Chapitre 5 : Destins

Solaire l’attendait, une fois encore. Toutes ses blessures s’étaient évanouies, et Daren remarqua son arme, la Furie Céleste, pendant à sa ceinture. Sa tête fourmillait de milliers de questions sans réponse, mais avant qu’il ne pût prendre la parole, l’avatar de lumière s’adressa à lui.

 

− La Main, dont les cinq doigts étaient les plus puissants des enfants de Bhaal, a été détruite. L’essence de Bhaal a presque entièrement rejoint sa source. Ton voyage arrive à son terme.

 

Que voulait-elle dire ? La mort de Balthazar, le dernier de la Main de Bhaal, avait-elle été suffisante pour accomplir la prophétie d’Alaundo ?

 

− Bhaal est donc ressuscité ?, s’enquit soudainement Daren. C’est cela ?

− Bhaal, le dieu défunt, n’a pas été ressuscité. Tu dois comprendre ce qui t’attend au bout de ton voyage, enfant de Bhaal… Et cette fois, celle que tu connais sous le nom de Mélissane va te l’expliquer.

 

Mélissane… Ainsi, Balthazar n’avait pas menti. Malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas à s’imaginer la jeune femme à la tête des cinq plus puissants enfants de Bhaal. Comment avait-il pu se laisser berner aussi longtemps ? Comment avaient-ils tous pu ? À l’instar de chacune de ses rencontre avec Solaire, l’ange de lumière fit jaillir une énergie colorée de l’éther, qui prit finalement forme humaine. Mélissane.

 

− Je suis là, aboya-t-elle d’une voix agressive. Parle, mais vite.

− Tu es ici parce que je le tolère, esprit, rétorqua Solaire en haussant subrepticement le ton. Réponds à nos questions.

 

Mélissane toisa la créature céleste du regard. Une froideur et un cynisme que Daren n’avait jamais soupçonné chez la jeune femme lui donnaient une toute autre image. Son véritable visage. Sans baisser les yeux, elle poursuivit d’un ton de menace à peine voilée.

 

− Je ne suis pas morte, créature. Tu as appelé une déesse vivante… Je ne sais comment, mais si j’apprends ce que tu as fait, tu me le paieras chèrement !

− Tu n’es pas encore une déesse, mortelle, trancha Solaire en appuyant ouvertement sur son dernier mot. La prophétie ne s’est pas encore réalisée.

− Le temps est proche…, fulmina Mélissane. Tout s’est passé comme je l’avais prévu… et rien ne changera ! Toute l’essence de Bhaal sera mienne !

 

Sa voix se perdit en écho dans la caverne. Le ballet d’intimidation entre Mélissane et Solaire montait en puissance. Il n’y avait plus de doute à présent. Cela ne pouvait être qu’elle. Toutes ces machinations, ces massacres…

 

− Alors explique-toi, conclut Solaire. Si tu as raison, cela ne changera rien.

 

Mélissane fronça les sourcils, interloquée, puis un sourire insolent se dessina sur son visage.

 

− C’est exact. Qu’il en soit ainsi.

 

Daren n’avait pas encore esquissé le moindre mouvement et, pour la première fois depuis son apparition, Mélissane se tourna vers lui.

 

− Je suis Amélyssanne Coeur-Noir, Grande Matriarche et plus grande Traqueuse du temple de mon Seigneur du Meurtre. J’ai dirigé toutes les prières en Son nom sacré ! J’ai abrité Son avatar quand le Seigneur du Meurtre est venu parmi nous au Temps Troubles. Il est venu demander de l’aide à sa plus grande prêtresse !

 

Elle éclata d’un rire puissant et terrifiant. Même sa voix avait changé, cassante et cynique. « Amélyssanne »… L’autre visage. Son vrai visage. Celui d’une prêtresse de Bhaal. Un nouvel éclair lumineux le tira soudainement de ses pensées. Jaillissant de la fumée noire qui s’échappait tout à coup de la roche, une créature de cauchemar apparut sous ses yeux médusés. Ces griffes acérées, ces écailles sombres et diaboliques, ces tentacules s’agitant sans relâche autour d’une encolure osseuse toujours plus avide de sang… L’Écorcheur. Mais un sentiment aussi terrible qu’évident s’imposa à son esprit : cet Écorcheur n’était pas simplement l’avatar du Seigneur du Meurtre. Il était le Seigneur du Meurtre en personne.

 

− À mon plus fidèle Traqueur de Mort, j’ai confié les secrets de ma résurrection.

 

Bhaal… Sa voix grondait comme le tonnerre annonçait l’orage.

