Les ombres du passé

Le trajet pour rejoindre la forêt se révéla bien plus long qu’il ne l’aurait paru au premier abord. Le crépuscule avait recouvert le ciel d’un voile bleu sombre, et il devenait indispensable d’atteindre l’un des sentiers balisés avant la tombée de la nuit.

 

− Au fait, demanda soudainement Imoen en préparant une torche, tu ne nous as pas dit comment vous vous êtes retrouvés dans le palais avant nous ?

− Et vous ?, rétorqua Daren avec le sourire.

− Houlà…, s’exclama-t-elle en levant les yeux au ciel. C’est une longue histoire… Mais il me semble que j’ai posé la question la première !

 

Ils éclatèrent de rire tous ensembles, ce qui apaisa quelque peu la tension latente qui montait à mesure que la nuit conférait à la forêt un manteau des plus malveillants. Daren relata leur excursion dans les égouts de Saradush, leur combat contre les hommes de Yaga Shura, et enfin la conversation volée entre Gromnir et Mélissane.

 

− Heureusement que vous êtes arrivés à temps !, s’exclama Aerie, admirative.

− Effectivement, renchérit Imoen. Parfaite coordination !

− Rien n’aurait été possible sans l’aide de Sarevok, rectifia Daren en désignant son frère. C’est grâce à lui si nous avons pu pénétrer aussi vite dans le palais.

 

Le visage d’Imoen se figea, et quelques secondes d’un silence pesant coupèrent court à la conversation. Sarevok émit un petit toussotement amusé, très vite suivi d’un long craquement d’articulation de sa sœur.

 

− Nous avons eu de la chance de notre côté, intervint précipitamment Aerie, exagérément enthousiaste.

 

Imoen émit un grognement contrarié, et se résolut finalement à entreprendre son récit.

 

− Quand nous nous sommes séparés, je devais entrer dans la caserne, invisible. Le principal souci était de franchir la porte sans attirer l’attention. Comme convenu, on a essayé le premier plan, et ça a parfaitement fonctionné. Minsc s’est soudainement mis à hurler « au feu » dans la rue, et le résultat ne s’est pas fait attendre : la porte s’est ouverte dans les secondes qui ont suivies, et je me suis faufilée en douceur à l’intérieur. J’ai farfouillé un peu partout, et en dehors des trois types partis voir ce qui se passait au dehors, les autres dormaient. Ils ne m’ont pas entendue et j’ai pu me balader partout. Je suis finalement tombée sur une réserve de clés plutôt anciennes, que j’ai discrètement subtilisées.

 

− Pendant ce temps, continua Aerie, j’ai fait le tour de la prison. Minsc surveillait la rue au cas où une patrouille arrive. Je suis entrée au même moment qu’Imoen, et à l’intérieur, il y avait une poignée de sentinelles qui montaient la garde, et quelques prisonniers. Dans une arrière-salle, une sorte de garde-manger je crois, il y avait une trappe solidement fermée sous une table, avec un cadenas et plusieurs chaînes.

− Ressortir n’a pas été si complexe que ça, reprit Imoen. J’ai simplement entrouvert une fenêtre, et je suis passée par là, tout en douceur. J’ai ensuite traversé la rue, et j’ai fait passer mon trousseau de clé à Aerie par une petite fenêtre à barreaux.

− Ça n’a pas été difficile de trouver quelle clé ouvrait la trappe de l’arrière-salle. Sous la trappe cadenassée, il y avait une grille, verrouillée elle aussi, mais le trousseau contenait la clé correspondante. Je suis retournée en vitesse voir Imoen, et je lui ai donné le signal.

− Le plus difficile a été de faire passer Minsc inaperçu, tu peux te douter. J’étais restée trop longtemps invisible pour nous balader tous les deux sans risque, sans parler qu’il fallait trouver un moyen d’entrer sans attirer l’attention des gardes.

− Quand j’ai vu qu’ils n’allaient pas réussir à trouver quelque chose, enchaîna Aerie, j’ai pensé à une idée toute simple.

