Chapitre 3 : Traque

Le néant. Une sensation glacée et omniprésente. Il errait, à la dérive, dans l’immensité du vide. Un temps indéfini s’écoula. D’ailleurs, le temps s’écoulait-il encore en ce lieu ? Après une attente qui lui parut durer une éternité, un bourdonnement familier attira son attention. Ainsi que de la lumière. Cette même lueur verte malfaisante qu’il avait déjà aperçue irradiant autour d’un cylindre fantomatique. Où se trouvait-il ? Et que représentait cette structure ésotérique ? Une sorte de réceptacle, surélevée par un socle circulaire, dominait plusieurs plateformes d’où émanait la lumière. Le bourdonnement cessa soudainement, et l’obscurité l’enveloppa. Ne restait que la sensation de froid, qui s’empara de tout son être. Le froid et la roche. Daren ouvrit lentement une paupière, puis les deux. Ses membres endoloris lui arrachèrent une grimace mais il se releva rapidement. La roche rouge sombre qui l’entourait lui était familière. Une aura argentée s’illumina devant lui et l’aveugla un instant.

 

− Je te salue toi qui est de sang divin, annonça une voix féminine. Il est temps de poursuivre ton éducation.

 

Solaire. La créature de lumière se tenait devant lui et avait déployé ses ailes.

 

− Que se passe-t-il ?, répondit Daren, un bras devant les yeux. Et pourquoi m’as-tu fais venir ici ?

 

Le ton de sa question était plutôt agressif, et Solaire ne répondit pas tout de suite. La lumière baissa d’intensité, dévoilant ainsi le corps élancé de l’avatar lumineux.

 

− Je t’ai convoqué parce que le temps est venu enfant de Bhaal, reprit enfin Solaire. Tu as fait le premier pas vers l’accomplissement de ta destinée. Yaga Shura est mort de ta main, et les forces en présences avancent rapidement vers la conclusion. Tu dois maintenant te connaître toi-même, et connaître ton passé pour dévoiler ton avenir.

 

Solaire fit quelques pas vers le centre de l’Antichambre et forma un signe magique de ses mains. Une sphère bleutée apparut devant eux, entourée d’un éclair pourpre zigzagant avec force.

 

− Écoute, enfant de Bhaal, et sois jugé.

 

La sphère s’allongea au-dessus du sol, prenant petit à petit une forme elliptique.

 

− Pour pouvoir se regarder et se dire « Qui suis-je ? », continua Solaire, il faut connaître ses origines. Et tes propres origines sont un mystère pour toi, enfant de Bhaal. Tu n’as pas de début. Et sans début, comment pourrait-il y avoir de fin ?

− Que veux-tu dire ?

− Que sais-tu de ta naissance ?, précisa la créature. Que sais-tu de ta mère, de ta vie avant que Gorion ne te ramène en sécurité à Château-Suif ?

 

Ses dernières paroles résonnèrent dans son esprit, s’infiltrant dans les méandres de ses souvenirs. Il s’était déjà posé la question, et ce depuis longtemps. Gorion était resté muet sur le sujet, ou au mieux très évasif, évitant ses demandes répétées. Daren avait fini par accepter cette part de mystère, remettant sa résolution à plus tard. Mais la mort de Gorion lui avait définitivement fait perdre tout espoir de faire la lumière sur ses origines.

 

− Je… Je n’en sais rien, avoua-t-il finalement.

− Écoute ton passé, enfant de Bhaal, conclut Solaire en écartant les mains. Il se dévoile, et tu dois le prendre très au sérieux.

 

La sphère tournoyante s’allongea encore et prit finalement une forme humaine. La lumière s’atténua, et laissa sa place à une femme brune, élancée, les cheveux serrés en un chignon strict. Son visage, pourtant sévère, lui paraissait étrangement familier.

 

− Je suis ta mère, Daren.

 

Sa respiration s’arrêta. Cela pouvait-il être vrai ? Une illusion de plus destinée à le déstabiliser ? Il resta immobile, le regard figé sur le visage mélancolique de celle qui prétendait l’avoir enfanté. Cette mère qu’il avait tant regrettée dans son enfance se trouvait à présent devant lui.

