Les Monts de la Marche

La nuit se déroula au calme, sans davantage d’inquiétude que quelques hululements indistincts d’animaux de la forêt. Imoen avait retrouvé sa sérénité habituelle, et même si Daren décela un soupçon d’angoisse dans son regard au petit matin, leur conversation  de la veille semblait avoir porté ses fruits. Leur avancée se trouva ralentie par un dénivelé de plus en plus prononcé. Au pic du soleil, ils pouvaient apercevoir le flanc rougeoyant des Monts de la Marche par delà les branchages de plus en plus clairsemés. La piste qu’ils suivaient s’arrêtait bientôt, et il était temps de planifier une stratégie d’approche plus concrète du repaire de Yaga Shura.

 

− Nous approchons…, déclara Imoen en fronçant les sourcils. D’après les indications de Mélissane, le domaine de Yaga Shura se trouve au pied du pic qui dépasse, là, tout près d’un ancien cratère volcanique.

− C’est loin ?, interrogea Daren qui soufflait quelque peu de leur montée de plus en plus abrupte.

− Loin…, répéta-t-elle avec une moue contrariée, ce n’est pas vraiment le mot. Disons plutôt que ça va être long. À vol d’oiseau, on y serait dans l’après-midi. Mais là… Je peux pas vraiment dire… Ça risque d’être plus long que prévu.

− Nous n’avons pas le choix de toute façon. Et c’est la dernière piste qu’il nous reste…

− D’après Mélissane, Yaga Shura ne se trouverait pas ici, et les patrouilles de géants devraient être plus clairsemées qu’à l’habitude. Je vous rappelle que notre objectif est de trouver une faille dans son invulnérabilité, pas de prendre sa forteresse d’assaut.

− Il y a toujours cette histoire de « cœurs »…, rappela Aerie. Vous pensez que cette femme disait la vérité ?

− Qu’elle dise la vérité ou qu’elle pense la dire…, intervint Daren, cela revient au même. Nous n’avons que peu d’autres choix en dehors de celui d’entrer dans le repaire, et de le fouiller de fond en comble. Même si je doute fort que nous trouvions ces « cœurs » dont elle parle.

− Oh !, s’exclama Aerie alors qu’ils franchissaient la lisière de la forêt. Cette roche…

− … est rouge, compléta Imoen. Ces terres sont gorgées de fer. Mais cherchez plutôt une piste de couleur noire. Elle nous mènera au volcan, et notre destination en est toute proche. Minsc ! Ouvre l’œil, et part en reconnaissance devant.

− Minsc et Bouh sont prêts !, s’exécuta le rôdeur.

 

Daren porta à nouveau son sac à dos à son épaule et croisa le regard de Sarevok. Toujours silencieux, comme à son habitude, il décela cependant une certaine gêne dans ses yeux, que ce dernier chassa bien vite en forçant l’allure.

 

La marche en montagne s’avéra bien plus éprouvante que celle en forêt. Même en suivant les larges pistes difficilement dissimulables des géants, la roche souvent escarpée constituait un sérieux obstacle pour tout être mesurant sous les trois mètres de hauteur. Le pic qui leur servait de boussole semblait toujours aussi éloigné, et paraissait s’enfoncer un peu plus loin vers l’horizon à mesure qu’ils escaladaient les sentiers sinueux conduisant au cœur des Monts de la Marche. Le soir tombait, dévoilant avec lui un ciel sombre scintillant d’étoiles naissantes. Le soleil disparaissant derrière les monts imposants, il ne restait des cimes escarpées que quelques lignes fines séparant l’insolite masse obscure de la montagne de la voûte céleste, bleue sombre tirant sur l’orangé.

 

− On monte… le campement… ici ?, haleta Aerie en s’affalant sur la première roche surélevée à sa portée. Je n’ai… pas l’habitude… de marcher aussi longtemps…

 

Son visage rougeoyant était couvert de sueur. Daren l’avait plusieurs fois épaulée lors de leur ascension, mais sa faible constitution d’avarielle lui rendait la montée éprouvante. Malgré le regard sarcastique de Sarevok qui ne témoignait d’aucune fatigue, ils posèrent leurs sacs à terre, à l’abri de quelques rochers. Tout à coup, alors que les dernières lueurs du soleil s’éclipsaient à l’occident, la terre se mit à trembler. D’abord imperceptiblement, puis de plus en plus fort. Plusieurs martèlements réguliers effritèrent la roche autour d’eux, tandis que leurs sacs glissaient lentement au rythme des secousses. Tous les cinq se levèrent en même temps et se dévisagèrent, interdits.

 

− Que se passe-t-il ?, chuchota Daren, le cœur battant à tout rompre.

− Et si c’était… le volcan ?, répondit Imoen d’une voix blanche. Il fait si sombre…

 

Le volcan. Ils n’avaient pas pensé à ce « détail ». S’il était toujours en activité, cela compliquerait certainement leur avancée. Les géants du feu supportaient sans doute la proximité de la lave, mais eux-mêmes périraient si une éruption éclatait.

 

− Bouh sent une présence…, intervint Minsc en posant son oreille contre un roc.

 

Une présence ? La coulée de lave les avait-elle déjà rattrapés ? Les grondements réguliers se rapprochaient à chaque seconde.

 

− Par… Baervan…

 

Aerie porta un bras devant son visage, horrifiée. Elle désigna l’horizon de son autre main, ne parvenant pas à articuler plus que quelques mots.

 

− Ce n’est pas… le volcan…

 

Ce n’était effectivement pas le volcan. Ils le voyaient tous à présent. Et c’était peut-être même encore pire. Daren serra son poing, le cœur tambourinant contre sa poitrine. Ce n’était pas un tremblement de terre. Ce n’était pas non plus de la lave. C’étaient des pas. Les pas d’un géant : un colosse aux cheveux de feu de plus de quatre mètres, qui se dirigeait droit sur eux.

 

La terreur le paralysa. Par chance, ils n’avaient pas encore allumé de feu, et seul un mince quartier de lune pouvait trahir leur position. Allaient-ils devoir combattre ? Leur ennemi pouvait les balayer d’un simple revers de son gourdin titanesque. Et même en espérant qu’il fût seul, il semblait imbattable. Minsc et Sarevok se tenait prêts à passer à l’attaque au moindre signal, mais à mesure que le géant se rapprochait d’eux, un sombre pressentiment rongea ses certitudes, qui fondaient comme neige au soleil. Ils ne pouvaient espérer vaincre.

 

− À couvert !, chuchota-t-il soudainement.

 

Ce n’étaient pas les énormes rochers plus difformes les uns que les autres qui manquaient pour se dissimuler efficacement, et ses compagnons s’exécutèrent sans attendre. Ils n’avaient plus qu’à prier d’avoir été suffisamment véloces pour ne pas avoir éveillé les soupçons du géant. Quelques secondes s’écoulèrent, parmi les plus longues de toute sa vie, puis les martèlements se firent moins marqués. Sans même y réfléchir, il avait retenu sa respiration, et ce furent les battements de plus en plus désespérés de son cœur qui le rappelèrent à l’ordre. Aucun d’eux n’avait encore esquissé le moindre mouvement, et ce ne fut qu’une fois le calme totalement revenu que Daren se risqua à une expiration bruyante et soulagée.

 

− Par tous les dieux…, souffla Imoen, la bouche légèrement entrouverte. Nous allons devoir affronter… ça ?

− Pas « ça », comme tu le penses, petite sœur, renchérit Sarevok. Des dizaines de « ça », dirigées par leur chef, descendant comme Daren et toi du Seigneur du Meurtre.

 

Il semblait au moins autant en admiration devant son frère de sang qu’il craignait pour leur survie. Yaga Shura ne pouvait être qu’un adversaire redoutable. Peut-être même le plus dangereux qu’ils n’eussent jamais eu à affronter. Ils pouvaient toujours fuir, et ce n’était pas l’envie qui lui manquait, mais ce monstre n’aurait de cesse de le traquer tant que l’un d’eux serait encore en vie. Il était encore possible de détenir l’avantage, de prendre l’initiative de cette rencontre. Et peut-être de vaincre. La désagréable sensation d’un « destin » incontournable inscrit sur sa route le fit grimacer un instant, mais il fallait se rendre à l’évidence : tôt ou tard, il combattrait ce Yaga Shura. Une interrogation à peine formulée sur l’issue de cet éventuel combat effleura son esprit, mais fut providentiellement détournée par l’intervention d’Imoen.

 

− Je pense que nous devrions tout de même nous reposer quelques heures, proposa-t-elle d’un air grave. Le sentier est éprouvant jusqu’au repaire de Yaga Shura, et nous aurons besoin de toutes nos forces si nous devons livrer bataille. De plus, il fait nuit maintenant, et avancer avec des torches nous rendrait bien trop voyants. Je propose que nous nous installions ici.

 

Les quatre autres acquiescèrent mollement avant de déballer le contenu de leur sac à dos restés à terre. Les arguments d’Imoen n’étaient pas discutables et en quelques minutes, chacun rejoignit une couche de fortune inconfortable avant de s’assoupir, terrassé par la fatigue.

 

Quelques heures plus tard, une poigne solide saisit Daren à l’épaule et le tira de son sommeil. L’aube pointait à l’extrême horizon d’une délicate couleur rose pâle, mais cela suffisait pour s’orienter sans recourir à une lumière artificielle. Sarevok s’était levé le premier, et tous deux réveillèrent ensuite leurs compagnons sans un bruit. Ils possédaient au moins un avantage sur ces géants : la discrétion. Avec un peu de chance, et sans doute un peu de magie, il leur serait peut-être possible d’atteindre, voire de fouiller le temple de Yaga Shura sans avoir à livrer bataille.

 

Tous les cinq reprirent leur ascension en silence, en suivant la piste indiquée la veille par Imoen. Ils étaient partis depuis près d’une heure lorsque, au loin, on distinguait les premières lueurs de ce qui pourrait être leur objectif : une sorte de caverne, au pied d’un massif de couleur ébène dont s’échappait une lumière rougeâtre dansante.

 

− C’est ici, déclara soudainement Imoen à mi-voix. Le volcan, et sur la droite, le repaire de Yaga Shura.

 

Ils effectuèrent une courte pause, ménageant leurs forces tout en repérant les lieux.

 

− Ce n’était pas si difficile que ça à trouver, s’étonna Aerie, un sourire forcé sur son visage essoufflé.

− Je ne crois pas que Yaga Shura se cache, elfe, lui répondit Sarevok d’une voix tranchante. Qui serait assez fou pour oser défier le temple d’un demi-dieu, ici même, sur ses terres ?

 

Aerie dévisagea Sarevok quelques instants, interloquée.

 

− Minsc et Bouh botterons les fesses de ce vilain, et lui feront payer les crimes qu’il a commis !

− Nous avons donné notre parole, Sarevok, rappela Daren. Saradush est menacée, et si nous ne faisons rien, ses habitants se feront massacrer.

 

Son frère tourna son regard vers lui et haussa les sourcils en levant les yeux au ciel.

 

− Et lorsqu’il aura eu ce qu’il veut, ajouta Daren, Yaga Shura se mettra à nos trousses.

− Je me rends au second argument, concéda Sarevok.

− Et tu ferais bien de t’en souvenir…, siffla Imoen, les dents serrées.

− Continuons, lança Daren d’un ton sec en haussant soudainement le ton. Nous ne sommes pas encore arrivés.

 

Personne ne répondit, et chacun reprit sa marche. La lumière du soleil se faisait plus intense à chaque minute, et même si elle rendait leur avancée plus aisée, elle balayait aussi les ombres qui leur servaient de couverture. À mesure qu’ils s’approchaient, une peur silencieuse s’insinuait dans le groupe. Même s’il avait sans doute raison, les paroles de Sarevok avaient semé le doute dans leurs esprits. Que se préparaient-ils à faire ? Leurs chances de vaincre un seul de ces géants de feu étaient minces. Mais affronter Yaga Shura en personne tenait en vérité d’une mission suicide. Même si par miracle la sorcière de la forêt parvenait à contourner son invulnérabilité, il n’en restait pas moins un enfant de Bhaal des plus redoutables. Daren possédait des pouvoirs, lui aussi. Il ne pouvait pas le nier. Peut-être parviendrait-il même à vaincre le géant. Mais à quel prix…? La simple idée de perdre un nouvel être cher lui serrait le cœur si fort qu’il en avait du mal à respirer. Il ne pouvait se résoudre à conduire l’un de ses compagnons vers une mort certaine. Et si… Aerie… Non, il devait à tout prix la protéger. Les protéger, tous. Ses loyaux compagnons s’étaient battus pour lui, avaient soufferts à sa place. Et certains en étaient même morts. Daren s’approcha de l’avarielle et lui saisit la main, l’aidant à escalader ces sentiers trop abrupts pour elle. Il ne devait pas lui dévoiler son inquiétude, dont seul son frère semblait avoir saisi la teneur sans qu’il ne puisse véritablement se l’expliquer. Un nouveau grondement sourd le tira de ses sombres réflexions. Il faisait jour à présent. Et les premières colonnes du temple de l’enfant de Bhaal se dressaient fièrement au pied du volcan rouge et noir.

 

− Il n’y a personne ?, s’étonna Daren en parcourant les environs du regard.

 

Les géants ne pouvaient cacher leur présence. Et aucun d’eux ne rôdait aux alentours.

 

− Minsc a repéré des traces de patrouilles récentes, expliqua le rôdeur en désignant quelques rochers brisés en contrebas. Mais le bruit que nous venons d’entendre provient de l’intérieur.

− Je pense que nous devrions réfléchir à une stratégie avant de nous élancer droit dans la gueule du loup, déclara Imoen.

 

Les quatre autres s’arrêtèrent, et tous les regards se tournèrent vers elle. Malgré la fatigue évidente qui se lisait sur son visage, Daren aurait reconnu ce sourire malicieux et espiègle entre mille.

 

− Et que proposes-tu, chère sœur ?, l’interrogea Sarevok d’un ton sarcastique.

 

Elle le toisa du regard, mais à la grande surprise de Daren, conserva son sourire.

 

− Je crois que j’ai une idée…

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Veillée fraternelle

Les émotions de cette journée trop longue s’entrechoquaient dans l’esprit de Daren, à tel point qu’il peinait à maintenir une concentration minimale pour veiller effectivement sur ses compagnons. L’image de Gorion, sa barbe grisonnante et son regard flamboyant, le hantait encore. Et dire qu’il y avait presque cru… Cependant, ses propos avaient été si justes et si précis qu’il ne pouvait simplement s’agir d’une coïncidence. Et s’il avait eu raison ? Et si, au fond de lui, il se posait toutes ces questions ? Daren frissonna à cette pensée. Un froissement suspect derrière lui l’arracha providentiellement à ses méditations, et il se retourna aussitôt.

 

− Pas de danger, annonça une voix grave et monocorde. Je n’ai juste pas envie de dormir.

 

C’était Sarevok, à sa grande surprise, qui déposa quelques couvertures au sol près de lui avant de s’asseoir à ses côtés. Ses grands yeux blancs évitèrent les siens, et malgré son visage toujours sévère, Daren devina une pointe d’hésitation dans son attitude. Ils restèrent ainsi côte à côte, sans parler pendant près d’un quart d’heure. Même s’il préférait n’en rien laisser paraître, une partie de lui restait aux aguets, prête à réagir à la moindre menace.

 

− Bien…, commença-t-il d’une voix rauque trop longtemps restée silencieuse.

 

Daren sursauta à son intervention, mais Sarevok ne s’en offusqua pas.

 

− Je suis encore à tes côtés, ajouta-t-il d’un ton neutre. J’en suis surpris. Mais à en juger par tes regards inquiets, je crois que tu ne me fais pas encore confiance. N’ai-je pas raison ?

 

Lisait-il à ce point dans ses pensées ? Toutefois, s’il était impossible de nier que le souvenir de l’enfant de Bhaal menant la guerre à tout un royaume avait profondément altéré son opinion, un élément inexplicable l’avait poussé à tourner la page. Après quelques longues secondes, Daren se décida à répondre à son frère.

 

− Tu as prêté serment, Sarevok. Et je pense que tu respecteras ce serment.

− Ah… Mon serment.

 

Il marqua une légère pause, et continua.

 

− Je t’ai dit que la magie qui existe dans le Plan de ton Père lui confèrerait un pouvoir beaucoup plus important. Et c’est la vérité… Je peux presque le sentir. Mais je suis cependant intrigué. En dehors du serment que j’ai dû prêter, pourquoi as-tu accepté de m’emmener avec toi ? Tu ne gardes donc aucune rancune de nos combats d’autrefois ?

− Non, pas vraiment. Tu as payé pour ce que tu as fait.

 

Les yeux de Sarevok se rétrécirent jusqu’à ne plus laisser passer qu’une fente.

 

− Je… j’ai payé, en effet. Mais tu ne ressens aucune colère après ce que j’ai fait à ton beau-père ?

− Peut-être… Mais j’ai déjà eu ma revanche. Aujourd’hui, je te laisse le bénéfice du doute.

− C’est… un point de vue intéressant, Daren, même s’il te conduira peut-être à ta perte. Je… J’y réfléchirai.

 

Son cœur battait à tout rompre. Il ne parvenait pas à se l’expliquer, mais il éprouvait une certaine sympathie pour son frère. Malgré leur passé. Malgré leurs divergences. Peut-être qu’il s’y reconnaissait d’une manière ou d’une autre ? Son père adoptif lui avait expliqué que chacun recherchait la compagnie dans son entourage en fonction de l’écho qu’il leur renvoyait. Et si Sarevok n’était en définitive qu’une facette de lui-même ?

 

− Autrefois, reprit Sarevok, le regard fixant un point dans le vide, je pensais être celui dont parlait la prophétie d’Alaundo. Je sais maintenant que ce n’est pas le cas. Il s’agit peut-être de toi, mais cela doit encore être prouvé sans que le moindre doute ne puisse subsister.

 

Daren le laissa s’exprimer sans l’interrompre. Son frère ne parlait que peu, et il ne voulait pas perdre une rare occasion d’en connaître davantage sur lui. Il imaginait déjà la fureur d’Imoen si elle venait à saisir ces pensées, mais il chassa rapidement sa culpabilité.

 

− Quand tout cela sera fini, je n’aurai plus aucune utilité pour toi. Mon serment expirera. Qu’auras-tu l’intention de faire de moi, ensuite ?

 

Daren manqua à cacher son étonnement. À vrai dire, il ne s’était pas vraiment posé la question. Et maintenant que quelqu’un d’autre la lui posait, aucune réponse ne lui venait à l’esprit. Tout ceci aurait-il un jour une fin ? La Porte de Baldur, Athkatla. Et maintenant Saradush… Pourrait-il un jour cesser d’être celui qu’il incarnait contre sa volonté ? Une vie simple, paisible, auprès de sa bien-aimée Aerie. Fonder une famille, ne plus avoir à fuir et à se battre. Une toux discrète de Sarevok le ramena soudainement à la réalité et il bredouilla quelques mots en guise de réponse.

 

− Je… Je ne sais pas… Enfin, je veux dire… Pourquoi serait-ce à moi de décider ? Ce choix t’appartient, Sarevok.

− Tu me laisserais choisir ? Je veux dire… Tu me laisserais… partir ?, s’étonna-t-il. Nous nous séparerions, et je serais libre de faire ce dont j’ai envie ?

 

Daren haussa les sourcils, légèrement inquiet, mais acquiesça d’un hochement de tête.

 

− Quels que soient mes projets ?, insista Sarevok en détachant chaque mot.

 

Daren ne répondit pas tout de suite. Il savait parfaitement ce à quoi son frère faisait référence. Mais il avait besoin de lui. Du moins pour le moment.

 

− Tu es maître de ton propre destin, Sarevok. Tu peux refaire les mêmes erreurs, si tu le dois vraiment.

− Je t’ai proposé mes services car je savais que tu aurais besoin de mon aide et de mon savoir, et que tu suivais la voie qui mène au pouvoir. Mais je ne pensais pas que tu me laisserais ma liberté…

 

Pourquoi lui confiait-il tout cela ? Si ses intentions étaient aussi sombres qu’il le laissait supposer, pourquoi ne s’en cachait-il pas ?

 

− Pourquoi me racontes-tu tout ceci, Sarevok ?

− Il me semblait que la réponse était évidente… Je voulais juste avoir ton point de vue.

− Hé bien je pense que ce sera à toi de décider.

− Vraiment ? Même si je décide de satisfaire à nouveau mes ambitions ? Tout en le sachant, tu me laisserais tout de même la liberté ?

 

Il semblait véritablement surpris cette fois, mais Daren refusait de le condamner d’avance.

 

− Tu n’es pas obligé de recommencer les mêmes erreurs, Sarevok.

 

Le silence s’installa à nouveau, peut-être plus apaisé. Sarevok serrait machinalement son brassard de cuir à son poignet, sans prononcer un mot. Sa respiration plus rapide ainsi que quelques plis au coin de ses yeux laissaient penser à Daren que ses dernières paroles l’avaient touché.

 

− C’est très généreux de ta part, conclut-il soudainement en se relevant. Je vais aller dormir. À demain.

− À demain.

 

Sarevok plia sa couverture et se dirigea vers le campement. L’ambiance irréelle de la forêt reprit petit à petit le dessus, altérant le souvenir de leur conversation de la couleur du rêve. Le reste de sa veillée se déroula cependant sans incident, et quelques temps plus tard, il réveilla Minsc avant de rejoindre l’avarielle qui dormait paisiblement sous ses couvertures.

 

La nuit s’écoula sans autres heurts, et aux premières lueurs de l’aube, Aerie le tira de son sommeil en lui murmurant quelques paroles douces au creux de son oreille.

 

− Il fait presque jour, mon aimé.

 

Daren s’étira paresseusement, embrassa Aerie, et se prépara. En moins d’un quart d’heure, tous ses compagnons étaient prêts, et malgré l’épaisseur des branchages au-dessus d’eux, quelques pâles rayons réchauffaient l’atmosphère encore fraîche de la nuit. Imoen, le visage tiré, se frotta vivement les yeux en s’aspergeant d’eau froide. Chacun terminait de ranger les dernières toiles de tente tandis que Minsc éteignait les restes de leur foyer et qu’Imoen dépliait un à un ses parchemins jaunis.

 

− Direction…, s’exclama-t-elle en ajustant sa carte, …plein Est pour commencer. Nous allons suivre ce chemin, puis celui-ci, et nous devrions atteindre les Monts de la Marche d’ici deux à trois jours.

 

Elle coinça le parchemin entre ses lèvres, et en tira un autre de son sac à dos.

 

− Mmm après, mmmm, mous fuffira be…

− Ça ira pour le moment, la coupa Daren en éclatant de rire. Nous te croyons tous sur parole.

 

Elle resta quelques instants interdite, et manqua de lâcher sa prise en étouffant un fou rire naissant. Les tensions de la nuit s’étaient étiolées avec la lumière du jour, et la petite troupe reprit sa route, perdue au cœur de la Forêt de Mir.

 

Minsc marchait en tête, suivi de Daren puis de sa sœur et d’Aerie, qui entretenaient d’éternelles conversations. Enfin, Sarevok, seul et silencieux, fermait la marche. De temps à autre, Imoen lançait quelques indications au rôdeur, qui partait en éclaireur avant de revenir faire son rapport. Aucune mauvaise rencontre n’était venue perturber leur avancée, et si les prévisions d’Imoen se révélaient exactes, ils atteindraient les premiers contreforts de la montagne dès le lendemain.