− Toute simple ?, s’indigna Imoen. Géniale, oui ! Elle a libéré les prisonniers ! Ça a été la panique là dedans ! Aerie nous a ouvert et à deux, on a rendu Minsc invisible avant de rejoindre la trappe. Le reste, tu t’en doutes : la galerie menait dans un sous-sol du château, et on a débarqué dans un cachot, heureusement vide. On s’est un peu baladé dans le palais, et on a entendu du bruit : des gardes qui escortaient Mélissane vers la sortie. On a pris le chemin d’où ils venaient. Tu connais la suite.

 

Daren les écoutait tout en marchant, hochant lentement la tête de temps à autres, une moue admirative sur le visage. Minsc avait ponctué leurs discours de quelques mimiques guerrières, illustrant à grand renfort de son hamster les péripéties qu’ils avaient endurées.

 

− J’étais sûre que tu trouverais un moyen d’entrer de ton côté, conclut Imoen en donnant une grande claque dans le dos de Daren. Mais je regrette un peu le temps où…

 

Elle s’arrêta soudainement, le visage figé. Minsc s’était soudainement tu, et venait de poser un bras devant eux en s’accroupissant, un doigt sur les lèvres. Tous les cinq s’immobilisèrent en silence. La lisière de la forêt était toute proche, sombre, tortueuse, et terriblement menaçante.

 

− Que se passe-t-il ?, chuchota Daren.

 

Minsc ne répondit pas, mais un mouvement furtif souleva quelques feuillages à l’orée des grands arbres. Était-ce le vent ? Cela aurait pu. Il n’en savait rien, à vrai dire. Mais le regard inquiet et concentré du rôdeur ne laissait planer aucun doute à ce sujet. Quelqu’un, ou quelque chose, approchait. La légère brise s’était soudainement éteinte, laissant derrière elle une atmosphère particulièrement étouffante pour la saison.

 

− Nous devons continuer à avancer, intervint Imoen sur le même ton. Le sentier n’est plus très loin, mais nous devons pénétrer dans la forêt. Les derniers rayons du soleil devraient nous permettre de trouver notre chemin.

 

Daren acquiesça, et passa le premier, aux aguets.

 

− Restons sur nos gardes, murmura-t-il à ses compagnons.

 

Ils pénétrèrent enfin sous les premiers arbres de la Forêt de Mir, faiblement éclairés par leurs maigres torches vacillantes dont les flammes elles-mêmes semblaient intimidées par l’oppressante aura qui régnait ici.

 

De manière presque trop simple, ils rejoignirent en moins d’un quart d’heure les quelques traces boueuses qui prétendaient faire office de piste.

 

− Nous n’avons plus qu’à suivre le sentier, soupira Imoen en repliant la carte. Lorsque nous atteindrons une clairière, il faudra le quitter et traverser, et nous serons presque arrivés. Si toutefois ces indications sont correctes…

 

Quelques hululements identifiables et rassurants leur avaient fait oublier leur première frayeur en s’engouffrant sous les arbres. Ni Daren ni Imoen n’étaient familier de cet environnement. Les seuls bois qu’ils avaient eus l’occasion de traverser se trouvaient loin au nord d’ici, près de la Porte de Baldur, et ils étaient alors accompagnés par une servante de la nature, Jaheira. Ses pensées se tournèrent vers la défunte druide, dont il regrettait particulièrement la présence en cet instant. Ils marchèrent encore près d’une heure, en suivant la route fuyante à la lueur de leurs torches. Chacun de leurs pas les éloignaient de leurs repaires, tandis que la forêt semblait resserrer un étau autour d’eux.

 

− Je ne suis pas très rassurée, chuchota Aerie en serrant la main de Daren. Je ressens… tellement de haine, ici.

− Bouh n’aime pas quand les animaux de la forêt s’arrêtent de parler.

 

Il avait raison. Plus de cris. Plus de froissements d’ailes. Même les sons de leur propre avancée semblaient étouffés par un voile invisible. La faible lumière de leur torche ne leur permettait qu’à peine de distinguer la piste. La nature, ou quelque chose de plus sombre que la nature, se dressait en travers de leur route.

