L’ultime doigt de la Main

Quoi ??, s’écria Imoen, hors d’elle. Accepter le marché de ce… de ce félon, ce traître, cette ordure… ? Tu aurais dû le découper en tranche, et le…

− Calme-toi, la coupa brusquement Daren. Je n’ai jamais dit que j’avais accepté.

− C’est hors de question !, rétorqua-t-elle aussitôt.

 

Il se doutait que la proposition de Saemon Havarian serait mal accueillie, et lui-même d’ailleurs émettait de sérieux doutes quant à la confiance qu’il lui accordait.

 

− Minsc n’aime pas non plus devoir faire affaire avec ce coquin, ajouta le rôdeur.

− Vous avez trouvé d’autres pistes ?, interrogea Aerie en tentant d’apaiser la situation.

 

Imoen secoua brièvement la tête en soufflant par le nez.

 

− Il ne nous demande rien en échange, rappela Daren, si ce n’est défaire Balthazar.

− Et moi je te dis qu’il nous prépare un sale coup. On dirait que tu n’as pas encore compris de quoi il était capable. Tu te souviens lorsque nous l’avons rencontré la semaine dernière ? Ce froussard s’est défaussé sur nous avant de s’enfuir ! La seule chose qu’il mérite, c’est de faire affaire avec une corde et une potence !

− Je comprends ce que tu dis, concéda Daren, mais apparemment, entrer dans la forteresse sera plus complexe que de simplement trouver un objet nous permettant d’ouvrir les premières grilles. Et au pire, s’il nous lâche, nous serons dans la même situation que si nous étions entrés par nos propres moyens.

 

Imoen ne répondit pas, mais les deux autres acquiescèrent.

 

− Cela pourrait nous faire gagner un temps considérable, souligna Aerie.

− Si cela devait nous conduire directement à Balthazar, nous aurons besoin de toi, rappela Daren. Qu’en est-il de Sarevok ? Son état s’améliore ?

− Il reprend conscience de temps en temps. Il pourra peut-être se lever dans les prochains jours, mais il ne pourra pas combattre avant encore deux ou trois bonnes semaines.

− Nous n’avons pas autant de temps, soupira Daren.

− Mais je serais là si tu as besoin de moi, bien sûr, confirma l’avarielle.

 

Les dés étaient donc jetés. Une fois de plus, ils confiaient leur destin à cet être sournois qui s’était déjà joué d’eux à plusieurs reprises. Chacun put reprendre des forces avant leur rendez-vous de la soirée. Si la chance leur souriait, peut-être même que Balthazar ne s’attendraient pas à leur venue, du moins dans d’aussi brefs délais. Seule Imoen persistait à condamner leur initiative, bien qu’elle s’inclinât, à contrecoeur,  face à la majorité. Daren était conscient des risques qu’ils prenaient en choisissant de s’allier à Saemon Havarian, mais se préparer le mieux possible à faire face à une éventuelle trahison lui semblait plus profitable que de trouver une hypothétique autre voie par leurs propres moyens. Un souvenir s’imposa tout à coup à ses pensées. Daren écarquilla les yeux. Elminster… Le vieux mage lui avait parlé du monastère de Balthazar, il en était sûr. En quels termes ? Il fouilla sans relâche sa mémoire. Balthazar. Le monastère… Le déclic se fit.

 

« La clé viendra d’un homme que tu as déjà rencontré par le passé. »

 

Comment était-ce possible ? Il ne pouvait faire référence qu’à Saemon Havarian. Mais comment était-il au courant de leur précédente rencontre ? Ou qu’il lui faudrait s’allier à lui pour atteindre Balthazar ? Renonçant finalement à donner de quelconques explications à ce qui pouvait se résumer à « Elminster », il s’accorda les quelques heures de repos qu’ils avaient établies, une désagréable sensation d’être en permanence observé ne lui facilitant pas la tâche. Une chose était sûre, cependant : il avait trouvé la « clé ». Ne restait plus qu’à espérer qu’elle ouvrît la bonne serrure.

 

Ils avaient laissé Sarevok aux mains de quelques villageois recommandés par Asana et son père, puis se rendirent à leur point de rendez-vous. Saemon Havarian les attendait, conformément à sa promesse. À ses pieds, une large caisse qu’il n’avait certainement pas transportée seul contenait les équipements dérobés aux mercenaires qui devaient leur servir de déguisement.

