Confessions

Leur veillée ne dura que quelques heures. Daren préféra éveiller ses compagnons avant l’aube. Tous se levèrent rapidement, à l’exception de Sarevok qui n’avait toujours pas repris connaissance.

 

− Da… Daren ?, bredouilla Aerie. C’est bien toi ? Tu es revenu ?

 

Elle s’élança à son cou et l’enserra si fort qu’il en eut du mal à respirer.

 

− Oh, mon aimé… Je t’ai cru perdu à jamais…

 

Il lui rendit son étreinte. Son regard croisa celui d’Imoen qui lui sourit en retour. Aerie n’avait que quelques blessures superficielles que deux ou trois jours de repos guériraient sans mal. L’avarielle le tira par la main et le conduisit au chevet de Sarevok.

 

− Ton frère est encore en vie, Daren. Baervan l’a sauvé de la mort hier, mais son état ne s’est guère amélioré. Reste avec moi, je t’en prie, le temps que je tente à nouveau de le soigner.

 

Il s’assit à ses côtés, la laissant murmurer ses incantations. Une lueur bleue irradia ses mains, qu’elle apposa sur les bandages noircis par le sang de la nuit. Le corps de Sarevok fit un sursaut, puis s’apaisa à nouveau sans qu’il ne reprît connaissance.

 

− C’est lui qui nous a sauvés, tu sais ?

 

Il acquiesça en silence.

 

− Je ne connais pas beaucoup ton frère, poursuivit Aerie sans détourner l’attention de son sortilège. C’est quelqu’un de très distant, et parfois cynique. Je t’avoue que ce que tu m’as raconté à son propos lorsque tu l’as affronté à la Porte de Baldur ne m’a pas vraiment rassurée.

− Je ne t’en blâme pas, lui répondit-il. J’ai moi-même parfois du mal à comprendre les raisons qui m’ont poussée à lui faire confiance…

− Il a… tué des gens, n’est ce pas ? Je veux dire pour d’autres raisons que pour se défendre ?

− Plus que tu ne l’imagines, je pense. C’est un enfant de Bhaal, ne l’oublie pas.

− Toi aussi tu en es un, lui rétorqua-t-elle.

− C’est bien ce que je dis, soupira-t-il en secouant tristement la tête.

 

Elle tourna pour la première fois ses yeux vers lui, une inquiétude non feinte sur le visage.

 

− Que veux-tu dire ?

− Daren ?, l’interrogea une autre voix salvatrice en arrière. Maintenant que nous sommes… presque tous ensemble, tu pourrais peut-être nous raconter ce qui s’est passé de ton côté ? Je suppose que tu as affronté… Abazigal ? Et triomphé ?

 

Minsc et Imoen virent s’asseoir à leur côté, tandis qu’Aerie continuait inlassablement à tenter d’endiguer les profondes blessures de leur compagnon. Il leur narra en premier lieu son entrée dans la grotte et ses escarmouches avec les hommes-serpents, avant d’évoquer la façon dont il s’était joué de la barrière de protection. Il relata ensuite son combat contre le dragon, et comment son arme lui avait sauvé la vie.

 

− Tu as combattu un dragon… seul ?, s’inquiéta Aerie.

− J’ai surtout eu beaucoup de chance…

− Bouh s’interroge sur la façon dont tu as réussi à sortir de la caverne, intervint Minsc.

− J’avoue que ça m’intrigue aussi, concéda Imoen. En fait, nous étions prêts à lancer des recherches dès ce matin.

− J’ai été… « appelé » dans l’Antichambre, répondit Daren, la mine sombre.

 

Sa conversation avec Solaire et Yaga Shura lui revint en mémoire. Il leur apprit l’existence de la Main ainsi que ses véritables desseins, avant de leur révéler le nom du dernier enfant de Bhaal. Un long silence s’en suivit, que personne n’osa briser.