 

« Je crois que tu devrais en parler à Daren. »

 

C’était la voix d’Aerie. Daren sursauta à l’évocation de son nom, et ralentit subrepticement le pas. Une poignée de secondes plus tard, une toux timide le poussa à finalement se retourner. Il découvrit sa sœur abattue, le regard grave.

 

− Daren…

− Oui ?

− Je peux te parler un moment ?

 

Daren se tourna en arrière, et croisa un instant le regard d’Aerie qui lui répondit d’un haussement d’épaules inquiet.

 

− Je… J’ai fait des cauchemars très étranges, commença Imoen, le ton hésitant.

 

Elle marqua une pause, cherchant visiblement ses mots. Imoen posa deux yeux interrogateurs sur son frère, le suppliant de la comprendre. Daren ne l’interrompit pas, et l’invita silencieusement à poursuivre.

 

− Comme si… je naviguais sur des rivières de sang.

 

Elle frissonna à cette simple évocation, et s’empourpra légèrement.

 

− Tout semblait si réel, reprit-elle. Tu rêvais toi aussi, juste après la mort de Gorion, non ? Était-ce pareil pour toi ?

 

Elle avait énoncé sa dernière phrase d’une traite et fixait maintenant le sol, le souffle court. Mais il ne pouvait que la comprendre. Cette sensation… Cette folie écarlate, grisante et sans limite. Tout avait commencé par de simples rêves, lui aussi. Ses « cauchemars » comme ils les appelaient. Tout ceci n’était qu’une simple question de temps. Il l’avait ressenti, bien avant elle.

 

− Oui…, répondit-il enfin en se hissant hors de ses pensées. Et même pire.

− Pire ?, répéta-t-elle, horrifiée. Je… Je ne sais pas combien de temps je pourrais continuer ainsi. Les visions… Elles jaillissent de mon esprit quand je dors, malgré tous les efforts pour les chasser de mes pensées.

 

Il la saisit affectueusement par l’épaule et la tira contre lui. Imoen se détendit un instant, mais se dégagea presque aussitôt, visiblement toujours contrariée.

 

− Et… ce n’est pas tout.

 

Elle déglutit.

 

− J’ai développé… certains pouvoirs.

 

Elle n’osa toujours pas croiser le regard de Daren. Elle mordit légèrement sa lèvre inférieure, tremblante d’émotion. Il était soulagé et inquiet à la fois. Soulagé, car lui-même l’avait déjà vécu, et inquiet des souffrances que tout ceci pourrait lui causer.

 

− Je sens que ma magie n’est plus la même…, continua-t-elle d’une voix monocorde. De temps à autres, je sens une rage inexplicable m’envahir… J’ai même l’impression que ça me déforme le visage…

− Je sais, lui répondit-il simplement. Je sais. Je me demandais juste quand est-ce que tu allais en prendre conscience.

− Tu savais ?, s’écria-t-elle d’une voix soudainement plus forte et agressive. Tu savais, et tu ne m’as rien dit ?

− Imoen…

− Ne suis-je pas censée être ta soeur ? Quelqu’un en qui tu as vraiment confiance ? Pas comme ce… ce…

− Ce frère, qui marche derrière nous ?

 

Elle ne répondit pas. Sa respiration était haletante, et une colère familière jaillissait littéralement de son visage.

 

− Je ne t’ai rien dit jusque-là car tu ne m’aurais pas cru, Immy. Ou pire encore, tu te serais focalisée sur ça, et tu n’aurais fait qu’empirer les choses.

− Je vois…, souffla-t-elle après quelques secondes de réflexion. Excuse-moi, je suis vraiment à cran ces temps-ci…

− Il n’y a pas de problème.

− Tu sais… Je crois que ça s’est manifesté pour la première fois il y a déjà plus d’un an. Lorsque nous avons affronté Bodhi… Cette fois-là, j’ai bien cru que…

− Je sais, la coupa-t-il à nouveau. Je peux parfois ressentir le pouvoir de Bhaal, et je te connais assez pour le deviner chez toi. Je sais ce que tu ressens, et je comprends tes angoisses. J’ai vécu ces choses-là moi aussi.

− Alors cela veut dire que…, murmura-t-elle en écarquillant lentement les yeux, je suis le même chemin que toi ? Que… je vais me transformer en…

 

Sa voix s’étouffa d’elle-même avant de finir sa phrase, se refusant à prononcer l’inacceptable. Il ne connaissait pas l’avenir. Et il ne lui souhaitait pour rien au monde d’avoir à lutter contre ces forces les plus obscures du Seigneur du Meurtre. Lui-même naviguait en permanence aux limites de la folie, résistant à chaque instant face à ce pouvoir un peu plus enivrant chaque jour. Une larme coula sur le visage de sa soeur, roulant lentement en suivant les lignes de ses joues. Daren saisit sa main dans la sienne et l’embrassa sur le front.

 

− Ne t’inquiète pas, Imoen. Je serai toujours là pour veiller sur toi.

 

Elle le dévisagea quelques secondes sans réaction, puis lui rendit son sourire, ses deux yeux bleu foncés scintillants de larmes.

 

− Je… Merci. Je comprends seulement maintenant ce que tu as enduré… Et ce que tu endures chaque jour…

 

Ils marchèrent ainsi quelques minutes en silence, main dans la main. Le visage d’Imoen s’éclaira à nouveau, resplendissant de grâce. Elle lâcha finalement la main de son frère, le gratifiant d’un timide « merci », et s’élança à la poursuite de Minsc.

 

− Tu comptes beaucoup pour elle, tu sais ?

 

Aerie s’était avancée à sa hauteur, et le saisit par la taille.

 

− Tout comme tu comptes beaucoup pour moi.

 

Elle sourit à sa réponse et l’embrassa amoureusement. Le soir allait tomber, et il fallait songer à trouver une place suffisamment dégagée pour y dresser un campement.

La Sorcière de la Clairière

Ses compagnons avaient engagé le combat. Daren s’était rué sur cette créature ayant volé l’apparence de son défunt maître. Ses cicatrices se mirent à crépiter de pouvoir et de fureur. Deux longs bras vaporeux surgirent de chaque côté de la cape noire, tandis que le visage squelettique se déformait en un rictus monstrueux. Ce n’était qu’une brume, éthérée et sans consistance réelle, mais il pouvait sentir sa puanteur démoniaque. Sa paume se mit à scintiller et, d’un seul coup, il transperça le spectre ailé, laissant un trou béant dans sa cape noire. Le choc fut tel que les arbres devant lui s’embrasèrent.

 

La créature disparut soudainement. Ne restait d’elle que le tissu troué pendant sans vie autour de son poignet. L’avait-il vaincue ? Un rapide coup d’œil en arrière lui indiqua que ses compagnons luttaient toujours âprement pour leur survie. Daren resta plusieurs secondes à contempler le drap sombre à son bras qui ondulait sous la brise. Quelque chose n’allait pas. C’était trop simple. Trop rapide. Mais ce n’est que lorsqu’il tenta de faire un pas en arrière qu’il comprit réellement la situation. L’esprit s’était insinué en lui, rampant insidieusement le long de ses muscles, se frayant un chemin jusqu’à son âme.

 

Les couleurs s’effacèrent tout à coup. Les flammes rongeant le bois mort autour de lui léchaient l’écorce noire dans une danse blafarde et agitée. Les ténèbres l’envahissaient. La panique qu’il venait d’éprouver quelques secondes plus tôt s’atténua dangereusement, puis s’évanouit. Daren porta lentement une main à son visage. Une fine couche de glace se formait sur ses joues, le coupant encore davantage de la réalité. Les sons de ses compagnons continuant la lutte lui parvenaient de manière étouffée et lointaine. Il avait froid, et respirer lui devenait difficilement supportable. Il posa un genou à terre et prit sa tête à pleines mains. Les murmures revenaient. Les murmures de ceux qui n’étaient plus revenaient pour le hanter. Gorion, Khalid, Jaheira… Son cœur battait de plus en plus lentement, à mesure que l’obscurité recouvrait ses sens. La mort l’accueillait à bras ouverts, et il ne pouvait faire autrement que de s’y plonger. Le froid avait engourdi tout son corps et ses pensées. Ses paupières se fermèrent calmement, sans lutte, et son corps bascula en avant. C’était la fin.

 

Un coup féroce suivi d’une vive douleur à l’épaule le ramenèrent à la réalité. Daren sentit la glace se briser et leva instinctivement le regard. Deux yeux blancs sévères fixèrent les siens. Sarevok venait de le frapper violemment à l’épaule. Son cœur se remit soudainement en marche, et la forme vaporeuse sombre prit à nouveau forme devant lui en un visage flottant décharné et squelettique.

 

− Laisse-toi faire, enfant divin, susurra-t-elle dans un murmure. Viens à moi…

 

Mais sa douleur le raccrochait à la réalité. Les bruits de chairs tranchées et de magie crépitante de la bataille résonnèrent à ses oreilles.

 

− Ça n’arrête pas !, s’écria une voix désespérée en arrière. Aerie ! On te couvre ! Il faut que tu tentes quelque chose !

 

Imoen déploya ses mains autour d’elle, et un cercle de flammes bleues se dressa entre eux et les corps démembrés qui les attaquaient sans relâche. Daren se tourna à nouveau vers l’esprit dont deux yeux sanguinolents prenaient forme au milieu de son visage famélique. Il ne pouvait l’atteindre physiquement, mais pouvait au moins l’empêcher de prendre possession de son esprit, ou de s’en prendre à ses compagnons. Le visage du spectre se métamorphosait à chaque seconde, prenant des traits familiers à mesure qu’il sondait son esprit. Mais Daren ne se laissa plus perturber aussi aisément. La paume de sa main droite dressée, il maintenait une barrière entre lui et la créature, dont les mouvements se faisaient de plus en plus nerveux. Couvrant subitement le crépitement des flammes, un chant mélodieux s’éleva au-dessus de la mêlée. Le brouillard prit soudainement une teinte nacrée, à la fois douce et rassurante. Le psaume d’Aerie désorienta les créatures des ténèbres, et arracha une grimace de douleur au spectre. Saisissant l’occasion, Daren concentra toute son énergie dans sa main droite et percuta le masque de glace du mort-vivant, qui vola en éclat sous la puissance du coup. Les paroles d’Aerie résonnèrent encore quelques secondes sous les arbres, puis la lumière s’estompa finalement, laissant progressivement sa place à l’obscurité ambiante. Puis ce fut le silence. Daren poussa un soupir de soulagement et se tourna, haletant, vers ses compagnons.

 

− Bouh commence à en avoir assez de ces créatures qui ne veulent pas mourir !

− Bien joué, Aerie !, s’exclama Imoen en levant un pouce victorieux.

 

L’avarielle lui répondit d’un sourire harassé, et souffla quelques instants en appuyant ses mains sur ses cuisses.

 

− Tout le monde va bien ?, s’inquiéta Daren.

 

Ses compagnons lui répondirent d’une même voix, à l’exception de Sarevok qui lissa plusieurs fois son arme avant de la glisser dans son fourreau.

 

− Qu’est-ce que c’était que ce… cette… chose ?, demanda enfin Imoen après plusieurs secondes de silence. Ce… n’était pas Gorion hein ?

− Non… Ce n’était… qu’un souvenir… Rien de plus qu’un souvenir.

 

Daren se dirigea en direction d’Aerie et la serra dans ses bras. Elle avait elle aussi subi un choc lors de leur confrontation avec le spectre. Et c’était grâce à sa magie qu’elle les avait tirés d’une situation désespérée. Elle laissa sa tête posée sur l’épaule de Daren, qui resserra son étreinte en lui caressant les cheveux.

 

− C’est fini… Ce n’est rien…

− Tu sais…, murmura-t-elle, j’aurai espéré que… moi et ma mère…

− Ce n’était que des mensonges, la coupa-t-il. Rien de plus. Tu n’as rien fait de mal, et ta mère n’est sans doute pas morte.

− Je ne sais pas…, répondit-elle en se dégageant.

− Je crois que le danger est maintenant écarté, déclara Imoen. Vous venez ?

 

Daren saisit la main d’Aerie dans la sienne, et ils rejoignirent leurs compagnons. Derrière l’endroit où se tenait le fantôme de Gorion quelques minutes auparavant, on apercevait à nouveau l’escalier montant dans la brume. Daren passa le premier et posa précautionneusement un pied sur la première marche de marbre usagée. Il faisait nuit, et seules les magies d’Aerie et d’Imoen éclairaient faiblement les lieux.

 

− Cet endroit… murmura Aerie. Je ressens une présence…

 

En haut du court escalier d’une dizaine de marches, plusieurs colonnes brisées au sol témoignaient du caractère sacré des lieux. Malgré les ruines, malgré le temps, on ne pouvait déambuler sur ces dalles fissurées sans éprouver un certain respect, ou une certaine appréhension.

 

− Regardez…, s’écria Imoen à mi-voix. Est-ce que c’est… ce que je pense ?

 

Elle désignait ce qu’il restait d’une mosaïque sous les colonnes de pierre. Imoen ajusta sa torche magique et balaya la poussière au sol de son pied. Et ce qu’elle venait de révéler expliquait bien des choses, y compris leur présence ici.

 

− Bhaal…

− Au moins, nous sommes sur la bonne piste, conclut Daren en prenant une profonde inspiration. Qui devons-nous rencontrer ici, déjà ?

 

Imoen haussa les épaules, fataliste.

 

− Pas la moindre idée… Peut-être que…

− Bouh a entendu quelque chose par là, chuchota tout à coup Minsc en désignant d’autres marches effondrées donnant accès à un deuxième étage.

 

Tout le monde se tut. Aux aguets, ils escaladèrent les blocs de roches encore intacts jusqu’au second niveau. La brume ambiante masquait toujours leur environnement, mais on devinait la silhouette des arbres morts en contrebas, tel d’immobiles gardiens ancestraux. Même abandonnés, Daren pouvait sentir en ces lieux la présence du Seigneur du Meurtre. Une aura diffuse et oppressante. Son séjour à la Porte de Baldur et son combat contre Sarevok sous les fondations de la ville lui revenaient à l’esprit. Un autre domaine du Mal s’étendait ici, et il pouvait en ressentir les vibrations sur sa peau. Daren tenta de croiser le regard de son frère, mais le soin tout particulier que celui-ci mit à éviter le sien lui confirma qu’il pensait à la même chose. Qui vivait ici ? Yaga Shura en personne ? À l’étage, une lueur verdâtre illuminait le brouillard, qui se délita pour laisser apparaître un brasero de la même couleur brûlant sous un étroit abri de pierre.

 

− Ahhh ! Tu es finalement venu… La puissante créature est venue… Nyalee savait que tu viendrais.

 

Une voix nasillarde surgit du néant, et se dévoilant des buissons qui débordaient des branches mortes gisant au sol, une femme âgée aux traits tirés s’avança vers eux en s’appuyant sur un long bâton noueux. Ses cheveux gris retenus en queue de cheval lui allongeaient un visage déjà longiligne. Elle s’approcha d’eux en boitant.

 

− Qui es-tu ?, s’exclama soudainement Daren sur la défensive.

− Qui est Nyalee ?, répéta la vieille femme de sa voix haut perchée. La Sorcière de la Clairière, c’est ainsi que l’on me nomme. Et pour plus d’une bonne raison…

 

Elle s’inclina maladroitement en heurtant une colonne de pierre de la pointe de sa canne. Ses cheveux s’emmêlèrent devant son visage, et elle les balaya négligemment en se redressant.

 

− Mais pose tes questions, reprit-elle avant qu’aucun d’eux n’eût le temps de réagir. Tu as tellement de questions, je le sais. Nyalee t’as attendu. Nyalee sait pourquoi tu es venu. Oh oui, elle le sait !

 

Sa voix désagréable résonnait aux oreilles de Daren comme un le son strident d’un insecte entêté. Cependant, il pressentait dans son regard fuyant qu’elle détenait une partie des réponses à leurs questions.

 

− Tu viens à cause de Yaga Shura, chantonna-t-elle, oh oui. Nyalee le sait ! Mon petit garçon est la source de bien des souffrances pour toi et pour moi. Et comme moi, tu veux voir son sang couler, n’est ce pas ?

 

Daren en resta bouche bée. Il ne pouvait y avoir de coïncidence. Il avait distinctement entendu le nom de « Yaga Shura ». Mais comment était-il possible que…

 

− « Ton » garçon ?, intervint Imoen, tout aussi stupéfaite que lui. Yaga Shura ne peut pas être ton fils !

− Non non non…, répondit aussitôt la sorcière en lançant à Imoen un sourire en coin. Mon petit garçon n’est pas vraiment mon fils. Nyalee a vu l’enfant de Bhaal dans son berceau et l’a volé ! Nyalee l’a ensuite élevé ici, dans ce temple, comme son propre fils.

− Minsc n’aime pas les voleurs d’enfants, vieille femme !

 

Nyalee posa son regard sur Mins, et éclata d’un rire aigu et naïf. Elle roulait des yeux en haussant vigoureusement les sourcils, lui conférant une démarche plus qu’inquiétante. Mais Daren se remémorait ses paroles au sujet de Yaga Shura. Il échangea un rapide regard avec Aerie et Imoen, puis se tourna vers Sarevok, toujours impassible. Pouvaient-ils lui faire confiance ? Et était-elle réellement en mesure de les aider ?

 

− Pourquoi vouloir te venger de ton fils, dans ce cas ?, la questionna-t-il à nouveau.

− Parce que mon garçon est un traître !, vociféra-t-elle soudainement en levant son bâton au-dessus de sa tête. Nyalee l’a élevé ! Nyalee lui a tout appris ! Et le mauvais garçon a abandonné Nyalee ici pour qu’elle pourrisse ici ! Il lui a même… volé… son cœur.

 

Sa voix s’était éteinte à la fin de sa phrase, et elle porta inconsciemment sa main à sa poitrine en grimaçant à demi. La vieille femme resta quelques secondes silencieuse et impassible, à tel point que Daren s’inquiéta d’avoir posé la question de trop. Non pas qu’ils ne pussent vaincre cette sorcière si elle venait à les attaquer, mais elle représentait pour le moment leur meilleur − et seul − espoir de défaire Yaga Shura et son armée.

 

− Nous avons un ennemi commun, reprit tout à coup la sorcière d’une voix métamorphosée, étonnamment sérieuse. Nyalee voudrait bien tuer son garçon, oh oui, mais elle ne peut rien faire sans son propre cœur. Nyalee a besoin de toi, enfant de Bhaal.

− Qui t’a dit que j’étais un enfant de Bhaal ?, répliqua aussitôt Daren, piqué au vif.

 

Elle le fixa quelques instants dans les yeux, et lui sourit.

 

− Le Gardien me l’a dit. Mais plus simplement, qui d’autre qu’un rejeton de Bhaal pourrait vouloir venir se perdre ici, dans l’une de ses anciennes demeures ? Écoute-moi attentivement.

 

Nyalee contourna le brasero de lumière verte et s’assit sur les restes d’une colonne de pierre. Elle invita d’un geste Daren et ses compagnons à la rejoindre, mais aucun d’eux n’esquissa le moindre mouvement. La sorcière n’insista pas, prit une profonde inspiration, et entama son récit.

 

− Autrefois, Nyalee était une grande prêtresse de Bhaal. Mais lorsqu’il est mort, Nyalee a dû se tourner vers les Arts Anciens pour survivre. Et Nyalee a volé l’enfant de Bhaal Yaga Shura pour l’élever dans son temple. Nyalee a voulu ramener à la vie le Seigneur du Meurtre, comme nombre d’entre nous à cette époque. Quelle folie a bien donc pu traverser l’esprit de Nyalee ? Elle a tout appris au garçon. Tout. Même les pratiques les plus sombres et les plus obscures… Elle lui a appris comment retirer son propre cœur.

 

Elle marqua une pause, presque horrifiée par ses propres propos. Daren restait suspendu à ses lèvres, et préféra la laisser poursuivre avant de l’assaillir de questions.

 

− Mon garçon s’est enlevé le cœur, et le conserve maintenant en combustion permanente dans un bain de flammes magiques, au cœur de la montagne. Tant que le cœur brûle, aucun mal ne peut être causé à Yaga Shura. Tant que son cœur ne sera pas détruit, Yaga Shura sera invincible.

 

La légende disait donc vrai. Yaga Shura était effectivement invulnérable. Ajouté à ses dons tirés de son ascendance divine, et à la nature particulièrement puissante des géants, cela faisait de lui un adversaire redoutable. Leur seul espoir résidait en cette vieille femme, si toutefois elle n’avait pas inventé son histoire de toutes pièces. Ses compagnons semblaient aussi pensifs que lui, mais guère plus convaincus. Dans tous les cas, leur seule autre destination était le repaire de Yaga Shura lui-même. Et s’ils avaient l’opportunité de vérifier la véracité de ses propos, ils aviseraient en conséquence.

 

− Je dois donc trouver son cœur et l’éteindre, c’est bien cela ?

 

La vieille femme acquiesça avec un sourire avide.

 

− Et comment devrons-nous nous y prendre ?, interrogea Imoen.

− Seule Nyalee connaît les mots et la manière d’éteindre le cœur du garçon. Mais Nyalee a besoin de son propre cœur pour le faire… Et le garçon lui a volé le sien il y a longtemps.

 

Yaga Shura ne pouvait les conserver qu’au cœur de son repaire, là où Mélissane leur avait déjà suggéré de se rendre.

 

− Très bien, conclut Daren. Nous reviendrons avec les deux cœurs.

− Parfait… Oh oui, parfait. Nyalee aura sa revanche. Va, enfant de Bhaal. Nyalee est impatiente.

 

Il salua la sorcière et fit demi-tour, imité par ses compagnons. Qu’elle heure était-il ? La réalité le rattrapa à l’instant même où ses pieds se posèrent sur les dernières marches du temple abandonné. À mesure qu’ils s’éloignaient des ruines, la forêt reprenait son aspect énigmatique et effrayant, dissimulée par un brouillard humide.

 

− Hé bien… Quelle histoire…, soupira Imoen. Je me demande si tout ceci nous sera d’une grande aide.

− Ce n’est pas comme si nous avions trop de pistes à suivre…, ajouta Daren, aussi peu convaincu qu’elle. Mais dans l’immédiat, concentrons-nous sur notre objectif.

 

Il faisait nuit noire à présent. Et leur combat, ajouté à leur longue marche de la journée, leur imposait un temps de repos.

 

− Vous croyez qu’on va pouvoir dormir ici ?, s’inquiéta Aerie d’une petite voix.

− Pouvoir ?, répéta Imoen d’un ton ironique, dissimulée derrière sa carte dépliée. Je crois que « devoir » serait plus approprié.

− Est-ce bien prudent de rester ici ?, renchérit l’avarielle en scrutant les alentours. Après ce que nous avons rencontré tout à l’heure…

− Nous sommes à plus de deux jours en direction des Monts de la Marche, expliqua Imoen, et rejoindre la lisière en plein milieu de la nuit me semble particulièrement hasardeux. De plus, même en optant pour cette solution, en évitant la forêt, cela nous rallongerait de plusieurs jours, et je crains que Saradush ne dispose pas d’un tel délai.

