Bienvenue

Baldur’s Gate, cité légendaire et immortelle…

Bienvenue en Féérune, le long de la Côte des Epées !

Que se passe-t-il dans la citadelle de Château-Suif, au coeur même du lieu de la connaissance et du savoir ? Quel évènement va bouleverser la vie jusqu’ici paisible du jeune Daren… ?

« Baldur’s Gate » est le premier tome d’une trilogie, qui mêle aventures, humour, suspens et complots.

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Par -> ici <- pour le tome 2

Smidge


Note : L’histoire, les personnages, et l’univers de Baldur’s Gate appartiennent à Wizard of the Coast.

Prologue

« Daren ! Ohé ! Daren ! »

La voix résonnait entre les murs épais de la citadelle de Château-Suif. Nous étions seulement le 2 Mirtul, mais la chaleur était déjà étouffante.

« Bon sang, Daren ! Tu es en retard ! Amène-toi ! »

Affalé entre deux fagots de paille, à l’ombre d’un abri pour chevaux, le jeune Daren était perdu dans ses pensées.

Cette voix, c’était celle de Hull, un garde de la citadelle. Hull n’était pas un mauvais bougre, bien qu’un peu rustre. Il était surtout compatissant de l’enfance difficile de Daren : pas de parent, peu d’amis, contraint et forcé de rester à étudier sans relâche aux ordres de maître Gorion ; les sorties étaient rares, et plus encore ces derniers temps.

Depuis vingt ans maintenant, Gorion était son tuteur. Agissant toujours avec sagesse et droiture, il lui avait enseigné une partie de son savoir tout au long de ces années : l’histoire de Féérune et celle de ses héros, et bien qu’il fût avant tout un grand mage respecté et reconnu de tous, il lui enseigna aussi bien l’art du combat que celui de l’infiltration. Gorion était un père pour lui, toujours proche et à son écoute.

Et pourtant, malgré toutes les histoires qu’il lui avait contées, il en manquait une, de taille à ses yeux : la sienne.

Comme seule explication, il n’avait eu seulement le droit de savoir qu’il était orphelin. Qui étaient ses parents ? Etaient-ils morts ? Pourquoi l’avaient-ils abandonné ? Les seules informations que Daren ait pu obtenir étaient sur sa mère, et se résumaient à quelques allusions, ou des bribes de phrases que son père adoptif murmurait au milieu des larmes qui emplissaient son sommeil. Sa mère venait apparemment de Lunargent, et semblait avoir connu le mage. N’ayant aucun héritage d’elle, ni aucun souvenir, Daren en avait conclu qu’elle était morte en lui donnant la vie. Peut-être fut-ce la douleur d’une telle séparation qui conduisit Gorion à se cloîtrer dans l’enceinte confinée de Château-Suif et à l’élever seul ? Il ne le saurait probablement jamais. De son père, en revanche, Daren n’avait jamais obtenu le moindre renseignement.

Toutes ces questions résonnaient parfois dans son esprit jusqu’à l’assourdissement, et en cet après-midi de début d’été, c’était le cas. Il fallait réfléchir à tout ceci à nouveau, car contrairement à son habitude, Gorion était distant, nerveux. Il s’était absenté plusieurs jours ces dernières semaines, et avait délaissé son entraînement. À son retour, quelque chose avait changé. Il semblait préoccupé, comme si derrière son visage affectueux et rassurant, on sentait poindre l’inquiétude, ou même la crainte. Et rien n’était plus inquiétant que quelque chose capable d’inquiéter Gorion lui-même. Au fond de lui, Daren savait qu’il se passait quelque chose d’important, quelque chose d’anormal, jusqu’à ce matin, où ses doutes se transformèrent en réalité. Gorion arriva plus tôt qu’à l’accoutumée, et lui présenta la situation d’un air grave.

− Ce soir, nous partons mon enfant.

− Nous… partons ?, répéta Daren, estomaqué. Mais… que… ?

− Ne pose pas de question, je t’expliquerai en chemin.

Il sortit une bourse d’un pan de sa robe, une bourse apparemment remplie de quelques pièces d’or.

− Prends ceci. À partir de maintenant, tu en auras peut-être besoin. Je te laisse la journée pour te préparer et faire tes adieux. Rejoins-moi ce soir devant la bibliothèque. D’ici là, j’ai à faire.

Il commença à faire demi-tour, mais Daren le saisit par la manche.

− Attendez, père ! Vous pouvez au moins me dire où nous allons ? Qu’est ce qui se passe ici ?

− Je ne peux pas répondre à ta première question, Daren, car je n’ai pas encore moi-même la réponse, répondit-il d’un air presque dégagé. Quant à la deuxième, je te dirais simplement pour l’instant que tu n’es plus en sécurité ici. Ou si ce n’est pas le cas, ça le deviendra sous peu.

Pas en sécurité ? Château-Suif est mieux gardé qu’un palais royal !

− Il est vrai que cette citadelle t’a protégé toutes ces années, mais la menace grandit mon enfant, et ce ne sont pas ces murs qui l’arrêteront.

− Nous partons… pour toujours ?, demanda Daren d’un ton presque suppliant.

− Seul l’avenir le dira, lui répondit-il. Je ne peux hélas pas encore répondre à cette question non plus. Bien…

− Mais…, le coupa Daren.

Sa tête allait exploser de questions. Pourquoi ? Comment ? Il ne pouvait pas se résigner à laisser partir son tuteur ainsi, sans autre explication. Mais il n’eut à peine le temps de commencer sa phrase, que Gorion lui répondit sur un ton sans réplique :

− Prépare-toi, fais tes valises, et sois devant l’entrée de la bibliothèque à dix-neuf heures.

Après un léger silence, Daren répondit d’une voix résignée.

− Bien, père.

La discussion était terminée, et il était inutile d’espérer en tirer davantage. Gorion se leva, et sortit en refermant la porte sans bruit, le laissant seul avec ses questions.

Faire ses valises. En temps normal, ces paroles l’auraient rendu fou de joie. Enfermé la plupart du temps dans la ville-bibliothèque qu’était Château-Suif, Daren n’avait cessé de rêver à des voyages, voir le monde, en vrai et pas seulement en livre. Mais ce matin, c’était l’angoisse qui dominait. Il allait laisser toute son enfance, toute sa vie, derrière lui, et il n’avait qu’une journée pour faire son deuil.

Et Imoen ! Il devait absolument la voir avant ce soir. Comment lui expliquer son départ ? Elle était sa seule véritable amie, et surtout lui était pour elle son « grand frère ». Il était déjà peiné de la laisser ici, mais plus encore de se demander comment elle allait le prendre.

Orphelins tous deux, ils étaient sensiblement du même âge, mais de personnalité très différentes. Imoen n’avait jamais supporté les sermons du vieux Gorion, ni travaillé aussi dur que Daren : elle était espiègle, joueuse, et très déterminée, surtout lorsqu’il y avait un coup à faire. Bien qu’elle ait plus ou moins suivi l’enseignement de Gorion elle aussi, c’était auprès de Winthrop l’aubergiste qu’elle avait trouvé un repère paternel. Malgré ces différences, elle n’en savait pas plus sur son passé que Daren, et il n’en eut pas fallu plus à ces deux âmes perdues pour bien s’entendre.

Une boule au ventre, Daren s’aperçut que faire ses bagages ne lui prit pas autant de temps qu’il l’aurait espéré. Il n’avait que peu de possessions personnelles, à part quelques livres que Gorion lui avait offerts lors de précédents anniversaires, son plastron de cuir, son épée, ainsi que divers équipements d’entraînement.

Il remit la tâche douloureuse des adieux à plus tard, et se sentit submergé par le besoin d’être seul, isolé. Il fallait remettre les choses à plat et relativiser. Il emporta un rapide déjeuner, et courut jusqu’à l’étable du fermier Dreppin, les larmes aux yeux, puis s’y enferma pour y faire le point. Il était onze heures. Huit heures le séparaient encore de son départ. Il avait le temps.

« Daren ! Tu es sourd ou quoi ? »

Séchant rapidement ses larmes, il sortit discrètement de sa cachette, allant à la rencontre de Hull.

− Ah ! Tu es là ! Je te rappelle qu’on s’entraîne à cette heure-ci. Il est dix-sept heures, et j’ai fini mon service.

Dix-sept heures ! Tout ce temps s’était déjà écoulé ?

− Heu…, non désolé Hull, je n’ai vraiment pas le temps aujourd’hui. Gorion m’a laissé …heu… une tonne de choses à faire, et il faut que j’aie fini avant ce soir.

Apparemment, son départ était resté assez secret, car vu le temps que Hull passait à la taverne, le moindre ragot revenait inexorablement à ses oreilles. Et malgré tout, il n’avait l’air au courant de rien. Néanmoins, Daren n’avait ni l’envie, ni le temps, de lui expliquer la situation. Il lui fallait trouver Imoen, et au plus vite.

− Ah … hé bien, va travailler alors, dit-il d’un air déçu. On se retrouve ce soir chez Winth’ ? Je te rappelle que tu me dois une tournée !

− Heu, oui oui. À plus tard !

Daren avait répondu machinalement, et il cherchait en même temps des yeux la silhouette d’Imoen.

− Hé, Hull, attends ! Dis-moi, tu n’aurais pas vu Imoen, par hasard ?

Hull leva les sourcils, intrigué par cette question incongrue.

− Il me semble l’avoir vue sortir de la bibliothèque, vers les jardins, pourquoi ça ?

− Pour rien. Merci mon vieux. À bientôt !, répondit Daren, qui était déjà parti en courant.

Les jardins étaient assez loin de l’auberge, et avec les nombreux arbres qui commençaient à fleurir, il était assez difficile d’y trouver quelqu’un en cette saison.

Bien que la chaleur de la journée commençât à s’estomper, il faisait encore chaud, et courir dans les jardins de la citadelle s’avérait épuisant. Soudain, au détour d’un sentier, une jeune femme aux cheveux couleur de feu fit son apparition. Imoen. Elle avait l’air aussi joyeuse qu’à son habitude, mais quelque chose dans son sourire et dans son regard laissait transparaître un peu de tristesse. Lorsqu’elle reconnut Daren, légèrement essoufflé de sa course, elle s’approcha en lui faisant un signe de la main.

− Salut toi ! Alors ? Tu t’es encore mis dans le pétrin, pour devoir courir comme ça avec cette chaleur ?

Elle avait pris son air faussement moralisateur qu’elle maniait à merveille.

− Très… amusant…, répondit Daren en reprenant son souffle. Non, en fait je te cherchais.

− Ah ? Tu as besoin de mes innombrables talents ? Oui, je sais… je suis… indispensable !

Elle posa sa main sur son menton, et prit une pose songeuse.

− Oui, oui… disons… que tu me feras tout le travail que nous donnera le vieux pendant… deux semaines ? Ça ira ? Je suis simplement géniale. Au fait, tu voulais quoi ?

Daren ne répondit pas, mais sa mine s’assombrit. Imoen reprit aussitôt.

− Dis-moi, tu n’as rien fait de grave, hein ?

Après un court silence, Daren prit la parole.

− Non, ce n’est pas ça Imoen. C’est que… comment te dire ça. Ce soir, je vais…

− … partir en voyage pour longtemps, c’est bien ça ? , finit-elle.

Elle avait cessé de sourire.

− Comment…

− J’ai écouté aux portes, c’est tout. Mais je pensais que ce n’était pas vrai, ou que j’avais mal entendu. Et puis, il y avait ce message assez mystérieux qu’a reçu le vieux. Je ne l’ai pas très bien compris, mais j’ai tout de suite senti que c’était de mauvais augure, et… Oh, me regarde pas comme ça ! On se renseigne comme on peut !

Daren déglutit.

− Tu sais ce que ça signifie, n’est ce pas ?

− Bien sûr ! Ça signifie que d’ici un mois ou deux, tu es de retour à la maison, et que tu auras des tas de choses à me raconter ! Oh, Daren, j’espère que tu iras jusqu’à la Porte de Baldur ! J’ai lu dans tous les livres que c’était une cité impressionnante. À moins que tu ailles même jusqu’à Eauprofonde ? Ça serait vraiment génial, il parait que c’est une ville splendide ! Ou dans le Sud, peut être ? …

Imoen avait reprit toute sa jovialité et son humour, et il était difficile pour Daren de lui faire part du mauvais pressentiment qui le rongeait. Peut-être n’était-ce d’ailleurs que lui-même qui s’en faisait pour rien ? Comme lui avait dit Gorion, « seul l’avenir le dirait ».

Pour le moment, il était rassuré. Cette épreuve s’était avérée bien moins éprouvante que prévue. Il lui restait un peu plus d’une heure. Ses affaires étaient prêtes, et les adieux étaient faits. Il ne lui restait plus qu’à passer dire au revoir à quelques autres connaissances, s’il en avait le temps.

Dix-neuf heures sonnèrent au clocher du temple d’Oghma, et Daren se dirigea vers la porte principale de la grande bibliothèque. Au pied de la grande statue d’Alaundo, Gorion, impassible, attendait.

− Je suis prêt, père.