 

− Mon nom est Alianna, continua-t-elle d’une voix douce et posée, disciple du grand Seigneur du Meurtre, et prêtresse de Bhaal. Aux Temps Troubles, Bhaal en personne est venu murmurer à mon oreille. Je devais donner naissance à l’un des Enfants. Toi.

 

Elle inclina légèrement la tête et plissa ses yeux.

 

− J’ai levé les bras au ciel, et j’ai acclamé mon Seigneur en me réjouissant de mon destin. D’autres disciples de Bhaal m’emmenèrent pour nous cacher dans le plus sombre temple, loin des yeux indiscrets. D’autres Enfants étaient là, et lorsque notre Seigneur mourut, nous remplîmes notre office.

 

Une prêtresse de Bhaal. Son ascendance resserrait son impitoyable étau autour de sa destinée.

 

− La tâche consistait à tuer son propre enfant, à sacrifier son bébé sur le plus meurtrier des autels.

 

Ses derniers mots laissèrent leur place à un silence oppressant. Daren ne parvenait pas à saisir le sens de ses paroles. Un millier d’images défilait dans son esprit. Rêves, cauchemars, des images floues, des impressions oubliées. Mais toutes se dirigeaient dans la même direction.

 

− Je devais te tuer, mon enfant, répéta sa mère. Pour que Bhaal puisse revivre.

 

La gorge de Daren se serra. Le sol s’ouvrit soudainement aux côtés de sa mère. Une faille se dessina dans la roche, d’où s’échappa un bras squelettique. Daren demeura pétrifié, incapable du moindre mouvement. Solaire observait la scène, impassible, tandis qu’une deuxième main surgissait en silence des profondeurs des Enfers. Un buste, puis tout un corps s’extirpa ainsi des entrailles de la terre. La créature d’ossements se redressa, et une lumière bleutée l’enveloppa des pieds à la tête. Une voix grave et familière s’éleva du halo de lumière qui commençait déjà à s’estomper.

 

− Je connaissais ta mère avant qu’elle ne perde la raison et ne voue son existence au Seigneur du Meurtre…

 

Avant même d’avoir aperçu les traits âgés, la barbe grisonnante et les yeux malicieux de la silhouette devant lui, il avait reconnu le timbre de la voix de son père adoptif. Gorion, vêtu de son éternelle bure terne et usée, son sempiternel bâton de marche à la main, venait de prendre la parole, dévoilant à son tour les mystères de son passé.

 

− Avec plusieurs amis, nous avions suivi sa trace, et découvert l’emplacement de ce temple. Nous l’avons attaqué et empêché ta mère d’accomplir le sacrifice.

− Nous avons résisté, poursuivit Alianna. Telle était la volonté de Bhaal, père de mon enfant.

− Ils étaient nombreux, reprit Gorion, et leur magie était puissante. Nous n’avions que très peu de temps.

 

Gorion marqua une pause. Son visage semblait tiré, comme rattrapé par le temps. Il prit une profonde inspiration et conclut d’un ton résigné.

 

− Et j’ai… tué Alianna.

 

Daren ne répondit pas. Ces nouvelles révélations l’assaillaient de toutes parts, le submergeaient. Gorion avait donc tué sa mère, qui elle-même devait le sacrifier sur l’autel de Bhaal. Tant de morts, tant de violence…

 

− Il m’a tuée, moi, celle qu’il avait tant aimée, gémit Alianna. Moi, ta propre mère.

− Je… je n’ai pas vraiment eu le choix, se justifia Gorion, un soupçon d’amertume dans la voix. Je t’ai sauvé, et je me suis enfui du temple alors que de nombreux autres enfants de Bhaal périssaient.

 

La prêtresse de Bhaal se volatilisa en quelques instants, retournant à l’éther dont elle avait été arrachée. Une voix s’éleva alors derrière lui. Une voix d’enfant, mais dont l’étrange familiarité du timbre et de l’intonation le glacèrent jusqu’au sang.

