bouh fonce, et Minsc le suit. C’est comme ça que nous fonctionnons !

 

Un léger sourire se dessina sur le visage de Daren. Maintenant rassuré d’avoir ses compagnons à ses côtés, il se remémora les paroles du diablotin sur les portes squelettiques du royaume de Bhaal.

 

− C’est par là, donc ?, interrogea Aerie en désignant l’arche menaçant d’un geste mal assuré.

− Je n’en sais rien… Cette créature, Cespenar, m’a dit que je devais passer par là pour sortir… mais pas tout seul… Je n’en sais pas plus.

− Ah oui, ironisa Imoen, ton… « serviteur », c’est ça ?

− Il vous a amené d’ici d’un claquement de doigt, je vous rappelle…, précisa Daren d’un haussement de sourcil presque inquiet. D’ailleurs… je me demande où il est passé…

 

De l’une des grottes annexes, Daren sentit soudainement une nouvelle présence. Il ne s’agissait pas de ce Cespenar cette fois, mais d’autre chose, de bien plus terrifiant, et de bien plus familier aussi. Un pas résonna dans l’obscurité, et les ténèbres laissèrent apparaître une silhouette massive et imposante dans la galerie. Une peur, primitive, incontrôlable et irrationnelle, s’empara soudainement de son être. L’ombre grandissait à chaque seconde, dévoilant peu à peu la stature d’un colosse.

 

− Enfin je te retrouve… Je me demandais combien de temps j’allais encore t’attendre…

 

Daren retint sa respiration. Cette voix… Il l’aurait reconnue entre mille.

 

− Sarevok !, s’écria Imoen, une fureur palpable dans le verbe. Que fais-tu ici ?

 

Ses mains s’enflammèrent en quelques secondes, menaçantes, mais Sarevok la foudroya d’un regard autoritaire.

 

− Silence !, tonna-t-il. J’attendais Daren, et c’est à lui seul que je veux parler.

 

Les yeux de son frère étincelaient d’une lumière blanche surnaturelle, et Daren ne parvenait à en détacher son regard, incapable de prononcer un mot.

 

− Sa… Sarevok ?, bredouilla-t-il enfin. Mais… que… que fais-tu donc ici ? Je croyais t’avoir déjà tué… ici-même ?

 

Le visage sombre de Sarevok s’adoucit, et il croisa lentement les bras sous sa poitrine. Maintenant qu’il se dressait à la lumière, Daren mesurait toute la prestance de son frère de sang.

 

− Oui, tu m’as tué, confirma-t-il. Tu l’as fait, effectivement, mais ce n’était pas de mon fait. Cependant, en me convoquant ici, tu m’as arraché aux tourments éternels qui m’étaient promis.

− Te… convoquer ? De quoi parles-tu ?

 

Même s’il était déjà venu ici une première fois, il ne connaissait rien aux arcanes des Plans Inférieurs, en dehors de quelques généralités entendues durant son enfance. Derrière lui, Minsc et Imoen se tenaient aux aguets, mais malgré leurs précédents conflits, Sarevok ne leur semblait pas hostile. Il se contentait simplement d’ignorer les compagnons de Daren, et le fixait de ses yeux blancs.

 

− Tu finiras par comprendre que c’est ta volonté qui donne forme au royaume de notre Père, continua-t-il, que tu en soies conscient ou non. Je ne suis rien d’autre aujourd’hui que l’ombre que tu voies devant toi.

− Cela ne m’explique toujours pas ce que tu fais ici…, répliqua Daren en fronçant les sourcils.

 

Sarevok écarquilla les yeux, étonné que Daren ne connût pas la réponse.

 

− Je veux conclure un marché, naturellement.

 

Un marché ? Daren se retourna instinctivement vers ses compagnons, eux aussi abasourdis. De quoi voulait-il parler ?

 

− Je n’ai pas grand-chose à perdre, ajouta-t-il, une pointe de gêne dans la voix, et beaucoup à gagner. Comme toi, finalement. Et j’ai attendu suffisamment longtemps chez toi pour te parler, enfin.

