Une brèche souterraine

Malgré l’heure plus tardive encore, rien n’avait véritablement changé en ville : le même calme apparent, les mêmes lueurs orangées illuminant le ciel, le même grondement sourd et continu ponctué par quelques cris au loin. Après avoir sillonné la Porte de Baldur ou Athkatla, Saradush donnait l’impression d’un bourg fortifié. Sans ses murailles dignes d’une véritable forteresse, l’endroit aurait pu être un petit village paisible perdu à la frontière entre le Téthyr et Calimshan.

 

En quelques minutes, ils avaient rejoint la caserne du palais, chacun positionné en plusieurs points stratégiques. Ils avaient eu le temps d’essayer les différentes clés du trousseau, et celles-ci permettaient l’accès à la porte principale de la caserne, aux égouts de la ville, ainsi qu’à une longue bâtisse aux fenêtres grillagées qui ne pouvait être que la prison.

 

− Vous êtes prêts ?, leur chuchota Imoen.

 

Daren hocha silencieusement de la tête et se dirigea vers son objectif : les canalisations souterraines de Saradush. Aerie et Imoen entamèrent des incantations en même temps, et disparurent dans un éclair de magie bleuté. Daren tira de sa poche la clé noire et salie que lui avait confiée Imoen un peu plus tôt, et déverrouilla l’épaisse grille que Sarevok se chargea de soulever. Il s’engagea ensuite sur l’échelle de métal rouillée et glissante et s’enfonça dans les égouts malodorants, rapidement imité par Sarevok, une torche allumée à la main.

 

Une pensée incongrue traversa l’esprit de Daren à l’instant même où ses bottes touchaient le fond d’eau sale et boueuse qui croupissait au milieu de la canalisation. Avait-il séjourné plus de quelques jours dans une ville sans en avoir exploré la moitié des égouts ? Ceux-ci étaient d’ailleurs particulièrement mal entretenus, une épaisse couche de crasse recouvrant chaque emplacement à torche. Daren balaya sa faible source de lumière devant lui, mais en dehors d’une poignée de rats s’enfuyant à leur vue, rien ne troubla le bruit régulier de leurs pas dans le liquide nauséabond qui s’écoulait lentement autour de leurs chevilles. De temps à autres, quelques cris inhabituels mêlés à des chocs métalliques sourds venaient perturber le calme relatif des lieux, mais tout semblait si étouffé et lointain qu’il était difficile de suivre la moindre piste. Ils avancèrent tous deux ainsi durant plus d’un quart d’heure, tournant aléatoirement dans le dédale des canalisations de Saradush.

 

− Que cherchons-nous ?, se demanda Daren à haute voix. Que pouvons-nous remarquer d’étrange ?

 

Les bruits de pas s’arrêtèrent soudainement derrière lui, et Daren se retourna. Sarevok s’était immobilisé, les sourcils froncés et le regard perdu dans l’obscurité devant eux. Daren ouvrit la bouche, mais s’interrompit aussitôt. Tout à coup, en un éclair, Sarevok s’élança sur lui et lui saisit fermement le bras. Que se passait-il ? Par réflexe, Daren dirigea sa main vers la garde de son arme, mais déjà son frère l’avait elle aussi plaquée contre le mur. N’ayant plus aucune prise, il abandonna sa torche, qui s’éteignit dans l’eau sale en un crépitement humide. L’obscurité envahit totalement les lieux. Daren tenta de se débattre, mais Sarevok resserra sa prise. Comptait-il réellement le trahir ? Maintenant ?

 

Presque instinctivement, Daren libéra son pouvoir, et la brume bleu sombre recouvrit le sol et les murs, lui rendant du même coup sa vision. Il avait déjà battu deux fois son frère par le passé, et ce dernier n’avait là encore aucune chance face à lui. Une pensée lui traversa alors l’esprit. Tout ceci n’avait aucun sens. Si cela avait été son objectif, il avait eu maintes fois l’occasion de le trahir, notamment lors de leur exploration de la ville quelques heures plus tôt. Et maintenant qu’il y pensait, Sarevok n’avait pas tiré son arme.