 

− Mais ils ne sont pas tous morts.

 

Daren se retourna en une fraction de seconde. L’enfant ne devait pas avoir plus de cinq ou six ans : un jeune garçon, le visage mat et le crâne presque rasé. Il s’était arrêté devant lui, les bras croisés, et le défiait du regard. Un regard chargé d’une férocité et d’une rancœur terrifiante pour un enfant aussi jeune.

 

− Certains ont profité du chaos pour s’enfuir.

 

Cette voix… Malgré son timbre aigu, il lui semblait la connaître.

 

− Oui, renchérit Gorion. Les enfants de Bhaal ne sont pas tous morts cette nuit-là. J’ai sauvé le seul que je pouvais.

− Il ne pouvait en sauver qu’un, reprit l’enfant, il n’avait pas le temps.

 

Il fit un pas en avant, et Daren recula.

 

− Mais… j’étais là, moi aussi.

 

Non, c’était impossible.

 

− Je t’ai choisi, Daren, continua Gorion. Mais je ne pouvais pas vous sauver tous les deux.

 

Son père adoptif baissa le regard et secoua lentement la tête, un profond sentiment de lassitude dans les yeux. Sarevok… Ce jeune garçon au regard si dur était son demi-frère, il n’y avait plus aucun doute possible.

 

− Il m’a abandonné…, répéta Sarevok. Préférant te sauver. Alors je me suis enfui.

 

Sa voix et son regard se firent soudainement plus durs.

 

− J’ai été enlevé par des hommes du Trône de Fer, qui sont ensuite devenus mes parents adoptifs. Enfin… Peu importe… Car j’ai fini par avoir ma vengeance…

 

Il pointa un doigt accusateur envers le mage.

 

− …en tuant Gorion de mes propres mains !

 

Tous les deux disparurent en une brume transparente. Le cœur de Daren battait à tout rompre. Les paroles de son père, sa mère, et son frère raisonnaient dans son esprit jusqu’aux limites de la déraison. Il avait autrefois si ardemment désiré connaître son passé, mais ce qu’il venait d’apprendre lui avait glacé le sang. Il ne souhaitait qu’une seule chose. Oublier. Ôter de sa mémoire ces images et ces mots. Et pourtant, il le savait, ce qu’il venait d’entendre était la stricte vérité.

 

− Ton passé est maintenant clair, conclut Solaire. Ta mère, prêtresse de Bhaal, tuée par Gorion…

− Attendez !, la coupa Daren. Attendez…

 

Il ne parvenait pas à assimiler aussi vite tant de révélations si terribles.

 

− Que penses-tu de cette situation, enfant de Bhaal ?

 

Il respira lentement, tentant de donner un sens à tout ce dont il venait d’être le témoin.

 

− Je… Je ne sais pas… Je suis… désolé… pour ma mère… Mais Gorion… a fait ce qu’il devait faire…

 

Solaire ne répondit pas tout de suite. Ses ailes argentées se soulevèrent un instant, et elle reprit après quelques secondes de silence.

 

− Et ton frère, Sarevok ? Si le destin n’était pas intervenu, si Gorion l’avait élevé lui, au lieu de te choisir ? Serais-tu devenu celui que tu es aujourd’hui ?

 

Il redoutait cette question avant même qu’elle ne la lui posât.

 

− Est-ce que Sarevok ne pourrait pas être à ta place, sans ce coup de pouce du destin ? Ne reste-t-il pas encore une dette impayée entre vous ?

 

Ne devait-il sa vie qu’à la chance ? Et si, livré à lui-même comme l’avait été son frère, il avait perpétré ces massacres au nom du Seigneur du Meurtre ? Sarevok avait été vaincu, et ses ambitions réduites à néant. Son rêve, tout ce pour quoi il s’était battu avait été anéanti, mais il avait mérité son châtiment. Et lui ? Aurait-il suivi le même chemin ? Sans guide, face à la violence des hommes ? Il n’éprouvait pas la rancœur qu’il aurait du nourrir envers son frère, à l’instar d’Imoen. Peut-être son inexplicable tolérance n’était-elle qu’une façade pour dissimuler une gêne inconsciente ?

