Aux portes de la mort

La Porte le ramena dans le Plan Primaire. Tous ses souvenirs se télescopèrent simultanément. Draconis. Ses compagnons. Étaient-ils encore en vie ? Une bouffée d’air pur et glacial lui fouetta le visage. Il était de retour en pleine montagne, à l’extérieur de la grotte. Seul. Il faisait presque nuit. Une angoisse montante le submergea bien vite. Où aller ? Il avait beau tourner son regard de tous les côtés, les rochers escarpés semblaient l’agresser de toutes parts en se dressant devant lui. Les derniers rayons du soleil dessinaient le relief des Monts Alamir d’un liseré orangé, colorant les nuages d’un ton rose. Il devait retrouver ses compagnons. Il ne pouvait passer la nuit seul dans ces montagnes hostiles, sans abri ni vivre. Mais la nuit tombant, comment pouvait-il espérer trouver son chemin ?

 

Imoen… Elle était la clé, il en était sûr. Il devait se concentrer sur sa sœur. Daren posa ses mains sur la roche et laissa son pouvoir fusionner avec la nature. Il ne pouvait ressentir le monde par la roche à l’instar des druides, mais il aurait reconnu l’essence de Bhaal entre mille. Il étendit son rayon d’action, puisant dans ses ressources cachées. Imoen. Toutes ses pensées étaient focalisées sur elle. Il allait atteindre sa limite, lorsqu’une présence familière effleura sa conscience. Il l’avait trouvée.

 

Nul besoin de cartes, d’astre, ou de quelconques instruments pour se guider. Il « savait ». Il avait « senti » sa sœur, par delà la distance. Soulagé et ragaillardi, il entama sa route d’un pas décidé. S’il se dépêchait, il la rejoindrait deux ou trois heures plus tard. La progression en pleine montagne, de nuit de surcroît, n’était pas des plus aisées, mais la présence d’une lune presque pleine dans le ciel dégagé ainsi qu’une végétation plutôt rase raccourcissaient d’autant son périple. Au moins Imoen était-elle vivante. Il l’avait distinctement sentie. Abazigal avait donc bluffé, et cette révélation lui ôta un poids considérable sur le cœur. Mais qu’en était-il de ses autres compagnons ? Ce mage noir qui leur avait barré la route, Draconis, avait donc du sang draconique dans ses veines. Les dragons faisaient partie des créatures les plus redoutables de Féérune, et même à quatre contre un, le combat restait un défi hors du commun. Qu’en était-il d’Aerie ? De Minsc ? Ou même de Sarevok ? Daren pressa le pas, malgré le sentier éprouvant qu’il arpentait. Il devait en avoir le cœur net. Ses pas le portèrent enfin près de la grotte qu’il avait quittée quelques temps plus tôt, mais le spectacle qui s’offrit à ses yeux lui glaça le sang. La piste qu’il suivait débouchait en surplomb, dominant ainsi toute l’ampleur du désastre. La lune éclairait la scène d’un blanc nacré si intense qu’on se serait cru encore en soirée. Du plateau qui bordait l’entrée de la caverne, il ne restait que quelques amas diffus de roches éparpillées dans un cratère de plus de cent pieds de large. Tout avait été ravagé, pulvérisé par il ne savait quelle puissance magique.

 

− Imoen !!, hurla-t-il à la montagne, qui ne daigna même pas lui rendre un écho.

 

Elle était en vie pourtant, il en était sûr. Il mit un genou à terre et sonda à nouveau le sol en y plaquant ses mains.

 

− Daren ! C’est toi !

 

C’était elle. Son cœur s’emballa, et il se redressa en une fraction de seconde. Une silhouette aux longs cheveux ondulant dans le vent lui adressait de larges signes. Daren dévala la pente en un instant, à la fois soulagé et anxieux.

 

− Imoen ! Tu vas bien ? Qu’est-ce que…

 

Il ne termina pas sa phrase. Le visage de sa sœur s’assombrit tout à coup. À leur rencontre, elle saisit sa main droite dans les siennes.

