La fin de toutes choses

− Cela suffit, Amélyssanne !

 

La voix, féminine, résonna comme un coup de tonnerre. Daren rouvrit les yeux et découvrit l’avatar de lumière, Solaire, se dressant entre lui et la prêtresse de Bhaal.

 

− Les Dieux ont décrété que ce combat était terminé !

− Non !, s’écria Amélyssanne. Je suis une déesse ! Ce sera terminé lorsque je l’aurai décidé !

− Tu n’es pas une déesse, prêtresse de Bhaal, rétorqua Solaire. Tu manipules des énergies volées qui te rendent immortelle et qui te confèrent un immense pouvoir. Mais cela ne fait pas de toi une déesse.

 

L’avatar de lumière pointa sa main en direction de la prêtresse qui tomba aussitôt à genou, à bout de forces.

 

− Non ! L’enfant de Bhaal ne peut pas m’avoir vaincue ! Je refuse !

− L’essence de Bhaal qui est en toi s’échappe en ce moment même de ton corps, Amélyssanne. Tu as perdu. Cette destinée ne t’appartient plus.

− Non… Je… Je vous tuerais… tous… ! Tous !

− Tu ne feras rien d’autre Amélyssanne.

 

Solaire tira son épée étincelante et une aura immaculée illumina le Trône de Bhaal. Daren dut poser un bras sur ses yeux. Un cri bref retentit, qui se perdit en écho dans le silence qui venait de recouvrir les lieux.

 

− Ce qui était écrit est arrivé, enfant de Bhaal.

 

Le corps d’Amélyssanne gisait sans vie. Le combat était terminé. Ses compagnons accoururent derrière lui, et Daren sentit plusieurs mains se poser sur ses épaules.

 

− Un choix s’offre à présent à toi, reprit Solaire. Tu as vaincu tous ceux qui s’étaient dressés contre toi. Le temps est venu de décider de ton destin. La plupart des essences de Bhaal, Seigneur du Meurtre, t’appartiennent désormais. Elles sont à toi, et à toi seul. Tu dois choisir comment utiliser ce pouvoir. Fais preuve de sagesse, car ce choix est irrévocable.

 

À mesure qu’elle parlait, Daren sentait cette énergie nouvelle couler en lui, emplissant chaque parcelle de son être. Le pouvoir d’un Dieu.

 

− Que va-t-il se passer ?, s’enquit-il soudainement.

− Toute décision entraîne des conséquences, expliqua Solaire. Mais celle-ci a une portée exceptionnelle. Je vais essayer d’être claire.

 

Daren sentit une main douce serrer la sienne. Aerie. Il hésita une fraction de seconde à tourner son visage vers elle, mais préféra s’abstenir. Il n’était pas encore prêt.

 

− Tu peux tout d’abord décider d’abandonner l’essence qui t’imprègne, poursuivit l’avatar divin. Elle sera alors enfouie au plus profond du Mont Céleste, où les Dieux en effaceront toute trace maléfique afin qu’aucune autre âme ne soit jamais souillée. Quant à toi, enfant de Bhaal, tu deviendras mortel. Libre à toi ensuite de vivre ta vie et de suivre le destin que tu auras choisi. Tu resteras en dehors des manipulations divines, et ton âme sera purifiée.

 

Elle marqua une pause, dans le silence le plus absolu. Ses compagnons écoutaient eux aussi avec attention son exposé.

 

− Ton autre option consiste à conserver ce pouvoir pour toi, reprit-elle, te rendant définitivement immortel. Et si tu le souhaites, tu pourras ainsi régner sur le Trône de Sang. Tu as souvent combattu cette essence maléfique avec beaucoup de vigilance. Je suis très impressionnée, et si c’est ce que tu souhaites, je resterais alors ici, à tes côtés. Mais ce pouvoir que tu peux revendiquer t’attirera de nouveaux ennemis, et l’attention de dieux tels Cyric, qui a usurpé la place de Bhaal grâce au traité d’Ao, le Père des Pères. Mais comme je te l’ai déjà dit, je combattrais à tes côtés et te soutiendrai dans les épreuves qui t’attendent dans les Plans. Ton avenir est incertain, même pour les Dieux, mais c’est un grand avenir, je le sais. C’est un choix difficile, enfant de Bhaal, et tu n’as que deux options. Mais… avant toute chose…

 

Solaire laissa sa phrase en suspens.

 

− Je sais…

 

Tous les regards se tournèrent en même temps vers celle qui venait de prononcer ces mots. Imoen.