− Très bien, mon enfant. Nous allons voyager de nuit pour commencer, et si tout se passe bien, nous aurons atteint la cité de Berégost avant demain midi. Là, nous nous reposerons quelques jours.

− Bien père.

Daren avait appris à ne pas en demander plus que ce que Gorion voulait bien lui dire. Néanmoins, une question lui taraudait l’esprit : et si tout ne se passait pas bien… ? Comme lisant dans ses pensées, Gorion reprit la parole.

− Si nous venions à être séparés,…

Il fit une très légère pause, mais Daren remarqua son hésitation.

− … il faudrait absolument que tu rejoignes l’auberge du Brasamical.

L’auberge du Brasamical ? Daren avait entendu parler de cette cité : une petite forteresse où tout le monde pouvait entrer en oubliant son passé. Les règles de vie y étaient très strictes, mais tant qu’on les respectait, le voyageur de passage n’y était pas inquiété, ni recherché. Pourquoi fallait-il aller là-bas ? C’était un endroit des plus mal famés. Gorion continua son explication.

− C’est là-bas que nous devrons rencontrer Khalid et Jaheira. Ils nous offriront un asile sûr pour quelques temps.

− Qui sont-ils, père ?

− Ce sont deux amis très proches, et bien qu’ils soient actuellement engagés sur quelque affaire, je suis sûr qu’ils nous offriront leur hospitalité. Mais assez parlé pour le moment. Il est temps de prendre la route. Tu as une arme, j’espère ?

La question se voulait neutre, mais Daren ne put s’empêcher de la trouver dérangeante.

− J’ai deux épées, une targe, quelques flèches, mon arc, une…

− Très bien, cela devrait être suffisant, coupa Gorion. Tu n’es peut être pas encore au courant, mais une mystérieuse « épidémie » touche le fer ces temps-ci. Une sorte de malédiction, d’après les forgerons des villes alentours. Le fer est devenu fragile, et se brise comme un rien. Tu as bien vérifié la solidité de ton équipement ?

− Mon épée est celle que j’ai reçue pour mes douze ans, père. Je l’ai toujours entretenue avec beaucoup de soin, et elle ne m’a jamais fait défaut.

− Parfait, nous pouvons partir alors.

Gorion passa devant, et marcha d’un pas leste, malgré un bâton lui servant apparemment de canne. Il paraissait toujours pensif et légèrement contrarié, mais plus rien ne faisait peur à Daren, désormais : il était avec son maître, et rien ne pouvait lui arriver.

C’est ainsi qu’ils franchirent les portes de Château-Suif et qu’ils prirent la route de l’Est. L’air était lourd, et les nuages à l’horizon d’un noir tirant sur le violet s’amoncelaient dans le ciel, comme si la menace impalpable qui rodait s’était incarnée sous la forme d’un orage, leur donnant un dernier avertissement sur leur périple incertain. Le vent se levait, un vent annonçant la tourmente, chaud et humide à la fois, relevant les cheveux ébouriffés de Daren et froissant la longue toge de Gorion. Tournant une dernière fois la tête en arrière, apercevant le soleil couchant illuminant la mer, Daren fit un adieu qu’il pressentait être le dernier à la grande citadelle de Château-Suif, perchée au bord de la falaise, comme un phare de sagesse illuminant la Côte des Epées.

Chapitre 1 : Rencontres

Après plusieurs heures de marche, coupant à travers les prairies, Daren et son père adoptif rencontrèrent les premières gouttes de pluie. Une pluie chaude, comme on en trouve en plein été. Le vent s’était remis à souffler, et on entendait maintenant distinctement l’orage gronder, de plus en plus proche. S’abritant sous leurs capes, les deux hommes avançaient péniblement contre les éléments qui semblaient déterminés à l’acharner contre eux. Le ciel s’illuminait régulièrement presque de manière surnaturelle, comme si Talos lui-même venait dévoiler les sentiers cachés que Gorion leur faisait suivre. Contrairement à ce qu’il avait promis, le maître et tuteur de Daren ne lui avait pas expliqué le but précis de leur voyage. En fait, ils n’avaient même pas échangé un mot depuis leur départ de Château-Suif en début de soirée. Il devait être minuit maintenant, mais il avait semblé à Daren qu’il faisait nuit noire depuis longtemps, car les nuages avaient obscurci le ciel rapidement. Il avait bien essayé de prendre la parole pour initier quelques discussions, même anodine, autant pour briser le silence que pour vaincre son angoisse, mais Gorion s’était contenté de réponses monosyllabiques, de sorte de grognements ou de hochements de tête. Il semblait préoccupé, et ses yeux pourtant âgés transperçaient la noirceur de la nuit et le voile de l’eau qui les entouraient, scrutant les moindres mouvements aux alentours. Plusieurs fois, il s’était retourné de manière assez brusque, faisant sursauter Daren, la main déjà au fourreau, avant de pousser un discret soupir de soulagement et de reprendre la marche.

N’étant pas d’un naturel superstitieux ni couard, Daren se repassa calmement les évènements en tête, afin de clarifier la situation. En fait, c’était bien plus ce qu’il y avait autour de ce voyage qui le mettait mal à l’aise, que le voyage lui-même. Un Gorion préoccupé et anxieux (ou alors était-ce lui qui voyait les choses de cette manière ?), un orage le soir de son départ, et cette désagréable sensation d’être constamment épié, comme si un œil invisible flottait au dessus de son corps, perçant jusque dans ses pensées les plus intimes… Non. Tout ceci n’était que fantasmagorie, divagation, illusion. Il était Daren, le fils de Gorion, et il allait entreprendre un voyage des plus passionnants avec son maître qu’il avait toujours tant admiré. Il repensait à Imoen. C’était elle qui avait raison : il n’y avait aucune raison de s’inquiéter. Autant profiter du voyage.

« Le temps est vraiment épouvantable, mon enfant. »

Daren sursauta une nouvelle fois. Gorion avait pris la parole, et l’avait sorti de ses réflexions. Amusé par sa réaction, il continua, un léger sourire aux lèvres.

− Nous allons essayer de trouver un abri. Peut-être une ferme isolée, ou une ancienne grange. Ce n’est pas ce qui manque par ici. Nous ne sommes que deux, et peu armés de surcroît, je pense que nous ne seront pas pris pour des brigands, pourtant monnaie courante dans les environs.

− Des brigands ?, demanda Daren, intrigué.

− Tout à fait. Depuis la pénurie de fer, il n’y a plus seulement que l’or qui intéresse les fripouilles en tout genre. Tout individu portant des armes ou armures en métal encore en bon état est une cible aussi lucrative qu’un riche bourgeois regorgeant de bijoux. Néanmoins, nous ne sommes ni l’un ni l’autre, et encore moins des détrousseurs de grand chemin. Nous serons accueillis, je l’espère, pour être hébergés pour le restant de la nuit.

Il s’interrompit un instant, puis reprit, prenant un air faussement interrogateur, digne d’Imoen dans ses meilleurs jours.

− Tu as l’habitude de dormir dans des étables, à ce que j’ai compris, n’est ce pas ?

Surpris, et à la fois embarrassé par ces révélations, Daren bafouilla quelques mots.

− Heu… non, pourquoi ? Enfin, je veux dire oui… heu, non, ce n’est pas une habitude, mais…

Avec un sourire encore plus franc, à la limite du rire, il mit fin à ses bafouillages.

− Je t’ai dit de ne pas t’en faire. Continuons à avancer dans cette direction, nous finirons bien par…

Silence. Le sourire de Gorion s’était soudainement effacé. Il prit un air grave, un air comme Daren ne l’avait que rarement vu chez son maître. Ses yeux s’étaient figés vers le nord, comme s’il avait aperçu quelqu’un, ou quelque chose. Et c’était le cas. Rien ne pouvait tromper la vigilance du sage. Ni la nuit, ni l’orage, ni même une conversation aussi joyeuse et détendue fut-elle. En un éclair, il plongea sa main dans sa toge, et en ressortit une sorte de poudre scintillante, qui se mit à étinceler très légèrement au contact de l’eau. Il murmura ensuite quelques paroles, dans un langage que Daren ne comprenait pas, et les étincelles se transformèrent en éclairs, qui tournoyaient autour de sa main droite. On aurait dit qu’il manipulait lui-même la foudre, tel un forgeron maniant son marteau. Gorion était sans conteste un grand mage, et de tels actes étaient pour lui aussi enfantin qu’il est à un oiseau de voler, mais Daren n’avait que rarement eu l’occasion de le voir pratiquer son art, « l’Art » comme il l’appelait lui-même.

Ses dernières incantations à peine terminées, il cacha aussitôt son bras dans les plis de sa toge, afin que personne ne puisse remarquer la boule de foudre crépitante dans sa main droite, prête à surgir pour faire face au danger. Daren mit la main au fourreau, et dégaina lentement et silencieusement sa fidèle épée. Allait-il s’en servir réellement ? Même si son habileté aux maniements des armes avait plusieurs fois été relevée par ses maîtres, il n’avait jamais mené de réels combats. Sa main moite tremblait de peur et d’excitation, ses yeux battant des cils pour y chasser la pluie et éclaircir son champ de vision. Maintenant qu’il y pensait, il n’avait jamais tué personne, et l’idée que cela puisse arriver le révulsait au plus haut point. Tout au plus avait-il blessé bien malencontreusement ce pauvre Hull alors qu’il s’entraînait au lancer de dague avec Imoen… Il ne savait rien d’un vrai combat, et la peur menaçait de le paralyser totalement. Il avait envie de crier, de hurler même, pour se réveiller enfin dans l’étable de ce bon vieux Dreppin. Que ce cauchemar se termine. Les battements de son cœur résonnaient dans sa tête, plus rapides, plus forts, comme s’il allait exploser.

« Reste en arrière. »

C’était Gorion. Il avait chuchoté ces paroles, et sa voix avait agit comme un déclic. Il était bien dans la région qu’on appelait « le Passage du Lion », entre Château-Suif et Berégost, et il voyageait avec son maître.

Gorion poursuivit, sans bouger.

− Ne fait pas de bruit ni de geste inconsidéré. Garde la main à l’épée. Si la situation tourne mal : fuis. Et ne te retourne pas.

− Hein ?

Daren ne put s’empêcher de hausser la voix.

− J’ai dit : si la situation tourne mal, fuis et ne te retourne pas. Tu m’as compris ?

− Mais je… père…

− Tu m’as compris ?, coupa Gorion, haussant lui aussi très légèrement le ton.

− Bien père.

Etait-ce un test ? Une simple épreuve destinée à le rendre plus fort, mise au point par son maître ? Il préféra ne pas se poser davantage la question. De toute façon, autre chose accapara son esprit, quelque chose de bien plus concret et réel que ces questions sans réponses : plusieurs silhouettes se dessinaient sous la pluie, les éclairs sporadiques révélant leurs formes. Deux grands humanoïdes à l’allure lourde et maladroite, vêtus de simples peaux, et maniant de volumineuses masses, ressemblant plus à des branches d’arbres qu’au fruit du travail d’un forgeron, encadraient un homme de stature impressionnante. Cet homme était vêtu d’une armure comme jamais Daren n’en avait vue : d’un noir de jais, des pointes de métal étaient hérissées sur les épaulières, les genoux et les bras. Il avait dans son dos une gigantesque épée, dont la simple garde semblait peser autant que l’épée de Daren tout entière, et était coiffé d’un casque à la mesure de son armure : des piques de métal en sortaient de manière désordonnée, et une grille ne laissait passer que son regard, que l’on pressentait terrifiant. La pluie, tombant sur ce monstre en armure, résonnait de manière métallique dans toutes les oreilles, et ajoutait encore davantage à la terreur qu’inspirait cet impitoyable trio.

− Holà, voyageurs !, lança Gorion, d’une voix forte. Etes-vous amis, ou ennemis ?

Pour toute réponse, l’homme en armure s’avança, suivi mécaniquement par ses deux acolytes.

− Avez-vous besoin d’assistance ? Nous ne sommes que peu équipés, mais j’ai là quelques ingrédients qui pourraient permettre de nous entendre, continua Gorion, la voix calme, mais le bras toujours dissimulé dans sa robe.

Un éclair particulièrement violent illumina le ciel, et Daren découvrit avec stupeur que les deux géants aux côtés de l’homme en armure étaient en réalité des ogres, ces créatures dont la force n’avait d’égal que la stupidité. Une pensée lui vint alors à l’esprit : il était impossible que cette rencontre s’achève sans heurt. Les ogres ne pensaient qu’à se battre, à piller, et à tuer. Il le savait : il l’avait lu et relu dans de nombreux ouvrages à la bibliothèque de Château-Suif. Tous les héros de Féérune avaient un jour ou l’autre combattu ces bêtes, que ce soit pour sauver un village en détresse, ou pour atteindre un mage noir qui les envoyait comme chair à canon. Ces « voyageurs », comme les nommait Gorion n’étaient ni plus ni moins que des bandits, sûrement ceux dont il lui avait parlé quelques instants auparavant. Il était rassuré, car il avait moins de mal à s’imaginer porter le coup de grâce à ces caricatures de vie humaine, qu’à un être qui aurait pu être son frère, ou son père.

