L’arrivée à Ust Nasha

« Veldrin ». Daren s’imaginait très bien porter ce patronyme le temps de leur enquête. Même s’il ne connaissait en rien la culture drow, si la cité se préparait effectivement à la guerre, s’infiltrer discrètement ne poserait sans doute pas de problème.

 

− J’arrive pas à y croire !, s’écria Imoen en admirant ses mains. Je suis une elfe noire !

 

Elle se trémoussa en s’examinant sous toutes les coutures.

 

− Alors, Daren ? Tu me trouves comment en drow ?

 

Il n’eut le temps que d’un haussement de sourcils admiratif qu’Aerie était intervenue d’un air sévère.

 

− Tu ne devrais pas rire avec ça, Imoen. Les elfes noirs sont des créatures trop… ignobles pour… Je… je supporte déjà assez mal d’en avoir l’apparence.

− Oh, très bien, très bien…, reprit Imoen, mi frustrée mi amusée. Si on ne peut même plus plaisanter…

 

Ils marchèrent presque une heure sur la roche sombre, suivant la vague piste en direction du nord que leur avait indiquée Adalon. Daren avançait comme un automate, perdu dans ses pensées. Son esprit vagabondait, allant et venant des projets d’Irenicus à la dangereuse mission que leur avait confiée le dragon, lorsque les monticules de pierre sur le bord de la route se firent soudainement plus ordonnés et attirèrent son attention. D’une simple tranchée légèrement creusée par un passage régulier, la piste se changea en un dallage sombre, d’épais murs de fer montants en délimitaient l’accès.

 

− Regardez !, murmura Aerie, le visage pétrifié. Oh, Baervan, sauvez-nous…

 

Fronçant péniblement les sourcils, Daren scruta l’horizon et écarquilla les yeux. Ce qu’il avait pris pour un simple pan de roche étaient en réalité les portes d’une ville.

 

− Nous sommes encerclés !, s’écria Minsc tout à coup en dégainant son épée.

 

Daren sentit son pouls s’emballer, et ses membres se mirent à trembler de manière inexpliquée.

 

− Calmez-vous !, leur intima Jaheira à voix basse.

 

Trois elfes noirs apparurent derrière eux, l’arbalète au poing et le visage menaçant. Un autre, escorté de deux de ses compagnons, se tenait au sommet d’une vigie qui jouxtait les deux immenses battants métalliques de la porte.

 

− Qui va là ? Identifiez-vous !, lança-t-il en direction du petit groupe.

 

Daren croisa le regard de Jaheira, et avant que la druide ne pût ouvrir la bouche, il répondit le premier.

 

− Je suis Veldrin, de Ched Nasad, et voici mes esclaves personnels.

 

Il désigna d’une main distraite ses quatre compagnons. Jaheira manqua de s’étouffer et le foudroya du regard. Daren la sentait tremblante de fureur, mais elle conserva un calme apparent afin de ne pas compromettre la situation. Ils n’en avaient pas parlé, mais Daren se doutait qu’elle comptait tenir le rôle qu’il venait de lui ravir. Toutefois, beaucoup de temps s’était écoulé depuis leur première rencontre à l’auberge du Brasamical, et il avait maintenant autant confiance en ses propres capacités qu’en celles de son amie.

 

− Nous avons été envoyés en renfort. Laisse-nous passer.

 

Sa phrase fit place à un long silence, et l’espace de quelques secondes, il se crut démasqué. Daren réalisa soudainement qu’il venait de s’exprimer en drow sans même s’en rendre compte, ce qui le réconforta intérieurement. Il lança un rapide coup d’œil à Imoen qui lui répondit d’un discret hochement de tête. Seule Aerie semblait affolée, et rabattit sa capuche afin de dissimuler son visage terrifié.

 

− Toutes mes excuses, reprit la sentinelle. Je ne fais que mon devoir en te posant cette question. Sois le bienvenue, Veldrin de Ched Nasad.

 

Les trois elfes noirs qui avaient bloqué leur retraite se tapirent à nouveau dans l’ombre, l’arbalète au poing. Les lourdes portes métalliques s’entrouvrirent, et l’homme posté dans sa tour d’observation descendit pour les accueillir.

 

− Nous devrions normalement te questionner plus avant, mais nous attendons effectivement un groupe en provenance de Ched Nasad. Aussi, ton arrivée tardive a-t-elle repoussé les plans de Solaufein.

 

Daren s’excusa brièvement mais son interlocuteur ne semblait pas vraiment l’écouter. Savoir son supérieur contrarié l’embarrassait au plus haut point.

 

− Entre vite, et assure-toi de rencontrer Solaufein, reprit-il soudainement. C’est un membre éminent des combattants de la cité. Il te servira de guide, et t’expliquera ce qu’il attend de toi.

 

Daren acquiesça d’un bref hochement de tête et fit un rapide signe de la main à ses compagnons qui le suivirent sans un mot.

 

− Tu trouveras Solaufein à la Société des Combattants, au nord de la cité juste devant la fosse des araignées, termina le garde en escaladant à nouveau l’échelle qui montait à son poste.

 

La vue qui s’offrait à eux était inimaginable. La place sur laquelle ils venaient d’arriver grouillait d’agitation. Des elfes noirs, mais aussi des nains et des kobolds enchaînés, ou encore d’énormes araignées de plus de trois pieds de hauts s’affairaient de toutes parts. Ust Nasha, l’avant-poste drow, se préparait à l’évidence à un évènement important. Au-dessus d’eux, une multitude de passerelles harmonieusement disposées reliait les étages supérieurs de la ville. Malgré leur civilisation violente et guerrière, les elfes noirs avaient ceci en commun avec leurs lointains cousins de la surface qu’ils étaient de véritables maîtres en architecture. La ville elle-même semblait se fondre pour ne faire qu’un avec la roche.

 

− Attention, maladroit !, s’écria un drow visiblement mécontent. C’est de la marchandise de valeur !

 

À ses côtés, un duegar enchaîné à un volumineux bloc de métal venait de renverser une lourde caisse aussi grande que lui qu’il peinait à porter. L’elfe noir sortit une lame de son fourreau, et foudroya le nain des profondeurs du regard.

 

− S’il vous plaît, maître !, gémit le nain gris. Je n’ai rien mangé depuis une semaine… Maître…

 

L’elfe noir fit une moue de dégoût, et décapita l’esclave d’un seul coup. Aerie étouffa un hoquet de stupeur, mais le bruit de la foule alentour couvrait avantageusement tout autre son que les nombreux cris qui résonnaient de part et d’autre. Daren ne parvenait pas à détacher ses yeux du terrible spectacle qui venait de se dérouler, mais les autres drows n’avaient que tout au plus jeté un œil distrait sur ce meurtre en place publique.

 

− Qu’est-ce qui se passe ici, Leathel ?

 

Une voix féminine autoritaire s’éleva de la foule, et une drow aux longs cheveux blancs attachés en tresses accourut d’un pas leste. Elle portait fièrement une toge ornée d’un blason que Daren ne connaissait pas, représentant d’étranges signes formés de flèches.

 

− Ces esclaves n’écoutent jamais !, s’indigna-t-il aussitôt, un soupçon d’incertitude dans la voix.

− Cet esclave n’est pas à toi, mâle !, répliqua-t-elle. C’est le mien !

 

L’elfe noir eut un mouvement de recul, et son visage se figea dans une expression de crainte.

 

− Désolé, maîtresse, répondit-il en inclinant doucement la tête. Cet esclave s’est rebellé, et il a été châtié.

 

La jeune femme fronça les sourcils, et ses mains se mirent à luire d’une lumière noire.

 

− Écoute-moi bien, pauvre fou, reprit-elle en détachant chaque syllabe. Tu es plus facile à remplacer qu’un esclave entraîné.

− Mais… ! Maîtresse, pitié ! Non !

 

Un sourire mauvais se dessina sur ses lèvres, agrémenté d’une moue de mépris à cet étalage de supplication. Elle leva ses mains en direction de celui qui venait de lui voler son serviteur, et lui décocha sa magie en plein cœur. Un reflet violacé illumina un instant son corps, et l’elfe noir se désintégra sous leurs yeux en un petit tas de cendre.

 

− Idiot…, grommela-t-elle d’un ton contrarié. Où vais-je trouver un autre esclave, maintenant… ?

 

Daren et ses compagnons n’avaient pas encore bougé, observant d’un air déconfit cette altercation sanglante et surréaliste.

 

− Hé !, Vous n’avez rien d’autre à faire ici qu’à gêner le passage ?, leur héla un autre drow, tenant en laisse un troll solidement ligoté.

 

Daren bredouilla une excuse, et traversa précipitamment la place toujours bondée de monde. Il manqua de percuter de plein fouet un autre groupe d’elfe noir, et slaloma entre les étals de marchandises et ces énormes araignées velues, pourtant dociles, mais qui lui faisaient froid dans le dos.

 

− Beuark ! Comment peut-on avoir ces bestioles comme animal de compagnie ?, lui chuchota Imoen d’un ton écœuré. Même transformée en elfe noir, je ne pourrais jamais vénérer Lolth, même si on me le demandait gentiment !

 

Daren posa un doigt sur ses lèvres, l’invitant à se faire plus discrète, mais personne ne s’intéressait à eux, ni même n’avait remarqué leur arrivée. Leurs premiers pas dans la cité d’Ust Nasha étaient couronnés de succès, et il leur fallait maintenant se rendre au nord de la ville pour y rencontrer leur contact, Solaufein. Adalon leur avait fourni un déguisement des plus efficaces, et ils ne devaient pas le compromettre en agissant de manière inconsidérée ou irréfléchie sous peine de se voir démasqués. Leur priorité était de récupérer les œufs du dragon, mais ils devaient tout d’abord s’intégrer au mieux, afin d’obtenir un maximum d’information sur leur objectif, ainsi que sur leurs deux ennemis.

 

De nombreuses passerelles reliaient les tours qui menaient aux étages. Les habitations se fondaient dans ce paysage comme autant de nids suspendus aux branches d’un arbre gigantesque. La Société des Combattants se trouvait à l’autre bout de la ville, et tous les cinq durent traverser, en suivant la voie principale, plusieurs grands axes avant de s’y rendre. Pour le moment, et malgré leur pas mal assuré, personne ne semblait avoir suspecté leur supercherie. Une forte et soudaine odeur de mort souleva le cœur de Daren avant qu’il n’en découvrît l’origine.

 

− Par tous les Dieux !, s’exclama Imoen, une main devant le visage. Quelle horreur !

− Moins fort !, siffla Jaheira, qui ne put retenir elle aussi une grimace à l’odeur et la vue de l’horrible spectacle devant eux.

 

En contrebas, un gigantesque charnier grouillait de ces immenses araignées qui semblaient se délecter de cadavres de toutes sortes.

 

− La Société des Combattants, là !, s’écria Daren en découvrant un bâtiment militaire imposant de l’autre côté de l’allée.

 

Ils s’éloignèrent rapidement de la fosse, et l’odeur pestilentielle disparût progressivement. Devant la caserne, un elfe noir, assez grand pour sa race, de longs cheveux blancs comme la neige lui tombant dans le dos, attendait, adossé contre la porte du bâtiment.

 

− Ah. Vous êtes les nouveaux venus qu’on m’envoie, je suppose, commença-t-il d’une voix traînante. Comme si je n’étais pas assez occupé comme ça sans être obligé de faire la charité…

 

Il joua nonchalamment avec son arme avant de la glisser de manière habile dans son fourreau. Ses yeux noirs ressortaient de son visage sombre et fin, et on devinait la pointe de ses oreilles qui se dessinait sous sa longue et épaisse chevelure.

 

− Salutations, répondit Daren d’une courte révérence. Nous venons d’arriver en provenance de Ched Nasad, et…

− Il n’y a pas de « refuge » à Ust Nasha, imbéciles, le coupa le drow. Nous payons notre existence avec notre sang, et si voulez rester ici, vous en ferez autant !

− Mais nous ne sommes pas ici pour…

− Je me nomme Solaufein, le coupa-t-il à nouveau d’un ton impatient. Si vous voulez prouver votre valeur aux yeux des Matrones, vous ferez ce que je vous dis. Si vous échouez, la mort vous attend.

 

Il observa plus attentivement les cinq compagnons, et Daren sentit qu’il lisait presque au travers de l’illusion du dragon.

 

− Et n’essayez pas de me défier juste parce qu’il y a des femmes parmi vous, reprit-il soudainement en désignant Aerie, Imoen et Jaheira du menton. Vous êtes des étrangers, ici… Et tant que les Matrones n’en auront pas décidé autrement, vous ne valez pas plus que des esclaves !

 

Il s’avança d’un pas lent, et poussa un long soupir en haussant les épaules.

 

− Bon… Je suppose qu’il faut que je commence à vous materner ? Au fait, tu as un nom, vagabond ? Ou dois-je juste t’appeler « mâle » ?

 

Daren soutint un instant son regard, et baissa la tête en signe de soumission.

 

− Appelez-moi comme vous voulez, finit-il par répondre. Visiblement, cela n’a pas beaucoup d’importance…

 

Solaufein écarquilla les yeux quelques secondes, incrédule, et éclata de rire.

 

− Ha ha ! J’aime bien ton humour ! Je pourrais t’appeler Waela, l’idiot, mais on m’a dit que tu te nommais Veldrin. Ton caractère te servira, si tu apprends à te taire.

 

Avant même que Daren n’eût le temps de répondre, l’elfe noir continua.

 

− Aucune importance, car tu n’as pas de chance : l’une des Matrones s’est intéressée à ton arrivée, et elle veut te mettre à l’épreuve. Elle a envoyé une Vestale que tu dois rencontrer. Suis-moi, il vaut mieux ne pas la faire attendre. Les Vestales ne sont pas connues pour leur patience.

 

D’un signe de la main, il les invita à le suivre. Daren croisa le regard d’Imoen qui lui répondit d’un haussement d’épaule incertain.

 

− Qui sont ces « Matrones » ?, demanda-t-elle discrètement.

− Sûrement des membres de la caste dirigeante, répondit Jaheira à voix basse. Daren, nous devons faire ce qui nous est demandé sans quoi nous ne ferons pas de vieux os ici.

− Ce Solaufein a l’air aussi inquiet que nous de rencontrer cette « Vestale », nota Imoen d’une moue mi amusée mi terrifiée.

 

L’elfe noir les guida à travers Ust Nasha, empruntant passerelles et autres ponts suspendus au-dessus de l’agitation de la cité jusqu’à un bâtiment qui ressemblait à une auberge.

 

− Nous sommes arrivés, Veldrin. Un dernier conseil, qui pourrait être le dernier si tu ne le suis pas : ne parle que si tu y es invité.

 

À l’intérieur, une salle circulaire abritait un petit groupe de musiciens qui animait la taverne d’une discrète ambiance musicale. Plusieurs groupes d’elfes noirs dégustaient des mets richement décorés servis dans des plats métalliques aux reflets bleutés. Seule, accoudée à une table, une jeune femme, des cheveux bleu pâle tombant sur ses épaules, attendait impatiemment. À leur arrivée, elle plissa légèrement les yeux et fronça les sourcils d’un air irrité.

 

− Ô Imrae, bénie de Lolth, commença Solaufein en s’inclina bassement, voici les voyageurs de Ched Nasad que tu as demandés.

 

Pendant quelques secondes, on n’entendit plus que le brouhaha ambiant à peine couvert par les instruments à vents de l’orchestre à l’autre bout de la salle. La drow ignora Solaufein, et fixa son regard noir sur Daren.

 

− Tu as de la chance que nos meilleurs guerriers soient occupés par… les préparatifs, répondit la Vestale d’un ton menaçant. Et c’est pourquoi tu n’as pas encore fini comme esclave ou dans une taverne pour amuser le peuple… Cependant, tu n’as toujours pas ta place ici.

 

Solaufein était toujours courbé et n’avait pas osé se relever. La Vestale semblait particulièrement apprécier ce moment d’humiliation, mais finit par lui ordonner de se redresser d’un signe. Elle n’avait pas encore quitté Daren des yeux, et le disséquait du regard. Se doutait-elle de quelque chose ? Son cœur battait à tout rompre, et il se demandait comment tout le monde autour de lui ne l’entendait pas.

 

− Mais tu as de la chance, Veldrin de Ched Nasad, finit-elle par reprendre. De la chance qu’une Mère Matrone décide de t’utiliser.

 

Un sourire provocateur se dessina sur son visage, qui s’estompa aussitôt lorsqu’elle s’adressa à Solaufein d’un ton rude.

 

− Explique ce qui s’est passé, Solaufein, et vite. La Reine Araignée a besoin de moi.

− À l’instant, ô Vestale, se répandit-il à nouveau.

 

Il s’éclaircit un instant la voix et commença son récit.

 

− Si je te parle des « flagelleurs mentaux », demanda-t-il à l’attention de Daren, sais-tu de quoi il s’agit ?

 

Les flagelleurs mentaux ? Il devait sans doute s’agir de créatures vivant en Ombreterre, mais ce nom ne lui disait rien. Imoen s’approcha sensiblement de lui par derrière, et lui souffla un mot à l’oreille.

 

− Des Illithids ?, ne put-il s’empêcher de demander à Imoen à haute voix.

− Oui, c’est exact, répondit Solaufein, visiblement impressionné. Ils sont aussi connus sous ce nom là.

 

Daren sursauta, réalisant qu’il venait involontairement de répondre à sa question. Sa mémoire lui revint au même instant. Les Illithids vivaient dans les Tréfonds Obscurs, et se caractérisaient par leur capacité à tuer leur proie en dévorant leur cerveau à l’aide de longs tentacules, ou encore à plier tout être vivant à leur volonté.

 

− Ces psions sont depuis longtemps nos plus féroces ennemis, continua Solaufein. Suite à une mission de reconnaissance, la fille aînée d’une Matrone a rencontré plusieurs de ces créatures. Ses imbéciles de compagnons ont fui ou ont été tués, et elle a été capturée. Les flagelleurs mentaux savent reconnaître ce qui a de la valeur, et ils vont amener la fille jusqu’à leur cité. Il va sans dire que s’ils l’atteignent, elle sera perdue à jamais. Avec les…

 

Imrae l’interrompit d’une toux claire et fronça soudainement les sourcils.

 

− …préparatifs… des armées, reprit Solaufein d’un ton incertain, nous ne sommes plus très nombreux à pouvoir intercepter ces Illithids. Nous devons nous rendre à l’entrée de leurs cavernes et les attendre. La Vestale Imrae m’a donné un objet béni par Lolth qui les arrachera à leur voyage astral. Et c’est alors que nous frapperons.

 

L’intervention paraissait plus que dangereuse, mais ils n’avaient pas le choix. S’ils étaient découverts, ou simplement tué pour désobéissance, leur mission en serait pour le moins compromise.

 

− La Matrone n’a pas envie que sa fille aînée serve d’en-cas aux flagelleurs, et nous n’avons pas d’autres options que de réussir, insista Solaufein. Tu m’as compris, Veldrin ?

 

Sans même se retourner vers ses compagnons, il acquiesça d’un hochement de tête.

 

− Alors nous partons sur-le-champ, conclut-il. D’après nos estimations, notre embuscade aura lieu d’ici quatre ou cinq heures.

− Ne te crois pas sorti d’affaire pour autant, Solaufein !, tonna soudainement la Vestale. Vous n’êtes pas encore partis ! Rejoins-moi au temple immédiatement !

 

Le visage de Solaufein se décomposa.

 

− Comme… comme vous voudrez, ô Vestale.

 

Imrae se tourna alors vers Daren.

 

− Quant à toi, retrouves-nous sur la place devant les portes de la ville d’ici une heure. Et ne t’avises pas de t’enfuir, ou les Driders te retrouveront !

 

La prêtresse se leva brusquement, et poussa la porte de la taverne qui claqua dans un bruit sourd et métallique. Solaufein laissa s’échapper un long soupir et se leva à son tour, le visage grave, puis sortit du bâtiment sans un mot.

 

− Bien, finit par soupirer Imoen. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

− Essayons d’établir une stratégie, répondit Jaheira. Cette mission à l’air dangereuse, et nous n’avons pas vraiment le choix que d’y participer.

− Qu’est-ce qui nous prouve qu’elle ne nous envoie pas à l’abattoir ?, s’interrogea Daren. Elle à l’air d’avoir un différend avec ce Solaufein, et elle pourrait facilement se débarrasser de lui ainsi.

− Je ne suis pas d’accord, intervint Imoen. C’est la vie d’une de leur chef qui est en jeu si j’ai bien compris, et ils doivent penser que nous avons une chance de réussir pour nous confier ce travail.

 

Un petit groupe d’elfes noirs franchit les portes de la taverne et s’installa à la table derrière eux. Imoen posa discrètement un doigt sur ses lèvres, et tous les cinq se levèrent en direction de leur point de rendez-vous.

 

− Nous devrions nous procurer des armes, lança Jaheira une fois sortis. J’ai repéré un étal tout à l’heure. Nous devons être préparés si nous voulons nous en sortir.

 

Un important dépôt d’armes et de pièces d’armures jouxtait effectivement la grande place par laquelle ils étaient arrivés. Jaheira parlementa quelques minutes avec le responsable du chargement, qui semblait réticent à laisser une partie de sa cargaison à des étrangers à la cité. Toutefois, il finit par leur laisser piocher quelques équipements de sa réserve.

 

− Des pièces d’armures, quatre épées, et une arbalète, leur présenta Jaheira une fois sa négociation terminée.

− Elles sont magnifiques, souffla Daren en caressant le métal de sa main.

 

Les elfes noirs possédaient un savoir-faire indéniable en matière d’artisanat guerrier. Leurs pièces d’armures, d’un métal bleuté, semblaient plus résistantes encore que l’acier, mais ne pesaient à peine plus qu’un simple vêtement.

 

− Je me demande ce qu’ils utilisent comme matériaux, s’interrogea Daren. Je n’ai jamais rien vu de tel !

− C’est de l’adamantine, répondit l’elfe noir d’un ton fier. Et de la meilleure qualité !

 

Daren avait entendu parler de ce métal légendaire, mais n’en avait encore jamais eu entre les mains, ni même vu. L’adamantine était le plus résistant des matériaux, aussi pur que solide, mais qui se désintégrait en poussière exposé à la lumière du jour. De plus, ses propriétés très particulières ne lui permettaient pas de s’allier à d’autres métaux, ce qui rendait son travail quasiment impossible pour un forgeron de la surface. Toutefois, l’obscurité omniprésente de l’Ombreterre résolvait une grande partie de ce problème.

 

− C’est très impressionnant, le félicita Daren. Et encore merci !

 

Un quart d’heure plus tard, la Vestale Imrae arrivait sur la place, suivie d’un Solaufein abattu et résigné.

 

− Ah, tu es venu ?, lança-t-elle à Daren d’un ton ironique. Bien. Dépêchez-vous, et n’échouez pas.

 

Elle se retourna à peine, foudroyant Solaufein du regard au passage, avant que les portes métalliques de la cité d’Ust Nasha ne grincent fortement. D’un geste dédaigneux, elle leur désigna la sortie, et la foule se bouscula pour laisser place au petit groupe. Ils sortirent tous les six de la ville sous les regards des curieux.

Adalon

« Réveille-toi ! ». « Réveille-toi, Daren ! ». De l’eau. Une sensation de toucher. Une fine goutte d’eau coulait lentement sur sa joue. « Réveille-toi ! ». Un cri. La voix était si éloignée qu’elle parvenait à peine à ses oreilles. Un grognement rauque résonna dans les tréfonds de son âme. Un grondement terrifiant et pourtant si familier. Inspirant soudainement une grande quantité d’air, Daren se redressa et ouvrit les yeux, le regard figé dans une expression de terreur. Juste devant lui, le visage angélique d’Aerie lui souriait tendrement, quelques larmes coulant encore le long de ses pommettes.

 

− Tu es réveillé.

 

L’avarielle posa délicatement ses deux mains sur ses joues, lui caressant doucement le visage de ses pouces. Elle pleurait silencieusement. Le contact chaleureux ramena Daren à la réalité, et son regard se plongea longuement dans les deux grands yeux bleus clairs de l’elfe.

 

− Vous êtes trop mignons, tous les deux !, s’exclama une voix mutine.

 

Daren et Aerie sursautèrent en même temps, et Imoen leur adressa un sourire radieux.

 

− Que… Que s’est-il passé ?, demanda-t-il finalement pour changer de sujet.

 

Derrière eux, Jaheira commençait à s’impatienter en poussant de longs soupirs exaspérés.

 

− Tu as été empoisonné par un carreau d’arbalète, répondit-elle finalement. C’est un poison que je n’avais encore jamais vu. Sûrement une spécialité de ces elfes noirs…

− Il a fallu pas moins d’une heure d’effort d’Aerie et de Jaheira pour te soigner !, renchérit Imoen.

 

Daren porta une main à son ventre, mais la douleur avait presque totalement disparu. Seule une petite cicatrice laissait deviner qu’il avait été blessé quelques temps plus tôt. Il se leva et se massa l’épaule.

 

− Et que s’est-il passé pendant la bataille ?, continua-t-il. Je… je ne me souviens de rien après que j’ai perdu connaissance.

− Lorsque Minsc a vu que tu avais été touché, reprit Imoen, il a chargé comme un fauve, et il en a assommé un d’un seul coup de poing ! Je crois qu’ils ont eu la peur de leur vie ! Les trois encore debout ont emporté leurs copains, et ils se sont enfuis.

 

Daren se tourna vers Minsc et lui serra chaleureusement la main.

 

− Minsc n’a aucun mérite ! C’est Bouh qui a tout fait !

− Merci à toi aussi, Bouh, ajouta-t-il en caressant le hamster qui sautillait sur l’épaule de son maître.

− Bien, coupa soudainement Jaheira. Maintenant que tu es remis, nous allons pouvoir reprendre notre route. Même si nous en sommes sortis vivants pour cette fois, les elfes noirs nous ont repérés, et vont sûrement revenir avec des renforts.

− Où sommes-nous ?, demanda Daren.

− Pour le moment à l’abri, reprit Jaheira, mais pas pour longtemps. Nous ne devrions plus être très loin de la caverne que nous ont indiquée les svirfnebelins, et nous ferions bien de nous dépêcher de la trouver.

 

Une crampe douloureuse à l’estomac ramena Daren à une difficile réalité. Ils n’avaient encore rien avalé depuis leur fuite de Spellhold.

 

− On devrait faire une pause, et manger quelque chose, osa-t-il à l’attention de Jaheira.

 

Elle se retourna et le dévisagea quelques instants, pensive, avant d’acquiescer en déposant son sac.

 

− Tu as raison. J’ai gardé quelques rations de l’asile, et nous avons encore de quoi manger.

− Bouh préfère se battre avec le ventre plein, ajouta le rôdeur. Et Minsc aussi.

 

Il ne leur restait que quelques miches de pains et des fruits, mais Daren aurait avalé n’importe quoi. Ils partagèrent leur repas frugal à l’abri d’une caverne, et personne ne prit la parole pendant de longues minutes.

 

− Nous devrions peut-être nous reposer ici, proposa Daren, brisant finalement le silence. Je ne sais pas si nous risquons quelque chose, mais nous avons tous besoin de sommeil.

− Cette grotte a l’air assez abritée, ajouta Aerie. Nous pourrions même… dormir ici ?

− Espérons que tu aies raison, admit Jaheira. Organisons des tours de garde pendant notre sommeil.

 

Le repas se termina dans une ambiance plus détendue, mais toujours ternie par l’angoisse omniprésente qui régnait dans les Tréfonds Obscurs. Minsc se proposa pour veiller le premier, et chacun se rendit dans un coin de la grotte pour y installer sa couche pour la nuit.

 

− Hé Aerie, lança Imoen en désignant quelques couvertures plus épaisses, fais attention, regarde sur le…

 

Elle s’arrêta soudainement, observant l’avarielle d’un œil plus attentif.

 

− Aerie, ça va ? C’est… c’est une larme sur ta joue ?

 

L’elfe sursauta et se passa rapidement une main sur son visage.

 

− Q-quoi ? Non, non, bien sûr que non… !

− Ne t’en fais pas Aerie, reprit Imoen en passant un bras amical autour de son épaule, il n’y a pas de honte à pleurer… s’il te plaît, dis-moi ce qui ne va pas…

− C’est… c’est que… oh, je me sens si puérile, je dois te sembler tellement fragile… Je… j’étais perdue dans mes souvenirs… dans mon passé d’avarielle… c’est tout…

 

Son visage s’assombrit à nouveau, mais elle retint cette fois ses larmes.

 

− Ça doit être très douloureux pour toi…

− Oui.

 

Elle s’arrêta un instant et reprit, un sanglot dans la voix.

 

− Oui ça l’est…! Je ne peux plus supporter ça, rester clouée au sol alors que je pourrais être en train de voler au dessus des nuages… Je me sens malheureuse chaque fois que je prends un bain, chaque fois que je change de robe, chaque fois que je sens ces… ces horreurs dans mon dos !