 

− Silence, murmura Sarevok à son oreille. Pas un geste.

 

La brume s’immobilisa, mais Daren perçut une autre forme de vie, à seulement quelques mètres d’eux, dans un tunnel voisin. Il acquiesça silencieusement à l’avertissement de Sarevok, qui fit un pas un arrière en sortant son épée de son fourreau. Grâce à l’essence de Bhaal, il parvenait à s’orienter dans le noir le plus complet, mais son frère ne pouvait se fier qu’à son ouie. Les pas se rapprochèrent. Des pas courts et rapides. De quel genre de créature pouvait-il s’agir ? À l’intersection un peu plus loin, la forme tourna dans la direction opposée à la leur et continua sa course.

 

− Suis-la, ordonna Sarevok du bout des lèvres.

 

Daren s’exécuta et resta à bonne distance, filant la créature de l’ombre à travers les canalisations inextricables de Saradush. Les martèlements métalliques réguliers reprirent de plus belle. Plus nets à mesure qu’il avançait. Il distingua aussi plus clairement des sons jusque-là indistincts, qui s’avérèrent être des voix. Après un peu plus de dix minutes de course silencieuse dans les eaux noirâtres, la créature ralentit, et une lumière tamisée éclaira faiblement les murs. Il était seul. Sarevok n’avait pu le suivre aussi vite sans un moyen de vision approprié, et lui-même n’avait mené à bien sa filature que grâce à son pouvoir. Les voix s’élevèrent à nouveau. Des voix graves et autoritaires.

 

− Plus vite esclaves ! Nous n’avons pas de temps à perdre avec vos sottises !

 

Un cri rauque retentit, et les martèlements couvrirent tout autre son l’espace de quelques secondes. Que se passait-il ? Il resta quelques minutes à épier chaque bruit, à l’affût de la moindre parole, mais seules les mêmes injonctions revenaient sans cesse, ponctuées de claquements de fouets et de heurts métalliques. À pas lents, Daren parcourut les derniers mètres qui le séparaient des marches en direction de la salle plus vaste où avait disparu la créature.

 

− Plus vite !, répéta la voix. À moins que vous ne souhaitiez en rendre compte à Yaga Shura en personne ?

 

Yaga Shura ? « Le » Yaga Shura, enfant de Bhaal, et assiégeur de Saradush ? Son armée n’était-elle pas constituée de géants ? Si ce qu’il pressentait s’avérait, toute la cité était en danger, ou allait l’être sous peu. De là où il était, il ne pouvait distinguer les activités en contrebas, et il se risqua à pencher la tête afin d’améliorer son champ de vision.

 

− Des nains gris, chuchota une voix juste à côté de lui.

 

Daren se reteint de justesse de pousser un hurlement et se retourna en une fraction de seconde. Son cœur rata un battement, et se mit à tambouriner plus fort que jamais.

 

− Sarevok !, lâcha-t-il dans un murmure. Comment…

− Ne fais pas autant de bruit inutile, lui répondit-il sur le même ton. J’ai reconnu la langue de pierre des duegars. Combien sont-ils ?

 

Des duegars. Les nains maléfiques des profondeurs. Cela n’étonna en rien Daren qu’un être aussi dénué de scrupule que Yaga Shura œuvrât de concert avec cette vermine d’Ombreterre assoiffée de violence et de pouvoir. Il souffla un instant, se remettant de sa surprise, puis jeta un rapide coup d’œil discret dans la salle. Les marches descendaient sur une pièce circulaire où se déversaient plusieurs autres canalisations, et d’où plusieurs grilles cachaient des tunnels à peine plus larges qu’un mètre. De là, différents courants affluaient, évacuant sans doute les eaux usées vers l’extérieur. Au centre de la pièce, comme il l’avait pressenti, d’autres ennemis se trouvaient parmi les nains, acharnés à pilonner le métal et la roche à l’aide de pioches et de marteaux.

 

− Une dizaine de duegars, et deux hommes, dont un en armure, maniant des fouets, expliqua-t-il à Sarevok une fois sa courte observation terminée. On dirait qu’ils creusent quelque chose.

