Chapitre 4 : Sacrifices

L’Antichambre. Comme toutes les autres fois. Le rituel lui était presque familier à présent. Une fois encore, il s’éveillait sur la roche froide et dure de la caverne des Abysses face à la créature de lumière qui le guidait à travers son périple.

 

− Je te salue à nouveau, enfant de Bhaal.

 

Solaire. L’avatar de lumière l’attendait, toujours aussi calme et majestueuse. Daren se redressa et s’avança vers elle.

 

− Tu approches de la dernière étape de ta destinée, reprit-elle. Les choses vont devenir bien plus compliquées.

− Que veux-tu dire ?

− Tu as combattu contre tes frères et sœurs… Et tu as vaincu leurs forces liguées contre toi. Je t’en félicite. Savais-tu que les plus puissants des enfants de Bhaal se sont réunis il y a des années, formant ensemble ce qu’ils nomment eux-mêmes « La Main » ?

− « La Main » ?

− Oui. Leur but était de détruire tous leurs autres frères grâce à leurs pouvoirs. Mais, sais-tu pour quelles raisons, enfant de Bhaal ? Connais-tu leurs véritables desseins ?

 

Il avait entendu parler de cette organisation, sans pour autant connaître son nom véritable. Les espions d’Ellesime à Suldanessalar leur avaient rapportés les crimes d’une poignée d’enfants de Bhaal. Cinq, à leurs dires. Probablement les mêmes.

 

− Tu te doutes peut-être de ce qui pourrait être, mais entends plutôt la vérité de la bouche même d’une de tes victimes.

 

Une spirale orangée s’éleva du sol, puis s’élargit de façon démesurée. Daren porta instinctivement sa main à la garde de son épée, mais le visage parfaitement serein de Solaire lui ôta ses craintes. La colonne de fumée s’allongea jusqu’à dépasser trois fois sa propre taille avant de se dissiper.

 

− Pourquoi me convoquer ici, Solaire ? Pourquoi déranger Yaga Shura ?

 

Le géant du feu, qu’il avait vaincu quelques jours plus tôt, venait d’apparaître devant eux. Il était revêtu de la même armure que lors de leur affrontement à Saradush. Et semblait animé de la même fureur.

 

− Tu vas expliquer à l’être qui t’a tué les vraies raisons de tes actes, esprit, lui intima Solaire d’une voix paisible mais ferme.

− Hmm…, grommela le géant. Si j’ai été tué par cette misérable créature, alors je ne dois plus rien à personne !

− Tu vas néanmoins répondre à nos questions sur la Main, insista-t-elle.

 

Yaga Shura marqua un temps d’arrêt à son dernier mot. Son visage se crispa, puis il poussa un long soupir de résignation.

 

− La… Main, hein ? Yaga Shura lui doit beaucoup, c’est vrai. Je… C’est d’accord, je vais parler.

 

Daren se détendit à son tour. Il ne savait pas quel prodige, mais Solaire tenait visiblement en respect ceux qu’elle invoquait à chacun de leurs entretiens. Malgré son caractère violent et belliqueux, ainsi que la monstrueuse hache qui pendait à son côté, Yaga Shura ne paraissait pas représenter une véritable menace.

 

− J’ai été contacté quand j’étais au temple, alors que la vieille sorcière m’enseignait encore les pouvoirs de Bhaal, commença le géant. On m’a dit que les plus puissants des Enfants unissaient leurs forces. Et que nous vaincrions tous les autres ! Yaga Shura se méfiait des autres… Il se doutait que tôt au tard, les rejetons de Bhaal se battraient entre eux. J’ai peut-être pensé que j’étais plus fort que les autres… mais pas s’ils étaient réunis….

 

Yaga Shura marqua une courte pause, une nostalgie ostensible se dessinant sur son visage grossier.

 

− Alors je me suis joint à eux, reprit-il. J’ai levé une armée pour massacrer le plus grand nombre possible de rejetons de Bhaal, attendant qu’une quantité suffisante d’essence soit ainsi réunie dans les Abysses.