Soudain, l’homme en armure prit la parole. Sa voix sonnait comme le tonnerre lui-même, grave et rauque, tout droit sortie de l’Ombreterre.

− Je sais que vous êtes réceptif, vieil homme. Vous savez pourquoi je suis ici. Rendez-vous, et il ne vous sera fait aucun mal.

Il marqua une pause, puis reprit.

− Résistez, et vous le payerez de votre vie.

Un coup de tonnerre d’une rare violence assomma Daren et fit le silence sur les deux parties, comme si les dieux eux-mêmes réagissaient à cette phrase terrible. Il sentit monter en lui un sentiment de haine et de doute à la fois. Qui était cet homme, pour menacer son maître de la sorte, et agir comme s’il le connaissait ? Comme s’il le connaissait… C’était justement le problème. Ignorait-il quelque chose ? Quelque chose d’une ampleur sans pareille, qui se tramait derrière lui, au-dessus de lui, le manipulant comme un pantin dont on tirerait les ficelles. Il avait certes ce sentiment depuis quelques temps déjà, et s’était juré de ne plus y faire crédit. Mais ce sentiment revenait à toute allure, plus fort et plus concret à chaque seconde qui passait. La pluie diminua quelque peu d’intensité, mais dans le ciel on apercevait toujours distinctement des éclairs zigzaguer avec fougue.

− Vous avez tort de croire que je vais vous faire confiance, répondit froidement Gorion. Mettez vous sur le côté et laissez-nous passer. Aucun mal ne vous sera fait, à vous comme à vos laquais.

Les deux ogres regardèrent leur chef, interrogateurs, impressionnés par l’appoint de Gorion. Et il y avait de quoi. Ses yeux flamboyaient, tels deux phares insubmersibles défiant une mer pourtant déchaînée. On aurait dit qu’il aurait pu les tuer d’un simple regard, et ces deux balourds l’avaient senti. L’homme en armure ne leur accorda pourtant aucun signe, et reprit.

− Je suis désolé que vous le preniez comme ça, vieil homme…

À peine avait-il fini de prononcer ces mots, qu’il dirigeait sa main vers la garde de son immense épée dans son dos. Daren eut à peine le temps de comprendre ce qui se passa ensuite. D’un geste fulgurant, Gorion sortit son bras toujours dissimulé dans les replis de sa robe, et libéra alors la magie qu’il avait accumulée vers l’un des deux ogres. Un éclair argenté et aveuglant terrassa la créature, qui n’eut même pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait. Elle s’effondra, brûlée, comme si elle avait été traversée par la foudre. Les deux autres entrèrent en scène, mais Gorion avait recommencé ses incantations : ses mains déjà flamboyaient de mille feux, et étaient prêtes à donner la mort.

Daren sortit alors son épée et sa targe, et se mit en garde, évacuant son stress en se remémorant l’entraînement. Cet ogre était peut être deux fois plus grand que lui, mais il n’avait pas l’air plus compliqué à vaincre que ce vétéran de Hull. L’homme en armure dégaina son épée, et fendit l’air devant lui, comme s’il avait voulu découper la pluie en deux. Daren sentit une douleur fulgurante à la cuisse, et crut même voir son sang jaillir de ses vêtements. Que s’était-il passé ? Ce démon était pourtant à plus de cinq pas, et bien que son épée fût aussi grande que lui, il était hors de portée de n’importe lequel de ses coups.

L’homme en armure s’approcha de Gorion, et leva encore une fois son épée. Daren, paralysé à l’idée de ce qui pourrait arriver, laissa échapper un cri. L’épée s’abattit sur son père, qui riposta en déployant toute la magie dont il savait faire preuve : un bouclier jusqu’alors invisible se révéla à quelques centimètres de son corps, et dans un bruit de métal crissant, l’épée s’arrêta net sur ce concentré de magie protectrice.

− Vous vous défendez bien, vieil homme. Et je vois qu’il en faudra plus pour vous vaincre, dit l’homme en armure d’une voix caverneuse.

− Vous auriez dû écouter mon avertissement !, répliqua Gorion, en déversant sur lui le feu qui brûlait depuis quelques instants dans ses paumes.

L’homme en armure, surpris par la vélocité de l’assaut, n’eut pas le temps de riposter, et le choc de l’attaque magique le projeta en arrière, embrasant le métal même dont il était recouvert. Néanmoins, il se releva rapidement, et déclara.

− Je vous ai sous-estimé, et je n’aurai pas dû. Je vous adresse un dernier avertissement vieil homme, et je dis bien le dernier. Remettez-nous votre enfant, ou vous mourrez.

Le temps sembla se figer. « Remettez-nous votre enfant ». Daren était incapable du moindre mouvement. Il en avait après lui. Il venait de le dire, c’était lui qu’il voulait ! Mais pourquoi ? Et comment Gorion le savait-il ? Car il le savait, c’était évident maintenant. Au moment même où les mots de l’homme en armure avaient-ils franchi ses lèvres, que Gorion en eut presque les larmes aux yeux. Il reconnaissait cette expression, la même que lorsqu’il parlait de sa mère. La voix du mage retentit soudainement, couvrant le tonnerre et le vent.

− Fuis !

Mais Daren était incapable de bouger. Ce n’était pas sa blessure à la cuisse, plus douloureuse que profonde, qui l’empêchait de se déplacer, mais la blessure qu’il venait de recevoir au cœur : son maître savait que la situation ne pouvait pas bien se finir, et pour la première fois, il avait envisagé le pire… Et si … Non, c’était impossible ! Pourtant au fond de lui… NON !

− FUIS !!, reprit la voix tonnante de Gorion.

L’homme en armure se mit alors à rire, d’un rire démoniaque et sans âme.

− Ha ha ha ! Tu es pathétique, vieil homme. Tu es prêt à sacrifier ta vie pour ce minable avorton. Ha ha ha ! Voyons ce que tu vas faire maintenant !

D’un geste de la main, il désigna Daren, et l’ogre, tel un automate, se retourna vers lui, la massue brandie, prête à frapper. Daren vit le monstre s’approcher de lui, plus près, plus près encore, allant abattre son terrible coup. C’était fini. Tout. Il ne pouvait en être autrement, il allait mourir cette nuit là, écrasé sous les coups d’un ogre, sans même avoir pu se défendre.

Mais au moment de l’impact, un éclat bleu aveuglant détonna devant lui en un halo de lumière bienfaitrice, repoussant le géant à quelques pas et le renversant. Il n’avait aucun doute au sujet de ce qui s’était passé : Gorion venait encore une fois de le sauver. La lumière se dissipa, et il vit la scène se dérouler au ralenti devant lui. L’homme à l’armure noire tenait son épée tendue, le manche à quelques centimètres de Gorion, et la lame ressortant de l’autre côté.

Le vent venait de s’arrêter, et seul le bruit de l’eau clapotant sur l’armure de métal permettait à Daren de se raccrocher à la réalité. C’était impossible. Impossible, mais fait. Une vérité décochée en plein visage : Gorion venait de se faire tuer, et il était mort car il l’avait protégé, lui, Daren.

Telle une décharge électrique, ce qu’il venait de voir remit son corps en état de marche, et Daren courut alors à toute vitesse, à l’aveuglette, loin. Très loin. Il fallait qu’il fuie, comme son maître venait de lui dire. Il ne sentait plus sa blessure, tellement la rage et la colère avaient envahies son corps. Les gouttes de pluies se mêlaient à ses larmes. Il courait tout droit, sans se préoccuper de rien d’autre, sans se retourner, l’image de Gorion transpercée par cette lame maudite envahissant chaque parcelle de son âme.

Au bout de plus d’une heure de course effrénée, Daren s’effondra à même le sol, épuisé. La pluie avait presque cessé, et on pouvait entendre de nouveau les chants et les cris des animaux de la nuit. Mais Daren n’entendait rien de tout cela. Seuls les battements de son cœur mêlés à la voix de son père hantaient son esprit.

Il était environ une heure du matin, le 3 Mirtul de l’an 1373, et une seule chose importait à présent : Gorion, le grand sage, était mort.

Seul dans la nuit

Combien de temps s’était-il écoulé ? Deux heures ? Peut-être trois ou quatre ? Daren avait couru jusqu’à l’épuisement. Des rêves étranges, mêlant réel et imaginaire, embrouillaient son esprit. Tout à coup, un son, continu, pénétra petit à petit la barrière de ses pensées, et Daren finit par revenir à lui. Il ouvrit une paupière. Puis les deux.

Il faisait encore très sombre. La pluie avait totalement cessé maintenant, et seules l’odeur de la terre humide et quelques marques de boues pouvaient rappeler qu’un violent orage avait éclaté peu de temps auparavant. On pouvait maintenant entendre distinctement les crissements des insectes, et les hululements des oiseaux de nuit. En un instant, tout ce qui s’était passé ces dernières heures lui revint à l’esprit. Quelques larmes lui montèrent aux yeux, mais l’angoisse le paralysait tellement qu’il ne pouvait même pas pleurer. Qu’allait-il faire à présent ? Seul, et avec un équipement aussi dérisoire, il n’allait pas survivre bien longtemps.

L’embuscade, la mort de Gorion, ces quelques minutes, les dernières de son père, l’obsédaient, et défilaient en boucle dans son esprit. « Remettez-nous votre enfant », avait-il dit. Et Gorion lui avait demandé de prendre la fuite… Si seulement il l’avait écouté tout de suite, peut-être ne serait-il pas mort… ? Peut-être. Un terrible sentiment de culpabilité doublé d’impuissance l’envahissait. Gorion n’était pas seulement mort. Il était mort pour le protéger, et peut-être même par sa faute. La seule évocation de cette idée lui donnait la nausée. Au bout de longues minutes sans parvenir à bouger, Daren rassembla ses esprits, et la situation plus que précaire dans laquelle il se trouvait actuellement prit le pas sur ses pensées morbides : qu’allait-il faire maintenant ?

Château-Suif n’était pas loin, mais ce n’était pas la peine d’y retourner. Non pas qu’il ne puisse retrouver son chemin, mais sans Gorion, il était impensable d’espérer y entrer. Les règles d’accès à la citadelle étaient des plus draconiennes : afin de préserver la sérénité du lieu, les visiteurs de la ville-bibliothèque devaient fournir un ouvrage de grande valeur pour y être admis. Ce système permettait de tenir à l’écart les malandrins de toutes sortes, et Gorion lui avait toujours expliqué qu’en dehors de lui-même et de quelques privilégiés, personne, Daren y compris, ne pourrait déroger à cette règle multi centenaire. C’était grâce à ceci que la place forte était restée intacte depuis des siècles, et ce n’était pas lui, même fils adoptif du grand Gorion, qui allait remettre ce fonctionnement en question. Aucun retour possible, donc. Il fallait aller de l’avant.

De l’avant, mais où ? Grâce aux quelques connaissances acquises dans les livres, Daren avait une vague idée de la région, mais il regrettait amèrement de ne pas avoir été plus attentif lorsqu’il avait étudié les grandes villes de la Côtes des Epées. Il se souvint soudain. Gorion lui avait parlé d’un lieu avant de partir. Comment était-ce, déjà ? Le « Bras Secoureur » ? Un déclic se fit : Brasamical. C’était l’auberge du Brasamical. Jaheira, Khalid ! La mémoire lui revenait. Une lueur d’espoir lui emplit le cœur. Il était perdu au milieu de la nuit, seul, son père adoptif mort sous ses yeux quelques heures auparavant, mais il y avait une lumière au bout du tunnel. Intérieurement, il rageait que Gorion ne l’eut pas davantage mis au courant de la situation. Que se passait-il ? À quoi devait-il s’attendre ? Et même plus concrètement : à quoi ressemblaient ces deux personnes qu’il était censé rejoindre ? Une chose cependant était sûre : il ne tiendrait pas longtemps seul, avec le peu de matériel qu’il possédait. Instinctivement, il mit la main dans sa poche, et sentit la bourse remplie des quelques pièces d’or léguées par son père adoptif : il ne l’avait pas perdue dans sa course. La chance tournait-elle enfin ? Adressant une rapide prière intérieure à Tymora, il rassembla ses affaires, et se mit en quête d’étoiles pouvant le guider vers sa destination : le Nord.

À nouveau, le son revint. Ce même hurlement, continu, qu’il avait entendu lors de son réveil. Maintenant qu’il avait totalement repris ses esprits, Daren reconnut tout de suite ce qui l’avait tiré de son évanouissement. Ce hurlement était celui d’un loup.

Il le savait, non seulement pour en avoir déjà entendu, lors d’une de ses rares sorties en dehors de Château-Suif avec Gorion, mais aussi car son tuteur le lui avait déjà mentionné, les loups arpentaient régulièrement les plaines dans la région. Ils n’étaient habituellement pas très agressifs, mais lorsqu’ils chassaient en meute, mieux valait ne pas rester dans les parages. Il se mit donc en chemin, après avoir préparé son épée, préférant se guider à la lueur des étoiles, plutôt que de prendre le risque d’allumer une torche. Les meurtriers de son père étaient peut-être toujours dans les environs, et il ne pouvait pas prendre le risque de se faire repérer. Pas après ce qui s’était passé.