 

− La clairière, ici !, lança Imoen à voix basse.

 

Ils étaient enfin arrivés. Des nuages, bas et épais, dissimulaient toute trace d’étoile dans le ciel. Ils traversèrent non loin de la clairière en forme d’ovale, là où leur suivant les indications d’Imoen. Pourquoi ne parvenait-il toujours pas à se sentir soulagé ? Des milliers d’yeux semblaient les épier, dissimulés sous les feuillages, derrière chaque tronc. La température s’était soudainement abaissée sans raison, et Daren ne put refreiner un frisson. N’était-ce que sa propre imagination ?

 

− Ce froid n’est pas naturel, déclara Sarevok d’une voix posée, le regard fixé sur un objectif invisible.

− Que veux-tu dire ?, répondit Imoen en se retournant vers lui, si brusquement qu’elle en oublia ses chuchotements.

 

Sarevok s’arrêta et prit une profonde inspiration. Il resta ainsi quelques instants, immobile et silencieux, et reprit sa marche à la même allure.

 

− Je ne connais que trop bien cette sensation, conclut-il en fermant les yeux.

 

Daren aussi pressentait cette aura indescriptible et angoissante, diffuse, et pourtant omniprésente. Et inexplicablement familière. Comme si…

 

− Regardez !, s’exclama Imoen.

 

Derrière les arbres, derrière les buissons, une lueur verdâtre fantomatique éclairait une brume naissante. Les arbres n’étaient pas aussi denses que de l’autre côté, mais bien plus effrayants. Par delà la brume, par delà les branchages, les premières colonnes d’un temple baignant dans la lumière. Et au pied des marches qui montaient vers l’édifice, un homme, revêtu d’une longue cape noire, seul.

 

− Ne va pas plus loin, mon enfant. Il me semble que nous ayons à parler.

 

Cette voix. Impossible. Le cœur de Daren manqua un battement, et l’air commença à lui manquer. Il rêvait, ce n’était pas possible autrement. Au prix d’un effort surhumain, il parvint à ouvrir la bouche à et bredouiller quelques mots.

 

− Ce… Ce n’est… pas… Comment…

− Gorion ?

 

Imoen venait d’intervenir à son tour, la gorge nouée. Sa voix tremblait d’émotion, et Daren la sentait au bord des larmes. Comment cela était-il possible ? Il n’en savait rien, mais se trouver à nouveau face à celui qui l’avait élevé, aimé et protégé l’émut à ne plus pouvoir prononcer un simple mot.

 

− En effet, reprit Gorion en dévoilant son éternel bâton de marche sous sa cape. Aurais-tu déjà oublié tout ce que je t’ai appris ? Ce que j’ai fait de toi ? M’as-tu… déjà oublié ?

 

La joie se mua bien vite en une terrible angoisse, qui prit le pas sur tout autre sentiment. Quelques larmes coulèrent sur sa joue. Comment pourrait-il avoir oublié son père et maître ?

 

− Que voulez-vous dire ?, s’écria tout à coup Daren. Je ne vous ai pas oublié, père !

 

Gorion resta impassible, le visage sévère. Daren ne connaissait que trop bien ce regard. Ce regard de pierre, juste mais implacable.

 

− J’ai tenté de te préserver de ton destin, continua Gorion. J’ai essayé de te guider du bon côté de la Balance… Et qu’es-tu devenu ? Tu verses le sang et répand la mort sur ton passage ! Tu m’as déçu, mon enfant !

 

Son ton acide chargé de reproches transperçait le cœur de Daren de part en part. Il se sentait impuissant, anéanti, détruit. Son propre père, qu’il avait toujours aimé et respecté, l’accusait de l’avoir trahi. Tout ceci était insensé. C’était un véritable miracle que son père fût toujours en vie, et il ne demandait qu’à pouvoir exprimer pleinement sa joie. Mais la voix et le regard de Gorion ne laissaient planer le moindre doute.

 

− Cela n’était pas censé se passer comme ça, Daren, continua son père adoptif. Un destin grandiose t’attendait. Et en dépit de tout ce que j’ai fais pour toi… tu m’as assassiné.