− Pour que Bhaal, le dieu défunt qui est ton père, renaisse comme il l’avait prévu avant sa mort, compléta Solaire.

− Et nous aurions été sa main droite, poursuivit le géant. Tous les cinq. C’est ce qu’on nous avait promis. Des demi-dieux, régnants sur Féérune grâce à notre pouvoir ! Ha ha ha ! Yaga Shura pense que cela valait la peine d’essayer.

 

Des demi-dieux… Leur mort à tous n’était donc pas la seule fin à tout ceci ? Bhaal, le Seigneur du Meurtre, accompagné de ses cinq lieutenants tous assoiffés de mort et de destruction dominant Féérune d’une main rouge… Cette simple évocation le fit frissonner.

 

− Ainsi, conclut Solaire, les membres de la Main ont voulu ressusciter leur père et devenir des demi-dieux. Quelle signification cela a-t-il pour toi, enfant de Bhaal ?

 

Il mesurait simplement maintenant l’ampleur du cataclysme à côté duquel ils étaient tous passés. Tout ce qui avait existé en ce monde aurait à jamais disparu, englouti par des guerres sanglantes sans fin pour la plus grande gloire de leur père.

 

− Je… Je pense qu’il fallait les arrêter. Et c’est ce que j’ai fait.

− Ha !, le coupa Yaga Shura. Tu es assez stupide pour croire que la Main est vaincue ? De tous les enfants de Bhaal, tu es sans doute l’un de ceux qui possède le plus de son essence. Mais… la Main aussi !

 

Que voulait-il dire ? Tant d’enfants de Bhaal avaient péri ces derniers temps, les rapprochant inéluctablement de la chute. En toute logique, la « Main » comptait donc cinq membres.

 

− Dis-moi, reprit le géant, combien de doigts as-tu déjà coupés ? Moi ? Illasera sans doute. Peut-être même Sendai, ou ce fou d’Abazigal ? Cela fait beaucoup d’essence de Bhaal, mais…

− Balthazar…

 

Cela ne faisait plus aucun doute. Balthazar était le cinquième. Comment avait-il pu être aussi aveugle ?

 

− Sans le vouloir, cracha Yaga Shura dans un éclat de rire vengeur, pauvre imbécile, tu as exécuté notre plan à la lettre ! Tu as secoué Bhaal dans son profond sommeil, et son réveil est maintenant plus proche que jamais !

− Le dernier doigt de la Main est encore vivant, enfant de Bhaal, confirma Solaire, et ton père s’impatiente. Que vas-tu faire ?

 

Ils avaient ainsi tout prévu. Par il ne savait quel procédé, cette « Main » s’appropriait depuis des années l’essence du Meurtre libérée à la mort de chacun de ses enfants. Et maintenant qu’il n’en restait plus qu’un, ce plan machiavélique touchait à son terme. Balthazar lui avait donc sciemment permis de se frayer un chemin jusqu’aux autres afin qu’il terrassât ses frères devenus trop encombrants, trahissant ainsi jusqu’à l’organisation qui l’avait investi de sa confiance. Il devenait par là même l’un des plus puissants enfants de Bhaal, la disparition de Sendai et d’Abazigal lui permettant ainsi d’asseoir sa toute-puissance et de semer la terreur et la destruction. À moins que…

 

− Balthazar va… ressusciter Bhaal ?, s’enquit tout à coup Daren.

− Il est l’un des Cinq, ne l’oublie pas, répondit Solaire. Ses pouvoirs sont à présent au moins aussi grands que les tiens.

 

Il n’y avait qu’une issue possible, comme toujours. Malgré tous ses efforts, malgré ses victoires… Il n’y avait jamais de fin.

 

− Alors… je devrais l’affronter…, se résigna-t-il d’une voix lente.

− Ta route se dessine à tes choix, enfant de Bhaal. Poursuis-la, je te reverrais bien assez tôt.