− Chez… moi ?, répéta Daren en écho. Je croyais que…

− Comment ?, le coupa Sarevok, maintenant franchement surpris. Tu… ne sais pas où tu es ? Tu n’es pas venu ici dans un but précis ?

 

Daren ne put que secouer lentement la tête de droite à gauche. Malgré l’assurance nouvelle qu’il s’était découverte depuis quelques mois, il se sentait à nouveau impuissant et ignorant, sentiment qu’il aurait préféré ne plus avoir à se rappeler.

 

− Ha ha, quelle ironie !, s’exclama Sarevok en éclatant de rire. Tu avances à tâtons vers ton véritable pouvoir et tu es toujours en vie, alors que moi, Sarevok, j’en ai été réduis à cela…

 

Son ton se colora d’une pointe d’amertume. Sarevok poussa un soupir, et reprit son explication.

 

− Bah, très bien Daren. Je vais t’en dire un peu plus. Tu es dans le royaume abyssal de ton Père. Ce Plan était autrefois sous le règne de Bhaal, et sa forme actuelle dépend de la souillure qui est dans ton âme, et qui n’est plus dans la mienne, d’ailleurs. Tu es déjà venu ici, tu le sais. C’est une sorte de… cocon. Une version miniature du grand royaume de ton Père, une sorte de Plan à l’intérieur du Plan. Je présume que ton esprit l’a créé pour te protéger du pouvoir qui baigne cet endroit. C’est assez… ingénieux, cher frère, je ne pensais pas que tu avais cela en toi. Néanmoins, lorsque j’ai remarqué l’endroit où tu m’as invoqué, j’ai préféré attendre, sachant que tu finirais par revenir. Ainsi, nous pourrions discuter de mon… marché.

 

Sarevok marqua une pause, visiblement ravi de son effet. Daren se remémorait tant bien que mal son exposé invraisemblable, cherchant une cohérence à tous ces évènements. Avait-il réellement créé de toutes pièces  cette caverne enfouie au plus profond des Enfers ? Une partie de lui qu’il n’osait pas écouter lui susurrait pourtant cette vérité, vérité qu’il avait découverte de lui-même, fortuitement, par le hasard de ses expériences. Daren souffla lentement plusieurs fois et croisa le regard interdit de ses compagnons, qui n’étaient plus intervenus depuis l’injonction de Sarevok. Il connaissait son demi-frère, pour avoir fait échouer ses plans diaboliques et sanguinaires à la Porte de Baldur, et il n’avait aucune confiance en ses paroles. Cependant, son attitude calme et pacifique incitait à la crédibilité, même si Daren ne pouvait que se méfier de toute tentative de manipulation de sa part. Cespenar ne lui avait pas clairement expliqué comment quitter cet endroit, et il lui apparaissait à présent évident que Sarevok détenait cette réponse.

 

− Dis-moi comment je peux sortir d’ici, répondit-il enfin, c’est tout ce que je veux savoir.

 

Sarevok plissa légèrement les yeux, agacé, et répondit par une autre question.

 

− Et où irais-tu ? Nous ne sommes pas dans un bâtiment, nous sommes dans un autre Plan. Et si tu n’as pas appris à voyager entre les Plans depuis notre dernière rencontre, tu ne pourras pas sortir d’ici.

− Cespenar m’a dit que je devais franchir cette porte, répliqua Daren d’un ton agressif en désignant l’arche osseuse derrière lui.

− Ah ah ah, penses-tu vraiment que ce serait aussi simple ?, le railla-t-il. Cette porte est effectivement la clé pour sortir d’ici, mais si tu ne contrôles pas ce pouvoir, il est vain de tenter de l’ouvrir.

 

Il reprit soudainement un ton sérieux, et continua.

 

− Je sais comment sortir d’ici, et je suis prêt à partager cette connaissance. Cependant, j’aurai un service à te demander en échange.

