Remords et regrets

Daren s’assit à même le sol, essoufflé, et se vida aussi vite que possible de l’essence de Bhaal. Ses membres le faisaient souffrir à chaque transformation, mais plus encore lorsqu’il n’éprouvait pas simultanément l’excitation du combat. Un bruit de chair molle résonna sous les branchages opaques. Sarevok venait de repousser le corps sans vie de Nyalee d’un coup de pied, qui tomba face contre le sol dans une mare sombre et visqueuse. Il balaya les airs de son épée d’un geste vif, ne laissant ainsi que quelques traces rougeâtres sur la lame.

 

− Tout le monde va bien ?, s’enquit Daren d’une petite voix après s’être assuré du regard que chacun de ses compagnons était bien en vie.

 

Imoen, Aerie et Minsc répondirent brièvement d’un signe de tête.

 

− La sorcière nous a trahis !, s’exclama le rôdeur en brisant d’un geste nerveux les restes de racines qui les avaient attaqués.

− Je ne suis pas sûre…, répondit Imoen, pensive. Peut-être que… Oh, Aerie ? Tu vas bien ?

 

Daren se tourna aussitôt en direction de l’avarielle. Une longue coupure de sa hanche droite jusqu’au genou venait de tacher ses vêtements.

 

− Je… Je…, bredouilla-t-elle. Ce n’est rien. J’ai été légèrement blessée, mais rien de grave.

 

Daren lui saisit la main en inspectant sa griffure.

 

− Tu es sûre que ça va aller ?, insista Imoen en fronçant les sourcils.

− Ne t’inquiète pas, je vais arranger ça en un instant, renchérit-elle d’une voix exagérément nonchalante.

 

Une moue dubitative sur le visage, Imoen haussa les épaules, et rassembla leurs affaires éparpillées pendant l’affrontement. Aerie s’empressa de soigner sa plaie de sa magie, mais Daren ne quittait pas des yeux cette cicatrice sur le corps de son aimée. Aucune branche, aucune liane quelle qu’elle fût ne pouvait lacérer de cette manière. Une larme se dessina au coin de ses yeux. Il n’y avait pas de doute possible. Imoen avait raison : tôt au tard, il commettrait l’irréparable. Il était en proie à un changement bien plus profond que cette simple transformation en réalité. Ces instants de lucidités, où tout son être rejetait son ascendance, se faisaient de plus en plus rares. Il perdait jour après jour ce qui lui restait d’humanité, au profit d’un pouvoir toujours plus grand.

 

− Ce n’est pas de ta faute, le rassura Aerie en essuyant ses larmes. Tu m’as sauvée, une fois de plus.

 

Il plongea ses yeux dans les siens. Aerie passa une main derrière sa nuque et l’embrassa tendrement.

 

− Hé ! Les tourtereaux ?, les interpella Imoen en riant. On lève le camp !

 

À peine Daren avait-il lâché la main de l’avarielle qu’elle poussa un gémissement de douleur et porta sa main sur son ventre.

 

− Aerie ? Ça va ? Aerie !

 

Elle ferma les yeux, le visage crispé, et se rassit sur le bloc de marbre le plus proche.

 

− J’ai… mal… au cœur…

 

Imoen et Minsc se précipitèrent autour d’elle, mais la douleur sembla s’estomper aussi soudainement qu’elle était apparue.

 

− Ça va aller, ce n’est rien…, les rassura-t-elle, encore essoufflée. Juste un peu de fatigue je pense. Je vais bien.

 

Elle se releva et fit quelques pas en direction des marches. Daren la dévisagea, interdit, le cœur tambourinant contre sa poitrine. La blessure qu’il lui avait infligée était-elle plus profonde que ce qu’elle voulait bien l’avouer ? Un terrible sentiment de culpabilité l’envahit soudainement, et il porta son sac sur ses épaules sans un mot, le regard perdu dans le vague.

 

Ils dressèrent le campement au même endroit qu’à leur précédent passage. Le malaise soudain d’Aerie les avait tous quelque peu alarmés, et ils repoussèrent leur marche nocturne au lendemain matin. Tous les cinq étaient assis en cercle autour d’un maigre feu, et se partageaient leurs provisions de viande et de fruits.