 

− Ah, vous revoilà !, s’exclama-t-il d’une voix exagérément enjouée. Je suis heureux de voir que tu as su convaincre tes compagnons du bien-fondé de notre association !

− Ne la ramène pas, Havarian, siffla Imoen en le dévisageant d’un regard glacé. S’il ne tenait qu’à moi, tu serais déjà réduit à un petit tas de poussière fumante.

− Tu connais déjà ma sœur, Imoen, compléta Daren d’une froide ironie, et je me ferais le plus grand plaisir de t’en faire faire plus ample connaissance si tu devais te jouer de nous une fois de plus.

− Enfin, Daren !, s’indigna Saemon. T’ai-je déjà mal guidé ?

 

Daren entendit distinctement les phalanges d’Imoen craquer.

 

− Hum, se rattrapa-t-il subitement, oublie ce que je t’ai dit, finalement… Mais ne perdons pas de temps en vaines paroles ! Enfilez ces armures, mes chers amis.

− Je n’ai pas pour habitude d’être amie avec des charognes dans ton genre, lui rétorqua Imoen sans lui accorder un regard.

 

Tous les quatre quittèrent leurs larges toges beiges pour les vêtements bleus et rouges qu’arboraient ces mercenaires enrôlés par les moines. Malgré la bonne humeur surfaite de Saemon Havarian, une tension palpable maintenait une ambiance électrique. Au-delà de la confiance qu’ils pouvaient accorder à leur marché, ils se trouvaient sur le point d’affronter le dernier Enfant de la Main. De quels pouvoirs terrifiants disposait-il ? Plus que son éventuelle victoire, il mettait aussi en jeu la vie de ses compagnons. Leur dernier combat avait failli coûter la vie à l’un d’eux…

 

Saemon les conduisit silencieusement en direction de la forteresse. Il avait soudainement l’air plus sérieux, voire inquiet. L’animation nocturne traditionnelle d’Amkethran naissait avec le coucher du soleil, ce qui facilita leur anonymat. Les autochtones qu’ils croisaient les toisaient d’un regard méfiant, mais cela n’avait que peu d’importance. Ils progressaient en direction de la haute tour gardée du monastère. Après quelques minutes de marche, ils aperçurent les épaisses grilles de métal se dresser devant eux. Deux sentinelles vêtues de la tenue des moines de l’Ordre montaient la garde devant l’édifice.

 

− La souillure des enfants de Bhaal doit être nettoyée, mon frère, le salua Saemon.

 

Le moine le dévisagea un instant, jaugeant du regard Daren et ses compagnons grimés en hommes d’armes, puis répondit.

 

− Que les dieux aient pitié, mon frère.

− Soit juste, mon frère.

− Soit juste, mon frère, répéta la sentinelle.

 

La grille s’ouvrit d’elle-même à la fin de leur échange, et les deux moines s’écartèrent pour leur laisser le passage. Ils venaient de pénétrer dans l’enceinte du monastère. Autour d’eux, plusieurs bâtiments ressemblant à des temples ponctuaient la sobriété des lieux. Saemon Havarian ne prononça pas un mot et se dirigea en direction de l’immense tour qui dominait les lieux. Une seconde grille, entourant circulairement la tour, leur bloquait le passage. Il sortit une petite pierre ronde de la poche de sa veste et effleura le métal sombre du portail devant eux. L’acier noir grinça aux jointures, et les deux battants de la porte s’ouvrirent en grand. Une dizaine d’hommes au crâne rasé, revêtant les couleurs des moines de l’Ordre, sortirent en même temps de la tour pour les accueillir. Celui qui semblait être leur chef s’adressa à Saemon d’un air satisfait.

 

− Ah, Esamon, tu a bien travaillé. Je suppose qu’ils sont drogués ? Nous ne voulons pas d’ennuis.

 

Le cœur de Daren se serra tout à coup. Dans n’importe quelle autre situation, il aurait envisagé toutes les solutions possibles. Mais avec celui qui les guidait, il ne pouvait y avoir d’équivoque.

 

− Je vous l’ai amené, répondit Havarian d’un ton hésitant, mais… je ne sais pas si vous serez de taille contre lui. Je l’avais déjà drogué par le passé… je ne pouvais pas le refaire une deuxième fois.

− Je savais que Balthazar était fou de te faire confiance, Esamon !, s’écria le moine. Tuez-les ! Tous !

Saemon !, hurla Imoen, folle de rage.