 

− L’un de ses prêtres devait accéder à l’essence qui avait été répartie parmi les Enfants…, poursuivit Mélissane, et l’un des prêtres devait accomplir les rituels nécessaires pour redonner cette essence au Seigneur du Meurtre défunt. Ainsi le grand dieu Bhaal me chargea de cette tâche. Après sa mort, moi seule avais accès à son essence. Et mon pouvoir augmentait à chaque fois que l’un de ses enfants mortels mourait, leur part de divinité retournant à sa source.

− Ainsi tu m’as trahi, Amélyssanne Cœur-Noir. L’heure approche, et pourtant, tu n’accomplis aucun rituel.

− C’est exact, le railla-t-elle. Tu resteras poussière, mon maître sans cervelle…

 

Sa peau se fendit de toutes parts, se désagrégeant en cendres grisâtres. Il semblait donc que Mélissane avait raison : le Seigneur du Meurtre ne reviendrait pas. Une brise se leva, et emporta le corps éphémère de son Père. Un sentiment grandissant de malaise s’empara de lui. Il aurait voulu hurler, ou se boucher les oreilles, mais il n’était capable d’aucun mouvement. Mélissane poursuivit son discours, exposant ses manigances avec toujours plus de délectation.

 

− J’ai créé la Main de Bhaal…, déclara-t-elle. J’ai monté ces avortons divins les uns contre les autres en leur promettant qu’ils seraient des demi-dieux… Ils peuvent toujours espérer… dans les Limbes où ils croupissent ! Ah ah ah !

 

Ses yeux exorbités témoignaient de sa soif de pouvoir démesurée. Elle poursuivait, encore et encore, alternant entre un rire diabolique et une voix toujours plus puissante.

 

− Je me suis fait passer pour la protectrice des enfants de Bhaal, entraînant vers leur mort ceux que la Main ne pouvait pas trouver ! J’ai guidé les derniers vers Saradush pour les faire massacrer !

 

Comment avait-il pu être aussi naïf ? Il avait suivi ses recommandations à la lettre, conduisant à ses frères et ses sœurs à une mort certaine. Avait-elle élaboré ce plan dès le début ? Cela était impossible. Trop d’éléments ne dépendaient pas de son fait…

 

− Tu ne pouvais pas savoir que je viendrais, répondit-il finalement.

− Non, c’est vrai, avoua-t-elle d’une voix plus sobre après quelques secondes de silence. Je savais qu’Illasera périrait face à ta puissance… mais je ne m’attendais pas à te voir aussi vite. Cependant… tu es arrivé au parfait moment. Me débarrasser de la Main sans que l’on puisse penser que j’étais impliquée était une chose… Mais comme tu étais déjà à Saradush, je pouvais te monter contre Yaga Shura. Après l’avoir guidé vers Saradush pour exterminer tous les autres enfants de Bhaal, bien sûr ! Tu t’es ensuite occupé de ces autres imbéciles paranoïaques pendant que je les distrayais. La Main était le dernier obstacle qui m’empêchait de devenir la Reine du Meurtre… et tu t’en es très bien sorti.

 

Il n’avait été qu’un pion. Un simple pion. Et il s’était laissé diriger comme tel, aveuglé par les suppliques mielleuses d’une Mélissane désemparée. Toute cette honte qui l’étouffait depuis ces premières révélations se transforma en haine. Il pouvait ressentir la colère monter, et son essence de Bhaal réagir à ses émotions négatives.

 

− Je t’arrêterai, Mélissane, siffla-t-il en desserrant à peine les dents. Tu ne t’en tireras pas comme ça.

− Presque toute l’essence de Bhaal est sous mon contrôle, imbécile !, railla-t-elle aussitôt. Je suis presque une déesse. Je contrôle le royaume des Abysses qui était jadis celui de Bhaal, et le Trône de Sang est à moi ! Oseras-tu venir m’y affronter ? Ou devrais-je te traquer comme un chien ?

− Je m’occuperai de toi quelque soit l’endroit… et je te vaincrai !

− Alors, pourquoi attendre ?, s’écria-t-elle. Voyons comment s’achèvera la prophétie, et sur-le-champ !

− À ton aise !

 

Daren tira son arme, bouillonnant de rage. Un arc électrique courut le long de la lame de la Furie Céleste. Il allait la tuer, ici et maintenant.

 

− Assez !, tonna Solaire.