 

Daren savait qu’il n’y avait pas à discuter. Il faisait une entière confiance à sa sœur, et son point de vue avisé faisait office de vérité. Aerie poussa un soupir de résignation et se faufila jusqu’au bras de Daren qu’elle serra vivement.

 

− Hé bien, montons le campement pour la nuit, déclara Daren en jetant à bas son sac à dos.

 

Ils montèrent leurs tentes en silence, et optèrent brièvement pour un tour de garde. À peine leur installation terminée qu’Imoen étudiait à nouveau leur itinéraire des jours suivants. Ne parvenant pas à trouver le sommeil, il s’était porté volontaire pour le premier tour, et tandis que ses compagnons rejoignaient leurs tentes, il s’installa à côté de leur foyer, crépitant timidement face à la menace invisible de la forêt.

Les ombres du passé

Le trajet pour rejoindre la forêt se révéla bien plus long qu’il ne l’aurait paru au premier abord. Le crépuscule avait recouvert le ciel d’un voile bleu sombre, et il devenait indispensable d’atteindre l’un des sentiers balisés avant la tombée de la nuit.

 

− Au fait, demanda soudainement Imoen en préparant une torche, tu ne nous as pas dit comment vous vous êtes retrouvés dans le palais avant nous ?

− Et vous ?, rétorqua Daren avec le sourire.

− Houlà…, s’exclama-t-elle en levant les yeux au ciel. C’est une longue histoire… Mais il me semble que j’ai posé la question la première !

 

Ils éclatèrent de rire tous ensembles, ce qui apaisa quelque peu la tension latente qui montait à mesure que la nuit conférait à la forêt un manteau des plus malveillants. Daren relata leur excursion dans les égouts de Saradush, leur combat contre les hommes de Yaga Shura, et enfin la conversation volée entre Gromnir et Mélissane.

 

− Heureusement que vous êtes arrivés à temps !, s’exclama Aerie, admirative.

− Effectivement, renchérit Imoen. Parfaite coordination !

− Rien n’aurait été possible sans l’aide de Sarevok, rectifia Daren en désignant son frère. C’est grâce à lui si nous avons pu pénétrer aussi vite dans le palais.

 

Le visage d’Imoen se figea, et quelques secondes d’un silence pesant coupèrent court à la conversation. Sarevok émit un petit toussotement amusé, très vite suivi d’un long craquement d’articulation de sa sœur.

 

− Nous avons eu de la chance de notre côté, intervint précipitamment Aerie, exagérément enthousiaste.

 

Imoen émit un grognement contrarié, et se résolut finalement à entreprendre son récit.

 

− Quand nous nous sommes séparés, je devais entrer dans la caserne, invisible. Le principal souci était de franchir la porte sans attirer l’attention. Comme convenu, on a essayé le premier plan, et ça a parfaitement fonctionné. Minsc s’est soudainement mis à hurler « au feu » dans la rue, et le résultat ne s’est pas fait attendre : la porte s’est ouverte dans les secondes qui ont suivies, et je me suis faufilée en douceur à l’intérieur. J’ai farfouillé un peu partout, et en dehors des trois types partis voir ce qui se passait au dehors, les autres dormaient. Ils ne m’ont pas entendue et j’ai pu me balader partout. Je suis finalement tombée sur une réserve de clés plutôt anciennes, que j’ai discrètement subtilisées.

 

− Pendant ce temps, continua Aerie, j’ai fait le tour de la prison. Minsc surveillait la rue au cas où une patrouille arrive. Je suis entrée au même moment qu’Imoen, et à l’intérieur, il y avait une poignée de sentinelles qui montaient la garde, et quelques prisonniers. Dans une arrière-salle, une sorte de garde-manger je crois, il y avait une trappe solidement fermée sous une table, avec un cadenas et plusieurs chaînes.

− Ressortir n’a pas été si complexe que ça, reprit Imoen. J’ai simplement entrouvert une fenêtre, et je suis passée par là, tout en douceur. J’ai ensuite traversé la rue, et j’ai fait passer mon trousseau de clé à Aerie par une petite fenêtre à barreaux.

− Ça n’a pas été difficile de trouver quelle clé ouvrait la trappe de l’arrière-salle. Sous la trappe cadenassée, il y avait une grille, verrouillée elle aussi, mais le trousseau contenait la clé correspondante. Je suis retournée en vitesse voir Imoen, et je lui ai donné le signal.

− Le plus difficile a été de faire passer Minsc inaperçu, tu peux te douter. J’étais restée trop longtemps invisible pour nous balader tous les deux sans risque, sans parler qu’il fallait trouver un moyen d’entrer sans attirer l’attention des gardes.

− Quand j’ai vu qu’ils n’allaient pas réussir à trouver quelque chose, enchaîna Aerie, j’ai pensé à une idée toute simple.

− Toute simple ?, s’indigna Imoen. Géniale, oui ! Elle a libéré les prisonniers ! Ça a été la panique là dedans ! Aerie nous a ouvert et à deux, on a rendu Minsc invisible avant de rejoindre la trappe. Le reste, tu t’en doutes : la galerie menait dans un sous-sol du château, et on a débarqué dans un cachot, heureusement vide. On s’est un peu baladé dans le palais, et on a entendu du bruit : des gardes qui escortaient Mélissane vers la sortie. On a pris le chemin d’où ils venaient. Tu connais la suite.

 

Daren les écoutait tout en marchant, hochant lentement la tête de temps à autres, une moue admirative sur le visage. Minsc avait ponctué leurs discours de quelques mimiques guerrières, illustrant à grand renfort de son hamster les péripéties qu’ils avaient endurées.

 

− J’étais sûre que tu trouverais un moyen d’entrer de ton côté, conclut Imoen en donnant une grande claque dans le dos de Daren. Mais je regrette un peu le temps où…

 

Elle s’arrêta soudainement, le visage figé. Minsc s’était soudainement tu, et venait de poser un bras devant eux en s’accroupissant, un doigt sur les lèvres. Tous les cinq s’immobilisèrent en silence. La lisière de la forêt était toute proche, sombre, tortueuse, et terriblement menaçante.

 

− Que se passe-t-il ?, chuchota Daren.

 

Minsc ne répondit pas, mais un mouvement furtif souleva quelques feuillages à l’orée des grands arbres. Était-ce le vent ? Cela aurait pu. Il n’en savait rien, à vrai dire. Mais le regard inquiet et concentré du rôdeur ne laissait planer aucun doute à ce sujet. Quelqu’un, ou quelque chose, approchait. La légère brise s’était soudainement éteinte, laissant derrière elle une atmosphère particulièrement étouffante pour la saison.

 

− Nous devons continuer à avancer, intervint Imoen sur le même ton. Le sentier n’est plus très loin, mais nous devons pénétrer dans la forêt. Les derniers rayons du soleil devraient nous permettre de trouver notre chemin.

 

Daren acquiesça, et passa le premier, aux aguets.

 

− Restons sur nos gardes, murmura-t-il à ses compagnons.

 

Ils pénétrèrent enfin sous les premiers arbres de la Forêt de Mir, faiblement éclairés par leurs maigres torches vacillantes dont les flammes elles-mêmes semblaient intimidées par l’oppressante aura qui régnait ici.

 

De manière presque trop simple, ils rejoignirent en moins d’un quart d’heure les quelques traces boueuses qui prétendaient faire office de piste.

 

− Nous n’avons plus qu’à suivre le sentier, soupira Imoen en repliant la carte. Lorsque nous atteindrons une clairière, il faudra le quitter et traverser, et nous serons presque arrivés. Si toutefois ces indications sont correctes…

 

Quelques hululements identifiables et rassurants leur avaient fait oublier leur première frayeur en s’engouffrant sous les arbres. Ni Daren ni Imoen n’étaient familier de cet environnement. Les seuls bois qu’ils avaient eus l’occasion de traverser se trouvaient loin au nord d’ici, près de la Porte de Baldur, et ils étaient alors accompagnés par une servante de la nature, Jaheira. Ses pensées se tournèrent vers la défunte druide, dont il regrettait particulièrement la présence en cet instant. Ils marchèrent encore près d’une heure, en suivant la route fuyante à la lueur de leurs torches. Chacun de leurs pas les éloignaient de leurs repaires, tandis que la forêt semblait resserrer un étau autour d’eux.

 

− Je ne suis pas très rassurée, chuchota Aerie en serrant la main de Daren. Je ressens… tellement de haine, ici.

− Bouh n’aime pas quand les animaux de la forêt s’arrêtent de parler.

 

Il avait raison. Plus de cris. Plus de froissements d’ailes. Même les sons de leur propre avancée semblaient étouffés par un voile invisible. La faible lumière de leur torche ne leur permettait qu’à peine de distinguer la piste. La nature, ou quelque chose de plus sombre que la nature, se dressait en travers de leur route.

 

− La clairière, ici !, lança Imoen à voix basse.

 

Ils étaient enfin arrivés. Des nuages, bas et épais, dissimulaient toute trace d’étoile dans le ciel. Ils traversèrent non loin de la clairière en forme d’ovale, là où leur suivant les indications d’Imoen. Pourquoi ne parvenait-il toujours pas à se sentir soulagé ? Des milliers d’yeux semblaient les épier, dissimulés sous les feuillages, derrière chaque tronc. La température s’était soudainement abaissée sans raison, et Daren ne put refreiner un frisson. N’était-ce que sa propre imagination ?

 

− Ce froid n’est pas naturel, déclara Sarevok d’une voix posée, le regard fixé sur un objectif invisible.

− Que veux-tu dire ?, répondit Imoen en se retournant vers lui, si brusquement qu’elle en oublia ses chuchotements.

 

Sarevok s’arrêta et prit une profonde inspiration. Il resta ainsi quelques instants, immobile et silencieux, et reprit sa marche à la même allure.

 

− Je ne connais que trop bien cette sensation, conclut-il en fermant les yeux.

 

Daren aussi pressentait cette aura indescriptible et angoissante, diffuse, et pourtant omniprésente. Et inexplicablement familière. Comme si…

 

− Regardez !, s’exclama Imoen.

 

Derrière les arbres, derrière les buissons, une lueur verdâtre fantomatique éclairait une brume naissante. Les arbres n’étaient pas aussi denses que de l’autre côté, mais bien plus effrayants. Par delà la brume, par delà les branchages, les premières colonnes d’un temple baignant dans la lumière. Et au pied des marches qui montaient vers l’édifice, un homme, revêtu d’une longue cape noire, seul.

 

− Ne va pas plus loin, mon enfant. Il me semble que nous ayons à parler.

 

Cette voix. Impossible. Le cœur de Daren manqua un battement, et l’air commença à lui manquer. Il rêvait, ce n’était pas possible autrement. Au prix d’un effort surhumain, il parvint à ouvrir la bouche à et bredouiller quelques mots.

 

− Ce… Ce n’est… pas… Comment…

− Gorion ?

 

Imoen venait d’intervenir à son tour, la gorge nouée. Sa voix tremblait d’émotion, et Daren la sentait au bord des larmes. Comment cela était-il possible ? Il n’en savait rien, mais se trouver à nouveau face à celui qui l’avait élevé, aimé et protégé l’émut à ne plus pouvoir prononcer un simple mot.

 

− En effet, reprit Gorion en dévoilant son éternel bâton de marche sous sa cape. Aurais-tu déjà oublié tout ce que je t’ai appris ? Ce que j’ai fait de toi ? M’as-tu… déjà oublié ?

 

La joie se mua bien vite en une terrible angoisse, qui prit le pas sur tout autre sentiment. Quelques larmes coulèrent sur sa joue. Comment pourrait-il avoir oublié son père et maître ?

 

− Que voulez-vous dire ?, s’écria tout à coup Daren. Je ne vous ai pas oublié, père !

 

Gorion resta impassible, le visage sévère. Daren ne connaissait que trop bien ce regard. Ce regard de pierre, juste mais implacable.

 

− J’ai tenté de te préserver de ton destin, continua Gorion. J’ai essayé de te guider du bon côté de la Balance… Et qu’es-tu devenu ? Tu verses le sang et répand la mort sur ton passage ! Tu m’as déçu, mon enfant !

 

Son ton acide chargé de reproches transperçait le cœur de Daren de part en part. Il se sentait impuissant, anéanti, détruit. Son propre père, qu’il avait toujours aimé et respecté, l’accusait de l’avoir trahi. Tout ceci était insensé. C’était un véritable miracle que son père fût toujours en vie, et il ne demandait qu’à pouvoir exprimer pleinement sa joie. Mais la voix et le regard de Gorion ne laissaient planer le moindre doute.

 

− Cela n’était pas censé se passer comme ça, Daren, continua son père adoptif. Un destin grandiose t’attendait. Et en dépit de tout ce que j’ai fais pour toi… tu m’as assassiné.

 

Sa dernière phrase résonna sans fin dans son esprit, achevant ses dernières forces. Les larmes se mirent à couler sur ses joues. Des larmes de souffrance et de désarroi. Cette nuit d’orage. Cette nuit à jamais gravée dans son esprit qui revenait le hanter lors de ses pires cauchemars. Et s’il avait écouté son ordre…

 

− C’est faux !, s’écria Daren à la limite de l’étranglement. Ce n’est… ce n’est pas vrai. Père… Je ne vous ai pas tué… C’est… C’est…

− Mensonges !, s’indigna Gorion en pointant son bâton vers lui.

 

Une douleur le foudroya. Gorion le tenait en respect de sa magie, et la puissance de son attaque venait de lui faire poser un genou à terre.

 

− Tu refuses de voir la vérité en face !, continua-t-il en haussant le ton. Tu crois que c’est ce… cet « animal », Sarevok, qui est responsable de ma mort ? Je n’en espérais pas mieux de lui. Un esclave… rongé jusqu’à l’os par son ambition.

 

Son regard se tourna vers son frère de sang.

 

− Et pourtant…, siffla-t-il en peinant à contenir son mépris. Tu l’as ressuscité, et tu le salues à présent comme un camarade !

− Prends garde vieillard…, tonna Sarevok en retour. Tu t’es déjà dressé en travers de ma route une fois. Ne me tente pas à nouveau…

 

Daren déglutit. Malgré son ton arrogant, on sentait poindre la crainte dans ses mots, et même s’il ne le reconnaîtrait sans doute jamais, Sarevok était aussi impressionné que lui et Imoen. Gorion ne releva cependant pas sa phrase, et continua à l’attention de Daren.

 

− Je t’ai caché de ceux qui te pourchassaient. Je t’ai élevé comme mon propre enfant, et t’ai permis de devenir ce que tu es. Je suis mort pour toi ! Et tu as manqué à tes engagements envers moi. Envers tout ce que j’espérais ! C’est de cette manière que tu m’as assassiné !

 

Et s’il disait vrai ? Et si Gorion avait lu dans son cœur, et compris cette dualité qui le rongeait à chaque instant ? Et si, à perpétuellement lutter contre l’essence du Meurtre, celle-ci avait obscurci son esprit ?

 

− Gorion…, intervint Imoen. Pourquoi ? Nous sommes tellement heureux de te revoir, nous avons cru au pire ! Nous souhaitons juste…

− Ah…Imoen…, soupira Gorion, un sourire nostalgique sur les lèvres. Mon deuxième espoir…

 

Il se retourna brusquement vers Daren en pointant vers lui un doigt accusateur.

 

− Mais tu l’as pervertie, elle aussi ! Transformée en conspiratrice de ton propre échec ! Tout son potentiel… gâché ! Tu me dégoûtes ! Vous me dégoûtez tous les deux !

− Non !, s’écria Imoen. Gorion, non ! Tu… tu ne peux pas dire une chose pareille ! Je… Je t’en prie !

 

Elle avait fini dans un sanglot elle aussi, mais Gorion ignora sa supplique et reprit, toujours plus dur, toujours plus amer.

 

− Qu’as-tu donc fait ? Où es-tu allé ? Trop de corps gisent dans ton sillage. Trop de souffrance, de destruction… dont tu es responsable ! Pourquoi ? Pourquoi ?

− Je… Je ne tue pas pour le plaisir !, se justifia Daren. Je ne défends que mes compagnons et ceux qui me sont chers…

 

De nombreux cadavres se révélèrent dans le brouillard. Les cadavres de dizaines d’hommes et de femmes, gisant dans leur propre sang. Avait-il réellement tué toutes ces personnes ? Il ne s’en souvenait pas. Oui… Il avait déjà tué. Et peut-être y avait-il plaisir ? L’essence de Bhaal se mit à gronder en lui à cette simple évocation.

 

− Ce… c’était un accident…, bredouilla-t-il. Ce n’était pas moi !

− Alors, tu ne sais rien !, le coupa Gorion. Tu n’as rien appris ! Rien ! Tu n’es que l’esclave de ton propre sang souillé ! Tu tueras tout ceux que tu aimes, et tu mourras comme tu l’auras choisis : comme un monstre !

 

L’air était devenu glacial. Une bise, coupante et brûlante. Et irrespirable.

 

− Jamais je ne permettrai !, s’écria son père adoptif en désignant à nouveau Daren de son arme.

 

Une nouvelle douleur lui arracha un cri. La toute-puissante colère de son père brisait ses barrières aussi aisément qu’une torche brûlait une toile.

 

− Combien d’autres devront souffrir avant que tu ne comprennes ? Combien d’autres mourront par ta faute ? Et combien de tes anciens compagnons ont déjà péri à cause de toi ?

 

Il était inutile de répondre. Les larmes coulaient sur ses joues sans qu’il ne pût les retenir. Mais il avait raison. Khalid. Jaheira. Yoshimo. Et tous ceux qui avaient eu l’infortune de croiser sa route, quelques jours ou quelques semaines, et à jamais tourmentés. Par sa faute.

 

− Et… que dire du chagrin inévitable que tu dois causer à l’élue de ton cœur ? Celle que tu nommes… Aerie ?

 

Il avait terminé sa phrase en détachant chaque syllabe. Le visage de Gorion demeurait impassible. Ne trahissant pas la moindre émotion, à l’exception peut-être d’une colère contenue.

 

− Que… Que voulez-vous dire ?, bredouilla l’avarielle.

 

Son cœur se remit soudainement en marche. La voix de son aimée le tirait de son cauchemar.

 

− Daren ne m’a jamais apporté que de grandes joies, continua-t-elle. J’étais perdue et isolée, et il m’a…

− Tu ne sais plus de quoi tu parles, jeune avarielle, la coupa-t-il. Tu es liée à lui, et tu as tué, tout comme lui.

 

Gorion leva un bras au niveau de son épaule et balaya les airs. Une onde se propagea dans la brume, dévoilant une mince silhouette féminine sur les marches derrière lui.

 

− Vois… Vois par toi-même.

 

La silhouette fit quelques pas en avant et sortit enfin du brouillard. C’était une femme, aux traits fins et à la longue chevelure d’or, dont le visage portait les cicatrices d’une vie chargée de malheurs.

 

− Aerie ?, s’étonna-t-elle d’une petite voix aigue. Oh, Aerie, c’est bien toi ?

− M-Maman ? Oh, maman… Mais… comment…

 

La voix d’Aerie se serra tout à coup.

 

− Maman, où sont… tes ailes ?

− Ma chère Aerie…, répondit sa mère en secouant lentement la tête. Croyais-tu réellement que je ne te chercherais pas ? Que je ne chercherais pas ma propre enfant ?

− Toi… ? Mais que… Je ne savais pas, maman, je…

− Bien sûr que je t’ai cherchée, reprit-elle. Partout, et pendant des mois. Mais en vain…

 

Elle s’arrêta un instant, perdue dans de douloureux souvenirs. Daren pouvait entendre la respiration saccadée de l’avarielle derrière lui, mais ses yeux ne parvenaient pas à quitter le terrible spectacle qui se jouait devant eux.

 

− À la fin, des sorciers humains m’ont capturée, et ont pris mes ailes… Et j’ai été assassinée.

− Non…, sanglota Aerie. Non ! Maman, ne dis pas ça ! C’est impossible ! Les mages n’ont pas pu te tuer ! Tu ne…

− Ils ont pris mes ailes pour créer leur infâme poudre magique, insista-t-elle. Mais c’est toi qui m’as assassinée. Toi, dans ta sottise pour sauver la créature humaine. Tu as enfoncé un couteau dans mon cœur, Aerie. Tu as tué ta propre mère !

− Non… Non ! NOOOON ! Non… je t’en supplie, non…

 

Elle saisit le bras de Daren à pleine main, le forçant à croiser son regard. Ses grands yeux bleus désespérés appelait à l’aide.. Mais il demeurait impuissant. Anéanti.

 

− Tu dois empêcher ça, Daren !, s’écria-t-elle Ce n’est pas possible… Ce n’est pas possible !

− Arrête, Gorion !, hurla-t-il soudainement.

 

Le silence revint tout à coup, à peine troublé par les sanglots d’Aerie. Une fureur familière venait de refaire surface en lui, balayant une partie de ses tourments. Dans sa colère, il venait de tutoyer Gorion. Son père le fixait, menaçant, tandis que le brouillard glacial s’épaississait encore davantage. La mère d’Aerie se perdit dans la brume, et s’évanouit aussi soudainement qu’elle était venue à eux.

 

− Ne lui fais pas ça !, tonna-t-il à l’encontre de son maître. Elle n’est pas responsable de ce qui t’es arrivé !

 

Que lui arrivait-il ? Une partie de son âme lui hurlait de ne pas répondre de manière aussi insolente à son père bien-aimé, dont le jugement avait toujours été juste et bon. Qui était-il pour douter de sa parole ? De son expérience et de sa droiture ?

 

− Je ne permettrais pas que la prophétie se réalise à cause de toi !, s’écria Gorion. Je ne le permettrais jamais ! Si tu souhaites aller plus loin… Alors, tu devras mourir. Par ma main !

− Je ne veux pas me battre contre vous, père !, s’écria Daren en reculant d’un pas, horrifié.

 

Les marques sur son bras s’agitaient de manière inexpliquée. L’essence du Meurtre grondait, de plus en plus fort, à chaque réplique. Il pouvait la sentir l’envahir, lentement, inexorablement. Ne pouvait-il que devenir le monstre qu’il était destiné à être ?

 

− La prophétie ne se réalisera pas !, tonna Gorion en levant à nouveau son arme.

 

Sa chair le brûla de l’intérieur, et la douleur fut telle qu’il ne put en crier. Plusieurs chocs mous en arrière lui indiquèrent que ses compagnons venaient de perdre connaissance. L’étau se resserrait. Son cœur palpitait au rythme de sa douleur. À mesure que les secondes s’écoulaient, cet homme devant lui perdait son identité. Ce n’était qu’un simple ennemi de plus à abattre. Un simple obstacle qu’il devait éliminer pour accomplir son destin.

 

− Soumets-toi, et renonce à la vie ! Il n’y a pas d’autres alternatives !

 

Quelle était cette sensation ? Le bruissement dans les arbres. À nouveau. Il pouvait le sentir… de l’intérieur. Un autre être, s’insinuant dans son esprit, malmenait son âme et torturait ses souvenirs les plus chers. Cet homme à la cape noire. C’était lui, il en était sûr. Une brume bleue familière recouvrit le brouillard ambiant. Tout était clair à présent.