 

− Sarevok… a payé pour ses actes, répondit-il enfin. Mais maintenant… Je ne sais pas… Peut-être…

− Nous en avons fini pour l’instant, conclut Solaire. La Porte te renverra dans ton Plan.

 

Une sensation diffuse s’empara de son corps. Une nouvelle partie de l’Antichambre l’appelait, il en était sûr. Solaire se mit à luire tout à coup, et son corps disparut en une myriade d’étoiles scintillantes. Sa voix, lointaine, résonna une dernière fois à ses oreilles.

 

− Sache qu’une nouvelle épreuve t’attend, et que tu ne pourras aller bien loin tant que tu ne l’auras pas affrontée. Réfléchis à tout ce que tu as appris aujourd’hui. Je te dis à bientôt, enfant de Bhaal.

 

Le silence recouvrit la caverne à nouveau. Il était seul. Le calme saisissant des Enfers avait repris sa place. Une rapide inspection des lieux lui confirma ce qu’il pressentait. Une galerie qu’il n’avait encore jamais remarquée s’imposa à ses yeux. L’appel était souverain. Quelque chose l’attendait à l’autre bout de ce tunnel. Quelque chose de primordial, auquel il ne pouvait échapper. À contrecoeur, ses pas le portèrent sur le seuil de la galerie. Une tension électrique, presque palpable, menaçait de l’étouffer. Daren prit une dernière inspiration et posa un pied en avant. Il ne pouvait plus faire demi-tour. Il ne restait qu’une seule chose à faire : avancer. Et rester en vie.

 

Le tunnel semblait s’enfoncer de plus en plus profondément, et sa descente lui parut durer une éternité. Daren sursauta soudainement, réalisant la situation dans laquelle il se trouvait.

 

− Cespenar ?

 

Mais sa voix se perdit dans la galerie sans lumière. Il était seul, et devait le rester. Sarevok le lui avait dit lorsqu’ils s’étaient rencontrés ici-même. Ces épreuves n’étaient destinées qu’à lui-même, et cet endroit le savait. Les images de Sarevok, de Gorion, et de sa mère hantaient son esprit. L’incompréhension laissa place à la colère. Une colère vaine, et sans véritable cible. Pourquoi lui ? Pourquoi fallait-il qu’il l’apprît ? Un étau se resserrait autour de ses poumons à mesure qu’il avançait, à tel point qu’il ne parvenait qu’à peine à se concentrer. Le tunnel s’élargit enfin, débouchant dans une vaste caverne constellée de cristaux rouges irradiant une lumière tamisée. Et au centre, une silhouette sombre et massive, vêtue d’une armure aussi noire que la nuit.

 

Reprenant aussitôt ses esprits, Daren concentra son pouvoir dans son bras droit. Il allait devoir se battre, cela semblait inéluctable.

 

− Qui êtes-vous ?, lança-t-il en approchant précautionneusement.

 

Aucune réponse. L’homme en face de lui se contenta de décroiser les bras, dévoilant encore un peu plus sa volumineuse armure dont les piques constellant les articulations lui semblèrent terriblement familières.

 

− Sa…Sarevok ? C’est toi ?

 

Maintenant que ses yeux s’étaient accoutumés à la luminosité ambiante, il n’y avait plus aucun doute. Il aurait reconnu cette armure entre mille, et l’épée qui pendait au fourreau ne pouvait appartenir qu’à une seule personne.

 

− Sarevok ? Qu’est-ce que tu fais là ? Je croyais que…

− Regarde-moi, Daren….

 

Mais ce n’était pas sa voix. C’était impossible.

 

− Que…, bégaya Daren.

 

Il avait parfaitement entendu, et même reconnu, la personne qui venait de prononcer ces mots. Mais cela ne pouvait pas être vrai. Son cœur lui parut exploser. L’homme en armure porta ses mains gantées de métal jusqu’à son casque, dont il souleva la visière. Daren ne pouvait quitter ses deux yeux dissimulés par le métal, deux yeux étincelant de haine. Et ce qu’il y découvrit lui glaça le sang.