 

Sa dernière phrase résonna sans fin dans son esprit, achevant ses dernières forces. Les larmes se mirent à couler sur ses joues. Des larmes de souffrance et de désarroi. Cette nuit d’orage. Cette nuit à jamais gravée dans son esprit qui revenait le hanter lors de ses pires cauchemars. Et s’il avait écouté son ordre…

 

− C’est faux !, s’écria Daren à la limite de l’étranglement. Ce n’est… ce n’est pas vrai. Père… Je ne vous ai pas tué… C’est… C’est…

− Mensonges !, s’indigna Gorion en pointant son bâton vers lui.

 

Une douleur le foudroya. Gorion le tenait en respect de sa magie, et la puissance de son attaque venait de lui faire poser un genou à terre.

 

− Tu refuses de voir la vérité en face !, continua-t-il en haussant le ton. Tu crois que c’est ce… cet « animal », Sarevok, qui est responsable de ma mort ? Je n’en espérais pas mieux de lui. Un esclave… rongé jusqu’à l’os par son ambition.

 

Son regard se tourna vers son frère de sang.

 

− Et pourtant…, siffla-t-il en peinant à contenir son mépris. Tu l’as ressuscité, et tu le salues à présent comme un camarade !

− Prends garde vieillard…, tonna Sarevok en retour. Tu t’es déjà dressé en travers de ma route une fois. Ne me tente pas à nouveau…

 

Daren déglutit. Malgré son ton arrogant, on sentait poindre la crainte dans ses mots, et même s’il ne le reconnaîtrait sans doute jamais, Sarevok était aussi impressionné que lui et Imoen. Gorion ne releva cependant pas sa phrase, et continua à l’attention de Daren.

 

− Je t’ai caché de ceux qui te pourchassaient. Je t’ai élevé comme mon propre enfant, et t’ai permis de devenir ce que tu es. Je suis mort pour toi ! Et tu as manqué à tes engagements envers moi. Envers tout ce que j’espérais ! C’est de cette manière que tu m’as assassiné !

 

Et s’il disait vrai ? Et si Gorion avait lu dans son cœur, et compris cette dualité qui le rongeait à chaque instant ? Et si, à perpétuellement lutter contre l’essence du Meurtre, celle-ci avait obscurci son esprit ?

 

− Gorion…, intervint Imoen. Pourquoi ? Nous sommes tellement heureux de te revoir, nous avons cru au pire ! Nous souhaitons juste…

− Ah…Imoen…, soupira Gorion, un sourire nostalgique sur les lèvres. Mon deuxième espoir…

 

Il se retourna brusquement vers Daren en pointant vers lui un doigt accusateur.

 

− Mais tu l’as pervertie, elle aussi ! Transformée en conspiratrice de ton propre échec ! Tout son potentiel… gâché ! Tu me dégoûtes ! Vous me dégoûtez tous les deux !

− Non !, s’écria Imoen. Gorion, non ! Tu… tu ne peux pas dire une chose pareille ! Je… Je t’en prie !

 

Elle avait fini dans un sanglot elle aussi, mais Gorion ignora sa supplique et reprit, toujours plus dur, toujours plus amer.

 

− Qu’as-tu donc fait ? Où es-tu allé ? Trop de corps gisent dans ton sillage. Trop de souffrance, de destruction… dont tu es responsable ! Pourquoi ? Pourquoi ?

− Je… Je ne tue pas pour le plaisir !, se justifia Daren. Je ne défends que mes compagnons et ceux qui me sont chers…

 

De nombreux cadavres se révélèrent dans le brouillard. Les cadavres de dizaines d’hommes et de femmes, gisant dans leur propre sang. Avait-il réellement tué toutes ces personnes ? Il ne s’en souvenait pas. Oui… Il avait déjà tué. Et peut-être y avait-il plaisir ? L’essence de Bhaal se mit à gronder en lui à cette simple évocation.

 

− Ce… c’était un accident…, bredouilla-t-il. Ce n’était pas moi !

