Chapitre 2 : Immortel

Il était seul. Ni la créature de lumière, Solaire, ni le diablotin. Ni aucun de ses compagnons. Un peu plus loin, la porte d’ossement dominait toujours les lieux de son aura inquiétante. Il avait donc réussi la première étape. Ne restait plus qu’à sortir là où il fallait. Mais avant toute chose, il devait permettre à ses compagnons de le rejoindre. Comment ? Il n’en avait pas la moindre idée. Il avait deviné intuitivement le chemin à prendre pour se rendre seul ici, mais ses connaissances sur l’Antichambre se limitaient pour le moment à celle-ci.

 

− Solaire ?, tenta-t-il d’une voix peu sûre.

 

Rien. Seul le vent froid et coupant des Enfers lui offrit une réponse. La panique, encore voilée, s’insinuait graduellement dans son esprit.

 

− Aerie ? Imoen ?

 

Sa voix tremblait davantage à chaque tentative, mais seul son propre écho se répercutait contre les parois de la caverne.

 

− Sarevok…?, lança-t-il d’un dernier appel désespéré.

 

Mais rien ne se produisit. Il devait affronter son destin seul. Résigné, Daren se dirigea vers la porte. Il posa sa main sur la brèche osseuse qui séparait les deux battants et laissa son pouvoir fusionner avec celui de ces lieux. La lumière blanche aveuglante s’échappa lentement de l’interstice, baignant l’Antichambre de sa luminosité sans chaleur. Il allait être aspiré dans les méandres du Plan Astral, lorsque qu’il fit soudainement un bond en arrière. Et si… ? Il devait essayer.

 

− Cespenar ?

 

Une explosion de poussière retentit derrière lui, et Daren ne put retenir un cri de surprise. Le nuage de fumée se dissipa, et la créature ailée s’inclina maladroitement.

 

− Cespenar est toujours présent pour servir le maître, Maître.

 

Daren resta un instant bouche bée, encore trop stupéfait pour aligner quelques mots, mais pas assez pour ne pas éclater de rire. Un rire nerveux, de soulagement.

 

− Comment Cespenar peut-il rendre service au maître ?

− Je voudrais que tu fasses venir mes compagnons ici. Peux-tu le faire pour moi ?

 

Le diablotin s’inclina une nouvelle fois, et claqua sèchement les griffes qui lui servaient de doigts. Une nouvelle explosion de fumée jaillit du néant que déjà quelques silhouettes familières s’en détachaient.

 

− Même quand on s’y attend, c’est toujours aussi terrifiant…, haleta Imoen en agitant les mains pour disperser le nuage. Tout le monde est là ?

 

Daren poussa un soupir de soulagement. Imoen, Minsc, Aerie et Sarevok se tenaient tous les quatre devant lui.

 

− Hé !, s’écria Imoen en relevant un bras devant son visage. Qu’est-ce que c’est… que ça ?

 

Daren tourna les yeux et découvrit l’objet de son exclamation. Virevoltant maladroitement, Cespenar s’inclina devant les nouveaux arrivants.

 

− Cespenar, gente Dame. Pour vous servir.

− Waouh !, s’exclama-t-elle, véritablement stupéfaite. Tu as vraiment un serviteur ?

 

Daren bredouilla un semblant de réponse, mais déjà Imoen, Aerie et Minsc s’affairaient avec curiosité autour de la créature ailée.

 

− Que fais-tu ici ?, questionna Aerie.

− Je suis Cespenar, le petit majordome du grand Bhaal, répondit le diablotin d’un ton digne.

− Et tu sais faire quoi ?, intervint Imoen, visiblement très intéressée.

− Je peux exécuter la plupart des volontés du Maître, pour lui faciliter la vie dans son royaume.

− Tu sais faire de la magie ?, renchérit-elle.

− Bien sûr. Ma spécialité est de confectionner et d’assembler les matériaux magiques des différents Plans. Mais je peux aussi…

− Merci Cespenar…, le coupa tout à coup Daren. Mais nous avons besoin de sortir d’ici.

 

Le brouhaha cessa aussitôt et toutes les têtes se tournèrent vers lui. Daren esquissa un léger toussotement, qu’il modela en un « en route » peu convainquant.

