Le Trône de Bhaal

Un vent glacial lui fouetta le visage. Un pouvoir au-delà de toute raison était à l’œuvre ici. D’immenses constructions ésotériques maintenues en apesanteur par une force inconnue surplombaient une colonne de lumière iridescente. Il ne pouvait y avoir de doute. L’essence de Bhaal l’appelait. Elle était ici. Et ce lieu diabolique ne pouvait être que…

 

− Le Trône de Bhaal…, murmura Imoen.

− C’est… incroyable…, souffla Aerie.

 

Un millier de chuchotements courraient sur la bise acérée, les harcelant sans relâches. Ils se trouvaient tous les cinq sur une vaste plateforme flottant dans le néant des Abysses. Un peu plus loin, quelques marches montaient en direction de la source de lumière.

 

Le Trône de Bhaal. Quels mortels avaient déjà eu accès à un tel spectacle ? Combien avaient déjà foulé le sol de la demeure d’un dieu ? La proximité de l’essence de son Père sublimait tous ses sens pourtant déjà submergés.

 

− Daren… chuchota Imoen. Comment est-ce possible… ?

− Bouh voit quelqu’un arriver !, s’écria tout à coup le rôdeur.

 

Du cœur même de la source de lumière, une créature s’avança dans leur direction. Une énergie incommensurable s’en dégageait, et une aura verdâtre semblait flotter autour d’elle.

 

− Amélyssanne Cœur-Noir, murmura Daren. C’est elle.

 

Son apparence avait considérablement changé. La jeune femme rousse éplorée avait laissé sa place à la prêtresse du Meurtre. L’essence divine avait déformé son corps à présent démesuré. Son bras difforme tenait un immense trident orné du crâne et de la couronne de Bhaal, et elle arborait la coiffure rituelle de celles de son rang.

 

− Je te souhaite la bienvenue, Daren, déclara-t-elle d’une voix rauque. Je vois que tu as finalement trouvé le chemin du Trône de Bhaal. Mais il faut que tu saches que tu arrives trop tard… beaucoup trop tard… Cette partie des Abysses qui fut autrefois celle de ton Père aurait pu être à toi… mais elle est désormais en ma possession. Et avec toute l’essence d’un dieu, je gouverne cet endroit comme bon me semble.

− Tu n’as pas toute l’essence de Bhaal, Mélissane !, rétorqua-t-il, sentant cette appréhension familière d’un combat imminent.

− Tu es plus perspicace que je ne le pensais, Daren, répondit Amélyssanne sans le quitter du regard. Mais rien de tout ceci n’aura plus d’importance dès que tu seras mort.

− Je t’arrêterai, Mélissane. Je t’arrêterai ! Pour ceux que tu as trompés et que tu as massacrés !

 

Il dégaina son arme dont la lame crépitait déjà d’impatience.

 

− Tu me déçois beaucoup, Daren… Tant de fanfaronnades et de vaines paroles… Comment as-tu pu te frayer un chemin à travers les Plans sans trépasser, je me le demande encore… Mais cela n’a plus d’importance. Tu m’as bien servie. Et l’heure est venue d’ajouter ton essence à ma sublime puissance !

− Le Mal goûtera de mon épée !, hurla soudainement Minsc en brandissant son arme. Aussi longtemps que je vivrais !

− Venez à votre Maîtresse, serviteurs des Abysses !

 

D’un bond prodigieux, Mélissane se propulsa dans les airs avant de retomber sur le sol, plusieurs dizaines de mètres en arrière. Plusieurs rugissements s’élevèrent alors du néant. De multiples griffes raclèrent le précipice qui les encerclait. Deux, trois, puis quatre démons cauchemardesques surgirent atour d’eux. Ils devaient mesurer presque trois mètres de haut, et possédaient plusieurs têtes monstrueuses qui s’articulaient sur de longs cous tentaculaires.

 

− Cours, Daren !, hurla Sarevok. Ne t’occupe que de la prêtresse !

 

Lui seul pouvait vaincre Mélissane. Adressant une ultime prière à ses compagnons, il s’élança l’arme au poing en direction de sa cible.

 

− Meurs, avorton !, s’écria-t-elle en brandissant son trident.

 

Un éclair de lumière verte fusa dans sa direction, mais Daren le para de son arme qui absorba le rayon sans fléchir.

 

− Comment peux-tu… ?