Les cris s’éloignèrent, et Daren en déduisit qu’il était finalement sorti du domaine de chasse des loups. Il marcha pendant une petite heure, sans rencontrer âme qui vive. L’auberge devait être à plusieurs lieues encore, et il ne savait pas s’il l’aurait atteinte avant le lever du jour. La fatigue aurait normalement eu raison de lui, mais son esprit ne parvenait pas à trouver un quelconque repos, et marcher lui permettait de penser à autre chose, ou plutôt lui permettait de ne pas penser. Il était concentré sur chacun de ses pas, et il savait que s’il s’arrêtait maintenant, le chagrin et l’angoisse prendraient à nouveau le dessus, l’empêchant d’atteindre son seul espoir de survie. Alors que son esprit fatigué était concentré sur son objectif, une voix rocailleuse, avec un fort accent local, sortit Daren de sa torpeur.

− Alors, petit. Tu ne sais pas que c’est dangereux de se promener dehors tout seul sans papa et maman ?

Son cœur s’emballa, et ses réflexes reprirent le dessus. Il avait déjà la main à la garde, et son regard avait fait le tour de son horizon pour repérer les présences autour de lui.

Rires. Ils étaient plusieurs, apparemment. Et les paroles de l’homme qui se tenait un peu plus loin devant lui avaient fait mouche.

− Tsss tsss, regardez-moi ça ! Ça sait peut-être même se battre ! Oohhhhh ! J’ai peur !

Rires à nouveau. À en croire son ouïe, ils devaient être quatre ou cinq. Etaient-ils liés à l’homme en armure noire ? L’avait-il retrouvé ? Il chassa cette pensée de son esprit, concentrant ce qui lui restait de force sur la délicate situation devant laquelle il se trouvait.

− Allez, mon petit. C’est une bien jolie épée que tu as là, en parfait état en plus. Si tu avais un peu d’or aussi, on pourrait même te laisser en vie. Pas vrai, les gars ?

Encore des rires. Cette fois, il les avait tous repérés. Ils étaient quatre, plus l’homme qui semblait être leur chef. Avait-il une chance à cinq contre un ? Très doucement, de manière presque invisible, il descendit sa main le long de sa jambe droite, là où étaient cachées ses dagues de lancer. Il excellait à ce petit jeu, et avait même réussi à en planter une dans le mille les yeux bandés, une fois. Une fois. Mais cette fois encore, il fallait réitérer l’exploit.

En un éclair, une dague jaillit de l’obscurité, et fendit l’air en direction de l’un des brigands. Dégainant simultanément son épée, il entendit un cri de douleur, lui indiquant qu’il venait de faire mouche. Il en restait quatre. Chargeant de toutes ses forces, il fonça vers l’homme qui lui barrait la route, et le désarçonna sous le choc. Il fallait fuir, encore. Il le savait. C’était la seule issue.

− Qu’est ce que vous attendez ? Bande d’abrutis !, brailla leur chef, maintenant à terre. Réglez-lui son compte, et ne le laissez pas filer !

Daren entendit alors siffler des flèches derrière lui. Ils avaient dégainé leur arc. Instinctivement, il continua sa course en se baissant et il remercia intérieurement Tymora une nouvelle fois que ces manchots sachent aussi bien se servir de leurs arcs qu’ils avaient l’air versés dans la littérature poétique. Sa blessure à la cuisse le lançait, mais la tension du combat était telle qu’il n’y prêta pas attention. Il devait courir, et leur échapper. Tout semblait se dérouler avec succès, quand soudain, il entendit cet ordre :

− Vas-y ! Maintenant !

Sans comprendre ce qui se passait, il se retrouva immobilisé, empêtré dans un filet de chasse. L’un des hommes était dissimulé dans un arbre, et n’attendait que la fuite de sa proie pour la faire tomber dans son piège. Dans un effort surhumain, il tenta de couper les cordes usées du filet à l’aide de son épée, mais c’était peine perdue. Le gros homme, barbu et hirsute, finissait de descendre de son poste, et exultait déjà en le voyant se débattre. Il approcha, le regard presque fou, une hache à la main, et se mit à crier.

− Je l’ai eu ! Ici, près du …

Un trait fendit l’air, et le bandit finit sa phrase dans un râle, mêlé à un gargouillis de sang. Une flèche venait de lui transpercer la gorge, et il s’effondra dans un spasme, le regard mort. Ne comprenant pas ce qui venait de se passer, mais ne voulant pas laisser sa seule et unique chance de salut s’enfuir à nouveau, Daren commença à retirer progressivement le filet, pendant que les autres approchaient, se demandant ce qui avait bien pu arriver à leur compagnon.

Tout à coup, une main saisit son poignet. Le sang de Daren se figea. Il venait d’être capturé à nouveau. C’était fini. La pression sur son bras se fit plus forte, et la traction fut telle qu’il en partit presque à la renverse. Il se retourna, et il aperçut une ombre qui courait en lui faisant signe de le suivre. Etait-ce un autre piège ? Qu’importe… Il n’avait vraiment plus rien à perdre. Il se mit lui aussi en marche, rattrapant son sauveur, juste le temps de saisir quelques mots de la silhouette sombre qui s’échappait elle aussi.

− Viens vite ! Par ici !

Cette voix. Il n’avait entendu qu’un murmure, mais il ne pouvait pas se tromper. La personne qui venait de décocher ce tir, la personne qui l’avait saisi par le poignet et qui l’avait entraîné, la personne qui courait actuellement devant lui et lui montrait le chemin, cette personne, c’était Imoen.

Chercher de l’aide

Après une course effrénée de quelques minutes, ventre à terre, Imoen fit encore un signe à Daren et chuchota :

− Là ! Par ici ! Il y a une souche creuse bien dissimulée, faufile-toi et passe devant.

Daren s’exécuta, et rampa tant bien que mal dans l’herbe encore humide de l’averse de la nuit. Ils n’avaient couru qu’une poignée de minutes tout au plus, mais la surprise était telle chez leurs assaillants, qu’ils avaient pris l’avantage. On entendait encore à quelques mètres les cris des brigands, autant décidés à ne pas laisser filer leur proie qu’à chercher une revanche. La nuit aidant, ils ne les avaient pas distinctement repérés, et avaient seulement pu tout au plus deviner la direction qu’ils avaient empruntée. Daren se demandait même s’ils avaient compris qu’un complice l’avait aidé à s’échapper.

Les voix se rapprochèrent. Quelques rayons de lumières illuminaient les seuls brins d’herbes que les deux fugitifs avaient pour horizon. Le plan d’Imoen semblait toutefois porter ses fruits. Un, deux, trois, puis quatre hommes passèrent devant la cache improvisée, sans remarquer les traces de pas pourtant nombreuses laissées sur le sol. Une fois les bruits suffisamment éloignés, Imoen fit mine de se dégager, mais Daren la retint par la jambe, lui faisant comprendre qu’il préférait passer quelques minutes de plus à attendre, même dans cette position inconfortable, plutôt que de retomber dans une nouvelle embuscade.

Ses soupçons semblèrent néanmoins infondés. Après un bon quart d’heure passé à épier les moindres bruits aux alentours, Imoen, puis Daren s’extirpèrent de leur tronc creux, à la fois aux aguets mais aussi soulagés d’être enfin sortis d’affaire. Imoen regarda Daren affectueusement, et sourit.

− Hé bien, c’était moins une.

Pour toute réponse, Daren lui renvoya son sourire, et essuya son front encore transpirant. Au bout de quelques secondes, après avoir repris son souffle, des dizaines de questions s’entrechoquèrent dans son esprit, et il ne savait par où commencer.

− Imoen… Je… Comment… Comment est-ce possible ?

Elle s’attendait visiblement à cette question, et était ravie qu’on la lui pose.

− Oh, hé bien, je me promenais dans le coin. J’adooore la chasse de nuit en plein orage, et tu comprends, je… Ohhh ! Me regarde pas comme ça ! Tu n’as vraiment aucun sens de l’humour !

Sa bonne humeur avait redonné quelque peu le moral à Daren, mais il réitéra sa question, toujours sérieux.

− Bon bon, si tu tiens vraiment à le savoir, je vais te répondre, reprit Imoen, faussement contrariée. Je… Je suis tombée sur plusieurs lettres, que je n’aurai sûrement pas du lire, et j’ai compris qu’il se préparait quelque chose de grave. Surtout après ce que tu m’avais dit plus tôt dans l’après-midi. Je ne suis pas si idiote que tu crois, tu sais. J’ai tout de suite pensé qu’il pourrait t’arriver des ennuis. Oh, je sais, tu vas me dire que Gorion était avec toi, et que tu ne risquais rien, mais je ne pouvais pas me défaire de cette idée. Alors, j’ai préparé mes affaires, et je me suis enfuie. J’ai passé toute la nuit à courir partout, espérant vous trouver, mais avec cette pluie, c’était vraiment difficile. Alors, je suis tombée sur ces hommes, de loin. Heureusement qu’ils ne m’ont pas repérée les premiers… j’aurai passé un sale quart d’heure je crois ! Mais bon, reprenons, où en étais-je déjà ?

Daren luttait péniblement pour suivre le flot intarissable de paroles d’Imoen. Il avait à peine saisit la question qu’elle venait de poser, qu’elle avait déjà repris :

− Ah oui, voilà. Donc, je me suis dit : « Imoen, ces types sont louches, ce sont sûrement des brigands ». Je cherchais un petit groupe de deux personnes, et eux, cherchaient sûrement aussi des gens à dépouiller. Je me suis dit que j’allais les suivre de loin, et comme ça, non seulement ils ne m’attraperaient pas moi, mais en plus j’avais une bonne chance de vous retrouver !

Elle marqua une pause, apparemment ravie d’exposer son plan, puis finit :

− Et toi ? Où est passé le vieux ? Vous n’étiez pas censé voyager tous les deux ?

Au fond de lui, Daren redoutait cette question, avant même de l’avoir entendue. Son visage se figea, et des larmes lui montèrent aux yeux. Imoen réalisa tout de suite la situation, et se mordit la lèvre. Doucement, elle prit les mains de Daren dans les siennes.

− Oh, pardon… Je suis désolée… pardon…

Il ne pouvait pas répondre pour le moment. Sa gorge était serrée, et de chaudes larmes commençaient à couler sur ses joues. L’embuscade, l’homme à l’armure, son épée transperçant le corps de son père. Tout lui revenait à l’esprit en même temps. Prenant une longue inspiration, il prit enfin la parole, la voix légèrement tremblante.

− Un homme, en armure noire. Il nous attendait. Il m’attendait. Il lui a dit, il me voulait moi ! Il me voulait moi, Imoen ! Et il… il… Gorion m’a dit de fuir, mais je n’ai pas pu… Et… J’aurais dû mourir tout à l’heure ! C’était moi qui aurais dû mourir ! Et Gorion, il m’a …. et il est…

Les sanglots étouffaient maintenant sa voix, et il ne pouvait plus continuer. De toute façon, Imoen avait compris. Elle ne savait quoi répondre à son ami de toujours. Elle n’avait pas été aussi proche de Gorion que lui, et ne pouvait pas partager la même peine, mais elle le laissa pleurer toutes les larmes qu’il fallait, le réconfortant de sa voix douce. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, hors du temps, et Daren reprit ses esprits.

− Et toi ? Comment vas-tu faire pour rentrer ? Et comment t’es-tu débrouillée pour qu’on te laisse sortir ? Sans raison ?

Imoen avait toujours le chic pour échafauder des plans, et c’était encore une fois le cas.

− Hé bien, j’ai tout simplement fait croire à tout le monde que Gorion voulait que je t’accompagne. Tu te demandes comment j’ai réussi ça, hein ? J’ai tout simplement utilisé une des lettres que j’ai saisie pour imiter la signature du v… de Gorion pour faire croire à un mandat officiel, me convoquant avec lui. Génial, n’est ce pas ?

Daren était encore une fois impressionné par les stratagèmes d’Imoen, mais il ne pouvait se résoudre à la voir se sacrifier pour lui ainsi. Après tout, sa vie était en danger maintenant, et il ne voulait surtout pas lui faire courir un quelconque risque à l’accompagner.

− Mais comment vas-tu rentrer à Château-Suif maintenant ? Ecoute, je vais venir avec toi, je vais dire que c’est moi qui t’ai amenée de force, et je suis sûr qu’ils t’accepteront de nouveau. C’est beaucoup trop dangereux que tu restes avec moi maintenant. Il peut m’arriver n’importe quoi, n’importe quand, et je…

− Non, mais oh ! Qu’est ce que tu crois, monsieur je-sais-tout ? Tu crois que je n’ai pas pensé à tout ça ? Tu me prends pour une idiote ?

Imoen avait haussé le ton, et sa dernière phrase résonnait encore. Toute trace de sourire avait maintenant disparu de son visage, et ses yeux bleus gris flamboyaient d’une détermination que Daren n’avait encore jamais vue chez son amie d’enfance.