 

− Le Maître connaît la sortie, répondit Cespenar d’un ton obséquieux en désignant la porte un peu plus loin.

− Et comment ferais-je pour savoir où aller ? Je ne souhaite pas retourner là d’où je viens. J’ai besoin de quitter la ville de Saradush.

− Si le Maître doit se trouver quelque part, alors la Porte le conduira là où il doit se rendre.

 

Sa réponse plus qu’énigmatique le laissa sans voix, mais Daren n’insista pas davantage. Ils avaient déjà perdu assez de temps, et maintenant que ses compagnons l’avaient rejoint, il ne servait plus à rien de rester ici. D’un pas décidé, il s’avança en direction des colonnes d’ossements.

 

− Allons-y.

 

Aerie lui saisit le poignet à son passage et le tira à elle jusqu’à croiser son regard.

 

− Comment te sens-tu ?

 

Daren ne répondit pas. Pour la simple raison qu’il n’avait pas de réponse à cette question. Une nouvelle plongée vers l’inconnu. Vers toujours plus de violence, toujours plus de sang et de morts. Tout ceci n’aurait-il jamais de fin ? Il concéda finalement un sourire fatigué à l’avarielle et l’embrassa sur le front. Au moins ses compagnons étaient toujours avec lui, et en vie. Le reste n’était que vaines suppositions.

 

− Tu sais au moins où on va ?, s’enquit Imoen en dépliant la carte confiée quelques instants plus tôt par Mélissane. Elle avait parlé d’une clairière dans la forêt… Tu ne veux pas jeter un œil avant ?

− Tu es touchante de naïveté, chère sœur, ironisa Sarevok. La Porte se moque éperdument de ta carte ou de toute autre considération matérielle.

 

Imoen le foudroya du regard. Malgré ses deux têtes de moins que lui, elle demeurait fière et imperturbable, le défiant presque de la frapper. Mais ils n’avaient pas le temps pour de telles querelles.

 

− Je crois que Sarevok a raison, intervint-il à contrecoeur. Je ne peux que l’ouvrir, mais je ne décide pas de la destination.

 

Il sentit le regard de braise d’Imoen lui brûler le visage. Malgré toute la retenue qu’elle s’appliquait à y mettre, elle fulminait de rage, et Daren pouvait percevoir son essence de Bhaal s’échapper de son corps. Aerie fut la première à réagir et apaisa sa fureur naissante d’un geste amical sur son bras. Cet endroit maudit semblait attiser la haine et cultiver la violence. Daren serra les dents et s’excusa silencieusement auprès de sa sœur. Ils devaient quitter ces lieux, au plus vite.

 

Les invitant à le suivre d’un geste de la main, il rejoignit finalement la porte des Enfers et s’appliqua à modeler son pouvoir pour en déclencher l’ouverture. Quelle direction prendre ? Il n’en avait pas la moindre idée. Mais si lui ne le savait pas, son « destin », ou quelque chose d’avoisinant, déciderait à sa place.

 

L’envol était toujours aussi impressionnant. Des milliers d’images, d’eau de prairies et de forêts, défilaient si vite qu’elles ne lui laissaient même pas le temps de respirer. Il se sentait aspiré, propulsé à l’intérieur d’un tube invisible, défiant les lois élémentaires du temps et des distances. Aussi brutalement qu’à leur départ, le décor se figea soudainement et se matérialisa en moins d’une seconde. Une vive lumière fut ce qui parvint en premier à ses yeux. Quelque peu désorienté, Daren porta un bras en visière à son front, découvrant un soleil orangé déclinant sur d’immenses pâturages en contrebas. Quelques bruissements sur l’herbe en arrière lui indiquèrent que ses compagnons l’avaient rejoint.

 

− Hé bien…, s’exclama Imoen en titubant. Très impressionnant…

− Minsc n’a pas eu le temps de voir défiler le paysage.

− Et où sommes-nous ?, reprit-elle d’un air dégagé.

 

Daren ne répondit pas. Lui non plus n’avait pas la moindre idée de l’endroit où il avait transporté ses compagnons. Ils étaient sortis de Saradush, mais c’était pour le moment sa seule certitude.

 

− Je n’en ai pas la moindre idée…, soupira-t-il.