 

− Je vois…, répondit enfin Imoen. Ils avaient tout prévu en cas de victoire de ta part… S’ils parvenaient à te tuer, ils restaient maître de la situation. Et à mesure que tu les abattais, ils accumulaient l’essence de Bhaal par je ne sais quel procédé afin de gagner en puissance, et d’égaler celle d’un dieu.

− Solaire a même parlé de ressusciter Bhaal lui-même…

− Mais ça serait catastrophique !, s’effara Aerie.

− Je pensais qu’ils ne pouvaient pas tant que plusieurs enfants de Bhaal étaient en vie…, murmura Imoen, pensive. À moins qu’ils ne comptent sur ta mort ?

− Je ne sais pas, répondit Daren, tout aussi circonspect. J’ai l’impression que nous ne sommes pas au bout de nos surprises…

− Bouh propose de botter les fesses de ce vilain !, s’écria tout à coup le rôdeur. Minsc n’a pas bien compris ce qu’il se passe, mais Bouh pense que ce Balthazar est trop dangereux, et qu’il va chercher des ennuis à Daren !

− Tu as hélas certainement raison, Minsc…, soupira Imoen. Que Balthazar s’apprête réellement à ressusciter Bhaal ou pas, s’il a accumulé tout ou partie de l’essence de Bhaal de tes frères et sœurs tués, il sera un adversaire terriblement dangereux.

− Ce qui ne nous laisse guère le choix, conclut Daren.

− Mais cette fois, reprit-elle, nous l’affronterons tous ensemble.

 

Elle ne poursuivit pas, se rendant compte de ses propos à l’instant où ils avaient franchis ses lèvres. Tous les regards se tournèrent vers Sarevok, toujours inanimé.

 

− Nous ne laisserons pas vain le sacrifice de notre compagnon, trancha Daren.

 

Leur campement était à présent entièrement démonté, et ils improvisèrent une civière à l’aide de cordes et de couvertures pour transporter leur compagnon. Il n’avait toujours pas repris conscience, mais ses blessures les plus sérieuses semblaient au moins en partie cicatrisées. Ils partirent au lever du soleil, abandonnant sur place tout ce qui n’était pas nécessaire à leur voyage. Minsc et Daren se chargèrent de Sarevok, tandis qu’Imoen et Aerie s’occupaient des sacs.

 

Redescendre vers les plaines s’avéra moins épuisant que prévu, leur itinéraire leur faisant suivre les pentes les plus douces. Le deuxième jour, alors qu’ils quittaient à peine les contreforts des Monts Alamir, Sarevok s’éveilla enfin. Son état s’était amélioré, en grande partie grâces aux soins prodigués par Aerie chaque soir, mais il restait encore trop faible pour marcher. Seuls plusieurs jours de repos intensifs le remettraient définitivement d’aplomb.

 

− Et comment allons-nous nous y prendre pour débusquer Balthazar ?, s’interrogea Aerie. Sa forteresse est plus qu’imprenable.

− Il va falloir étudier le terrain, j’en ai bien peur…, répondit Imoen.

− En espérant que nous passions assez inaperçus…, ajouta Daren.

− Oui, tu as raison, reprit-elle. Je doute fort que les disparitions de Sendai et d’Abazigal ne soient pas parvenues à Balthazar. Et il est possible qu’il devine nos intentions, si toutefois il ne décide pas de s’en prendre directement à nous…

 

Une fois de retour dans les plaines, leur avancée s’en trouva facilitée. À l’aide de branches, ils confectionnèrent un brancard plus simple à transporter. Sarevok reprenait connaissance de temps à autres, et tout danger immédiat pour sa survie semblait maintenant écarté. De retour en terres plus fertiles, ils purent se ravitailler en gibier ainsi qu’en eau, leur évitant ainsi un rationnement plus strict. Ils passaient le plus clair de leur temps à élaborer des stratégies plus qu’hasardeuses pour pénétrer l’Ordre Monastique de Balthazar, mais sans observations plus concrètes, cela servait principalement à passer le temps. Après presqu’une semaine de périple, ils avaient rejoint la savane précédant le dernier rempart face au désert de Calim. Il aurait sans doute été possible de forcer l’allure, mais Aerie semblait particulièrement éprouvée. Elle avait usé de toutes ses forces pour tirer Sarevok des griffes de la mort, et devait être la seule à ne pas avoir véritablement pris de repos après son affrontement avec le dragon. Daren prenait un soin tout particulier à lui alléger sa charge autant que possible, mais malgré son apparente fragilité, l’avarielle faisait preuve d’une détermination admirable.