 

Il aurait pu se précipiter devant la porte d’os et se ridiculiser à s’évertuer vainement à l’ouvrir, mais il savait au fond de lui qu’il ne se produirait rien. La mort d’Illasera, dans le monde des vivants, avait éveillé en lui un nouveau pouvoir. En réalité, il avait davantage l’impression de lui avoir volé une partie de son essence de Bhaal, venue s’ajouter à la sienne, et que ce pouvoir l’avait conduit ici. Cependant, si Sarevok disait la vérité, il était vain d’espérer sortir sans aide. Il ne voulait pas lui laisser croire qu’il cédait aussi facilement à sa proposition, mais il devait à tout prix en apprendre davantage.

 

− Et que demandes-tu ? En supposant que je souhaite marchander avec un être aussi… vil que toi.

− Que crois-tu que je veuille…?, s’étonna Sarevok. Je veux… exister. Je veux revivre. Et tu peux m’y aider. Un tout petit morceau de ton âme… offert librement, et contenant le sang de notre défunt Père. Ma chair serait ainsi recréée, et ma mortalité serait restaurée. Sarevok… vivra à nouveau !

 

Une lueur de concupiscence illumina ses yeux blancs fantomatiques. Daren fit un pas en arrière, inquiet, presque intimidé. « Un tout petit morceau de son âme » ? Après sa mésaventure avec Irenicus, cette phrase prenait un tout autre sens à ses yeux, et laisser quiconque s’en prendre à son âme le révulsait au plus haut point. De plus, même s’il parvenait à se faire une raison sur ce premier point, un autre, tout aussi important, demeurait un obstacle de taille.

 

− Tu oublies une chose… Je t’ai déjà tué, par deux fois. Pour quelle raison souhaiterais-je te rendre la vie ?

− Je ne suis pas venu les mains vides, Daren, répondit Sarevok en le fixant dans les yeux. Tu me prends pour un idiot ? Tu es plus fort que moi… je ne le conteste pas. Plus maintenant. Mais je peux t’aider, et c’est le prix à payer. Je n’ai pas que le moyen de sortir d’ici à t’offrir. J’ai aussi… quelque chose qui date de mon existence dans les Plans Primaires, alors que je gagnais le contrôle du Trône de Fer. Quelque chose qui t’intéressera au plus haut point…

 

Il s’approcha à pas lents, ignorant toujours ses compagnons, et murmura des paroles que lui seul pouvait entendre.

 

− Je sais quelle est ta destinée, Daren, murmura-t-il. Je sais par où tu dois aller pour la rencontrer. Bien sûr, tu peux chercher par toi-même, mais cela risquera de prendre du temps… et il est déjà presque trop tard. Le temps de l’ancienne prophétie est venu, en tout cas pour toi.

− Et qu’est ce que qui m’empêcherait de te tuer une nouvelle fois dès que tu m’auras révélé ce que tu sais ?, répondit Daren à pleine voix en se dégageant.

 

Sarevok resta silencieux quelques secondes, contrarié. La lumière glaciale qui s’échappait de son regard s’allongea et s’intensifia, puis il reprit d’une voix posée.

 

− Rien, peut-être. Mais cela ne te rendrait pas ce que tu m’as donné librement en tout cas. Et… pourquoi me tuerais-tu ? Pour te venger ? Tu as déjà eu ta revanche. Peux-tu me blâmer pour mon ambition d’autrefois ? Je referais la même chose si cela m’était possible. Mais je ne peux pas. Tu n’as rien à craindre de moi.

− Et qu’as-tu l’intention de faire de ta nouvelle vie ?, le questionna aussitôt Daren. Je n’ai nullement l’envie de commettre une erreur aussi lourde de conséquences.

− C’est… une très bonne question, répondit Sarevok après une seconde d’hésitation.

 

Pour la première fois, il semblait assez déstabilisé, comme s’il était sur le point de confier quelque chose de particulièrement douloureux à admettre.

 

− En premier lieu, je dirais que j’éviterai de te trahir, Daren, reprit-il. Mon ambition était tout pour moi, autrefois. Maintenant que la souillure de Bhaal n’est plus en moi… je ne sais pas vraiment… Mais j’en envie de vivre. J’ai… Non, je ne peux pas t’en dire plus sans avoir une réponse définitive de ta part.