− Tu sais te battre ?, répondit-il.

− Quoi ? Tu veux les affronter ? Maintenant ?

− Tu veux déloger ce Gromnir de son palais, ou pas ?

− Nous devons simplement nous contenter d’explorer les égouts et revenir faire notre rapport avant de continuer.

− Depuis quand te fais-tu dicter ta conduite par plus faible que toi ?

 

Daren serra les poings. Ce n’était ni le moment ni le lieu pour s’expliquer sur le sujet, mais il ne pouvait tolérer de tels propos envers sa sœur.

 

− Serais-tu un lâche, mon frère ?, ajouta Sarevok avant qu’il n’eût le temps de répondre.

 

De nouveaux coups de fouets retentirent dans la pièce en contrebas. Même s’il parvenait à le cacher, il ne pouvait nier que la dernière question de Sarevok l’avait contrarié.

 

− Je ne vois pas l’utilité d’un bain de sang, répondit-il enfin. Et je n’accepte pas non plus que…

− Si nous ne faisons rien, le coupa-t-il, dans quelques heures, les armées du géant envahiront la ville. Il serait dommage que tu rompes ta promesse envers cette Mélissane, tu ne crois pas ?

 

De quoi parlait-il ? Daren resta sans voix. Une injonction de l’un des deux hommes résonna dans les canalisations, cadencée de quelques claquements de fouets. Une voix rauque et gutturale s’éleva en réponse, dans un langage que Daren ne connaissait pas.

 

− Si nous n’intervenons pas sous peu, le plafond va s’effondrer, ajouta Sarevok. Tu veux toujours attendre ?

− Comment le sais-tu ?, répliqua-t-il en serrant les dents.

− Le duegar vient de se plaindre… Mais je peux lui demander de répéter, si tu préfères ?

 

Le combat était donc inévitable. La brume bleue s’échappa à nouveau des murs et recouvrit lentement le sol. Il espérait simplement que leurs adversaires ne le contraindraient pas à user du pouvoir de l’Écorcheur, même partiellement. La cicatrice sur son bras le démangea à cette pensée, mais il la chassa de son esprit en dégainant son arme. Sa perception augmentait de seconde en seconde. Onze duegars, et deux hommes. Il ferma les yeux. Ils ne lui servaient plus, de toute façon. La haine suintait de leur aura aussi abondamment que coule l’eau à une source. La haine, la peur, et la colère. Il les percevait aussi aisément que le moindre de leur mouvement. Sarevok se tenait immobile, guettant un signal de sa part. Contrairement aux sbires de Yaga Shura, il ne percevait aucune émotion s’échappant de son demi-frère. Aucun ressenti, aucune violence, aucune appréhension. Un grand vide. Le néant. Il laissa cependant son observation de côté pour se concentrer sur ses adversaires. D’un geste, il bondit hors de sa cache et dévala les quelques marches qui le séparaient de la salle circulaire en une fraction de seconde. Daren leva son bras bardé de cicatrices qui s’illuminèrent d’un pourpre sombre, et trois nains des profondeurs s’écroulèrent au sol, leurs derniers cris d’agonie se noyant dans les eaux agitées et nauséabondes.

 

− Des intrus ! À l’attaque, esclaves !

 

Armés de pioches et de masses, les huit duegars restants encerclèrent Daren. Le plus grand des deux hommes, en armure et coiffé d’un volumineux casque à pointes, tira de son fourreau une hache gigantesque. L’autre, vêtu d’une longue toge sang et or, forma des signes de ses mains et invoqua un feu orangé qui se mit à tourbillonner autour de lui. Les nains gris, malgré leur robustesse, semblaient affaiblis par le labeur acharné que leur imposaient les deux autres, leurs véritables adversaires. L’homme à la hache devait mesurer presque deux mètres, et maniait son arme avec une terrifiante agilité. Le cercle se resserra autour de lui. S’il se consacrait aux duegars, s’il relâchait son attention une seconde, le mage le foudroierait de ses sortilèges. L’aura flamboyante qui l’entourait se concentra dans ses paumes tournées vers le ciel, illuminant un sourire mauvais sur son visage.