 

Ses ailes s’embrasèrent et une flamme gigantesque s’alluma à la base de son épée. Daren recula d’un pas. Mélissane sembla elle aussi impressionnée, et abandonna ses provocations. Solaire demeura un instant silencieuse, puis une fois assurée que les deux parties avaient retrouvé leur calme, reprit d’une vois plus posée.

 

− Un combat ici ne résoudra rien. Amélyssanne, tu es libre de partir.

 

L’esprit de la prêtresse de Bhaal se dissipa dans un éclair lumineux. Il ne restait plus qu’eux.

 

− Elle n’a pas encore absorbé toute l’essence des enfants de Bhaal, le rassura Solaire, mais je te conseille d’être rapide. Voici venir le dernier acte de la prophétie.

− Que dois-je faire, maintenant ?, demanda-t-il, dépité.

− Ta voie est tracée, enfant de Bhaal. Il te reste encore une épreuve à affronter ici. Lorsque tu seras prêt, je convoquerai tes compagnons, et tu pourras ensuite accéder au Trône de Sang de Bhaal, ainsi qu’à Amélyssanne. Ton destin est entre tes mains, à présent.

 

Daren poussa un long soupir de résignation. Ce n’étaient plus des questions qui hantaient son esprit, mais des remords et des regrets. Était-ce réellement là sa destinée ? Servir l’avenir des royaumes à une prêtresse maléfique ? Sans un mot, le cœur lourd, ses pas le portèrent presque sans y penser en direction de l’ultime épreuve, une partie de lui souhaitant y trouver la délivrance éternelle à son fardeau.

 

La grotte au bout du tunnel était plus sombre, cette fois-ci. Pas de lumière blanche, à peine une faible pénombre ne laissant deviner que des formes indistinctes. Peut-être y avait-il même du brouillard ? Une chaleur inexpliquée régnait dans la caverne. Il n’était pas seul. Même sans le voir, il pouvait sentir une présence.

 

− Il y a quelqu’un ?, souffla-t-il dans un murmure.

 

Pas de réponse. Mais la présence se rapprochait. Elle ne semblait cependant pas menaçante. Familière, même. Quelqu’un qu’il aurait toujours connu, mais perdu de vue depuis des années. Une ombre. Furtive. Aussi insaisissable que le vent.

 

− Qui est là ?, répéta-t-il, le souffle court.

 

Son cœur battait à tout rompre. Il n’osait faire le moindre mouvement. La présence se rapprochait encore. Plus près. Toujours plus près. Il pouvait à présent sentir son parfum. Sentir son odeur. Un parfum qu’il aurait reconnu entre mille.

 

− Imoen ?…

 

Elle était là. Imoen. Plus belle et désirable que jamais.

 

− Imoen ? Mais comment es-tu…

− Chhhhut…, le coupa-t-elle en posant délicatement son index sur ses lèvres.

 

Ses mains glissèrent jusqu’à son épaule, et elle l’attira à elle.

 

− Tu n’es pas Imoen, répondit-il en tentant de se dégager. Tu n’es pas ma sœur.

− Je suis bien plus que ça…, susurra-t-elle en lui caressant le visage.

 

Qui était-elle ? Elle lui ressemblait pourtant en tous points. Sa voix, ses mimiques, ses cheveux, son visage. Sa sœur comme elle lui était apparu dans ses fantasmes les plus fous.

 

− N’as-tu jamais rêvé plus que de ce que tu n’as déjà, Daren ? N’as-tu jamais rêvé de posséder ce qui était interdit ?

 

Ses mains descendirent le long de son torse, dégrafant agilement les attaches de son armure. Daren peinait à respirer. Son cœur battait si fort qu’il l’empêchait de penser.

 

− Toutes ces épreuves n’avaient qu’un seul but, Daren…

− Arrête !, s’écria-t-il d’une voix étranglée. Ne… Ne fais pas ça, Imoen. Nous… nous n’avons pas le droit.

− Le pouvoir de Bhaal ne connaît aucune limite, Daren… Laisse-toi séduire par sa puissance… Laisse-moi te séduire…

− Imoen… Je t’en prie…

 

Sa sœur retira sensuellement le simple vêtement qu’elle portait, qui tomba à leurs pieds sans un bruit. Elle plaqua son corps nu contre le sien et reprit ses avances. Une violente douleur au crâne le paralysa un instant. Il ne pouvait pas… Il ne devait pas. Mais son corps ne lui obéissait plus, pas plus que son esprit. Une pulsion incontrôlable le poussait à avancer toujours plus loin, malgré l’interdit brûlant. Leurs lèvres s’unirent. À quoi bon résister ? Il pouvait sentir le corps chaud de sa sœur contre le sien, son cœur palpitant. Le parfum de sa peau enivrait ses sens. Leurs baisers reprirent de plus belle. Il était déjà trop tard pour espérer faire demi-tour. La souillure ultime de Bhaal avait rejoint ses fantasmes les plus cachés. Leurs corps fusionnèrent dans la sueur moite. Les gémissements lascifs s’intensifièrent, jusqu’au paroxysme.