 

Le silence retomba dans la caverne qui parut soudainement bien étroite. Daren regarda tour à tour la large porte d’ossement, son frère, puis se tourna vers ses compagnons derrière lui. Imoen tentait désespérément de retenir son regard, ses yeux bleu gris figés dans une expression de crainte, secouant lentement la tête en mimant un « non » sur ses lèvres. Une appréhension, plus forte et plus pressante, lui serra le cœur, et il détourna les yeux avant de changer d’avis. Ses pensées se tournèrent soudainement vers Jaheira, et Khalid. Que lui auraient-ils conseillé s’ils avaient toujours été à ses côtés ? Non, il devait rester maître de ses choix. Et même s’il prenait un risque certain, il savait au fond de lui que c’était la seule issue possible à ces évènements incroyables.

 

− Très bien…, répondit-il enfin à son frère. Tu ne me laisses pas le choix, on dirait bien.

 

Daren sentit la main de sa sœur serrer son poignet, et crut entendre un « non » avant de se diriger vers un Sarevok rayonnant.

 

− Merci, cher frère, conclut-il d’un sourire terrifiant. C’est le plus beau cadeau que tu ne puisses jamais me faire…

 

Son cœur se mit à battre plus fort et plus vite. Allait-il réellement rendre la vie à cette brute sanguinaire ? S’il en avait été encore capable, il se serait enfui aussi loin que possible. Mais cette damnée caverne ne comportait qu’une seule sortie, et seul Sarevok en possédait la clé. À contrecoeur, il s’approcha de son frère, qui posa une main large et puissante sur son front. Daren n’avait pas la moindre idée sur la manière dont il allait s’y prendre, ni s’il devait faire quelque chose en retour pour sceller leur pacte. Tout à coup, il sentit une présence dans son esprit fouiller chaque recoin de son âme. Sarevok, sans doute. La présence se fit plus forte, et il crut un instant deviner une brume rouge familière auréoler le corps de son frère. Une vibration sonore irradia ses sens, lui faisant même perdre l’équilibre. Il se sentit arraché à son être, coupé en deux. Une angoissante montante prit tout à coup le dessus. Une douleur aigue et soudaine le fit chanceler, et Daren se recula d’un coup, le souffle court. Sarevok leva deux bras victorieux au-dessus de lui.

 

− Je… Je vis !, s’écria-t-il. Je vis ! Je suis fait de chair, de sang, et d’os ! J’avais juré de tout faire pour revenir dans le monde des vivants… et j’ai réussi !

 

La douleur s’évanouit aussi brusquement qu’elle était née. Daren inspecta rapidement ses mains, puis son visage, et leva enfin les yeux vers son frère.

 

− Sarevok est de nouveau en vie ?, s’écria une voix grave et puissante derrière lui. Cet acte honteux est une insulte à tout ce qui est juste et bon ! Bouh sait que tu as tes raisons, Daren, mais Minsc n’approuve pas ta décision.

− Daren… qu’as-tu fait ?, gémit Imoen. Qu’as-tu fait…

 

Aerie s’approcha de lui et posa ses deux mains sur sa taille.

 

− Je ne te juge pas, Daren, murmura-t-elle à son oreille. Je te fais confiance.

 

Malgré ses craintes et son appréhension, Sarevok ne se montra pas pour autant hostile. L’espace de quelques instants, il s’était revu dans cette cuve de verre sordide, à la merci du sorcier Irenicus, son âme arrachée à son corps. Mais maintenant qu’il avait reprit ses esprits, il ne ressentait pas le même vide, et se demanda même si Sarevok était effectivement parvenu à ses fins.

 

− Mon épée et mon armure ne sont pas revenues, reprit-il, mais… peu importe, je me débrouillerai sans elles. Merci Daren, je suis satisfait.

− C’est… étrange, répondit Daren en contemplant ses mains, je ne ressens aucune différence.