− Alors, tu ne sais rien !, le coupa Gorion. Tu n’as rien appris ! Rien ! Tu n’es que l’esclave de ton propre sang souillé ! Tu tueras tout ceux que tu aimes, et tu mourras comme tu l’auras choisis : comme un monstre !

 

L’air était devenu glacial. Une bise, coupante et brûlante. Et irrespirable.

 

− Jamais je ne permettrai !, s’écria son père adoptif en désignant à nouveau Daren de son arme.

 

Une nouvelle douleur lui arracha un cri. La toute-puissante colère de son père brisait ses barrières aussi aisément qu’une torche brûlait une toile.

 

− Combien d’autres devront souffrir avant que tu ne comprennes ? Combien d’autres mourront par ta faute ? Et combien de tes anciens compagnons ont déjà péri à cause de toi ?

 

Il était inutile de répondre. Les larmes coulaient sur ses joues sans qu’il ne pût les retenir. Mais il avait raison. Khalid. Jaheira. Yoshimo. Et tous ceux qui avaient eu l’infortune de croiser sa route, quelques jours ou quelques semaines, et à jamais tourmentés. Par sa faute.

 

− Et… que dire du chagrin inévitable que tu dois causer à l’élue de ton cœur ? Celle que tu nommes… Aerie ?

 

Il avait terminé sa phrase en détachant chaque syllabe. Le visage de Gorion demeurait impassible. Ne trahissant pas la moindre émotion, à l’exception peut-être d’une colère contenue.

 

− Que… Que voulez-vous dire ?, bredouilla l’avarielle.

 

Son cœur se remit soudainement en marche. La voix de son aimée le tirait de son cauchemar.

 

− Daren ne m’a jamais apporté que de grandes joies, continua-t-elle. J’étais perdue et isolée, et il m’a…

− Tu ne sais plus de quoi tu parles, jeune avarielle, la coupa-t-il. Tu es liée à lui, et tu as tué, tout comme lui.

 

Gorion leva un bras au niveau de son épaule et balaya les airs. Une onde se propagea dans la brume, dévoilant une mince silhouette féminine sur les marches derrière lui.

 

− Vois… Vois par toi-même.

 

La silhouette fit quelques pas en avant et sortit enfin du brouillard. C’était une femme, aux traits fins et à la longue chevelure d’or, dont le visage portait les cicatrices d’une vie chargée de malheurs.

 

− Aerie ?, s’étonna-t-elle d’une petite voix aigue. Oh, Aerie, c’est bien toi ?

− M-Maman ? Oh, maman… Mais… comment…

 

La voix d’Aerie se serra tout à coup.

 

− Maman, où sont… tes ailes ?

− Ma chère Aerie…, répondit sa mère en secouant lentement la tête. Croyais-tu réellement que je ne te chercherais pas ? Que je ne chercherais pas ma propre enfant ?

− Toi… ? Mais que… Je ne savais pas, maman, je…

− Bien sûr que je t’ai cherchée, reprit-elle. Partout, et pendant des mois. Mais en vain…

 

Elle s’arrêta un instant, perdue dans de douloureux souvenirs. Daren pouvait entendre la respiration saccadée de l’avarielle derrière lui, mais ses yeux ne parvenaient pas à quitter le terrible spectacle qui se jouait devant eux.

 

− À la fin, des sorciers humains m’ont capturée, et ont pris mes ailes… Et j’ai été assassinée.

− Non…, sanglota Aerie. Non ! Maman, ne dis pas ça ! C’est impossible ! Les mages n’ont pas pu te tuer ! Tu ne…

− Ils ont pris mes ailes pour créer leur infâme poudre magique, insista-t-elle. Mais c’est toi qui m’as assassinée. Toi, dans ta sottise pour sauver la créature humaine. Tu as enfoncé un couteau dans mon cœur, Aerie. Tu as tué ta propre mère !

− Non… Non ! NOOOON ! Non… je t’en supplie, non…

 

Elle saisit le bras de Daren à pleine main, le forçant à croiser son regard. Ses grands yeux bleus désespérés appelait à l’aide.. Mais il demeurait impuissant. Anéanti.