− Si je t’ai suivi, c’est que je l’ai décidé. Tu crois vraiment que je suis du genre à laisser tomber mes amis au moindre problème ? Mais tu me prends pour qui ??

Un silence qui parut durer une éternité plana au dessus des arbres. Daren ne savait pas quoi répondre, et il était partagé entre le soulagement d’avoir son amie à ses côtés, et l’inquiétude du risque qu’il lui faisait maintenant courir. Son regard croisa celui d’Imoen, et il sut qu’il était inutile de la contredire davantage.

− Bon, tu as sans doute raison, finit-il par lâcher, résigné.

Imoen retrouva instantanément son sourire, et conclut la conversation d’un ton enjoué.

− Parfait ! Bon, il y a une cité qui n’est plus très loin vers le nord je crois, et on devrait pouvoir l’atteindre avant le lever du soleil. Tu te sens d’attaque ?

Daren hocha la tête, et rassembla ses affaires. Imoen fit de même et ils cheminèrent ensemble en direction de Brasamical.

− Imoen … ?

Elle se retourna, intriguée.

− Oui ?

− Merci…

Elle lui décocha un grand sourire qui en disait plus que des mots, rajusta la sangle de son sac, et continua sa route, imitée par Daren.

Après quelques heures de marche, le soleil commençait déjà à illuminer très légèrement l’horizon. Il devait être quatre ou cinq heures du matin. Daren était épuisé, mais son entraînement physique régulier l’avait habitué à endurer ce genre de situation. Imoen aussi semblait encore alerte. Ils ne parlèrent que peu pendant la marche, chacun étant concentré sur ses pas.

Soudain, sortant d’un petit passage légèrement boisé, le sentier qu’ils suivaient leur dévoila les murailles d’une forteresse. Une forteresse qui semblait imprenable, dont on distinguait le haut de la tour du donjon.

− C’est … une auberge ?, lança incrédule Daren.

− Une auberge ? On dirait plutôt une place forte ! Tu connais cet endroit, Daren ?

− Non, enfin, je ne sais pas. Gorion m’a parlé avant de partir d’une auberge que je devrai rejoindre en cas le problème, vers le nord. L’auberge de Brasamical. Tu penses que ça peut être ça ?

− Ça ressemble à tout sauf à une auberge… Enfin, le meilleur moyen d’en être sûr, c’est de demander, tu ne crois pas ?

Une moue sur le visage, Daren reprit la marche en direction de ce qui semblait être un pont-levis. Arrivés enfin sur place, celui-ci était abaissé, et Daren s’y engagea, suivi de près par Imoen.

− Halte-là, voyageurs !

Une voix sortie de nulle part les fit bondir. Un homme, vêtu d’une armure et armé d’une hallebarde, était posté telle une statue invisible aux abords de la route, et venait de les arrêter.

− Vous vous apprêtez à entrer dans l’auberge du Brasamical. Je dois vous informer que les combats de rue sont interdits ici, et si vous avez l’intention de traquer quelqu’un qui s’y serait réfugié, je vous demanderai de passer votre chemin ! Me suis-je bien fait comprendre ?

L’homme à la hallebarde avait débité son discours comme s’il le connaissait par cœur. Mais l’essentiel était là : l’auberge du Brasamical, enfin. Ils avaient réussi leur premier objectif. Daren poussa un soupir de soulagement.

− Me suis-je bien fait comprendre ?, reprit plus fort le garde.

Imoen passa devant, et s’inclina légèrement devant lui.

− Oui, monsieur, pas de problème ! On sera sage comme des images !

Le garde sembla satisfait, et il leur répondit :

− Parfait. L’auberge elle-même est dans le donjon. Bon séjour, et bonne nuit.

Daren et Imoen passèrent le pont, et découvrirent une vue des plus incroyables. Cet endroit n’avait pas été une auberge depuis toujours, c’était impossible. C’était un vrai château fortifié, et les bâtisses militaires de la cour avaient été reconverties en habitations. On pouvait même en distinguer une qui abritait maintenant un temple consacré à Heaume, au vu du grand œil qui ornait ses portes. Au centre, un grand escalier montait au donjon principal.

Gravissant péniblement les hautes marches, les deux réfugiés, épuisés de leur nuit mouvementée, arrivèrent essoufflés devant une porte à double battant majestueuse, légèrement entrouverte. D’ici, on pouvait entendre un brouhaha mêlé à des bruits de bouteilles.

L’intérieur était des plus étonnant. Une immense pièce de plusieurs mètres de hauteur faisait office de taverne. Des dizaines de tables étaient disposées en désordre, et malgré l’heure, quelques unes étaient encore occupées. Au fond de la pièce, on pouvait distinguer d’autres escaliers, qui montaient sans doute aux chambres à l’étage. La plupart des clients présents étaient discrets, accoudés à leur table, ou encore au comptoir à consommer quelques boissons frelatées. Un groupe au centre perturbait néanmoins cet équilibre. Quatre personnages à l’air patibulaire semblaient disputer une partie de cartes, et apostrophaient régulièrement une serveuse qui semblait terrifiée à la simple idée de s’approcher d’eux.

− Hééé !! Ness ! Qu’es’ qu’on t’a dit ? À boire ! Et plus vite que ça !, beugla l’un d’eux, un homme d’une carrure extraordinaire aux crâne presque rasé.

La pauvre « Ness » tremblait de tous ses membres, et on entendait à l’autre bout de la salle les bouteilles s’entrechoquer dans ses mains. Daren s’avança, et se faufila un chemin entre les chaises en désordre qui jonchaient la pièce.

Soudain, un bras musclé se dressa devant lui, et le percuta de plein fouet.

− Ness ! Tu te ramènes ? Ou tu veux qu’on vienne te …

Le choc renversa Daren et l’homme interrompit sa phrase aussitôt. Il le dévisagea un instant, se demandant apparemment ce qu’il faisait par terre, puis se leva. Il prit Daren par le col et le souleva au dessus du sol.

− Hé, moucheron…. T’sais que tu viens d’salir mon tatouage ?

Son haleine empestait l’alcool frelaté. Ce colosse devait bien mesurer dans les deux mètres, et peser plus de deux cents livres. Il portait en effet un énorme tatouage sur son avant-bras, tellement recouvert de cicatrices qu’il était difficile de dire ce qu’il représentait. Ses trois comparses semblaient ravis d’un peu de distraction, et émettaient des rires gras.

− Ex…cu…sez…moi…, articula péniblement Daren, le souffle coupé par la prise inconfortable.

− Mon mignon, tu sais que tu tombes à pic, toi ? J’étais justement en train de me faire tondre par ces trois enflures, et je suis sûr que tu aurais de quoi me dépanner, hein gamin ?

Il serra encore les mains, rapprochant encore le visage de Daren du sien. Les trois autres riaient maintenant sans retenue.

− Allez, mon p’tit gars, vide-moi tes poches, et on en parle plus.

Daren était à bout de force, et il ne voyait pas comment il allait se tirer de cette situation sans y laisser ses économies. Mais une voix surgit alors du comptoir :

− Lâche cet enfant, l’ami.

Cette voix, féminine, venait de stopper net le gros homme. Il reposa Daren sur le sol, cherchant du regard qui avait pu le défier de la sorte.

− C’est quoi ton problème ?, lança-t-il en direction du bar.

Une frêle silhouette féminine à la chevelure châtain bouclée, accoudée au bar, réitéra son avertissement.

− Laisse cet enfant tranquille. Il ne cherche pas les ennuis, et tu ferais bien d’en faire autant.

Le ton était calme, mais on y sentait une détermination sans faille. L’homme délaissa Daren et renversa quelques chaises pour se frayer un chemin jusqu’au comptoir.

− C’est à moi que tu parles, la donzelle ?

Un homme, accoudé à quelques mètres lui aussi prit la parole d’un ton las.

− Jaheira, laisse tomber… Tu le fais vraiment exprès…

Il avait l’air résigné. Il poussa un soupir, et fit un signe au tenancier pour commander une boisson.

Le gros homme leva le bras, et posa une main gigantesque sur l’épaule de la femme, qui ne s’était pas encore retournée. En un éclair, elle fit volte-face, puis l’immobilisant habilement, elle lui décocha un violent coup dans le ventre. Malgré sa très forte corpulence, le trop-plein d’alcool et la puissance du choc l’envoyèrent à terre. La jeune femme faisait maintenant face à la salle, et tout le monde avait les yeux rivés sur elle. Daren profita de la situation pour s’écarter, tant bien que mal. Un silence religieux régnait maintenant dans l’auberge.

Les trois autres se levèrent aussitôt, et l’un d’eux mit la main à la garde de ce qui semblait être un couteau. La jeune femme tendit la main vers lui, et une chose incroyable se produisit : l’homme était incapable de dégainer son arme ; une épaisse liane venait de surgir de la table, et s’était enroulée autour de son bras. Les trois hommes avaient maintenant les yeux écarquillés, et ne savaient plus que faire.

− Vous feriez bien de filer d’ici, tous les trois, avant que je ne me fâche vraiment !, tonna-t-elle.

La jeune femme avait prononcé ces paroles avec un tel aplomb que les deux encore libres ne demandèrent pas leur reste, et filèrent en courant, tels deux chiens battus. Le troisième, incapable de se libérer de l’emprise des plantes, qui semblait se resserrer davantage, balbutia quelques mots.

− Pi…pitié ! Laissez-moi partir !

Ce grand gaillard de presque deux mètres sanglotait comme un enfant. D’un geste désinvolte, elle laissa retomber sa main droite, et les lianes se desserrèrent aussitôt. Sentant une chance de sauver sa peau, il fila aussi vite qu’il put. La jeune femme se retourna de nouveau, et claqua des doigts d’un air dégagé, désignant le verre qu’elle venait de vider à une jeune serveuse qui était encore tétanisée par ce qui venait de se produire.

Imoen se rapprocha de Daren, et lui posa une main sur l’épaule.

− Ça va ? Tu n’as rien ?

Mais Daren ne pensait pas à ça. Il se remémorait les paroles de l’homme accoudé au comptoir.

− Ces hommes étaient terrifiants ! Mais cette femme là-bas, l’était au moins tout autant, tu ne trouves pas ?

Cette femme là-bas… Il avait distinctement entendu son nom. Elle s’appelait Jaheira, et c’était son contact, ici, à l’auberge de Brasamical.

Khalid et Jaheira

L’homme accoudé au comptoir reprit alors la parole.

− Bon, tu t’es bien amusée maintenant ? On peut monter dormir ?

Elle se dégagea légèrement, et émit un « hum » d’approbation. Daren était impressionné, mais s’avança, et prit la parole.

− Excusez-moi. Je voulais vous remercier pour tout à l’heure. Et… Vous vous appelez Jaheira, c’est ça ?

Elle se tourna pour la première fois vers lui. Son visage était très fin, et de ses longs et épais cheveux châtains dépassaient la pointe des ses oreilles. La pointe de ses oreilles ? La surprise se lisait sur le visage de Daren, et l’homme prit à son tour la parole, en lui tendant une main chaleureuse.

− Bienvenue à toi, mon ami. Je m’appelle Khalid, et voici ma femme, Jaheira.

Cet homme était donc Khalid. Après réflexion, il aurait pu le deviner seul. Il était sensiblement de la même taille que Daren, peut-être légèrement plus petit, les cheveux bruns très courts, et lui aussi arborait une paire d’oreilles pointues.

− Vous… vous êtes des elfes ?, ne put résister Daren.

Un large sourire se dessina sur le visage de Khalid. Jaheira, elle, avait déjà fait demi-tour, et commençait à se diriger vers les escaliers.

− Non, enfin pas vraiment. Nous sommes des demi-elfes. Ce qui signifie que nous avons des parents des deux races, vois-tu ?

Il marqua une pause. Daren l’écoutait, les yeux écarquillés.

− Il faut faire attention, petit. Les rixes dans ce genre sont monnaie courante par ici. Et on ne sera pas toujours là pour te sauver la mise. Allez, bonne nuit, et fais attention à toi.

Après une rapide poignée de main, il fit lui aussi demi-tour, et rejoignit Jaheira qui l’avait attendu. Une fois la surprise passée, Daren venait de se rendre compte qu’il ne lui avait même pas demandé ce pourquoi il était venu. Il leva le bras en direction des deux demi-elfes, et les interpella.

− Attendez ! Je dois vous dire quelque chose !

Khalid, tourna sensiblement la tête, ralentissant son pas, mais Jaheira continua comme si de rien n’était.

− Je me nomme Daren, et je suis l’enfant de Gorion.

À cette évocation, les deux s’arrêtèrent en même temps. Jaheira fit demi-tour, et s’approcha de Daren, son regard noir et perçant fixant le sien.

− Que s’est-il passé ? Parle.

Elle avait presque murmuré ses paroles, incitant son interlocuteur à en faire autant.

− Gorion… Gorion est mort cette nuit, répondit Daren en baissant lui aussi la voix. Nous avons été attaqués par un groupe mené par un homme en armure noire. Apparemment, Gorion s’attendait à une rencontre dans ce genre. Il m’avait même dit de venir vous trouver ici à Brasamical si la situation tournait mal. Et… voilà ce qui s’est passé.