− Aerie…

 

Daren s’affairait avec ses propres couvertures, mais écoutait d’une oreille attentive la conversation. Minsc s’était posté devant l’entrée de la petite caverne, tandis que Jaheira, à l’autre bout de la grotte, commençait déjà à s’endormir.

 

− Je suis désolée Imoen, je m’en veux de t’avoir dit tout ça… Tu ne mérites pas de subir mes pleurnicheries, c’est quelque chose que personne ne mérite d’ailleurs…

 

Quelques larmes naquirent à nouveau dans ses yeux.

 

− Aerie, je t’en prie… il ne faut…

− Non, non, je ne mérite pas ta compassion, l’interrompit-elle. Je suis une misérable, je suis la honte des Avariels… Mes ailes m’ont été arrachées, et avec elles ma fierté, ma raison de vivre. Je devrais juste… juste m’asseoir et achever de pourrir ici…

 

Imoen posa une nouvelle fois sa main sur l’épaule d’Aerie, fronçant les sourcils, la serrant assez fort pour la forcer à la regarder.

 

− Aerie, commença-t-elle d’un regard dur et déterminé. Regarde-moi, regarde dans mes yeux. Dis-moi ce que tu y vois.

 

L’avarielle l’observa quelques secondes sans expression, surprise par une telle demande.

 

− Je… Je ne…

− Eh bien je vais te le dire, ce que tu vois, continua-t-elle. Rien. Absolument rien, parce que c’est tout ce qu’il reste en moi. Ça, et le souvenir de ces heures de tortures incessantes, le pire de ce que tu ne pourrais jamais imaginer dans le plus horrible de tes cauchemars. Mon âme m’a été extirpée. Je sens le vide en moi chaque heure et chaque minute de mon existence, et ce sentiment s’accroît chaque jour que les dieux font. Et sans mon âme, je suis vide. Et ce vide menace de m’engloutir chaque fois que je ferme les yeux…

 

Imoen s’arrêta, haletant presque, tandis qu’Aerie la dévisageait d’un regard mêlé de stupéfaction et d’effroi. Avant lui laisser le temps de répondre, elle reprit à nouveau.

 

− Me suis-je laissée aller pour autant ? Suis-je obsédée par ça, devrais-je laisser la dépression consumer tout ce qu’il reste de mon corps ? Non. Je me prépare juste à récupérer mon âme, parce que je sais que j’y arriverai.

 

Presque une minute complète s’écoula dans le silence le plus total. Imoen fixait toujours l’elfe sans détourner les yeux.

 

− Oh Imoen… Je… je ne savais pas…

− Aerie, je sais que tu ne retrouveras jamais tes ailes. Mais tu peux faire en sorte d’en avoir de nouvelles.

 

Sa phrase manqua d’étouffer Aerie de surprise et d’émotion, et elle ne parvint qu’à balbutier quelques mots après de longues secondes de silence. Daren, au fond de lui, pensait exactement la même chose, mais n’avait encore jamais véritablement osé le lui suggérer.

 

− M-mais… que… qu’est-ce que tu veux dire ?

− C’est une métaphore, Aerie, reprit Imoen. Cherche de nouvelles ailes, trouve-toi une autre raison de vivre; trouve dans cette nouvelle vie qui t’a été imposée quelque chose qui te permettrait d’avancer, comme tout un chacun le ferait.

 

Elle marqua une courte pause, et continua.

 

− Ne pense pas que ta vie d’Avarielle est finie, Aerie. Ce n’est que ta vie d’elfe qui a commencé.

 

Aerie était réduite au silence par le jugement franc d’Imoen sur sa vie et ses émotions. Elle tentait visiblement d’assimiler tout ce que la jeune femme venait de lui dire, mais peinait à réaliser le sens réel de ses mots.

 

− S’il te plaît, laisse-moi réfléchir…, finit-elle par répondre. Laisse-moi y réfléchir un moment…

− Bien sûr, Aerie. Prends ton temps pour retrouver l’envol…

 

Aerie sourit tristement à son dernier commentaire. Quelques mètres plus loin, Daren n’avait rien perdu de la conversation, et écouter Imoen livrer ainsi un conseil fraternel était une chose dont il n’avait pas l’habitude d’être témoin. Le contraste entre la jeune fille insouciante qui avait quitté Château-Suif quelques mois plus tôt et cette sœur qu’il s’était découvert trois jours auparavant était saisissant. Non seulement ses longs cheveux roux lui donnaient une nouvelle prestance, mais cachées derrière ses habituelles attitudes enfantines se trouvaient en réalité une intelligence, une sagesse  et une maturité encore méconnues de Daren. Même s’il s’en doutait depuis longtemps, cette conversation venait de lui révéler qu’il y avait beaucoup plus en Imoen qu’elle ne le laissait paraître.

 

Il s’installa finalement sur ses maigres couvertures, posant la tête sur son sac en guise d’oreiller. Il passa nonchalamment une main sur son ventre, mais sa blessure était déjà cicatrisée. S’il avait dormi durant sa perte de conscience, cela ne l’avait en rien reposé. Mais dans le silence ponctué d’échos inquiétants à l’extérieur, une anxiété montante faisait battre son cœur bien trop vite pour s’endormir. De temps à autres, quelques vapeurs soufrées s’échappaient du sol, accentuant encore l’aspect déjà terrifiant des lieux. Son esprit vagabonda finalement, se perdant dans des souvenirs d’un passé calme et apaisé. Qu’aurait dit son défunt tuteur et maître, Gorion, s’il avait trouvé son enfant adoptif ici, et dans cette situation ? Une autre question lui vint à l’esprit au même moment : que savait-il réellement, et jusqu’où avait-il prévu la situation ? Le fantasme d’être manipulé depuis le début ne l’avait jamais totalement quitté, même après qu’ils eussent vaincu Sarevok et ses acolytes. Gorion faisait partie des Ménestrels, comme le lui avait confié Jaheira. Il était donc impensable qu’il ne sût rien de son passé, de son affiliation, et peut-être même de ce destin qui semblait le poursuivre où qu’il se cache. Et Elminster ? Il n’avait seulement croisé le vieux mage en robe rouge que deux fois, mais,sans qu’il n’eût de preuve concrète, il était pourtant persuadé que son implication dans les évènements qu’il avait eus à affronter n’était pas si fortuite qu’elle en avait l’air.

Alors qu’il se tournait et retournait désespérément sur ses couvertures, une fine silhouette se faufila à ses côtés, qu’il reconnut à l’odeur familière avant même de la voir.

 

− Tu ne dors pas, toi non plus ?

 

Imoen peinait visiblement à trouver le sommeil elle aussi.

 

− Je me demande ce qu’on entend dehors, chuchota-t-elle à nouveau.

− Rien de grave, sinon Minsc nous aurait prévenus.

 

Il marqua une pause, et reprit.

 

− Tu sais, pour Aerie… C’est…

− Ne t’inquiète pas pour elle, la coupa-t-elle d’un sourire. Elle s’y fera, j’en suis sûre. Elle a tout ce qu’il faut sous la main pour passer à autre chose.

 

Daren lui rendit son sourire, et son visage s’empourpra légèrement. Tout à coup, un déclic se fit : la vision de sa sœur lui fit repenser à son rêve de la veille. Une nouvelle fois, elle lui était apparue en songe, mais cette fois pour lui apprendre à canaliser le vide de son âme et dominer l’avatar de Bhaal, l’Ecorcheur. Il lui raconta rapidement ses souvenirs, ce qu’Imoen écouta attentivement, expectative.

 

− Attends, attends…, finit-elle par répondre. Tu es bien en train de me dire que… je t’ai expliqué comment devenir ce… cette chose ?

 

Un silence gêné plana quelques instants.

 

− Oui, c’est plus ou moins ça.

 

Elle fit une moue pensive.

 

− Tes rêves sont vraiment… mystérieux. Et on dirait que j’y suis systématiquement impliquée, d’une façon où une autre… Probablement à cause de l’essence de Bhaal. Tu la contrôles tant que tu restes conscient, mais en rêve c’est une tout autre affaire.

 

Elle fronça les sourcils, et son visage s’obscurcit.

 

− Et elle semble gagner du terrain. Tu t’es transformé en Ecorcheur il n’y a pas si longtemps face à Bodhi, et voilà que tu me dis que tu peux te transformer à volonté. Tu te résumes petit à petit à cette essence qui te ronge. Daren…

 

Malgré la dureté de ses propos, ils n’en restaient pas moins très vrais. Allait-il tout simplement mourir, métamorphosé en cet être abominable, comme le lui avait prédit Irenicus ?

 

− Et toi, Imoen ?

 

Elle le dévisagea d’un air interrogatif.

 

− Je veux dire… as-tu déjà éprouvé ce genre de choses ?

− Hum…, finit-elle par répondre en se mordant la lèvre dans une grimace circonspecte. Pas comme ça, mais… Il y a des fois où j’entends des… choses dans ma tête. Des choses qui me parlent de sang, de meurtre, entre autres…

 

Daren repensait à ses premiers cauchemars, et à l’essence de Bhaal qui l’appelait vers elle. Imoen avait-elle eut ce genre de vision elle aussi ?

 

− Elles se font plus pressentes, petit à petit, reprit-elle. Il y a peu, je me suis même réveillé avec cette envie de tuer quelque chose… n’importe quoi. Elle s’est vite évanouie mais… Ça n’a rien d’agréable si tu veux savoir.

 

Daren était persuadé qu’elle ne parvenait pas à trouver le sommeil pour cette raison, pour avoir lui-même déjà vécu cette situation.

 

− Je suis vraiment désolé, Imoen…

− Hé, ne te fais pas de soucis pour moi, je vais bien !, répliqua-t-elle en lui lançant un coup de coude. Tu pourras commencer à t’inquiéter quand tu me verras courir partout en criant « Tuer ! Tuer ! », la bave aux lèvres. Hum, pour la bave aux lèvres, peut-être pas…

 

Elle avait instantanément retrouvé sa bonne humeur, mais Daren savait que derrière ce masque se cachait une souffrance qu’il ne connaissait que trop bien.

 

− Bonne nuit, grand frère.

 

Elle l’embrassa sur la joue, et retourna se coucher. La fatigue finit par avoir raison de lui et Daren sombra rapidement dans un sommeil sans rêve. Jaheira le réveilla quelques heures plus tard, finissant son tour de garde.

 

Aucune menace ne les avait surpris pendant leur repos, et une fois leurs préparatifs terminés, les cinq compagnons se remirent en route, suivant au mieux les indications énigmatiques fournies par les gnomes des profondeurs. Combien de temps s’était-il écoulé depuis leur arrivée en Ombreterre ? Quelle heure pouvait-il d’ailleurs bien être ? Plongés dans les ténèbres perpétuelles des Tréfonds Obscurs, Daren avait perdu toute notion du temps. Mais avant qu’il n’eût le temps de faire part de son point de vue à ses compagnons, un spectacle des plus impressionnants lui coupa le souffle : devant eux, une gigantesque galerie creusée dans la roche même rayonnait d’un éclat argenté. La lumière irradiait de symboles et de glyphes disposés de toutes parts autour de l’entrée de la caverne. Le tunnel, de presque vingt mètres de large, s’enfonçait encore plus profondément dans les entrailles de la terre, et semblait avoir été creusé par les dieux eux-mêmes.

 

− C’est… magnifique…, souffla Imoen, les yeux écarquillés.

− Magnifique… ou terrifiant, rectifia Jaheira. Cependant, je crois bien que nous sommes arrivés.

− Bouh se demande quelle taille fait le hamster qui vit ici, intervint le rôdeur.

 

La question était en effet des plus pertinentes. Ce souterrain était assez large pour y faire circuler toute une armée, et plus inquiétant encore, ne semblait pas avoir été creusé par la simple érosion, mais bel et bien par quelqu’un, ou quelque chose. Cette « Adalon », si elle vivait ici, devait sans doute être une puissante magicienne pour avoir façonné cette caverne ainsi, et serait certainement en mesure de les aider à retrouver Irenicus, ou au moins à sortir d’ici; si toutefois elle acceptait de leur fournir son aide.

 

− Je crois qu’il ne nous reste plus qu’à descendre, dit Jaheira à voix basse.

 

Le tunnel descendait sur plusieurs mètres, en s’élargissant encore davantage. Le souffle glacial qui s’engouffrait dans le tunnel contrastait avec la moiteur de l’extérieur, et s’accentuait à mesure qu’ils s’enfonçaient dans la caverne souterraine. Des grondements sourds s’élevaient de l’obscurité, et résonnaient contre la paroi en d’inquiétants échos. Le tunnel se transforma petit à petit en un couloir, toujours aussi immense, puis des marches à la mesure de l’édifice donnèrent sur un portail tout aussi titanesque. Chaque dénivelé, de presque deux mètres, nécessitait une véritable escalade.

 

− Où… sommes-nous ?, balbutia Imoen d’une voix tremblante.

 

Personne ne répondit. Les runes qui cerclaient l’arche devant eux scintillaient vivement, irradiant un pouvoir que Daren pouvait sentir sur sa peau. Précautionneusement, ils franchirent le portail, et pénétrèrent dans une caverne illuminée de toute part.

 

− Soyez les bienvenus dans ma tanière, tonna une voix grave et puissante.

 

Le visage d’Imoen se décomposa en découvrant la spectaculaire créature devant eux, et elle faillit un instant s’évanouir. La peur paralysait aussi totalement Daren, et il sentait son estomac faire des bonds douloureux.

 

− J’ai suivi votre progression avec grand intérêt, reprit la voix.

 

C’était inimaginable. Il devait lever les yeux au ciel pour deviner la tête de cette personne qui ne pouvait être qu’Adalon. Les svirfnebelins avaient raison : les mots « belle » et « majestueuse » convenaient parfaitement à sa description, même si lui-même aurait ajouté « terrifiante ». Ses écailles argentées reflétaient la lumière ambiante de la caverne en un arc-en-ciel multicolore, et totalement déployées, ses ailes devaient bien atteindre dans les vingt mètres d’envergure. Ce n’était donc pas une mage, ni même une elfe noire. La race à laquelle appartenait Adalon était noble et redoutée; il s’agissait d’un dragon d’argent.

 

− Que…, balbutia enfin Jaheira.

 

Ils étaient tous les cinq restés jusque-là silencieux, et Imoen fut la première à s’incliner en signe de respect, rapidement imitée par les autres. Même si contrairement à leurs cousins chromatiques, les dragons métalliques étaient pour la plupart sages et justes, ils n’en restaient pas moins une race fière et susceptible, dont seuls les fous se risqueraient à provoquer le courroux.

 

− Comme vous l’avez sans doute deviné, coupa-t-elle, je suis Adalon, la gardienne. Je suis responsable des ruines elfiques situées plus haut vers la surface. Il s’agit d’un ancien temple qui établit le passage vers les Tréfonds Obscurs. Ce lieu est hautement symbolique car il représente le temps de la première scission entre les elfes d’un côté, et les drows de l’autre.

 

Daren et ses compagnons l’écoutèrent sans oser intervenir. Malgré son accueil plutôt chaleureux, il ne perdait pas de vue que contredire un dragon quel qu’il fût, ou l’interrompre dans son monologue, n’était sans doute pas la meilleure façon de sortir vivant de son antre.

 

− Les drows conservent ici l’avant-poste d’Ust Nasha, continua-t-elle. C’est là aussi plus un symbole qu’autre chose, mais ils se battent régulièrement pour le conserver. J’ai dû pendant plusieurs décennies défendre chèrement les ruines dont j’ai la protection contre eux, mais j’ai constaté depuis plusieurs années maintenant une période de trêve.

 

Pourquoi leur racontait-elle son histoire ainsi ? Ils étaient venus à sa rencontre pour demander son aide, mais ils ne devaient pas brusquer les évènements sous peine de se voir refuser toute assistance. Adalon reprit alors.

 

− J’ai de nombreux informateurs, en ces lieux comme à la surface, mortels, et je connais votre histoire; la tienne en particulier, enfant de Bhaal. Et c’est pourquoi je vais être honnête avec vous.

 

Elle se tut soudainement, et resta silencieuse quelques secondes.

 

− En réalité, j’ai besoin de votre aide.

 

Daren écarquilla les yeux, et se tourna instinctivement vers ses compagnons, eux aussi stupéfaits. Comment allaient-ils pouvoir apporter une quelconque aide à un dragon, créature des plus puissantes et des plus redoutées de tout Féérune ?

 

− Il va de soi que je vous aiderai en retour, mortels. Ceux que vous recherchez, Bodhi et Jon Irenicus ont, je crois, fait un pacte avec les drows afin de circuler librement. Leur alliance a sans doute un prix et je ne sais pas ce qui les a poussés à leur faire confiance et à leur accorder leur hospitalité, mais cela ne présage certainement rien de bon. Je vous aiderai à les retrouver, si vous me rendez un service au préalable.

− Que pouvons-nous faire pour vous venir en aide, noble Dame ?, demanda timidement Imoen.

− Un crime a été commis ici même, récemment. Et le pire est que je suis dans l’incapacité de continuer à assurer mon engagement, ni de châtier leurs auteurs comme il le convient.

 

Jaheira s’avança en une révérence, et prit la parole à son tour.

 

− Mais comment pourrions…

Silence !, tonna la voix.

 

Les parois de la caverne tremblèrent sous la puissante injonction du dragon, et tous les cinq s’agenouillèrent aussitôt en implorant son pardon.

 

− Je…, je vous dirais quand vous pourrez parler, reprit-elle d’une voix plus calme. C’est une affaire très importante, et je ne veux pas être interrompue.

 

Le cœur de Daren battait à tout rompre, et il s’aperçut qu’Aerie s’était réfugiée contre lui, tremblant encore d’émotion.

 

− Les drows ont toujours respecté les frontières de cet endroit, continua Adalon. Ils n’en sortaient que pour se divertir, ou participer à des escarmouches. C’était leur équilibre. Mais…

 

Elle s’interrompit à nouveau. Cette fois, personne n’intervint, et elle finit par reprendre. On sentait un mélange d’inquiétude et d’amertume dans sa voix.

 

− Vous vous demandez sans doute pourquoi je n’use pas de mon influence pour résoudre mon problème ? Hé bien je ne peux pas. Quelqu’un est entré ici, dans mon antre, et m’a dérobé mes biens les plus précieux. Il est entré par effraction, et m’a pris… mes œufs. Vous devinez la situation, à présent ? On m’a dit que si je sortais de ma tanière, ils seraient détruits. J’ai… j’ai été victime d’un grand nombre d’atrocités depuis que je vis ici, mais celle-ci est peut-être la pire de toutes.

 

C’était donc ça. Le plan machiavélique des elfes noirs était sans faille, mais en être arrivé à prendre tant de risques pour piéger ce dragon ne pouvait signifier qu’une seule chose : un évènement important allait avoir lieu. Un évènement qui nécessitait de réduire leur principal obstacle au silence et qui, il n’y avait pas le moindre doute, était lié à la venue d’Irenicus et de sa sœur vampire.

 

− Voici donc ce que je vous propose, conclut le dragon. Rapportez-moi mes œufs, et je vous conduirai à la surface, sur les traces de ceux que vous recherchez.

 

Lui rapporter ses œufs ? Ce marché n’était tout bonnement pas réalisable. Comptait-elle vraiment qu’ils prissent d’assaut la forteresse elfe noir ? Contrairement à elle, ils ne mesuraient pas quinze mètres de long, ne pouvait pas voler à leur gré, et ne possédaient pas de pouvoirs de son envergure.

 

− Je connais bien l’importance du danger de cette mission, reprit Adalon, comme lisant dans les pensées de Daren, et je ne vous envoie pas au suicide en attaquant la cité de face. Non, il y a un autre moyen. Un moyen beaucoup plus subtil et efficace.

 

Le dragon d’argent se mit à prononcer une incantation magique, et une lumière rouge les enveloppa soudainement. Daren sentit sa peau le brûler, et il crut un instant qu’elle avait décidé d’en finir avec eux. Ses compagnons avaient eux aussi porté leurs mains au visage, mais la douleur s’estompa aussi vite qu’elle avait surgit.

 

− Vous prendrez l’identité d’un groupe de drow en renfort vers Ust Nasha. Je ne sais pas encore pour quelles raisons, mais il semble qu’une guerre se prépare, et les mouvements militaires que mes espions ont repérés me laissent penser à la justesse de cette hypothèse.

 

Aerie poussa un cri de surprise qui fit sursauter Daren. Une bouffée d’angoisse le submergea lorsqu’il découvrit à ses côtés quatre de ces elfes noirs, avant de réaliser la situation : la magie d’Adalon leur avait fait prendre leur apparence. Leurs traits de visage n’avaient pas véritablement changé, mais ils étaient tous légèrement plus petits, à l’exception d’Aerie. Leur peau s’était assombrie, devenant presque aussi noire que du charbon, et leurs cheveux avaient pris une teinte blanche ou bleutée.

 

− Je ne peux peut-être pas sortir de ma tanière, expliqua le dragon, mais mes pouvoirs ne sont en rien diminués. Vous serez des drows en provenance de Ched Nasad, venus ici en renfort. Votre mission sera donc de les infiltrer, de récupérer mes œufs, et de sortir vivant.

− Mais nous ne connaissons pas leur langue, ni leurs habitudes, osa Imoen. Nous risquons de nous faire démasquer facilement.

− Vous connaissez le langage des drows, et on vous comprendra comme si vous aviez toujours parlé cette langue. Pour le reste, improvisez. En ce moment, ils vivent dans l’agitation de la guerre et seront moins vigilants. Je ne pense pas qu’ils refuseront des bras supplémentaires.

 

Ce plan était risqué, mais réalisable. Daren avait toujours été plutôt habile pour se faire passer pour un autre, et se sentait prêt à relever le défi. Son regard croisa celui d’Imoen, qui lui renvoya un rapide clin d’œil complice. Aerie en revanche, restait pétrifiée à la simple idée d’être confrontée à ces elfes noirs.

 

− Combien de temps aurons-nous ?, interrogea Imoen. Les illusions ne sont pas éternelles.

− Elle durera autant de temps dont vous aurez besoin, répondit Adalon. Ce n’est pas de la magie habituelle. Mais vous devrez vous méfier, cependant. L’illusion prendra fin à l’instant même où quelqu’un mettra en doute votre identité et vous confondra.

− Merci à vous, gente Dame, la remercia Imoen. Nous tâcherons d’être prudents.

 

Le dragon leur expliqua la route à suivre pour atteindre la forteresse elfe noire, à seulement quelques lieues d’ici. En dehors d’éventuelles rencontres avec d’autres groupes de drows, aucun obstacle majeur ne se dressait entre eux et la cité d’Ust Nasha.

 

− Une dernière chose, ajouta Adalon. Les groupes d’elfes noirs ne comportent souvent qu’un seul membre noble d’une famille, et ceux qui l’accompagnent ne sont généralement que des esclaves, ou au mieux des serviteurs. De plus, les femelles sont les plus influentes, car ce sont elles qui reçoivent le plus de faveur de Lolth, même si des exceptions existent. Pensez aussi à prendre un nom drow. « Veldrin » et très commun, et convient aussi bien à une femme qu’à un homme.

 

Ils s’inclinèrent tous les cinq et prirent la direction des hautes marches de l’entrée, perdus dans leurs réflexions. Ils n’avaient pas de véritable plan, mais la magie d’Adalon leur avait offert des opportunités plus qu’intéressantes.

 

− Adieu mortels, leur lança une dernière fois le dragon, et souvenez-vous : vous êtes des elfes noirs.

 

Ils la saluèrent de la main et se mirent en route vers la sortie de la caverne, en direction de la cité elfe noir d’Ust Nasha.

Chapitre 6 : Ténèbres

Le sol était froid et dur. Il faisait nuit. Un courant d’air sur son visage balaya une mèche de ses cheveux. Daren avait totalement reprit connaissance maintenant, bien que son corps le fît encore souffrir. D’un mouvement lent, sa main parcourut la roche rugueuse, jusqu’à rencontrer celle de sa sœur. Ses compagnons étaient toujours à ses côtés.

 

− Où… où sommes-nous ?, demanda Imoen en se massant la tête.

 

Daren commença par s’asseoir, puis se redressa complètement. Il leva instinctivement les yeux au ciel, mais sans apercevoir la lune, ni aucune lueur d’étoile. L’air était lourd, et véhiculait une chaleur moite inexpliquée.

 

− Oh non…, gémit une petite voix. Non… Non ! Ce n’est pas… possible… !

− Aerie ?, s’inquiéta Imoen. Que se passe-t-il ?

− Non ! C’est un cauchemar, ce n’est pas vrai !

 

L’avarielle respirait si rapidement qu’on aurait dit qu’elle suffoquait. Ses yeux allaient et venaient de droite à gauche, tremblant de tous ses membres. Imoen et Daren tentèrent vainement de scruter l’horizon, mais peinaient à s’habituer à l’obscurité ambiante.

 

− Bouh sent quelque chose de bizarre, lui aussi !

− Et je le comprends, intervint Jaheira, l’air grave.

 

La demi-elfe parcourut lentement les environs du regard, et continua.

 

− Vous ne pouvez pas voir pour l’instant, mais Aerie et moi avons tout de suite compris…

 

Aerie s’agrippa au bras de Daren, et le serra de manière douloureuse. De là où il était, il pouvait entendre et sentir son souffle saccadé. De son autre main, il l’attira contre lui et la réconforta.

 

− Que se passe-t-il, ici ?, demanda Imoen, plus fort. Ces nuages dans le ciel sont vraiment étranges…

− Ce ne sont pas des nuages, reprit Jaheira. C’est de la roche.

 

De la roche ? C’était impossible. Si cette caverne était assez vaste pour qu’ils n’en distinguent pas le plafond, il ne pouvait y avoir qu’une seule explication.

 

− Nous sommes en Ombreterre…

 

Aerie émit un nouveau gémissement. Le portail d’Irenicus les avait donc conduis dans les souterrains de ce monde. L’Ombreterre, ou « Tréfonds Obscurs », étaient un réseau immense de cavernes loin sur le monde de la surface qui rassemblait les races les plus malfaisantes et les plus abjectes de Féérune. Des Illithids, ces créatures tentaculaires capables de tuer n’importe quel être vivant en détruisant son esprit, aux Duegars, ces nains gris et maléfiques, sans oublier les terribles Elfes Noirs, cousins de ceux de la surface mais nourrissant de bien sombres desseins, les peuples de l’ombre alimentaient les légendes depuis toujours. Ces races, pour la plupart maléfiques, luttaient pour la suprématie des leurs, planifiant même parfois une invasion de la surface, lorsqu’elles ne luttaient simplement pas pour leur propre survie. La plupart des habitants de Féérune avait entendu parler de ce monde souterrain, mais bien peu de ceux qui s’y étaient aventurés en étaient ressortis vivants.

 

− Cet endroit…, murmura Aerie. Il est synonyme de mort pour mon peuple… Je…

 

Elle dévisagea Daren d’un air désespéré, puis baissa les yeux lentement.

 

− Je suis une idiote…, chuchota-t-elle. Tu t’es fait voler ton âme, et je suis là à me plaindre. Je suis une égoïste…

 

Elle s’était rapprochée de lui, et s’accrocha à son épaule.

 

− Je t’en prie Daren… ne me laisse pas ici, ou je crois que je vais devenir folle.

− Ne t’inquiète pas Aerie, la rassura une voix forte. Bouh sera toujours là pour te protéger !

− Merci Daren, merci Minsc. Je ferais de mon mieux.

 

Jaheira poussa un long soupir exaspéré et leva les yeux au ciel. Toutefois, elle ne fit pas de commentaires et se tourna vers ses compagnons.

 

− Nous devons rester groupés et avancer, proposa-t-elle. Notre seul espoir est de trouver un tunnel vers la surface. Si nous restons immobiles, nous serons une proie facile.

 

Daren s’était petit à petit habitué à la faible lumière qui régnait dans ce monde souterrain, et balaya les environs du regard. Il ne parvenait toujours pas à apercevoir la roche au-dessus de lui, mais distinguait à présent quelques stalagmites qui jaillissaient d’un sol fumant.

 

− En route, conclut Jaheira en ajustant la sangle de son sac à dos.

 

Une chaleur inexpliquée émanait de la roche elle-même, les enfumant de temps à autres de vapeurs âcres et acides. Des milliers d’yeux hostiles semblaient les observer dans les ténèbres, et des grognements inquiétants résonnaient dans l’immensité de la caverne. Trois humains, une avarielle, et une demi-elfe se frayant maladroitement un chemin dans l’Ombreterre ne pouvaient qu’être rapidement identifiés par les habitants coutumiers de ce monde.

 

− Ecoutez !, chuchota soudainement la druide. Quelqu’un vient ! Mettons-nous à couvert !

 

Les nombreux dénivelés de la roche offraient suffisamment de recoins pour pouvoir se dissimuler facilement. Toutefois, avant même qu’ils n’eussent le temps de s’écarter, une petite voix s’éleva des ténèbres.

 

− Cor der noror rrin doth samman ?

 

Trois créatures humanoïdes à la peau sombre d’à peine un mètre de haut et à la barbe grise fournie surgirent devant eux. L’une d’elle tentait vraisemblablement de communiquer, mais dans un langage qu’ils ne connaissaient pas.