 

Car ce n’était pas Sarevok qui se tenait face à lui. Le visage qui le fixait avec rage était le sien.

 

− Regarde ce que tu aurais été si Gorion avait pris Sarevok à ta place…, susurra avec hargne son double en armure noire. Regarde ce que tu aurais été si tu avais suivi un autre chemin.

 

Il tira son épée et reprit en haussant la voix.

 

− Regarde-moi, Daren ! Et sache que je te méprise ! Je crache sur la vie trop facile à laquelle tu as eu droit !

 

Le combat était imminent, et son corps tout entier frémissait à la simple idée de violence. Tout ceci n’était qu’illusion, il ne pouvait en être autrement. Cependant, ces mots crus trouvaient un écho bien trop important à ses yeux pour n’être relégués qu’à une simple chimère.

 

− J’aurai tout donné pour avoir un foyer et un père comme Gorion…, conclut le Daren en armure. Et pour cet affront, je te tuerais.

 

Son double posa lentement sa main gantée de fer sur le pommeau de son arme à sa ceinture. La faible luminosité l’oppressait, à tel point qu’il peinait à distinguer son environnement. Les ténèbres semblaient regorger de milliers d’yeux menaçants focalisés vers lui. Le bruit crissant du métal se propagea jusqu’à ses oreilles tandis que son adversaire tirait son arme de son fourreau. Avant que Daren n’eût le temps de réagir, il poussa un cri soudain en dégainant sa lame. Le sang gicla. Une étincelle rougeoyante, irradiant aussitôt d’une vive douleur à la joue. Il laissa échapper un rire rauque étouffé par la visière de métal. Daren porta instinctivement sa main au visage, pour y découvrir ses doigts luisants de sang. Une sensation de picotement désagréable le lança en suivant sa mâchoire, s’amplifiant à chaque battement de cœur. Son bras droit trépignait d’impatience à l’idée de donner une nouvelle fois la mort. Ses cicatrices s’agitaient le long de ses muscles, le menant sur un chemin que trop familier. Sans même qu’il n’eût véritablement le temps d’y réfléchir, sa peau se déchira en laissant pousser les griffes de l’Écorcheur. Il sentait son épiderme se durcir, devenant aussi noir et aussi solide que la pierre.

 

− Tu ne mérites pas la vie que tu as ! Tu me l’as volée !

 

Son double s’élança à l’attaque. Les coups de son arme portaient à distance, il le savait, et il devait faire preuve de toute son agilité pour esquiver de son mieux. Ses griffes pénétraient sans trop de mal l’épaisse carapace de métal, mais cela ne semblait pas inquiéter son ennemi. Entendre le son de sa propre voix, croiser son propre regard, l’empêchait de se concentrer pleinement et de porter ses attaques sans retenue. Profitant d’un instant d’inattention, son double de l’ombre abattit son arme, que Daren eut juste le temps de parer de ses griffes. Le tranchant de la lame entailla cependant légèrement ses écailles, et un mince filet de sang coula le long de son poignet. Ils étaient face à face, leurs corps suspendus en plein assaut. Daren pouvait sentir le souffle de son adversaire, son propre souffle. La pression s’accentua encore, et sa plaie s’agrandit. Il ne pouvait lutter contre sa propre force.

 

Il se décala tout à coup, se laissant basculer en arrière. Saisissant l’opportunité qu’il venait de créer en déstabilisant son adversaire, il trancha d’un geste net et puissant le gantelet de métal qui tenait l’épée. Le bruit de chair tranchée s’accompagna d’un tintement métallique, qui fut vite remplacé par celui du sang s’écoulant à flot sur la roche brune.

 

En un instant, Daren se redressa et fit plusieurs pas en arrière.

 

− Il est inutile de nous affronter, déclara-t-il en restant sur ses gardes. Je ne souhaite pas ta mort.