Khalid s’était rapproché, et Imoen aussi. Voyant le regard interrogateur de Jaheira à son sujet, Daren s’empressa d’ajouter :

− C’est Imoen, mon amie d’enfance. Elle a été élevée à Château-Suif comme moi, et a suivi l’enseignement de Gorion elle aussi.

Imoen fit un semblant de révérence, et acquiesça d’un sourire.

− Nous avons été attaqués pendant la nuit, reprit-il, plusieurs fois. Mon père est mort, et… nous sommes perdus… S’il vous plait… aidez-nous…

Il avait dit ces derniers mots en chancelant, sa blessure et la fatigue ayant maintenant raison de lui. Jaheira le soutint par le bras, le passa par-dessus son épaule, et se dirigea ainsi vers les chambres. Khalid fit signe à Imoen de les suivre, et ils gravirent ensemble les escaliers. Une fois en haut, tous les deux s’effondrèrent sur leur lit, sans même avoir remarqué l’endroit où ils se trouvaient, et sombrèrent en quelques instants dans un sommeil sans rêve, terrassés par la fatigue.

Nouveau départ

Un rayon de soleil dépassant d’un rideau tira Daren de son sommeil. Il entrouvrit les yeux difficilement, ébloui par la luminosité ambiante, et distingua une silhouette familière assise non loin de lui.

− Bonjour, toi. Bien dormi, la marmotte ?

C’était Imoen. Elle était apparemment levée depuis un petit moment, et veillait sur lui depuis.

− Hmmm, je serai bien resté comme ça au moins quelques jours de plus, répondit-il.

Elle poussa un soupir de soulagement.

− Tu peux te lever ? Je… je ne sais pas si ta blessure te fait toujours mal.

Sa blessure. Il n’y avait plus pensé. Instinctivement, il essaya de bouger sa jambe, mais ne ressentit aucune douleur. Retirant les couvertures, il inspecta sa cuisse droite, mais en dehors du cuir entaillé de son pantalon, il ne releva aucune trace d’une quelconque coupure.

− Que… quel est ce prodige ?

Imoen semblait gênée et médusée à la fois.

− C’est… Jaheira. Je lui ai dit que tu avais été blessé tout à l’heure. Elle est partie dans ta chambre sans un mot, et pendant que tu dormais, elle a examiné ta plaie. Elle a ensuite posé ses deux mains dessus, et … une sorte de halo bleuté s’est formé tout autour.

Imoen marqua une pause. Daren l’écoutait, stupéfait.

− Elle est restée comme ça quelques secondes, puis elle s’est relevée et est repartie comme elle était venue. Je… je n’ai pas osé lui demandé ce qu’elle avait fait, mais je me suis douté qu’elle t’avait guéri, ou quelque chose comme ça.

Elle baissa soudainement le ton, et chuchota à l’oreille de Daren.

− Elle est vraiment bizarre cette fille, tu ne trouves pas ? Comme hier soir, avec les gros hommes à la taverne…

Daren ne put qu’acquiescer, et se leva.

− Je meurs de faim, pas toi ?

− Il est déjà midi tu sais ?, lui répondit-elle amusée. J’ai déjà mangé, mais tu peux descendre à table toi aussi. Attends, je vais te montrer le chemin. Viens !

Ils sortirent de la chambre, pour arriver dans un couloir qui avait sûrement dû servir de chemin de ronde il y a longtemps. Imoen lui fit signe de la suivre, et ils descendirent les escaliers qui menaient à la grande taverne où ils étaient arrivés la veille au soir. La salle était presque pleine, et ils eurent quelques difficultés à trouver une place assise parmi les nombreux habitués. Daren interpella une serveuse, et commanda un plat qui semblait être le même pour tous les clients. À peine celui-ci fut-il servi qu’il se jeta dessus, sans se poser d’autres questions inutiles.

− Hé bien ! On sent que tu avais faim, toi !, lui sourit Imoen.

Il répondit d’un signe, ne perdant pas une seconde pour engloutir son plat.

Peu de temps après, Jaheira et Khalid entrèrent par la porte principale, et se dirigèrent vers eux. Khalid les salua de loin, d’un geste de la main, puis s’approcha avec un sourire et s’assit à leur table.

− Alors les jeunes ? Bien dormi ?

Daren, la bouche toujours pleine, acquiesça d’un hochement de tête.

− La nuit et le repas, c’est pour nous, ajouta le demi-elfe d’un clin d’œil. Vous en faites pas. Mangez à votre faim les enfants !

Jaheira arriva alors, et annonça à son compagnon :

− Bon, Khalid, il faut qu’on y aille. Ça ne sert plus à rien d’attendre maintenant. On a d’autres problèmes à régler, je te rappelle.

Khalid poussa un soupir, et reprit en direction d’Imoen et de Daren.

− Bon, hé bien, ravi de vous avoir rencontrés. Mais nous avons du travail, Jaheira et moi.

Il se leva, et les regarda une dernière fois en haussant les sourcils et les épaules, comme pour s’excuser de ne pas pouvoir rester plus longtemps. Daren faillit s’étouffer, et avala le plus vite possible ce qu’il était en train de mastiquer.

− Attendez ! Vous ne pouvez pas nous laisser comme ça !

Jaheira se retourna, et le fixa avec un regard provocateur.

− Tu crois vraiment qu’être le fils de Gorion te rend indispensable ? On a du travail, Khalid et moi, et du travail dangereux. Je ne crois pas que toi ou ta copine soient de taille à faire face à un combat. On n’a pas besoin de quelqu’un dans les pattes à materner.

Le sang de Daren ne fit qu’un tour. Elle venait de les accueillir et de le soigner, mais il ne pouvait pas la laisser lui parler sur ce ton.

− Je sais me battre !, lança-t-il sur un ton de défi.

− Moi aussi !, renchérit aussitôt Imoen, qui n’avait pas non plus apprécié la façon dont elle venait d’être traitée.

Daren et Jaheira se toisaient du regard, sans ciller, manifestant leur détermination sans faille. Khalid leva un bras entre eux, et tenta de temporiser la situation.

− Allez… Jaheira…, la mission que nous avons ne sera pas facile à deux. On aura sûrement besoin d’un ou deux coups de main. Je suis sûr que ces gamins ont de la ressource. Ce sont les disciples de Gorion, tout de même !

Intérieurement, Daren remerciait mille fois Khalid de sa considération, et brûlait de faire ses preuves pour enfin faire taire cette femme.

− Bon… D’accord. Vous pouvez nous suivre, concéda finalement Jaheira. Mais attention ! Hors de question qu’on se trimballe deux chouineurs. Si ça va trop vite pour vous, vous connaissez le chemin. Compris ?

Imoen se mit au garde à vous, et répondit du tac au tac.

− Oui, chef !

Jaheira, ne sachant si elle devait s’en trouver flattée ou vexée, se retourna brusquement en faisant un signe de sa main.

− Allez, en route. Il faut qu’on soit à Berégost d’ici deux ou trois jours maximum.

Khalid leur lança un clin d’œil agrémenté d’un sourire, et leva discrètement son pouce en signe de victoire.

L’espoir était né. En plus d’avoir retrouvé sa confiance, Daren éprouvait une étrange sensation. Une sensation qu’il n’avait ressentie que de manière diffuse pendant toute son enfance. Une envie de voir le monde, et la certitude qu’il était fait pour ça. L’aventure, qui l’avait toujours appelé, même enfermé entre les murailles épaisses de Château-Suif, était à portée de main. Son rêve allait peut-être enfin devenir réalité.

Chapitre 2 : Voyages

La route vers Berégost n’était pas très fréquentée en ces temps incertains. À ce qu’on racontait, de nombreux brigands pistaient les convois qui osaient s’aventurer sur cette route autrefois très commerciale. L’appât de l’or, et maintenant du fer, avait attisé les appétits les plus féroces de tous les bandits de la Côte des Epées. Néanmoins, voyager avec Khalid et Jaheira s’avéra être suffisamment dissuasif pour que le groupe ne fût pas inquiété.

Lors de leur premier jour de marche, Daren et Imoen sympathisèrent rapidement avec Khalid, qui semblait ravi d’avoir de la compagnie un peu plus bavarde. Jaheira, quant à elle, marchait devant d’un pas décidé, et ne prenait la parole d’un ton bourru que lorsque cela n’était qu’absolument nécessaire, ou pour faire remarquer aux trois autres qu’ils n’avançaient pas assez vite.

Daren était avide d’en apprendre davantage sur leur mission, les dangers qu’ils allaient rencontrer, et questionna Khalid sans relâche.

− Qui est à l’origine de cette pénurie de fer ? Ah, mais c’est toute la question, justement. Avant de traquer les coupables, il nous faudra d’abord les démasquer. Ce qui ne sera pas chose aisée, je peux te l’assurer.

− Mais qui pourrait avoir intérêt à faire ça ?, questionna à son tour Imoen, qui n’avait rien perdu de la conversation.

− Qui sait… ? Des rumeurs circulent sur une guerre avec l’Amn.

− L’Amn ?, répéta Daren.

− Oui, l’Amn. Le royaume juste au sud de celui la Porte de Baldur, encore en dessous de la montagne des Pics Brumeux. Il paraît qu’il y a des tensions diplomatiques entre eux, et qu’une guerre pourrait se préparer. Vous ne le savez peut être pas, mais la région de Nashkel, bien qu’éloignée de la capitale, est une région très stratégique. Les mines de Nashkel, dans la région des Pics, produisent les trois quarts du fer du royaume. Et vous pouvez deviner facilement qu’un pays qui souhaiterait nous faire la guerre, qui plus est un pays juste de l’autre côté de ces mêmes montagnes, aurait tout intérêt à bloquer cette production.

Il marqua une pause. Daren et Imoen écoutaient attentivement les explications de leur aîné.

− C’est l’Amn alors, qui est derrière tout ça ?, avança Imoen.

− Disons que c’est une possibilité. Même si les politiques s’accordent pour en faire une certitude. Si nous enquêtons, c’est autant pour apprendre quelle organisation est derrière tout ça, que pour tenter de les localiser, voire de les éliminer.

− Vous comptez éliminer à vous seuls toute une organisation capable de mener une guerre à tout un royaume ?, s’inquiéta Daren.

− Non, non, je te rassure ! Nous devons rencontrer le bourgmestre, Berrun Tuemort à Nashkel, et il nous enverra de l’aide si nous localisons l’ennemi.

Daren était pensif. Il rassemblait toutes les informations que lui avait données Khalid, et opta finalement pour une autre question.

− Mais pourquoi la Porte de Baldur ferait la guerre au pays de l’Amn ? Cela n’a aucun sens ! On était en paix depuis assez longtemps, non ? Qui a commencé les hostilités ?

− Ah ça… Chaque camp accuse l’autre de mouvements hostiles aux frontières… C’est difficile de faire la part des choses, crois moi.

Une voix s’éleva quelques mètres plus en avant.

− On s’arrête ici, et on monte un camp pour la nuit.

C’était Jaheira, qui venait de trouver une clairière légèrement sur le bas-côté de la route, suffisamment isolée du passage, mais pas assez pour être sur le territoire d’animaux sauvages. Elle déplia une tente de son sac, et commença à rassembler des brindilles pour allumer un feu.

Khalid, Daren et Imoen l’imitèrent, et sortirent leurs vivres afin de préparer le repas du soir. Il faisait encore bon, et la nuit présageait d’être suffisamment douce pour ne pas être éprouvante. Après s’être mis d’accord sur un tour de garde, chacun s’installa en silence, et s’assoupit rapidement après leur journée de marche. Seule Jaheira, qui avait pris le premier tour, était assise au coin du feu et méditait, en murmurant des paroles incompréhensibles.

− À qui parle-t-elle ?, chuchota Daren à Imoen.

− Je ne sais pas… Elle prie, peut être ?, lui répondit Imoen, toujours à voix basse. En tout cas, bonne nuit.

− Bonne nuit à toi aussi, lui répondit-il.

D’étranges images troublèrent les rêves de Daren, cette nuit-là. L’homme en armure noire était assis à l’auberge de Brasamical, et Gorion s’approchait de sa table, pour lui faire la lecture d’un ouvrage intitulé l’Art du Combat à deux Cimeterres, de Drizzt Do’Urden le Drow (ouvrage qui n’existait pas, il en était sûr, car il les avait tous lus). Cette situation était d’autant plus incongrue qu’Imoen et Jaheira étaient serveuses dans cette taverne, mais étaient chacune montée sur un cheval blanc comme la neige. Tout ceci aurait presque pu porter à rire, si une étrange sensation d’oppression et d’angoisse ne suintait pas de son rêve, comme si une puissance supérieure dont il aurait eu à peine conscience dirigeait son esprit. Soudain, il entendit une voix. Une voix grave et monocorde, qu’il ne connaissait pas, mais qui lui sembla étrangement familière. Comme s’il l’avait toujours connue, dans son inconscient, alors qu’il savait pertinemment que personne ne lui avait jamais parlé ainsi.

« La roue tourne. Le temps est venu », dit la voix sans âme.