 

− Je ne comprends toujours pas pourquoi la sorcière nous a soudainement attaqués, s’interrogea Daren. Elle nous a mis sur la piste des cœurs après nous avoir avoué vouloir la mort de son fils, et une fois son travail accompli, elle nous attaque…

− Minsc partage ton incompréhension, Daren. Une telle infamie mérite effectivement la mort, mais Bouh souhaiterait tout de même comprendre.

− Je crois que ce n’est pas aussi simple que ça, répondit Aerie.

− Que veux-tu dire ?, intervint Imoen.

− Vous avez remarqué la tristesse sur son visage lorsqu’elle a effectué le rituel ? Il m’a semblé ne plus avoir à faire à la même personne.

− Oui, c’est vrai, acquiesça Imoen. Je l’ai remarqué, aussi.

− Et qu’est-ce que ça explique ?, insista Daren.

− Je crois que cette magie consistant à retirer son cœur n’est pas sans conséquence. Il serait tout à fait possible que l’on perde avec elle tout sentiment humain, tout ce qui fait de nous des êtres sensibles.

− Et tu penses que lorsqu’elle a retrouvé son cœur, Nyalee a pris conscience de ce qu’elle faisait ?, proposa Imoen. Oui, ça se tient. Ça expliquerait pas mal de choses, en effet.

− En tout cas, conclut Daren, le secret de Yaga Shura est percé, et nous avons à présent l’avantage.

− Je doute cependant qu’il soit aisé de le vaincre, intervint Sarevok. Yaga Shura reste un géant de feu, doublé d’un enfant de Bhaal des plus redoutés. Et il se trouve actuellement au siège de Saradush, entouré de toute son armée.

 

Il avait raison. Même ainsi affaibli, il leur était impossible d’attaquer Yaga Shura de front. Du moins sans y laisser leur propre vie. Combien de temps leur restait-il ? Saradush était-elle déjà tombée aux mains de l’ennemi ? À présent que cette première étape franchie, nombre de questions plus que concrètes qu’il avait jusque là ignorées l’assaillirent soudainement. Ce combat allait sans doute être le plus dangereux qu’il n’eût jamais mené de sa vie, et s’il n’y prenait pas garde, il pourrait aussi bien être le dernier. Une vague solution désespérée s’échafaudait dans son esprit embrumé, où il se rendrait seul défier son frère de sang, se sacrifiant ainsi pour sauver la vie de ses compagnons.

 

− J’ai peut-être une idée…, murmura Imoen, son index tendu devant ses lèvres caressant le bout de son nez. Et si nous lui tendions un piège ?

− Un piège ?, répéta Daren, hébété.

− Oui, un piège, qui l’éloignerait de ses troupes. Je ne sais pas… cela pourrait être… un message, par exemple ?

− L’un de vous sait écrire le géant du feu ?, ironisa Daren.

− Ne sois pas stupide, le rabroua-t-elle. Les hommes de Yaga Shura ne sont pas tous des géants. Vous m’avez dit que vous aviez rencontrés des duegars sous la ville, et deux humains. Ces gros balourds de géants ne sont bons qu’à cogner, mais il doit aussi avoir des lieutenants plus rusés dans son armée.

 

Il restait plusieurs zones d’ombre, mais ils tenaient une piste. Ils étaient tous suffisamment expérimentés pour mener à bien une mission d’infiltration, et détenaient l’avantage de la surprise. Une fois Yaga Shura séparé de ses soldats, le combat serait plus équitable, et la victoire envisageable. L’heure qui suivit fut particulièrement animée, et dessina lentement les contours d’une stratégie de plus en plus précise. Une fois leur ébauche de plan approuvée, chacun regagna sa tente, à l’exception de Sarevok qui avait pris le premier tour de garde. La nuit était plutôt calme, et seuls les hululements de quelques oiseaux nocturnes venaient perturber les crépitements de leur foyer. Daren était resté assis près du feu tandis que ses compagnons partaient rejoindre leur couche. La chaleur des flammes vacillantes lui brûlait quelque peu le visage, mais la sensation n’était pas si désagréable qu’il aurait pu le penser.

 

− Sarevok…

 

Son frère ne répondit pas, et n’esquissa pas non plus le moindre mouvement. Daren attendit quelques instants et poursuivit.

 

− Je voulais te remercier, pour tout à l’heure… C’est toi qui nous as sauvé, et je regrette de ne pas t’avoir fait totalement confiance jusque là.

 

Un très léger sourire se dessina au coin des lèvres de Sarevok, qu’il abrégea une approbation gutturale.