 

Une simple journée les séparait encore d’Amkethran. On devinait à l’horizon les contreforts de cette roche sablée qui démarquaient la limite du village. Ils installèrent une dernière fois leur campement à la belle étoile, préférant reprendre leurs forces avant de poursuivre plus en avant. Sarevok ne pouvait toujours pas marcher, mais parvenait parfois à se redresser et à prononcer quelques mots.

 

− Demain, nous y sommes, soupira Imoen en faisant nonchalamment tourner au bout d’une pique la carcasse de quelque gibier des sables. Essayons de passer le plus inaperçu possible.

− Je ne suis pas certain que la taverne soit l’endroit le plus indiqué pour ça…, souleva Daren en se tordant la joue.

− Nous n’avons pas cent points de chute, déplora Imoen. Mais si tout va bien, nous devrions atteindre Amkethran à la tombée de la nuit, ce qui devrait jouer en notre faveur.

− J’ai peut-être une idée…, murmura Daren.

− À quoi penses-tu ?

− Nous pourrions demander à Omar Haraad ?

− Cet homme ne semble pas apprécier les mercenaires de Balthazar, remarqua Aerie. Il m’a paru quelqu’un de bien, je pense que nous pouvons lui faire confiance.

− Si ça veut encore dire quelque chose…, soupira Imoen. Enfin, je pense aussi que tu as raison, et ça me semble une bonne idée. Mais… sais-tu comment le contacter ?

− J’admets que ça reste encore un problème, mais nous verrons en temps voulu, tu ne crois pas ? Au pire, nous passerons notre première nuit au Zéphyr, et nous aviserons ensuite.

− Ça me va, acquiesça-t-elle la bouche pleine.

 

Chacun s’éclipsa en direction de sa tente de fortune, à l’exception de Daren qui avait pris le premier tour de garde. Il attisa le feu d’une branche, provoquant ainsi une série de craquements insolites. Il la lança enfin sur les braises brûlantes, qui emportèrent les restes de leur repas en de soudaines longues flammes orangées.

 

− Daren ?…

 

Il sursauta à son nom. C’était Sarevok, d’une voix à peine plus élevée qu’un bruissement de vent.

 

− Oui ? Comment te sens-tu ?

− Je… J’aurai voulu te parler un instant, cher frère.

 

Sarevok plissa les yeux et étouffa un grognement, puis serra la mâchoire en silence.

 

− Ça va aller ?, s’enquit Daren.

− Je ne sais pas pour combien de temps j’en ai encore, et je voulais te dire quelque chose avant qu’il ne soit trop tard.

− Ne dis pas ça…

− Je voulais te dire, reprit-il en ignorant sa remarque, que je suis heureux de t’avoir suivi. Tu agis souvent de manière désintéressée, en te souciant en premier des autres… J’ai toujours considéré ça comme une faiblesse, une entrave pour accomplir sa destinée. Mais il semblerait que j’ai eu tort… J’ai renié ce sentiment que tu appelles « amour », pour me consacrer à mon ambition. J’ai eu tort. Je t’ai sous-estimé, et tu m’as vaincu. J’ai douté de ta capacité à dompter le pouvoir de Bhaal, mais tu terrasses tous ceux qui se dressent sur ta route. Alors pour la première fois… j’ai décidé de suivre ton exemple. Je crois que c’est ce que Tamoko aurait voulu. Elle est morte pour ça. C’est la meilleure chose que je pouvais faire avant de partir la rejoindre définitivement.