− Il me semble que je suis de trop tout à coup, invoqua-t-il en formant de rapides signes magiques de ses mains.

 

Le combat commença en une fraction de seconde. Les moines s’élancèrent à l’assaut avec une fulgurance déconcertante, et avant qu’aucun d’eux ne pût réagir, Saemon Havarian avait déjà disparu dans un éclair lumineux.

 

− Attention !, s’écria Aerie.

 

Deux moines s’attaquèrent simultanément à Minsc, qui ne les repoussa que d’extrême justesse. Ils ne se battaient qu’à mains nues, mais la précision et la force de leurs coups rendaient leurs attaques redoutables. Malgré leur expérience des combats, leurs adversaires esquivaient avec une terrifiante agilité. Imoen réagit aussitôt en décochant un sortilège de ses mains, mais l’homme en toge beige encaissa la magie de ses paumes et réduisit à néant son incantation. Daren tira la Furie Céleste et engagea le combat. Il se battait à un contre quatre, et ne savait où focaliser son attention pour ne pas subir d’attaque directe. Tentant un premier assaut, Daren abattit son arme sur le moine le plus près du mur de la tour, réduisant ainsi sa capacité d’esquive. La sentinelle se mit soudainement à genou et stoppa la lame du katana d’une prise extraordinaire de ses deux mains, immobilisant son arme devenue inutile. Il devait réagir au plus vite. S’il ne lâchait pas prise dans la seconde, il n’aurait pas le temps de parer l’assaut conjugué des trois autres.

 

Pris de cours, Daren libéra son pouvoir le long de la garde de son arme. La lame se mit à vibrer, puis la foudre en jaillit dans un éclat multicolore en frappant de plein fouet ses adversaires. Les moines furent projetés plusieurs mètres en arrière, leurs toges déchirées et fumantes. Daren leva les yeux en direction de ses compagnons. Minsc, dont l’arme gisait au sol, maintenait deux de ses adversaires hors de combat, leur tête bloquée entre ses bras puissants. Deux autres moines tentaient de porter secours à leurs compagnons, mais Aerie déviait leurs coups de ses incantations protectrices. Imoen plaqua ses mains sur un autre, qui s’embrasa sous l’intensité de sa magie. Les deux hommes immobilisés par le rôdeur s’effondrèrent tout à coup, la nuque brisée par ses muscles démesurés. Il ne restait plus que trois adversaires, qui prirent alors la fuite sans demander leur reste.

 

− Bouh aura vos yeux !, s’époumona Minsc en bombant le torse.

 

Daren poussa un soupir de soulagement. Un vague sentiment d’amertume l’effleura, mais malgré la trahison et la fuite de Saemon Havarian, ils avaient franchis les protections du monastère de Balthazar. Leur subterfuge de toute façon à jour, ils se débarrassèrent de leur accoutrement factice. Aerie apaisa les plus douloureuses de leurs blessures, et ils franchirent les portes de l’immense tour devant eux. Maintenant qu’aucune barrière magique ne se dressait entre lui et leur cible, il n’y avait plus aucun doute. Le dernier doigt de la Main se trouvait en ces murs. La prophétie arrivait à son terme.

 

− Allons-y, vite !, s’exclama Daren.

 

Aerie et Minsc s’engagèrent sous l’arche. Il s’apprêtait à les suivre lorsqu’il remarqua sa sœur, immobile et pensive, en retrait.

 

− Imoen ? Ça va ?

 

Elle ne lui répondit pas tout de suite, puis tourna enfin son regard vers lui, un sourire à la fois triste et fatigué sur le visage.

 

− Tu te sens bien ? Qu’est ce qui se passe ?, insista Daren.

− Rien…, murmura-t-elle.

 

Elle plongea son regard azuré dans le sien, un regard chargé d’une profonde mélancolie.

 

− Rien, répéta-t-elle d’une voix à peine plus audible. Je savoure, simplement…

− Tu… quoi ?

− Entrons, le coupa-t-elle. Minsc et Aerie sont déjà à l’intérieur.

 

Elle passa devant lui, saisit sa main au passage, et l’attira à l’intérieur du bâtiment sans ajouter un autre mot.