 

Un éclair lumineux enveloppa l’avatar divin ainsi que l’esprit du géant du feu, et tous deux disparurent en un instant. Il était seul. Toutes ces révélations tournoyaient avec force dans son esprit, apportant un éclairage nouveau aux évènements. Balthazar était donc l’instigateur de cette trahison. Il s’était joué de lui, l’utilisant comme un pion. À quel point sa naïveté allait lui coûter cher ? Allait leur coûter cher à tous ? Balthazar représentait un adversaire d’une puissance inimaginable, mais cela n’était rien en comparaison  de la menace d’un retour imminent du Seigneur du Meurtre lui-même.

 

Une autre sensation submergea tout à coup ses questions sans réponse. Une nouvelle fois, le cœur même des Abysses le réclamait. Il devait affronter les secrets de l’Antichambre.

 

La galerie qu’il emprunta déboucha dans une vaste caverne faiblement éclairée. Un homme revêtu d’une toge sombre sur laquelle était brodé un crâne d’or semblait l’attendre, debout, au centre de la grotte.

 

− Bienvenue, enfant de mon vieil ennemi. Il est temps que nous parlions, toi et moi.

 

Sa voix trop aigue était faussement détendue. Le crâne sur sa robe semblait le fixer de ses yeux morts, devant un soleil aussi sombre qu’une nuit sans étoile. Daren ne parvenait à en détacher son regard. Il connaissait ce symbole, il en était sûr.

 

− Bien…, reprit l’homme en toge en se frottant nerveusement les mains. Commençons par le moins important. Sais-tu qui je suis ?

− Cyric…, souffla enfin Daren.

 

Nashkel. La grotte. Mulahey. Ses souvenirs revinrent aussitôt à sa mémoire. Le symbole sur cette robe était celui du Prince des Mensonges.

 

− C’est très bien vu de ta part…, répondit-il lentement en plissant des yeux. En effet, je suis Cyric, le dieu… du Meurtre, mais aussi celui des Conflits, des Mensonges et de l’Illusion, entre autres choses que nous ne détaillerons pas ici.

 

L’avatar du dieu fit quelques pas en avant, ses mains toujours serrées. Il semblait préoccupé et cherchait ses mots, le visage agité de tics nerveux.

 

− J’ai été guéri récemment d’un léger accès de folie…, poursuivit-il, bien que cela n’ait aucune importance pour toi… pour constater en me réveillant que les enfants de mon prédécesseur avaient poussé un peu partout comme de la mauvaise herbe.

 

Était-ce réellement là le si redouté et craint Cyric, dieu des Mensonges ? Ses yeux fous et son visage creusé lui rappelaient davantage les résidents de Spellhold que ceux d’un quelconque avatar divin.

 

− Il ne reste plus qu’une poignée d’enfants de Bhaal, bien sûr, continua-t-il. Des personnes comme toi. Ce qui signifie que tout ceci touche bientôt à son terme. Mais je m’égare, allons donc à l’essentiel. À en juger par ton parcours, je ne parviens pas à dire si tu as le tempérament ou le désir de régner sur le Meurtre… mais sait-on jamais… Tu comprends mon inquiétude, n’est-ce pas ?

− Vous êtes… vraiment… Cyric ?, lâcha Daren, presque involontairement.

− Aurais-tu préféré un sinistre avatar comme l’Écorcheur ?, lui rétorqua-t-il d’une voix grimpant soudainement dans les aigus. Ou un nuage de fumée ? Ou peut-être un visage immense dans le ciel à la voix retentissante ? Je ne suis ici que pour te parler. Pour évaluer la menace que tu représentes pour moi.

− Je représente une… « menace » ?, répéta Daren, ébahi.