 

− Tu dois empêcher ça, Daren !, s’écria-t-elle Ce n’est pas possible… Ce n’est pas possible !

− Arrête, Gorion !, hurla-t-il soudainement.

 

Le silence revint tout à coup, à peine troublé par les sanglots d’Aerie. Une fureur familière venait de refaire surface en lui, balayant une partie de ses tourments. Dans sa colère, il venait de tutoyer Gorion. Son père le fixait, menaçant, tandis que le brouillard glacial s’épaississait encore davantage. La mère d’Aerie se perdit dans la brume, et s’évanouit aussi soudainement qu’elle était venue à eux.

 

− Ne lui fais pas ça !, tonna-t-il à l’encontre de son maître. Elle n’est pas responsable de ce qui t’es arrivé !

 

Que lui arrivait-il ? Une partie de son âme lui hurlait de ne pas répondre de manière aussi insolente à son père bien-aimé, dont le jugement avait toujours été juste et bon. Qui était-il pour douter de sa parole ? De son expérience et de sa droiture ?

 

− Je ne permettrais pas que la prophétie se réalise à cause de toi !, s’écria Gorion. Je ne le permettrais jamais ! Si tu souhaites aller plus loin… Alors, tu devras mourir. Par ma main !

− Je ne veux pas me battre contre vous, père !, s’écria Daren en reculant d’un pas, horrifié.

 

Les marques sur son bras s’agitaient de manière inexpliquée. L’essence du Meurtre grondait, de plus en plus fort, à chaque réplique. Il pouvait la sentir l’envahir, lentement, inexorablement. Ne pouvait-il que devenir le monstre qu’il était destiné à être ?

 

− La prophétie ne se réalisera pas !, tonna Gorion en levant à nouveau son arme.

 

Sa chair le brûla de l’intérieur, et la douleur fut telle qu’il ne put en crier. Plusieurs chocs mous en arrière lui indiquèrent que ses compagnons venaient de perdre connaissance. L’étau se resserrait. Son cœur palpitait au rythme de sa douleur. À mesure que les secondes s’écoulaient, cet homme devant lui perdait son identité. Ce n’était qu’un simple ennemi de plus à abattre. Un simple obstacle qu’il devait éliminer pour accomplir son destin.

 

− Soumets-toi, et renonce à la vie ! Il n’y a pas d’autres alternatives !

 

Quelle était cette sensation ? Le bruissement dans les arbres. À nouveau. Il pouvait le sentir… de l’intérieur. Un autre être, s’insinuant dans son esprit, malmenait son âme et torturait ses souvenirs les plus chers. Cet homme à la cape noire. C’était lui, il en était sûr. Une brume bleue familière recouvrit le brouillard ambiant. Tout était clair à présent.

 

− Non !, rugit Daren en déployant son pouvoir.  Ce n’est pas vrai ! Tu es dans ma tête, je peux te sentir ! Tu mens ! Cela n’est pas vrai ! C’est un mensonge ! Tu n’es pas Gorion !

− Aaahhh…, siffla la créature devant lui dont les traits commençaient à perdre toute forme humaine. Ton pouvoir est trop grand ! Tu es un délice d’enfant divin ! Je vais me délecter de ton âme !

 

La cape noire se mit soudainement à flotter dans les airs. De l’homme qui prétendait être son père, il ne restait qu’un patin squelettique monstrueux flottant dans les airs, les orbites vides, qui s’élança vers eux en poussant un cri strident.

 

Meurs !

 

Mais il n’avait plus peur à présent. Le combat était imminent, et il avait retrouvé le plein usage de son pouvoir. Daren déploya son énergie d’une paume de sa main et heurta le spectre de plein fouet, coupant ainsi court à son élan.

 

− Attention !, s’écria Imoen derrière lui.

 

Ses compagnons avaient repris connaissance, mais tout autour d’eux, des dizaines d’humanoïdes, boitant et râlant, surgissaient du brouillard. Des créatures sans âme et sans vie. Des zombies. Le cri de guerre de Minsc le sortit de sa torpeur, et Daren s’élança en avant, sa colère et sa rage concentrées dans son bras droit en une attaque destructrice.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s