 

Mélissane se protégea à la dernière seconde de son attaque. Du choc des deux armes jaillit une gerbe d’étincelles éclatantes. Le vent se mit à rugir. Ils restèrent ainsi quelques secondes, leurs armes toujours face à face. La force d’Amélyssanne était prodigieuse, et Daren dut avoir recours à l’essence de Bhaal pour ne pas se retrouver projeté en arrière. Cependant, il ne pouvait tenir éternellement ainsi. Esquivant soudainement de côté, Mélissane se retrouva emportée par son élan, lui laissant ainsi quelques secondes de répit pour se remettre en garde.

 

Le combat se poursuivit quelques minutes ainsi, sans qu’aucun ne parvînt à prendre le dessus. Daren gardait la plupart du temps ses distances, ne parvenant pas à infliger de sérieuses blessures à son adversaire. Un seul coup de ce trident mortel suffisait à le tuer, et plus d’une fois il sentit ses piques effilées siffler à ses oreilles. Sa concentration était à son paroxysme. Il n’osait détourner le regard pour suivre l’affrontement de ses compagnons. Une seule seconde d’inattention pouvait lui coûter la vie.

 

Une question le taraudait malgré tout. Pourquoi ne se servait-elle que de son arme ? Ne disposait-elle pas de pouvoirs magiques, certainement bien supérieurs aux siens ? Ou jugeait-elle inutile d’y avoir recours pour le battre ? Oubliant un instant son pouvoir et se remémorant son entraînement à l’épée, Daren retourna la lame de son katana contre son bras droit et s’élança à l’assaut. Le trident fusa sur lui, mais il effectua une roulade de côté à la dernière seconde. Elle était enfin sans défense. À sa merci. Daren pivota sur lui-même et enfonça la pointe acérée de sa lame en plein cœur de la prêtresse de Bhaal.

 

Le temps sembla se figer. Un flot noir et épais gicla de la blessure et coula jusqu’à la garde de son arme.

 

Vous n’êtes que des insectes !, s’écria Mélissane. Et vous ramperez comme des insectes !

 

Une onde de choc terrifiante repoussa Daren en arrière. Il pouvait sentir tous les os de son corps craquer sous la pression. Son corps s’envola, avant de s’écraser plusieurs mètres en arrière, tout près du néant Astral qui bordait le Trône de Bhaal. Amélyssanne retira la lame plantée dans son corps et la rejeta au loin. Une force implacable maintenait Daren cloué au sol. N’avait-elle que simplement testé ses capacités jusque-là ? La prêtresse saisit son trident dans sa main droite et le fit tournoyer jusqu’à en diriger les pointes vers le bas. Il allait mourir. Comment avait-il pu espérer rivaliser avec une déesse ? Mélissane fit quelques pas dans sa direction, une main sur sa blessure pourtant mortelle. Encore quelques mètres. Il avait beau se débattre, il ne parvenait au mieux qu’à soulever péniblement une jambe.

 

− Éloigne tes pattes de mon frère !, s’écria une voix au loin.

 

Une vague de chaleur naquit soudainement de l’éther entre lui et Mélissane. De l’autre côté, ses compagnons étaient, semblait-il, venus à bout de leurs adversaires.

 

− Daren !, Relève-toi !

 

Une bouffée d’espoir raviva ses forces. Il ne pouvait pas abandonner ici, si près du but. Au prix d’un rugissement retentissant, Daren parvint enfin à se soulever. Sa peau mutait à mesure qu’il déployait ses efforts démesurés, prenant petit à petit les couleurs de l’Écorcheur.

 

− Comment peux-tu faire ceci ?, tonna Amélyssanne en balayant le mur de flammes érigé par Imoen. Je te briserai, comme j’ai brisé tous les autres !

 

La brume pourpre recouvrait à présent son champ de vision. Il était devenu l’Écorcheur. Sa force et sa vitesse s’en retrouvaient ainsi décuplées, mais au prix d’un contrôle éprouvant et douloureux. D’un bond, il se rua sur son adversaire, qui le blessa de ses pointes meurtrières. La douleur le fit chanceler un instant, mais le manteau d’écailles de l’avatar de Bhaal lui permettait d’endurer de telles souffrances sans fléchir. Daren se précipita sur le cœur de la prêtresse, et lui porta une série de coups fatals qui lui transpercèrent l’abdomen.

 

− Non… C’est impossible ! C’est…

 

Daren mit rapidement fin à sa transformation tandis que ses compagnons le rejoignaient.

 

− Tu es… très fort… enfant de Bhaal…

 

Mélissane posa un genou à terre. Elle se vidait de son sang.

 

− Mais tu oublies quelque chose…

 

Sa voix avait cessé de trembler. Elle semblait tout à coup étrangement sûre d’elle.

 

− Cet endroit est à moi !, s’écria-t-elle en brandissant son trident vers le ciel. À moi ! Tu m’entends ? Nul ne peut me vaincre ici !

