Les Monts de la Marche

La nuit se déroula au calme, sans davantage d’inquiétude que quelques hululements indistincts d’animaux de la forêt. Imoen avait retrouvé sa sérénité habituelle, et même si Daren décela un soupçon d’angoisse dans son regard au petit matin, leur conversation  de la veille semblait avoir porté ses fruits. Leur avancée se trouva ralentie par un dénivelé de plus en plus prononcé. Au pic du soleil, ils pouvaient apercevoir le flanc rougeoyant des Monts de la Marche par delà les branchages de plus en plus clairsemés. La piste qu’ils suivaient s’arrêtait bientôt, et il était temps de planifier une stratégie d’approche plus concrète du repaire de Yaga Shura.

 

− Nous approchons…, déclara Imoen en fronçant les sourcils. D’après les indications de Mélissane, le domaine de Yaga Shura se trouve au pied du pic qui dépasse, là, tout près d’un ancien cratère volcanique.

− C’est loin ?, interrogea Daren qui soufflait quelque peu de leur montée de plus en plus abrupte.

− Loin…, répéta-t-elle avec une moue contrariée, ce n’est pas vraiment le mot. Disons plutôt que ça va être long. À vol d’oiseau, on y serait dans l’après-midi. Mais là… Je peux pas vraiment dire… Ça risque d’être plus long que prévu.

− Nous n’avons pas le choix de toute façon. Et c’est la dernière piste qu’il nous reste…

− D’après Mélissane, Yaga Shura ne se trouverait pas ici, et les patrouilles de géants devraient être plus clairsemées qu’à l’habitude. Je vous rappelle que notre objectif est de trouver une faille dans son invulnérabilité, pas de prendre sa forteresse d’assaut.

− Il y a toujours cette histoire de « cœurs »…, rappela Aerie. Vous pensez que cette femme disait la vérité ?

− Qu’elle dise la vérité ou qu’elle pense la dire…, intervint Daren, cela revient au même. Nous n’avons que peu d’autres choix en dehors de celui d’entrer dans le repaire, et de le fouiller de fond en comble. Même si je doute fort que nous trouvions ces « cœurs » dont elle parle.

− Oh !, s’exclama Aerie alors qu’ils franchissaient la lisière de la forêt. Cette roche…

− … est rouge, compléta Imoen. Ces terres sont gorgées de fer. Mais cherchez plutôt une piste de couleur noire. Elle nous mènera au volcan, et notre destination en est toute proche. Minsc ! Ouvre l’œil, et part en reconnaissance devant.

− Minsc et Bouh sont prêts !, s’exécuta le rôdeur.

 

Daren porta à nouveau son sac à dos à son épaule et croisa le regard de Sarevok. Toujours silencieux, comme à son habitude, il décela cependant une certaine gêne dans ses yeux, que ce dernier chassa bien vite en forçant l’allure.

 

La marche en montagne s’avéra bien plus éprouvante que celle en forêt. Même en suivant les larges pistes difficilement dissimulables des géants, la roche souvent escarpée constituait un sérieux obstacle pour tout être mesurant sous les trois mètres de hauteur. Le pic qui leur servait de boussole semblait toujours aussi éloigné, et paraissait s’enfoncer un peu plus loin vers l’horizon à mesure qu’ils escaladaient les sentiers sinueux conduisant au cœur des Monts de la Marche. Le soir tombait, dévoilant avec lui un ciel sombre scintillant d’étoiles naissantes. Le soleil disparaissant derrière les monts imposants, il ne restait des cimes escarpées que quelques lignes fines séparant l’insolite masse obscure de la montagne de la voûte céleste, bleue sombre tirant sur l’orangé.

 

− On monte… le campement… ici ?, haleta Aerie en s’affalant sur la première roche surélevée à sa portée. Je n’ai… pas l’habitude… de marcher aussi longtemps…

 

Son visage rougeoyant était couvert de sueur. Daren l’avait plusieurs fois épaulée lors de leur ascension, mais sa faible constitution d’avarielle lui rendait la montée éprouvante. Malgré le regard sarcastique de Sarevok qui ne témoignait d’aucune fatigue, ils posèrent leurs sacs à terre, à l’abri de quelques rochers. Tout à coup, alors que les dernières lueurs du soleil s’éclipsaient à l’occident, la terre se mit à trembler. D’abord imperceptiblement, puis de plus en plus fort. Plusieurs martèlements réguliers effritèrent la roche autour d’eux, tandis que leurs sacs glissaient lentement au rythme des secousses. Tous les cinq se levèrent en même temps et se dévisagèrent, interdits.

 

− Que se passe-t-il ?, chuchota Daren, le cœur battant à tout rompre.