 

La première pièce, un large hall en arc de cercle, n’était que sobrement décorée. Toutefois, on devinait cependant qu’un hôte de marque logeait ici. Devant et de chaque côté, trois arches donnaient accès à d’autres pièces. Un dallage brun et beige rectangulaire recouvrait le sol. La lumière tamisée provenait d’embrasures le long de la paroi, qui dessinaient les marches montant aux étages. Ils traversèrent la pièce sans un bruit et franchirent l’arche centrale qui donnait accès à une autre pièce aux proportions similaires. Au cœur de celle-ci, un imposant bloc de pierre sombre entourait un trône rutilant surélevé de quelques marches. Et devant ce trône, debout, drapé dans sa tunique la plus sobre, le véritable maître de toutes ces manigances : Balthazar.

 

− Ah, Daren…, soupira le moine en apercevant les quatre compagnons. Ta présence ici me montre à quel point j’ai été stupide de vouloir lever une armée de mercenaires. Je regrette sincèrement d’avoir agi ainsi, au détriment des habitants d’Amkethran.

− Je sais qui tu es, Balthazar, répondit Daren en pointant dans sa direction un doigt accusateur. Tu as pactisé avec Abazigal et Sendai. Je suis au courant pour la Main !

 

Le moine ne répondit pas de suite, et poussa un long soupir. Il leva son visage en direction de Daren et de ses compagnons, impassible. Il semblait emprunt à une grande lassitude.

 

− Peut-être n’est-ce que l’apparence des choses ?, répondit-il enfin. Peut-être n’ai-je en fait qu’œuvré à leur destruction depuis que Mélissane m’a accueilli au sein de la Main ?

− Mé… Mélissane ?, répéta Daren, stupéfait. Quelle est encore cette chimère ? Tu as capturé Mélissane car elle en savait trop ! Où se trouve-t-elle, d’ailleurs ?

 

L’attitude de Balthazar le déconcertait. Il ne semblait pas en colère, ni menaçant. Une fois encore, il prit un long moment pour lui répondre. Imoen, Minsc, et Aerie se tenaient à ses côtés, mais n’étaient pas encore intervenus. À sa grande surprise, et après une rapide inspection des lieux, l’homme semblait seul. Ce qui leur simplifierait certainement la tâche.

 

− Il ne faut pas s’arrêter à la surface des choses, Daren, poursuivit le moine. La vérité est toujours plus profondément dissimulée, et plus particulièrement lorsqu’il s’agit d’affaires concernant ceux en qui coule ce sang… démoniaque. Mélissane a senti en moi la souillure de Bhaal, comme elle l’a fait pour Sendai, Abazigal, et tous les autres. Tout comme elle l’a reconnue en toi. Elle m’a attiré en me promettant pouvoir et gloire, mais je l’ai suivie pour une autre raison. Ce n’était qu’en devenant l’un des cinq doigts de la Main que je pouvais découvrir l’identité des autres, et œuvrer à leur perte.

− Tu t’es servi de moi pour trahir les autres enfants de Bhaal à tes propres fins, rétorqua Daren. Pourquoi devrais-je te croire ?

− J’aimerai pouvoir revendiquer ce formidable plan, Daren, mais il semblerait que je ne sois pas le seul membre de la Main à avoir comploté contre les autres.

 

Il ne restait plus que lui. Le dernier obstacle à franchir avant de renvoyer définitivement le Seigneur du Meurtre au plus profond des Abysses.

 

− C’est Mélissane qui tire les ficelles pour te manipuler, lança Balthazar. J’ai simplement évité de me retrouver sur ton chemin aussi longtemps que possible, anxieux de voir si tu pourrais l’emporter.

 

Impossible. Daren cligna plusieurs fois des yeux, puis se tourna vers ses compagnons, aussi stupéfaits que lui. Il ne pouvait s’agir que de mensonges, destinés à endormir sa vigilance.

 

− Tu mens, je ne te crois pas. Où est Mélissane ?

− Je t’assure que Dame Mélissane n’est pas ici, répondit-il de la même voix posée. Nous avons eu une… un petit désaccord, qui a entraîné son départ de la ville en hâte. Je m’occuperai d’elle dès que j’en ai aurai fini avec vous. Mais tout cela est désormais sans importance, Daren. Pour finir, Mélissane et moi avons ce que nous souhaitions : les autres membres de la Main sont morts, il ne reste plus que moi.

− Et je présume que tu as prévu de me tuer moi aussi, afin de ressusciter Bhaal ?, le provoqua Daren.