 

− Non !, rugit Daren en déployant son pouvoir.  Ce n’est pas vrai ! Tu es dans ma tête, je peux te sentir ! Tu mens ! Cela n’est pas vrai ! C’est un mensonge ! Tu n’es pas Gorion !

− Aaahhh…, siffla la créature devant lui dont les traits commençaient à perdre toute forme humaine. Ton pouvoir est trop grand ! Tu es un délice d’enfant divin ! Je vais me délecter de ton âme !

 

La cape noire se mit soudainement à flotter dans les airs. De l’homme qui prétendait être son père, il ne restait qu’un patin squelettique monstrueux flottant dans les airs, les orbites vides, qui s’élança vers eux en poussant un cri strident.

 

Meurs !

 

Mais il n’avait plus peur à présent. Le combat était imminent, et il avait retrouvé le plein usage de son pouvoir. Daren déploya son énergie d’une paume de sa main et heurta le spectre de plein fouet, coupant ainsi court à son élan.

 

− Attention !, s’écria Imoen derrière lui.

 

Ses compagnons avaient repris connaissance, mais tout autour d’eux, des dizaines d’humanoïdes, boitant et râlant, surgissaient du brouillard. Des créatures sans âme et sans vie. Des zombies. Le cri de guerre de Minsc le sortit de sa torpeur, et Daren s’élança en avant, sa colère et sa rage concentrées dans son bras droit en une attaque destructrice.

Chapitre 2 : Immortel

Il était seul. Ni la créature de lumière, Solaire, ni le diablotin. Ni aucun de ses compagnons. Un peu plus loin, la porte d’ossement dominait toujours les lieux de son aura inquiétante. Il avait donc réussi la première étape. Ne restait plus qu’à sortir là où il fallait. Mais avant toute chose, il devait permettre à ses compagnons de le rejoindre. Comment ? Il n’en avait pas la moindre idée. Il avait deviné intuitivement le chemin à prendre pour se rendre seul ici, mais ses connaissances sur l’Antichambre se limitaient pour le moment à celle-ci.

 

− Solaire ?, tenta-t-il d’une voix peu sûre.

 

Rien. Seul le vent froid et coupant des Enfers lui offrit une réponse. La panique, encore voilée, s’insinuait graduellement dans son esprit.

 

− Aerie ? Imoen ?

 

Sa voix tremblait davantage à chaque tentative, mais seul son propre écho se répercutait contre les parois de la caverne.

 

− Sarevok…?, lança-t-il d’un dernier appel désespéré.

 

Mais rien ne se produisit. Il devait affronter son destin seul. Résigné, Daren se dirigea vers la porte. Il posa sa main sur la brèche osseuse qui séparait les deux battants et laissa son pouvoir fusionner avec celui de ces lieux. La lumière blanche aveuglante s’échappa lentement de l’interstice, baignant l’Antichambre de sa luminosité sans chaleur. Il allait être aspiré dans les méandres du Plan Astral, lorsque qu’il fit soudainement un bond en arrière. Et si… ? Il devait essayer.

 

− Cespenar ?

 

Une explosion de poussière retentit derrière lui, et Daren ne put retenir un cri de surprise. Le nuage de fumée se dissipa, et la créature ailée s’inclina maladroitement.

 

− Cespenar est toujours présent pour servir le maître, Maître.

 

Daren resta un instant bouche bée, encore trop stupéfait pour aligner quelques mots, mais pas assez pour ne pas éclater de rire. Un rire nerveux, de soulagement.

 

− Comment Cespenar peut-il rendre service au maître ?

− Je voudrais que tu fasses venir mes compagnons ici. Peux-tu le faire pour moi ?

 

Le diablotin s’inclina une nouvelle fois, et claqua sèchement les griffes qui lui servaient de doigts. Une nouvelle explosion de fumée jaillit du néant que déjà quelques silhouettes familières s’en détachaient.

 

− Même quand on s’y attend, c’est toujours aussi terrifiant…, haleta Imoen en agitant les mains pour disperser le nuage. Tout le monde est là ?

 

Daren poussa un soupir de soulagement. Imoen, Minsc, Aerie et Sarevok se tenaient tous les quatre devant lui.

 

− Hé !, s’écria Imoen en relevant un bras devant son visage. Qu’est-ce que c’est… que ça ?

 

Daren tourna les yeux et découvrit l’objet de son exclamation. Virevoltant maladroitement, Cespenar s’inclina devant les nouveaux arrivants.

 

− Cespenar, gente Dame. Pour vous servir.

− Waouh !, s’exclama-t-elle, véritablement stupéfaite. Tu as vraiment un serviteur ?

 

Daren bredouilla un semblant de réponse, mais déjà Imoen, Aerie et Minsc s’affairaient avec curiosité autour de la créature ailée.

 

− Que fais-tu ici ?, questionna Aerie.

− Je suis Cespenar, le petit majordome du grand Bhaal, répondit le diablotin d’un ton digne.

− Et tu sais faire quoi ?, intervint Imoen, visiblement très intéressée.

− Je peux exécuter la plupart des volontés du Maître, pour lui faciliter la vie dans son royaume.

− Tu sais faire de la magie ?, renchérit-elle.

− Bien sûr. Ma spécialité est de confectionner et d’assembler les matériaux magiques des différents Plans. Mais je peux aussi…

− Merci Cespenar…, le coupa tout à coup Daren. Mais nous avons besoin de sortir d’ici.

 

Le brouhaha cessa aussitôt et toutes les têtes se tournèrent vers lui. Daren esquissa un léger toussotement, qu’il modela en un « en route » peu convainquant.

 

− Le Maître connaît la sortie, répondit Cespenar d’un ton obséquieux en désignant la porte un peu plus loin.

− Et comment ferais-je pour savoir où aller ? Je ne souhaite pas retourner là d’où je viens. J’ai besoin de quitter la ville de Saradush.

− Si le Maître doit se trouver quelque part, alors la Porte le conduira là où il doit se rendre.

 

Sa réponse plus qu’énigmatique le laissa sans voix, mais Daren n’insista pas davantage. Ils avaient déjà perdu assez de temps, et maintenant que ses compagnons l’avaient rejoint, il ne servait plus à rien de rester ici. D’un pas décidé, il s’avança en direction des colonnes d’ossements.

 

− Allons-y.

 

Aerie lui saisit le poignet à son passage et le tira à elle jusqu’à croiser son regard.

 

− Comment te sens-tu ?

 

Daren ne répondit pas. Pour la simple raison qu’il n’avait pas de réponse à cette question. Une nouvelle plongée vers l’inconnu. Vers toujours plus de violence, toujours plus de sang et de morts. Tout ceci n’aurait-il jamais de fin ? Il concéda finalement un sourire fatigué à l’avarielle et l’embrassa sur le front. Au moins ses compagnons étaient toujours avec lui, et en vie. Le reste n’était que vaines suppositions.

 

− Tu sais au moins où on va ?, s’enquit Imoen en dépliant la carte confiée quelques instants plus tôt par Mélissane. Elle avait parlé d’une clairière dans la forêt… Tu ne veux pas jeter un œil avant ?

− Tu es touchante de naïveté, chère sœur, ironisa Sarevok. La Porte se moque éperdument de ta carte ou de toute autre considération matérielle.

 

Imoen le foudroya du regard. Malgré ses deux têtes de moins que lui, elle demeurait fière et imperturbable, le défiant presque de la frapper. Mais ils n’avaient pas le temps pour de telles querelles.

 

− Je crois que Sarevok a raison, intervint-il à contrecoeur. Je ne peux que l’ouvrir, mais je ne décide pas de la destination.

 

Il sentit le regard de braise d’Imoen lui brûler le visage. Malgré toute la retenue qu’elle s’appliquait à y mettre, elle fulminait de rage, et Daren pouvait percevoir son essence de Bhaal s’échapper de son corps. Aerie fut la première à réagir et apaisa sa fureur naissante d’un geste amical sur son bras. Cet endroit maudit semblait attiser la haine et cultiver la violence. Daren serra les dents et s’excusa silencieusement auprès de sa sœur. Ils devaient quitter ces lieux, au plus vite.

 

Les invitant à le suivre d’un geste de la main, il rejoignit finalement la porte des Enfers et s’appliqua à modeler son pouvoir pour en déclencher l’ouverture. Quelle direction prendre ? Il n’en avait pas la moindre idée. Mais si lui ne le savait pas, son « destin », ou quelque chose d’avoisinant, déciderait à sa place.

 

L’envol était toujours aussi impressionnant. Des milliers d’images, d’eau de prairies et de forêts, défilaient si vite qu’elles ne lui laissaient même pas le temps de respirer. Il se sentait aspiré, propulsé à l’intérieur d’un tube invisible, défiant les lois élémentaires du temps et des distances. Aussi brutalement qu’à leur départ, le décor se figea soudainement et se matérialisa en moins d’une seconde. Une vive lumière fut ce qui parvint en premier à ses yeux. Quelque peu désorienté, Daren porta un bras en visière à son front, découvrant un soleil orangé déclinant sur d’immenses pâturages en contrebas. Quelques bruissements sur l’herbe en arrière lui indiquèrent que ses compagnons l’avaient rejoint.

 

− Hé bien…, s’exclama Imoen en titubant. Très impressionnant…

− Minsc n’a pas eu le temps de voir défiler le paysage.

− Et où sommes-nous ?, reprit-elle d’un air dégagé.

 

Daren ne répondit pas. Lui non plus n’avait pas la moindre idée de l’endroit où il avait transporté ses compagnons. Ils étaient sortis de Saradush, mais c’était pour le moment sa seule certitude.

 

− Je n’en ai pas la moindre idée…, soupira-t-il.

 

Imoen déplia sa carte à nouveau, inspecta les alentours, et s’agenouilla à même le sol. Leur position surélevée leur permettait d’embrasser un large horizon, et déjà Imoen griffonnait quelques marques sur le parchemin.

 

− L’Ouest est par là…, marmonna-t-elle en ajustant son plan. Derrière nous… Oui, ce doit être les Monts de la Marche…

− Il y a de la fumée, là-bas au loin, intervint Aerie en plissant les yeux face au soleil couchant.

− Ce doit être Saradush qu’on aperçoit.

 

Elle resta à murmurer plusieurs minutes pour elle-même, cochant à de multiples reprises quelques repères sur le papier usé. Daren en profita pour admirer le paysage, captivé par ces monts escarpés qui dominaient la région alentour. Tout à coup, brisant le silence, Imoen prit une profonde inspiration et parla enfin à haute voix.

 

− Ce qui signifie que…

 

Elle se redressa et tourna plusieurs fois sur elle-même lentement, les sourcils froncés. Son visage s’éclaira soudainement, et elle déclara d’un ton ravi.

 

− La Forêt de Mir est ce que nous apercevons ici… à quelques heures dans cette direction.

− Quelle heure est-il, d’ailleurs ?, interrogea Aerie en haussant les sourcils. Il faisait nuit à Saradush… Et pourtant, le soleil se couche.

 

Daren réalisa ce paradoxe en même temps qu’elle. Combien de temps s’était-il écoulé depuis leur départ de la salle du trône à Saradush ?

 

− Je crois que n’avons pas seulement traversé quelques plaines…, soupira Imoen. Mais bon, je pense savoir à peu près où nous sommes.

− Bouh fait entière confiance aux talents d’Imoen. Et Minsc fait une confiance aveugle à Bouh.

 

Daren avait beau côtoyer sa sœur depuis toutes ces années, elle parvenait encore à le surprendre. Perdus au milieu des collines Calimshites, Imoen avait en quelques minutes tiré au clair leur position, et agencé un parcours pour se rendre à leur destination. Il la dévisageait, admiratif et silencieux.

 

− Daren ?, s’inquiéta Imoen en croisant son regard. Ça va ?

 

Ne sachant que répondre, il sourit en hochant lentement de la tête.

 

− Un jour…, soupira-t-elle en prenant un air faussement supérieur, tu apprendras pour quelles raisons la gente féminine dirige ce monde…

 

Elle conclut sa phrase d’un clin d’œil complice, et éclata de rire en même temps qu’Aerie devant la mimique déconfite de Daren.

 

− Tu as un certain talent, chère sœur, reconnut Sarevok. Mais je crois que tu ne sais pas de quoi tu parles…

 

Imoen serra les dents, et se contenta finalement d’ignorer sa provocation en soufflant nerveusement par le nez, au grand soulagement de Daren. Sentant poindre une tension bien trop étouffante à son goût, il changea de sujet au plus vite.

 

− Bien, en route. Nous n’avons pas de temps à perdre.

 

Daren sauta sur quelques rochers qui formaient un semblant de piste praticable en direction de l’Est. Les rayons orangés du soleil mourant à l’horizon illuminaient les pics culminant sur l’Orient. Aux pieds de la montagne rougissante s’étendait une immense forêt, s’agrippant à la roche comme la mer recouvre le sable d’une plage, vague après vague. Et perdue au cœur de cette immensité verdoyante, leur destination.

 

− D’après la carte, conclut Imoen, il existe plusieurs pistes qui traversent la forêt. Et si tout va bien, nous devrions pouvoir rejoindre l’une d’elles.

− Est-ce bien prudent de s’engager en pleine forêt de nuit ?, remarqua timidement Aerie.

 

Personne ne releva sa phrase, mais elle n’en restait pas moins pertinente. Daren prit une profonde inspiration et ajusta la sangle de son sac à dos. Il saisit la main de l’avarielle dans la sienne, et lança un dernier regard en arrière en contemplant une ultime fois l’astre descendant qui s’éclipsait derrière un voile rosé de nuages. Ils n’avaient pas le choix. Le destin de Saradush était entre leurs mains, et le temps leur manquait cruellement. Imoen ouvrit la marche, tenant toujours un pan de sa carte dans les mains, et dévala la pente rocailleuse qui s’enfonçait dans les profondeurs de la Forêt de Mir.

Gromnir

Son bras droit frémissait déjà d’impatience. Sans même qu’il ne s’en aperçût, il venait déjà de transformer une partie de son corps en Écorcheur. Malgré ses réflexes décuplés, il ne repousserait sans doute pas les assauts des alliés de Gromnir sans dommage. Le général orc se tourna une nouvelle fois vers lui, soulevant d’une seule main son arme pourtant gigantesque. Rester concentré. C’était son unique chance de survie. Un éclat lumineux l’aveugla, et Daren roula sur le côté en une fraction de seconde avant que le meuble derrière lui ne s’embrasât et volât en éclat. Plus concentré encore. L’essence de Bhaal le rongeait de l’intérieur, gagnant sans cesse du terrain à mesure qu’il sentait ses propres forces fusionner avec celle du Seigneur du Meurtre. Une nouvelle déflagration le fit plonger à terre une fois encore. Gromnir s’approchait lentement, resserrant son champ d’action à chaque seconde. Daren s’élança alors vers son adversaire. Le tranchant de la hache siffla à son oreille, mais il esquiva le coup. Sa puissante griffe heurta le brassard de métal du colosse, qu’il broya aisément. Gromnir avait eu le temps de parer son attaque, mais il était tout de même parvenu à le blesser. L’orc recula sous le choc en titubant. Cependant, avant même qu’il ne pût se repositionner, deux faisceaux de lumière orangée le heurtèrent de plein fouet en le brûlant de toute part. La douleur s’insinua dans sa chair, lui arrachant un hurlement proche de celui d’une bête. Il devait en finir avec ces mages. Au plus vite. Les coutures de son pourpoint de cuir craquèrent soudainement. La mutation s’accéléra encore, sous l’effet de la peur et de la douleur, augmentant sa résistance et sa force au prix de sa lucidité. Le troisième mage le foudroya de sa magie, mais cela n’eut que pour effet d’attiser plus encore sa colère. La brume s’épaississait à chaque seconde, virant du bleu sombre à une couleur pourpre inquiétante. D’un bond si puissant qu’il laissa une fissure au sol, il s’élança sur le sorcier et le transperça de ses deux bras en même temps. Du sang gicla sur ses mains, lui procurant une sensation grisante. Il devait tuer. Déchiqueter ce pantin orc en armure. La brume tira encore davantage vers le rouge. Ses ultimes barrières mentales lui hurlaient de retourner à sa raison. Deux éclairs de magie le soulevèrent du sol et le projetèrent contre le mur. Gromnir s’était élancé vers lui et abattit son arme tandis qu’il était encore au sol. Daren leva son bras droit in extremis et encaissa le coup. Dans n’importe quelle autre situation, le coup aurait sectionné sa main, mais la carapace de l’Écorcheur lui procurait une protection des plus efficaces. Cependant, le coup entailla sa chair et un épais filet de sang coula le long de ses griffes. Daren se redressa d’un bond en portant une attaque, mais Gromnir la para. Face à un seul adversaire, il aurait sans doute déjà remporté la victoire, mais combattre sur plusieurs fronts à la fois l’obligeait à puiser dans ses ressources les plus obscures. Deux rayons ardents lui firent poser un pied à terre. Son seul espoir résidait à sacrifier son âme. La brume envahit totalement son champ de vision, se colorant d’un rouge sang.

 

Un cri. Un cri puissant et sauvage, qui n’était pourtant pas le sien, perça les ténèbres qui commençaient à le submerger.

 

− Bouh a dit « tue » ! Et Minsc tue !

 

Un globe protecteur se forma autour de lui, déviant la magie des deux sorciers encore en vie et repoussant le général orc en arrière.

 

− Ôtes tes sales pattes de mon frère, sale kobold pouilleux !

 

Imoen. Minsc. Les voix de ses amis agissaient comme de l’eau pure sur une plaie. Des gerbes de magie multicolore illuminèrent la pièce. Gromnir s’immobilisa quelques secondes, avant de repousser sans difficulté plusieurs sortilèges pourtant mortels d’une seule main.

 

− Gromnir ne cèdera pas face aux pions de Mélissane !

 

Saisissant l’occasion, Daren se rua sur l’orc et transperça son armure de ses griffes, perforant ainsi son abdomen. Gromnir tituba en laissant échapper un grognement de douleur. Le coup qu’il venait de lui portait était mortel. Derrière lui, Minsc, Imoen et Aerie venaient de vaincre les deux mages alliés du roi orc. Il ne restait plus que lui. Canalisant son énergie, Daren mit fin à sa transformation, et son bras droit reprit petit à petit une forme et une couleur plus humaine.

 

− Daren !, s’écria Aerie en découvrant les nombreuses plaies qui apparaissaient sous les déchirures de ses vêtements.

 

Il lui répondit d’un sourire amical et se tourna vers Gromnir, qui à sa grande surprise tenait encore debout.

 

− Gromnir, commença-t-il en levant ses deux mains devant lui, vous devez nous écouter. Nous ne sommes pas des espions, ni des assassins. Nous ne cherchons qu’à vous aider, et à aider les habitants de Saradush.

 

Nouveau grognement. Le colosse orc tenait toujours une main serrée contre son ventre mais sa blessure ne saignait déjà presque plus. Daren osa un pas en avant, continuant à lui parler calmement.

 

− Nous pouvons vous soigner, et vous aider. Promettez-nous simplement de faire évacuer les habitants de cette ville tant qu’il en est encore temps. Nous vous aiderons ensuite à vaincre Yaga Shura.

 

Cette promesse lui sembla osée à l’instant même où elle quittait ses lèvres, mais il n’avait que peu de latitude dans ses choix s’il voulait amener son frère de sang à la raison. Et si ses pires craintes étaient fondées, ce géant venu des montagnes n’allait sans doute pas tarder à apprendre son existence, puis à le traquer comme tant d’autres avant lui.

 

Tout à coup, sans la moindre sommation, Gromnir souleva son arme en faisant pivoter le manche de sa hache. Trop tard pour réagir. L’attaque était fulgurante, et Daren ne pouvait qu’observer impuissant le tranchant ensanglanté fuser vers son cou. Il ferma les yeux. C’était fini. Il avait relâché sa garde trop tôt, pensant son adversaire hors de combat. Et il allait mourir.

 

Un choc puissant lui souffla au visage. Le métal crissa, et Daren rouvrit aussitôt les yeux. Au-dessus de l’orc au regard stupéfait, son arme tournoya dans les airs jusqu’à heurter le mur le plus proche. Non loin, Imoen, une aura flamboyante auréolant son visage déformé par l’essence de Bhaal, tenait fermement une paume dressée devant elle. Ses yeux rouges étincelaient d’une lueur maléfique et l’énergie magique coulait à flot de ses bras. Mais avant qu’elle n’eût le temps de prononcer la moindre parole, Gromnir s’était rué sur elle. Comment pouvait-il encore se déplacer ? Daren avait transpercé son corps en plusieurs points vitaux, il le savait, mais cela n’avait pas semblé l’affecter plus qu’une simple blessure. Un bruit de chair tranchée mit cependant fin à l’affrontement. Minsc, son épée serrée dans ses deux mains, venait de décapiter le colosse dans sa course. Le casque heurta un meuble avant de rouler au sol, et le corps du général orc s’effondra sur le flanc dans une flaque de sang écarlate.

 

− Daren !

 

Aerie se précipita vers lui et l’enserra de toutes ses forces.

 

− Daren… J’ai eu si peur… Tu es blessé ? Laisse-moi voir.

 

Il s’assit à même le sol, le visage ruisselant de sueur et de sang, enfin au calme. La magie douce d’Aerie apaisa sa douleur, et il sentit ses paupières se fermer d’elles-mêmes. Un cri le tira soudainement de sa léthargie. Une voix de femme.

 

− Non ! Ce n’est pas possible ! Non !

 

Plusieurs pas pressés résonnèrent du grand hall en contrebas. Quelqu’un montait les escaliers.

 

− Gromnir ! Gromnir…

 

Mélissane, le visage rougit par sa course, resta quelques secondes immobile et silencieuse en contemplant le corps décapité du roi orc de Saradush.

 

− Je vois que j’arrive trop tard… Trop tard pour empêcher ce bain ce sang…

− Il ne m’a pas laissé le choix, répondit aussitôt Daren. Je n’ai eu aucune possibilité de le raisonner.

− Que faites-vous ici ?, l’interrompit Imoen, suspicieuse. Et comment êtes-vous entrée ?

− Gromnir m’a convoquée ici par la force, jeune fille.

 

Imoen la dévisagea, toujours méfiante, mais une voix grave près de l’entrée principale de la salle du trône confirma ses dires.

 

− Elle dit la vérité. Je me suis moi-même occupé des soldats qui l’accompagnaient.

 

C’était Sarevok, nonchalamment appuyé sur le montant de la porte. Daren ne doutait pas une seconde qu’il eût rempli la mission qu’il lui avait confiée, mais regretta cependant le massacre peut-être évitable de la patrouille de soldats.

 

− Cela n’a plus aucune importance, conclut Mélissane en secouant la tête. Je… Je savais que les chances que Gromnir entende raison étaient très faibles, mais j’ai pensé qu’il fallait tenter… Je voulais mettre fin au siège. J’étais désespérée…

 

Elle s’avança vers Daren, le regard grave.

 

− Je suis désolée.

 

Aerie se redressa entre elle et Daren, l’obligeant à faire un pas en arrière.

 

− Et que suggérez-vous, maintenant ?, s’exclama-t-elle d’une voix étonnamment cassante.