 

− Il ne reste plus que toi, fille de Bhaal. Mais la seule façon de renoncer à ta part divine est de…

− Je sais, répéta-t-elle. Je l’ai compris il y a déjà bien longtemps.

− Imoen ?, intervint tout à coup Daren, le cœur serré. Qu’est-ce que tu veux dire par…

− Tu le sais très bien, Daren.

 

De quoi parlait-elle ? Une voix intérieure lui hurlait l’impossible, mais il ne pouvait s’y résigner.

 

− Que dois-je faire ?, poursuivit-elle à l’intention de l’avatar divin.

− Dirige-toi vers le cœur du Trône, et laisse ton âme rejoindre celle de Bhaal.

 

Le monde s’effondra autour de lui. Non, c’était impossible, il devait y avoir une autre solution. Imoen ne pouvait se sacrifier pour lui. Pas maintenant. Pas lorsque le destin leur souriait enfin !

 

Imoen inspira profondément, puis se dirigea vers Minsc. Elle le prit par le cou et lui chuchota quelques mots à l’oreille. Le colosse de Rashémanie pleurait à chaudes larmes, et s’inclina noblement lorsqu’elle relâcha son étreinte. Elle se tourna ensuite vers Aerie, le visage étonnamment serein.

 

− Aerie, ne pleure pas, lui murmura-t-elle avec un sourire. Tu auras été une amie extraordinaire. J’admire ta force et ton courage, Aerie. Daren pourra être fier de toi, tu sais.

− Imoen… Je…

 

Elle étreignit l’avarielle à son tour, l’embrassant affectueusement. Elles restèrent enlacées un long moment, puis se séparèrent enfin. Daren sentait les larmes le prendre à la gorge, mais il ne parvenait pas encore à pleurer. Tout allait si vite qu’il ne réalisait pas encore la situation. Imoen fit ensuite quelques pas en direction de Sarevok. Elle lui tendit une main qu’il finit par saisir.

 

− Contente de t’avoir mieux connu, Sarevok.

− Moi aussi.

 

Enfin, elle se tourna vers lui. Ses yeux azurés pétillaient toujours de malice sur son visage enfantin. Elle souriait, à la fois innocente et espiègle, comme toujours. Elle s’avança jusqu’à lui et prit ses mains dans les siennes. Ils restèrent ainsi, silencieux et immobiles, sans besoin de mots pour se comprendre. Quelques larmes perlèrent à ses yeux, et Daren sentit un poids naître dans son estomac. Son cœur le blessait à chaque pulsation, battant si fort qu’il lui en coupait presque la respiration. Comment accepter l’inacceptable ? Il connaissait Imoen depuis si longtemps. Ils avaient tout partagé. Depuis toujours. Et jusqu’à aujourd’hui.

 

− Merci… murmura-t-elle pour lui seul. Tu me manqueras, Daren, mais je pars le cœur apaisé. Je sais que tu feras le bon choix, même si je ne serais plus là pour le voir.

− Imoen…

− Il n’y a rien à dire, Daren.

 

Elle se blottit contre lui en le serrant autour de la taille, imprégnant ses sens de sa présence une toute dernière fois. Enfin, elle relâcha son étreinte et plongea son regard dans le sien.

 

− Adieu, mon frère.

 

Elle s’éloigna ainsi sans autre mot. Elle semblait heureuse, et souriait paisiblement. Imoen se dirigea en direction des marches, qu’elle escalada une à une jusqu’au pied du cyclone de lumière. Elle esquissa un dernier regard en arrière, et fit un ultime pas en avant. La lumière verdoyante crépita au même instant, et reprit aussitôt son aspect originel. Imoen avait disparu dans le néant Astral. À jamais.

 

− L’heure du choix a sonné, enfant de Bhaal. Il va maintenant te falloir prendre une décision.

 

Il ne parvenait pas à organiser ses pensées. Le visage d’Imoen hantait son esprit. Ces derniers instants, ses dernières paroles, revenaient sans cesse à sa mémoire, comme de peur de les oublier trop tôt. Quelles joies pouvaient encore lui apporter une vie mortelle, à présent que ce sentiment l’avait définitivement abandonné ? L’essence de Bhaal coulait en lui, lui conférant des sensations au-delà de tout ce qu’il avait pu ressentir auparavant. Il utiliserait ce pouvoir, il le dompterait, et en ferait un fer de lance de la Justice. Balthazar n’avait pas réalisé la véritable nature de sa force. Il ne le pouvait pas. Personne d’autre qu’un dieu ne le pouvait. Ses larmes venaient de se tarir. Il ne reviendrait pas sur le Plan Primaire. Il ne reviendrait pas car son avenir était ici.