 

− Ol raugh corl sargh ?, continua une autre. Xunder to thuldin sonn ? Thuldul ol torst ?

− Gordul ! Ta jarge.

 

Le ton commença à monter, et Minsc et Daren préparèrent leurs armes en silence. Si les Tréfonds Obscurs regorgeaient de monstres plus terribles les uns que les autres, ces créatures chétives ne représentaient sûrement pas une menace sérieuse.

 

− Veuillez excuser eux, intervint le dernier. Nous pas habitude recevoir visite surfacins.

− Vous parlez notre langue ?, ne put s’empêcher Imoen.

 

La créature grimaça dans un rictus qui pouvait être pris pour un sourire.

 

− Qui êtes-vous ?, demanda finalement Daren.

− Nous Svirfnebelins.

− Svirf…quoi ?

− Des gnomes de profondeurs, expliqua Jaheira. L’une des rares races de l’Ombreterre qui ne vive pas que pour tuer…

− Nous pas vouloir ennuis, intervint un autre gnome. Nous déjà eu très peur croiser deux autres comme vous !

− Quoi ?, s’écria Daren, presque involontairement.

 

Il se tourna vers ses compagnons. Eux aussi dévisageaient le svirfnebelin d’un air stupéfait. Il ne pouvait s’agir d’une coïncidence.

 

− Où sont-ils allés ?, s’écria Jaheira d’un ton brusque. Ces deux surfacins dont vous parlez, où sont-ils ?

 

Les trois gnomes firent quelques pas en arrière, visiblement terrifiés. Jaheira devait bien mesurer le double de leur taille, et la fureur se lisait sur son visage.

 

− Vous ne devez pas avoir peur de nous, intervint Aerie d’une voix douce en s’agenouillant à leur hauteur. Nous ne voulons pas vous faire de mal, et nous sommes sur la trace de ces deux personnes que vous avez aperçues.

− Vous pas trouver eux, finit par répondre l’un d’eux. Eux entrer Ust Nasha.

− Ust Nasha ?, répéta Imoen. Qu’est-ce que c’est que ça, encore?

 

Le gnome tourna nerveusement la tête de droite à gauche, et scruta les alentours, s’assurant de ne pas être entendu. Il reprit d’une voix à peine plus audible qu’un murmure.

 

− Ust Nasha ville. Grande ville.

− Il y a une ville, ici ?, s’exclama Imoen.

 

Le gnome posa un doigt sur ses lèvres, et reprit d’une voix encore plus faible.

 

− Ville… drow !

− Et que sont les…, commença-t-elle.

− Des elfes noirs, répondit aussitôt Aerie, le visage décomposé. Les elfes noirs sont aussi appelés ainsi. C’est…

 

Le silence se fit à nouveau. De toutes les créatures des Tréfonds Obscurs, les elfes noirs étaient sans doute les plus cruels et les plus vils. Ce peuple des ténèbres, barbare et violent, pratiquait la torture et les sacrifices, guidé par la terrible Déesse Araignée, Lolth. Leurs forteresses étaient réputées pour être les plus puissantes et les plus influentes de l’Ombreterre, et les seuls autres que les drows qui y pénétraient ne le faisaient la plupart du temps que les chaînes aux pieds. Bodhi et Irenicus avaient rejoint la cité, mais qu’ils fussent des leurs ou simplement capturés ne changeait pas grand-chose : ils étaient dans l’incapacité de les y poursuivre.

Une autre voix s’éleva tout à coup dans les ténèbres. Une voix semblable à celle de ces gnomes et parlant un langage similaire, qui sortit Daren de ses pensées. Quatre nouveaux svirfnebelins armés d’épées courtes et de boucliers ronds les entourèrent d’un air menaçant.

 

− Nous ne vous voulons pas de mal, osa timidement Imoen.

 

Les svirfnebelins s’échangèrent quelques phrases dans leur langue, et les nouveaux arrivants baissèrent leurs armes.

 

− Connaissez-vous un moyen de pénétrer dans la ville elfe noir ?, demanda à nouveau Jaheira d’une voix plus calme.

 

L’un des gnomes la regarda, terrifié.

 

− Vous pas entrer ! Vous mourir !

− Vous voulez entrer dans Ust Nasha ?, intervint l’un de ceux qui venaient d’arriver. Il y a peut-être un moyen. Adalon pourra sûrement vous aider à y entrer, si c’est ce que vous voulez vraiment.

 

Ses propos ainsi que sa maîtrise de la langue commune attirèrent aussitôt toute l’attention sur le gnome des profondeurs.

 

− Qui est cet « Adalon » ?, interrogea Jaheira, soupçonneuse. Un svirfnebelin comme vous ?

− Oh non ! C’est une créature belle et  majestueuse ! Et si quelqu’un peut vous aider, je pense que c’est elle.

− Pouvez-vous nous conduire à elle ?, demanda Daren.

 

Les gnomes s’échangèrent un regard inquiet.

 

− Nous pas aller là-bas !, répondit un autre.

− Ust Nasha est dans cette direction aussi, reprit le gnome en pointant son doigt vers l’avant. Nous ne pouvons pas aller par là-bas, mais nous pouvons vous indiquer le chemin.

− Alors indiquez-nous, reprit Jaheira d’un ton impatient en s’agenouillant à son tour.

 

Les indications données par le svirfnebelin se basaient sur des référentiels inhabituels pour des habitants de la surface : les amas de roche ou les bassins de magma n’étaient pas des repères classiques, et ils durent faire répéter plusieurs fois l’itinéraire à leur interlocuteur. Toutefois, en quelques minutes, ils avaient mémorisé le trajet et se mirent en route. Ils saluèrent une dernière fois leurs guides et arpentèrent le chemin bordé de geysers de souffre qu’ils leur avaient indiqués. D’après l’un d’eux, leur objectif était une caverne sombre comportant d’étranges symboles lumineux autour de la galerie d’entrée. Le gnome n’ayant pas pu être plus loquace quant à leur contact lui-même, ils se contentèrent du profond respect mêlé de crainte qu’ils semblaient porter à cet « Adalon », qu’ils nommaient aussi « La Dame ».

 

Une lueur fantomatique éclairait les Tréfonds Obscurs, et semblait émaner de la roche du sol mêmes. Maintenant qu’il s’était plus habitué aux ténèbres, Daren parvenait à se déplacer avec plus d’aisance qu’à leur arrivée. Ils marchèrent sur deux ou trois kilomètres sans rencontrer autre chose que quelques chauves-souris sillonnant les airs au-dessus de leurs têtes.

 

− Tu as vu ?, chuchota Imoen. Quelque chose nous observe, là-bas !

 

Daren scruta l’obscurité dans la direction qu’elle pointait, mais ne remarqua rien d’autre que des amas de roches indistincts.

 

− Chut !, chuchota encore plus doucement Aerie. Nous sommes suivis depuis un moment déjà, mais si nous voulons garder l’avantage, restons discrets.

 

Jaheira expliqua la situation à Minsc à voix basse, et Daren posa lentement sa main sur la garde de son arme. Quelqu’un, ou quelque chose, les guettait, et allait sans doute passer à l’attaque.

 

− Attention !, s’écria soudainement Aerie.

 

Daren eut juste le temps de se baisser qu’un trait fendit l’air juste au-dessus de ses cheveux. D’un geste habile, il dégaina son arme et s’élança vers les ténèbres. La voix d’Imoen s’éleva à son tour derrière lui, et une vive lumière dissipa tout à coup l’obscurité, dévoilant deux hommes de petite taille aux traits fin et à la peau aussi noire que la nuit, embusqués, l’arbalète au poing.

 

− Des elfes noirs !, leur héla Jaheira.

 

De l’autre côté, trois des leurs les encerclèrent, et s’élancèrent au combat. Minsc et Jaheira avaient eux aussi sortis leurs armes, et le bruit métallique des lames s’entrechoquant se perdit dans l’immensité de la caverne. Les elfes noirs arrivaient à peine à l’épaule de Daren, mais malgré leur petite taille, leurs techniques de combat étaient redoutables. Ils revêtaient d’étranges armures métalliques d’un bleu sombre qui semblaient aussi souples que du cuir, mais aussi résistantes que de l’acier. À ses côtés, Aerie faisait usage de sa magie avec rage, et déployait de grandes flammes orangées de la paume de ses mains. Imoen éclairait toujours la scène, intensifiant même la luminosité de sa magie afin d’aveugler ces créatures habituées à l’obscurité de l’Ombreterre.

La lame noire de Sarevok possédait cependant un pouvoir suffisant pour parvenir à percer leurs défenses. Du sang gicla du visage de l’un des elfes noirs, lui laissant une longue balafre sur la joue, et Daren profita de cette faille pour le frapper de son épée. Son adversaire, perturbé par la lumière que dégageait Imoen derrière lui, reprit ses esprits une fraction de seconde trop tard, et l’épée lui transperça l’épaule dans un fracas métallique. Au même moment, son compagnon entama lui aussi une incantation, et plongea en un instant la bataille dans la nuit, contrecarrant ainsi les efforts d’Imoen. Daren sentit son pouls s’accélérer. Il avait assez d’expérience pour se battre, même contre deux adversaires, mais ainsi aveuglé, il se retrouvait à leur merci. Il fit un pas un arrière, puis deux. Il balaya les airs de sa lame devant lui, en aveugle, mais en vain. Contrairement à lui, l’elfe noir n’avait rien perdu de ses sens dans les ténèbres. Tout à coup, une douleur fulgurante au ventre lui arracha un gémissement, et Daren posa un genou à terre. Il porta instinctivement une main à sa blessure, mais son bras ne lui répondait plus. Toute sensation physique s’évanouit rapidement, à tel point qu’il ne ressentait même plus la douleur. Seulement quelques picotements au bout des doigts et de la langue, et puis plus rien. Un cri d’Imoen, au loin, fut la dernière chose qu’il perçut avant de sombrer dans l’inconscience.

La relique sacrée

Le vide. Ce vide béant au plus profond de son être emplissait son esprit. Il sentait son cœur s’accélérer à chaque battement, faisant naître cette folie désormais sans limite. Un tremblement soudain l’éveilla en sursaut, et en sueur.

 

− Tu es arrivé trop tard.

 

Cette voix. Il ouvrit les yeux, pour découvrir les murs couverts de livres de la bibliothèque de son enfance, Château-Suif. Imoen, debout au milieu de ses compagnons endormis, le dévisageait d’un regard froid et menaçant.

 

− Ne t’avais-je pas dit que tu arriverais trop tard ?, reprit-elle sur un ton de reproche. Tu apprendras à me faire confiance…

 

Même s’il ne pouvait s’agir que d’un nouveau rêve, celui-ci avait comme les autres toutes les allures de la réalité.

 

− Ne crains rien, continua-t-elle en adoucissant la voix. Tu es en sécurité ici… si tu te contentes de suivre mes instructions… Approche-toi… Je vais te montrer ce qui comble ton vide… Ce qui a été libéré…

 

Elle avait chuchoté ces dernières paroles, en lui faisant signe d’approcher de la main.

 

− Tu n’es pas Imoen, se reprit-il aussitôt. Elle m’a dit qu’elle n’avait jamais eu ce genre de rêve !

− Je suis ce qui se cache derrière ton âme, derrière chaque fibre de ton être… Je suis ce qui te reste lorsqu’on t’arrache l’esprit et la raison… Je vais te montrer ce que tu peux être, ce que tu peux faire… si tu acceptes de devenir ce que tu es…

 

Un sourire se dessina sur ses lèvres. Un sourire froid et provocateur.

 

− Je peux te montrer cela, car je suis en toi. Je suis ce qui remplit le néant.

 

Sa voix changea soudainement, passant de son ton cristallin habituel à un grognement rauque. De longs tentacules s’échappèrent de son visage, et son corps se déchira en laissant apparaître une peau sombre et écailleuse. De puissantes griffes poussèrent de ses mains, tandis qu’une queue épineuse balaya les airs derrière elle. Même s’il ne l’avait jamais vu, Daren connaissait cette créature de cauchemar mieux que quiconque : c’était l’avatar de Bhaal en personne, l’ « Ecorcheur ».

 

−Je suis toi !

 

Et d’un coup d’une puissance inouïe, elle posa sa main griffue sur le corps de Minsc, toujours inconscient, et le broya aussi aisément qu’un insecte. La créature s’élança ensuite vers Jaheira, puis Aerie, les brisant tout aussi aisément. Une aura terrifiante irradiait du démon tentaculaire, qui semblait se délecter de cette violence gratuite. Daren restait impuissant, incapable du moindre mouvement, et ne pouvait détourner les yeux de ce spectacle d’horreur. Ce n’était pas seulement la peur qui le paralysait. Il était déjà devenu cette créature, et revivait en cet instant présent sa transformation de la veille : un concentré de haine et de folie. Le brouillard rouge illumina la pièce, puis se dissipa aussitôt.

 

− Tu vas recevoir un cadeau, reprit Imoen qui avait retrouvé forme humaine. Un présent somptueux… que tu ferais bien d’apprécier à sa juste valeur.

 

Elle avait reprit ce même ton froid et menaçant. Devant lui, Irenicus, Bodhi et Sarevok étaient apparus, immobiles, le regard perdu dans le vague. Daren se retourna soudainement, à la recherche de ses compagnons terrassés par le monstre, mais ils avaient tous disparus.

 

− Tu t’inquiètes pour eux ?, ironisa-t-elle. Laisse-les, abandonne-les… et deviens ce que tu dois devenir ! Tu es l’héritier d’un grand pouvoir. Utilise-le, et tu te rapprocheras de ce que tu es…

 

Imoen s’approcha de lui, et susurra ses derniers mots à l’oreille.

 

− … ou ce que tu peux devenir…

 

Une sensation de brûlure et de déchirement lui traversa le corps. Daren sentit à nouveau sa peau s’écarteler et sa vision se brouiller à mesure qu’il perdait le contrôle de son esprit, et qu’il se rapprochait de l’ « Ecorcheur ». Son cœur explosa, et les os qui lui transperçaient le dos le firent atrocement souffrir. La brume rouge s’échappa de son être, plus virulente que jamais, mais contrairement à sa première transformation, il restait encore capable de deviner les silhouettes devant lui. Il était à la limite de la déraison, et luttait de toutes ses forces pour conserver une étincelle de lucidité.

 

− Vois ce que contient le néant, poursuivit Imoen. Utilise ce qui t’est offert ! Accepte de prendre part à ce qui te dépasse ! Je suis toi, et je sais ce qui te convient le mieux !

 

Daren tremblait d’excitation et de rage, mais aussi de désespoir. Son âme lui avait été arrachée, et il était presque impossible de résister à ce pouvoir par la seule volonté.

 

− Chaque fois que tu l’acceptes, que tu le laisses entrer en toi, tu deviens de plus en plus… noir…

 

Il se tourna vers Imoen, qui s’avança vers lui, un sourire sur le visage.

 

− Peut-être t’y perdras-tu un jour… mais pour découvrir la plus belle des récompenses… Qu’importe une éternité de néant, lorsque tu peux détruire tout ceux qui te nuisent, aussi simplement qu’en comptant ?

 

Imoen désigna Sarevok d’un geste de la main.

 

− Un…, commença-t-elle lentement.

 

Ne pouvant plus résister, Daren se précipita sur son ennemi, toujours immobile, et le lacéra de toute la haine dont il était capable. Il éprouvait d’intenses frissons à chaque éruption de violence, mais conservait toujours une certaine lucidité, qui lui permettait de discerner son environnement. L’armure de Sarevok vola en éclat, et d’un geste, il décapita son défunt frère de sang.

 

− Deux…

 

Daren se tourna ensuite vers Bodhi, qu’il déchiqueta aussi aisément qu’une brindille. Un pouvoir sans limite coulait dans ses veines et l’enivrait à chaque coup qu’il portait, renforçant son intensité mais le conduisant de plus en plus vers la folie.

 

− Trois…

 

Puis ce fut le tour d’Irenicus. La haine qu’il éprouvait contre ce sorcier décupla sa force, et les fondations mêmes des lieux tremblèrent à chacun de ses coups. Autour de lui, les murs s’effritaient sous la formidable puissance qui s’échappait de la créature qu’il était devenu. La brume rouge s’intensifiait à chaque fois, occultant de plus en plus ses sens, et le rapprochant implacablement de la bête dont il avait pris l’apparence.

 

− Quatre !

 

La voix d’Imoen était devenue plus menaçante et plus dure, mais son esprit se laissa submerger par le pouvoir de l’Ecorcheur. Son être conscient ne pouvait plus lutter. Du sang. Il lui fallait du sang. L’appel du Meurtre était souverain, et rien ne pouvait se mettre en travers de sa volonté. Ses instincts les plus primaires venaient de reprendre le dessus, et les derniers vestiges de son humanité s’évaporèrent sous la tempête de cette folie écarlate. Il ne sentait plus que quelques présences, et n’avait plus qu’un seul but, tuer. D’un bond, il se précipita sur Imoen, qu’il transperça de ses griffes, avant de projeter son corps contre le mur, brisant ainsi la pierre sous le choc. Il poussa un hurlement de rage et de démence qui fit trembler le sol, mais ne l’entendit qu’à peine. Son sang bouillonnant couvrait tout autre bruit. Cependant, résonnant encore dans son esprit, la voix glacée de sa sœur refit surface et le ramena subitement à la réalité.

 

Cinq !

 

Une douleur aigue lui transperça le cœur, et la brume rouge se dissipa. Devant lui, Imoen, une lueur de haine dans ses yeux devenus rouges, venait de lui porter un coup mortel, d’une dague qu’elle avait planté dans son cœur. Une dague en os.

 

 

Il faisait encore nuit, et un vent frais lui caressa son visage ruisselant de sueur. Il était assis sur une couverture qui lui servait de lit, tremblant de tous ses membres. Instinctivement, il posa sa main sur sa poitrine et poussa un soupir de soulagement en y entendant son cœur battre encore fortement de ses émotions. À ses côtés, Jaheira, Minsc, Imoen et Aerie dormaient profondément. Un lointain bruit d’écume et l’air salé du large le ramenèrent à la réalité, et Daren respira profondément pendant de longues minutes avant de retrouver son calme. Ce n’était qu’un rêve. Un simple cauchemar comme il en avait eu tant d’autres. Son regard se posa sur Imoen, puis sur Aerie, puis enfin sur son épée qu’il avait gardée près de sa couche. Un bâillement lui rappela que la nuit n’était pas encore terminée, et il se recoucha, plus serein. Une petite voix résonnait cependant encore dans son esprit. Cette sensation de pouvoir ne l’avait pas laissé indemne, et l’expérience qu’il avait vécue hantait toujours son esprit. Mais quelque chose était différent cette fois. Il entendait presque la voix de sa sœur lui murmurer à l’oreille, et malgré le traumatisme de cette révélation maintenant évidente, il était inutile de se le cacher plus longtemps : il ne savait ni comment, ni par quelle sorcellerie, mais son esprit guidé par Imoen avait trouvé le chemin qui le conduisait au cœur même du pouvoir de Bhaal, celui de l’Écorcheur.

 

L’aube était proche, et même si le soleil n’était pas encore levé, il illuminait déjà l’horizon d’une lueur rose orangée. Daren ouvrit les yeux lentement et découvrit Jaheira, assise un peu plus loin, qui contemplait la mer.

 

− Quelle heure est-il ?, demanda-t-il d’une voix pâteuse.

− Le soleil va bientôt se lever, nous allons partir. Je vais réveiller les autres.

 

Daren rassembla ses affaires, et tira les couvertures d’Imoen, lui arrachant un gémissement plaintif.

 

− Oh non…, encore cinq minutes…

 

Une bouffée d’angoisse l’envahit en croisant le visage d’Imoen, son rêve de la nuit lui revenant à l’esprit en quelques instants. Il frissonna en repensant à cette créature cauchemardesque, et à sa transformation en Ecorcheur.

 

− Attendez un peu…, dit Aerie en se levant.

 

Daren ramassa son arme, ainsi que la lame argentée de Saemon Havarian. Minsc lissait le poil de son hamster, tandis que Jaheira éteignait les restes de leur feu de la nuit. Seule Aerie était restée assise, le visage contrarié.

 

− Écoutez…, continua-t-elle lentement. Vous n’entendez pas… ?

 

Un éclat doré les aveugla l’espace d’une seconde, et se dissipa pour laisser place à une dizaine de créatures humanoïdes terrifiantes. L’avarielle étouffa un cri de surprise, et se réfugia tant bien que mal derrière Minsc. Avant même qu’ils n’eûssent repris leurs esprits, l’un d’eux s’écria dans un langage sifflant.

 

− Hérétiques ! Vous avez la relique !

− Ils sont avec celui qui a violé le sanctuaire !, renchérit un autre. Nous devons les exterminer jusqu’au dernier !

 

Leurs visages jaunes et longilignes leur donnaient un aspect encore plus effrayant que les longs crocs qui dépassaient de leur mâchoire. Ni Daren ni ses compagnons ne comprenaient ce qui se passait, mais une chose cependant était sûre : ils n’avaient pas l’air amicaux. La première des créatures dégaina une gigantesque épée de son dos, et la pointa vers Minsc.

 

− Où est la relique sacrée, humain ! Elle est ici, nous le savons !

− Bouh est la seule chose sacrée que possède Minsc, mais ce n’est pas une relique !, répliqua le rôdeur en se reculant.

− Qui êtes-vous ?, demanda finalement Jaheira. Et de quoi parlez-vous ?

 

Ces créatures étranges étaient apparues de nulle part et les agressaient sans aucune raison. Il ne pouvait s’agir que d’une erreur, car aucun d’eux ne possédaient d’objets d’une valeur suffisante pour faire office de « relique ». En dehors de leurs armes et de leurs vêtements, ils ne possédaient que quelques pièces d’or. Tout à coup, un déclic se fit. Daren porta sa main au fourreau, et tira instinctivement quelques centimètres de la lame argentée.

 

Plusieurs créatures se mirent à s’agiter au même moment, s’échangeant des grognements incompréhensibles, en désignant son arme de leurs mains difformes.

 

− Vous détenez la relique des Githyankis, misérables !, tonna leur chef dans la langue commune. Vous allez périr pour ce sacrilège !

 

Daren fit un pas en arrière, et son cœur se mit à s’accélérer. Cette épée n’appartenait donc pas à Saemon Havarian, ni même à Irenicus si c’était bien lui qui lui en avait fait cadeau. C’était une arme sacrée d’un peuple redoutable du Plan Astral : les Githyankis. Daren avait entendu parler de ces créatures originaires d’un autre plan, mais seuls les plus courageux, ou les plus fous, des aventuriers n’avaient jamais réussi à revenir vivants de leurs forteresses.

 

− Le traître…, fulmina Jaheira en serrant les poings.

 

Elle venait elle aussi de comprendre le stratagème du pirate.

 

− Tenez !, s’écria aussitôt Daren en tendant la lame. Il s’agit d’un malentendu ! Tenez ! Nous vous rendons votre bien !

− Les hérétiques mourront pour avoir osé toucher la relique !

 

Et reprenant son langage guttural, le chef donna un ordre bref à ses acolytes qui entamèrent aussitôt des incantations. Un son strident et suraigu se mit à vibrer avec force dans les airs, et Daren ne put que s’effondrer, un genou à terre et les deux mains sur ses oreilles. À mesure que le sortilège gagnait en puissance, il sentait ses yeux sortir de leurs orbites, déclenchant des tremblements incontrôlables.

 

− À l’abri !, hurla Jaheira. Tous à l’abri dans l’asile !

 

Imoen et Aerie venait de former une bulle protectrice de leur magie combinée, mais le chant destructeur des Githyankis parvenait déjà à fendre cette coquille. Minsc s’approcha de Daren et le releva de son bras puissant. Les portes de Spellhold étaient encore entrouvertes, et tous les cinq les franchirent en courant tandis que les créatures derrière eux s’avançaient, leurs épées tirées.

 

− Cachons-nous ici, s’écria Imoen, essoufflée de leur course. Je crois que les barrières magiques de l’asile les empêchent de sentir la présence de l’épée.

− C’est idiot, la coupa Jaheira. Même si nous gagnons quelques minutes, ou quelques heures, nous finirons par nous faire prendre, ce n’est qu’une question de temps.

 

Les Githyankis étaient deux fois nombreux qu’eux, et maintenant qu’ils les avaient localisés, ils allaient sans doute prévenir les leurs et envoyer des renforts.

 

− Le portail !, s’exclama soudain Aerie. Saemon Havarian a parlé d’un portail par lequel serait parti Irenicus !

 

Daren s’en souvenait lui aussi. Mais il se souvenait également de ce qu’avait précisé le pirate.

 

− Le portail est sûrement piégé, souviens-toi, rappela Daren.

− Nous n’avons pas beaucoup d’autres choix, remarqua Jaheira.

− Attendez un peu…, les coupa Imoen, se massant la joue d’une main. Saemon nous a laissé croire ça, tout simplement pour se débarrasser de son « cadeau » embarrassant et nous pousser à lui faire confiance à nouveau. Si ça se trouve, ce portail n’a rien de dangereux… peut-être…

 

Comme l’avait dit Jaheira, c’était pour le moment leur meilleure option. En réalité la seule. Ils devaient donc continuer leur chemin à travers les couloirs de Spellhold désormais déserts, et se frayer un passage jusqu’à ce portail. Si celui-ci existait encore. Ils reprirent leur course, tandis que les nombreux bruits de pas ponctués des grognements des Githyankis se faisaient de plus en plus proches.

 

− C’est ici !, chuchota Imoen en désignant une porte.

 

La pièce donnait presque en face du laboratoire d’Irenicus, et une lumière dorée s’échappait des jointures de l’embrasure.

 

− Oui, c’est bien là, ajouta Aerie. Je sens des vibrations magiques inhabituelles moi aussi.

 

Minsc ouvrit la porte d’un geste habile, et porta son bras devant son visage pour se protéger de la vive lumière qui irradiait au centre de la pièce.

 

− Nous devons nous tenir la main et avancer tous ensemble, continua l’avarielle. Sans quoi, nous risquerions d’être téléportés à des endroits différents.

− Il faut faire vite, intervint Imoen. Je les entends qui arrivent !

 

Daren saisit les mains de sa sœur et d’Aerie, et plissa les yeux en observant la lumière dorée zigzaguer au dessus du sol. Où ce portail allait-il les mener ? Peut-être aux pieds même du sorcier ? Ou encore à l’autre bout du pays ? Peut-être les conduirait-il même dans un autre Plan ? Quoi qu’il en fût, ils ne pouvaient plus reculer maintenant, sous peine de subir le terrible châtiment des Githyankis.

 

− Laisse la relique ici, Daren !, lança Jaheira. Si tu la gardes, ces créatures nous poursuivrons jusqu’en enfer pour la reprendre.

− Espérons qu’ils n’auront pas le courage de nous suivre en prenant le portail…, ajouta Imoen d’un air inquiet.

 

Daren tira l’arme d’argent de son fourreau, et la contempla une dernière fois. Elle brillait déjà de mille feux à la simple lumière du soleil, mais resplendissait de toute sa beauté sous les éclats d’or de la magie du portail. Sa première impression avait finalement été la bonne : cette arme n’avait pas été forgée par des humains, ni d’ailleurs par aucun peuple de la terre de Féérune. Les artisans Githyankis possédaient un savoir en la matière hors du commun. À regret, il la déposa délicatement sur le sol, devant la porte, et reprit fermement les mains d’Aerie et d’Imoen dans les siennes. Minsc et Jaheira formaient les derniers maillons de la chaîne, et ils s’élancèrent tous ensembles vers la lumière.

 

Le sol sembla se dérober sous ses pieds. Daren sentit l’air lui manquer soudainement, et après avoir été presque aveuglé, l’obscurité l’enveloppa totalement. C’était comme s’il traversait le sol pour s’enfoncer à toute vitesse dans les entrailles de la terre. Ses mains s’agrippaient tant bien que mal à celles de ses compagnons, mais la pression de plus en plus forte et le manque d’air finirent par avoir raison de sa conscience. Allait-il mourir ? Une dernière pensée pour sa sœur lui traversa l’esprit, avant qu’il ne perdît totalement connaissance.

La liberté à ciel ouvert

− C’est fini, annonça Daren en se relevant.

 

Son cœur était serré, et il éprouvait en cet instant un étrange mélange de colère, de haine et de tristesse. Quoi qu’il eût fait, Yoshimo avait payé de sa vie son pacte avec le sorcier. Khalid, Dynahéir, et maintenant lui, sans parler de sa propre âme volée ainsi que celle d’Imoen… Daren serra ses poings de rage. Ce démon ainsi que sa maudite sœur paieraient pour tout ce qu’ils avaient fait. Ce n’était plus qu’une simple question d’âme maintenant, mais une question de vengeance.

 

− Fouillons la pièce, proposa Jaheira, et allons-nous en d’ici. Nous devons trouver une piste pour traquer ce sorcier, où qu’il se terre !