− Je ne sais pas… Je crains que nous ne soyons tous massacrés, à présent. Il n’y a aucun moyen de sortir de Saradush. Yaga Shura n’assiège pas seulement la ville physiquement, mais ses mages empêchent aussi tout déplacement vers l’extérieur.

 

Daren croisa le regard de ses compagnons, et en particulier celui de Sarevok. Tous pensaient à la même chose que lui. Pouvait-il réussir là où la magie traditionnelle échouait ?

 

− Je pense qu’il y a encore un espoir, répondit Imoen à sa place. Nous pouvons peut-être vous aider.

 

Mélissane sursauta à son intervention, et ramena plusieurs fois ses cheveux roux en arrière d’un geste nerveux.

 

− Je peux quitter la ville d’une autre manière, renchérit Daren.

− Tu… peux… quitter Saradush ? Mais comment… Oh, je vois. Bien sûr. Puisque tu as trouvé le moyen d’y entrer, tu peux sans doute utiliser le même pour repartir. Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ?

 

Mélissane se mit à faire les cents pas dans la pièce, murmurant des bribes de phrases incompréhensibles.

 

− Comment te sens-tu ?, demanda Aerie, un sourire soulagé sur les lèvres.

 

Il lui répondit d’un hochement de tête, saisit la main tendue de l’avarielle, et se releva.

 

− Merci mon amour.

 

Il l’embrassa fugacement avant de rejoindre ses compagnons.

 

− Juste à temps, encore une fois, lança-t-il à sa sœur avec un sourire complice. Mais comment êtes-vous arrivés jusqu’ici ?

− C’est une longue histoire…, répondit-elle en levant les yeux au ciel. Promis, je te raconte ça dès qu’on sera plus au calme.

− Même Bouh n’a pas totalement déchiffré les plans ingénieux d’Imoen, complimenta Minsc. Et pourtant, Bouh est très avisé en matière de stratégie.

− La ville peut encore être sauvée !, les coupa soudainement Mélissane. Oui, Daren, tu peux sauver les habitants de cette ville. Je t’en prie. Si tu peux quitter ces lieux, aide-nous.

− Maintenant que Gromnir est mort, intervint Imoen, vous avez toute latitude pour évacuer la population. Que voulez-vous encore de nous ?

− Seul Gromnir était en mesure de se faire entendre, ici. Je n’ai pas son charisme, ni son autorité.

− Et comment pourrions-nous mettre un terme à ce conflit ?, reprit Imoen en haussant le ton. Nous sommes cinq, et ils sont des centaines !

− Je ne pourrais pas évacuer toute la ville à moi seul, intervint Daren.

− Là n’est pas la question, trancha Mélissane. Ce siège n’est que le commencement. Tant que la menace persiste, l’endroit où nous sommes est sans importance. Les enfants de Bhaal risqueront partout d’être traqués et exterminés par Yaga Shura et ses alliés. Toi y compris.

 

Sa dernière phrase laissa place à un silence pesant. Le sentiment d’avoir une nouvelle fois mis la main dans un engrenage trop bien huilé s’imposa à lui comme une évidence.

 

− Vous ne nous dites pas toute la vérité, conclut Imoen en desserrant à peine les dents, ses deux yeux azurs perçants dévisageant ceux de Mélissane.

− Je…

− Vous nous demandez de sauver votre ville, mais vous nous laissez dans l’ignorance, insista-t-elle de la même voix.

− Ce n’est pas dans mes principes, s’excusa-t-elle. Mais… à force de fréquenter des enfants de Bhaal… j’ai appris que, quelquefois, la fin justifie les moyens. Je…

− Vous n’avez pas à nous convaincre, intervint Aerie en calmant la situation. Nous aiderons les habitants de cette ville car c’est ce qu’il y a de plus juste à faire. Mais toute aide est cependant la bienvenue.

 

Sarevok émit une petite toux discrète que personne ne releva, puis se contenta de sourire en silence.

 

− Je vous promets de vous en dire plus une fois Saradush hors de danger.

− Très bien, trancha Daren. Que suggérez-vous ?

 

Le visage de Mélissane s’illumina enfin, comme si sa réponse balayait d’un trait la situation périlleuse dans laquelle ils se trouvaient.

 

− L’armée de Yaga Shura ne peut être vaincue par la force. Autant de géants sont tués, autant d’autres se relèveront. Cela fait partie de son pouvoir. Cependant, si tu te frayes un chemin jusqu’à lui et que tu parviens à le vaincre, alors ses forces se dissoudront.

− Bouh aime ta stratégie !, s’exclama Minsc, un pli disgracieux sur le front trahissant une concentration extrême sur la conversation. Finesse et bottage de derrière sont les deux piliers de la réussite !

− Mais ce dernier point pourra se révéler… plus complexe que prévu.

− « Plus complexe que prévu », répéta Imoen, une moue dubitative sur le visage.

− Que voulez-vous dire ?, interrogea Daren.

− Hé bien… C’est un puissant géant du feu, pour commencer, et…

− Quelle horreur…, soupira Imoen. Je ne veux même pas imaginer Bhaal et l’une de ces monstruosités en train de…

 

Mélissane marqua une longue hésitation et avala plusieurs fois sa salive. Après plusieurs secondes de silence, elle reprit enfin.

 

− Ce n’est pas aussi simple… Il est l’un des plus puissants enfants de Bhaal que les Royaumes n’aient jamais connus. Je ne sais de quels « dons » le sang qui coule dans tes veines te fait bénéficier, Daren, mais sache que Yaga Shura est l’un des plus redoutables…

 

Elle s’arrêta une nouvelle fois. Tous les cinq étaient suspendus à ses lèvres, même Sarevok, peut-être plus intéressé par les capacités du géant que par leurs moyens de le vaincre ou de sauver la ville.

 

− Yaga Shura est invulnérable.

 

Stupeur. Qu’entendait-elle par « invulnérable » ? Et si c’était effectivement le cas, aucun d’eux, pas même lui, n’était en mesure de le vaincre.

 

− Bouh n’a encore rien vu qui ne résiste à la Grande Botte du Bien et de la Justice !

− Les flèches, les épées, et même nos sorts les plus puissants ne lui causent aucune blessure permanente, expliqua-t-elle en poussant un soupir résigné. Il guérit plus vite que nous ne le blessons.

− Et comment est-on supposé abattre quelqu’un qui est immunisé contre tout ?, ironisa Imoen.

− Yaga Shura n’est pas né avec cette immunité. Il l’a… développée pendant son enfance. Une enfance qu’il a passée dans une clairière secrète de la Forêt de Mir.

− Je vois… Et vous pensez que quelque chose là-bas nous mettrait sur une piste permettant de le défaire ?, interrogea Imoen.

− Je peux vous indiquer comment rejoindre cette clairière, répondit Mélissane, mais… tout le reste n’est que spéculation. La clef de son invulnérabilité pourrait s’y trouver, mais peut-être pas. Peut-être n’y a-t-il rien là bas.

− Et si c’est le cas ?, demanda Daren.

− Alors il restera un autre endroit ou chercher. Un endroit bien plus dangereux. En plein cœur des Monts de la Marche, en Calimshan. Yaga Shura y a rassemblé nombre de ses fidèles fanatiques, qui le vénèrent comme le dieu qu’il prétend être. Il existe un temple, là-bas. Cet endroit est sans doute inaccessible en temps normal, mais la plupart des géants ayant rejoint son armée, le temple est peut-être plus vulnérable en ce moment, et le secret de son invincibilité y est peut-être conservé…

− Comment savez-vous tout ceci ?, demanda finalement Daren.

− Comme je te l’ai déjà dit, j’observe les enfants de Bhaal, en particulier les plus influents, comme toi, ou Yaga Shura.

 

Avaient-ils seulement le choix ? Que ce soit pour sauver leurs propres vies, ou sortir Saradush de l’enfer qui lui était promis, il leur fallait vaincre le géant de feu. Son regard croisa celui d’Imoen, qui hocha lentement de la tête.

 

− Nous mettrons un terme à ce siège, conclut-il en se tournant vers Mélissane.

− Je sais que je vous en demande beaucoup, répondit-elle en s’inclinant. Mais que cela signifie quelque chose pour vous ou non, je vous remercie de tout mon cœur. Tenez, ajouta-t-elle en tirant deux rouleaux de sa poche et en les tendant à Daren. Ces plans vous conduiront dans les domaines secrets de Yaga Shura. Maintenant… je dois retourner défendre nos murs. Je vous souhaite bonne chance. Et faites vite : le sort de Saradush est entre vos mains.

 

Mélissane les gratifia d’un large sourire, s’inclina une nouvelle fois, et disparut dans les escaliers en direction du hall.

 

− C’est à toi de jouer, à présent, lui lança Imoen.

 

L’Antichambre était leur seule porte de sortie. Depuis son « épreuve », il n’avait qu’une seule fois voyagé entre les Plans, lors de leur arrivée à Saradush. Mais cette sensation n’était pas de celles que l’on pouvait oublier. Daren ferma les yeux, et respira profondément. Une lumière blanche et froide illumina les ténèbres, tandis qu’une main invisible l’attirait au plus profond des entrailles de la terre. Un froid glacial recouvrit chaque parcelle de son corps. L’air commença à lui manquer. Un cri s’éleva dans l’abîme silencieux de son âme, puis le néant supplanta toute autre chose.

 

Ses pieds touchèrent enfin le sol. Une roche dure et âpre. Il était de retour en Enfer.

À l’intérieur du palais

Une épaisse poussière lui arracha une toux. Que s’était-il passé ? À tâtons, il fit quelques pas en avant, découvrant assez vite de volumineux blocs rocheux lui barrant le passage.

 

− Sarevok ?

 

Quelques roches dévalèrent des éboulis, avant de finir dans un clapotement aqueux qui raviva les miasmes ambiants.

 

− Sarevok, c’est toi ?

 

Toujours pas de réponse. Un roc plus gros se détacha, et en heurta bruyamment quelques autres avant de s’enfoncer lentement dans la boue visqueuse qui tapissait désormais le sol. Une présence. Quelqu’un d’autre que lui avait survécu à l’éboulement. Il avait délaissé son arme le temps de l’affrontement, et ne se sentait pas près à refaire intensément appel à son pouvoir de peur d’en perdre le contrôle. Une respiration rauque. Un nouvel éboulement.

 

− Qui est là ?

 

Deux yeux rouges se détachèrent de l’obscurité, menaçants. Une voix rocailleuse s’éleva, crachant ses mots dans le langage maléfique de l’Ombreterre. Un duegar. L’un de ces nains maudits avait survécu à la bataille. La respiration de Daren s’accéléra. Il devait conserver son calme et rassembler ses esprits. Sans arme.

 

Nouvel effondrement. Le duegar allait sans doute être libre sous peu. Tout à coup, le nain gris laissa échapper un râle étouffé, et un choc mou retentit plusieurs fois sur la pierre. Le corps de la créature dévala le monticule de roches avant de finir lui aussi dans la vase.

 

− Je crois que c’était le dernier, soupira une voix grave familière.

− Sarevok !

 

Son demi-frère renversa d’autres blocs de pierre, et Daren devina qu’il sortait à son tour du recoin où il s’était réfugié.

 

− Sarevok, tout va bien ?

− J’ai eu juste le temps de m’abriter sous un pan de mur intact. Par contre, mon arme s’est brisée sous une pierre, et ce qu’il en restait est planté dans le corps de cette vermine.

 

Daren poussa un soupir de soulagement. Malgré leur situation précaire, ils étaient en vie, et pour le moment en sécurité.

 

− Tu as une idée pour sortir de là ?, interrogea Daren.

 

Sarevok se redressa de toute sa hauteur et passa une main sur son crâne chauve. Il resta ainsi quelques secondes, immobile, balayant ce qu’il restait de la pièce du regard.

 

− Mais…, s’étonna tout à coup Daren. Comment se fait-il que…

− Je remarque ça moi aussi, le coupa Sarevok. De la lumière filtre jusqu’ici.

− Ce qui signifie…

− Ce qui signifie qu’une sortie est toute proche.

 

Le silence retomba à nouveau. Daren parcourait les décombres du regard, écarquillant autant que possible les yeux.

 

− Ces nains cherchaient sans doute quelque chose en particulier, murmura Daren pour lui-même.

 

Il leva les yeux vers le plafond, et distingua finalement un détail qui lui avait jusqu’à présent échappé.

 

− Là !, s’exclama-t-il en pointant une main tremblante. La lumière vient de là. Regarde !

− Tu devrais peut-être t’époumoner davantage, soupira Sarevok en secouant la tête, au cas où nous ne soyons pas suffisamment accueilli une fois au-dessus…

 

Daren s’immobilisa, la bouche entrouverte. Que voulait-il dire ? Ils venaient de stopper les hommes de Yaga Shura s’apprêtant infiltrer la cité. Que risquaient-ils de plus ? Il ne leur restait plus qu’à agrandir la brèche dans le plafond et rejoindre enfin la surface. Un détail s’imposa cependant à son esprit. Dehors, il faisait nuit, et cette lumière ne pouvait provenir d’un simple clair de lune. Où se trouvaient-ils ? Ils avaient tant et tant erré dans les canalisations souterraines qu’il en avait perdu leur position exacte. Daren prit soudainement une profonde inspiration, le visage figé dans une expression de surprise.

 

− Nous sommes…

− …sous le palais, termina Sarevok. En effet.

 

Il s’était presque totalement accoutumé à l’obscurité à présent, et au sommet de la montagne de roche sale, il percevait nettement la raie de lumière d’où provenait leur éclairage de fortune. Un reflet lumineux sous les décombres attira son attention. Son arme. Sa nature magique l’avait préservée d’une rupture, et il souleva le pan du mur effondré qui l’avait ensevelie. Le plus discrètement possible, il la dégagea des décombres et la glissa dans son fourreau.

 

− Tu crois qu’on peut passer par là ?, demanda Daren en portant à nouveau son attention à la source de lumière.

 

Sarevok ne répondit pas, mais avait déjà commencé à escalader les rochers. Daren l’imita aussitôt. La pierre humide et gluante n’aidait pas à l’ascension, mais déjà son frère atteignait presque le plafond.

 

− Fais-moi la courte échelle, chuchota-t-il.

 

Daren s’exécuta, stabilisant autant que possible sa position inconfortable. Un filet de poussière s’écoula du plafond et s’accumula sur ses cheveux en bataille avant de recouvrir ses épaules. Un raclement sourd lui indiqua que Sarevok avait enfin terminé son excavation, et il souleva la lourde dalle au dessus d’eux, baignant brutalement toute la pièce d’une lumière trop vive. Daren sentit son frère se soulever, et l’accompagna en plaçant ses bottes sur ses épaules. Le silence se fit à nouveau, plus profond encore. La lumière dansante au-dessus de lui ne pouvait provenir que d’une torche, et un glissement imperceptible lui indiqua que son frère parcourait la pièce au-dessus d’eux. Aucun autre son ne venait perturber les crépitements maintenant distincts des torches.

 

− Sarevok ?, chuchota Daren, quelque peu inquiet.

 

Sa position, en équilibre sur le tas de roches, devenait plus qu’inconfortable.

 

− Sarevok ?, insista-t-il en élevant doucement le ton.

− Attrape !, intervint tout à coup Sarevok, apparaissant subitement dans l’embrasure.

 

Il laissa dérouler une corde épaisse qui heurta le crâne de Daren avant de plonger dans l’eau croupie. Sans poser davantage de question, il la saisit à pleine main et, avec une très légère appréhension, se laissa suspendu au-dessus du vide avant d’entamer son ascension, simultanément hissé par son frère.

 

La pièce devait à peine faire quatre mètres sur trois. Une demi-douzaine de torches sur les murs indiquait qu’elle n’était pas à l’abandon. Le seul mobilier se résumait à deux chaises et une table élimée sur laquelle trônaient quelques quignons de pain ranci.

 

− Où sommes-nous ?, demanda Daren en brisant ainsi le silence.

− Je pense que nous sommes dans les cachots, répondit Sarevok. La pièce d’à côté comporte des cellules.

− Et il n’y a personne non plus ?

− Quand j’ai entrouvert la porte, c’était le cas.

− Hé bien, allons-y.

 

Sarevok émit un léger toussotement contrarié, que Daren traduisit aussitôt.

 

− Je ne suis pas armé, commença-t-il en détournant le regard, et…

− Je sais, le coupa Daren en lui tendant sa lourde lame. Prends-la.

 

Le regard sans vie de Sarevok s’illumina un bref instant d’une lueur de concupiscence en saisissant l’arme, mais reprit très vite son apparence austère et froide. Insaisissable fut le mot qui lui vint à l’esprit en premier. Qui était réellement cet homme, enfant de Bhaal, puis tour à tour son ennemi et son allié ? En dehors de son serment, qui semblait avoir plus de valeur aux yeux de son frère qu’aux siens, aucun autre indice ne lui permettait de cerner sa part d’ombre. Certes, il leur avait porté assistance. Certes, il avait combattu à leurs côtés. Mais contrairement à ce qu’il parvenait souvent à percevoir chez autrui, aucun sentiment ne filtrait de cet homme. Ni haine, ni agressivité, ni joie, ni fierté. Rien. Un grand vide, béant.

 

− Quelqu’un vient !, chuchota soudainement Sarevok en se plaquant contre le mur près de la porte.

 

Daren l’imita aussitôt, et concentra son pouvoir dans son bras droit. Sa peau se mit à durcir, et trois griffes se dessinèrent à sa main. Il était prêt. Les pas s’arrêtèrent. Ils étaient trois. Trois orcs, à en juger par les courts échanges gutturaux qu’il venait de surprendre. D’un discret hochement de tête, son frère lui laissa l’initiative de l’action. Misant sur l’effet de surprise, Daren tourna la poignée, et enfonça la porte de bois d’un puissant coup de talon. Trois orcs en armure le dévisagèrent avec un air ahuri. Sans attendre, Daren leva son bras droit en direction du plus proche, qui porta ses mains à la gorge en s’agitant de tremblements incontrôlés. Ses deux coéquipiers demeurèrent immobiles, stupéfiés, jusqu’à ce que l’orc s’effondrât, le corps recouvert de meurtrissures. Daren sentait ses cicatrices le démanger, s’agitant et serpentant le long de ses muscles, appelant sans cesse à plus de sang, plus de violence. L’un des deux gardes tira tout à coup son épée et s’élança sur Daren.

 

− N’as-tu aucune idée de ce que représente la mort ?

 

Sarevok était intervenu en un éclair, parant la lame du garde de la sienne. Malgré leur carrure plutôt imposante, Sarevok les dominait d’une tête. L’orc releva lentement le regard jusqu’à croiser celui du colosse et fit un pas en arrière, laissant presque échapper son arme des mains. D’un cri terrifiant, Sarevok balaya les airs de son épée et brisa l’arme du soldat d’un seul coup avant de lui trancher la tête. Du sang. Toujours plus de sang. Deux nouvelles griffes poussèrent à la main de Daren, devenue totalement monstrueuse. La brume s’éleva du sol et enveloppa le corps du dernier garde tandis qu’il se dirigeait vers la porte opposée, sans doute pour donner l’alerte. Daren leva son bras dans sa direction, un sourire avide de cruauté sur les lèvres. La peau de la sentinelle déjà brun vert se noircit en un instant et son visage se ramifia de larges cicatrices purulentes, avant de s’effondrer, étouffé et totalement défiguré dans une mare de son propre sang.

 

− Tu n’es peut-être aussi stupide que tu en as l’air, mon frère, commenta Sarevok d’un air ravi.

 

Sa phrase eut l’effet d’une douche froide sur son esprit incandescent. Son visage se décomposa tandis qu’il tremblait de tous ses membres. Que venait-il de faire ? Ces trois orcs ne représentaient pas une véritable menace, et les mettre hors de combat aurait été plus qu’envisageable. Il respirait avec difficulté, frottant son bras douloureux qui reprenait petit à petit son aspect normal. Il tourna les yeux vers Sarevok, hagard, mais son frère ne lui répondit que d’un sourire narquois et satisfait.

 

− Il n’y a qu’une seule autre porte, déclara-t-il en se dirigeant vers l’autre issue. Tu es prêt ?

− A-Attends…, répondit Daren, le souffle court. Je…

 

Mais Sarevok avait déjà ouvert. Derrière, un escalier en colimaçon reliait les cachots aux étages supérieurs. Aucune agitation n’indiquait la présence d’une patrouille au-dessus. Daren parcourut rapidement la pièce du regard, mais aucun élément n’attira son attention. Il prétexta un examen des lieux pour reprendre ses esprits, mais les trois cellules étaient vides, et en dehors de quelques pièces de bronze éparpillées sur une table basse, la salle ne comportait aucun autre objet de valeur, ou simplement digne d’intérêt. Résigné, il contourna avec un certain frisson d’horreur le corps de l’orc allongé face contre terre, s’engagea dans l’étroit escalier, et escalada une à une les marches humides jusqu’au sommet.

 

Une porte rectangulaire de bois beige leur barrait la sortie, mais elle ne semblait cependant pas verrouillée. Daren entrouvrit prudemment la porte, qui grinça plus qu’il ne l’aurait souhaité, et une série de pas lourds et réguliers résonnèrent dans l’immense et fastueux hall sur lequel débouchait le passage. Il tira la porte à lui jusqu’à ne laisser filtrer qu’un mince filet de lumière et colla son œil sur l’embrasure. Une dizaine de gardes, certains orcs, d’autres humains, encadraient fermement ce qui ressemblait à un prisonnier. L’espace d’un instant, il s’attendit presque à voir tourner le cortège dans leur direction, conduisant leur prise aux cachots, mais ceux-ci empruntèrent d’autres marches, tout aussi majestueuses que la pièce, et disparurent dans les étages supérieurs.

 

− Je crois que la voie est libre, chuchota-t-il une fois les bruits de pas suffisamment lointains.

 

Il rouvrit discrètement le panneau de bois et fit quelques pas sur le sol de marbre. Des dizaines de torches suspendues aux murs éclairaient le hall gigantesque. Dix colonnes couvertes d’un métal brun soutenaient un plafond de bois sculpté, et de part et d’autre de la pièce, de multiples trophées ornaient les murs, séparés par d’immenses tapisseries colorées. Les bruits de pas étouffés s’étaient déplacés à l’étage, et Daren traversa la pièce sur la pointe des pieds, posant savamment ses pas sur les nombreux tapis qui recouvraient le sol. À pas de loups, imité par Sarevok, il gravit les marches menant à l’étage supérieur, s’approchant furtivement de l’endroit d’où s’échappait un concert de voix animé.

 

− Je n’aime pas ces menaces, Gromnir ! Que veux-tu ?

 

Cette voix, c’était celle de Mélissane. Et le général orc, Gromnir, se trouvait vraisemblablement avec elle.

 

− Gromnir sait qu’une personne étrangère s’est infiltrée dans Saradush, jolie Mélissane, répliqua une voix rauque et puissante. Un autre enfant de Bhaal. Tu dois penser que Gromnir est trop stupide pour savoir qu’on ne peut ni entrer ni sortir de la ville ?

 

Daren fit quelques pas supplémentaires, se rapprochant de la porte à double battant qui les séparait de la scène. De chaque côté, un long couloir mal éclairé s’enfonçait sans doute dans une autre aile du palais, mais la seule chose qui importait était cette porte légèrement entrouverte.