− Oh, non. Je n’ai pas ce genre d’intention criminelle. La marque de Bhaal est une ombre démoniaque qui s’abat sur le monde. Je ne rappellerai pas à la vie le Seigneur du Meurtre. Mon plan est plus… altruiste. J’ai formé le vœu d’exterminer tous les enfants de Bhaal et de nettoyer ainsi les royaumes de leur existence maléfique. Tu m’as d’ailleurs beaucoup aidé.

− Mais tu es toi-même un enfant de Bhaal, lui rétorqua-t-il.

− Lorsque je serais certain d’être le dernier, je commettrai un suicide rituel, et Bhaal mourra avec moi.

 

Il n’était pas comme les autres, Yaga Shura, Sendai, ou Abazigal, assoiffés de sang et de pouvoir. Mais quelques fussent ses motivations, quelques fussent les raisons qui les pousseraient à s’affronter, il n’en restait pas moins un adversaire redoutable.

 

− Cela doit donc passer par un combat à mort ?…, conclut Daren, à son tour résigné.

− Je suis dans la même situation que toi, Daren. Notre présence n’est source que de morts et de destructions, c’est inévitable. Quel triste destin… Nous sommes victimes du sang souillé qui coule dans nos veines. Ta puissance se mesure à l’aune des ravages que tu as causé. Des royaumes entiers s’éteindront, et les rivières de Féérune se teinteront du sang que tu feras couler. Il est inutile de parler davantage, Daren. J’ai une tâche à accomplir. Et ta mort est nécessaire, enfant de Bhaal.

 

Il s’avança enfin vers eux. Les tatouages sur son visage se mirent à étinceler, et une formidable énergie rayonna de son corps tout entier. Il n’y avait plus d’autre choix, ils devaient se battre. Alors qu’il tirait la Furie Céleste de son fourreau, le doute s’insinuait dans son esprit. Il ne pouvait totalement rejeter les propos que venait de leur tenir Balthazar. Il était sincère. Il ne savait pas pour quelle raison, mais il pouvait le jurer.

 

− Attends…!, lança précipitamment Daren. Pourquoi ? Pourquoi sommes-nous contraints de nous battre ?

 

À sa grande surprise, Balthazar s’arrêta.

 

− Je vois le bien en toi, Daren, mais tes actes ne sont pas dénués de reproches. Je sens une âme qui lutte avec la marque de notre Père, qui lutte pour trouver un bon chemin qui n’existe pas. Je possède aussi la marque de Bhaal en moi. Moi aussi j’ai ressenti ses demandes de sang, ses efforts pour apporter le chaos dans ma vie.  Je l’ai dominée… juste en surface.  Je ne sais que trop bien de quoi cette force est capable.

 

Une question s’imposa à ses pensées. Une seule et unique question qui, il en était sûr, était la clé de cette énigme.

 

− Qui est Mélissane ?

− Je ne peux pas t’apporter cette réponse moi-même, soupira Balthazar. Mais l’un de nous devra l’affronter, cela est certain.

− C’est absurde !, rétorqua aussitôt Daren. Mélissane a toujours œuvré pour le bien des autres ! Elle n’a cherché qu’à protéger ceux qui n’étaient pas en mesure de se défendre.

− Tu te fourvoies, Daren. Mélissane est celle qui détient la clé pour ressusciter Bhaal. Après ta mort, elle devra être détruite.

 

C’était impossible. Comment avait-il pu être si aveugle ? La Main n’était-elle qu’une façade ? Pourquoi Balthazar lui mentirait-il ? Ses compagnons semblaient aussi abasourdis que lui, et attendaient un signe de sa part.

 

− Je… Je vois, concéda Daren. Mélissane s’est jouée de nous deux alors, depuis le début. Mais je ne suis pas celui que tu crois, Balthazar. Je n’ai aucune envie de devenir le futur héritage du Seigneur du Meurtre.

− Il est vrai que tu ne ressembles pas vraiment à ce à quoi je m’attendais de la part du dernier enfant de Bhaal, Daren. Peut-être qu’il y a de l’espoir… ou peut-être suis-je en train de me bercer d’illusions.

− Tu pourrais te joindre à nous ?, proposa-t-il dans un élan d’espoir. Et affronter Mélissane ?

− L’affronter… ensemble ?, répéta Balthazar.

 

Son visage s’éclaira un instant. Balthazar baissa sa garde, et son regard se perdit dans le vague. Il demeura pensif quelques instants, puis se durcit tout à coup.