 

Aussitôt, ils se mirent tous en quête d’indices susceptibles de les conduire à Irenicus. Daren ferma les yeux du voleur d’un geste de la main, et se mit en quête d’un drap pour recouvrir son corps. Il ramassa les deux morceaux de son épée et les glissa dans son sac.

 

− Il n’y a qu’un seul fautif, dit Imoen derrière lui en posant une main sur son épaule. Et ce n’est ni toi, ni Yoshimo.

 

Il lui répondit d’un sourire triste, les yeux perdus dans le vague.

 

− Nous ne pouvons pas le laisser ici, comme ça…, finit-il par dire.

− Va  rejoindre les autres, continua-t-elle. Je m’occupe de lui.

 

Elle se pencha sur le corps du voleur et déposa autour de lui une poudre couleur safran. Daren détourna son regard, et rejoignit ses autres compagnons à la recherche d’informations dans ce qui restait du laboratoire d’Irenicus.

Tandis que des flammes bleutées embrasaient la dépouille du voleur, Daren inspectait les différentes pièces de mobilier encore intactes, sans véritablement les voir. Son esprit était perdu entre ses souvenirs et les dernières paroles énigmatiques de cet homme qui avait été l’espace de quelques semaines leur compagnon et ami. Qu’au moment de sa mort, Yoshimo invoquât Ilmater, le dieu de la souffrance et de la rédemption, lui confirma ce doute qu’il avait depuis le début de cette « trahison », celui qu’eux tous avaient été manipulés, alliés comme ennemis. Machinalement, il ouvrit les deux panneaux métalliques d’une commode qui avait survécu au carnage et en sortit un journal relié de cuir sur la couverture duquel était gravé un symbole qu’il ne connaissait pas.

 

− J’ai trouvé quelque chose !, s’écria-t-il en soulevant sa prise. Venez voir !

 

Il balaya la poussière blanche de la reliure d’un revers de la main, révélant ainsi nettement la gravure en forme d’arbre cerclé de toute part.

 

− C’est un symbole elfique, dit Aerie en penchant la tête pour observer la couverture. Je ne sais pas à qui appartient ce grimoire, mais ce symbole est l’un de ceux de mon peuple.

− Tu as raison, fillette, confirma Jaheira. C’est un emblème utilisé dans la région du Téthyr, je crois bien.

− Ouvre-le, Daren, proposa Imoen.

 

La première page tourna d’elle-même, dévoilant une écriture penchée et précieuse. Cependant, dès les premières lignes, le propriétaire de ce journal ne faisait plus aucun doute pour personne. Daren s’éclaircit la voix, et commença sa lecture.

 

« Certes, ce texte se révèlera être un héritage embarrassant, mais je dois ordonner mes pensées de peur qu’elles ne me sortent de l’esprit.

 

Je contrôle Spellhold. Dès que je suis sorti de ma torpeur, je me suis occupé rapidement de ses défenses. Le directeur Wanev s’est judicieusement retiré de ses fonctions, ayant étrangement réagi à l’un de mes sorts. Je ne me souviens même plus de quoi il s’agissait ; peut-être quelque chose que j’ai entendu dans les temples de Suldanessalar… cela a-t-il vraiment de l’importance maintenant ?

 

Ma condition empire, et je ne souviens plus que vaguement de ma « maison ». Je vois des images de personnes dont je ne me souviens plus, les noms défilent devant mes yeux, et je rêve d’émotions que je n’éprouve plus. À certaines occasions, j’ai l’impression que la nature est ma mère, et que je n’ai jamais quitté son giron, mais de tels instants sont rares. Je supporte les attaques de la sénilité avec la rage et la puissance d’un jeune elfe qui se lamente.

 

Bodhi a mieux supporté que moi la malédiction, mais elle était plus concentrée, plus intense et, plus important, déjà mort-vivante. Désormais, elle accepte totalement sa condition vampirique, malgré son échec pour échapper à la sentence de mort. Elle a accueilli avec plaisir l’immortalité, excitée par la puissance, mais maintenant, elle est confuse. L’âme d’Imoen l’a restaurée, mais ses motivations restent transparentes, voire simplistes. Elle s’affirme dans son côté charnel, carnassier, même si l’elfe qui est encore en elle méprise la créature qu’elle est devenue.

 

Je pourrais prendre en pitié ma « sœur » si j’en étais capable, mais de telles émotions ne me viennent plus que par brusques bouffées. Ellesime m’a privé de réelles sensations, et m’a laissé avec les débris d’un cœur humain, ou celui d’une autre créature à l’espérance de vie pitoyablement limitée. Je ne supporterai plus ça encore longtemps.

 

Spellhold a répondu à mes attentes. Ils avaient pris l’habitude de s’exercer sur les pensionnaires depuis un moment, même si leurs méthodes étaient plutôt barbares. J’ai raffiné leurs techniques et terminé la préparation des rituels nécessaires. J’en ai terminé avec Imoen, mais elle peut encore me servir d’appât. Je suis certain que Daren fera une apparition, à un moment ou un autre.

 

Bodhi m’a apporté plus d’assassins que je n’en avais besoin. Je me suis occupé de certains à l’avance, mais cela m’a semblé être du gâchis. Je pense qu’elle l’a fait exprès, car elle a relâché ceux en trop dans le labyrinthe souterrain, et elle les a chassés avec un grand plaisir. Je m’émerveille devant son appétit, et elle semble désormais si « vivante » dans sa « non mort » (ou sa non-vie). Peut-être est-ce l’âme d’Imoen. Je verrai bientôt par moi-même. Daren ferait mieux de se dépêcher. »

 

Cette dernière page datait sans doute de quelques jours avant leur arrivée. Même si ce journal ne contenait pas d’information directe sur les futurs projets d’Irenicus, elle n’en révélait pas moins sur son passé. Suldanessalar… Ce nom à consonance elfique ne disait rien à Daren, pas plus que celui d’Ellesime.

 

− Irenicus et Bodhi sont… des elfes ?, finit par dire Imoen à haute voix, brisant le long silence qui s’était installé. Je n’arrive pas à le croire…

− Suldanessalar est une très ancienne ville elfe, ajouta Jaheira, et la légende dit que seuls ceux qui y résident peuvent en trouver l’entrée. Il serait possible, bien que surprenant, que ces deux là en soient originaires.

− Mais il parle aussi de je ne sais quelle malédiction, ajouta Aerie… Et qui est cette Ellesime ?

− Une chose a l’air sûre, répondit Imoen. C’est de cette malédiction dont nous avons hérité, moi et Daren…

− Nous verrons cela en temps utile, coupa Jaheira en se levant soudainement. Sortons d’ici, et voyons s’il est possible de retourner sur le continent.

 

Avant que lui-même ne se relèvât, Imoen lui tira le bras en désignant un objet au sol, sous les décombres.

 

− Regarde, Daren. Il y a quelque chose, là-dessous. On dirait…

 

Elle se précipita, déblayant la roche de son pied, pour découvrir le reflet d’un acier sombre et froid. Les quelques runes gravées que l’on pouvait distinguer sur cette lame ne laissaient planer aucun doute.

 

− C’est… l’arme de Sarevok ?, demanda Imoen.

 

Il l’aurait reconnue entre mille.

 

− Irenicus nous a pris notre équipement lorsqu’il nous a capturés, expliqua-t-il. Ce n’est pas surprenant qu’il ait conservé cette lame.

 

Daren saisit fermement la garde de la lourde épée, l’époussetant d’un revers de manche.

 

− Allons-y, ajouta-t-il.

 

Ils quittèrent le laboratoire en ruine. Daren était soucieux, et se sentait impuissant. Il sentait le mal qui le rongeait de l’intérieur, de manière diffuse. Ce n’était qu’un simple malaise pour le moment, mais il le sentait grandir bien trop vite à son goût. Ses pensées vagabondèrent jusqu’à Yoshimo, dont Imoen avait purifié le corps par le feu. Les avait-il vraiment trahis contre son gré ? Ses dernières paroles résonnaient encore dans on esprit. Des paroles incohérentes, et pourtant si importantes à ses yeux. De qui parlait-il ? Cette dernière expression sur son visage avant de quitter le monde des vivants lui avait ravivé une étincelle de souvenir, mais il ne parvenait pas à se rappeler quoi. La timide voix d’Aerie derrière lui le tira cependant de ses réflexions.

 

− Imoen… ?

− Oui… ? Je peux faire quelque chose pour toi, Aerie ?

 

Les deux jeunes femmes le suivaient dans les couloirs de l’asile, quelques mètres derrière lui.

 

− Eh… Eh bien, je… oui, en fait, continua-elle d’une voix gênée. Daren ne nous a pas beaucoup parlé de toi, lorsque nous te cherchions, tu sais… Et, il a seulement précisé que vous aviez grandi ensemble…

− Ah ah ! Et tu veux en savoir plus sur la magnifique et mystérieuse Imoen, c’est ça ?, répondit-elle en riant joyeusement.

− Hé hé, oui, c’est… je suis simplement curieuse, en fait. Mais si tu ne veux pas, je n’insisterai pas, bien sûr.

− Oh, non !, ajouta Imoen d’un air étonné. Tu plaisantes ? J’ai toujours adoré parler de moi, ne t’inquiète pas ! Hmm, dis-moi, continua-t-elle d’un ton pensif. Tu veux savoir quelque chose en particulier ? Ou tu veux… la « biographie complète d’Imoen » ?

 

Elles se mirent à rire toutes les deux.

 

− Tu pourrais commencer par ça, oui, et on verra pour la suite après ?

− Aerie, je pense que nous allons très bien nous entendre toutes les deux !

− J’espère bien, lui répondit-elle timidement.

 

Imoen s’éclaircit la voix, et entama son récit comme si elle racontait la plus merveilleuse des histoires.

 

− Tout a commencé il y a bien longtemps, des chevaliers traversaient le ciel à dos de dragon, et de terrifiants sorciers semaient la terreur et la désolation…

 

Aerie ne put réprimer un fou rire à cette introduction grandiloquente, puis commença à l’écouter. De nombreux souvenirs assaillirent Daren tandis qu’Imoen relatait les épisodes de sa vie, de leur vie à tous les deux. Il préférait rester à l’écart, et laisser ces deux là faire plus ample connaissance. Elles parlèrent ensemble, principalement de l’enfance d’Imoen, et un peu de celle d’Aerie; très peu pour d’évidentes raisons. Le ton de la conversation baissa sensiblement à mesure que les évocations d’Imoen devenaient plus personnelles, et Daren ne put saisir sur la fin que quelques exclamations compromettantes de l’avarielle, tel un « … et Daren a fait quoi ? », ponctuées de ricanements. Ne pouvant intervenir sans se trahir, il ne put que se demander quelles histoires embarrassantes Imoen avait bien pu bien raconter à son sujet.

 

− Nous arrivons au hall d’entrée, annonça Jaheira soudainement. Je crois que…

− Il vous a échappé comme une anguille s’échappe des mains du pêcheur, déclama une voix. Vous n’allez tout de même pas le laisser s’en aller de la sorte, n’est ce pas ?

− Encore vous !, tonna la druide. Que faites-vous ici ? Vos maîtres vous ont oublié dans leur fuite ?

 

C’était Saemon Havarian, qui les attendait visiblement devant la sortie de Spellhold avec une nouvelle proposition à leur faire.

 

− Il est vrai que je fus au service de Bodhi, mais elle a fui, et je n’éprouve aucune loyauté à l’égard de son « frère ». La lame qu’ils m’ont donnée est très jolie… mais j’ai d’autres besoins. Et de plus, j’ai… quelques informations sur ses projets. Enfin suffisamment pour savoir que nous sommes tous en danger s’il n’est pas arrêté.

− Et que savez-vous de ses projets ?, intervint Daren. Il n’a pas été très loquace jusqu’à présent.

− Oh, ce n’est pas le genre d’homme à se vanter de ses plans pour les voir échouer l’instant d’après… Je peux le comprendre. Nombre de mes amis sont morts pour ne pas avoir su tenir leur langue… De ce que j’ai pu entendre et lire, je sais que leur destination est une cité elfique de la forêt du Téthyr. Suldanessalar, je crois.

 

Tous les cinq s’échangèrent un regard entendu. Saemon Havarian les avait peut-être trahis par le passé, mais il semblait pour une fois dire la vérité.

 

− Ce qu’il compte faire à cet endroit, je l’ignore, continua-t-il. Mais apparemment, il espère devenir beaucoup plus puissant… plus puissant même que les dieux, si j’ai bien compris. Et ce n’est pas bon signe.

 

Le silence s’installa dans le hall majestueux de Spellhold, et personne ne prit la parole pendant presque une minute.

 

− Que voulez-vous ?, finit par demander Jaheira.

− Je peux… vous proposer mes services, en espérant qu’une association sera bénéfique aux deux parties.

− Et quelle aide pourrez-vous donc nous apporter ?, demanda Daren à son tour.

 

Saemon s’éclaircit la voix en se frottant ses longues mains décharnées.

 

− Eh bien, je vous explique. Irenicus est parti par un portail magique, qu’il a créé dans une petite salle d’expérience, derrière son laboratoire. Je ne sais pas où il conduit exactement, et il est peut-être, même sans doute, piégé. Voici donc la première de vos options. La deuxième est aussi simple : je vous suggère de retourner à mon navire. Je pense savoir où Irenicus se « dirige », et nous pourrions même le rattraper si nous ne perdons pas de temps. Qu’en dites-vous ?

 

La proposition semblait intéressante, même si son auteur était tout sauf digne de confiance. Ils pouvaient se mettre en quête de ce portail, mais se jeter dans la gueule du loup était-il la bonne solution ? Daren lança un regard interrogateur à Jaheira, qui semblait elle aussi se poser les mêmes questions. Devant leur indécision, Saemon Havarian ajouta encore à sa proposition.

 

− J’ai même une prime supplémentaire, pour me faire pardonner pour l’autre fois.

 

Jaheira haussa les sourcils, dubitative, et le pirate sortit de son sac une lame argentée aux mille reflets.

 

− C’est la « récompense » d’Irenicus pour l’avoir servi…, commenta-t-il d’un air dédaigneux. J’ai accepté sur le coup, mais je n’ai que faire d’une arme comme celle-là. Vous savez bien mieux manier les armes que moi, et je vous la cède donc avec le plus grand plaisir.

− Nous n’avons que faire de vos compromissions, trancha Jaheira en lui faisant signe de ranger son trophée. Et dites-nous plutôt où est le piège ?

− Il n’y a aucun paragraphe en petits caractères sur le contrat de mon offre d’assistance !, s’indigna Saemon. Et mon présent est de toute première qualité ! Je ne veux que votre amitié… enfin, tout du moins votre pardon. Et… heu… j’ai aussi besoin d’alliés pour survivre…

 

Sa proposition était la plus sûre de leurs options, et Jaheira le savait, malgré sa réticence à faire alliance avec ce traître.

 

− Très bien, finit-elle par lâcher. Conduisez-nous vers votre bateau.

− Et acceptez cette arme, insista-t-il en s’inclinant bassement.

 

Daren saisit la lame argentée, et l’examina. Il avait quelques notions de forgeron, mais cette arme ne ressemblait en rien à ce qu’il avait déjà vu. Elle semblait faîte de matériaux d’une telle pureté qu’ils donnaient à la lame cet aspect si brillant et affûté.

 

− Parfait !, se réjouit-il soudainement. Suivez-moi, je vous conduis à Brynnlaw.

 

Il ouvrit la lourde porte du hall, et une bouffée d’air salé les fouetta au visage. Dehors, il faisait nuit, et seule la lune éclairait la falaise de son premier quartier.

 

− Ouiii !!

 

Imoen s’élança la première, respirant profondément et étirant les bras vers le ciel.

 

− De l’air ! De l’air pur ! C’est merveilleux, merveilleux !!

 

Elle inspira autant qu’elle put, rejetant sa tête en arrière, savourant l’instant présent.

 

− Si frais… Si pur… Sans miasmes…

 

Elle ferma les yeux en tournant sur elle-même, puis les rouvrit en mimant d’embrasser la lune.

 

Sa mélancolie semblait s’être dissipée, et elle était à nouveau heureuse. Mais le mal qui la rongeait elle aussi, sans parler des traumatismes qu’elle avait vécus pendant sa détention, laissait penser à Daren que cette euphorie ne durerait hélas pas longtemps.

 

− Je suis é-pui-sée, finit-elle par lâcher. Je n’ai pas la force de continuer…

 

Ils avaient tous besoin de repos, après leur longue et éprouvante journée. Daren sentait lui aussi sa tête lui jouer des tours, et le sol rocailleux sembla à présent suffisamment accueillant pour y passer la nuit. Les presque deux heures de trajets pour rejoindre le village lui semblèrent insurmontables.

 

− Minsc et Bouh ont besoin de dormir eux aussi, renchérit le rôdeur. Mon armure commence à me gratter, et je n’ai jamais vu Bouh bailler autant !

− Je ne peux malheureusement pas rester avec vous, s’excusa le pirate. Je dois descendre à l’auberge du village… pour régler quelques affaires courantes. Et… que diriez-vous de m’y retrouver demain dans la matinée ?

 

Ils hochèrent la tête d’un air fatigué, et Saemon Havarian les salua une dernière fois avant de suivre les sentiers qui menaient à Brynnlaw.

 

− J’ai aperçu des réserves de nourriture, reprit finalement Jaheira en désignant les portes, toujours pragmatique. Et nous pouvons utiliser les couvertures pour passer la nuit à l’intérieur.

− À l’intérieur ?, répéta Imoen en se redressant soudainement. Tu fais ce que tu veux, mais il est hors de question qu’il y ait quoi que ce soit entre moi et les étoiles pendant au moins les dix prochaines années !

− L’endroit est désert, et nous pouvons sans crainte faire un peu de feu et dormir ici, proposa Aerie. Je ne serais pas fâchée d’être un peu à l’air libre moi aussi.

− Toi, tu es une vraie copine !, lui lança Imoen en se jetant à son cou.

 

La druide haussa les épaules, et commença à installer le campement.

 

− Vous avez raison, concéda-t-elle. Et j’ai moi aussi bien besoin de rester en contact avec la nature cette nuit.

 

À l’abri du vent, ils mangèrent rapidement quelques rations glanées dans le réfectoire de Spellhold, et s’installèrent sur d’épaisses couvertures, volées elles aussi à l’intérieur. Malgré la brise maritime, il ne faisait pas froid, et la journée avait même du être particulièrement ensoleillée pour qu’ils ressentissent encore une telle moiteur. Daren s’était assis, appuyé sur ses deux bras en arrière, et admirait les étoiles perdu dans ses pensées.

 

− Tu as vraiment pris ton temps pour venir me sauver, non ?, lui murmura une petite voix.

 

Imoen, le regard espiègle, s’était faufilée derrière lui et avait passé ses deux bras autour de son cou.

 

− Ha ha, ne te méprends pas, je te suis très reconnaissante ! C’est juste que j’ai eu l’impression de découvrir l’éternité en t’attendant…

 

Il se détendit petit à petit, et sa sœur se glissa entre ses bras, posant sa tête contre son épaule, sa longue chevelure formant un rideau roux effleurant le sol. Sa captivité lui avait aminci le visage, et il ne l’avait jamais vu avec les cheveux aussi long, mais Imoen restait cependant une jeune femme magnifique, peut-être plus encore.

 

− Mais bon…, reprit-elle, J’imagine que ça n’a pas été facile de ton côté non plus ?

 

Il sursauta, et réalisa sa question après quelques secondes de silence.

 

− C’est que… on ne savait même pas commencer à te chercher… Il nous a fallu découvrir l’existence de Spellhold… et financer le voyage jusqu’à cette île en rassemblant pas moins de quinze mille pièces d’or, ce que nous n’avions évidemment pas lorsque nous nous sommes échappés du repaire d’Irenicus…

 

Imoen se redressa soudainement, et le dévisagea de ses yeux bleus sombres d’un air stupéfait.

 

− Quinze mille pièces d’or ??, répéta-t-elle en écho. Et… comment avez-vous fait ?

− Oh là… c’est une longue histoire… On a sauvé les employés d’un cirque tombé sous la coupe d’un illusionniste fou…

− …et sauvé une belle avarielle en détresse ?, compléta Imoen d’un sourire entendu. Oui oui, j’ai déjà entendu cette histoire.

 

Daren s’arrêta aussitôt, coupé dans son élan, et son regard se déplaça lentement d’Imoen à Aerie avant de comprendre qu’elle avait sans doute déjà dû lui en parler.

 

− On a aussi rempli une mission dangereuse pour le culte de Heaume, ou encore mis fin à un trafic d’esclaves et de gladiateurs… Sans parler de « petits boulots » ici et là pour manger et dormir au jour le jour…

 

Il lui raconta un peu plus en détail leurs exploits à la cité de la monnaie, et Imoen hocha la tête, alternant entre sourires attendris et moues admiratives.

 

− Bon d’accord…, conclut-elle. Mais comment t’es tu débrouillé pour pénétrer dans Spellhold ?

− Ah, ça ? Minsc s’est chargé de tout, figure-toi.

 

Elle écarquilla ses yeux, interloquée.

 

− Minsc ?

− Il a… disons… « convaincu » le Seigneur Pirate de le faire accompagner ici…

 

Elle se mit à rire joyeusement en imaginant la situation.

 

− Comment ça ?, lâcha-t-elle entre deux éclats de rire. Il n’a pas apprécié son « hamster géant de l’espace miniature » ?

− Qui réclame Bouh ?, s’éleva une voix quelques mètres plus loin.

 

Ils riaient tellement qu’ils finirent tous les deux allongés côte à côte, regardant les étoiles scintillant dans le ciel. Pendant quelques minutes silencieuses, plus rien d’autre n’existait. Il venait de retrouver son amie d’enfance, sa sœur de sang, et savourait cet instant comme si c’était le dernier. Allaient-ils mourir bientôt ? Qu’allait leur réserver le lendemain ? Mais même dans la pire des situations, ils étaient à nouveau réunis. Et plus rien ne les séparerait jamais.

 

− Daren…, chuchota Imoen.

 

Le bruissement des vagues contre la falaise plusieurs mètres plus bas martelait un rythme régulier et envoûtant.

 

− Tu sais…, continua-t-elle de la même voix, je n’arrive pas à croire que tu aies fait toutes ses choses pour me sauver… Je sais que tu t’es toujours occupé de moi, mais cette fois…

 

Elle s’arrêta et se pelotonna contre son bras, son souffle lui chatouillant doucement l’oreille.

 

− Je… je ne me suis jamais sentie aussi… appréciée… Merci…

− Imoen… Nous avons grandi, vécu, combattu ensembles… Tu signifies bien trop à mes yeux pour que je te perde…

 

Il entendit sa respiration s’arrêter.

 

− C’est… réellement ce que tu penses ?

− Jusqu’à hier, je n’avais pas de sœur, reprit-il. Et aujourd’hui, je découvre que la personne que j’ai toujours considérée comme tel est bel et bien ce que je m’imaginais qu’elle était.

 

Elle posa sa joue contre la sienne, et Daren sentit ses pommettes se soulever, laissant deviner un sourire calme et paisible.

 

− Merci Daren… Pour ta venue, pour tes mots… Pour tout… J’en avais besoin…

 

Elle l’embrassa sur la joue, et se leva. Aerie était assise quelques mètres plus loin, et les observait d’un regard contrarié mêlé de tristesse et de jalousie. Imoen passa devant elle, et retourna à la place qu’elle avait quittée avant de venir le trouver.

 

− Tu as vraiment choisi le bon, lui lança-t-elle d’un clin d’œil. Ton homme est le plus courageux et le plus beau de tout Féérune.

 

L’avarielle la dévisagea d’un air stupéfait, avant de changer de couleur en détournant soudainement les yeux. Daren la surprit une ou deux fois à regarder langoureusement dans sa direction, puis s’endormit finalement, exténué.

Une folie salvatrice

Les premiers crissements des serrures retentirent dans les couloirs devenus silencieux. Ils devaient réunir les occupants des cellules et tenter de leur expliquer la situation. Si Irenicus avait dit vrai lors de leur arrivée, leurs pouvoirs seraient peut-être suffisants pour lui faire face. Dili, la jeune fille métamorphe, fut la première libérée. Un murmure insaisissable parcourut les cellules. Malgré leur état, les prisonniers avaient conscience qu’un évènement inhabituel se tramait, et une tension presque électrique régna tout à coup. La jeune femme, Aphril, suivie de Wanev, l’ancien directeur des lieux, Tiax le gnome, et Najier Skall le barde rejoignirent Imoen et Aerie dans la grande salle du réfectoire. Précautionneusement, Daren, épaulé de Minsc et de Jaheira, s’avança jusqu’à la cage renforcée de l’elfe nommé Dradeel et tourna lentement sa clé. D’après Irenicus, c’était de loin le plus dangereux de tous, et son comportement, ainsi que ses pouvoirs, justifiait toutes ces mesures de sécurité à son égard. Le mage multi centenaire dévisagea un instant les trois compagnons d’un regard inquiétant puis, dans un sourire vengeur, se releva et s’avança vers eux sans un mot. Daren était nerveux, comme tous les autres dans la petite pièce qui servait aussi de salle de repos. Avant de se poser la question de savoir si leur plan pouvait aboutir, ils devaient expliquer la situation à leurs nouveaux alliés, ce qui n’était pas chose aisée.

 

− Nous devons agir vite, Daren, suggéra Jaheira. Ces mages que nous avons relâchés ont besoin d’ordres, sans quoi ils vont rapidement devenir incontrôlables.

 

Déjà, Imoen et Aerie peinait à maintenir le calme et le silence dans la petite salle. Daren arriva à son tour, les bras en l’air, et attira l’attention de tous. La jeune Dili s’avança vers lui, un sourire radieux et innocent sur le visage.

 

− Ce soir je suis quelqu’un de libre ?, demanda-t-elle de sa petite voix. Quel visage dois-je prendre pour cela ?

− Même sur votre visage, on lira la suprématie de Tiax !, s’écria le gnome, le regard fou. Tiax est le maître !

 

Minsc émit un léger grognement inamical en réponse à cette dernière phrase, et échangea discrètement son point de vue avec son hamster.

 

− Taisez-vous !, s’écria soudainement le vieux mage elfe.

 

Malgré son ego démesuré, même Tiax se tut à l’injonction de Dradeel, une crainte non feinte sur le visage.

 

− N’entendez-vous pas les hurlements ?, continua-t-il sur le même ton. Ils viennent des quatre coins de l’horizon !

 

Daren croisa le regard d’Aerie, qui lui répondit d’un haussement d’épaules inquiet. Avaient-ils fait le bon choix ? Si ces mages déments décidaient de s’entretuer, ils seraient non seulement découverts, mais perdraient du même coup leur seule chance de pouvoir vaincre Irenicus, à compter qu’ils sortissent vivants d’un affrontement entre les pensionnaires. Tous étaient assez intimidés par ces véritables concentrés de magie explosive, et n’osaient intervenir dans leur dispute.

 

−          Un jour !, finit par répondre le gnome ayant retrouvé sa confiance, ou plus vraisemblablement perdu toute notion du danger. Un jour vous regretterez d’avoir croisé le chemin de Tiax ! Il est insensé de se moquer de sa conquête du monde !

 

La jeune femme nommée Aphril intervint à son tour, les yeux perdus dans le vide, hagards.

 

− Ne croyez-vous qu’en ce que vous voyez ?, s’écria-t-elle, désespérée. Pensez à ce qui existe au-delà ! Qu’en est-il de ceux qui contournent nos âmes, de ceux qui se tiennent là où vous vous tenez ?

− Personne ne se mesure à Tiax ! De peur d’être ridicule !, reprit le gnome de plus belle.

 

Imoen et Aerie firent un pas en arrière. Daren ressentait une puissante tension, sans doute d’origine magique, qui lui piquait presque la peau. Ses fous allaient-ils en arriver à se battre ?

 

− Ne voyez-vous pas au-delà des apparences ?, continua Aphril, la voix de plus en plus aigue. Ne les voyez-vous pas ?? Tous ceux qui se trouvent à l’intérieur, derrière, au-delà !

− N-Non…, bégaya Najier Skall le barde à son tour. Vous parlez trop du visible… Je ne souhaite que revoir mes trésors… Je ne regarderai pas trop loin, promis…, finit-il d’un ton plaintif.

− AHH !, hurla Tiax, de la magie commençant à brûler de ses mains.

 

Aussitôt, Dradeel ainsi que l’ancien directeur, Wanev, enflammèrent leurs paumes en même temps, le regard menaçant. Aerie étouffa un cri, et Minsc tira son épée en se mettant en garde.

 

− Tiax est entouré d’imbéciles !, continua-t-il toujours menaçant. À qui la faute ? Qui faut-il punir ??

 

Saisissant la balle au bond, Daren osa s’interposer entre les crépitements de magie qui commençaient à résonner, et intervint d’une voix forte.

 

− Je vais vous dire, commença-t-il, le cœur battant à tout rompre, je vais vous dire celui qu’il faut punir ! C’est Irenicus ! Irenicus est votre homme !