 

− Gromnir ! Tu n’es qu’un…, qu’un imbécile !, vociféra la jeune femme, hors d’elle. Cet « étranger », comme tu le nommes, est peut-être notre seul espoir de sortir vivants de ce siège !

− Gromnir n’est pas stupide ! Gromnir connaît la vérité ! Mélissane a fait venir l’étranger pour tuer Gromnir !

 

Daren eut un mouvement de recul. Était-ce là la vérité ? Les paroles de la jeune femme rencontrée quelques heures plus tôt sur la place lui revinrent à l’esprit. Et si… Non, cela n’avait aucun sens.

 

− Tu délires…, pouffa Mélissane. Cet homme dont nous parlons est un enfant de Bhaal lui aussi.

− Oh, mais Gromnir ne délire pas. Enfant de Bhaal, cela ne veut rien dire. Yaga Shura est un enfant de Bhaal, et lui aussi veut la tête de Gromnir !

 

L’orc s’emporta dans un éclat de rire retentissant, que Daren mit à profit pour se rapprocher encore davantage de l’aperture.

 

− Mélissane comploterait-elle contre Gromnir ? Ohhh, je vois. Mélissane complote conspire la ruine de tous les enfants de Bhaal !

− Tu es fou. Ne t’ai-je pas toujours aidé, ainsi que les autres Enfants ? Je vous ai fait venir ici pour vous protéger. C’est ta paranoïa, et rien d’autre, qui a provoqué la venue de Yaga Shura.

− Folie ? Paranoïa ? Ah ah ah ! Gromnir comprend maintenant que Mélissane a menti ! Mélissane a attiré Gromnir dans un piège mortel ! Et maintenant, dis à Gromnir où se cache l’enfant de Bhaal !

 

Daren sentit son cœur s’emballer. « L’enfant de Bhaal » ne se trouvait pas aussi loin qu’il le pensait. Une question le taraudait cependant depuis le début de la conversation. Devait-il porter secours à Mélissane, et trahir ainsi sa position ? Gromnir maîtrisait sans doute lui aussi l’essence de Bhaal, et il devait être escorté de nombreux gardes. De plus, la jeune femme ne semblait pas le craindre outre mesure, et lui tenait tête sans fléchir.

 

− Se cacher ?, s’écria-elle, exagérément surprise. Se cacher ? Mais qui se cache, Gromnir !? Si tu n’étais pas toujours terré comme un pleutre dans ton château, vous auriez pu vous rencontrer dès son arrivée !

− Gromnir ne rencontrera jamais ton enfant de Bhaal. Gromnir a compris le complot de Mélissane. Mélissane veut monter les enfants de Bhaal les uns contre les autres, jusqu’à ce qu’ils soient tous morts !

 

La jeune femme poussa un profond soupir, résignée.

 

− Ta folie provoquera ta perte…, ainsi que celle de tous ceux qui te suivent aveuglément…

− En souvenir de ce que Gromnir te doit, Gromnir te laisse la vie sauve. Mais que la jolie Mélissane ne tente plus rien contre Gromnir, sinon, elle s’en mordra les doigts.

− Tu es le roi…

− Emmenez-là !, ordonna soudainement l’orc.

 

Les bruits de chaînes retentirent à nouveau. Puis des pas, qui s’approchaient dangereusement de leur position. Daren se retourna en un éclair et fit signe à Sarevok de se mettre à couvert. Le plus silencieusement possible, ils s’engouffrèrent dans l’un des couloirs latéraux, et se plaquèrent contre le mur. La porte s’ouvrit et le cortège militaire apparut, escortant la jeune femme en direction du rez-de-chaussée. Plusieurs longues minutes s’écoulèrent dans le calme que venaient de retrouver ces lieux, rythmé par la marche régulière qui s’évanouissait lentement à l’étage inférieur.

 

− Suis-les, chuchota Daren à son frère. Garde un œil sur Mélissane, et retiens les soldats le plus longtemps possible. Gromnir sera sûrement plus… coopératif s’il est seul.

 

Sarevok acquiesça d’un hochement de tête et fit demi-tour en suivant la rampe. Gromnir semblait se trouver seul, et le moment était idéalement choisi pour lui faire entendre raison. Daren prit une profonde inspiration et s’avança vers la porte qu’il poussa fermement. La salle du trône resplendissait de mille feux. Chaque torche brûlait sous un panneau de verre coloré qui illuminait les multiples statues à la gloire du peuple orc. Au centre de la pièce, debout, un colosse en armure à la stature impressionnante se tourna vers Daren. Le temps sembla se figer. Leur regard se croisèrent, inflexibles, et le roi orc tira une large hache bouclée à sa ceinture.

 

− Gromnir ne se laissera pas vaincre par le pion de Mélissane…

− Bonsoir, général Gromnir, déclara Daren en l’inclinant. Je ne suis pas ici pour vous combattre, je souhaite… juste…

 

Mais l’allure plus que déterminée du géant en armure mit un terme à sa phrase. Gromnir leva sa hache au-dessus de sa tête en pointant un doigt accusateur vers Daren.

 

− Tu n’aurais jamais dû venir jusqu’ici, avorton !

 

L’ombre grandissait à chaque pas. Le combat semblait inéluctable. Daren se concentra sur son pouvoir à la dernière seconde, et esquiva un coup de hache destructeur qui fit voler le dallage en éclat.

 

− Je ne veux pas vous combattre, Gromnir. Je suis ici pour négocier. Vous devez m’écouter.

− L’enfant de Bhaal n’est qu’un traître manipulé par Mélissane. Gromnir va te découper en morceaux. Mages ! À moi !

 

Une appréhension lui serra le cœur. Daren parcourut une nouvelle fois la salle du regard. Ils étaient pourtant seuls, et l’absence de Sarevok lui indiquait que la patrouille n’était pas encore revenue. Cependant, jaillissant de l’ombre, trois hommes en robe verte se matérialisèrent du néant.

 

− Vous nous avez appelés, Sire ?

− Ce traître s’est infiltré ici dans le but s’assassiner Gromnir, déclara-t-il en pointant sa main vers Daren.

 

Les trois mages se tournèrent simultanément vers lui, au même moment où s’envolaient ses derniers espoirs d’une issue pacifique.

Une brèche souterraine

Malgré l’heure plus tardive encore, rien n’avait véritablement changé en ville : le même calme apparent, les mêmes lueurs orangées illuminant le ciel, le même grondement sourd et continu ponctué par quelques cris au loin. Après avoir sillonné la Porte de Baldur ou Athkatla, Saradush donnait l’impression d’un bourg fortifié. Sans ses murailles dignes d’une véritable forteresse, l’endroit aurait pu être un petit village paisible perdu à la frontière entre le Téthyr et Calimshan.

 

En quelques minutes, ils avaient rejoint la caserne du palais, chacun positionné en plusieurs points stratégiques. Ils avaient eu le temps d’essayer les différentes clés du trousseau, et celles-ci permettaient l’accès à la porte principale de la caserne, aux égouts de la ville, ainsi qu’à une longue bâtisse aux fenêtres grillagées qui ne pouvait être que la prison.

 

− Vous êtes prêts ?, leur chuchota Imoen.

 

Daren hocha silencieusement de la tête et se dirigea vers son objectif : les canalisations souterraines de Saradush. Aerie et Imoen entamèrent des incantations en même temps, et disparurent dans un éclair de magie bleuté. Daren tira de sa poche la clé noire et salie que lui avait confiée Imoen un peu plus tôt, et déverrouilla l’épaisse grille que Sarevok se chargea de soulever. Il s’engagea ensuite sur l’échelle de métal rouillée et glissante et s’enfonça dans les égouts malodorants, rapidement imité par Sarevok, une torche allumée à la main.

 

Une pensée incongrue traversa l’esprit de Daren à l’instant même où ses bottes touchaient le fond d’eau sale et boueuse qui croupissait au milieu de la canalisation. Avait-il séjourné plus de quelques jours dans une ville sans en avoir exploré la moitié des égouts ? Ceux-ci étaient d’ailleurs particulièrement mal entretenus, une épaisse couche de crasse recouvrant chaque emplacement à torche. Daren balaya sa faible source de lumière devant lui, mais en dehors d’une poignée de rats s’enfuyant à leur vue, rien ne troubla le bruit régulier de leurs pas dans le liquide nauséabond qui s’écoulait lentement autour de leurs chevilles. De temps à autres, quelques cris inhabituels mêlés à des chocs métalliques sourds venaient perturber le calme relatif des lieux, mais tout semblait si étouffé et lointain qu’il était difficile de suivre la moindre piste. Ils avancèrent tous deux ainsi durant plus d’un quart d’heure, tournant aléatoirement dans le dédale des canalisations de Saradush.

 

− Que cherchons-nous ?, se demanda Daren à haute voix. Que pouvons-nous remarquer d’étrange ?

 

Les bruits de pas s’arrêtèrent soudainement derrière lui, et Daren se retourna. Sarevok s’était immobilisé, les sourcils froncés et le regard perdu dans l’obscurité devant eux. Daren ouvrit la bouche, mais s’interrompit aussitôt. Tout à coup, en un éclair, Sarevok s’élança sur lui et lui saisit fermement le bras. Que se passait-il ? Par réflexe, Daren dirigea sa main vers la garde de son arme, mais déjà son frère l’avait elle aussi plaquée contre le mur. N’ayant plus aucune prise, il abandonna sa torche, qui s’éteignit dans l’eau sale en un crépitement humide. L’obscurité envahit totalement les lieux. Daren tenta de se débattre, mais Sarevok resserra sa prise. Comptait-il réellement le trahir ? Maintenant ?

 

Presque instinctivement, Daren libéra son pouvoir, et la brume bleu sombre recouvrit le sol et les murs, lui rendant du même coup sa vision. Il avait déjà battu deux fois son frère par le passé, et ce dernier n’avait là encore aucune chance face à lui. Une pensée lui traversa alors l’esprit. Tout ceci n’avait aucun sens. Si cela avait été son objectif, il avait eu maintes fois l’occasion de le trahir, notamment lors de leur exploration de la ville quelques heures plus tôt. Et maintenant qu’il y pensait, Sarevok n’avait pas tiré son arme.

 

− Silence, murmura Sarevok à son oreille. Pas un geste.

 

La brume s’immobilisa, mais Daren perçut une autre forme de vie, à seulement quelques mètres d’eux, dans un tunnel voisin. Il acquiesça silencieusement à l’avertissement de Sarevok, qui fit un pas un arrière en sortant son épée de son fourreau. Grâce à l’essence de Bhaal, il parvenait à s’orienter dans le noir le plus complet, mais son frère ne pouvait se fier qu’à son ouie. Les pas se rapprochèrent. Des pas courts et rapides. De quel genre de créature pouvait-il s’agir ? À l’intersection un peu plus loin, la forme tourna dans la direction opposée à la leur et continua sa course.

 

− Suis-la, ordonna Sarevok du bout des lèvres.

 

Daren s’exécuta et resta à bonne distance, filant la créature de l’ombre à travers les canalisations inextricables de Saradush. Les martèlements métalliques réguliers reprirent de plus belle. Plus nets à mesure qu’il avançait. Il distingua aussi plus clairement des sons jusque-là indistincts, qui s’avérèrent être des voix. Après un peu plus de dix minutes de course silencieuse dans les eaux noirâtres, la créature ralentit, et une lumière tamisée éclaira faiblement les murs. Il était seul. Sarevok n’avait pu le suivre aussi vite sans un moyen de vision approprié, et lui-même n’avait mené à bien sa filature que grâce à son pouvoir. Les voix s’élevèrent à nouveau. Des voix graves et autoritaires.

 

− Plus vite esclaves ! Nous n’avons pas de temps à perdre avec vos sottises !

 

Un cri rauque retentit, et les martèlements couvrirent tout autre son l’espace de quelques secondes. Que se passait-il ? Il resta quelques minutes à épier chaque bruit, à l’affût de la moindre parole, mais seules les mêmes injonctions revenaient sans cesse, ponctuées de claquements de fouets et de heurts métalliques. À pas lents, Daren parcourut les derniers mètres qui le séparaient des marches en direction de la salle plus vaste où avait disparu la créature.

 

− Plus vite !, répéta la voix. À moins que vous ne souhaitiez en rendre compte à Yaga Shura en personne ?

 

Yaga Shura ? « Le » Yaga Shura, enfant de Bhaal, et assiégeur de Saradush ? Son armée n’était-elle pas constituée de géants ? Si ce qu’il pressentait s’avérait, toute la cité était en danger, ou allait l’être sous peu. De là où il était, il ne pouvait distinguer les activités en contrebas, et il se risqua à pencher la tête afin d’améliorer son champ de vision.

 

− Des nains gris, chuchota une voix juste à côté de lui.

 

Daren se reteint de justesse de pousser un hurlement et se retourna en une fraction de seconde. Son cœur rata un battement, et se mit à tambouriner plus fort que jamais.

 

− Sarevok !, lâcha-t-il dans un murmure. Comment…

− Ne fais pas autant de bruit inutile, lui répondit-il sur le même ton. J’ai reconnu la langue de pierre des duegars. Combien sont-ils ?

 

Des duegars. Les nains maléfiques des profondeurs. Cela n’étonna en rien Daren qu’un être aussi dénué de scrupule que Yaga Shura œuvrât de concert avec cette vermine d’Ombreterre assoiffée de violence et de pouvoir. Il souffla un instant, se remettant de sa surprise, puis jeta un rapide coup d’œil discret dans la salle. Les marches descendaient sur une pièce circulaire où se déversaient plusieurs autres canalisations, et d’où plusieurs grilles cachaient des tunnels à peine plus larges qu’un mètre. De là, différents courants affluaient, évacuant sans doute les eaux usées vers l’extérieur. Au centre de la pièce, comme il l’avait pressenti, d’autres ennemis se trouvaient parmi les nains, acharnés à pilonner le métal et la roche à l’aide de pioches et de marteaux.

 

− Une dizaine de duegars, et deux hommes, dont un en armure, maniant des fouets, expliqua-t-il à Sarevok une fois sa courte observation terminée. On dirait qu’ils creusent quelque chose.

− Tu sais te battre ?, répondit-il.

− Quoi ? Tu veux les affronter ? Maintenant ?

− Tu veux déloger ce Gromnir de son palais, ou pas ?

− Nous devons simplement nous contenter d’explorer les égouts et revenir faire notre rapport avant de continuer.

− Depuis quand te fais-tu dicter ta conduite par plus faible que toi ?

 

Daren serra les poings. Ce n’était ni le moment ni le lieu pour s’expliquer sur le sujet, mais il ne pouvait tolérer de tels propos envers sa sœur.

 

− Serais-tu un lâche, mon frère ?, ajouta Sarevok avant qu’il n’eût le temps de répondre.

 

De nouveaux coups de fouets retentirent dans la pièce en contrebas. Même s’il parvenait à le cacher, il ne pouvait nier que la dernière question de Sarevok l’avait contrarié.

 

− Je ne vois pas l’utilité d’un bain de sang, répondit-il enfin. Et je n’accepte pas non plus que…

− Si nous ne faisons rien, le coupa-t-il, dans quelques heures, les armées du géant envahiront la ville. Il serait dommage que tu rompes ta promesse envers cette Mélissane, tu ne crois pas ?

 

De quoi parlait-il ? Daren resta sans voix. Une injonction de l’un des deux hommes résonna dans les canalisations, cadencée de quelques claquements de fouets. Une voix rauque et gutturale s’éleva en réponse, dans un langage que Daren ne connaissait pas.

 

− Si nous n’intervenons pas sous peu, le plafond va s’effondrer, ajouta Sarevok. Tu veux toujours attendre ?

− Comment le sais-tu ?, répliqua-t-il en serrant les dents.

− Le duegar vient de se plaindre… Mais je peux lui demander de répéter, si tu préfères ?

 

Le combat était donc inévitable. La brume bleue s’échappa à nouveau des murs et recouvrit lentement le sol. Il espérait simplement que leurs adversaires ne le contraindraient pas à user du pouvoir de l’Écorcheur, même partiellement. La cicatrice sur son bras le démangea à cette pensée, mais il la chassa de son esprit en dégainant son arme. Sa perception augmentait de seconde en seconde. Onze duegars, et deux hommes. Il ferma les yeux. Ils ne lui servaient plus, de toute façon. La haine suintait de leur aura aussi abondamment que coule l’eau à une source. La haine, la peur, et la colère. Il les percevait aussi aisément que le moindre de leur mouvement. Sarevok se tenait immobile, guettant un signal de sa part. Contrairement aux sbires de Yaga Shura, il ne percevait aucune émotion s’échappant de son demi-frère. Aucun ressenti, aucune violence, aucune appréhension. Un grand vide. Le néant. Il laissa cependant son observation de côté pour se concentrer sur ses adversaires. D’un geste, il bondit hors de sa cache et dévala les quelques marches qui le séparaient de la salle circulaire en une fraction de seconde. Daren leva son bras bardé de cicatrices qui s’illuminèrent d’un pourpre sombre, et trois nains des profondeurs s’écroulèrent au sol, leurs derniers cris d’agonie se noyant dans les eaux agitées et nauséabondes.

 

− Des intrus ! À l’attaque, esclaves !

 

Armés de pioches et de masses, les huit duegars restants encerclèrent Daren. Le plus grand des deux hommes, en armure et coiffé d’un volumineux casque à pointes, tira de son fourreau une hache gigantesque. L’autre, vêtu d’une longue toge sang et or, forma des signes de ses mains et invoqua un feu orangé qui se mit à tourbillonner autour de lui. Les nains gris, malgré leur robustesse, semblaient affaiblis par le labeur acharné que leur imposaient les deux autres, leurs véritables adversaires. L’homme à la hache devait mesurer presque deux mètres, et maniait son arme avec une terrifiante agilité. Le cercle se resserra autour de lui. S’il se consacrait aux duegars, s’il relâchait son attention une seconde, le mage le foudroierait de ses sortilèges. L’aura flamboyante qui l’entourait se concentra dans ses paumes tournées vers le ciel, illuminant un sourire mauvais sur son visage.

 

− Vous n’auriez jamais du vous aventurer jusqu’ici, déclara le colosse en faisant tournoyer sa hache.

 

Il fit quelques pas en direction de Daren, et le cercle des nains s’écarta aussitôt. Ce n’était pas tant sa taille qui l’inquiétait, mais la multiplicité de ses adversaires. La magie du sorcier crépitait plus fort à chaque seconde, attendant sans doute qu’il fût accaparé par le combat pour le frapper en traître. Les duegars se mirent à scander des paroles saccadées et macabres, refermant le cercle une fois leur maître à l’intérieur. Daren serra la garde de son arme et prit une profonde inspiration. L’homme leva son immense arme au-dessus de lui.

 

− Meurs !

 

Le temps sembla se figer. Daren s’était déjà apprêté à parer l’assaut, mais celui-ci ne vint pas. Un murmure de panique parcourut l’assemblée. Dans un bruit métallique assourdi par les eaux, la lourde hache s’échappa des mains du colosse, et il bascula à la renverse, l’aspergeant d’un liquide nauséabond et créant de larges ondes visqueuses à la surface. Le sorcier un peu plus loin resta immobile, la bouche entrouverte, figée dans une expression de surprise et d’incrédulité.

 

− Pathétique…, murmura une voix familière du haut des marches.

 

Sarevok, impassible, les bras croisés, dominait la scène de son regard menaçant. Un liquide chaud de couleur rouge se répandit dans l’eau, et le courant retourna le corps de l’homme en armure, laissant entrapercevoir une hache de jet plantée dans son cou. Un crépitement menaçant redonna instantanément vie à la scène. Tout à coup, le mage en robe rouge et jaune déploya ses deux mains flamboyantes de magie sur Daren. Une vague de feu ravagea le sol, embrasant les duegars qui ne s’étaient pas encore mis à l’abri. Daren lâcha aussitôt son épée et laissa jaillir à son tour son pouvoir en parant le sortilège de son bras marqué de cicatrices. La chaleur s’intensifia. L’eau autour de lui s’évapora en un nuage de fumée aux relents putrides. Daren ouvrit la paume de sa main à la dernière seconde, et encaissa l’impact de la boule de feu. Sans qu’il ne le désirât vraiment, sa peau avait déjà muté en une carapace écailleuse, celle de l’Écorcheur, et malgré sa transformation, le feu dévorait ardemment sa chair. Pouvait-il perdre ? Face à un simple mage ? Un autre son accentua encore son début de panique : le mage formulait une nouvelle incantation. Sa peau se mit à craquer encore davantage et son bras doubla de volume, les griffes de l’Écorcheur poussant de ses doigts. Il ne pouvait repousser un autre sortilège de sa main gauche, et la seule étape suivante consistait en une mutation complète. Mais elle restait trop incertaine pour n’y avoir recours qu’en tout dernier lieu. À chaque fois, et malgré tous ses efforts, la folie menaçait de le submerger lorsqu’il faisait appel à cet ultime pouvoir. À ses côtés, Sarevok faisait face à la demi-douzaine de duegars encore en vie. Il devait vaincre sans son aide. Il tenait toujours entre ses doigts le sortilège de feu du sorcier qu’une nouvelle vague de chaleur plus intense encore que la première lui brûla le visage. Il fallait tenter quelque chose. Plus le choix. Il avait déjà vaincu plus terrible lors de son entraînement à Suldanessalar. Il concentra la brume sur le sortilège de son ennemi, et la boule orangée devint soudainement noire. Elle brûlait encore, mais d’un feu sombre, sans chaleur. Ses cicatrices se mirent à lui cisailler le bras déjà meurtri par la mutation, et il propulsa le concentré d’énergie maléfique en direction du mage, droit devant lui. Les deux magies s’entrechoquèrent en une déflagration sourde, et une onde de choc déferla dans la galerie souterraine, propulsant violemment Daren contre la paroi rocheuse. En quelques secondes, un silence de mort planait à nouveau dans les égouts de Saradush, un silence opaque, englouti par les ténèbres.

Visite de nuit

Le soir était déjà entamé depuis plus d’une heure lorsque Daren et Aerie s’invitèrent enfin à la table de leurs compagnons qui n’attendaient plus qu’eux. Aerie bafouilla quelques mots d’excuses, qu’Imoen abrégea avec un sourire complice.

 

− Bien !, commença-t-elle une fois que tout le monde fut assis autour d’un repas. J’ai eu quelques idées pour commencer nos recherches.

 

Elle lança un regard soupçonneux autour d’elle, mais l’heure d’affluence masquait aisément les conversations de toutes sortes.

 

− Les portes du palais sont verrouillées par magie, et je ne sais pas si nous sommes de taille à nous y frayer une brèche. Le mieux serait de nous séparer. Nous serons plus efficaces si nous sillonnons la ville.

 

Elle laissa sa phrase en suspens, mais personne ne trouva d’objections majeures à sa proposition. Daren savait d’expérience que c’était là le meilleur moyen d’obtenir le plus d’informations.

 

− Très bien, trancha Imoen après quelques secondes de silence. Je pars en direction du palais. Minsc, tu viens avec moi ?

 

La précipitation avec laquelle elle venait de désigner Minsc rappela à Daren le dégoût sans doute mêlé d’appréhension avec laquelle sa sœur considérait leur frère. Il ne savait pas pour quelles raisons, mais lui-même n’éprouvait pas, du moins plus, la même rancœur envers Sarevok, comme si les derniers mois de son existence avaient définitivement tourné une page de son histoire.