La scène se figea petit à petit, et un halo rouge entoura chacun des protagonistes de son rêve étrange.

« Je suis toi, et à travers moi tu tueras. Le sang appelle le sang. La haine appelle la haine. »

L’angoisse et la peur l’envahissaient lentement. Ce rêve ne semblait plus du tout aussi absurde. Les personnages avaient totalement disparu à présent, et seul le halo rouge persistait. Il se sentait submergé, cette brume écarlate s’infiltrant en lui, au plus profond de son âme. Il sut alors que c’était du sang. Le sang de milliers de personnes mortes. Tout à coup, il sentit une main se glisser sur son épaule, une main qui, il en était sûr, allait l’attirer au cœur de cet enfer. La terreur qu’il éprouvait atteint alors son paroxysme, le tirant brusquement hors de son cauchemar. D’un coup, il s’éveilla, en sueur, les poumons vidés du cri qu’il venait de pousser.

− Hé, doucement petit. Tu vas rameuter toute la contrée.

Khalid était juste devant lui, une main posée sur son épaule. Les deux autres dormaient toujours, et ne semblaient pas l’avoir entendu hurler.

− Ça va ? Tu te sens bien ? Tu es tout pâle. Tu as mal digéré quelque chose ?

Daren eut du mal à répondre sur le moment, mais malgré son cœur qui battait la chamade, il fit non de la tête. Il ne voulait pas dès le début de leur voyage passer pour quelqu’un qui se laisse impressionner aussi facilement par un simple cauchemar.

− Bon, c’est à toi de prendre le dernier tour. Rien à signaler pour le moment, je vais me recoucher jusqu’au lever du soleil. À tout à l’heure.

Daren, le souffle encore court et le visage perlé de gouttes de sueur, prit la place devant le feu qui crépitait encore doucement. Il y ajouta machinalement une petite branche, et veilla jusqu’à l’aube.

La menace invisible

Quelques heures plus tard, Daren éveilla ses compagnons, à l’exception de Jaheira, déjà levée avant même le signal. Il était encore perturbé par son rêve étrange, mais décida ne n’en parler à personne, pas même à Imoen, pour ne pas l’inquiéter. Une fois leurs affaires pliées et rangées, ils prirent la direction de la route qu’ils avaient quittée pour la nuit, afin de continuer leur périple. Quelque chose, par terre, attira le regard de Daren. Les trois autres étaient déjà devant, et n’avaient rien remarqué. Sur l’herbe verte, on distinguait nettement des marques, d’une couleur brun-rouge, qui formaient un arc de cercle. En observant de plus près, il remarqua que l’herbe avait simplement brûlé à quelques endroits. Tout le problème était que cet endroit n’était pas là où ils avaient établi leur foyer, mais se trouvait sous leur couche de la nuit. Et pour être plus précis, sous sa propre couche. Il eut un mouvement de recul, pris de panique, puis se ressaisit. Ce phénomène étrange devait bien avoir une explication logique.

− Hé, tu arrives ?, lui lança Imoen qui était déjà loin.

Elle le tira de ses pensées, et il ne prêta pas plus attention à ce qu’il venait d’observer. Il serra la ceinture de son sac à dos, et se mit à courir vers ses compagnons pour les rattraper au plus vite.

Plusieurs heures s’écoulèrent, et vers la fin de l’après-midi, ils atteignaient les abords d’une petite ville.

− Voilà, Berégost, annonça Jaheira. On va rester deux ou trois jours par ici. Essayez de récolter des informations sur ce qui se passe aux alentours. On ne sait pas ce qui pourra nous être utile, alors ayez l’œil ouvert.

Daren allait poser quelques questions, mais elle le coupa avant même qu’un son n’ait pu sortir de sa bouche.

− Il y a plusieurs auberges, ici. Je crois que la plus abordable s’appelle « le Joyeux Jongleur », ou quelque chose comme ça. De toute façon, il faudra passer quelque temps dans chaque taverne, histoire de relever les ragots. On se donne rendez-vous dans trois jours, devant… disons le grand temple de Lathandre. Il est suffisamment important pour que tout le monde le repère facilement. Soyez-y à midi. Nous ferons le point sur notre enquête.

Elle marqua une pause, et se tourna vers Daren en ajoutant :

− C’est bon ? Pas de questions inutiles ?

Daren serra les poings, et la défia du regard avant de prendre la parole.

− Et vous, où allez vous dormir alors ? Qui nous dit que vous ne nous envoyez pas dans un endroit mal famé pendant que vous vous la coulerez douce ailleurs ?

Il avait répondu de manière un peu trop agressive, il le savait, et Imoen lui saisit le poignet fermement.

Moi ?, reprit Jaheira d’un air supérieur. Qui t’a dit que je dormais à l’auberge ?

Et sur ces paroles mystérieuses qui laissèrent Daren pantois, elle entra en ville, suivie de Khalid, la tête basse, n’osant pas contredire sa femme, les laissant lui et Imoen devant les premières bâtisses de la petite ville de Berégost.

− Bon, on va où alors ?, interrogea Imoen, pragmatique.

− On va essayer de trouver cette auberge dont elle nous a parlé. On n’a pas le choix, de toute façon.

Ils entrèrent tous deux en ville, et déambulèrent quelques heures dans les rues à la recherche de toute information susceptible de sortir de l’ordinaire. Après un passage chez le forgeron, qu’ils questionnèrent sur la qualité du fer, ils trouvèrent finalement l’auberge du « Jongleur Jovial », certainement celle dont Jaheira leur avait parlé plus tôt. Le crépuscule était maintenant bien entamé, et il était temps de louer une chambre pour la nuit. Faisant route vers l’auberge, Imoen fit part de ses impressions.

− Ce Taërom, à la forge, semblait pessimiste au sujet de l’avenir, tu ne trouves pas ? Pour lui, c’est forcément un coup des Amniens pour envahir le pays.

− Je ne sais pas si on peut appeler ça une information pertinente…, répondit Daren avec une moue dubitative. As-tu remarqué par contre, que les quelques gardes qu’on a croisés étaient rudement bien équipés ? Je ne sais pas combien coûte une armure en plaques de métal ces temps-ci, mais je doute qu’elles proviennent de cette forge.

− Oui, il faudra leur demander, bonne idée… Hé ! Attends un peu… Continue sans moi un moment, j’arrive tout de suite.

Imoen fit alors demi-tour, et se drapa de sa cape sombre, disparaissant presque totalement dans l’obscurité qui régnait maintenant sur Berégost. Daren continua d’avancer vers l’entrée de l’auberge, et remarqua deux silhouettes encapuchonnées sur le bord de l’allée qui semblaient attendre quelqu’un. Alors qu’il passait non loin d’elles, l’une des deux s’avança vers lui, un parchemin déplié à la main qu’elle inspectait à la lueur des fenêtres de l’auberge.

− Bonsoir, mon ami. Etes-vous bien celui qu’on nomme Daren, de Château-Suif ?, lui annonça une voix masculine.

Daren était quelque peu interloqué, et méfiant, retourna une question à l’homme qui venait de l’aborder.

− Bonsoir l’ami, pourrait-on savoir ce que ce Daren a d’important pour vous, à une heure si tardive ?

Son interlocuteur reprit de la même voix terne.

− Vous reconnaissez donc être ce Daren ? J’ai quelque chose à vous remettre si c’est bien le cas.

Quelque chose à lui remettre ? Il était à présent véritablement intrigué. La deuxième silhouette n’avait pas encore pris la parole, ni même bougé. Il se demanda si c’était un vulgaire piège de brigands ou quelque chose de plus important, mais le fait qu’ils connaissent son nom le faisait plutôt pencher pour la deuxième solution.

− Oui, c’est bien moi. Et, donc ? Qu’avez-vous pour moi ?

L’homme rangea son parchemin, et plongea sa main dans une poche intérieure. Il la ressortit aussitôt, et Daren distingua un reflet argenté familier à la lueur des fenêtres.

− Mon présent est la mort !, grogna l’homme, en levant une dague, prêt à frapper.

La dextérité naturelle de Daren et son entraînement régulier avaient heureusement aiguisés ses réflexes. En un éclair, il décocha un coup de poing en pleine figure de son adversaire, avant même qu’il n’ait eu le temps d’abaisser sa lame. L’homme ne s’attendait visiblement pas à une telle riposte et, sous le choc, se retrouva projeté à terre, étourdi. À ce moment là, Daren reconnut quelques syllabes étranges, dont le souvenir le présageait rien de bon. Son acolyte encapuchonné manipulait de la magie, et ce langage n’était autre qu’une incantation. Connaissant les effets destructeurs que pouvait avoir un sort, Daren tenta de se rétablir au plus vite pour contre-attaquer, mais avant qu’il n’ait pu faire un seul pas, l’homme se tût d’un seul coup, et cessa tout mouvement.

− Chhhhhuut… On ne bouge plus, et on met calmement les mains sur la tête, dit une voix féminine derrière lui. Daren, fouille-le, et jette tout ce qui ressemble à une baguette, ou de la poudre, ou quoi que ce soit de suspect.

Imoen, sortie de nulle part, le tenait en joue, le tranchant de sa dague sur sa gorge.

− Bien joué, Immy ! T’es la meilleure.

Elle ne répondit pas, mais Daren devina un sourire radieux sur son visage. Daren n’avait pas le moindre doute sur ce qui avait pu se passer. Imoen avait repéré les deux hommes, et s’était postée derrière eux à leur insu, se laissant l’opportunité d’intervenir si ses soupçons étaient fondés.

Soudain, alors qu’il s’approchait pour fouiller l’homme en capuche, celui-ci acheva sa formule magique, et embrasa ses mains en direction de Daren. Imoen, sur le coup de la surprise, tira son couteau à elle d’un mouvement brusque, et une giclée de sang vola dans les airs. L’homme s’effondra vers l’avant, et tomba comme une masse.

− Oh mon dieu… Oh, Daren ! Que… Qu’est ce que j’ai fait ?

La voix d’Imoen tremblait, et elle lâcha sa dague, comme de peur qu’on la surprenne avec une arme dans les mains. Durant l’escarmouche, l’autre homme avait reprit ses esprits, et avait filé sans demander son reste. Daren s’avança, et prit Imoen paniquée dans ses bras, la réconfortant comme il pouvait.

− Là… c’est rien. Tu nous as sauvés la vie, voilà ce que tu as fait. Tu m’as encore sauvé la vie, tu sais ?

− J’ai … tué cet homme, comme ça. Je … je lui ai tranché la gorge !

Elle répugnait presque à prononcer ces paroles. Imoen s’était déjà battue, mais c’était la première fois qu’elle côtoyait la mort de si près. Daren regrettait de l’avoir embarquée dans cette aventure, de ne pas avoir réussi à la convaincre de rejoindre Château-Suif. La si innocente Imoen ne devait pas être confrontée à cela. Elle finit par reprendre ses esprits, et se dégagea légèrement de l’étreinte de Daren.

− Il… il faut fouiller cet homme. Peut-être qu’il y a une explication à tout ceci, hein ?

− Oui, tu as raison, répondit Daren, en se baissant pour traîner le cadavre hors du passage, derrière un buisson. On ne devrait pas le laisser là, en plein milieu.

L’homme avait sur lui quelques composantes, sans doute magiques, mais seulement d’un quelconque intérêt pour une personne sachant s’en servir, ainsi qu’un rouleau de parchemin des plus intéressants.

« Avis de recherche : un dangereux personnage, nommé Daren, fils du célèbre ménestrel Gorion, est recherché, mort de préférence. Il est actuellement en route pour le Sud, et en provenance de Château-Suif. Attention aux personnes voyageant avec lui. Sa tête rapportera mille pièces d’or au premier qui la ramènera. »

Le message était suivi d’un portrait assez grossier de Daren, illustré d’une légende.

« Toute personne portant ce message aux autorités se verra attribué le même destin que sa cible. »

Un avis de recherche. Il était recherché par des assassins. Daren se rappelait maintenant les paroles de Gorion : il n’était plus en sécurité nulle part.

− Ces gens veulent ta mort. C’est…

Imoen ne parvint pas à finir sa phrase. Elle ne trouvait pas ses mots pour rassurer son ami.

− Je serai toujours avec toi, finit-elle par dire. Ne t’inquiète pas.

Daren esquissa un sourire, et se dirigea vers la porte de l’auberge, le parchemin toujours déplié devant ses yeux.

− Entrons. On va manger ici.

Ils franchirent la porte du Jongleur Jovial, une auberge aux allures démodées, et commandèrent un repas ainsi qu’une chambre pour la nuit. L’ambiance était populaire, mais malgré l’affluence, ils ne surprirent aucune conversation digne d’être remarquée. Une fois leur collation terminée, ils montèrent vers leur chambre. Daren se dirigea vers la sienne, faisant un dernier signe de la main à Imoen pour lui souhaiter bonne nuit. Il ferma sa porte à double tour ainsi que les volets, se coucha, et écouta longuement les bruits aux alentours avant de sombrer petit à petit dans le sommeil.