 

− Et cela ne t’es pas venu à l’esprit que j’ai davantage intérêt à ce que tu restes en vie pour le moment que de faire preuve d’une pitoyable « bonté d’âme » ?

− Intérêt à ce que je reste en vie ?, répéta Daren en haussant les sourcils. Que veux-tu dire ?

− De quoi crois-tu que je parle ? De toi, accomplissant ta destinée sur les cadavres de tes ennemis, ne laissant rien derrière ton chemin. Pour rien au monde je ne voudrais manquer ça.

 

Daren poussa un long soupir de résignation. Il n’était pas vraiment en colère, mais simplement déçu.

 

− Inutile de te mentir, mon frère. Tu prouves sans cesse que tu es le vrai fils du Meurtre, quelques soient les moyens et quelque soit la situation, peut-être même contre ta volonté. Je trouve cela impressionnant, pas toi ?

− Je me doutais bien que tu pensais de la sorte, répondit Daren en secouant lentement la tête, pourtant, je t’assure que je ne prends aucun plaisir à tous ces combats.

− Tu te mens à toi-même. Ne sens-tu pas que chaque mort te rapproche de ce qui t’es dû ? Chacun de tes meurtres n’est après tout qu’une nouvelle preuve que tu es un rejeton du Dieu Bhaal… et non un pauvre bouseux de Château-Suif.

− Arrête avec ça, la coupa brutalement Daren d’un ton sec. Tu ne sais rien de Château-Suif.

− Que tu crois, mon frère… Mais à ta guise. Enfin… Triste jour si un champion tel que toi ne tire aucune fierté de ses prouesses…

− Je n’essaie pas de marcher dans les pas d’un dieu mort, Sarevok. Je ne suis pas comme toi.

− Peut-être, qui sait… ?

 

Il marqua une pause, laissant le temps au silence de reprendre un instant son rôle, et poursuivit.

 

− Je suis bien conscient de l’attirance que les valeurs que l’on t’a inculqué depuis ta naissance peuvent avoir sur certaines personnes. Mon seul objectif est de te faire comprendre combien il est déplacé pour une personne comme toi de nourrir de tels scrupules.

 

Ses dernières paroles l’horrifièrent et le rassurèrent à la fois. Il n’était pas tombé si bas, finalement.

 

− Donc, si je comprends bien, répondit enfin Daren, tu n’aurais aucun scrupule à suivre le même chemin qu’autrefois ?

− Bien sûr que non, et je te l’ai déjà dit. Mais je ne te comprends pas, en fait. Qu’est-ce qui te retient ? Tu ressens l’excitation du combat, je l’ai lue en toi, et tu sais parfaitement que tuer est nécessaire pour parvenir à tes fins, pour franchir un à un les obstacles.

 

Un visage familier s’imposa soudainement à son esprit. Un ancien compagnon de route, tour à tour ami, traître, puis repenti. Yoshimo. Ses yeux noirs et mystérieux, sa longue queue de cheval toujours serrée… Il n’avait été qu’un simple « obstacle », lui aussi. Mais était-il nécessaire qu’il mourût ? Un autre souvenir fit alors place au premier, un autre personnage qui s’était dressé sur sa route. Yoshimo avait une sœur lui aussi, que le destin avait placé sur leur route à tous les deux.

 

− N’as-tu jamais une seule pensée pour tes victimes, Sarevok ? Ou pour ceux qui leur sont proches ?

 

Sarevok haussa brièvement les épaules d’un air agacé.

 

− Hors sujet. Et si tu fais référence à Gorion, ton attachement n’a été qu’une bride, et tu devrais me remercier de t’en avoir libéré.

− Je vais être plus précis, dans ce cas, continua Daren sans répondre à sa provocation. N’as-tu jamais… aimé personne, Sarevok ?

− C’est le cas, et en général, cela m’a plutôt bien servi. Et tu peux faire mieux que d’évacuer ta moralité sur moi, Daren.

 

Sa voix trahissait un certain malaise, plutôt inhabituel chez son frère. Lui qui parvenait toujours à maîtriser son ton laissait entrevoir une faiblesse, ou plutôt un reste d’humanité.

 

− Si tu me soutiens ne t’être jamais préoccupé de quelqu’un qui avait souffert pour toi par ta faute, tu es un menteur.

 

Ses yeux se plissèrent, mais Sarevok ne répondit pas. Il resta un instant rêveur, presque mélancolique, et tourna lentement son regard vers Daren.