 

− Aerie, vas avec eux, lança-t-il à l’avarielle. J’irai avec Sarevok. Retour dans combien de temps ?

− D’ici deux heures, devant l’auberge ?, proposa Imoen.

 

Chacun acquiesça en silence et se leva en direction de la sortie, bousculant maladroitement la foule amassée autour d’autres tables. Dehors, un spectacle saisissant s’offrait à eux. Sur un grondement sourd et continu, un ciel rouge orangé illuminait les hautes murailles de Saradush, donnant à la scène un caractère surréaliste. Au dehors, les cohortes de Yaga Shura continuaient sans doute de bombarder la ville de pierres enflammées, provoquant cette explosion de couleurs. Sans les vibrations des machines de guerre à l’extérieur qui se répercutaient au sol, on aurait pu croire à un coucher de soleil flamboyant. Les rues étaient quasi-désertes à cette heure, plus encore qu’en journée. Daren s’engagea dans l’une des nombreuses ruelles qui bordaient l’auberge de l’Arbre à Chopines, échangeant un dernier regard avec Aerie qui se dirigeait vers le palais dans la direction opposée, une certaine inquiétude pesant sur son cœur. Comme s’il n’allait plus jamais la revoir. Il chassa rapidement cette pensée de son esprit. Accompagnée d’Imoen et de Minsc, elle ne risquait pas plus sa vie que lui, lui qui partageait sa route avec l’assassin de son père adoptif. Même repenti et malgré son serment, il restait une grande part de mystère en Sarevok, qui affichait un cynisme assumé en toutes circonstances doublé d’un mépris souvent ostentatoire.

 

L’ambiance sombre et glauque de la cité de Saradush en pleine nuit avait de quoi terroriser quiconque s’y aventurait. Les murs penchés, hauts et sales, asphyxiaient les passages plus qu’étroits entre les rares avenues plus larges, leur conférant une aura angoissante, presque malfaisante. Cependant, il avait gagné en l’assurance, en tout cas suffisamment pour trouver en lui la force nécessaire pour garder l’esprit clair sans se laisser impressionner par des détails aussi insignifiants. Sarevok le suivait sans mot dire, se contentant de remplir son rôle de garde du corps peu bavard. Un peu plus loin, une vague agitation s’échappait d’une place rectangulaire décorée des restes d’une statue maintenant en piteux état. Ils devaient se trouver à l’extrême sud de la ville. Saradush semblait n’être qu’à peine plus étendue que la petite ville de Berégost sur la Côte des Epées, et les imposantes murailles accentuaient encore davantage le sentiment d’exiguïté. À peine venaient-ils de faire quelques pas sur les pavés de la place, découvrant ainsi les premières marches d’un temple orné d’un symbole en forme d’une énorme pièce d’or, qu’une jeune femme brune vêtue plus que légèrement même pour la saison chaude s’approcha d’eux en se recoiffant maladroitement.

 

− Bon… bonsoir ?, commença-t-elle d’un ton mal assuré en se déhanchant exagérément en direction des deux hommes.

 

Daren resta un instant sans voix. La jeune femme arborait une tenue rouge passablement décolletée, et le reste ne pouvait que confirmer ce qu’on pouvait déduire du haut. Cependant, quelque chose d’inhabituel dans son allure trahissait un manque d’assurance évident, chose rare pour celles qui exerçaient cette « profession », aux vues de ce qu’il avait pu observer de son séjour dans les bas quartiers d’Athkatla.

 

− Voulez-vous…, reprit-elle d’une voix tremblante, heu… voulez-vous… prendre… un peu de… heu…

− Vous allez bien ?, ne put s’empêcher de la couper Daren, maintenant davantage intrigué par l’invraisemblance de son discours qu’intimidé par la jeune femme elle-même.

 

Elle le dévisagea un instant, hésitant visiblement à tenter à nouveau son approche. Elle se mit à haleter et son souffle s’accéléra. Elle semblait terrifiée, puis tenta à nouveau d’entrouvrir les lèvres.

 

− Je…

 

Un sanglot étouffa sa voix, et la jeune femme s’effondra en pleurs devant lui.

 

− Cela se voit tant que ça ?, gémit-elle. Je… Je ne suis pas ce que vous croyez ! Je…

 

Daren écarquilla les yeux et se retourna instinctivement vers Sarevok, qui affichait un large sourire moqueur. Cette jeune femme affolée lui inspira un élan de panique, mais avant qu’il n’eût le temps de songer à une réponse, elle avait déjà reprit.

 

− Je vous ai entendu parler à Mélissane tout à l’heure, dire que vous deviez trouver Gromnir. Je… Je vous en prie… Il a fait tuer mes parents ! Il faut que quelqu’un punisse cet assassin ! Et vous semblez savoir manier les armes… Oh, je vous en prie…

 

Elle avait débité sa phrase d’un seul bloc, tremblante d’émotion et de colère. Daren resta un instant silencieux devant le regard suppliant de la jeune femme, et osa finalement une réponse.

 

− Je ne peux rien vous promettre. Nous sommes effectivement à la recherche de Gromnir, mais pas pour le tuer. Que s’est-il passé ?

− Mes parents…, reprit la jeune femme en hoquetant. Mes parents ont défiés les gardes du palais pour demander audience à… ce monstre, il y a une semaine. Et… et…

 

Son visage se figea en une expression d’horreur, avant de fondre en larmes.

 

− Et ils les ont tués comme des animaux ! Abattus les uns après les autres ! Je n’ai plus personne depuis… et je suis obligée de… Oh, pitié, faites ça pour moi…

 

Daren recula d’un pas alors que la jeune femme tentait d’agripper à sa manche en signe de désespoir. Sarevok n’était toujours pas intervenu, se contentant de secouer ironiquement la tête. Et Daren comprenait parfaitement pourquoi. Même si cette jeune femme était dans la détresse, il ne pouvait se permettre de se laisser détourner de l’objectif premier de leur mission : parlementer avec le dirigeant de Saradush, et permettre une évacuation la plus sécurisée possible de ses habitants. Il allait prétexter une excuse pour prendre congé d’elle lorsqu’une autre idée lui traversa l’esprit.

 

− Vous connaissez bien la ville ?, demanda-t-il soudainement.

 

La jeune femme fronça les sourcils en signe d’incompréhension, puis répondit par l’affirmative en hochant timidement la tête.

 

− Connaissez-vous un moyen d’entrer dans le palais ?

 

Elle resta un instant silencieuse, s’essuyant le visage de son foulard rouge, et haussa les épaules en prenant une longue inspiration.

 

− Il paraît qu’un passage secret relierait la prison de la caserne directement au palais en passant par les égouts. Mais depuis le siège, je crois que les gardes l’ont scellé de peur que l’ennemi ne s’y engouffre si les portes venaient à céder.

 

C’était un début de piste. Faible, mais une piste quand même.

 

− Vous… vous m’aiderez ?, demanda-t-elle à nouveau d’une voix blanche. Vous tuerez ce tyran pour moi ?

 

Daren esquiva la question d’un sourire, mal à l’aise, et la remercia brièvement avant de se diriger vers le centre de la place faiblement éclairée par quelques braseros en hauteur. Il avait l’impression que la présence pourtant invisible de Sarevok à ses côtés exacerbait sa naïveté jusqu’à la caricature. Il ne s’était pas véritablement posé cette question jusqu’à présent, avançant au jour le jour, la plupart du temps pour sa propre survie. Mais il avait acquis des pouvoirs dépassant son propre contrôle. Il n’était plus l’adolescent avide d’aventures et manipulable à souhait. Il avait un rôle. Un rôle à jouer, dans une trame aux dimensions titanesques. Et un rôle de premier plan. Ses pas l’avaient portés sans le vouloir de l’autre côté de la place, et quelques discussions de badauds encore dehors le tirèrent de ses réflexions.

 

− Ça ne finira jamais ?, s’exclama l’un d’eux en désignant les éclairs rouges et orangés qui continuaient à illuminer les ciel par-dessus les toits.

− Tout ça, c’est de leur faute !, renchérit un autre. Mélissane n’aurait jamais du les amener ici !

 

Au nom de « Mélissane », Daren s’arrêta, curieux, et s’approcha poliment du petit groupe en plein débat.

 

− Bonsoir !, lança-t-il, accompagnant sa parole d’un geste amical de la main.

 

Plusieurs regards se tournèrent vers lui, hostiles, et trois des cinq hommes présents entrèrent dans les maisons les plus proches en claquant les portes derrière eux, laissant seuls leurs deux compagnons.

 

− Qui êtes-vous ?, aboya le plus grand des deux à l’attention de Daren.

− Bonsoir, réitéra Daren d’un ton plus que poli. Nous venons d’arriver en ville, et…

− Vous n’êtes qu’un de ces rejetons maudits !, brailla l’autre en montrant son poing.

 

Sarevok s’avança à la lumière au même moment, mettant en avant son impressionnante carrure.

 

− À qui parlez-vous ?, intervint-il alors de sa voix grave et puissante.

 

Les deux hommes, malgré leur stature, reculèrent d’un pas simultanément.

 

− Non, non… ce n’est rien, tempéra le premier. Nous sommes tous tendus, avec ce siège, et…

− Que pouvez-vous nous dire sur le palais ?, tenta soudainement Daren, avant qu’ils ne disparaissent eux aussi.

− Nous sommes vraiment désolés de vous avoir importunés, bredouilla le deuxième. Bonne nuit.

 

Et avant qu’il n’eût le temps de les retenir, ils se précipitèrent eux aussi vers les maisons alentours et en poussèrent les verrous.

 

− Que se passe-t-il, ici ?, se demanda Daren à haute voix. D’abord la taverne…

− Ce qu’il se passe ?, répéta Sarevok. Je peux te répondre : ils ont peur. Ces êtres insignifiants ont peur, et ils ont bien raison.

− Que veux-tu dire ? C’est le siège autour de la ville qui les rend aussi agressifs ?

− Je ne pense pas que ce soit la seule raison, reprit Sarevok. Ils ont peur, mais pas de n’importe qui. Ils ont peur des êtres supérieurs, comme toi. Ce géant qui les attaque au dehors n’est ici que pour réduire à néant ses frères plus faibles, et la population rend les enfants de Bhaal responsables de ce qui les attend.

 

Était-ce la vérité ? Comment ces gens pouvaient-ils connaître son affiliation, sans même n’avoir jamais parlé avec lui ?

 

− En es-tu sûr ?

− J’ai écouté les conversations en ville, expliqua Sarevok. Notre arrivée ici n’est pas passée inaperçue, et peu de gens ont la faculté d’apparaître comme tu l’as fait, ni de se battre comme tu le fais. Ils t’ont donc pris, à juste titre, pour un enfant de Bhaal.

 

Une aussi petite ville que Saradush ne pouvait tenir caché un fait aussi inhabituel que celui d’une arrivée comme la leur. Et en dehors de leurs frères, préférant sans doute rester dissimulés dans la foule des anonymes, aucun habitant ne leur viendrait spontanément en aide.

 

− Cette Mélissane semble connue ici, continua Sarevok. Elle s’occupe des blessés et des faibles qui supplient son aide, en plus de protéger les enfants de Bhaal. Mais elle a tort de procéder ainsi. En rassemblant les pouvoirs de tous les enfants ici présents, elle pourrait repousser l’assaut des géants.

− Et au prix de combien de vie ?

 

Il ne répondit pas, et se contenta de croiser une nouvelle fois les bras avant de retomber dans le silence dont il était brièvement sorti. Ils errèrent quelques temps dans le quartier Sud de Saradush, mais sans aucune autre rencontre notable. Le sol tremblait régulièrement, rythmé par les tambours de guerre des géants aux portes de la ville, mais il semblait qu’encore une fois la cité passerait la nuit. Leurs recherches terminées, ils prirent la direction de l’Arbre à Chopines pour y retrouver leurs compagnons.

 

Imoen, Aerie et Minsc les attendaient autour d’une table, dans l’auberge qui s’était presque entièrement vidée depuis leur départ. La tunique du rôdeur était étrangement salie et déchirée en plusieurs endroits. Imoen esquissa un signe de la main à leur arrivée et gratifia Daren d’un sourire ravi. Minsc ne semblait pas s’inquiéter outre mesure de son état, et nourrissait méticuleusement son hamster de graines versées dans une assiette.

 

− Que s’est-il passé ?, interrogea Daren, les yeux écarquillés. Que…

− Pas si fort !, le coupa Imoen en posant un doigt sur ses lèvres.

− Minsc…, le supplia Aerie. Je suis sûre que Bouh a assez mangé… Pourrais-tu aller te changer, je t’en prie, avant que quelqu’un ne nous remarque…

 

Minsc grommela une réponse, se leva, et s’éclipsa en direction des chambres. Imoen était toujours radieuse, et Daren pressentait à son sourire espiègle une nouvelle péripétie inattendue. Avant même qu’il n’eût le temps de poser une question, elle l’avait déjà devancé.

 

− Non, toi d’abord.

 

Daren resta quelques secondes sans voix, et éclata de rire en même temps qu’elle. Une multitude de souvenirs s’entrechoquèrent dans son esprit, mais le raclement sourd de la chaise que venait de tirer Sarevok le ramena à une réalité bien concrète.

 

− Nous n’avons pas trouvé grand-chose, à vrai dire, commença-t-il d’un ton gêné. Juste quelques personnes nous insultant à cause de nos… origines, disons. Je crois que notre conversation avec Mélissane n’est pas passée inaperçue…

− Ni notre arrivée… fracassante, compléta Imoen.

 

Sa courte entrevue avec la jeune femme vêtue de rouge lui revint soudainement à l’esprit.

 

− Ah oui, aussi… Une jeune femme nous a abordés, après avoir entendu notre conversation avec Mélissane, pour nous demander de… d’assassiner Gromnir, dont les hommes de main ont tué ses parents sous ses yeux.

 

Aerie étouffa un petit cri, tandis qu’Imoen écarquilla les yeux en haussant les sourcils. Seul Sarevok était comme toujours resté impassible.

 

− Elle m’a dit aussi qu’il existait un passage souterrain entre la prison et le palais, mais que les hommes de Gromnir l’avaient condamné afin de protéger le château en cas d’invasion ennemie.

 

Les visages d’Imoen et d’Aerie s’éclairèrent en même temps, et Daren vit le regard de sa sœur se porter vers la poche latérale de sa veste, avant de lancer un clin d’œil à l’avarielle.

 

− Et vous ?

 

Imoen dégrafa le bouton de sa poche et en tira un épais trousseau de clés usées qu’elle fit tinter en les agitant doucement.

 

− Nous avons eu une soirée… plutôt mouvementée, commença-t-elle en inspectant sa prise. Deux types louches ont commencé à nous chercher des ennuis. Et… je crois que l’un d’eux a eu le malheur d’approcher Aerie de trop près…

 

Son cœur se serra tout à coup. Que voulait-elle dire ? Daren posa instinctivement sa main sur celle de l’avarielle, mais Imoen reprit aussitôt.

 

− Ne t’inquiète pas ! Bouh lui a sauté à la gorge en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Je crois que ceux qui nous attaqués étaient d’autres enfants de Bhaal… Pas aussi puissants que toi, heureusement, et Minsc leur a facilement tenu tête. On est resté en retrait avec Aerie, et c’est là que j’ai eu une idée.

 

Elle marqua une courte pause, parcourut la pièce du regard, et reprit en baissant le ton.

 

− Une patrouille du palais est arrivée à ce moment-là et s’est approchée pour rétablir le calme. J’ai foncé vers eux, et j’ai fait celle qui les suppliait d’arrêter cette bagarre. J’ai carrément joué la comédie, en m’accrochant désespérément à eux. Et…

 

Elle lança un clin d’œil malicieux à Daren, en secouant à nouveau son butin.

 

− Voilà ce que j’ai récupéré.

− Des clés ?, interrogea Daren, circonspect. Des clés qui ouvrent quoi ?

− Des clés qui ouvrent la caserne, grand nigaud ! Et la prison, probablement. Au départ, je n’avais pas la moindre idée de ce que j’allais lui dérober. Mais les gens cachent toujours des trucs importants à leur ceinture, ou dans leurs poches intérieures. Je pensais au moins pouvoir récupérer des informations, mais après ce que tu viens de nous raconter, je crois que j’ai décroché le gros lot !

 

Pour la première fois, Sarevok haussa les sourcils, trahissant ainsi un certain étonnement. Daren sourit. Un jour, sans doute, apprendrait-il que ses plans de conquêtes à la Porte de Baldur avaient été plus d’une fois compromis par la vivacité d’esprit d’Imoen, mais le moment n’était pas le mieux choisi pour le lui annoncer. Les éléments mis bout à bout leur offraient une opportunité intéressante qu’il leur fallait saisir au plus vite. Minsc, enfin débarrassé de son lambeau de tunique ensanglanté, revint s’asseoir à leur table. Imoen rangea le trousseau de la poche dont elle l’avait sorti et le tapota plusieurs fois.

 

− Nous avons tout intérêt à agir cette nuit même, conclut-elle. Avant qu’ils ne se rendent compte de la disparition de… ceci.

L’arrivée à Saradush

La sensation d’être aspiré à travers le vide couvrit subitement toute autre perception. À peine avait-il poussé les battants que déjà le décor avait changé. Un palais, une ville. La guerre. Le corps de Daren voguait à la vitesse de sa pensée, le propulsant en quelques secondes au-dessus d’une cité qui ne pouvait être que celle de Saradush. Le monde prit forme autour de lui, dressant d’épaisses murailles sorties de nulle part et cerclant un bâtiment fortifié aux proportions gigantesques. Sans qu’il ne sût véritablement comment, ses compagnons l’avaient suivi à travers la Porte des Enfers. Toutefois, une autre situation bien plus concrète l’arracha à ses questions. Tous les cinq venaient d’apparaître au pied d’un imposant escalier de marbre beige, sous les yeux médusés des quelques passants alentours. D’un peu plus haut, en direction du palais adossé aux murailles, les cris d’une altercation couvraient un bruit grave et sourd qui semblait émaner de l’extérieur.

 

− Je vous ai dit de ne pas approcher de ces portes ! Vous l’aurez voulu !

 

Un homme revêtu d’une armure massive, une immense hallebarde à la main, venait de prononcer cette injonction à une petite dizaine de personnes, visiblement mécontentes. Trois autres sentinelles, équipées d’armes identiques, barraient la route aux quelques protestataires.

 

− Mais nous devons voir le seigneur Gromnir !, s’écria un autre.

 

Le regard de l’un des vigiles se porta sur Daren et ses compagnons, abasourdi. Il leva un bras tremblant, en bredouillant quelques bribes de phrases aux trois autres.

 

− Mais ? Que…, commença-t-il.

− Des intrus !, hurla celui qui semblait être leur chef. Des espions ! Ils sont entrés dans nos murs !

 

La petite troupe de civils se dispersa en quelques instants sous les cris et les hurlements de panique. Leur arrivée semblait avoir instantanément mis un terme à la discorde une poignée de secondes plus tôt.

 

− Morts aux envahisseurs !, reprit le garde en brandissant fermement son poing. À l’attaque !

 

Daren se tourna vers ses compagnons, aussi interloqués que lui. Il avait bien conscience d’être apparu de manière assez abrupte, mais était près à s’expliquer et ne cherchait pas l’affrontement. Une femme rousse en robe bleu pâle s’interposa alors devant la charge des soldats en levant ses deux bras vers le ciel.

 

− Non ! Baissez vos armes !, s’écria-t-elle. Ce sont peut-être des alliés venus nous aider !

 

Daren et Minsc avaient déjà tiré leurs armes. L’espace de quelques secondes, les soldats s’immobilisèrent, le regard fixé sur la femme aux longs cheveux roux qui tentait désespérément d’apaiser la situation.

 

− Non, Mélissane, pas cette fois !, lui lança le soldat. Ne tombez pas dans leur piège !, reprit-il en direction des autres. Tuez-les tous !

 

Les sentinelles s’élancèrent dans leur direction, contournant la jeune femme qui continuait à implorer leur clémence. Ils portaient tous d’épaisses armures, et semblaient rompus dans l’art du combat. Sarevok n’était pas armé, et Daren lui lança son arme d’un geste. Il n’en avait pas besoin. Déjà son bras canalisait la fureur de l’Écorcheur en se couvrant d’une peau épaisse et écailleuse prolongée par de longues griffes acérées. L’acier de l’une des hallebardes fendit les airs juste devant Daren, mais il bloqua la lame d’une simple main. Le garde interrompit son élan et le dévisagea quelques secondes d’un air ahuri, le temps de finir emporté par une puissante vague de feu invoquée par Aerie restée en retrait. D’un coup d’une puissance exceptionnelle, Sarevok brisa le manche d’une arme d’un autre soldat. Minsc termina sa charge en renversant les deux derniers dans son élan. Son épée tournoyait au dessus de ses épaules, prête à s’abattre sur leurs adversaires. Daren se préparait à prêter main forte à ses compagnons lorsqu’une force invisible le priva de tout mouvement.

 

− Attention !, s’écria Imoen. Au dessus !

 

La pression se fit soudainement plus forte, et une main invisible souleva Daren au-dessus du sol avant de le propulser tout à coup plusieurs mètres en arrière.

 

L’instant d’après, une boule de flammes massive s’écrasa sur le champ de bataille, pulvérisant les marches de marbres et broyant les corps des soldats. Quelques secondes d’un silence surnaturel s’abattirent sur la petite place, uniquement perturbé par les crépitements des flammes léchant avidement le sol. Puis les cris s’élevèrent de toutes parts et couvrirent tout autre son. Des cris de panique et de terreur, puis à nouveau le silence. Daren se releva enfin, et se retourna vers ses compagnons. Imoen, les deux bras en avant, haletait encore de la célérité de son invocation. Elle venait à l’évidence de les sauver d’une mort certaine.

 

− Vous…, commença-t-elle en reprenant son souffle. Vous avez vu ça ?

− La ville est assiégée, répondit machinalement Daren.

 

Même si personne ne le lui avait dit, les visions qui l’avaient effleuré lors de leur sortie des Enfers venaient de trouver une confirmation.

 

− Comment le sais-tu ?, s’étonna Imoen.

− C’est vrai que ce bruit au dehors est étrange…, intervint Aerie.

− Ces projectiles sont tirés d’armes de siège, expliqua Sarevok en désignant les fragments de roches enflammées.

− Mais qu’est-ce qui se passe ici ?, reprit Imoen, toujours perplexe. Et où est ce « ici » ?

− Je crois que nous sommes à Saradush, répondit Daren.

− Tu vas peut-être finir par me dire ce qui se passe aujourd’hui ?, continua-t-elle, la voix tremblante d’émotion. D’abord tu disparais sans crier gare, on débarque en Enfer, comme ça, et on arrive ici, je ne sais même pas où, on se fait attaquer à vue par ces types, et pour finir, on manque de se faire tuer par ce… ce…

 

Elle ne termina pas sa phrase. Ses compagnons, peut-être à l’exception de Sarevok, devaient se poser les mêmes questions. Il n’avait cependant pas plus de certitudes qu’eux, même s’il devinait de façon diffuse qu’il n’était pas ici par hasard. La jeune femme rousse, qui s’était mise à l’abri avant la bataille, sortit de sa cache et s’avança en direction de Daren, mettant un terme à ses réflexions.