 

Le silence revint immédiatement dans le réfectoire. Seul Dradeel laissa échapper quelques murmures à haute voix.

 

− Irenicus ?, osa timidement Dili. J’ai… j’ai pris son visage une fois…

 

Un frisson parcourut son échine.

 

− Ma punition a été…

 

Un sanglot secoua sa voix, et elle laissa sa phrase en suspend.

 

− Le regarder, c’est déjà voir trop loin !, souffla Najier Skall, la voix tremblante. Je ne peux pas…

− Il est présent dans tous les Plans…, ajouta Aphril, mais nul ne marche dans ses pas !

− Je préfèrerais entre affronter les Chiens de Feu eux-mêmes !, s’écria Dradeel. Cet Irenicus œuvre probablement pour le compte des Douze Baragouins !

 

Un rire dément résonna dans la pièce. Wanev, l’ancien coordinateur, hoquetait dans un sursaut de lucidité.

 

− Il a fait ça… Il a fait ça !, commença-t-il en détachant lentement chaque syllabe. Il faut qu’on le retrouve ! C’est lui qui en est la cause ! C’est lui qui apporte ces tests !

 

Un murmure d’approbation parcourut l’auditoire.

 

− Je n’aurais de repos tant que je n’aurai pas sa tête en ma possession !, hurla Wanev à nouveau. Pour moi tout seul !

− Il a torturé beaucoup des vôtres !, intervint habilement Daren. Venez ! Venez avec moi et aidez-moi à le vaincre !

− Tiax le vaincra seul !, s’écria à nouveau le gnome. Tiax ne vous juge pas digne de vous battre à ses côtés. Mais… vous pourrez admirez si vous le désirez.

 

Sans un mot, Dradeel agita ses bras et une lumière jaune vif illumina la pièce. Un vent soudain souleva les toges des mages, et la magie crépita de plus belle. Un tourbillon doré renversa les meubles alentours et brouilla rapidement toute vision. Dans une détonation sourde, Daren sentit ses pieds quitter le sol de la pièce pour se reposer à nouveau un instant plus tard. La tempête lumineuse se dissipa. Ils étaient face à face avec le sorcier, qui ne s’attendait visiblement pas à leur venue.

 

− Que… Quoi ?, s’étonna Irenicus.

 

Irenicus était seul dans son laboratoire. Les gigantesques cuves de verre tout autour d’eux étaient vides à présent, mais l’étrange lumière verte illuminait toujours la pièce. Daren et ses compagnons venaient d’être téléportés en un instantsans avoir eu le temps d’établir un quelconque plan.

 

− Tu as libéré tous mes spécimens ?, continua-t-il en reprenant de l’assurance. Tu es extraordinaire… d’inconscience. Mais c’était une idée judicieuse, je l’admets.

− Ensemble, répliqua Daren, nous mettrons un terme à tes plans, et reprendrons ce que tu nous as volé !

 

Irenicus sembla faire un pas en arrière, et son visage trahit pour la première fois un soupçon d’incertitude. Toutefois, le doute laissa rapidement place à un sourire narquois.

 

− Toujours aussi… impétueux… Mais tu perds ton temps avec moi. Je n’ai absolument rien à craindre, même avec ton… armée de fous. Ton destin est scellé, par la malédiction que je t’ai transmise ! Je possède ton âme, ainsi que celle d’Imoen. Tu mourras à notre place… ou peut-être pire…

 

Daren tremblait d’excitation et fureur. Il devait cependant se contrôler, car il ne survivrait peut-être pas à une nouvelle transformation de son corps, tout comme d’ailleurs ses compagnons. Comme lisant dans ses pensées, Jaheira ne l’avait pas quitté des yeux et observait chacune de ses réactions.

 

− Tu as peur ?, reprit Irenicus, un rictus déformant son visage. Peur de toi-même, peut-être ?

 

Daren serra ses poings à s’en faire blanchir les articulations.

 

− Bodhi m’a parlé d’une…« transformation » pour le moins surprenante. Qui sait ? Dans ton dernier souffle, l’essence de Bhaal viendra peut-être pour te prendre ? Une bien belle image, tu ne trouves pas ?

 

Il éclata à nouveau d’un rire mauvais. Daren inspirait et expirait avec force, se vidant le plus possible de cette tension qui naissait des tréfonds de son esprit.

 

− Je vais reprendre ce qui m’appartient, maintenant !, s’écria Wanev.

 

Daren sursauta. Il avait presque oublié les prisonniers derrière eux. L’ancien directeur semblait avoir retrouvé une lueur de lucidité, et il reprit de plus belle.

 

− Je vais le reprendre ! Vous avez perverti ce lieu, mais je le reprendrai !

 

D’un regard méprisant, Irenicus tourna son visage vers lui.

 

− Tu torturais ceux qui étaient ici bien avant mon arrivée. J’avais simplement de meilleures raisons…

 

Il secoua soudainement sa tête, et ses mains se mirent à luire d’une magie menaçante.

 

− Je parle à des fous, au lieu de me concentrer sur ma vengeance…, murmura-t-il pour lui-même.

− Quelle vengeance peux-tu bien vouloir, sorcier ?, intervint alors Jaheira, la voix tremblante de fureur. Tu as tué mon Khalid, sans réfléchir, comme si tu écrasais une mouche ! Mais moi, j’aurais ma revanche ! La colère de la nature s’abattra sur toi !

− Tu es un monstre, ajouta alors Imoen, elle aussi très émue. Tu payeras pour ce que tu as fait ! Je te tuerais, tu m’entends ? Je te tuerais !

 

Daren se tourna vers son amie d’enfance. Jamais il ne l’avait entendue prononcer de telles paroles. Même lors de leurs pires moments, elle n’avait jamais exposé sa haine avec autant de hargne. Quelques larmes lui coulèrent le long de ses joues, et ses mains se mirent à luire d’une magie orangée.

 

− Tes pleurnichements pathétiques m’importent encore moins que ceux de Daren…, répondit le sorcier avec dédain. Tu n’as aucune idée de ma vengeance, petite sotte.

− Tu parles de vengeance !, hurla à son tour le rôdeur. Oh, oui ! Vengeance ! Vengeons notre chère Dynahéir ! Tremble, sorcier ! Le puissant Bouh aura tes yeux !

 

Minsc chargea. Malgré ses récentes blessures, il semblait avoir retrouvé suffisamment de force pour se battre, et balaya dangereusement les airs de sa lame.

 

− Vous allez tous mourir !, s’écria Irenicus en préparant une incantation.

 

Derrière Daren, Imoen, Aerie et Jaheira entamaient elles aussi leurs sortilèges. La pièce se remplit en un instant de reflets de toutes les couleurs, et des crépitements jaillirent de toutes parts. En fermant les yeux, Daren songea un instant qu’il aurait pu se trouver dans une immense volière en pleine effervescence. Il dégaina son arme lui aussi, et suivit le rôdeur qui courait à toute vitesse vers Irenicus. Mais ils n’eurent pas le temps de l’approcher. Le sorcier laissa sa magie se déployer dans la pièce, et Daren eut juste le temps de le voir froncer les sourcils d’un air contrarié. Il jeta un coup d’œil en arrière, et aperçut Dradeel dans la même position que lui, irradiant d’énergie magique lui aussi. Tout à coup tout bruit disparut. Le tumulte qui régnait dans le laboratoire avait soudainement cessé, laissant la place à un silence surnaturel. Daren sentait ses membres devenir de plus en plus lourds, comme s’il devait lutter contre l’air lui-même pour continuer à courir. Les lumières pourtant vives autour de lui perdaient de leur couleur, s’atténuant en un gris pâle, puis s’obscurcissant rapidement. Il voulut parler, mais n’en était plus capable. Il n’eut pas le temps de paniquer qu’une formidable explosion le projeta en arrière comme une plume est soulevée par le vent. Que s’était-il passé ? Des sons parvenaient à nouveau à ses oreilles. Malgré la puissance du choc, il n’avait pas l’impression d’être blessé. Il releva les yeux, balayant la salle du regard, pour y découvrir un spectacle stupéfiant. La première chose qui le marqua était les débris de verres recouvrant tout le sol. Toutes les cuves avaient explosé en un instant, et même les murs du laboratoire étaient plus qu’ébréchés. Il ne restait du local qu’un immense champ de ruines encore fumantes. Devant lui, derrière un nuage de poussière, Irenicus se tenait l’épaule, du sang coulant le long de ses bras.

 

− Soyez tous maudits !, s’écria-t-il d’une voix rauque. Pourquoi suis-je ici, alors que je pourrais être…

 

Daren pointa son épée en avant. C’était l’occasion rêvée. Le sorcier était blessé, et il devait tenter sa chance.

 

− Tu peux savourer ta victoire, ajouta-t-il en se relevant. Mais sache que tu es en train de mourir de l’intérieur ! Mais cela n’a aucune importante… car ma Maison subira ma colère !

 

Daren avança, plus vite. Plus vite encore. Il devait frapper ce monstre avant qu’il ne retrouvât ses moyens, et ne le tuât à son tour.

 

− Adieu, enfant de Bhaal. Cette place est tienne, mais tu mourras.

 

Et en quelques gestes, il disparut dans un éclair doré. Daren jeta son arme en avant, qui heurta le sol là où le sorcier se trouvait une seconde plus tôt dans un écho métallique. Irenicus venait de s’échapper à nouveau. Il détenait toujours son âme, ainsi que celle d’Imoen.

 

− Que s’est-il passé ?, s’écria Minsc en se massant la tête.

 

Daren sursauta et reprit ses esprits. Il balaya la salle du regard et découvrit ses compagnons, recouverts de poussière, mais indemnes. Cependant, le rôdeur avait raison sur un point : que s’était-il passé ?

 

− Où sont les prisonniers ?, s’inquiéta Jaheira. Et où est Irenicus ?

− Parti…, répondit Daren en serrant les dents.

− Parti ?, répéta la druide. Parti où ?

 

Daren baissa les yeux, mais ne répondit pas.

 

− Et les prisonniers ?, demanda-t-elle à nouveau.

− Ils sont… morts, répondit enfin Aerie. Je n’ai pas pu les… Oh, je suis désolée… J’ai…

 

Tout le monde se tourna vers elle, à l’exception d’Imoen qui regardait par terre. Aerie peinait à retenir ses larmes, dépitée.

 

− Irenicus les a tués, ajouta Imoen.

− Quoi ? , s’exclama Daren. Tous en même temps ? C’est impossible.

 

Même si Irenicus s’était révélé être plus fort qu’eux tous réunis, il ne pouvait pas les avoir vaincus en si peu de temps. La dernière chose qu’il avait vu, c’était cette position étrange qu’avaient prise les deux mages juste avant la déflagration.

 

− Tous en même temps, c’est exactement le cas, reprit Imoen. Irenicus a… C’est une magie d’une puissance rare, et je croyais qu’en dehors de quelques légendes, personne ne savait la manipuler… Il a arrêté le temps.

 

L’expression d’Aerie lui confirma qu’il s’agissait bien de la vérité. Arrêter le temps… Cette phrase l’aurait laissé rêveur, si elle n’avait qualifié leur ennemi.

 

− Dès que j’ai vu Dradeel entamer ce sortilège lui aussi, expliqua Aerie, j’ai tout de suite compris que la bataille n’était pas à notre niveau… La seule chose que j’ai pu faire, c’était de nous protéger avant qu’il ne soit trop tard. Mais… je n’ai rien pu faire pour…

 

Elle se tût.

 

− Lorsque deux mages s’affrontent de cette manière, ajouta Imoen, l’énergie magique qu’ils libèrent ne prend pas effet tout de suite. À la place, elle s’accumule, et est libérée d’un seul coup lorsque le temps reprend son cours normal.

 

Voilà donc ce qui s’était passé. Dradeel et Irenicus s’étaient livré un duel hors du temps, et la puissance de leur magie avait réduit la pièce à un champ de ruine. Tous les prisonniers avaient péri lors de l’explosion, et eux même ne devaient leur survie qu’à la présence d’esprit et aux talents d’Aerie. Et Irenicus en était sorti vainqueur. Comment allaient-ils réussir à vaincre un sorcier manipulant de tels pouvoirs… ? Si toutefois ils parvenaient à le retrouver un jour. Avant qu’il ne soit trop tard…

 

− Mais, reprit Imoen, ce sortilège requiert une si grande quantité d’énergie que son utilisateur ne peut pas se battre très longtemps… Si toutefois il lui reste un ennemi à vaincre après.

 

Ils restèrent ainsi pendant plusieurs minutes, pensifs et l’air grave. Chacun pesait ces dernières paroles, et mesurait à quel point leur tâche allait être ardue. Avaient-ils seulement une chance ? Avant de songer à rattraper le sorcier, ils devaient tout d’abord sortir de cet asile et retourner sur le continent. Et sans l’aide de Saemon Havarian, ils seraient sans doute incapables de retourner à Athkatla. Une idée lui traversa alors l’esprit. Une autre personne, si elle était encore ici, était en mesure de les y conduire.

 

− Où est Yoshimo ?, demanda soudainement Daren, en rompant le silence.

− J’espère pour lui que ce traître est déjà loin, répondit Jaheira en serrant la mâchoire.

 

Le grincement de la porte du laboratoire résonna.

 

− Je suis ici, Daren.

 

Cette voix. Ses compagnons en face de lui écarquillèrent les yeux. Jaheira s’était déjà levé, le visage dur et déterminé. Cette voix, cet accent. Il ne pouvait s’agir que de…

 

− Yoshimo !, tonna la druide.

 

Le voleur avança lentement vers eux, un air triste sur le visage. Il tenait fermement son katana dans sa main droite, la lame pointée vers le sol.

 

− Pourquoi ?, demanda soudainement Daren à haute voix. Pourquoi tout ceci ? Tu…

− Tu es déjà mort de l’intérieur, le coupa Yoshimo, mais tu continues, encore et encore… Irenicus t’a privé de ton âme, mais tu es toujours en vie…

− Ignores-tu donc tout de la loyauté, Yoshimo ?, répondit Jaheira. N’éprouves-tu pas de compassion ? De remords ? Tu connaissais nos projets, Yoshimo, et tu nous as trahis en connaissance de cause ! Tu n’es qu’un traître, et tu mourras pour ce que tu as fait !

 

Yoshimo s’était arrêté, le visage plus fermé que jamais. Daren s’avança vers lui à son tour. Ils avaient voyagé ensemble et affronté les mêmes dangers, et il ne pouvait se résoudre à subir cette trahison sans autre explication. Devant le silence du voleur, il posa à nouveau sa question.

 

− Yoshimo… Tu sais que nous avons raison. Tu nous connaissais bien… Pourquoi en es-tu arrivé là ?

− Je ne peux pas lutter, Daren !, s’écria-t-il soudainement. C’est impossible ! Je…

 

Il s’interrompit tout à coup, renonçant à cette justification impossible. Personne n’intervint. Minsc et Jaheira se tenaient prêts à passer à l’attaque, mais le désespoir évident de leur ancien compagnon les fit hésiter un instant.

 

− J’étais à son service, bien avant que tout ceci n’ait commencé…, reprit-il. J’ai… Ceux qui le servent… Ils doivent subir…

 

Tout à coup, Yoshimo se pencha en avant, le visage crispé de douleur, et se massa vigoureusement l’arrière du crâne.

 

− Yoshimo !, s’écria Daren. Que se passe…

− Trop… tard… Je voulais… à l’époque… mais maintenant, c’est impossible…

 

La douleur sembla s’atténuer, et le voleur se redressa.

 

− Ses sorts sont si puissants, Daren… Si puissants… As-tu déjà affronté un Geas ? C’est très… douloureux. Puis c’est la mort.

− Bouh sent bien que tu parles comme si tu regrettais, répondit le rôdeur de sa voix forte, mais Minsc ne sait plus quoi penser ! Tu es avec le magicien, et Minsc doit venger Dynahéir !

− Non, les coupa une petite voix.

 

Aerie s’était avancée à son tour.

 

− Minsc, Daren, et vous aussi Jaheira. Nous devons aider Yoshimo. Il ne faut pas qu’il en soit ainsi. Nous ne pouvons pas laisser ce sorcier nous manipuler aussi facilement.

− Je suis ici pour détruire vos enveloppes corporelles, la tienne et celle d’Imoen, continua le voleur.

 

Aerie secoua lentement la tête.

 

− Mais je te remercie, jeune sorcière, continua-t-il. Il existe effectivement un moyen d’en finir…

 

Il salua Daren en s’inclinant rapidement et se positionna en garde, son arme en avant.

 

− Je peux mourir pour ne pas t’avoir tué, ou périr au combat et prier que mon âme soit rachetée par Ilmater… Mais il n’y a pas de rédemption !, s’écria-t-il soudainement. Pas de seconde chance ! Je cours vers l’enfer promis par Irenicus ! Qu’Ilmater prenne mon âme, et finissons-en !

 

Daren eut juste le temps d’esquiver son coup, et entendit distinctement le cuir de son pourpoint se déchirer au contact du tranchant du katana. Le voleur se retourna rapidement et enchaîna plusieurs attaques rapides, que Daren para tant bien que mal. Il était fourbu et éreinté de ses combats dans les sous sols de l’asile, et son ancien compagnon d’arme se battait redoutablement bien. S’il n’avait pas déjà eu un aperçu de ses techniques, il n’aurait probablement pas survécu à cet assaut. Tout à coup, une lumière verte illumina les murs, et le voleur s’immobilisa tout aussi soudainement : d’épaisses lianes sorties du sol lui serrèrent les jambes et les poings. Un sourire paisible se dessina sur son visage tandis que Minsc chargeait, l’arme en avant. Daren devina une dernière prière sur ses lèvres, avant qu’il ne se tournât pour parer l’attaque de sa lame. Le sang gicla. Sous la puissance du coup, l’arme du voleur s’était brisée, et le bruit métallique de la lame percutant le sol résonna dans le laboratoire devenu soudainement silencieux.

Rien ne bougea durant quelques secondes. Tous les regards étaient tournés vers Yoshimo, l’arme de Minsc enfoncée dans son corps, et le visage pourtant si calme. Une toux rauque brisa le silence, et le voleur posa un genou à terre. Son sang coulait abondamment, et même si Jaheira ou Aerie avait voulu le sauver, il était sans doute trop tard. Lentement, il bascula sur le côté, et s’affala aux pieds de Daren en soufflant son nom.

 

− Approche-toi… Daren…

 

L’espace d’une seconde, Daren se rappela avoir déjà vécu cet instant, mais la voix de Yoshimo le sortit de ses pensées.

 

− Mon arme…, murmura-t-il. Amène-la… au temple…

− Ton arme, lui répondit Daren de la même voix.

− Ilmater…, continua-t-il. Je… Elle… Je sais que ce n’est pas toi, maintenant… Elle… Elle…

 

Une dernière larme coula le long de sa joue. Il était mort.

L’Écorcheur

La lumière s’atténua. D’une couleur or éblouissante, elle s’amenuisa petit à petit, laissant paraître une pièce aux proportions assez large. Une salle carrée, damée de rouge et de blanc, de laquelle partait un couloir devant eux.

 

− Où sommes-nous ?, demanda Daren.

− Toujours à Spellhold, sans doute, répondit Aerie.

− L’épreuve n’est pas terminée, dirait-on, ajouta Jaheira.

 

Elle avait sans doute raison. Cette pièce totalement vide ne pouvait être un lieu normalement habité. Daren dégaina son épée et avança le premier en direction du couloir, qui aboutissait dans une autre salle similaire.

 

− Le dallage est bleu ici, remarqua Imoen. Et rouge tout à l’heure… Cela a-t-il un rapport avec les gemmes que nous avons trouvées tout à l’heure ? Mystère…

− Regardez ces ouvertures, sur les murs, lança Aerie.

 

Quatre symboles étranges, deux de chaque côté, surmontaient autant d’interstices dans la paroi. Daren s’avança précautionneusement et y enfonça la pointe de sa lame.

 

− Il y a… quelque chose, en métal, à l’intérieur, annonça-t-il.

 

Jaheira s’approcha d’un autre et y introduit sa main.

 

− C’est une poignée, précisa-t-elle.

− On essaye ?, proposa Imoen.

− Daren, recule-toi, ajouta Jaheira en se retournant vers lui. On ne sait pas ce qui nous attend…

 

L’arme au poing, il se positionna aux côtés de Minsc, balayant du regard la salle et ses deux entrées à toute vitesse. Un cliquetis retentit au moment où Jaheira se mit à tirer sur la poignée, et une lumière argentée éclaira la demi-elfe.

 

− C’est une chaîne, au bout !, leur lança la druide. Et la rune au dessus vient de s’allumer !

− Minsc, Daren, Aerie !, s’écria soudainement Imoen. Allez tirer une chaîne, vous aussi ! Je suis sûre que cela activera quelque chose !

 

Daren s’élança aux côtés de Jaheira, et saisit à pleine main la poignée de métal enchâssée dans le mur. Son contact gelé le fit tressaillir un instant, et il tira d’un coup sec, allumant ainsi la rune devant lui de la même lueur argentée. Quelques secondes s’écoulèrent, dans une vive lumière blanche, mais rien ne se produisit. Imoen était au centre de la pièce, pensive et contrariée. Une minute passa, et Daren relâcha le premier sa chaîne, rapidement imité par ses compagnons.

 

− Pourtant…, rumina-t-elle, les sourcils froncés.

− Ce n’est pas grave Imoen, lui lança Jaheira en lui tapant affectueusement sur l’épaule. Pour le moment, tout du moins. Continuons, nous verrons ça plus tard.

 

Ils prirent finalement le couloir en face de celui d’où ils étaient arrivés, résignés. Quelques mètres plus loin, au centre d’une autre salle au dallage vert et blanc, une immense statue de pierre représentant une créature semi humaine à tête de taureau semblait les observer.

 

− Un minotaure…, souffla Aerie, les yeux écarquillés.

 

Les minotaures étaient de puissantes créatures, rarissimes, condamnées à errer sans fin dans le labyrinthe qui les avait vues naître. Allaient-ils devoir en affronter un ? D’après les légendes, elles possédaient une force et une ténacité exceptionnelles, et représentaient en cela de terribles gardiens. Toutefois, un autre danger, bien plus réel, se matérialisa sous leurs yeux : une brume bleutée s’éleva dans les airs devant la statue et commença à prendre forme; une forme familière, et terriblement menaçante : Bodhi.

 

− Par ici… Petit ! Petit !, railla la vampire d’un ton amusé. La chasse arrive à son terme.

 

Ses yeux rougeoyants les fixaient impitoyablement. Une panique soudaine envahit Daren. Avec les épreuves qu’ils venaient de traverser, il était impossible qu’ils s’en sortissent en vie.

 

− Ce n’est pas surprenant, répliqua Jaheira. Vous auriez été folle de nous laisser atteindre Irenicus.

− Je sais que je suis en avance, expliqua-t-elle calmement. Mais je ne pouvais me résoudre à vous voir partir. Tout ceci a été très… rafraîchissant, continua-t-elle en se tournant vers Daren. Mais la partie est terminée.

 

Son visage se durcit subitement, et Bodhi dévoila ses crocs ensanglantés. Daren sentit un mal soudain l’envahir. L’agitation qui le malmenait s’amplifia au-delà du raisonnable, et il sentit sa tête vibrer et résonner dans tout son être.

 

− Nos chemins se croisent une dernière fois…

 

La douleur grandit, de plus en plus vite, submergeant ses sens. Un sifflement suraigu le rendit presque sourd à tout autre bruit, et une obscurité terrifiante l’aveugla. Il ne parvenait plus à respirer. Il aurait voulu hurler, mais cela lui était également impossible. Daren prit sa tête dans ses mains, avant de perdre conscience.

 

− … dans le sang !, termina Bodhi.

 

Sa voix sifflante et perfide s’infiltrait dans son âme, ravivant la soif de sang si familière des tréfonds de son âme. De Bodhi, il ne percevait plus qu’une simple présence indistincte. Une présence qu’il devait tuer. Une rage indescriptible fit trembler ses membres, et sa peau se déchira. De longues griffes poussèrent de ses mains et ses côtes lui éventrèrent le dos, dans un mélange de douleur et d’ivresse, formant au-dessus de lui une encolure osseuse et sanglante. Son visage se déforma lui aussi, et de longs tentacules lui transpercèrent le visage, laissant paraître plusieurs rangées de crocs affamés. Daren émit un grognement, proche de celui d’une bête féroce, et s’élança devant lui, la mort et le meurtre pour maîtres.

D’un mouvement de la main, il balaya les airs, et il vit la forme devant lui échapper de justesse à son coup meurtrier. Poussant un autre rugissement, il s’élança à sa poursuite et planta ses griffes dans sa chair. Il devait goûter à du sang, et alimenter la brume qui l’aveuglait de son pouvoir. Que se passait-il ? Il n’avait plus aucun sens de la réalité. Il errait dans une sorte de cauchemar, irradié d’un pouvoir sans limite. La forme devant lui disparut tout à coup, s’évaporant de justesse avant de recevoir un autre de ses coups. Une présence derrière lui, toujours indistincte, s’approcha, et il se retourna en poussant un nouveau hurlement. Aucun son ne parvenait plus à ses oreilles, en dehors de celui de son propre sang qui bouillonnait. Il ne voyait pas à proprement parler, mais ne parvenait seulement qu’à distinguer les formes de vie aux alentours, submergées dans les ténèbres, des formes de vie qu’il devait exterminer. Il se rua soudainement vers sa nouvelle cible, mais fut heurté dans son élan par un nouvel adversaire. Daren déploya ses griffes, et brisa cette nouvelle intrusion aussi aisément qu’une brindille. Il devait tuer. Le Meurtre l’appelait, vibrant dans tout son être, dirigeant ses mouvements et ses pensées. Bhaal. Il était devenu le nouveau Seigneur du Meurtre.

Une nouvelle pression l’immobilisa un instant par derrière, et il laissa exploser son pouvoir, par réflexe. La prise céda, et un lointain cri de désespoir parvint enfin à ses oreilles. La brume noire s’immobilisa, puis se déforma légèrement, s’éclaircissant finalement pour redevenir simplement rouge. De l’air. Il parvenait enfin à respirer. La brume s’éclaircit encore. Quels étaient ces cris ? Des cris de terreur, mais qui n’étaient pas les siens. Respirer. Respirer encore. Les formes indistinctes commençaient à devenir plus réelles. Il fallait s’accrocher à la raison. Où ? Comment ? Son corps tout entier le brûlait d’une douleur sans nom, et il se prit la tête à pleines mains, luttant avec acharnement contre cette folie. Cette douleur, insoutenable. Il sentait son pouvoir, son précieux et enivrant pouvoir, se sceller à nouveau. Sa détermination était sa seule arme, et il devait se focaliser sur ces infimes parcelles de raison pour recouvrer sa volonté.

La brume se dissipa finalement, laissant enfin ses sens reprendre vie. Imoen, les deux bras en avant et le visage ensanglanté, hurlait son nom, ses yeux azurs ruisselant de larmes.

 

Un silence qui parut durer une éternité plana dans la petite salle, que Daren parcourut lentement du regard. Il transpirait abondamment, et peinait à retrouver son souffle, mais le spectacle qui se dressait sous ses yeux lui déchira le cœur. De nombreux impacts avaient transpercés les murs dont la plupart étaient effondrés, et le dallage du sol autour de lui était réduit à quelques tas de cendres fumantes. Allongés derrière ce qui restait de la statue du minotaure, Minsc et Jaheira étaient à terre, inconscients. Aerie, le visage en larme, récitait des prières en appliquant ses mains bleuies par la magie sur leurs corps meurtris en pleurant doucement.

 

− Daren…, gémit doucement Imoen. Daren…

 

Il fit un premier pas en avant, titubant, et le regard apeuré de sa sœur lui arracha lui aussi un sanglot.

 

− Je… suis… désolé…, finit-il par articuler en pleurant.

 

Il posa un genou à terre, et enfouit sa tête entre ses deux mains. Depuis toujours, son pouvoir grondait et n’attendait qu’un moment de faiblesse pour rejaillir à la surface. Mais il l’avait toujours contrôlé, plus ou moins consciemment. Même lors de ses pires moments de détresse, lorsque sa haine et sa colère l’envahissaient, quelque chose au plus profond de son être bridait ce pouvoir. Mais Irenicus lui avait volé son âme, et les barrières de son esprit avaient soudainement cédé. Il n’y avait plus aucune limite, plus aucune restriction. Il était devenu cette créature de mort, qui avait prit si facilement le dessus en un instant. Son sang souillé le dégoûtait. Il se sentait sali, corrompu. Mais c’était bien lui le responsable. Il venait à l’évidence de tuer deux de ses compagnons, et il n’était plus possible de faire demi-tour.

 

− Ils sont en vie !, s’écria Aerie, la voix tremblante. Ils sont en vie !

 

Daren se releva, hésitant, et se dirigea enfin vers Minsc et Jaheira, son visage rougi par les larmes. Ses deux compagnons venaient d’être sauvés par la magicienne, et s’assirent péniblement à ses côtés.

 

− Que s’est-il passé ?, demanda-t-il timidement.