 

− Je ne pense pas que tes mots soient prononcés au hasard, je me trompe ?

 

Daren répondit d’un signe de tête par la négative.

 

− Tu parles de Tamoko. Je sais qu’elle t’a affronté.

− En effet. Et tu l’as poussée à le faire. Elle est morte désormais, et par ta faute.

 

Daren marqua une pause, le temps de laisser à ses mots de prendre tout leur sens. Mais face à l’absence de réaction de son frère, il insista.

 

− Je suis toujours hors sujet ?

− Je suis surpris que tu te rappelles d’elle, répondit-il enfin.

− C’est le cas. Et je sais aussi qu’elle voulait que tu changes. Elle voulait te sauver.

− Ne tire pas de conclusions trop hâtives. Sa conception de me « sauver » aurait été différente de ce à quoi tu pourrais penser.

− Et alors ? Cela ne t’a rien fait ? Tu n’as éprouvé aucun remord ?

− Elle avait déjà un pied dans la tombe, se justifia-t-il. Mais… Je…

 

Il s’arrêta quelques secondes, la gorge sèche. Daren n’avait jamais vu son frère réagir ainsi, et préféra ne pas le brusquer davantage.

 

− J’aimerai savoir comment cela s’est déroulé.

 

Sa voix tremblait légèrement, et sa respiration saccadée trahissait une forte appréhension. Daren se remémora leur rencontre, dans ce temple abandonné sous la Porte de Baldur. Une jeune femme à la longue chevelure noire comme la nuit, rongée par son désespoir et son amour.

 

− Elle s’est suicidée.

− Suicidée ?, répéta Sarevok, visiblement surpris. Tu ne l’as pas tuée ?

 

Mais avant que Daren n’eût le temps de répondre, il avait déjà reprit.

 

− Je vois…, murmura-t-il. Oui… C’est sans doute le choix qu’elle a dû faire.

 

Sarevok fixa Daren un long moment, jaugeant ses paroles, une expression indéfinissable sur son visage.

 

− Sa mort était… regrettable.

− Je suis à la fois désolé et heureux si j’ai rouvert de vieilles blessures. Si tu ne regrettes rien de ton passé, alors tant mieux pour toi. Mais dans le cas contraire… tu as une nouvelle chance.

− Hum… Tu utilises cela comme une excuse fort utile. Tu ne sais pas ce que veut dire « seconde chance »… Je pense que tu verras qu’il n’y a plus personne à qui je tienne. Mais je garderai tes mots en tête.

− Ce n’est pas tout. Est-ce que le nom de Yoshimo te dit quelque chose ?

 

Son expression se changea en franche surprise à l’évocation du nom du voleur.

 

− Le frère de Tamoko ? Bien sûr. Elle m’en parlait assez souvent.

 

Le regard de Sarevok se fit plus perçant.

 

− Que sais-tu de lui ?

− Yoshimo m’a trahi afin de « venger » sa sœur, pensant que je l’avais tuée. Il m’a livré à Irenicus dans l’espoir de venger sa mort, sans savoir qu’il ne pourchassait pas la bonne personne.

− S’il cherchait vengeance, c’est son honneur qu’il défendait, pas celui de sa sœur. Et s’il a succombé du fait de son empressement ou de son incompétence, c’est de sa faute, pas de la mienne.

− Dans tous les cas, voici où cela nous a mené. Toi et ton ambition ont détruit quelqu’un a qui tu tenais, ainsi que le lien qui l’unissait à son frère. Cela ne te fait toujours rien ?

− Assez !, s’écria soudainement Sarevok.

 

Sa propre colère le surpris lui-même un instant, mais il poursuivit sur le même ton, incapable de se contenir davantage.

 

− Je te suggère de ne pas me parler comme si je ne savais pas que toute action entraîne une conséquence ! Ou comme si Tamoko ne le savait pas ! Ce n’est pas un jeune chiot dans ton genre qui me jugera !

− Ce n’est pas…

− Tu es bien présomptueux ! Tu penses connaître mon passé, et pouvoir me faire réagir par mes émotions ! Mais je n’en ai pas, souviens-toi s’en bien ! Cette conversation est terminée.

 

Daren se leva sans un mot et se dirigea vers sa tente. Il lança un dernier regard à son frère, le visage faiblement éclairé par les flammes orangées virevoltant devant lui, et crut un instant deviner une larme sur sa joue.

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