 

− Viens. Suis-moi…, murmura-t-elle.

 

Ses vêtements étaient déchirés en de multiples endroits, et quelques plaies et brûlures apparaissaient sur les parties à nu de ses bras. Que s’était-il passé ? L’un de ses compagnons était-il… mort ? Le visage d’Aerie s’imposa à son esprit, mais il préféra chasser cette pensée en se concentrant sur sa marche. Imoen le conduisit à l’entrée d’une grotte abandonnée où Minsc veillait autour d’un feu, visiblement très éprouvé.

 

− Minsc, c’est nous !, lui lança-t-elle tandis que le rôdeur s’apprêtait à se lever.

− Daren ?, s’étonna-t-il. Bouh, regarde qui est de retour !

 

Il lui rendit son sourire, mais ses yeux cherchaient en même temps l’avarielle. Le colosse alla à sa rencontre et le serra vivement dans ses bras.

 

− Minsc pensait ne plus jamais te revoir, mais Bouh nous a certifié que tu reviendrais victorieux ! Bouh ne se trompe jamais ! Le Mal ne t’a pas trop amoché, j’espère ?

− Merci Minsc, je vais bien, le rassura Daren. Comment vont Aerie et Sarevok ?

 

Le rôdeur hésita l’espace d’une seconde, et tourna son regard en direction d’Imoen.

 

− Comment va… ?, commença timidement sa sœur.

− Aerie a fini par s’endormir, répondit Minsc. Mais…

 

Il laissa sa phrase en suspens.

 

− Mais quoi ?, répéta Daren, dont l’anxiété montante lui avait fait hausser le ton de la voix.

 

Sans le vouloir, il bouscula Minsc et se précipita sous l’abri rocheux. Deux corps étendus reposaient autour d’un deuxième feu cerclé de pierres. Daren reconnut aussitôt la chevelure de l’avarielle qui dépassait de ses couvertures et courut jusqu’à elle, le cœur battant à tout rompre. Il s’agenouilla à ses côtés, quelques larmes commençant à s’échapper de ses yeux. Il posa une main tremblante sur son épaule et ferma les yeux.

 

− Elle dort, chuchota Imoen derrière lui.

− Elle… dort ?, répéta-t-il, à la fois soulagé et abasourdi.

− Oui, elle dort car elle a usé toutes ses forces pour maintenir Sarevok en vie jusqu’à maintenant.

 

La gorge de Daren ne noua soudainement.

 

− Il a…, poursuivit Imoen. Il nous a…

 

Elle s’interrompit avant la fin, laissant son frère prendre conscience de la situation. Sarevok aurait pu dormir paisiblement, lui aussi. Daren souleva délicatement les fourrures qui couvraient son demi-frère et étouffa un cri de stupeur. Un rouge sombre colorait tous les bandages qui couvraient son torse, peinant à dissimuler de trop nombreuses blessures. Il respirait à peine, malgré tous les soins magiques qu’avait pus lui délivrer Aerie.

 

− Il va… mourir ?

− Je ne sais pas…, répondit-elle en secouant tristement la tête. Aerie a tout fait pour guérir ses blessures, mais il a perdu tellement de sang… Elle non plus ne sait pas.

− Imoen ?

− Oui ?

− Que s’est-il passé ?

 

Elle prit une profonde inspiration, resta quelques secondes silencieuse à contempler le bois crépiter de façon erratique, puis répondit enfin.

 

− Le mage que nous avons affronté était un dragon.

 

Cette première révélation ne le surprit pas, mais il laissa sa sœur poursuivre son récit sans intervenir.