 

− N’hésite pas, Daren, l’encouragea Sarevok. Je suis mort pour obtenir la chance que tu as aujourd’hui. Vas-y ! Prends ce qui te revient de droit !

 

Oui. C’était la meilleure chose à faire. Une occasion unique d’agir sur ce monde et d’y faire régner ses idéaux. Il ne pouvait pas laisser vain le sacrifice d’Imoen. Sans ciller, il fixa Solaire qui attendait toujours sa réponse. Mais au moment où il entrouvrit ses lèvres, la voix puissante de Minsc s’éleva à son tour.

 

− Non ! Ne dis pas ça ! Si tu pars, nous ne combattrons plus le Mal ensemble ! Tu manqueras à Bouh, Daren. Nous resterons à jamais plongés dans la tristesse en souvenir de nos grandioses bottages de derrières ! Bouh et moi, nous raconterons que nous avons connu le dieu Daren, qui était autrefois un aventurier. Et les gens ne nous croirons pas, bien sûr. Dire qu’on connaît un dieu, c’est passer pour un fou. Et peut-être que les gens nous regarderont encore plus bizarrement… mais peut-être pas.

 

Daren esquissa un sourire. Et sans réfléchir, il porta son regard sur celle qu’il avait jusqu’à présent évitée. Aerie. Il pouvait encore prendre la parole, et en finir définitivement avec toutes ces incertitudes. Mais le visage d’ange de l’avarielle ranima son hésitation, et il sentit à nouveau les larmes monter à ses yeux.

 

− Je me doutais que cela arriverait…, murmura-t-elle d’une voix blanche. Je savais ce que ton succès signifierait… Mais je dois y faire face aujourd’hui… Oh, Daren, rien que la pensée d’être sans toi…

 

Son cœur se serra à nouveau. Il ne devait pas se laisser détourner par de simples considérations mortelles.

 

− Aerie, je… Je ne sais pas quoi te dire…

− Je ne t’en blâme pas, répondit-elle d’un ton plus assuré. Nous… les sentiments que nous éprouvons… notre vie… Mais ce ne sont pas tes seules considérations, n’est-ce pas ? Parfois, je reste éveillée en me demandant quel serait notre avenir. Mais je ne sais pas. Tu m’as tout donné Daren. Ma liberté. Cette paix intérieure que j’avais perdue il y avait si longtemps. Cette force de me battre, de ne pas m’apitoyer sur moi-même. L’amour, aussi…

 

Elle marqua une pause et le fixa de ses grands yeux bleus clairs en amande.

 

− Mais si tu penses que tu dois accepter ce pouvoir, et que je… que je dois te laisser partir, alors je le ferais. J’aurai mal. J’ai envie de hurler dès que j’y pense. Mais je le ferais. Je ne veux pas que tu finisses par me haïr pour t’avoir empêché d’obtenir ce que tu mérites. Si j’étais à ta place, je ne sais pas si je ferais comme toi. Même si ces… préoccupations mortelles ne sont sans doute rien en comparaison des responsabilités de ce Dieu que tu sembles si déterminé à devenir.

 

Il l’aimait. S’il se posait encore la question jusque-là, la réponse était en cet instant évidente. Il l’aimait, et c’était pour elle qu’il s’était battu. Pour elle qu’il accomplirait son destin.

 

− Si j’avais ce pouvoir, Aerie, je pourrais veiller sur toi pour l’éternité. Et je pourrais même te rendre tes ailes.

− Tu pourrais ?, répéta-t-elle en haussant soudainement les sourcils. Oh, oui, je crois que tu pourrais, puisque tu pourrais faire tout ce que tu veux, n’est ce pas ?

 

Il lui sourit, mais le visage de l’avarielle s’assombrit soudainement.

 

− Tout ce que tu veux… sauf rester avec moi… Ton amour m’a permis de me trouver. Je suis forte, Daren. Assez forte pour survivre. C’est toi qui me l’as appris. Je ne peux te dire quelle est ta destinée, Daren. Je ne peux que te dire de faire ce que tu crois bon. J’accepterai ton choix, mon amour. Même si cela signifie que je vivrais sans toi.

 

Il l’embrassa une toute dernière fois sur le front, et caressa une toute dernière fois sa longue chevelure.

 

− L’heure est venue de faire ton choix, enfant de Bhaal, rappela Solaire. Que désires-tu ?

 

Il prit une profonde inspiration et ferma les yeux, se concentrant sur ce pouvoir désormais sien.

 

− Daren…

 

Aerie.

 

− Je suis enceinte.

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