 

Lorsqu’il rouvrit les yeux, tout avait disparu.

 

« Je suis ce qui est en toi. »

 

Une voix d’outre-tombe retentit dans la caverne. Il était seul, à nouveau.

 

« Je suis l’ultime expression de ton pouvoir, enfant de Bhaal, le dernier rempart que tu avais érigé entre toi-même et ta destinée. Ce Plan va maintenant disparaître. Il n’y a plus que le Trône de Sang. »

 

Une créature de cauchemar se tenait tapie dans l’ombre. Il ne la voyait pas, mais il pouvait percevoir son souffle rauque et puissant.

 

− Qui es-tu ?, souffla Daren à demi-mot.

 

« Le Ravageur… »

 

La créature apparut alors. Une abomination de plusieurs mètres de haut, à la fois tentaculaire et écailleuse, d’un rouge aussi éclatant que le sang des milliers de victimes du Meurtre. Daren resta pétrifié devant l’incarnation la plus brute de Bhaal, à la fois fasciné et terrifié. L’obscurité le rattrapa et l’enveloppa entièrement, enfouissant ses souvenirs au plus profond de la partie cachée de son être.

 

− Daren ? Daren, tu es là ?

 

Imoen.

 

− Que se passe-t-il, Daren ?

 

Ses compagnons étaient là. L’épreuve, dont il ne gardait pourtant aucune trace, était achevée. Se sentait-il différent ? Il ne pouvait en être certain.

 

− Je suis là !, s’écria-t-il tout à coup, comme si le temps le rattrapait soudainement après avoir trop laissé durer une poignée de secondes.

− Cet endroit est toujours aussi impressionnant…, déclara Imoen en détaillant la gigantesque colonne au centre de la caverne qui se perdait dans l’immensité de l’Antichambre.

− Et toujours aussi terrifiant…, compléta Aerie à demi-mot.

− Tu ne nous as pas convoqué par hasard, je présume, l’interrogea une voix grave.

− Sarevok !

 

Leur compagnon se tenait debout à leur côté, son arme à la main. Toutes ses blessures semblaient s’être envolées.

 

− Sarevok, tu es… tu es guéri ? Tu peux marcher à nouveau ?, s’étonna Daren.

− Tu devrais pourtant savoir que ce n’est que notre esprit qui se trouve en ces lieux, répondit-il d’un ton dédaigneux. Peu importe ce que le corps a subi, tant qu’il est en vie. Je réitère ma question : pour quelle raison nous as-tu fais venir ?

− Je n’ai rien…

− Tu contrôles entièrement cet endroit, Daren. Tout ce qui s’y passe n’est que le fruit de ta volonté.

− Daren…, intervint Imoen. Que s’est-il passé ?

 

Il leur narra les révélations de Solaire, ainsi que le récit de celle qu’ils avaient jusque là pris pour leur alliée, Mélissane.

 

− Une prêtresse de Bhaal…, murmura Imoen.

− Une félonie de plus que la Justice doit corriger !, s’emporta Minsc. Cette femme est encore plus intelligente que Bouh, il faudra être sur nos gardes !

− Cette Amélyssanne possède certainement un grand pouvoir, compléta Sarevok, mais elle ne peut en être aussi familière que toi. Tu es le fils du Meurtre, Daren, tandis qu’elle ne fait qu’usurper ses pouvoirs.

− Regardez !, s’écria Aerie. La Porte !

 

Tous les regards se tournèrent aussitôt dans la même direction. C’était impossible. Les Portes infernales s’ouvraient d’elles-mêmes.

 

− La grotte s’effondre !, lança Imoen. Courez !

 

Un grondement sourd ébranla le sol et les murs. Du magma en fusion jaillit des fissures qui lézardaient à présent la roche tandis que d’immenses blocs de pierres se détachaient du plafond, se brisant à l’impact dans un tonnerre assourdissant. Une lumière verte auréola l’Antichambre. Ils courraient, tous les cinq, en direction de leur seul salut. Les Portes de l’Enfer étaient à présent grandes ouvertes. La lumière l’aveugla à l’instant où il en franchit le seuil.

 

Puis le spectacle le plus incroyable s’offrit à ses yeux.

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