 

− Non, reprit-il d’un ton ferme. Comment pourrais-je te croire ? Si nous parvenions à vaincre Mélissane, je serais sûrement affaibli… Tu pourrais mettre fin à ma vie là-bas et tout ce pourquoi j’ai lutté serait perdu.

− Tu ne dois pas te laisser manipuler, Balthazar !, insista Daren. Je ne sais pas ce que t’a raconté Mélissane, mais je lutte moi aussi pour ces mêmes idéaux ! Unissons nos forces pour la vaincre, au lieu de nous entretuer !

− La force n’est rien, Daren, rejeta-t-il brusquement. Tu peux peut-être me vaincre, et tu peux peut-être même vaincre Mélissane.  Mais tu ne viendras jamais à bout de toi-même. La force ne t’apporteras aucune paix… je le sais.  Et c’est pourquoi je dois être le dernier.

− Tu entres dans son jeu, soupira Daren. Mélissane voulait voir tous les enfants de Bhaal morts… et maintenant elle veut que nous nous combattions ! Elle veut que ceci arrive ! Vas-tu lui donner raison ?

 

Balthazar prit une profonde inspiration et secoua lentement la tête, résigné.

 

− Tes propos sont emplis de sagesse, Daren. Mais je dois y résister. Je n’ai pas le choix. Finissons-en. Je suis fatigué de discuter.

 

Il joignit à nouveau ses mains, et ses yeux se mirent à luire. Le combat était donc inévitable. Une forme surgit alors de l’éther aux côtés de Balthazar dans un éclat lumineux. Un double, parfaitement identique, formant le même symbole magique de ses mains.

 

− Minsc ! Avec moi, sur le clone !, lança Imoen.

 

Les deux Balthazar firent un bond en arrière. Imoen déploya sa magie de toutes parts, tentant d’immobiliser le moine, mais ce dernier semblait absorber ses sortilèges de ses mains. Minsc engagea le corps à corps à son tour, épaulé par la magicienne. Daren avait tiré son épée mais malgré ses assauts, Balthazar esquivait ses coups avec une incroyable agilité. Aerie se tenait en retrait, invoquant sa magie protectrice pour dévier les coups de leur adversaire. Mais il ne parvenait pas à l’atteindre. Balthazar rassembla ses deux paumes et poussa un cri. Un vent puissant se leva, et Daren reçut une formidable décharge en plein torse. La douleur se répandit aussitôt le long de ses muscles, allant jusqu’à le paralyser totalement. Ses pieds décolèrent du sol et l’attaque le projeta en arrière, brisant ainsi un pan de mur qui s’effrita sous le choc. Il ne devait sa survie qu’à l’intervention de l’avarielle. Son armure de maille avait volé en éclat, et son arme gisait un peu plus loin sur le sol. Il ne pourrait le vaincre sans faire appel à ses pouvoirs. Le dernier doigt de la Main était un adversaire redoutable, mais la cause de leur affrontement, si vaine à ses yeux, l’empêchait de porter ses coups sans retenue.

 

Son adversaire fit glisser de son pied la Furie Céleste, la rendant définitivement hors de portée. Désarmé, Daren n’eut d’autres choix que de métamorphoser son bras droit en celui de l’avatar du Meurtre. Balthazar se remit en garde, ignorant l’avarielle et se concentrant sur lui. Nouvel assaut. Sa paume auréolait d’une lumière floue et laissait une traînée dans les airs quand il déplaçait les bras. Daren dirigea les griffes de l’Écorcheur dans sa direction et se concentra. Une brume bleu sombre entoura son adversaire. La souillure de Bhaal était à l’œuvre.

 

− Tu ne m’atteindras pas avec ces pouvoirs, tonna Balthazar.

 

Son visage changea soudainement de forme, et son crâne se fendit sur plusieurs lignes parallèles en laissant apparaître quelques excroissances osseuses. Ses yeux s’étaient creusés, et sa peau recouvrant ses mâchoires saillantes vira d’un ton grisâtre. Ses sombres pouvoirs ne lui étaient d’aucun secours face l’un de ses frères. Balthazar balaya son attaque d’un simple geste et s’élança à son tour, plus rapide que jamais, jusqu’à l’inévitable affrontement au corps à corps. Daren encaissa les poings du moine, aussi durs que de la pierre. En intensifiant son pouvoir, il parvenait lui aussi à rendre les coups. Tout son corps le faisait souffrir, et sans les prières curatives d’Aerie, il aurait sans doute déjà perdu connaissance. Les longues et profondes marques des griffes de l’Écorcheur déchirèrent la peau de Balthazar en plusieurs cicatrices parallèles. Dans un ballet ininterrompu de chocs et de parades, les deux frères de sang luttaient pour leur suprématie dans un duel sans merci. La moindre faute d’inattention de l’un ou de l’autre était synonyme de mort.