 

La colonne d’énergie au cœur du Trône de Bhaal se mit à luire plus intensément. Un arc vert vif jaillit de sa base jusqu’à la prêtresse, dont les blessures cicatrisaient à vue d’œil. Daren pouvait sentir la puissance incroyable qui déferlait en elle.

 

− Voici le sort que je réserve aux faibles !

 

Une nouvelle onde de choc balaya ses compagnons en arrière.

 

− J’ai absorbé assez d’essence pour m’occuper de toi à présent ! Je n’attendrais pas une minute de plus pour mettre fin à ta pathétique existence ! Prépare-toi à rejoindre les tiens, Daren !

 

Il ne pouvait pas hésiter une seconde de plus. Il métamorphosa son bras droit, et se prépara à esquiver l’attaque de Mélissane.

 

− Daren ! On est encerclés !

 

Des démons. Des dizaines de démons plus difformes et démesurés les uns que les autres surgissaient de toutes parts autour d’eux. Il devait en finir au plus vite et risquer le tout pour le tout. Il laissa à nouveau l’Écorcheur s’emparer de lui et s’élança sur la prêtresse, toutes ses griffes déployées en avant. Mais il ne pouvait triompher deux fois de la même manière. Amélyssanne avait anticipé son attaque, et tandis qu’il bondissait sur elle, elle lui planta son trident en plein ventre, le transperçant de part en part.

 

La douleur était insoutenable. Elle l’attira jusqu’à lui et plaqua sa main monstrueuse autour de sa gorge.

 

− Tu vas mourir, Daren.

 

La nuit commença à l’envahir. Ses forces l’abandonnaient, fuyant leur réceptacle devenu inutile. Une étrange quiétude l’enveloppait lentement. Il se sentait si léger, à tel point que son corps semblait flotter. Les cris et les explosions de la bataille se firent lointains, et insignifiants. Le repos. Un sommeil enfin libéré de tout tourment. Sa vie défilait lentement devant ses yeux, paisiblement. Suldanessalar, Athkatla, la Porte de Baldur, Château-Suif… Imoen…

 

« Ton pouvoir n’a pas de limite, Daren… »

 

Imoen ?

 

« Le fruit de notre péché sommeille en toi. Tu peux l’éveiller. »

 

Le Ravageur… La toute-puissance du Meurtre. Dans un gémissement de douleur, il ouvrit les yeux.

 

− Tu… n’as… pas… gagné…

 

Daren se laissa gagner par ses souvenirs enfouis au plus profond de son être. La grotte. Imoen. Le Ravageur. L’ultime avatar du Meurtre était son seul espoir. La voix d’Imoen guidait son âme vers la souillure originelle. Il ne restait plus que cette solution. Daren ferma les yeux. Et la transformation s’opéra.

 

Les lames de métal qui perforaient son estomac se mirent à rougir, puis à fondre. Tout son corps se mit à croître, et changea de couleur. Était-ce le lieu qui lui donnait ce pouvoir ? Il n’en avait pas la moindre idée. Il devenait la bête indicible de son cauchemar. Il restait conscient, au prix d’un effort considérable. Toute l’énergie accumulée par Amélyssanne coulait à présent dans ses veines, guérissant ses blessures et lui procurant une force nouvelle. La prêtresse n’était plus qu’un vulgaire jouet de chiffon. Ses pulsions meurtrières étaient poussées à l’extrême. Il devait tuer, torturer, porter le Meurtre au grand jour. Le Ravageur déploya ses tentacules autour de Mélissane et l’écartela, jusqu’à lui arracher ses deux bras dans un bain de sang.

 

Puis il se figea tout à coup. Deux épais filaments d’énergie venaient de le paralyser aux jambes et remontaient le long de son corps. Même au cœur du Trône de Bhaal, il ne pouvait endurer le pouvoir du Ravageur qu’une poignée de secondes. La transformation prit fin, et le laissa vidé de toute force.

 

− Tu es… très fort, haleta Mélissane. Mais je ne peux pas perdre ! Pas ici !

 

L’essence de Bhaal s’écoula à nouveau en elle, lui restaurant ses membres perdus. Il ne pouvait plus lutter. Combien de fois devrait-il la tuer ? Elle disposait avec le Trône de Bhaal d’une source inépuisable de pouvoir, tandis qui lui-même venait d’abattre sa dernière carte. Amélyssanne leva une main de fer au-dessus de lui. Daren eut une dernière pensée pour ses compagnons qu’il avait entraînés avec lui dans cette quête sans espoir. Puis il ferma les yeux.

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