− Tu ne t’en rappelles pas ?, s’étonna Jaheira en se massant l’épaule droite.

 

Daren baissa son regard vers le sol.

 

− Je… J’ai seulement souvenir d’un pouvoir qui m’aveuglait… et… non, je ne m’en souviens pas…

− Tu es devenu « l’Ecorcheur », intervint Imoen, le regard grave.

− L’Ecorcheur ?, répéta-t-il, stupéfait.

 

Il avait senti son corps se métamorphoser juste avant de perdre conscience, mais avait pensé qu’il ne s’agissait que d’une sensation irréelle.

 

− L’Ecorcheur, expliqua-t-elle, l’un des avatars de Bhaal durant les Temps Troubles. Tu… tu es devenu une créature…

 

Elle s’arrêta, et frissonna.

 

− Je… Je n’ai rien pu faire…, soupira-t-il, résigné.

− Nous devons reprendre nos âmes à Bodhi et à Irenicus, conclut-elle. Le vide qu’elles ont laissé en nous nous affecte bien plus qu’il n’y paraît, même si c’est de manière différente pour nous deux.

 

Daren se pencha vers Minsc et Jaheira.

 

− Je suis désolé… Je ne voulais pas vous… je…

− Mon hamster a failli devenir orphelin !, s’écria le rôdeur. Mais Bouh me dit que ce n’est pas de ta faute. Alors nous allons t’aider, en retrouvant ce sorcier qui a tué Dynahéir !

 

Daren esquissa un sourire un instant, mais le regard glacial de la druide lui fit détourner les yeux. Il sentait peser de lourds reproches, ou tout du moins d’intenses reconsidérations. Tout à coup, une pensée lui traversa l’esprit.

 

− Et Bodhi ?, s’écria-t-il. Où est-elle ?

− Je crois qu’elle a eu au moins aussi peur que nous, ricana Imoen, à moitié rassurée. Elle s’est volatilisée dès que le combat a tourné en sa défaveur… soit quelques secondes après qu’il ait commencé.

 

C’était au moins une bonne nouvelle. Même si la vampire était vraisemblablement partie informer son frère de la situation, ils n’avaient pas eu à l’affronter davantage, et cela leur laissait peut-être toujours le temps de contrecarrer Irenicus avant qu’il ne s’enfuît définitivement pour d’autres horizons.

 

− La porte est toujours fermée, remarqua Imoen. Mais… j’ai ma petite idée là-dessus. Attendez un instant…

 

Elle s’approcha de la seule porte qui leur permettait d’avancer, derrière les restes de la statue de pierre dont plusieurs membres jonchaient à présent sur le sol lui aussi fissuré. Une main douce et affectueuse se posa sur son ventre, et Daren sentit le contact et le parfum d’Aerie derrière son épaule. Il se raidit un instant, craignant d’avoir à nouveau à s’expliquer sur sa tragique transformation, mais l’avarielle resta silencieuse, resserrant seulement son étreinte et appuyant sa joue contre son dos.

 

− Minsc, Jaheira, Aerie, suivez-moi !, s’écria Imoen. Nous devons retourner en arrière. Daren, tu restes ici, et tu pousses un de ces blocs de pierre contre la porte.

 

Il s’exécuta, faisant pleinement confiance à la clairvoyance de sa sœur, et roula l’un des débris de pierre vers la porte de métal. Ses quatre compagnons s’éloignèrent, leurs bruits de pas se perdant dans les espaces du couloir précédent, et la voix d’Imoen résonna au loin.

 

− Tu es prêt ?

 

Il ne savait pas à quoi s’attendre mais avait ses deux mains posées sur le bloc de granit. Un grincement s’éleva alors juste au dessus de lui, et les pans de la porte s’entrouvrirent. Il fit rouler la pierre sur elle-même, la positionnant entre les deux panneaux métalliques. Derrière, un escalier sombre montait en colimaçon. La porte s’immobilisa, et se referma lentement sur le bloc de pierre, laissant une ouverture leur permettant tous de passer.

 

− Ça a marché ?, s’écria Imoen en revenant au pas de course. Ça a marché ?

 

Elle sauta plusieurs fois sur place en claquant des mains en découvrant le passage entrouvert, et fit un signe de victoire à ses compagnons qui la suivaient.

 

− Minsc se demande comment font les gens qui n’ont pas quatre hamsters dans leur sac, s’interrogea le rôdeur.

− Ces gens sont censés avoir des pouvoirs magiques pour être enfermés ici, lui répondit Imoen d’un clin d’œil.

 

Ils se faufilèrent tous les cinq entre les deux panneaux, et escaladèrent les hautes marches unes à unes, traversant les frontières de la magie de ces lieux. L’ascension dura presque cinq minutes, chacun peinant à monter après les épreuves qu’ils avaient traversées.

 

« Et maintenant, le jugement. », tonna une voix spectrale.

 

Ils venaient à peine d’atteindre le sommet des marches découvrirent l’intérieur d’une ancienne cour à ciel ouvert, en ruine. Au sommet des nombreuses colonnes qui bordaient le cloître, des hommes à l’allure fantomatique, tous vêtus de capes noire et orange, semblaient les observer. L’un des spectres se trouvait au sol, devant eux, et venait de prononcer ces mots.

 

− Qui êtes-vous ?, demanda Daren.

 

« Vos pensées ont-elles été purifiées par vos épreuves ? Avez-vous trouvé la clarté ? », reprit la voix d’un ton monocorde, ignorant totalement Daren et ses compagnons.

 

− Nous…, intervint Jaheira, en vain.

 

« Qui peut le dire ?, continua la voix. Voilà bien longtemps que le processus a été mis au point. Mais je crois que la survie n’était pas prévue… »

 

Le fantôme du mage fit un pas en avant et regarda pour la première fois les cinq compagnons.

 

« Mais je vais remplir mon office au mieux, et nous allons décider de votre destin. »

 

Dans un vent glacial, un murmure parcourut les juges en haut de leur colonne. De là où ils se trouvaient, ils ne pouvaient pas comprendre leurs paroles, mais tous avaient conscience de l’enjeu : c’était leur liberté qui se jouait, en ce moment même. Daren respira profondément, tentant de calmer son stress. Ses compagnons demeurèrent eux aussi interdits. Personne n’osait croiser le regard de l’autre.

 

« Votre volonté est satisfaisante, conclut la voix après quelques minutes de délibération. Vous avez passé les épreuves auxquelles je devais vous soumettre. Cette session est terminée. Vous êtes libres ».

 

Daren poussa un soupir de soulagement. Derrière lui, Aerie et Imoen se prirent chacune dans leurs bras.

 

− Hé bien, ajouta Jaheira, finalement, nous sommes passés…

 

Les spectres en haut de leur colonne disparurent dans un souffle. Ils avaient réussi.

 

− Regardez !, s’écria Imoen. La sortie ! Là !

 

Une porte ouverte donnait sur un couloir un peu plus loin. Ils s’y engouffrèrent rapidement, et Daren ouvrit la porte à l’autre bout. Ils étaient dans la pièce par laquelle Bodhi les avait lancés dans cette épreuve. Le couloir derrière eux avait disparu, et laissé place aux murs anciens de l’asile.

 

− Nous devons faire vite, chuchota Jaheira. Irenicus est peut-être toujours ici, et nous devons l’arrêter au plus vite.

 

Ils prirent le chemin en direction de l’étrange laboratoire du sorcier. Les murs reprenaient petit à petit un aspect plus neuf à mesure qu’ils quittaient l’ancienne aile de Spellhold. En dehors de leurs bruits de pas, rien d’autre ne perturbait le calme ancestral de ces lieux.

 

− Ah, vous voilà !, les interpella une voix légèrement nasillarde. Je vois que vous avez survécu à cet endroit et que vous en êtes sortis en vie, j’en suis heureux.

 

Daren n’en croyait pas ses yeux. Il connaissait cet homme qui venait de les interpeler. Cet homme à l’allure sournoise et insaisissable.

 

− Saemon Havarian !, s’écria Jaheira, furibonde.

 

Malgré sa fatigue et ses blessures, ses mains commençaient déjà à auréoler d’une magie vengeresse.

 

− Donnez-nous une bonne raison de ne pas vous tuer !, continua-t-elle sur le même ton.

 

Minsc avait lui aussi tiré son arme, menaçant ouvertement le pirate dont le visage venait de perdre ses dernières couleurs.

 

− Quelle agressivité !, s’étonna Saemon, tout d’abord indigné, puis s’excusant rapidement. Mais malgré tout, je pense peut-être l’avoir méritée… Cependant, vous vous trompez de cible, ajouta-t-il. Je ne suis pas votre ennemi.

 

Daren passa un bras devant Jaheira, l’invitant à écouter les propos du pirate. Malgré sa traîtrise, et en dépit du fait qu’il les eût livrés aux sbires de Bodhi une fois à quai à Brynnlaw, son aide pouvait leur être précieuse, surtout dans leur état.

 

− Parlez, mais sachez que votre vie dépend de vos paroles.

− Parfait !, s’exclama-t-il d’un ton exagérément enthousiaste. Je vous explique. Irenicus en veut toujours plus, et je ne vois pas ce que je vais en retirer. La lame dont il m’a fait cadeau est une bien faible compensation, et je commence à ne plus y être gagnant, surtout au vu des risques. Je vous suggère donc de nous faire confiance mutuellement, si vous êtes disposés à recevoir mon aide.

− Nous avons déjà éprouvé votre « aide » par le passé, répondit Jaheira d’un ton glacial.

− Nous vous écoutons, Saemon, ajouta Daren. Mais sachez qu’il en faudra plus que de simples paroles pour nous convaincre.

− Bien. Voici la situation. Irenicus est actuellement enfermé dans son antre, à préparer son départ pour je ne sais où. J’ai quelques connaissances en magie moi aussi, et je n’ai vu aucune faille dans son armure de sortilèges, tous plus puissants les uns que les autres. Si vous voulez l’abattre, il vous faudra une armée…

 

Saemon plongea furtivement sa main dans la poche de sa veste, ce qui déclencha aussitôt la mise en garde de Minsc et de Jaheira.

 

− Douuucement, leur lança-t-il d’un sourire inquiet, en ressortant lentement un lourd trousseau de clés.

− Et où lèverons-nous notre armée ?, ironisa Jaheira. Je crois que nous perdons notre temps, Daren. Ces relents de traîtrise me soulèvent le cœur. Finissons-en !

− Ces clés, reprit le pirate en les tendant à Daren, ouvrent les cellules à l’étage au dessus. Bonne chance !

 

Tous les cinq avaient les yeux rivés sur le trousseau dans les mains de Daren, et avant qu’ils ne pussent réagir, Saemon Havarian avait entamé quelques passes magiques à une vitesse extraordinaire et disparut sous leurs yeux dans une lumière dorée.

 

− Qu’a-t-il voulu dire ?, finit par articuler Daren.

− Que l’armée dont nous allons avoir besoin a un léger grain, répondit Imoen d’un ton amusé.

− Même si leur santé mentale est altérée, ajouta Jaheira, Irenicus a dû leur faire subir toutes sortes de tortures, et je pense que nous pouvons diriger leur haine contre lui.

 

L’idée n’était pas dénuée de sens, malgré l’inévitable part de risque qu’elle comportait. Daren se rappelait parfaitement de l’affrontement du sorcier contre plusieurs Mages Cagoulés sur la Promenade de Waukyne, et de la facilité déconcertante avec laquelle il avait triomphé d’eux. Mais comme il le leur avait dit lors de leur arrivée à Spellhold, ceux qui étaient enfermés ici étaient pour la plupart de puissants mages, et dangereux.

 

− Mais ces hommes et ces femmes risquent de mourir dans cet affrontement, intervint Aerie, légèrement troublée par cette proposition. Je ne sais pas si…

− Ces hommes et ces femmes ont aussi le droit à la vengeance, fillette !, tonna Jaheira. Cet Irenicus leur a volé leur santé mentale, comme il m’a volé un être cher, sans parler de ce qu’il a fait à Minsc, ou à Daren et Imoen !

 

Aerie la dévisagea un instant, le visage tremblant d’inquiétude, et la druide continua.

 

− Daren, lui, sait prendre les décisions quand il le faut, reprit-elle, cassante. Je me demande d’ailleurs ce qu’il te trouve… Il fallait rester dans ton petit cirque minable si tu ne voulais pas avoir à faire ce genre de choix, ma pauvre fille…

 

L’avarielle poussa un petit cri, et une larme de colère perla le long de sa joue. Daren sentit son sang ne faire qu’un tour et, sans réfléchir, gifla violemment la druide. Pendant quelques secondes hors du temps, elle le fixa du regard, tout d’abord interloquée, puis méprisante, presque haineuse.

 

Daren se sentait fébrile, et une angoisse insidieuse s’insinuait dans son esprit. Au fond de lui, il savait qu’elle avait raison. Ils n’avaient pas le choix que d’enrôler dans la mesure du possible les résidents de l’asile pour lutter contre le sorcier, car seuls, et surtout dans leur état, ils n’auraient aucune chance de le vaincre. Cependant, voir Aerie se faire humilier de la sorte lui avait valu ce geste malheureux qu’il regrettait presque déjà. Il tourna son regard vers Imoen, implorant un quelconque soutien, mais sa sœur ne lui retourna qu’un haussement de sourcils impuissants.

 

− Nous ne devons pas batailler entre nous !, s’écria le rôdeur. Minsc et Bouh ont encore des forces, mais ils ne veulent pas les utiliser contre leurs amis !

 

Jaheira foudroya une dernière fois Daren du regard et tourna les talons, sans un mot.

 

− En route, conclut Imoen d’un ton dégagé, pour détendre quelque peu l’atmosphère.

 

Un souffle rapide s’approcha de lui par derrière.

 

− Je suis désolée…, murmura Aerie en l’embrassant sur la joue. Mais je te remercie.

 

Il n’eut pas le temps de se retourner qu’elle passa devant lui comme si de rien n’était. Préférant laisser ces considérations pour plus tard, il suivit ses compagnons dans les couloirs sombres de Spellhold. Dans un silence de plomb, ils contournèrent l’immense laboratoire du sorcier et se faufilèrent à l’étage supérieur, là où résidaient les prisonniers.

Chapitre 5 : Poursuites

− Qu’y a-t-il, Imoen ?, demanda Jaheira.

 

La jeune femme ne répondit pas, mais continua à s’approcher à pas lents du tas de sable. Aerie plissa les yeux et fit à son tour quelques pas dans sa direction.

 

− C’est un… ?

− Oui, Aerie, répondit Imoen. C’est un crâne.

 

Un crâne ? Maintenant qu’elle déblayait les amoncellements de terre et de sable, c’étaient plusieurs squelettes qui étaient mis à jour.

 

− Gagné !, s’exclama-t-elle en sautillant comme une enfant. Regardez !

 

Aux côtés des restes qui tombaient en poussière, Imoen venait de ramasser quelques armes encore utilisables qu’elle agita au dessus de sa tête sous les yeux ébahis de ses compagnons.

 

− J’avais repéré quelques ossements qui dépassaient avant que tu n’arrives, Daren, mais j’ai préféré ne rien tenter tant que l’autre nous surveillait. Regardez, il y a quelques épées et des dagues, même si les armures sont en trop mauvais état pour être encore utiles.

 

Minsc et Daren se choisirent quelques équipements de fortune, tandis que Jaheira et Imoen inspectaient le reste de la pièce.

 

− Bon, il n’y a qu’une seule issue pour le moment, donc avançons, et restons sur nos gardes.

− Je crois qu’il n’y a que cette pièce d’éclairée, remarqua Daren. Et nous n’avons pas de torches.

 

Au même moment, deux incantations similaires retentirent derrière lui, illuminant la pièce d’une vive lueur blanche. Aerie et Imoen venaient de créer une source de lumière de l’éther, qu’elles tenaient flottant au-dessus de leur paume. Elles s’échangèrent un regard, et éclatèrent de rire en même temps.

 

− Les grands esprits se rencontrent, déclara Imoen, ravie.

 

Aerie lui répondit d’un sourire timide, et elles s’avancèrent en direction du couloir, leur flambeau en avant. Malgré leurs caractères très différents, une complicité naissante commençait à lier les deux magiciennes, ce qui fit sourire Daren et le réconforta.

 

Le couloir tourna au bout de quelques mètres avant d’aboutir dans une autre pièce, similaire à la première.

 

− Faites attention, chuchota Jaheira. Ces lieux se ressemblent, et c’est sans doute pour nous perdre.

− Il y a trois portes pour sortir d’ici, remarqua Daren. Il va falloir choisir…

− Prenons à droite, alors, ajouta Jaheira.

 

Ils avancèrent, toujours guidés à la lueur de la magie. Seule Imoen était toujours à l’entrée, pensive.

 

− Imoen ?, demanda timidement Aerie.

− Je… Il y a quelque chose d’étrange…

 

Les trois autres se retournèrent, mais Imoen haussa les épaules au même moment.

 

− Non, rien. Continuons.

 

L’autre couloir tourna plusieurs fois à angle droit, avant de finir à nouveau dans une autre pièce aux proportions similaires. Daren avait la sensation d’être observé, comme si quelqu’un s’amusait à les regarder courir et s’égarer dans un dédale sans fin dont il aurait une vue d’ensemble. L’atmosphère renfermée empestait d’une odeur de poussière et d’humidité millénaires. Depuis combien de temps cet antre n’avait-il pas accueilli de visiteurs ?

 

− Encore trois sorties possibles !, pesta Jaheira en serrant les poings. C’est un véritable labyrinthe ! Et nous n’avons pas de quoi établir un plan…

− Cet endroit est chargé en magie, je le sens, ajouta Aerie, les yeux légèrement plissés.

 

Imoen était toujours pensive, et contemplait les trois portes devant eux avec le plus grand sérieux.

 

− Pour ne pas nous perdre, nous devons toujours prendre dans la même direction, ajouta Jaheira. Et… Daren ?

 

Le sol se mit tout à coup à tanger. Daren posa un genou à terre, se tenant fermement la tête entre ses deux mains. La voix de ses compagnons lui parut lointaine, et une forte nausée s’empara de lui. L’espace d’une poignée de secondes, il se vit partir, ne percevant plus que son sang qui semblait bouillonner au plus profond de son être. Puis la douleur s’estompa, tout aussi soudainement.

 

− Daren ? Qu’est ce qui se passe !?

 

Tous ses compagnons s’étaient portés simultanément à son secours, le soutenant et le relevant tandis qu’il reprenait son souffle.

 

− Je… Ça va aller… Merci…

 

Le visage d’Aerie était blanc d’inquiétude, et elle ne parvint pas à lâcher son bras. Imoen se redressa devant lui, les bras croisés et le visage troublé.

 

− C’est… le rituel ?, finit-elle par demander.

− Je ne sais pas…, répondit-il dans un souffle. Ça te l’a déjà fait ?

− Je me suis affaiblie petit à petit, mais cela ne m’a jamais rendue aussi mal en point. Je suis vraiment inquiète… Je crois que tout cela t’affecte bien plus que moi… et bien plus vite…

 

Daren se redressa, saisissant la main encore tremblante d’Aerie.

 

− Je vais mieux. Continuons.

 

Tous les cinq empruntèrent la porte de droite à nouveau. Le couloir était encore et toujours identique aux précédents, tournant aux mêmes endroits, disposé de la même manière. Toutefois, alors qu’ils avançaient vers la salle suivante, la voix forte du rôdeur résonna contre les parois.

 

− Attendez ! Bouh sent un courant d’air !

 

Tout le monde s’arrêta.

 

− Ici, le couloir n’est pas comme les autres. Bouh le distingue très nettement.

− Allons, Minsc, répondit Jaheira. Ton hamster a trop d’imagination. Il n’y a rien de…

− Je le sens aussi, murmura Imoen. Si c’est bien ce que… Jaheira, tu peux faire quelque chose pour moi ?

 

La druide haussa les sourcils, intriguée.

 

− Peux-tu faire pousser des plantes sur les murs ou contre le sol, devant nous ?

 

Qu’avait-elle en tête ? Depuis qu’ils avaient franchis la première pièce, Imoen était aux aguets, bien qu’aucun danger réel ne les eût encore menacés. Mais Daren la connaissait depuis trop longtemps pour ne pas se douter qu’elle avait repéré quelque chose, même s’il ne savait pas quoi.

 

− Si tu veux, répondit-elle, sceptique, mais je ne vois pas…

 

Alors que la lumière verte de sa magie commençait à faire surgir les premières branches, les murs se mirent à trembler. Dans un grondement terrifiant, les deux parois latérales s’avancèrent en même temps, et se fracassèrent l’une contre l’autre avec une violence inouïe.

 

− Attention !, s’écria Aerie.

 

Ils firent tous un bond en arrière, évitant du même coup les blocs de roche qui se détachaient du plafond sous le choc. Une fois la poussière retombée, il ne restait devant eux qu’un cul-de-sac, définitivement fermé. Si l’un d’eux avait avancé, il aurait été impitoyablement broyé par ces murs de pierre.

 

− C’est…, balbutia Jaheira.

− C’est bien ce que je pensais…, termina Imoen. Et ce couloir piégé confirme mes soupçons…

 

Ils tournèrent tous leur regard vers elle, déconcertés. Le visage d’Imoen s’éclaira soudainement, et d’une mine sombre, elle passa à un air guilleret et provocateur.

 

− Allez, comme vous avez été sages, je vais vous montrer ! Et aussi… merci Minsc ! Tu as un flair hors pair !

− Minsc n’a rien fait d’autre que de suivre les conseils de Bouh !, rectifia le rôdeur en désignant fièrement son hamster.

 

Ils firent demi-tour et rejoignirent la pièce qu’ils venaient de quitter.

 

− Là, vous voyez ?

 

Elle désignait le contour de l’arcade, mais en dehors de trace de peintures défraîchies, Daren ne distinguait rien de si particulier.

 

− Regardez les autres portes. La couleur n’est pas la même. Nous avons pris la bleue, et là bas, les couleurs sont rouge, et verte.

− Et… qu’en déduis-tu ?, demanda Jaheira en se massant le menton.

− La porte que nous avons franchie dans la première pièce était la rouge. Et je pense que nous devrions suivre la même couleur jusqu’à… jusqu’à que cela nous conduise quelque part.

 

C’était astucieux. Daren était comme toujours subjugué par ses talents d’observation et de déduction, mais il n’était à l’évidence pas le seul.

 

− Essayons, dans ce cas, conclut Jaheira en s’engouffrant sous l’arcade aux couleurs rouges.

 

Le couloir était encore une fois identique aux précédents, à ceci prêt qu’il ne comportait aucun piège. Dans la pièce suivante, ils suivirent les conseils d’Imoen et franchirent la porte de la même couleur. Deux salles plus loin, ils arrivaient enfin dans un cul-de-sac en arc de cercle, au centre duquel trônait un coffre rouge.

 

− Faites attention, chuchota Jaheira. C’est sûrement piégé.

 

Aerie entama une série de signes magiques, et une lumière grise parcourut lentement le sol et les murs avant de révéler des traces dorées juste devant le coffre.

 

− Regardez !, s’écria Imoen. Un message, là !

 

Daren fit quelques pas en avant et lut le texte à haute voix.

 

− « Je suis l’espoir pour ceux qui sont enfermés. Je suis l’enfer pour ceux qui m’approchent ».

 

Une énigme. Il se rappela soudainement leur combat sous le repaire de l’Œil  Aveugle et l’énigme qu’il avait due résoudre pour avancer. La réponse ne lui sauta pas aux yeux pour autant, mais néanmoins, ils avaient un atout de poids par rapport à cette fois précédente : Imoen était à leurs côtés.

 

− Je suppose qu’il faut s’avancer et donner la réponse à haute voix ?, demanda Imoen.

− Sûrement, ajouta Jaheira d’un air sombre. Et je suppose aussi que nous n’aurons qu’un seul essai…

− Parfait, alors essayons.

 

Tous les regards se tournèrent vers elle. Le visage ébahi de ses compagnons le fit sourire, mais Daren savait qu’Imoen ne plaisantait pas : elle avait trouvé la réponse.

 

− Imoen ! Tu es sûre que… ?

− Oui, oui, arrête un peu de faire la rabat-joie !, railla-t-elle en direction de la druide. Reculez-vous et tenez-vous plutôt prêts à intervenir s’il se passe quelque chose d’inattendu.

 

Imoen s’avança et se plaça juste devant le message encore brillant sur le sol. Elle ferma les yeux et prit une profonde inspiration.

 

− La réponse est… « le soleil » !

 

Un cliquetis métallique résonna dans la pièce, et le couvercle se souleva. L’espace d’une seconde, tout danger sembla écarté, mais tout à coup, une gerbe de flammes s’éleva du coffre dans un grognement inquiétant. Une griffe orangée, puis deux ailes, et enfin tout un corps de flammes s’envola dans les airs. Une créature ailée d’à peine trois pieds de haut, brûlante comme les enfers, les dévisageait d’un air mauvais.

 

− Un méphite !, hurla Jaheira. Mettez-vous à couvert !

 

Daren plongea de côté, évitant un jet de flamme qui brûla légèrement ses bottes. Ce monstre de feu n’était pas imposant par la taille, mais n’en paraissait pas moins redoutable.

 

− Laissez-le moi !, avertit à nouveau la druide. Ces armes n’auront aucun effet sur lui !

 

Aucun d’eux n’avait connaissance de ces créatures en dehors d’elle, et Minsc, Daren et Imoen se reculèrent vers l’entrée. Seule Aerie était restée aux côtés de Jaheira, se préparant à faire usage de sa magie au besoin.

 

− Viens par ici, mon mignon, le toisa la demi-elfe en tenant son poing en avant.

 

La créature de feu déploya ses ailes et souffla un puissant jet enflammé. Toutefois, la réaction d’Aerie fut plus rapide et elle dévia les flammes avant qu’elles n’atteignissent leur cible. Jaheira demeurait immobile, ses bras positionnés en un symbole étrange. Daren observait la scène quelques pas en arrière et ne put se retenir de frissonner à la vue de cette incantation si inhabituelle. La druide murmurait des paroles qu’elle seule comprenait. Il frissonna à nouveau. À ses côtés, Imoen claquait des dents à présent, et une épaisse buée se formait à chaque expiration de Minsc. Même Bouh se tenait, grelottant, serré tout contre les bottes de son maître. Un froid de plus en plus intense se mit à auréoler à l’intérieur de la pièce. La main de Jaheira était devenue totalement blanche, et quelques flocons se mirent à cristalliser près du plafond, couvrant leurs cheveux d’une neige argentée.

 

− Tu vas regretter d’avoir franchi le portail de ce monde, démon !, gronda la druide.

 

Le méphite s’était recroquevillé au sol, son aura de flammes s’étant presque totalement consumée. Il ne restait plus qu’un feu bleuté courant péniblement le long de sa crête jadis rougeoyante. Une aura immaculée tourbillonna autour de la demi-elfe, comme autant de cristaux de glace prêts à se déverser sur leur adversaire. Tout à coup, elle plaqua sa main bleutée au sol. La glace accumulée sur les murs explosa, et la terre se mit à trembler. Une gigantesque stalactite traversa le dallage et fit voler la créature ailée en éclat.

La température remonta soudainement, la neige qui s’était formée sur les parois commençant lentement à fondre en une eau sale et poussiéreuse. L’espace d’une seconde, Daren aperçut une vive lumière rouge rayonner du coffre maintenant ouvert, puis disparaître aussitôt. Jaheira posa un genou à terre et s’effondra au sol, inconsciente.

 

− Jaheira !, s’écria Aerie.

 

Sa respiration était saccadée, et elle transpirait fortement. La magicienne s’était portée à son secours, la soulageant tant bien que mal de ses incantations curatives. De la créature de feu, il ne restait qu’une flaque d’eau se dissipant dans les interstices du dallage. La druide avait sans doute fait appel à l’un de ses ultimes pouvoirs, lui permettant ainsi de contrôler la température jusqu’à l’extrême, mais à quel prix… Daren, Minsc et Aerie l’aidèrent à se redresser, tandis qu’Imoen avançait à pas précautionneux vers le coffre.

 

− Regardez ça !, souffla-t-elle en enfonçant son bras dans le réceptacle.

 

Elle en ressortit une pierre rouge sang grosse comme le poing, qui luisait encore doucement.

 

− Qu’est-ce que c’est ?, demanda Aerie.

− Je ne sais pas, répondit Imoen en haussant les épaules. Sûrement ce que nous devons récupérer pour… sortir d’ici ? En tout cas, elle est splendide.

− Nous verrons cela plus tard, coupa Daren. Retournons à l’entrée, et suivons une autre couleur. Si nous perdons trop de temps, Bodhi se lancera à notre poursuite, et…

 

Jaheira commençait à peine à reprendre ses forces, et ne semblait plus en état de combattre. Seuls des soins et un repos prolongé pourraient la rétablir pleinement, et s’ils devaient affronter Bodhi à nouveau, le combat en serait d’autant plus compliqué.

 

− Allons-y. Minsc, aide Jaheira s’il te plaît.