 

− Bonjour, enfant de Bhaal. Je me nomme Mélissane, je suis ici en amie. Je regrette que notre première rencontre ici ait été aussi… sanglante.

 

« Enfant de Bhaal ». À mesure qu’il entendait cette phrase de la bouche d’inconnus, l’effet de surprise s’en amoindrissait d’autant, mais la méfiance qui en résultait ne parvenait à s’accorder avec le mot « amie ». Malgré son ton avenant et son visage amical, il ne desserra pas les dents, et marmonna une réponse sur la défensive.

 

− Comment sais-tu que je suis un enfant de Bhaal ?

− J’observe le déroulement de la vie de nombreux enfants du Seigneur du Meurtre, expliqua-t-elle calmement. Considère-moi comme une « gardienne », à défaut d’un meilleur terme. Je connais les prophéties d’Alaundo, et j’ai le pressentiment qu’elles annoncent le retour de Bhaal dans les Royaumes. Et en prenant un intérêt actif au sort des enfants de Bhaal, j’espère pouvoir empêcher son retour sous quelque forme que ce soit.

 

Une fumée âcre portée par le vent arracha une quinte de toux à Daren, et Mélissane les invita à la suivre en direction du centre de Saradush. Les bruits à l’extérieur des murailles n’avaient pas désemplis, mais aucun autre projectile ne perturba à nouveau le calme relatif qui régnait en ville.

 

− En fait, je pense même connaître ton nom, ajouta-t-elle. Tu es bien Daren, le fils adoptif de Gorion ?

− Mais qui êtes-vous ?, la coupa férocement Imoen. D’où connaissez-vous ce nom ?

 

La véhémence de sa sœur lui arracha un sourire. Cependant, il se posait lui aussi les mêmes questions. Mélissane laissa l’intervention d’Imoen en suspens, et poursuivit.

 

− Je ne sais pas comment vous êtes arrivés ici, mais je crains que vous ne soyez pris au piège à Saradush comme nous tous.

− Aucune muraille ne retient Minsc et Bouh prisonniers !, s’indigna le rôdeur à son tour. Minsc ne sait pas vraiment comment il est arrivé ici, mais il ne doute nullement qu’il en sortira !

− De l’autre côté des murailles de Saradush se dresse l’armée de Yaga Shura, continua Mélissane. Il assiège la ville dans l’espoir de pouvoir anéantir tous ceux qui sont du même sang que toi.

− Yaga Shura ?, répéta Aerie, pensive. Qui est-ce ?

− C’est un géant, venu des montagnes de la région de Calimshan. Il a réuni plusieurs clans de ses congénères jusque-là désorganisés, et parcourt le pays depuis en massacrant les populations.

− Ces agissements ne sont pas dignes d’un véritable guerrier !, s’insurgea Minsc. Bouh ne peut tolérer une telle infamie !

 

Seul Sarevok n’était pas encore intervenu au récit de Mélissane. Il se contentait d’écouter, et Daren devina un imperceptible sourire sarcastique au coin de ses lèvres.

 

− Tout d’abord, répondit la jeune femme en tournant une nouvelle fois à l’angle d’une rue quasi déserte, nous devons allez voir le général Gromnir, celui qui gouverne la ville de Saradush. Gromnir est aussi un enfant de Bhaal, métissé orc, et fut autrefois un puissant guerrier. Accompagné de ses fidèles soldats, il est venu avec moi à Saradush pour se réfugier avec les autres enfants de Bhaal et pour les protéger.

− De quoi voulaient-ils se protéger ?, interrogea Imoen.

− Depuis quelques temps, une petite poignée d’enfants de Bhaal, particulièrement puissants, sillonne les routes de cette région de Féérune à la recherche de leurs frères, dans l’unique but de les traquer, et de les tuer.

 

Sa dernière phrase resta sans suite, jetant un froid sur la petite troupe. Daren avait déjà entendu parler de ses frères de sang, pourchassant les leurs, mais les rumeurs parvenues adoucies jusqu’à Suldanessalar prenaient ici une toute autre dimension.

 

− Même si certains enfants de Bhaal sont des criminels, continua Mélissane, la plupart n’aspirent qu’à vivre en paix, et certains ne sont même pas conscients de leur ascendance. J’ai rassemblé ici vos frères et sœurs, afin qu’ils y soient en sécurité, et protégés par une armée solide et efficace.

− Et… que s’est-il passé ?, poursuivit Daren. La situation ne semble pas être celle qui était prévue.

 

Mélissane s’arrêta soudainement, et baissa la tête, résignée. Elle resta ainsi quelques secondes silencieuse et poussa un long soupir avant de répondre.

 

− Mais depuis, Gromnir a perdu la tête. Il s’est barricadé dans la salle du trône du château, et ses hommes se sont montrés de plus en plus agressifs, ne montrant plus aucun respect pour la vie et les droits des citoyens de Saradush.

 

Personne ne répondit. La jeune femme marqua une courte pause, une moue contrariée sur le visage, et reprit à voix plus basse en jetant quelques regards inquiets autour d’eux.

 

− Les actes inqualifiables de Gromnir et de ses soldats ont entraîné de fortes dissensions, rendant presque impossible la défense de la ville par les miliciens loyaux à Saradush. Nous devons d’abord vaincre l’ennemi intérieur pour pouvoir mettre fin à ce siège.

− Nous ?, répéta Imoen en haussant les sourcils. Que voulez-vous dire ?

 

Mélissane déglutit plusieurs fois et prit une profonde inspiration. Elle lissa ses longs cheveux roux d’un geste nerveux, et se décida finalement à s’expliquer.

 

− J’ai eu vent de tes exploits, Daren, ainsi que des vôtres. Je…

 

Elle se tourna soudainement vers lui, implorant son aide.

 

− Au nom de Saradush, je t’en prie ! Tu dois trouver un moyen d’entrer dans le château. Peut-être pourras-tu le raisonner… ? Raisonner Gromnir, j’entends. Même si je crains qu’il n’ait déjà complètement perdu la tête… Tu dois impérativement tout tenter pour offrir à Saradush un petit espoir de survivre à ce siège.

 

Derrière lui, Sarevok souffla lentement en levant les yeux au ciel et secoua la tête. Daren l’interrogea du regard, mais son frère ne lui répondit pas. D’un certain côté, les propos de plus en plus abracadabrants de cette jeune femme lui auraient aussi arraché un sourire s’ils n’avaient pas été tout simplement piégés comme tous les citoyens de cette ville, assaillie par les armées d’un géant, enfant de Bhaal de surcroît. Mais d’un autre, il se demandait quelle pourrait bien être son implication dans cette bataille, se remémorant les propos pour le moins déroutants de Solaire au sujet de son rôle dans les prophéties d’Alaundo.

 

− Je ne comprends pas en quoi il est de notre devoir de « raisonner » ce Gromnir, répondit Imoen, toujours cassante. Vous nous parlez comme si Daren détenait la solution à tous vos  problèmes, et surtout comme si nous avions déjà accepté.

 

Mélissane écarquilla les yeux, horrifiée, et bégaya quelques excuses en s’empourprant.

 

− Ce… ce n’est pas ce que j’ai voulu dire… Je…

 

Quelques larmes embuèrent ses yeux, et Imoen resta silencieuse, interdite et visiblement gênée d’avoir provoqué tant d’émoi.

 

− Nous vivons des jours assez difficiles, et… je… Je refuse de perdre espoir… Gromnir possède la force militaire suffisante pour faire face aux armées qui nous assiègent. Mais ses gardes lui sont loyaux, et ils restent cloisonnés au palais, à surprotéger Gromnir au lieu de défendre la population. Et… avec toute cette tension… ils se montrent de plus en plus violents… allant jusqu’à tuer en place publique tout citoyen qui tente de négocier pour demander une audience… C’est le sort de centaines d’êtres humains qui en jeu et… et…

 

Un sanglot étouffa sa voix déjà ébranlée. Un long silence fit suite à sa dernière phrase, uniquement interrompu par les cris et les bruits sourds des impacts de roches sur les murailles.

 

− Daren !, s’écria Minsc en brandissant un poing serré. Nous ne pouvons laisser ces pauvres gens dans cette situation ! Bouh ne peut le tolérer, et Minsc non plus !

 

Aerie saisit la main de Daren dans la sienne et l’interrogea du regard. Il le savait, le sort des habitants de cette ville ne pouvait pas la laisser indifférente, et il ne pouvait qu’être de son avis. La sensation diffuse d’être sur le point de mettre la main dans un engrenage qu’il ne maîtrisait pas le fit hésiter une seconde, mais l’enthousiasme de ses compagnons balaya ses incertitudes. Seul Sarevok s’était refusé à toute intervention. Et il se doutait de la raison. Cependant, même si comme il le pensait, son frère ne partageait pas leur vision humaniste de la situation, il le remercia intérieurement de s’en tenir à ses paroles, et de suivre ses instructions sans discuter. Après un instant de réflexion, il se tourna en direction de Mélissane.

 

− As-tu des renseignements susceptibles de nous faciliter l’accès au palais ?

 

Le visage de Mélissane s’éclaira soudainement, et elle s’empressa de sécher son visage.

 

− Je ne peux hélas guère vous aider… En plus de maintenir un bouclier déployé autour de la ville, les mages de Gromnir rendent l’accès aux portes du palais  impossible. Vous devrez sans doute trouver un autre chemin, en espérant qu’il en existe un autre…

− Ne vous inquiétez pas, répondit aussi Aerie d’une voix posée. Nous allons faire notre possible.

− De combien de temps disposons-nous avant que les murs ne cèdent ?, ajouta Imoen, établissant déjà une stratégie d’infiltration.

− Le siège peut aussi bien durer quelques jours, ou quelques mois, c’est difficile à dire. Agissez vite, et que Tymora vous accompagne.

 

Un nouveau grondement sourd ramena le silence dans les rues déjà désertes de Saradush. Daren lança un regard inquiet au-dessus de lui, mais cette fois-ci, aucun projectile n’avait franchi les murs.

 

− N’oubliez pas, rappela Mélissane. Yaga Shura est un enfant de Bhaal lui aussi, et peut être bien plus puissant que tu ne l’es, ajouta-t-elle en désignant Daren. Lui et son armée n’auront pas de répit tant que tous les enfants de Bhaal protégés par ces murailles n’auront pas été massacrés.

− Pourquoi ?, répondit-il.

 

Elle le fixa dans de ses yeux verts un long moment, les lèvres pincées, puis fit quelques pas en arrière.

 

− Tant que tu n’auras pas fait tes preuves, il y aura quelques secrets que je ne pourrais te révéler. La sécurité du peuple que j’ai juré de protéger en dépend. Mais si tu veux toi-même échapper à Yaga Shura, tu devras te battre, pour la survie de tous. Vous aurez peut-être du mal à me trouver par la suite. La ville souffre, et je dois faire le maximum pour porter assistance à ses habitants. Si vous décidez d’aider ces gens, je ne peux que vous souhaiter bonne chance.

 

Mélissane s’éclipsa rapidement, et la ruelle retrouva son calme habituel. Le seul son autre que celui des cris étouffés par la muraille de pierre venait d’une porte entrouverte sur la rue principale un peu plus loin.

 

− « L’arbre à chopines », commenta Imoen. Original…

 

Un écriteau bariolé décoré d’une coupe débordant de mousse ornait le porche de ce qui ne pouvait être qu’une auberge. Suivi de ses compagnons, Daren entra le premier, accueilli par une odeur appétissante qui lui rappela qu’il n’avait rien avalé depuis trop longtemps.

 

« L’arbre à chopines » était une auberge assez pittoresque, une multitude de tableaux sans titre exposés à ses murs. Un dénivelé insolite matérialisé par une haute marche coupait la pièce principale en deux, donnant une sensation de profondeur. Seules les trois tables les plus proches de l’entrée étaient occupées, et Daren réalisa que l’après-midi touchait à peine à sa fin. Combien de temps avait duré leur « voyage » dans l’Antichambre de Bhaal ? Il n’en avait pas la moindre idée. Mais lorsqu’il s’était rendu dans la clairière de l’oracle, quelques heures seulement auparavant, il faisait déjà nuit. Délaissant pour le moment ces questions sans réponses, il fit quelques pas en direction du tavernier et le salua d’un geste de la main. Celui-ci, sans daigner lever les yeux, lui répondit d’un grognement inamical sans interrompre le nettoyage méticuleux de sa paillasse.

 

− C’est quoi le problème ?, lui murmura Imoen à l’oreille.

 

Daren réalisa alors un nouveau détail. À peine avaient-ils franchi la porte de la taverne que toutes les discussions s’étaient évanouies. Un silence pesait à présent dans la longue salle aux poutres apparentes, et Daren avait l’impression que tous les visages s’étaient tournés vers eux et les jaugeait du regard. Quelques têtes se détournèrent à l’instant où Minsc et Sarevok se redressèrent après avoir passé la porte d’entrée trop basse, et tous les cinq s’installèrent à l’une des nombreuses tables libres. Un serveur antipathique prit rapidement leur commande, et s’éclipsa dans l’arrière-salle.

 

− Quelle journée…, souffla Aerie en s’écroulant sur sa chaise. Je ne sais même plus qu’elle heure il est…

− Je pense qu’il est temps de faire le point, déclara Imoen, visiblement éprouvée elle aussi.

 

Un nouveau silence plana à la fin de sa phrase. Autour d’eux, les conversations avaient petit à petit repris, mais on pouvait encore sentir un souffle d’hostilité inexpliquée dirigé à leur encontre.

 

− Nous voilà débarqués dans une ville à l’autre bout du pays, assiégée par des géants, avec à leur tête un enfant de Bhaal, ville dirigée par un autre enfant de Bhaal qui panique en refusant de protéger la population, que nous sommes chargés de ramener à la raison avant qu’il ne soit trop tard. Je n’ai rien manqué ?

 

Nouveau silence. Malgré l’invraisemblance de la situation, Imoen l’avait assez bien résumée. Peut-être Daren pressentait-il une trame plus générale à ces évènements, reliés par un fil conducteur encore invisible à ses yeux. Il repensa un instant aux propos de Solaire, puis se tourna finalement vers son demi-frère, Sarevok.

 

− Et toi ? Qu’en penses-tu ?

 

Sarevok les fixa tout à tour, puis s’éclaircit la voix avant de prendre la parole.

 

− Toujours aussi prompt à t’empêtrer dans des mièvreries sans fin…, ricana-t-il. Mais cela m’est égal maintenant. J’ai promis de te suivre, et je tiendrai parole.

 

Il ne laissa à personne le temps de relever son invective, et continua.

 

− Tu es venu à Saradush, comme je te l’avais prédit, mais je ne connais pas la suite. C’est ici que se déroulera un évènement majeur de la prophétie, cela ne fait aucun doute. La seule chose que nous pouvons faire, c’est avancer avec ce que nous avons, même si nous n’en percevons pas encore la finalité. Personnellement, je me fiche de Saradush et de ses habitants, mais je suis curieux de te voir à l’œuvre pour résoudre cet épineux problème. Si ces demeurés se sont choisis un chef incapable de…

− Sarevok, arrête…, souffla nerveusement Imoen en serrant les dents.

 

Tremblante de fureur, elle venait de stopper net le bras de Minsc, prêt à s’abattre sur le visage impassible de Sarevok.

 

− … ou je laisse Minsc s’occuper définitivement de toi.

 

Daren se sentait mal à l’aise. Il avait autorisé son demi-frère à se joindre à eux, mais aucun « serment » ne pouvait effacer le sombre passé d’un homme dévoré par l’ambition et la haine. Il ne voulait pas défendre ouvertement son choix, et laissa ses compagnons s’expliquer avec lui.

 

− À ta guise, chère sœur, ironisa Sarevok en croisant à nouveau les bras et en inclinant sa chaise en arrière.

− Tu es vraiment… un monstre, lui cracha-t-elle d’une moue de dégoût.

 

Sarevok haussa les sourcils d’un air amusé.

 

− J’ai tué beaucoup de gens, ma chère Imoen, pour assouvir mes ambitions. Mais… toi, combien en as-tu tué… ? Et Daren ?

 

Le visage d’Imoen se figea soudainement, et elle cligna des yeux plusieurs fois.

 

− Es-tu vraiment aussi innocente ?, continua-t-il. Gorion l’était-il ? Je ne réclame aucune indulgence, mais je ne suis pas sûr que tu regardes dans la bonne direction.

 

Daren n’en croyait pas ses oreilles. Était-il en train de se comparer à eux ? Certes, ils avaient été plusieurs fois obligés de se battre, mais c’était soit pour leur survie, soit pour une cause juste. Il allait ouvrir la bouche et répondre à son frère, mais Imoen le devança.

 

− Je ne répondrai même pas à cela tellement tes attaques sont vides de sens, Sarevok. Tu ne connais rien à l’amour de ton prochain ou la compassion. Même la mort ne t’a pas rendu plus humble… Tu me ferais presque pitié… si tu n’avais pas tué notre maître.

 

Elle échangea un long regard chargé de haine et de mépris avec Sarevok, puis une petite voix timide mit soudainement fin au silence pesant qui avait suivi la dernière phrase d’Imoen.

 

− Je crois que nous sommes tous fatigués, conclut Aerie. Nous devrions louer une chambre ici et nous reposer le temps qu’il faudra.

− Bouh est d’accord avec toi, Aerie. Les yeux de Minsc se ferment tout seul.

− Nous aurons les idées plus au clair pour mettre au point un plan d’infiltration dans le palais de Gromnir, conclut Imoen en se levant brusquement.

 

Elle s’éloigna en direction du comptoir et négocia quelques secondes avec le tavernier. Minsc se leva à son tour, suivi d’Aerie, qui embrassa fugitivement Daren sur la joue avant de rejoindre Imoen qui les avait attendus. Seul Daren et Sarevok étaient restés à table, silencieux. Malgré la fatigue accumulée, il ne parvenait pas à se détendre suffisamment pour avoir envie de dormir. Il se sentait mal à l’aise, dévisagé par un Sarevok calme et amusé, presque narquois.

 

− Aucun regret d’être de retour parmi les vivants ?, finit-il par lui demander.

− Aucun, répondit-il après une seconde de réflexion. Je ne m’attendais pas à te trouver changé depuis notre dernière rencontre, ni Imoen. Et tes compagnons m’ont l’air tout aussi transpirants de charité que vous… Mais cela me va.

 

Il marqua une courte pause, puis porta une main à sa ceinture. D’un geste, il en tira l’arme que Daren lui avait laissée pour leur précédent affrontement, et la posa sur la table. Sa propre arme, en définitive. Dans les péripéties qui avaient suivies leur arrivée à Saradush, Daren n’avait plus pensé à la lui réclamer, et maintenant qu’il l’avait examinée plus attentivement, il était inutile de lui mentir.

 

− Je ne te demanderai pas comment elle est entrée en ta possession…, commença Sarevok.

− C’est une longue histoire…, intervint Daren.

− … mais j’ai oublié de te la rendre tout à l’heure. La voici.

 

Daren resta un instant bouche bée. Il s’attendait à ce que son frère conservât l’arme qui avait jadis été la sienne, ou tout du moins qu’il tentât de négocier. Mais à sa grande surprise, ce ne fut pas le cas. Ne sachant quelle attitude adopter, Daren tira la lame à lui et l’ajusta à son fourreau en silence.

 

− Toutefois, ajouta Sarevok, si nous devons nous battre à nouveau, j’aimerai autant avoir une arme que de dépendre de quelqu’un d’autre.

 

Daren sortit une bourse contenant quelques pièces de sa ceinture et la tendit à son frère, presque à contrecoeur. L’idée de savoir Sarevok avec une arme tandis qu’eux-mêmes seraient en train de dormir non loin ne le rassurait guère, sans parler de ce qu’Imoen aurait pu en penser si elle avait été encore là. Mais s’ils devaient à présent partager leur périple, il n’avait rien à gagner à ne pas lui faire davantage confiance.

 

− Il doit bien y avoir une forge ici. Tu devrais pouvoir trouver ce que tu veux avec ça. Moi, je vais me coucher et tenter de dormir.

− Merci à toi. Je vais faire un tour en ville en attendant.

− À plus tard.

 

Daren recula sa chaise et se dirigea vers l’escalier au fond de la salle par lequel il avait vu disparaître ses compagnons. Quelques visages méfiants se tournèrent vers lui à son passage, accompagnés de murmures dès qu’il les avait dépassés, mais il n’y prêta guère plus d’attention. Son esprit était épuisé, et malgré les milliers de questions qu’il se posait encore, réclamait son dû de sommeil. Il entra dans la première chambre libre et s’endormit rapidement.

 

 

Son repos ne fut que de quelques heures, mais suffisamment intense pour se ressourcer. L’espace de cette fin d’après-midi, tous ses tourments l’avaient abandonné, le laissant enfin à un sommeil amplement mérité. Lorsqu’il ouvrit enfin les yeux, Daren sentit une présence familière à ses côtés. Un parfum qu’il reconnut entre mille enivra ses sens, et avant qu’il n’eût le temps de se retourner, une main affectueuse lui caressa le visage. Aerie, un sourire mutin sur les lèvres, s’approcha de lui et l’embrassa délicatement dans le cou. Se laissant bercer dans ses bras, Daren se blottit contre elle et l’enserra à son tour.

 

Durant les quelques mois qu’ils avaient passés à Suldanessalar, Aerie s’était affirmée, ayant finalement fait le deuil son passé douloureux. Il avait trouvé en elle une confidente, aimante et attentionnée, et lui avait de son côté apporté la stabilité et l’affection dont elle avait besoin. Il n’avait que peu d’expérience dans ce domaine, mais c’était son cas à elle aussi, et les aventures qu’ils avaient vécues l’année passée les avaient soudés à jamais.

 

Les longs cheveux blonds d’Aerie tombèrent sur sa joue tandis qu’il resserrait son étreinte. Daren fit glisser ses mains le long du fin tissu qui couvrait le corps de l’avarielle, suivant les contours galbés de ses hanches. Leurs lèvres se rencontrèrent à nouveau, échangeant un baiser fougueux. Tout semblait si loin, en cet instant suspendu de la réalité par ce visage d’ange à la chevelure d’or. La prophétie de Bhaal, Saradush, la guerre… En cet instant, rien d’autre n’existait que ce corps menu lové contre le sien, et ces caresses langoureuses qui le détachaient du reste du monde. Daren glissa sa main sous le voile mauve qui couvrait son corps, et caressa sa peau douce et délicate. Aerie tressauta à son contact et se raidit un instant, mais un nouveau baiser la détendit, et elle se laissa lentement dévêtir avant de se glisser à son tour sous les couvertures.

 

− Daren, je…

 

Il s’arrêta aussitôt, croisant le regard bleu pâle de l’avarielle. Aerie entrouvrit les lèvres, un sourire paisible sur le visage.

 

− Je t’aime.

 

Elle l’embrassa à nouveau, et se laissa pleinement aller à ses caresses. Quelle heure était-il ? La faible clarté par la fenêtre lui indiqua que le crépuscule touchait à sa fin. Au loin, les sons venus de l’extérieur berçaient chacun de leurs mouvements dans cette bulle éphémère de bonheur, hors du temps, hors du monde.