 

− Nous avons usé une grande partie de nos forces pour venir à bout de sa forme humaine, et c’est seulement lorsqu’il a compris qu’il ne pourrait nous vaincre de cette manière qu’il a révélé sa véritable nature. Ses écailles étaient bleues, et il crachait une sorte de… de foudre, particulièrement dévastatrice. Nous avons tenté de repousser son attaque avec Aerie, mais il dégageait une telle puissance que nous avons toutes deux été brûlées. À chaque fois qu’il s’approchait d’un peu trop près pour user de ses griffes, Minsc et Sarevok le frappaient de leurs épées. Je ne sais pas combien de temps a duré le combat ainsi… Une éternité, j’ai eu l’impression…

 

Elle s’arrêta un instant, pensive. Ses yeux se plissèrent, et elle déglutit péniblement.

 

− Et… Nous étions tous épuisés…, poursuivit-elle. Je pense que le dragon aussi d’ailleurs, car ses souffles devenaient de moins en moins intenses et de plus en plus espacés. Il s’est finalement posé par surprise, et nous a tous soufflés en déployant ses ailes. Je… j’ai perdu l’équilibre… Tout est allé si vite… Il m’a saisie par la taille, dans ses griffes.

 

Imoen porta machinalement une main à ses côtes et grimaça.

 

− J’aurai dû mourir. J’étais trop affaiblie pour riposter…

 

Sa voix se réduisit à un murmure.

 

− Il m’a présentée en avant, en ordonnant aux autres de se tenir en arrière… C’est là que Sarevok l’a attaqué par surprise. Il lui a planté son épée dans son poitrail, et… et…

 

Elle se cacha soudainement les yeux et un sanglot étouffa sa voix.

 

− Oh, Daren, j’ai eu si peur, gémit-elle en s’élança à son cou. J’ai eu si peur, et je m’en veux tellement…

− C’est fini Imoen, calme-toi… C’est fini… Chhhhut…

 

Il sentait ses larmes sur son épaule et le contact soyeux de ses cheveux roux sur sa joue. Il la serra longuement contre lui, jusqu’à ce que ses tremblements incontrôlés s’apaisent enfin.

 

− Je suis désolée, Daren…, reprit-elle après de longues minutes de silence. J’ai été stupide. Je n’ai pas eu autant que toi confiance en Sarevok, et je ne m’en rends compte que maintenant qu’il est… qu’il est…

− Tu n’as pas à être désolée, Imoen. Ce n’est pas de ta faute.

− Merci, Daren. D’être revenu. J’ai des milliers de questions à te poser, mais je suis trop épuisée pour ça. Maintenant que tu es là, je peux dormir tranquille.

 

Elle l’embrassa sur la joue et partit se faufiler sous les trop larges fourrures qui couvraient l’avarielle. Daren resta quelques instants auprès de son frère, à contempler ce visage d’usage si froid et fermé calmement endormi, à la frontière entre la vie et la mort. Un étonnant mélange de tristesse et de fierté teintait son cœur. Il se sentait impuissant, ne pouvant qu’observer sans agir. Ses blessures avaient été bandées, et seule Aerie était en mesure de lui prodiguer des soins magiques, ce qui lui avait d’ailleurs sans doute valu d’être resté en vie jusque-là. Cependant, au-delà de l’implacable réalité, son frère s’était montré digne de toute la confiance qu’il lui avait accordée, et ce doute insidieux qui le rongeait depuis leur départ s’apaisa enfin. Sarevok n’était pas lié à eux que par sa promesse, et il l’avait démontré sans conteste aux yeux de tous.

 

− Ne meurs pas, mon frère…, chuchota-t-il.

 

Son visage venait-il de s’animer un bref instant ? Non, il avait dû rêver. Sans doute le reflet des flammes… Daren s’approcha sans un bruit d’Aerie, l’embrassa doucement au coin des lèvres, et partit rejoindre le rôdeur qui montait toujours la garde un peu plus loin afin de le relever. Il s’installa sur le monticule tandis que Minsc sortait une chaude couverture d’un de leurs sacs à dos. Il veilla ainsi le restant de la nuit, dans le calme et la plénitude que seul un paysage de montagne pouvait apporter.

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