− Et si c’était… le volcan ?, répondit Imoen d’une voix blanche. Il fait si sombre…

 

Le volcan. Ils n’avaient pas pensé à ce « détail ». S’il était toujours en activité, cela compliquerait certainement leur avancée. Les géants du feu supportaient sans doute la proximité de la lave, mais eux-mêmes périraient si une éruption éclatait.

 

− Bouh sent une présence…, intervint Minsc en posant son oreille contre un roc.

 

Une présence ? La coulée de lave les avait-elle déjà rattrapés ? Les grondements réguliers se rapprochaient à chaque seconde.

 

− Par… Baervan…

 

Aerie porta un bras devant son visage, horrifiée. Elle désigna l’horizon de son autre main, ne parvenant pas à articuler plus que quelques mots.

 

− Ce n’est pas… le volcan…

 

Ce n’était effectivement pas le volcan. Ils le voyaient tous à présent. Et c’était peut-être même encore pire. Daren serra son poing, le cœur tambourinant contre sa poitrine. Ce n’était pas un tremblement de terre. Ce n’était pas non plus de la lave. C’étaient des pas. Les pas d’un géant : un colosse aux cheveux de feu de plus de quatre mètres, qui se dirigeait droit sur eux.

 

La terreur le paralysa. Par chance, ils n’avaient pas encore allumé de feu, et seul un mince quartier de lune pouvait trahir leur position. Allaient-ils devoir combattre ? Leur ennemi pouvait les balayer d’un simple revers de son gourdin titanesque. Et même en espérant qu’il fût seul, il semblait imbattable. Minsc et Sarevok se tenait prêts à passer à l’attaque au moindre signal, mais à mesure que le géant se rapprochait d’eux, un sombre pressentiment rongea ses certitudes, qui fondaient comme neige au soleil. Ils ne pouvaient espérer vaincre.

 

− À couvert !, chuchota-t-il soudainement.

 

Ce n’étaient pas les énormes rochers plus difformes les uns que les autres qui manquaient pour se dissimuler efficacement, et ses compagnons s’exécutèrent sans attendre. Ils n’avaient plus qu’à prier d’avoir été suffisamment véloces pour ne pas avoir éveillé les soupçons du géant. Quelques secondes s’écoulèrent, parmi les plus longues de toute sa vie, puis les martèlements se firent moins marqués. Sans même y réfléchir, il avait retenu sa respiration, et ce furent les battements de plus en plus désespérés de son cœur qui le rappelèrent à l’ordre. Aucun d’eux n’avait encore esquissé le moindre mouvement, et ce ne fut qu’une fois le calme totalement revenu que Daren se risqua à une expiration bruyante et soulagée.

 

− Par tous les dieux…, souffla Imoen, la bouche légèrement entrouverte. Nous allons devoir affronter… ça ?

− Pas « ça », comme tu le penses, petite sœur, renchérit Sarevok. Des dizaines de « ça », dirigées par leur chef, descendant comme Daren et toi du Seigneur du Meurtre.

 

Il semblait au moins autant en admiration devant son frère de sang qu’il craignait pour leur survie. Yaga Shura ne pouvait être qu’un adversaire redoutable. Peut-être même le plus dangereux qu’ils n’eussent jamais eu à affronter. Ils pouvaient toujours fuir, et ce n’était pas l’envie qui lui manquait, mais ce monstre n’aurait de cesse de le traquer tant que l’un d’eux serait encore en vie. Il était encore possible de détenir l’avantage, de prendre l’initiative de cette rencontre. Et peut-être de vaincre. La désagréable sensation d’un « destin » incontournable inscrit sur sa route le fit grimacer un instant, mais il fallait se rendre à l’évidence : tôt ou tard, il combattrait ce Yaga Shura. Une interrogation à peine formulée sur l’issue de cet éventuel combat effleura son esprit, mais fut providentiellement détournée par l’intervention d’Imoen.

 

− Je pense que nous devrions tout de même nous reposer quelques heures, proposa-t-elle d’un air grave. Le sentier est éprouvant jusqu’au repaire de Yaga Shura, et nous aurons besoin de toutes nos forces si nous devons livrer bataille. De plus, il fait nuit maintenant, et avancer avec des torches nous rendrait bien trop voyants. Je propose que nous nous installions ici.

 

Les quatre autres acquiescèrent mollement avant de déballer le contenu de leur sac à dos restés à terre. Les arguments d’Imoen n’étaient pas discutables et en quelques minutes, chacun rejoignit une couche de fortune inconfortable avant de s’assoupir, terrassé par la fatigue.

 

Quelques heures plus tard, une poigne solide saisit Daren à l’épaule et le tira de son sommeil. L’aube pointait à l’extrême horizon d’une délicate couleur rose pâle, mais cela suffisait pour s’orienter sans recourir à une lumière artificielle. Sarevok s’était levé le premier, et tous deux réveillèrent ensuite leurs compagnons sans un bruit. Ils possédaient au moins un avantage sur ces géants : la discrétion. Avec un peu de chance, et sans doute un peu de magie, il leur serait peut-être possible d’atteindre, voire de fouiller le temple de Yaga Shura sans avoir à livrer bataille.