 

Le rôdeur acquiesça et prit la druide par le bras. Ils firent demi-tour, et rejoignirent la première pièce aux trois portes.

 

− Bleu ?, proposa Imoen.

− Ça me va, répondit Daren.

 

Ils traversèrent quatre pièces, toutes identiques, prenant bien soin de suivre les arcades encore très légèrement recouvertes d’un peu de cette couleur. Quels pièges allaient les attendre dans cette nouvelle salle ronde ? Un coffre similaire à celui qu’ils avaient trouvé quelques minutes auparavant trônait ici aussi au centre, à ceci près que celui-ci éclatait d’un bleu clair plutôt vif. Après une rapide inspection, il s’avéra lui aussi verrouillé. La magie d’Aerie résonna à nouveau dans la pièce, et la lumière grise dévoila un autre message.

 

− « La nuit, j’apparais sans que personne ne puisse m’atteindre; le jour je disparais sans que personne ne m’ait atteint. », annonça Imoen à haute voix.

 

Encore une énigme. Quelle créature allaient-ils devoir combattre cette fois ? En supposant qu’Imoen trouvât la solution. Elle avait les sourcils froncés, et elle chuchotait à voix basse ses réflexions. Daren était confiant. Depuis toujours, depuis leur enfance, elle adorait les devinettes et autres charades, dans lesquelles elle excellait à leur résolution. Autre chose lui occupait davantage l’esprit : depuis quelques instants, son étrange mal de tête le reprenait, accroissant la sensation de vide intérieur.

 

− Je crois bien que j’ai trouvé !, s’exclama Imoen, après quelques minutes de réflexion. Il me semblait bien que Winthrop me l’avait déjà posée celle là, quand j’étais petite.

 

Jaheira était toujours trop faible pour combattre, mais Minsc et Daren se tinrent prêts, positionnés dos à dos. Aerie se posta à mi chemin entre l’entrée et le coffre, prête à faire usage de sa magie. Imoen se retourna un instant vers elle et hocha la tête d’un air déterminé. Malgré la douleur qui le lançait, Daren se concentra sur la situation présente, les mains moites et le cœur serré.

 

− La réponse est… « les étoiles » !

 

Le même cliquetis sonore résonna dans la pièce, leur indiquant qu’Imoen avait trouvé la bonne réponse. Daren fixait le couvercle du coffre, s’apprêtant à porter un coup fatal à toute créature qui en sortirait, mais la résolution de l’énigme ne donna lieu à aucun combat. À la place, un bruit sourd et rocailleux couvrit tout autre son. Dans un vacarme impressionnant, une lourde paroi de pierre glissa devant la seule issue de la pièce avant de s’écraser au sol en soulevant une épaisse fumée, bloquant ainsi toute retraite. La poussière s’envola dans les airs, et Daren peina à distinguer quoi que ce fût. Soudain, un bruit de bouchon que l’on retire suivi de celui d’un écoulement d’eau s’éleva à l’autre bout de la pièce. Puis un autre. Et encore un autre.

 

− Attention !, s’exclama Jaheira d’une voix étouffée par un pan de sa manche qu’elle tenait devant son visage.

 

La poussière finit enfin par retomber, mais pour dévoiler une situation plus que désespérée. Non seulement l’immense dalle de pierre les empêchait de sortir, mais un mince filet d’eau commençait aussi à recouvrir leurs pieds. L’eau s’échappait du haut des murs par plusieurs canalisations, et emplissait petit à petit la pièce.

 

− Il faut trouver une solution !, hurla à nouveau Jaheira en se relevant.

 

Mais elle était encore trop faible pour faire usage de ses pouvoirs. Une douleur la fit se plier en deux, et elle dut se rasseoir sur le sol qui devenait de plus en plus humide. Une angoisse montante gagna le petit groupe. S’ils ne trouvaient pas la sortie dans les minutes qui suivaient, ils périraient noyés, perdus dans les tréfonds de Spellhold.

 

− Il doit bien y avoir un mécanisme ! Un levier, ou je ne sais quoi… !, s’écria Imoen, en inspectant chaque recoin d’un air de plus en plus paniqué.

 

L’eau montait, inexorablement. Le sol était déjà recouvert d’une petite dizaine de centimètres de liquide glacé, et les arrivées d’eau proches du plafond continuaient à débiter sans faiblir.

 

− Il faut empêcher l’eau de s’infiltrer !, s’exclama Daren, en désignant les trous en haut des parois.

 

C’était plus facile à dire qu’à faire. Ils n’avaient que peu de matériel pour boucher les arrivées d’eau, et encore moins pour atteindre un plafond à plus de deux mètres de hauteur. Minsc et Daren tentaient vainement de pousser la dalle de pierre qui leur bouchait le passage, mais c’était peine perdue. Imoen, quant à elle, inspectait chaque mur à la recherche d’un éventuel système ou mécanisme qui aurait pu les sortir de là.

 

− Ici !, s’écria-t-elle. Il y a une corde !

 

Près de la porte, une corde longeait effectivement le mur du sol au plafond, s’y engouffrant de part et d’autres par deux interstices. D’après ce qu’ils pouvaient en déduire, elle devait être reliée à la fois à la lourde dalle et à un contrepoids, permettant ainsi de la déplacer. Si toutefois ils trouvaient le mécanisme associé…

 

− Il faut faire vite !, ajouta Aerie, paniquée. Le niveau monte !

 

Ils pataugeaient de plus en plus, l’eau arrivant au dessus de leurs genoux, montant encore et encore. Une sensation de froid et d’engourdissement commençait à les saisir et à entraver leurs mouvements.

 

− Je ne trouve rien ! Je ne trouve rien !, pleura Imoen, désespérée. Je…

− Il ne faut pas paniquer !, hurla Daren, couvrant à peine le tumulte de l’eau qui continuait de jaillir bruyamment. Il doit y avoir une sortie !

 

− Là, ici !, s’écria Aerie. Cette pierre bouge !

 

Ramenant ses longs cheveux trempés en arrière, elle tira de toutes ses forces sur la pierre amovible qui finit par céder. Tous s’étaient précipités vers cette nouvelle lueur d’espoir, pour découvrir une série d’engrenages et de courroies tournant vivement.

 

− Je m’en occupe, lança précipitamment Imoen.

 

Elle s’appliqua immédiatement à l’étude du mécanisme, mais l’épais filet d’eau gelée qui l’aspergeait sans relâche, ainsi que leur manque d’équipement, n’aidait pas à la résolution. Tous étaient suspendus à son avancée, et regardaient frénétiquement l’eau monter jusqu’à mi-cuisse.

D’interminables minutes s’écoulèrent sans un mot. Imoen avait beau s’acharner sur les rouages, elle ne parvenait pas à en comprendre le fonctionnement.

 

− Ne panique pas, ne panique pas, murmura-t-elle pour elle-même.

 

Derrière elle, Daren et Aerie soutenait toujours Jaheira que l’eau froide affaiblissait encore davantage. Seul Minsc était toujours devant la dalle, ses deux bras déployés en avant.

 

− Je n’y arrive pas !, sanglota-t-elle après de longues minutes d’efforts inutiles. Oh, Daren, je suis tellement désolée, je…

 

C’était donc fini. Allaient-ils tous périr ici, sans revoir la lumière du jour ? Aucun d’eux n’avait les compétences suffisantes pour désarmer ce genre de mécanisme en dehors d’Imoen. Il le savait. Une pensée amère surgit dans son esprit. Peut-être Yoshimo aurait-il pu les tirer d’affaire ? Si toutefois il ne s’était pas rangé aux côtés de l’ennemi…

 

− Bouh ne supporte pas de voir Imoen pleurer ainsi !, tonna le rôdeur. Et Minsc ne supporte pas de voir Bouh ne pas supporter quelque chose !

 

Le colosse saisit à pleines mains l’épaisse corde de crin tombant contre le mur, et dans un cri terrifiant, tira dessus de toutes ses forces. Le hurlement qu’il poussa fut tel qu’il couvrit totalement le bruit de l’eau qui s’échappait des murs. Une veine palpitante se dessina sur son crâne chauve, et des larmes d’efforts lui rougirent le visage. Les muscles de ses bras, déjà habituellement volumineux, avaient presque doublés de volume, faisant pratiquement craquer les coutures de sa tenue de cuir. Tous les quatre fixaient le rôdeur, stupéfaits, lorsque Daren sentit un fort courant à ses pieds. Le grondement qui surgit tout à coup ne pouvait signifier qu’une chose : l’eau s’engouffrait sous la dalle de pierre.

Sentant Minsc à bout de force, Daren sauta à son tour sur la corde, s’agrippant lui aussi de toutes ses forces. Un petit tourbillon près de l’entrée leur indiqua que l’eau s’écoulait plus vite vers l’extérieur qu’il ne s’en déversait du plafond.

 

− Le mécanisme !, s’écria Imoen. Il ralentit !

 

Le bruit continu de l’eau commençait effectivement à faiblir, et seul un mince filet coulait encore des canalisations. Soudain, la corde céda d’un coup, et la dalle de pierre reprit sa place au-dessus de l’entrée dans un tumulte assourdissant.

 

− Sortons d’ici !, leur lança Aerie.

 

Une vague déferla dans le couloir qu’ils venaient de quitter, vidant du même coup la pièce circulaire. Toutefois, ils préférèrent sortir tant qu’ils en avaient la possibilité, au cas où le piège se réactivât à nouveau.

 

− Nous l’avons échappé belle…, souffla Imoen en s’essorant les cheveux.

 

Minsc s’était adossé au mur, ses bras tremblant encore fortement. C’était grâce à sa puissante intervention qu’ils étaient encore en vie. Aerie s’approcha du rôdeur et soulagea ses muscles de sa magie.

 

− Tu es une véritable force de la nature, Minsc, lui adressa-t-elle avec un sourire.

− Regardez ça !, s’écria Imoen.

 

Elle tenait dans ses mains une autre pierre de la taille d’un œuf qui brillait d’un bleu vif éclatant. Il ne restait plus qu’une mince pellicule d’eau sale dans la pièce, qui s’écoula lentement vers le couloir.

 

− Elle devait être dans le coffre, répondit Jaheira. Mais cela va dans la bonne direction, je pense. Il doit certainement nous manquer une troisième pierre, verte sans doute, avant de…

 

Elle s’arrêta. Avant quoi ? Même s’ils parvenaient à récupérer une éventuelle troisième gemme, ils ne savaient pas ce qu’ils devaient en faire. Alors qu’ils se séchaient tant bien que mal, Imoen posa un doigt sur ses lèvres, les invitant tous à faire le silence.

 

− Ecoutez…, chuchota-t-elle.

 

À part le bruit de l’écoulement de l’eau, Daren n’entendait rien de particulier. Son amie ferma les yeux, se concentrant au maximum sur son ouïe.

 

− Ecoutez…, murmura-t-elle à nouveau. L’eau… Elle…

 

Imoen rouvrit les yeux, le visage soudainement éclairé.

 

− Elle s’écoule quelque part ! Suivez-moi !

 

Ils firent tous demi-tour, suivant péniblement la magicienne qui courait dans les couloirs sombres, sa main désignant le filet qui s’écoulait au sol.

 

− C’est bien ce que je pensais !, s’exclama-t-elle. Ces couloirs sont en pente, et ils se dirigent tout droit vers…

 

Ils arrivèrent essoufflés dans la pièce d’où ils étaient partis. La trappe au plafond était toujours fermée, mais l’eau avait coulé jusqu’ici, formant une flaque boueuse au centre de la pièce.

 

−… vers ici !

 

Elle fureta vivement dans la mare noirâtre, et finit par en dégager la poignée d’une petite trappe, similaire à celle au-dessus d’eux.

 

− Trois réceptacles, déclara-t-elle en pointant la plaque de métal enchassée dans le sol. Un rouge, un bleu, et un vert.

− Voilà donc ce que nous devons faire de nos prises, ajouta Jaheira. Imoen… Tu es vraiment une fille exceptionnelle.

 

Imoen lui répondit d’un sourire radieux, et son visage s’empourpra alors que tous ses compagnons la considéraient d’un air admiratif.

 

− Hé ho ! Me regardez pas comme ça, hein ! J’ai juste autant envie que vous de sortir vivante d’ici !

 

Son regard fixa celui de Daren, qui lui sourit en retour. Il s’avança, et l’embrassa affectueusement sur la joue.

 

− Toujours aussi incroyable…, petite sœur.

− Hé ! Je suis peut-être ta sœur, mais j’ai le même âge que toi !, répliqua-t-elle en lui tirant la langue.

 

Aerie éclata de rire, entraînant ainsi les trois autres. Une petite bulle de bonheur éphémère entoura les cinq compagnons l’espace de quelques minutes, perdus au plus profond de l’asile de Spellhold. Malgré l’adversité et les circonstances, ils étaient encore en vie, et plus que jamais déterminés à s’échapper.

Une fois leurs vêtements un peu plus secs, ils prirent la direction de la dernière porte, suivant cette fois les arcades de couleur verte. La chasse avait commencé depuis un peu plus de deux heures, et il ne leur restait qu’une seule gemme à trouver; si toutefois l’épreuve se terminait avec leur récupération.

 

 

− Comment s’y prend-on, cette fois ?, demanda Aerie une fois sa magie déployée.

 

Ils venaient d’arriver dans une nouvelle salle circulaire, contenant elle aussi un volumineux coffre vert pâle. Une dernière énigme luisait sur le sol, et il leur fallait la résoudre avant même de songer à affronter les éventuels pièges.

 

− « Prononcez mon nom, et vous me briserez. », annonça Imoen d’un air pensif.

 

C’était une énigme facile, à moins qu’il n’eût simplement fait quelques progrès depuis les précédentes. En seulement quelques minutes de réflexions, Daren se souvint que Gorion lui avait déjà expliquée l’astuce de celle-ci. Une chose que la voix seule pouvait briser, c’était ce que l’on pouvait percevoir en l’absence de la voix : le silence. Apparemment, Imoen, Aerie et Jaheira avaient déjà trouvé elles aussi la solution, mais il fut le premier à s’avancer.

 

− C’est bien « le silence » ?, s’assura-t-il en se retournant vers ses compagnons.

 

Imoen lui fit un clin d’œil en hochant la tête, l’invitant à donner la réponse.

 

− Minsc, ordonna Jaheira, tiens-toi près de Daren, au cas où quelque chose surgisse du coffre. Imoen, positionne-toi à l’arrière, et prépare-toi à toute opportunité. Aerie, contre le mur, et surveille tout le monde autant que possible. Nous ne devons pas nous laisser surprendre aussi facilement, cette fois.

 

Daren respira profondément, et porta la main à son épée. Il jeta un dernier regard à ses compagnons derrière lui, et prononça d’une voix claire :

 

− La réponse est « le silence » !

 

Un cliquetis familier s’éleva du coffre devant lui, et une ombre brouilla sa vision une fraction de seconde. Daren bloqua sa respiration, l’épée prête à jaillir, mais rien ne se produisit. Il fit un pas en avant et plongea la main à l’intérieur du grand coffre, pour en retirer une gemme verdoyante.

 

− Je l’ai ! Regar…

 

Obéissant à ses réflexes les plus élémentaires, Daren eut à peine le temps de parer une attaque fulgurante. Un monstre sans visage, aussi noir que la nuit, venait d’abattre sur lui une gigantesque épée. Daren se recula aussi loin que possible, une angoisse lui serrant le cœur. Tous ses compagnons avaient disparu, et il ne restait que ces masses noires informes brandissant des armes plus terrifiantes les unes que les autres.

Que s’était-il passé ? Son cœur palpitait à tout rompre. Il n’avait cependant pas d’autre choix que de se battre. Deux de ces formes aux contours indistincts s’avancèrent vers lui, d’énormes tentacules noirs sortant de leurs corps comme autant d’armes acérées.

 

− Jaheira ! Minsc !, hurla-t-il.

 

Personne ne lui répondit. Ses compagnons étaient-ils morts, leur force vitale absorbée par ces créatures ? L’une d’elle revint à la charge, et il para tant bien que mal de son épée. Enchaînant les coups avec agilité, Daren saisit une opportunité et blessa l’une d’entre elles. Même s’il n’avait pas la moindre idée de savoir s’il leur infligeait de quelconques blessures, la forme noire recula en chancelant, se retranchant derrière l’autre.

 

− Imoen ! Aerie !, cria-t-il à nouveau.

 

L’une des autres formes noires restée en arrière s’avança à son tour, et un chant étrange s’éleva dans la pièce. Daren sentit ses paupières le démanger, et sa vision se brouiller un instant. Il devait réagir, et ne pas se laisser endormir par leur magie. Il secoua vivement la tête, pour découvrir avec stupeur la longue chevelure blonde de l’une des créatures onduler paisiblement. Les trois autres venaient de faire marche arrière, et il entendit un cri, lointain. Quelqu’un prononçait son nom. Comprenant la situation, il ferma les yeux et se concentra. S’ils n’avaient pas été victime des pièges des deux dernières salles, il ne se serait certainement pas douté de l’illusion qui brouillait actuellement ses sens. Mais en réfléchissant un instant, il était évident maintenant que ces formes sombres ne pouvaient être que ses amis camouflés par une magie noire.

 

− Ça y est ! Il revient !, s’écria la voix de Jaheira.

 

Daren rouvrit les yeux, et poussa un soupir de soulagement. Ses compagnons étaient à nouveau avec lui.

 

− Je t’avais bien dit, Minsc, de ne pas foncer tête baissée !, ironsa Imoen tandis qu’Aerie soignait sa blessure. Daren est une sacrée fine lame !

− Que je suis content de vous revoir !, s’écria-t-il. J’ai bien cru un instant que j’allais jamais sortir de là.

− La magie d’Aerie a permis de faire fléchir l’illusion, répondit Jaheira. Mais nous avons définitivement compris lorsque tu as reculé au lieu de nous attaquer à nouveau.

− Vous étiez des sortes de… spectres, noirs, continua Daren. Et… je suis désolé Minsc, ajouta-t-il avec un sourire gêné.

− Ne t’inquiète pas pour lui, reprit Jaheira. La blessure n’était pas profonde, et Aerie s’est occupée de lui tout de suite.

− Pour nous aussi, tu étais devenu la même chose que tu décris, expliqua Imoen. Tu as disparu au moment où tu as prononcé la réponse, et ce… ce je-sais-pas-quoi est sorti du coffre.

 

Tout à coup, Daren se raidit, et fouilla la pièce du regard.

 

− La pierre !, s’écria-t-il. J’avais la pierre dans la main, et…

− Nous ne t’avons vu prendre aucune pierre, répondit Jaheira. Tu es sûre qu’elle n’est pas simplement dans le coffre ?

 

Il se retourna fébrilement, et fonça jusqu’à coffre dont il  balaya plusieurs fois le fond de sa main. En vain.

 

− Tu dis que tu l’as prise ?, répéta Imoen, pensive. N’oublions pas que le piège de cette pièce était basé sur une illusion… Ce n’était peut-être qu’une partie de l’épreuve… À moins que…

 

Comment cela était-il possible ? Il avait nettement vu le coffre s’ouvrir, et cette gemme émeraude étinceler comme un soleil vert entre ses mains. Que s’était-il passé ensuite ? Tout était allé si vite. La première forme noire, Minsc, s’était ruée sur lui, et il avait esquivé son coup de justesse. Il n’arrivait pas à se remémorer précisément ses mouvements, mais il restait persuadé qu’il avait gardé la pierre serrée dans sa main gauche. Avait-elle roulé sur le sol sans qu’il s’en aperçût ? Le seul meuble que comportait la pièce était ce coffre devant lui, et une gemme de cette taille ne pouvait passer inaperçue sans un minimum de camouflage. Et pourtant, le reste de la pièce était désespérément vide.

 

− Un…, murmura Imoen.

 

Peut-être que la magie de ce lieu avait téléporté la pierre ailleurs ? Ces épreuves étaient faites pour tester l’intellect des candidats. Il fallait donc réfléchir à la plus plausible des solutions.

 

− Deux…

 

Il fouilla à nouveau ses poches, au cas où la gemme s’y fût matérialisée sans qu’il ne s’en rendît compte, mais sa taille et son poids rendait cette explication peu plausible.

 

− Trois…

 

Ses compagnons étaient tout aussi stupéfait que lui, et cherchaient eux aussi le moindre indice qui leur fournirait une piste. Sans davantagr de succès que lui.

 

− Trois !, s’écria Imoen. Seulement trois !

 

Elle sautilla sur place avant de se positionner face au mur du fond de la pièce. Avant que quiconque ne lui demandât plus d’explication, elle posa un doigt sur ses lèvres, un sourire radieux sur le visage.

 

− Lors des deux premières épreuves, nous avons parcouru quatre salles identiques avant de trouver le coffre. Et cette fois… cette pièce est la quatrième, et non pas la cinquième.

− Ce qui signifie…, répondit lentement Jaheira en écarquillant les yeux.

− Ce qui signifie qu’il y a une autre salle derrière !, termina Imoen.

 

Tous ses compagnons la dévisagèrent d’un air ébahi. Sa vivacité d’esprit était véritablement hors du commun. Imoen forma un signe avec ses mains et prononça une incantation. Devant elle, la pierre se mit à luire, puis une arcade se dessina sur la paroi, révélant une nouvelle pièce similaire à celle dans laquelle ils se trouvaient.

 

− Imoen…, souffla Daren, stupéfait.

 

Elle lui fit un rapide clin d’œil, et les invita à la suivre. L’autre pièce comportait elle aussi un coffre de la même couleur, et était semblable en tout point avec celle qu’ils venaient de quitter. Usant de la même magie qu’Aerie précédemment, Imoen illumina la pièce d’une lueur grise familière, mais aucun message n’apparut sur le sol.

 

− Je pense que nous pouvons la prendre sans risque, conclut-elle. Normalement…

 

Daren passa devant, et s’approcha du coffre vert. Il posa sa main légèrement moite sur le couvercle, et le souleva lentement. Il jeta un rapide coup d’œil en arrière, vérifiant la présence de ses compagnons, et saisit à pleine main la volumineuse gemme vert vif presque palpitante.

Il resta dans cette position durant quelques secondes de silence angoissant, la main plongée dans le coffre, mais rien ne se produisit. Finalement, il se redressa en poussant un soupir de soulagement.

 

− Je l’ai !, s’exclama-t-il en brandissant son poing.

 

Imoen accourut vers lui pour observer la pierre de plus près, et elle sortit les deux autres de ses poches.

 

− Oooh, regardez !, souffla-t-elle, émerveillée.

 

Les trois gemmes se mirent à luirent d’une intensité plus forte, blanchissant de plus en plus à mesure qu’ils les rapprochaient les unes des autres.

 

− Amenons-les dans le réceptacle de l’entrée, coupa Jaheira. Nous n’avons que trop perdu de temps ici, et Bodhi peut surgir d’une minute à l’autre. Et à la vue de notre état…

 

Daren se tourna vers le visage encore marqué de la demi-elfe.

 

− Tu peux encore te battre ?, demanda-t-il timidement.

 

Jaheira évita son regard, et changea de sujet.

 

− Je… Ce n’est pas la question. Nous devons faire vite, c’est tout.

 

Sa puissante invocation quelques minutes plus tôt l’avait littéralement vidée, et Daren se doutait qu’elle ne pourrait soutenir un assaut trop important, surtout face à un adversaire comme Bodhi. Minsc avait lui aussi été blessé à de nombreuses reprises, et Daren était le seul à pouvoir encore manier une arme. Si toutefois son mal de tête ne le reprenait pas.

Ils coururent en direction de la sortie, les trois pierres auréolant d’une vive lueur blanche, avant d’arriver une nouvelle fois sous la trappe par laquelle ils étaient entrés.

 

− Je… suppose qu’il faut les placer là dedans, proposa Imoen, la voix légèrement tremblante.

 

Elle prit la gemme bleue dans sa main, et l’ajusta au dessus du réceptacle de la même couleur.

 

− Surveillez quand même les environs, ajouta-t-elle d’un ton mal assuré.

 

Daren, Minsc, Jaheira et Aerie s’étaient positionnés autour d’elle, scrutant les environs à l’affût du moindre mouvement hostile. Un léger cliquetis leur indiqua que la première était insérée, mais rien ne bougea. Un deuxième. Puis un troisième. La lumière blanche qui entourait les gemmes se mit à vibrer, ondulant sur le sol et contre les murs, puis un étrange portail doré se matérialisa juste au-dessus.

 

− Reculez-vous !, s’écria Jaheira.

 

Ils avaient déjà tous fait plusieurs pas en arrière, se réfugiant contre les murs de la pièce, un bras devant les yeux tellement la blancheur était vive. Un tintement aigu retentit dans la petite salle, comme le sifflement de l’acier brûlant trempé dans une eau trop froide. La lumière décrut, et les vibrations se firent plus faibles, laissant seulement devant eux un ovale couleur or flottant au dessus du sol d’où s’agitaient des formes indistinctes.

 

− C’est une porte dimensionnelle, dit doucement Aerie. Elle nous conduira quelque part, mais nous ne pouvons pas savoir où.

− Nous n’avons pas vraiment le choix, de toute façon, répondit Jaheira.

− Allons-y tous ensemble, conclut Imoen.

 

Daren prit une profonde inspiration et ferma les yeux. Son cœur battait à tout rompre. Prenant son courage à deux mains, il s’élança vers la forme en suspend devant lui.

Retrouvailles

− Hé bien ! Tu es décidemment très fort…

 

La voix était encore lointaine, mais s’éclaircissait à mesure que Daren reprenait ses esprits. Un environnement verdâtre parvint à ses sens, et une douleur lancinante le lança dans le dos. La cuve. Instinctivement, il leva un bras qui lui sembla peser aussi lourd que de la pierre et posa sa paume encore moite sur la paroi de verre.

 

− Tu résistes au-delà du raisonnable, continua la voix.

 

Irenicus. Il se souvenait maintenant. Il était toujours prisonnier, et à la merci du sorcier. Irenicus se dressait devant lui, légèrement haletant, mais un sourire radieux sur le visage.

 

− Quel dommage que tu soies déjà mort de l’intérieur !, conclut-il d’un rire mauvais.

 

Ses sens lui revenaient. Que s’était-il passé ? Son rêve lui avait paru si… réel. Château-Suif, Bhaal, Imoen… et puis plus rien. Rien que cette sensation de vide et de néant absolus s’infiltrant jusque dans les tréfonds de son âme. Une chose était sûre, cependant : il était toujours en vie. Il se releva péniblement en posant ses deux mains contre la cuve et s’adressa au sorcier qui n’avait pas encore bougé.

 

− Je…, commença-t-il, le souffle court. J’ai vaincu ta petite bête ! Ta machination a échoué, Irenicus !

 

Malgré le ton menaçant, il avait encore du mal à tenir debout. Sa respiration était saccadée, mais sans un mal de tête encore très présent, ses forces lui revenaient petit à petit.

 

− Je ne sais pas ce que tu as vu quand tu étais sous l’influence du sort, répliqua Irenicus, légèrement troublé, mais ici, dans le monde des vivants, mes plans se sont déroulés comme prévu.

 

Il afficha à nouveau un sourire pernicieux tout en se frottant les mains.

 

− Je t’ai vidé !, reprit-il. Vidé de ce qui te rendait si… spécial ! Et c’est la pire des malédictions, tu peux me croire.

 

Que voulait-il dire ? Daren avait effectivement la désagréable sensation qu’il lui manquait une partie de lui-même, mais était-ce là ce que lui signifiait le sorcier ? Son expérience à l’intérieur des murs de Château-Suif le hanta un instant, et il se souvint de la douleur atroce qu’il avait ressentie lors de son affrontement contre le démon. Était-il possible qu’il dît la vérité ? Irenicus l’avait-il réellement destitué de son âme ? Une bouffée de colère le submergea, mais elle fut bien vite remplacée par une angoisse bien plus terrible. La présence, cette si terrible et familière présence, n’était plus.

 

− Qu’as-tu fais, Irenicus ?, hurla Daren. Que nous as-tu fais ?

 

Le mage noir s’attendait visiblement à cette question, et semblait ravi que Daren la lui posât enfin.

 

− Je ne sais même pas si tu mérites que je te le dise…, répondit-il d’un ton de dédain. Tu n’as pratiquement plus de sensations, maintenant. Pour faire simple, disons que j’ai pris ton essence divine, et que je t’ai privé de ton âme. Et surtout…

 

Son regard se fit plus perçant, et sa voix baissa de volume.

 

− … je t’ai fait un cadeau.

− Un cadeau ?, répéta inutilement Daren.

− Oui, un cadeau, reprit-il. La malédiction qui nous frappait, Bodhi et moi, n’est plus, vois-tu ? Mais… la tienne ne fait que commencer, par contre !

 

Il éclata d’un rire sadique. La vampire se trouvait toujours assise à ses côtés, et affichait elle aussi un sourire insolent.

 

− Tu te fâneras, tu te flétriras, et… ce n’est qu’une question de temps… tu mourras !