 

− Vous n’auriez jamais du vous aventurer jusqu’ici, déclara le colosse en faisant tournoyer sa hache.

 

Il fit quelques pas en direction de Daren, et le cercle des nains s’écarta aussitôt. Ce n’était pas tant sa taille qui l’inquiétait, mais la multiplicité de ses adversaires. La magie du sorcier crépitait plus fort à chaque seconde, attendant sans doute qu’il fût accaparé par le combat pour le frapper en traître. Les duegars se mirent à scander des paroles saccadées et macabres, refermant le cercle une fois leur maître à l’intérieur. Daren serra la garde de son arme et prit une profonde inspiration. L’homme leva son immense arme au-dessus de lui.

 

− Meurs !

 

Le temps sembla se figer. Daren s’était déjà apprêté à parer l’assaut, mais celui-ci ne vint pas. Un murmure de panique parcourut l’assemblée. Dans un bruit métallique assourdi par les eaux, la lourde hache s’échappa des mains du colosse, et il bascula à la renverse, l’aspergeant d’un liquide nauséabond et créant de larges ondes visqueuses à la surface. Le sorcier un peu plus loin resta immobile, la bouche entrouverte, figée dans une expression de surprise et d’incrédulité.

 

− Pathétique…, murmura une voix familière du haut des marches.

 

Sarevok, impassible, les bras croisés, dominait la scène de son regard menaçant. Un liquide chaud de couleur rouge se répandit dans l’eau, et le courant retourna le corps de l’homme en armure, laissant entrapercevoir une hache de jet plantée dans son cou. Un crépitement menaçant redonna instantanément vie à la scène. Tout à coup, le mage en robe rouge et jaune déploya ses deux mains flamboyantes de magie sur Daren. Une vague de feu ravagea le sol, embrasant les duegars qui ne s’étaient pas encore mis à l’abri. Daren lâcha aussitôt son épée et laissa jaillir à son tour son pouvoir en parant le sortilège de son bras marqué de cicatrices. La chaleur s’intensifia. L’eau autour de lui s’évapora en un nuage de fumée aux relents putrides. Daren ouvrit la paume de sa main à la dernière seconde, et encaissa l’impact de la boule de feu. Sans qu’il ne le désirât vraiment, sa peau avait déjà muté en une carapace écailleuse, celle de l’Écorcheur, et malgré sa transformation, le feu dévorait ardemment sa chair. Pouvait-il perdre ? Face à un simple mage ? Un autre son accentua encore son début de panique : le mage formulait une nouvelle incantation. Sa peau se mit à craquer encore davantage et son bras doubla de volume, les griffes de l’Écorcheur poussant de ses doigts. Il ne pouvait repousser un autre sortilège de sa main gauche, et la seule étape suivante consistait en une mutation complète. Mais elle restait trop incertaine pour n’y avoir recours qu’en tout dernier lieu. À chaque fois, et malgré tous ses efforts, la folie menaçait de le submerger lorsqu’il faisait appel à cet ultime pouvoir. À ses côtés, Sarevok faisait face à la demi-douzaine de duegars encore en vie. Il devait vaincre sans son aide. Il tenait toujours entre ses doigts le sortilège de feu du sorcier qu’une nouvelle vague de chaleur plus intense encore que la première lui brûla le visage. Il fallait tenter quelque chose. Plus le choix. Il avait déjà vaincu plus terrible lors de son entraînement à Suldanessalar. Il concentra la brume sur le sortilège de son ennemi, et la boule orangée devint soudainement noire. Elle brûlait encore, mais d’un feu sombre, sans chaleur. Ses cicatrices se mirent à lui cisailler le bras déjà meurtri par la mutation, et il propulsa le concentré d’énergie maléfique en direction du mage, droit devant lui. Les deux magies s’entrechoquèrent en une déflagration sourde, et une onde de choc déferla dans la galerie souterraine, propulsant violemment Daren contre la paroi rocheuse. En quelques secondes, un silence de mort planait à nouveau dans les égouts de Saradush, un silence opaque, englouti par les ténèbres.

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