 

Tous les cinq reprirent leur ascension en silence, en suivant la piste indiquée la veille par Imoen. Ils étaient partis depuis près d’une heure lorsque, au loin, on distinguait les premières lueurs de ce qui pourrait être leur objectif : une sorte de caverne, au pied d’un massif de couleur ébène dont s’échappait une lumière rougeâtre dansante.

 

− C’est ici, déclara soudainement Imoen à mi-voix. Le volcan, et sur la droite, le repaire de Yaga Shura.

 

Ils effectuèrent une courte pause, ménageant leurs forces tout en repérant les lieux.

 

− Ce n’était pas si difficile que ça à trouver, s’étonna Aerie, un sourire forcé sur son visage essoufflé.

− Je ne crois pas que Yaga Shura se cache, elfe, lui répondit Sarevok d’une voix tranchante. Qui serait assez fou pour oser défier le temple d’un demi-dieu, ici même, sur ses terres ?

 

Aerie dévisagea Sarevok quelques instants, interloquée.

 

− Minsc et Bouh botterons les fesses de ce vilain, et lui feront payer les crimes qu’il a commis !

− Nous avons donné notre parole, Sarevok, rappela Daren. Saradush est menacée, et si nous ne faisons rien, ses habitants se feront massacrer.

 

Son frère tourna son regard vers lui et haussa les sourcils en levant les yeux au ciel.

 

− Et lorsqu’il aura eu ce qu’il veut, ajouta Daren, Yaga Shura se mettra à nos trousses.

− Je me rends au second argument, concéda Sarevok.

− Et tu ferais bien de t’en souvenir…, siffla Imoen, les dents serrées.

− Continuons, lança Daren d’un ton sec en haussant soudainement le ton. Nous ne sommes pas encore arrivés.

 

Personne ne répondit, et chacun reprit sa marche. La lumière du soleil se faisait plus intense à chaque minute, et même si elle rendait leur avancée plus aisée, elle balayait aussi les ombres qui leur servaient de couverture. À mesure qu’ils s’approchaient, une peur silencieuse s’insinuait dans le groupe. Même s’il avait sans doute raison, les paroles de Sarevok avaient semé le doute dans leurs esprits. Que se préparaient-ils à faire ? Leurs chances de vaincre un seul de ces géants de feu étaient minces. Mais affronter Yaga Shura en personne tenait en vérité d’une mission suicide. Même si par miracle la sorcière de la forêt parvenait à contourner son invulnérabilité, il n’en restait pas moins un enfant de Bhaal des plus redoutables. Daren possédait des pouvoirs, lui aussi. Il ne pouvait pas le nier. Peut-être parviendrait-il même à vaincre le géant. Mais à quel prix…? La simple idée de perdre un nouvel être cher lui serrait le cœur si fort qu’il en avait du mal à respirer. Il ne pouvait se résoudre à conduire l’un de ses compagnons vers une mort certaine. Et si… Aerie… Non, il devait à tout prix la protéger. Les protéger, tous. Ses loyaux compagnons s’étaient battus pour lui, avaient soufferts à sa place. Et certains en étaient même morts. Daren s’approcha de l’avarielle et lui saisit la main, l’aidant à escalader ces sentiers trop abrupts pour elle. Il ne devait pas lui dévoiler son inquiétude, dont seul son frère semblait avoir saisi la teneur sans qu’il ne puisse véritablement se l’expliquer. Un nouveau grondement sourd le tira de ses sombres réflexions. Il faisait jour à présent. Et les premières colonnes du temple de l’enfant de Bhaal se dressaient fièrement au pied du volcan rouge et noir.

 

− Il n’y a personne ?, s’étonna Daren en parcourant les environs du regard.

 

Les géants ne pouvaient cacher leur présence. Et aucun d’eux ne rôdait aux alentours.

 

− Minsc a repéré des traces de patrouilles récentes, expliqua le rôdeur en désignant quelques rochers brisés en contrebas. Mais le bruit que nous venons d’entendre provient de l’intérieur.

− Je pense que nous devrions réfléchir à une stratégie avant de nous élancer droit dans la gueule du loup, déclara Imoen.

 

Les quatre autres s’arrêtèrent, et tous les regards se tournèrent vers elle. Malgré la fatigue évidente qui se lisait sur son visage, Daren aurait reconnu ce sourire malicieux et espiègle entre mille.

 

− Et que proposes-tu, chère sœur ?, l’interrogea Sarevok d’un ton sarcastique.

 

Elle le toisa du regard, mais à la grande surprise de Daren, conserva son sourire.

 

− Je crois que j’ai une idée…

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