 

Aucune réponse. Le sang continuait de couler abondamment de la main tranchée, éclaboussant au passage les bottes de métal noires ainsi que l’arme restée au sol.

 

− Tu n’es pas digne d’exister…, murmura l’autre Daren. Tu n’es pas digne de devenir le Seigneur du Meurtre. Tu ne connais rien à la douleur, rien à la haine… Tandis que moi… j’ai grandi dans un monde de violence. J’ai goûté au Meurtre à l’état pur !

 

Un sifflement aigu s’éleva de son membre tranché toujours recouvert du brassard de métal. Daren devina un sourire maléfique sur ce visage qu’il ne connaissait que trop bien. Un sourire teinté de folie, et nourri par l’essence du Meurtre. Le sang s’arrêta de couler, et les sifflements se firent plus présents. Quelque chose sortait de l’armure.

 

− N’oublie pas qui je suis…, susurra-t-il. N’oublie pas qui tu es…

 

Trois longs tentacules s’échappèrent de son bras, s’agitant anarchiquement en claquant comme autant de fouets. Daren ne pouvait détourner les yeux de ce spectacle terrifiant. Il songea un instant à son propre bras, lui-même transformé. Allait-il devoir se métamorphoser entièrement pour vaincre son « adversaire » ? Pour se vaincre lui-même ? Était-ce là son « épreuve » ?

 

− Il n’y a rien dans cette grotte, murmura-t-il pour lui-même.

− Prie notre Père, car tu vas mourir ! Ta chance éhontée a assez duré !

 

Assez de sang, assez de meurtre. Assez de violence. Il était soudainement très las. Sa vie se résumait à une succession d’affrontements sans fin. Acquérir toujours plus de pouvoir, pour tuer toujours plus. Jusqu’où ? Son double venait de s’élancer dans sa direction, sa main monstrueuse visant son cœur. Mais il ne bougea pas. Sa rage et sa colère s’évaporaient, apaisées par une fatigue soudaine et intense. Le visage d’Aerie le berça. Il pouvait presque sentir son souffle sur sa joue par-dessus son épaule. Son bras avait repris une apparence normale. Il sentait son pouvoir se sceller à nouveau en lui. Plus que quelques secondes… Même s’il avait voulu réagir, il était de toute façon trop tard. La mort l’accueillerait-elle à bras ouverts ? Cela n’avait que peu d’importance. Il avait finalement fait la paix avec lui-même. Il n’en voulait plus à Sarevok, ni à Gorion, ni à cette mère qu’il n’avait jamais connue. Et il ne s’en voulait plus à lui-même. Prenant une profonde inspiration, il ferma les yeux.

 

Mais rien ne se passa. Plus de son, plus rien. Un calme surnaturel était revenu dans la grotte. Prudemment, Daren ouvrit un œil, mais comme il le suspectait, il était effectivement seul. L’épreuve était-elle terminée ? L’aura oppressante qui l’avait conduit jusqu’ici s’était évanouie avec son adversaire. Que s’était-il passé ? Son expérience avait les aspects d’un rêve, comme un cauchemar qui aurait eu du mal à disparaître avec le matin. Rien d’autre n’avait pourtant changé. Ni la grotte, ni le sol rocheux et humide, ni l’obscurité ambiante. Mais une étrange quiétude l’avait soudainement envahi. Il avait finalement accepté son histoire, tracé un trait sur ses rancoeurs et cette honte inconsciente qui le rongeaient depuis tout ce temps.

 

Après plusieurs longues minutes, immobile, il se décida enfin à faire demi-tour. Ce lieu lui avait révélé tous ses secrets, et la réalité le rattrapa en cet instant. Yaga Shura, Saradush, ses compagnons. Il devait à tout prix les rejoindre. Daren s’élança en direction de l’Antichambre. Solaire n’était pas réapparu, et il lui semblait que la Porte n’attendait que sa venue pour s’ouvrir. Il posa sa main sur l’interstice qui séparait les deux pans d’ossements, et le néant de Plan Astral l’attira dans le vide.

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