 

Imoen déplia sa carte à nouveau, inspecta les alentours, et s’agenouilla à même le sol. Leur position surélevée leur permettait d’embrasser un large horizon, et déjà Imoen griffonnait quelques marques sur le parchemin.

 

− L’Ouest est par là…, marmonna-t-elle en ajustant son plan. Derrière nous… Oui, ce doit être les Monts de la Marche…

− Il y a de la fumée, là-bas au loin, intervint Aerie en plissant les yeux face au soleil couchant.

− Ce doit être Saradush qu’on aperçoit.

 

Elle resta à murmurer plusieurs minutes pour elle-même, cochant à de multiples reprises quelques repères sur le papier usé. Daren en profita pour admirer le paysage, captivé par ces monts escarpés qui dominaient la région alentour. Tout à coup, brisant le silence, Imoen prit une profonde inspiration et parla enfin à haute voix.

 

− Ce qui signifie que…

 

Elle se redressa et tourna plusieurs fois sur elle-même lentement, les sourcils froncés. Son visage s’éclaira soudainement, et elle déclara d’un ton ravi.

 

− La Forêt de Mir est ce que nous apercevons ici… à quelques heures dans cette direction.

− Quelle heure est-il, d’ailleurs ?, interrogea Aerie en haussant les sourcils. Il faisait nuit à Saradush… Et pourtant, le soleil se couche.

 

Daren réalisa ce paradoxe en même temps qu’elle. Combien de temps s’était-il écoulé depuis leur départ de la salle du trône à Saradush ?

 

− Je crois que n’avons pas seulement traversé quelques plaines…, soupira Imoen. Mais bon, je pense savoir à peu près où nous sommes.

− Bouh fait entière confiance aux talents d’Imoen. Et Minsc fait une confiance aveugle à Bouh.

 

Daren avait beau côtoyer sa sœur depuis toutes ces années, elle parvenait encore à le surprendre. Perdus au milieu des collines Calimshites, Imoen avait en quelques minutes tiré au clair leur position, et agencé un parcours pour se rendre à leur destination. Il la dévisageait, admiratif et silencieux.

 

− Daren ?, s’inquiéta Imoen en croisant son regard. Ça va ?

 

Ne sachant que répondre, il sourit en hochant lentement de la tête.

 

− Un jour…, soupira-t-elle en prenant un air faussement supérieur, tu apprendras pour quelles raisons la gente féminine dirige ce monde…

 

Elle conclut sa phrase d’un clin d’œil complice, et éclata de rire en même temps qu’Aerie devant la mimique déconfite de Daren.

 

− Tu as un certain talent, chère sœur, reconnut Sarevok. Mais je crois que tu ne sais pas de quoi tu parles…

 

Imoen serra les dents, et se contenta finalement d’ignorer sa provocation en soufflant nerveusement par le nez, au grand soulagement de Daren. Sentant poindre une tension bien trop étouffante à son goût, il changea de sujet au plus vite.

 

− Bien, en route. Nous n’avons pas de temps à perdre.

 

Daren sauta sur quelques rochers qui formaient un semblant de piste praticable en direction de l’Est. Les rayons orangés du soleil mourant à l’horizon illuminaient les pics culminant sur l’Orient. Aux pieds de la montagne rougissante s’étendait une immense forêt, s’agrippant à la roche comme la mer recouvre le sable d’une plage, vague après vague. Et perdue au cœur de cette immensité verdoyante, leur destination.

 

− D’après la carte, conclut Imoen, il existe plusieurs pistes qui traversent la forêt. Et si tout va bien, nous devrions pouvoir rejoindre l’une d’elles.

− Est-ce bien prudent de s’engager en pleine forêt de nuit ?, remarqua timidement Aerie.

 

Personne ne releva sa phrase, mais elle n’en restait pas moins pertinente. Daren prit une profonde inspiration et ajusta la sangle de son sac à dos. Il saisit la main de l’avarielle dans la sienne, et lança un dernier regard en arrière en contemplant une ultime fois l’astre descendant qui s’éclipsait derrière un voile rosé de nuages. Ils n’avaient pas le choix. Le destin de Saradush était entre leurs mains, et le temps leur manquait cruellement. Imoen ouvrit la marche, tenant toujours un pan de sa carte dans les mains, et dévala la pente rocailleuse qui s’enfonçait dans les profondeurs de la Forêt de Mir.

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