Berégost

Le lendemain matin de bonne heure, Daren se leva et après une rapide toilette, descendit dans la pièce principale. Encore une fois, Imoen était déjà debout, et l’attendait autour d’un petit déjeuner frugal.

− Pssst ! Ici !, lui fit-elle, d’un signe de la main.

Daren bouscula deux ou trois habitués pour se frayer un chemin dans la taverne déjà pleine de monde, et s’assit aux côtés d’Imoen.

− Quelle cohue ! Tu parles d’une bonne idée de dormir ici !, pesta-t-il en entamant un pain dont la fraîcheur laissait à désirer.

− Je me demande où sont passés Khalid et Jaheira, émit Imoen d’un ton pensif. On s’est baladé dans toute la ville hier, et on ne les a pas croisés une seule fois… Etrange, non ?

− Je dois t’avouer que je ne suis pas fâché d’avoir un peu de vacances, marmonna Daren, en passant une main au-dessus de sa tête, en signe de ras-le-bol.

Imoen pouffa de rire, et se servit un verre de lait frais.

− Bon, au programme aujourd’hui, lança Daren d’un ton décidé. Passer à la garnison, ou au moins interroger un garde sur l’origine de leur matériel, faire un tour dans les autres auberges, et glaner des informations sur la place principale. Ça te va ?

− Oui, chef !, lui répondit du tac au tac Imoen, en mimant un salut militaire.

Daren prit une profonde inspiration et serra la mâchoire. Imoen, elle, riait à présent franchement. Il se souvenait parfaitement qu’elle réservait ce type de sarcasmes à des personnes particulièrement dirigistes, comme elle l’avait fait à Jaheira, et il était partagé entre la colère de se voir comparé à elle et l’amusement de voir Imoen l’avoir pris au piège. Il se détendit, et secoua la tête, un sourire aux lèvres.

− Imoen… Tu es vraiment…

− …géniale ?, conclut-elle d’un air mutin.

− Incorrigible !

Ils finirent leur petit déjeuner dans la bonne humeur, et sortirent en ville. Il était presque huit heures, et la journée présageait déjà une chaleur estivale. Du pas de la porte, Daren jeta un rapide coup d’œil dans les buissons sous les fenêtres, mais le corps de l’assassin de la veille n’était plus là. Vraisemblablement, son complice avait dû revenir l’emporter, afin de ne laisser aucune trace de l’évènement. Il donna un léger coup de coude à Imoen à ce sujet, qui acquiesça d’un signe de tête pour lui signifier qu’elle avait compris.

Ils commencèrent par vagabonder vers la place principale, où une sorte de petit marché fleurissait. Des étalages de fruits, légumes, ou poissons en tous genres étaient plantés de manière anarchique, et la population de Berégost semblait se retrouver ici le matin, pour acheter et vendre ses produits. Daren et Imoen se séparèrent, et considérant les fruits étalés d’un œil, ils épiaient les conversations alentours de l’autre. La pénurie de fer était sur beaucoup de lèvres, ainsi que la guerre montante contre l’Amn. Berégost était une ville marchande sur une route commerciale, et suite aux tensions, les miliciens de la Porte de Baldur ne sillonnaient plus autant les routes qu’auparavant, laissant la part belle aux brigands de toutes sortes. Toutes leurs préoccupations se portaient maintenant sur les mines de fer du sud du pays, et les villes qui demandaient une protection n’étaient que peu écoutées. À en juger par ce qu’il entendait, il n’était pas rare de voir arriver à Berégost un marchand ambulant fraîchement délesté de sa marchandise par des bandits de grand chemin.

Alors qu’il déambulait à droite et à gauche, se mêlant aux conversations locales, Daren heurta presque de plein fouet un vieil homme, à l’accoutrement pour le moins étrange.

− Oh ! Excusez-moi, jeune homme. Avec tout ce monde, j’ai du mal à avancer.

Le vieil homme portait une grande barbe grise, et était vêtu d’une robe d’un rouge terni par les années, assortie d’un chapeau en pointe de la même couleur. Il était appuyé sur un long bâton, mais semblait pourtant avoir suffisamment de vigueur pour s’en passer. Daren s’excusa lui aussi, et continua à fouiller la foule du regard, à la recherche d’un quelconque fait intéressant.

− De rien, vieil homme. Bonne journée.

− Bonne journée, mon enfant. Et ayez confiance en vos amis, ils sont loyaux et servent une cause noble.

Daren se raidit, et se retourna aussitôt.

− Excusez-moi ? Que venez-vous de…

Mais il ne parlait plus à personne. Le vieil homme tout habillé de rouge avait disparu dans la foule, et Daren eut beau le chercher du regard, il ne distinguait aucun signe de lui.

Quelle réflexion étrange… Ce vieillard avait disparu comme il était venu, et en lui laissant un message des plus curieux. En savait-il plus que Daren ne le soupçonnait ? Sa collision était-elle si accidentelle qu’elle en avait l’air ? Maintenant qu’il y songeait, son visage et son allure ne lui étaient peut-être pas si étrangers que ça. Il avait la sensation de l’avoir déjà rencontré auparavant, il y a longtemps. Daren resta immobile, perdu dans ses pensées quelques minutes, triturant ses souvenirs les plus anciens et les plus flous, tentant de mettre des images sur ses impressions, avant que plusieurs personnes ne lui firent remarquer de manière plus ou moins polie qu’il bloquait le passage des animaux. Daren secoua la tête, s’excusa brièvement, et fila en direction de l’auberge retrouver Imoen pour déjeuner, se remémorant ce vieil homme et ses mystérieuses paroles.

Imoen était déjà là, et avait commandé un repas froid. Il s’assit et la questionna sur sa matinée.

− Toi d’abord. Je t’écoute.

− Bien, comme tu veux.

Daren lui expliqua les rumeurs qu’il avait entendues, la raison de la prolifération des brigands aux alentours, et termina par sa curieuse rencontre avec le vieil homme. Imoen, pensive, donna alors son point de vue.

− Si tu veux mon avis, ça doit être un mage.

− Un mage ?, répéta Daren, incrédule.

− Un sorcier, si tu préfères, quelqu’un qui manipule la magie. Ils sont tous comme ça : vieux, habillés de façon excentrique, avec un bâton qui sert d’alibi pour l’âge, mais qui en fait une arme qui peut t’envoyer en enfer en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire !

Elle s’interrompit, cherchant de nouveaux arguments, puis reprit, un sourire éclairé sur le visage.

− Et tu dois le connaître parce que tu l’as sûrement déjà vu ! Gorion a bien dû fréquenter des mages à Château-Suif, et tu as dû apercevoir ce type quand tu étais plus jeune ! Tout s’explique.

Daren était dubitatif, mais ne trouvait pas grand-chose à opposer à Imoen de manière concrète. Il lui fit néanmoins part de ses doutes.

− Hmmm, ou alors c’est juste un vieux du coin qui a un peu trop bu et qui sort le même discours à tout le monde… Ou pire : un espion à la solde des assassins qu’on a combattu hier soir ! Bref… Et toi ? Quoi de neuf ?

Imoen se frotta les mains, et entama le récit de sa matinée.

− Alors… j’ai commencé par une auberge… Feldpost, je crois. Une hor-reur ! Tu verrais l’ambiance ! Tous les bourgeois à des kilomètres à la ronde doivent se donner rendez-vous ici, ce n’est pas possible ! Et vas-y que j’étale mes bijoux par ci, et que j’expose mes robes en soie par là ! En même temps… quand tu vois le prix de la nuit, et même du rafraîchissement, tu comprends mieux ! Enfin bref, ça ne m’a pas empêchée d’écouter les ragots un moment, et je peux te dire qu’ils sont tous morts de trouille. Si la guerre éclate, ils sont aux premières loges, et d’après ce que tu viens de me dire, l’armée régulière de la Porte de Baldur ne les protègera pas ici. À ce qu’il paraît, la capitale est bouclée, et on ne peut y rentrer ou sortir que sur recommandation ! Ils parlent tous de faire leurs valises, pour aller retrouver de la famille dans le Nord. Enfin, voilà les nouvelles.

Daren écoutait attentivement le rapport d’Imoen, et lui posa une autre question.

− Et la garnison ? Tu as eu le temps d’y passer ?

− Minute !, protesta-t-elle. Tu me coupes, alors que j’ai même pas fini ! La garnison, je continue. Hé bien, figure-toi que, comme tu l’avais deviné, les armures de plates de certains gardes ne viennent pas d’ici. Il paraît qu’il y a une guilde de marchands, à la Porte de Baldur, qui produit encore du fer de qualité. Et l’un d’eux a un oncle dont le demi-frère par alliance travaille pour eux, enfin tu vois ce que je veux dire…, et il a réussi à obtenir des prix, et surtout des commandes. Ne m’en demande pas plus, j’ai déjà dû user de tout mon charme pour obtenir ces informations, et une fois que le garde s’est aperçu de ce qu’il m’avait dit, il n’a plus voulu m’adresser la parole.

Daren était impressionné. Imoen avait un savoir-faire en matière d’espionnage sans conteste bien meilleur que le sien. Il fit une moue admirative en hochant lentement la tête. Imoen était ravie, et ils mirent au point la suite de leur prospective pour l’après-midi, en avalant rapidement leur repas.

La fin de la journée ne s’avéra toutefois pas d’une grande richesse, et tous deux revinrent bredouilles de leur chasse à l’information. S’ensuivit une nuit sans incident, et le lendemain en fin de matinée, ils prirent la direction du grand temple de Lathandre, situé juste à l’Est du centre-ville de Berégost. Ils tuaient le temps à remettre leurs découvertes en place, et à élaborer des plans et des explications toutes plus farfelues les unes que les autres sur les évènements de leurs précédentes journées, lorsqu’au alentour de midi, deux silhouettes familières s’avancèrent vers eux.

− Salut les jeunes !, leur lança Khalid, d’un signe de la main.

Jaheira, comme à son habitude, était restée silencieuse. Elle s’avança vers eux, leva les yeux vers Daren, et l’interrogea de manière directe.

− Alors ?

Daren s’attendait à un accueil de la sorte, et ne se laissa ni démonter, ni emporter. Il expliqua ce qu’ils avaient découvert, les déductions qu’ils avaient faites, mais omit volontairement l’épisode du vieil homme en rouge, ainsi que celui des deux assassins à sa recherche.

Jaheira haussa les sourcils, visiblement impressionnée par leurs découvertes, mais n’en laissa pas plus paraître pour le moment.

− Pas mal, conclu-t-elle. Pour des amateurs, bien sûr.

Daren serra les dents et les poings, mais un douloureux coup de talon sur ses orteils l’aida à conserver son calme.

− Rien de plus pour nous, si ce n’est un marchand en provenance de Nashkel, qui nous a raconté des évènements étranges autour des mines. Des rumeurs… sur des démons qui les hanteraient. Tout ceci restant à vérifier, bien sûr, finit-elle sur un ton dégagé.

Daren reprit la parole, s’éclaircissant la voix.

− J’ai aussi d’autres choses, bien que je pense qu’elles n’aient pas à voir avec notre enquête.

Il fit une pause, mais Jaheira ne le coupa pas.

− J’ai été… attaqué par … deux hommes encagoulés. L’un d’eux avait (il sortit le rouleau de parchemin de sa tunique, et le tendit à Jaheira) ceci sur lui.

Elle saisit le rouleau, et plissa les yeux lorsqu’elle comprit le contenu du message. Derrière elle, Khalid se mordait la joue, d’un air pensif. Après un long silence, elle reprit enfin.

− Gorion avait donc une excellente raison de te faire sortir de Château-Suif. Mais comme il ne t’a pas plus mis au courant que nous-même sur la situation qui le préoccupait, il va être difficile de résoudre cette énigme. De toute façon, cela ne change rien à notre enquête, et peut-être que nous aurons davantage de réponses en continuant d’avancer.

Khalid prit alors la parole, et se tourna vers Daren et Imoen.

− Et… vous vous en êtes bien tirés, à ce que je vois ?

Daren esquissa un sourire.

− Oh, oui. Un homme mis à terre pour moi, et Imoen… a encore une fois été géniale.

− Ça, je n’en doute pas !, renchérit Khalid, lançant un clin d’œil d’encouragement vers Imoen.

− Elle a mis hors du coup l’autre type, qui était apparemment un mage, avant même qu’il n’ait fini son sort !

Elle était un peu gênée de se remémorer cette scène douloureuse, et fut très reconnaissante envers Daren de ne pas être entré dans davantage de détails.

− Un mage ?, répéta Khalid, visiblement impressionné.

Il émit un sifflement, et leva un pouce en signe de félicitation. Jaheira n’avait rien ajouté de plus, mais, pour la première fois, elle leur fit un sourire sans équivoque.

− Allez, on a une enquête sur le feu. Bien joué, vous deux.

Daren emplit ses poumons d’air pur, et ferma doucement les yeux. Il était fier de partir à l’aventure, d’être reconnu, et se sentait prêt à affronter tous les dangers qui se dresseraient devant lui. la petite troupe se mit en route en direction du Sud, vers le village de Nashkel, où se trouvaient de probables réponses à leurs questions.