− Ne t’ai-je pas dit qu’un infime fragment suffirait ? Je pensais bien qu’en le faisant ici, en ces lieux, cela pourrait marcher… mais je n’en étais pas sûr. Je suis heureux de voir que je ne me trompais pas.

− Tu… tu n’étais pas sûr que ça marcherait ?, s’indigna Imoen. Je le savais ! Tu bluffes depuis le début, Sarevok ! Daren, n’écoute pas une seconde de plus ce traître !

− Je n’ai pas réussi dans la vie sans prendre de risques, la coupa-il soudainement. Et… ce n’était pas du bluff. J’avais suffisamment d’informations pour me douter que cela pouvait réussir, notre héritage étant le même. Mais ce n’est pas important, à présent… J’imagine que tu es impatient d’entendre ce que j’ai à te dire ?

 

Daren acquiesça silencieusement.

 

− Très bien. Tout d’abord, je dois te dire comment quitter l’Antichambre que tu as créée. Elle est la prolongation de ta volonté, Daren. Elle existe… parce que tu as besoin qu’elle existe. C’est cette porte qui ouvre le portail, mais… tu ne pourras pas aller là où tu veux. Tu ne pourras te rendre que là où tu dois être, ou peut-être là où tu crois que tu dois être. Mais je ne peux pas te donner le pouvoir de faire en sorte que ce Plan crée un tel portail. En ce lieu qui est tien, il y a de nombreux passages dont je ne sais presque rien. Mais je peux te faire prendre conscience que l’un d’eux cache ce que tu cherches… Regarde…

 

Sarevok désigna l’une des ouvertures d’un des tunnels s’échappant de la caverne principale, et une sensation indescriptible de doute et d’angoisse s’empara soudainement de lui. Sans en connaître la raison, il savait soudainement que cette pièce renfermait pour lui un défi. Comme l’étrange impression de devoir affronter un aspect de lui-même dont il avait peur, un aspect caché au plus profond de son être, effleurant à peine sa conscience.

 

− Elle t’appelle, n’est-ce pas ?, murmura alors Sarevok.

 

Il sursauta. Son angoisse se lisait-elle à ce point sur son visage ? Depuis qu’il lui avait mentionné ce détail, cette grotte semblait murmurer son nom, et captivait toutes ses émotions, l’hypnotisant même.

 

− Nous ne pouvons ni la voir, ni t’aider, reprit Sarevok. La seule chose que je sais, c’est qu’elle t’apportera la connaissance, et avec elle, le pouvoir. Le pouvoir de quitter cet endroit, vers la prochaine étape de ta destinée.

 

Un murmure porté par le vent résonna à ses oreilles en un appel fascinant, attendu et redouté. Il n’y avait à présent plus aucun doute possible, il devait se rendre dans cette grotte, pour une raison qui lui échappait encore.

 

− J’ai passé beaucoup de temps à étudier les vieilles légendes de l’ordre de Bhaal, expliqua Sarevok, et j’ai découvert l’une des anciennes prophéties provenant d’une secte de Cyric peu coopérative… qui parle longuement de temps que nous vivons aujourd’hui. La Côte des Epées baignera dans le sang, oui… mais les combats culmineront au cours d’une immense bataille dans une ville au sud du Téthyr, la cité de Saradush. C’est là-bas que tu dois aller, j’en suis sûr, là où la prophétie commencera à se réaliser. Mais tu dois avant toute chose affronter ton épreuve.

 

Saradush… Ainsi, les rumeurs étaient fondées. Les échos portés par un murmure sanglant avaient franchi les portes de Suldanessalar. Sa destinée se trouvait-elle là-bas ? Il n’avait jamais voyagé aussi loin dans le Sud, et il ne savait d’ailleurs même pas comment s’y rendre.

 

− Et que se passera-t-il ensuite ?, demanda-t-il, la gorge serrée.

− Alors…, répondit lentement Sarevok, Alors le futur commencera. Et nous verrons quel rôle tu joueras dans ce conflit, et si tu es digne de l’héritage du Seigneur du Meurtre.

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