− Comme tu peux le constater. Oh, je sais déjà ce que tu te demandes… « Mais pourquoi ne m’a-t-il pas déjà tué ? ». Je pourrais le faire, c’est vrai. Mais cela n’est pas aussi simple… Je suis impliqué dans toute cette histoire d’enfants de Bhaal, et ce faisant, mes adversaires divins interviendraient alors… Mystra, Kelemvor, ou qui sais-je encore… Et il me semble qu’Ao, le Père des Pères, s’intéresse lui aussi à cette affaire… ce qui est très étrange. Il souhaite que les rejetons de Bhaal connaissent leur fin sans aucune intervention de notre part.

 

Il avait fini son discours en levant les yeux et les bras au ciel, secouant frénétiquement la tête en signe de déni.

 

− Et donc moi, le grand Cyric, je dois me contenter de regarder et d’observer ! Pourtant, si quelqu’un doit se sentir menacé par un enfant de l’ancien Seigneur du Meurtre, c’est bien moi ! Ah… il n’y a vraiment aucune justice…

 

Il marqua une pause, visiblement contrarié, et se tourna à nouveau vers Daren.

 

− Mais venons-en à ma question principale. J’ai suivi tes progrès depuis quelques temps, et je t’avoue que je suis très impressionné. J’en ai tiré quelques conclusions personnelles, mais je préfère entendre la réponse de ta bouche. À quel point dois-je te craindre ?

 

Il avait conclu sa question en détachant distinctement chaque syllabe. Daren sentait son regard posé sur lui, et une présence omnipotente rôder aux frontières de son esprit. Devait-il le craindre ? Lui ? Le fils adoptif de Gorion ? Cyric était un dieu détestable et mauvais, mais quelque fût sa détermination, comment pourrait-il jamais l’atteindre ? S’il disposait de quelques pouvoirs hérités de son sang divin, il était loin de rivaliser avec ces entités supérieures, maîtresses absolues des Plans.

 

− Je… J’ai peur de ne pas comprendre…, bredouilla enfin Daren. Je vois mal comment causer des problèmes à un dieu…

− Je vois, le coupa-t-il d’un ton satisfait. Je ne suis guère surpris, à vrai dire, mais je préfère tout de même en avoir le cœur net.

 

Cyric dessina un large ovale de son doigt dans les airs d’où un portail lumineux se forma.

 

− Ah…, soupira-t-il en terminant son incantation. Qui aurait pu prévoir que ce « Trône de Bhaal » me causerait autant de problèmes… Si seulement je l’avais détruit depuis le début…

− Je ne comprends pas…, l’interpella Daren. Pourquoi n’est-ce pas vous qui détenez le Trône de Bhaal, en tant que Seigneur du Meurtre ?

− Je n’en ai pas besoin !, répliqua-t-il aussitôt en haussant la voix. Et je n’en veux pas, d’ailleurs. J’ai déjà mon Plan dans le Pandémonium, et je n’ai cure de ce vulgaire lopin des Abysses. Mais apparemment, j’aurai dû y prêter un peu plus d’attention… Enfin, peu importe. Je ne peux pas défaire ce qui est fait. Hors de question de me retrouver dans un sac de nœuds encore pire que celui dans lequel je suis déjà !

 

Le portail magique s’était élargi à taille humaine, et Cyric se retourna une dernière fois en direction de Daren, le visage sévère.

 

− Quant à toi, souviens toi de ta promesse !, lui rappela-t-il en pointant dans sa direction un doigt accusateur. Je n’ai aucune envie de voir un autre enfant divin me défier… en admettant que tu aies le pouvoir suffisant pour le faire. Bien, nous nous reverrons peut-être plus tard, ou peut-être pas. Mais pour le moment, je vais te laisser. Adieu.

 

Le passage se referma aussitôt dans un éclair de lumière. Un bref instant, il crut entrapercevoir trois visages titanesques gravés dans la pierre sur les parois de la caverne qui semblaient les observer tous les deux. Mais à peine eut-il repris ses esprits que tout avait disparu, y compris ses souvenirs déjà lointains de la conversation qu’il venait à peine de tenir.

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