 

− Imoen !

 

Tous les visages se tournèrent dans la même direction à l’interjection de l’avarielle. À l’autre bout de la pièce, l’autre Balthazar tenait sa sœur d’une poigne solide par la gorge, ne la laissant qu’à peine se débattre faiblement. Minsc, à terre et blessé, semblait immobilisé par un sortilège.

 

− Laisse-la !, hurla Daren.

− Intéressant…, répondit Balthazar. Une autre enfant de Bhaal en vie. Cela me simplifiera la tâche.

 

Sa vie la quittait, il pouvait le sentir. Par il ne savait quel procédé, Balthazar puisait les dernières ressources vitales de sa sœur.

 

Laisse-la !

 

Toute la partie droite de son corps se métamorphosa, générant une puissante onde de choc qui projeta Balthazar en arrière. Daren se précipita sur le clone, et avant qu’il n’eût le temps de réagir, le transperça de ses griffes. Le corps d’Imoen s’effondra sur le sol, tandis que celui de Balthazar s’évanouit comme il était apparu.

 

− Tu éprouves encore de la compassion ?, demanda calmement Balthazar en se redressant. Je ne t’en aurai pas cru capable.

− Qu’est-ce que tu as fait à ma sœur ?, hurla Daren, hors de lui.

 

Aerie s’était précipitée à ses côtés et tenta de la ranimer.

 

− Il est possible que tu remportes ce combat, poursuivit le moine, mais tu sais aussi bien que moi que plusieurs de tes compagnons mourront.

− Jamais je ne laisserai faire ça !

− Je vois…

 

Balthazar ferma les yeux. Tout son corps se mit à luire intensément, jusqu’à disparaître à son tour. À l’endroit exact où il se trouvait à leur arrivée, le véritable Balthazar se tenait debout, les mains jointes.

 

Ils n’avaient en réalité affronté que deux illusions, aux pouvoirs pourtant bien réels. Malgré leur supériorité numérique, Balthazar avait raison : il mettait une fois de plus en jeu la vie de ses compagnons. Minsc et Imoen étaient déjà hors de combat. Il ne restait que lui et Aerie, tandis que leur adversaire semblait toujours en pleine possession de ses moyens. Seul l’Écorcheur pouvait être en mesure de remporter le combat.

 

− Tu dois mener le combat contre Mélissane, déclara-t-il sans animosité. C’est ta destinée d’assister à la fin de l’héritage de Bhaal.

 

Que voulait-il dire ?

 

− Mais promets-moi, Daren… Tu dois me promettre de ne pas céder à la tentation. Si tu devais vaincre Mélissane et que ce pouvoir s’offrait à toi, détourne-t’en… Tu as vu ce qu’est ta lutte actuelle avec juste un soupçon de cette marque. Ne le prends pas, Daren… Même un dieu peut être tenté, sache ceci. Promets-moi de laisser cette puissance.

 

La réponse sonna comme une évidence. S’il pouvait mettre un terme à la prophétie, il le ferait. Sans la moindre hésitation.

 

− Je te le promets.

− Je suis satisfait.

 

Allait-il enfin s’allier à eux ? Un atout comme Balthazar leur serait d’un grand secours s’ils devaient avoir à nouveau à combattre. Sans un mot, il tira une dague de sa ceinture qu’il pointa en direction de son cœur. Sa stupéfaction fut telle que Daren se montra incapable de tout mouvement. Son corps avait abandonné les écailles de l’Écorcheur pour son apparence humaine, mais avant qu’il ne prît la parole, Balthazar avait reprit.

 

− L’essence de notre Seigneur se termine avec moi… et avec toi. Puissent les dieux me pardonner. Je suis las de poursuivre ma mission. Je te la confie, Daren. Adieu.

 

D’un geste vif et déterminé, il planta son arme en pleine poitrine, un sourire fatigué sur le visage. Son regard se troubla un instant, avant qu’il ne s’effondre de tout son long.

 

Mais avant que Daren ne pût s’interroger sur les raisons de son acte, la nuit l’avait déjà emporté au plus profond des Enfers.

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