 

Il s’arrêta, et détourna son regard de celui de Daren. Entendre Sarevok prononcer ces mots le laissa sans voix. Daren cligna plusieurs fois des yeux, ne parvenant pas à ordonner correctement une réponse. Face à son silence, Sarevok reprit.

 

− Tu me trouves pitoyable, je suppose. Tu as certainement raison, moi qui ai toujours prôné une…

− Non, le coupa-t-il brusquement. Non, je ne te trouve pas pitoyable, bien au contraire. Tu ne peux pas savoir à quel point je suis fier et heureux d’avoir un frère tel que toi, sage et courageux.

 

Sarevok grommela de manière inaudible en guise de réponse, visiblement gêné par la reconnaissance de son frère, mais Daren ne pouvait ni ne souhaitait dissimuler sa satisfaction.

 

− Je ne sais pas ce que tu feras du pouvoir de Bhaal lorsque tu l’auras enfin conquis, poursuivit-il. Mais je fais entièrement confiance en ton choix.

− Merci, répondit Daren, à la fois honoré et solennel.

− Je ne peux pas parler plus longtemps, avoua Sarevok. Il faut que je me repose encore. Je te remercie, toi et les autres, d’avoir soigné mes blessures, mais je te demanderais de garder cette conversation pour toi.

− Je… C’est d’accord.

 

Sarevok ferma les yeux et se rendormit, le visage apaisé. Daren termina son tour de garde, puis partit réveiller Minsc avant de rejoindre la tente d’Aerie. L’avarielle se tourna vers lui, et il écarta d’un geste nonchalant sa longue chevelure qui cachait ses yeux.

 

− Tu ne dors pas ?, chuchota Daren.

− Je t’ai entendu arriver.

− Oh, je suis désolé. Je…

− Non, ce n’est rien, le rassura-t-elle. J’ai simplement besoin de t’avoir près de moi.

 

Daren se glissa sous les couvertures, et l’elfe se lova contre lui.

 

− Aerie… Je voulais te remercier pour ce que tu as fait pour Sarevok. C’est grâce à toi s’il est encore en vie. Tu n’as pas hésité à user de toutes tes forces pour le sauver.

 

L’avarielle recula, et fixa Daren de ses yeux bleu pâle.

 

− Si ma découverte du monde m’a appris quelque chose, c’est que chacun a droit à une seconde chance. Sarevok a été ton ennemi par le passé. À présent, il voyage à tes côtés, et tu lui fais confiance. Moi aussi, j’ai eu le droit à une seconde chance. Toi. Tu m’as apporté l’espoir, la confiance, et l’amour. Sarevok est peut-être comme il est, parfois désagréable ou moqueur, mais il nous a prouvé à tous qu’il était prêt à se sacrifier pour nous.

 

Daren se plongea dans son regard azuré et lui sourit calmement. Il caressa sa joue de son index et cala une longue mèche de ses cheveux blonds derrière la pointe de son oreille.

 

− Je t’aime, déclara-t-il simplement.

− Tu es tout ce que j’ai en ce monde.

 

Elle se plongea à nouveau dans ses bras, et s’allongea sur son épaule. Le pouvoir de Bhaal lui semblait si lointain, et les intrigues de cette « Main » si absurdes en cet instant. Il partageait sa vie avec Aerie, et formait une équipe soudée par des liens à présent indéfectibles avec ses compagnons. Il n’avait besoin de rien de plus. Depuis combien de temps n’avait-il pas ressenti cette plénitude ? Bien trop longtemps à son goût. Ces promesses de gloire, de grandeur et de pouvoir divin avaient petit à petit corrompu son esprit, allant parfois jusqu’à lui masquer la loyauté pourtant indéniable de ses compagnons et amis. Il se rêvait de plus en plus souvent à une place qui n’était pas la sienne, coupée de la réalité la plus triviale. Il ne dirigeait pas quelques pions sur une table aux dimensions divines. Il s’agissait de ses amis, qui lui accordaient leur confiance et se battaient à ses côtés. Il serra Aerie dans ses bras et s’endormit, comblé, pour la première fois depuis de longues semaines.

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