 

Daren fit un pas en arrière. Il tremblait de tous ses membres, mais la colère qu’il pensait ressentir se transforma en simple amertume. Comme si ses émotions étaient engourdies et ne trouvaient plus le chemin de son cœur.

 

− Bodhi !, ajouta le sorcier d’un ton autoritaire. Débarrasse-moi de cet… insecte. Nous sommes rétablis à présent, et nous n’avons plus besoin de lui, ni de cette Imoen.

 

Il se frotta les mains à nouveau, un sourire terrifiant sur le visage, et continua en détachant lentement chaque mot.

 

− Nous allons pouvoir maintenant savourer notre revanche…

− Comme vous voudrez, mon frère, répondit calmement la vampire.

 

« Mon frère » ? Daren n’en croyait pas ses oreilles. Ce démon était son frère ? Tout s’expliquait. Irenicus avait raison, rien n’avait été laissé au hasard. La guerre des guildes, leur « affrontement » dans son sanctuaire… Tout avait été minutieusement préparé pour le conduire jusqu’ici… jusqu’à la conclusion de cette quête perdue d’avance. Une autre question lui traversa l’esprit : de quelle revanche parlait-il ? Il n’eut toutefois pas l’occasion d’y songer davantage, car dans un ronflement sourd et vibrant, la cuve dans laquelle il se trouvait s’ouvrit en deux, le libérant en même temps de ses chaînes avant qu’il ne fût fermement saisi par le bras puissant de Bodhi.

 

− Parfait, reprit Irenicus, soudainement songeur. Occupes-t’en au plus vite. Je vais prévenir nos amis de l’ombre de notre arrivée et nous y préparerons notre attaque.

 

Il tourna son regard vers Daren une dernière fois, et reprit d’un ton condescendant.

 

− Adieu, enfant de Bhaal. Nous ne nous reverrons plus.

 

 

La vampire le traîna dans les couloirs les plus sombres de l’asile. À mesure qu’ils avançaient, les murs semblaient de plus en plus anciens, et l’éclairage de plus en plus faible. Une odeur de poussière et de renfermé emplit ses narines.

 

− Où va-t-on ?, finit-il par demander.

− Ne pose pas de question, nous sommes bientôt arrivés.

 

Le couloir se finissait effectivement dans une petite pièce, dont une seule trappe permettait de sortir. La vampire l’ouvrit habilement d’un pied, ne perdant pas son prisonnier de vue. En temps normal, Daren aurait été capable de l’affronter, ou même de s’enfuir. Mais si Irenicus avait dit vrai, s’il lui avait effectivement volé ses pouvoirs, il n’avait aucune chance face à un adversaire comme Bodhi.

 

− Entre, ordonna-t-elle.

 

Avait-il le choix ? Il fit un premier pas en avant, avança la tête pour distinguer le sombre sous-sol dans lequel menait cette issue, mais la faible lumière ambiante ne lui permettait pas d’y voir suffisamment.

 

− Entre !, répéta-t-elle d’une voix plus forte.

 

Au même moment, Daren sentit une main puissante le pousser vers le vide. La surprise lui arracha un cri, mais sa chute fut de courte durée : un épais tas de sable amortit sa descente. Il se frotta les yeux, s’habituant à la luminosité ambiante, et un contact doux et chaleureux le saisit par l’épaule.

 

− Daren… Tu vas bien ?

 

C’était Aerie. Il tourna son regard en arrière, et un soulagement infini raviva son cœur : Jaheira, Minsc et Imoen se trouvaient là eux aussi.

 

− Comme c’est touchant…, leur parvint la voix de la vampire au dessus d’eux. Mais votre vie arrive à son terme… Quel dommage !

− Laisse-nous en paix !, tonna la druide, qui malgré un éreintement évident n’avait rien perdu de sa hargne.

 

Bodhi l’ignora, et continua à l’attention de Daren.

 

− Tu t’es montré bien plus résistant que je ne l’aurais cru, concéda-t-elle. Et j’ai trouvé cela particulièrement… distrayant.

 

Maintenant qu’il était à nouveau entouré de ses compagnons, Daren avait l’esprit plus clair, plus aiguisé. Un fourmillement lui picotait toujours en bas de la nuque, mais il se sentait plus à même de survivre, ou même de se battre.

 

− Épargne-nous tes sarcasmes, répliqua-t-il d’un ton ferme, et fais ce qui t’as été ordonné ! Comme une brave fille !

 

Le silence se fit dans la pièce. Sa petite phrase avait fait son effet, et Bodhi avait cessé de sourire. Rien ne bougea pendant de longues secondes, et la vampire finit par reprendre la parole, d’une voix très faible mais terriblement menaçante.

 

− Irenicus veut votre peau, mais je ne suis pas son esclave.

 

Elle s’arrêta un instant, et reprit du même murmure en serrant les lèvres.

 

− Et sachez que votre sort dépend désormais de ma volonté…

 

Silence à nouveau. Personne n’osa prendre la parole. Tous avaient senti une faille, et ils ne devaient pas faire le moindre faux-pas s’ils voulaient l’exploiter.

 

− Vos sarcasmes n’éveilleront aucun ressentiment vis-à-vis de mon frère, se justifia-t-elle, mais je n’ai pas besoin de lui obéir tout de suite…

 

Elle mentait. C’était évident. Il y a quelques semaines encore, ce discours était sans doute valable. Mais que ce fût une étincelle de fierté personnelle ou l’âme fraîchement volée à Imoen qui avait réveillé en elle ces sentiments terriblement humains, Bodhi mentait. Sa raillerie ne l’avait pas laissée indifférente.

 

− Tes capacités ont piquée ma curiosité, je l’avoue, reprit-elle. Et puisque vous devez mourir, autant que cela soit de manière divertissante. Jon peut se montrer si… buté, quand il veut…, ajouta-t-elle d’un ton pensif. Il veut à tout prix se venger pour avoir été banni, et il ne peut penser à rien d’autre… Un défaut dans son esprit resté de chair, je suppose…

 

Elle tira une langue rouge qui lécha lentement ses lèvres.

 

− La non-vie m’a donnée un but, continua-t-elle, et a éveillé mon intérêt pour les créatures puissantes… telles que toi. Oui… Ta mort sera glorieuse, et également distrayante.

 

Elle éclata d’un rire dément en finissant sa phrase. Daren jeta un coup d’œil à ses compagnons, et Jaheira lui fit un léger signe affirmatif de la tête.

 

− Qu’as-tu en tête ?

 

Son hilarité se calma, et se transforma en un simple sourire.

 

− Un jeu. Un jeu auquel vous serez obligés de jouer, bien entendu. Je vais vous laisser une chance, vois-tu. Une chance… tout juste insaisissable.

 

Son cœur s’emballa. Tout espoir n’était donc pas encore perdu. Ils devaient entrer dans son jeu, et saisir toute opportunité.

 

− Vous allez relever mon défi et vous accrocher à cette chance, répéta-t-elle d’un ton euphorique. Et je vais être honnête avec vous : cette chance pourra faire la différence.

− Nous t’écoutons, répondit Jaheira.

− Vous voyez ce passage devant vous ?

 

La pièce dans laquelle ils se trouvaient comportait effectivement une autre issue que la trappe au plafond. Un couloir aussi ancien que celui qu’ils avaient emprunté à l’étage s’enfonçait dans les profondeurs de Spellhold. Daren releva son visage vers Bodhi et acquiesça.

 

− Ce couloir mène à la partie la plus… sombre de l’asile, et de son histoire. Il s’agit d’une sorte d’épreuve, imaginée par un directeur qui aimait disséquer les esprits.

 

Une épreuve ? De quel genre de lieu pouvait-il s’agir ? Et surtout, qu’allaient-ils avoir à affronter dans ces profondeurs ? Ils n’étaient pas armés, et lui-même avait perdu ses pouvoirs.

 

− Cependant, ce lieu est maintenant sous mon contrôle, continua la vampire. J’ai découvert avec joie ce chef-d’œuvre de folie, que tu finiras inévitablement par connaître.

 

Bodhi se redressa et saisit la porte de la trappe.

 

− Cela faisait longtemps que je n’avais pas donné la chasse à des adversaires dignes de ce nom, conclut-elle d’un ton réjoui. Entrez, maintenant. Entrez dans le labyrinthe, et cherchez une sortie. Je vais vous laisser quelques heures d’avance, et… je viendrai me nourrir.

 

L’ombre recouvrit la pièce à mesure qu’elle refermait la trappe, mais elle ajouta une dernière instruction.

 

− Mais vous ne courrez pas uniquement pour mon plaisir. Je vous donne également une raison de le faire, pour que cette chasse soit encore plus désespérée, ricana-t-elle. Vous pouvez encore contrecarrer les plans d’Irenicus, bien que vos chances soient… plus que minces.

 

Elle s’arrêta, hésitante. Elle avait déjà révélé beaucoup de choses, sans doute par emportement, mais les informations qu’elle détenait étaient cruciales pour leur survie. Après quelques secondes de silence, elle termina.

 

− Ses plans prendront du temps. Autant que ma chasse, pour être exacte. Sortez à temps, et vous aurez la liberté. Et dans le cas contraire… la mort.

 

Un bruit sourd plongea soudainement la pièce dans les ténèbres.

 

− Que la chasse commence !, s’écria une voix étouffée au dessus d’eux.

 

Quelques secondes silencieuses suivirent ce dernier avertissement. Une fois seuls, ses compagnons s’avancèrent vers lui.

 

− Daren, tu vas bien ?

 

Et parmi eux, celle pour qui ils avaient fait tant de chemin, Imoen.

 

− J’ai eu tellement peur et… Oh, je suis désolée, Daren, j’étais si inquiète…

 

Elle se jeta à son cou avant qu’il ne pût répondre quoi que ce soit. Ce contact doux et chaleureux, cette odeur si familière… Il se rendait compte à présent à quel point son amie d’enfance lui avait manqué. Quelques larmes lui montèrent aux yeux, mais il se retint de pleurer, savourant cet instant de bonheur sous le regard affectueux de ses compagnons.

 

− Tu es bien redevenue mon Imoen ?, finit-il par lui murmurer. Tu te souviens de moi cette fois ?

 

Elle recula et le dévisagea d’un air surpris. Jaheira et Aerie s’échangèrent un regard gêné, mais préférèrent s’abstenir.

 

− Pourquoi… pourquoi dis-tu ça ?, balbutia-t-elle.

 

Avait-elle oublié ? Son état quelques heures plus tôt était proche de celui de la folie, mais malgré un visage assez marqué, elle ne présentait maintenant plus aucun signe de trouble mental.

 

− Quand je t’ai trouvée, lui expliqua-t-il, tu n’étais plus que l’ombre de toi-même… Tu ne m’as même pas reconnu…

 

Le visage d’Imoen se décomposa. Quelque chose dans son regard laissait comprendre qu’elle venait de réaliser la situation.

 

− Je… Je ne me souviens de rien…, avoua-t-elle, abattue. C’était comme s’éveiller d’un cauchemar,… pour mieux tomber dans un mauvais rêve…

 

Une profonde mélancolie assombrit soudainement ses yeux.

 

− Au moins, tu es avec moi dans celui-ci…, ajouta-t-elle d’un sourire désabusé.

 

Minsc, Jaheira et Aerie écoutaient leur conversation à quelques pas, mais n’étaient pas encore intervenus.

 

− Tu es blessée ?, reprit tout à coup Daren. Qu’est-ce qu’il t’a fait ?

 

Au vu de ce qu’il avait subi en seulement quelques heures, le sorcier avait certainement torturé Imoen des jours durant avant de parvenir à ses fins.

 

− Je…

 

Une grimace de douleur traversa son visage, laissant présager de douloureux souvenirs.

 

− La même chose qu’à toi, j’imagine…, finit-elle par articuler, puisque nous sommes… semblables…

 

Le silence se fit à nouveau. Il avait presque oublié ce détail. Une enfant de Bhaal. Tous deux étaient donc des rejetons de ce dieu maudit. Quelle ironie… En réalité, ce fait incroyable en expliquait tellement d’autres qu’il se demandait comment il n’avait pas pu réaliser la situation plus tôt. Mais tout comme Sarevok avait été son frère… ce terrible lien du sang faisait d’Imoen une sœur.

 

− Daren…, poursuivit-elle, il m’a fait voir des… des choses, horribles ! Je crois… je crois que c’est ce que je suis vraiment, enfin ce que j’étais… Et puis il m’a… déchirée… mon âme…

 

Sa voix se perdit dans un murmure, avant de disparaître totalement étouffée par un sanglot. Daren s’approcha, les bras ouverts, mais elle reprit de plus belle, clamant son désespoir.

 

− Je ne sais même plus qui je suis, maintenant. Ce qu’il m’a fait… Je me sens si vide… Je ne peux pas me débarrasser de la douleur… Cette horrible douleur… Il a prit quelque chose d’essentiel en moi… en nous. Notre âme « divine », comme il disait…

 

Un petit rire nerveux la fit hoqueter un instant, puis elle continua.

 

− On m’apprend que je suis l’enfant d’un dieu, et je me sens vide… Je sens… la mort, et je sais que c’est aussi ton cas.

 

Ses yeux azur l’imploraient à présent, comme si elle attendait une phrase salvatrice de son protecteur de toujours, comme si tous les cauchemars qu’elle avait pus endurer durant des jours et des jours avaient pu disparaître en un instant.

 

− Nous survivrons en nous entraidant, répondit Daren, attristé et en colère, comme tu m’as aidé pendant le rêve durant le rituel.

− Un… rêve ?, répéta-t-elle, interloquée. Daren, je n’ai fait aucun rêve. C’était… un effroyable cauchemar, mais il n’y a pas eu de rêve.

 

Son regard se perdit à nouveau dans le vague et la mélancolie.

 

− Juste l’obscurité, l’agonie… et ma volonté drainée comme… comme…

 

Elle fixa le sol, puis releva lentement le visage. Ce rêve n’avait-il donc été que le sien ? Il était pourtant certain d’avoir reconnu sa sœur, le guidant et le protégeant contre le démon en armure. Tout cela avait semblé si réel. À un tel point qu’il était persuadé d’être véritablement entré contact avec elle, de quelque manière que ce fût. Car si cet être n’était pas Imoen…

 

− Peut-être cela t’a-t-il affecté de manière différente ?, s’interrogea-t-elle soudainement, le sortant de ses réflexions. Ton lien avec l’essence de Bhaal ne date pas d’hier… Peut-être est-il plus fort ?

 

Son esprit toujours vif était à nouveau à l’œuvre, et Daren ne put retenir un sourire à retrouver son Imoen si authentique.

 

− Ce n’est pas une idée si absurde, intervint alors Jaheira. Rappelle-toi, lorsque nous enquêtions sur la Côte des Epées… Rappelle-toi ce que nous y avons vécu. Ton lien avec ton essence divine est bien antérieur à celui d’Imoen, et peut-être que cela a développé en toi une sorte… de « défense » intérieure ?

− Ou peut-être est-elle tout simplement plus présente en toi, ajouta Imoen, toujours pensive.

− Que veux-tu dire ?, demanda la druide.

− Je ne sais pas… Daren, tu m’as décrit quelque chose de très différent de ce dont j’ai fait l’expérience… Je ne sais pas si… Enfin, ce n’est pas important, pour le moment du moins. Quoi qu’il en soit, nous courons maintenant le même danger…

 

Il acquiesça, fataliste.

 

− Je me sens plus faible à chaque minute qui passe, Daren, ajouta-t-elle. Et cela ne fait que quelques jours que mon âme m’a été arrachée… Si nous n’inversons pas ce qu’il nous a fait… si nous ne récupérons pas nos âmes…

 

Elle déglutit.

 

− … nous allons sûrement mourir tous les deux.

 

Un silence gêné plana à nouveau dans la petite pièce, finalement rompu par la voix forte et convaincante du rôdeur :

 

− Minsc et Bouh sont heureux de revoir Daren et Imoen ensembles ! Nous allons sortir ce trou à rat ─ Bouh n’aime pas les rats ─ et botter les fesses de ce sorcier !

 

Cette dernière phrase détendit quelque peu l’atmosphère, et parvint même à arracher un sourire à Imoen.

 

− Merci Minsc, lui répondit-elle d’un sourire fatigué. Je suis heureuse de vous revoir, Bouh et toi. C’est juste que…, j’aimerai juste ne pas avoir l’impression d’être encore entre ses griffes…

− Bouh dit qu’il n’y a pas de raison de s’inquiéter ! Irenicus et la maléfique Bodhi ne dormiront jamais tranquillement maintenant qu’ils ont touché aux amis de Minsc.

− Tu es adorable, Minsc… C’est vrai que je suis heureuse que nous soyons réunis à nouveau, toi, moi, Daren, et Jaheira…

− Bien sûr !, s’écria le rôdeur. Minsc et Bouh, Daren et toi, tout est pour le mieux quand ils sont ensembles !

− Tu sais… j’aurai aimé qu’on puisse faire quelque chose pour… pour Dynahéir, et pour Khalid… Mais il n’y avait rien à faire, malheureusement… Rien, sinon regarder la mort… encore et encore…

 

Sa voix se perdit en un murmure.

 

− Nous savons, reprit le colosse. Même Bouh n’a rien pu faire. Mais nous vengerons nos amis tombés au combat, et nous donnerons au Mal un tel coup de pied aux fesses qu’il ne se dressera plus jamais sur la route des alliés du Bien ! Bouh le dit, Minsc le dit, donc Imoen doit savoir que c’est vrai !

 

Elle lui adressa un nouveau sourire, à la fois nostalgique et affectueux.

 

− Je l’espère, Minsc… Je l’espère…

 

La conversation terminée, Aerie s’approcha finalement de Daren, un sourire hésitant sur les lèvres. Elle ne l’avait pas quitté du regard depuis qu’il était arrivé, et lorsqu’il croisa enfin le sien, son cœur se mit à battre la chamade. Il fit un premier pas en avant, puis un deuxième.

 

− Daren… Je…

 

L’avarielle écarquillait ses grands yeux bleus en amande en le dévisageant. Il fit quelques pas dans sa direction et tout à coup, sans prévenir, la serra dans ses bras.

Quelques minutes plus tôt, il peinait à ressentir les émotions comme la haine, la colère, ou même la tristesse, mais il lui semblait à présent que son esprit débordait de sentiments et de vie. Aerie sursauta et se raidit un instant à son étreinte inattendue, puis se détendit en l’enserrant elle aussi de plus belle. Le contact doux et envoûtant de son corps contre le sien le berça délicieusement, tandis qu’il appuyait sa joue sur ses longs cheveux blonds qu’il caressait de sa main.

 

− Daren…, murmura-t-elle d’un soupir langoureux à peine audible.

 

Aerie avait fermé les yeux, et savoura cet instant presque irréel. Son corps menu se lovait contre le sien, et elle le serrait maintenant si fort qu’il en avait du mal à respirer. Une minute passa, hors du temps, et elle se retira délicatement en l’embrassant sur la joue.

 

− Je suis heureuse que tu soies toujours en vie.

 

Daren ne savait pas quoi répondre. Un rugissement d’euphorie résonna dans tout son être. Ses mains en tremblaient encore d’émotion.

 

− Aerie, c’est ça ?, intervint Imoen, radieuse.

 

L’elfe sursauta à l’évocation de son nom, et s’empourpra légèrement.

 

− Vous êtes très mignons tous les deux, continua-t-elle d’un clin d’œil qui finit de colorer le visage de l’avarielle.

− Je suis très heureuse de vous rencontrer enfin, répondit-elle pour changer de sujet, toujours écarlate.

− Oh, s’il te plaît !, s’insurgea Imoen. Épargne-moi les formules de politesses ! Sinon je mets ton cher et tendre à terre avec une technique de chatouilles imparable que moi seule connais jusqu’à que tu arrêtes !

 

Aerie la dévisagea un instant, presque effrayée, puis éclata de rire en même temps qu’elle.

 

− Bon !, s’exclama Jaheira d’un ton contrarié. Ce n’est pas tout ça, mais nous devons sortir d’ici au plus vite. Je vous rappelle que nous sommes dans un lieu hostile, sans arme, et que nous avons une vampire à nos trousses ! Alors, un peu de sérieux serait le bienvenu.

− Oui, chef !, répondit aussitôt Imoen, en mimant son traditionnel salut militaire.

 

Une profonde nostalgie s’empara de Daren en redécouvrant ainsi son amie d’enfance. Des souvenirs, intacts, comme fraîchement découpés d’une réalité encore proche, assombrirent son cœur ; le souvenir toujours douloureux d’un ami disparu, enfoui et chéri au plus profond de sa mémoire. Khalid.

 

Imoen passa à côté de la druide, prenant un air particulièrement sérieux qui sortit Daren de sa mélancolie.

 

− Alors, Jaheira ? Ça s’améliore, le caractère ?

 

Il manqua d’exploser, et Aerie peina à étouffer elle aussi un fou rire naissant. La demi-elfe fulmina un instant, et finit par se détendre en concédant un sourire.

 

− Je suis heureuse de voir que tu vas toujours bien, Imoen, conclut-elle d’un ton amical légèrement forcé.

 

Elle lui répondit d’un clin d’œil malicieux et, redevenant sérieuse, pointa subitement un tas de sable plus sombre que les autres parmi les gravats qui jonchaient le sol.

Le rituel

Sa tête lui sembla peser une tonne. Daren ouvrit péniblement une paupière, puis l’autre. Une odeur âcre de souffre et d’autres vapeurs toxiques lui piquèrent les narines et les yeux. Il tenta de bouger un bras, mais un contact froid sur ses poignets le fit tressaillir. Ses pieds et ses mains étaient liés par une épaisse chaîne de métal. S’accommodant petit à petit à la lumière tamisée ambiante, il découvrit son geôlier s’affairant dans une immense pièce aux tons verdâtres.

 

− Hé bien ! Je crois que notre visiteur s’est enfin réveillé.

 

Le son de sa voix était étouffé par une paroi de verre. Daren se trouvait prisonnier à l’intérieur d’une cuve transparente, ces mêmes récipients qu’ils avaient découverts dans le repaire du sorcier à Athkatla. Tout autour de la pièce, contre les murs, d’autres cuves contenaient les corps d’autres prisonniers, tous vêtus de noir. Recouvrant sa prison, de nombreuses fibres tentaculaires s’agitaient au dessus de sa tête. Le mage se redressa et se posta devant lui, les deux bras croisés. Derrière lui, Yoshimo se tenait immobile, le visage tourné vers le sol.

 

− Cela ne sert à rien de tenter quoi que ce soit, commença-t-il alors que Daren tirait inutilement sur ses chaînes.

 

Irenicus se mit à marcher dans la pièce de long en large, prenant ce ton professoral qu’il maniait à merveille.

 

− Car, vois-tu, je crains de posséder un très grand avantage sur toi. Contrairement à toi et à tes amis, j’avais prévu ta venue depuis le début, et… l’ai préparée méticuleusement. Peut-être que tu aurais pu te douter de quelque chose, si tu avais mieux connu Yoshimo.

 

Daren serra les poings. La trahison de leur « ami » était encore douloureuse, et il ne pouvait se résigner à l’admettre si facilement.

 

− Je suis sûr qu’il a été contraint de conclure un marché avec toi !, s’écria-t-il, un léger espoir aux lèvres.

− Oh, vraiment ?, le railla le sorcier. En fait, c’était son idée. Un bon moyen de te prendre sain et sauf, il est vrai. Mais laissons cela derrière nous, veux-tu ? Ta sécurité n’est plus vraiment l’une de mes priorités, désormais…

− Je ne suis pas resté aussi longtemps avec Daren pour qu’il se fasse tuer !, s’exclama enfin le voleur, sortant de son mutisme.

 

Son visage était rougi par la colère, et peut-être par le désespoir, mais l’entendre protester ainsi réchauffa le cœur de Daren.

 

− Yoshimo ! Il n’est pas trop tard !, s’écria Daren à travers sa cage de verre. Aide-moi !

 

Le voleur croisa un instant son regard, et une lueur de panique traversa son visage. Irenicus le fixait, immobile, et terriblement effrayant.

 

− Ne rend pas les choses plus compliquées, Daren, répondit-il d’une voix blanche. Je… je ne peux pas t’aider. Il y a des choses… que tu ne sais pas.

− Alors explique-toi !

 

Yoshimo respirait de plus en plus vite, son regard exprimant un désespoir mêlé à de la crainte. Il releva alors son visage vers Daren, dans une expression totalement fermée et indescriptible.

 

− La mort ! La mort, où que j’aille, et quoi que je fasse ! Voilà ce qui m’attendait en cas d’échec ! Tu ne comprends donc pas ? Je… J’avais promis mes services, bien avant tout ceci ! Je ne savais pas ! Je ne savais pas que… qu’Irenicus était… aussi maléfique… Je…

− Cela suffit Yoshimo, le coupa le sorcier. Calme-toi, et arrête de déblatérer sur la mort. Tu es en sécurité maintenant, et mes projets pour Daren dépassent le simple meurtre, tu le constateras bien assez tôt. Tu as bien travaillé, et tu seras grassement récompensé pour cela, j’en peux te l’assurer.

 

Yoshimo fit demi-tour, lentement, et sortit du laboratoire la tête basse. Daren sentit sa colère monter et une rage familière embrouiller son esprit. Son essence de Bhaal s’éveillait, attisée par la traîtrise et le désespoir de son ancien compagnon. Le brouillard rouge commença à emplir les parois de verre de sa prison. Tout à coup, une douleur inhabituelle et intense brouilla sa vision. Les tentacules au sommet de la cuve s’étaient allongés et semblaient aspirer son pouvoir à mesure qu’il le libérait. Une sensation de faiblesse et de grande fatigue eut raison de ses efforts, et Daren dut poser un genou au sol pour conserver l’équilibre.

 

− Ah, je vois que tu as fais connaissance avec mon nouveau dispositif… Fascinant, qu’en dis-tu ? Mais ne t’inquiète pas… Tu n’auras bientôt plus à penser à quoi que ce soit… Ta vie se termine aujourd’hui…

 

La peur, le doute et l’angoisse le submergeaient. Il avait abattu sa dernière carte, mais elle était restée vaine et impuissante. Cet Irenicus avait tout prévu, tout planifié. Et cette fois, aucun de ses compagnons ni son pouvoir caché ne lui serait d’aucun secours. Quel espoir lui restait-il ? Une porte au fond du laboratoire s’entrouvrit un instant, et Daren reconnu la pâle et insaisissable silhouette de la vampire, Bodhi, rejoindre le sorcier et s’asseoir dans un coin de la pièce. Il allait donc mourir, ici, et maintenant.

 

− Qu’as-tu fais d’Imoen ?, finit-il par demander.

− Ne t’inquiète pas pour elle, répondit le mage qui avait reprit ses préparatifs. Imoen a déjà amplement souffert pour ma cause, et a même survécu. Ce qui est de bon augure pour toi.

 

Irenicus marqua une légère pause, et reprit.

 

− Tu es plus fort, plus… concentré. Et surtout, tu sais.

− Je… sais ?

 

Que pouvait-il savoir ? Et de plus qu’Imoen ? Cette dernière phrase si énigmatique lui fit oublier un instant sa condition et les chaînes qui le retenaient prisonnier.

 

− Tu sais qui tu es, enfant de Bhaal. Tu sais, et elle ne savait pas. Tu peux donc mieux te concentrer. Tu l’ignorais ?

 

Daren crut recevoir un coup en pleine figure. Qu’elle était donc cette nouvelle chimère ? Que voulait-il insinuer ? Était-il possible qu’Imoen fût…

 

− Tu as l’air surpris, enfant de Bhaal. Ton Gorion aurait dû t’en parler plus tôt, mais tu aurais néanmoins pu t’en douter. Elle est de ton âge, et orpheline tout comme toi. Elle n’avait peut-être aucun symptôme, mais le mal était là.

 

Non, ce n’était pas vrai. Imoen… La douce et joyeuse Imoen… Elle ne pouvait pas avoir ce mal enfoui en elle.

 

− Imoen est effectivement une enfant de Bhaal, elle aussi. Je pense que son charme innocent et son humour cachaient en réalité des ténèbres bien plus profondes. En fait, je crois qu’elle ne montrait aucun symptôme car il n’y avait pas de place pour l’obscur dans son esprit.

 

Irenicus avait reprit son ton d’explication. Bodhi était toujours assise un peu plus loin et semblait se délecter du désarroi de Daren, prisonnier et impuissant dans sa cage de verre.

 

− J’ai dû lui montrer des choses obscures… très obscures, continua-t-il d’un ton presque songeur. Il fallait malheureusement le faire, cela était nécessaire pour ce que je voulais. Mais maintenant, je dois m’occuper de toi.

 

Daren ne répondit pas tout de suite. Il était encore trop sous le choc de toutes ces révélations. Qu’allait-il se passer, maintenant ? Où était Imoen, et ses autres compagnons ? Athkatla était si loin. Rien ni personne ne pourrait lui venir en aide. Il était à la merci de cet homme.

 

− Une fois que tout ceci sera terminé, j’aurai enfin ton essence, continua le sorcier. Tu vois ces hommes dans ces autres réceptacles ?

 

Il désigna les corps enfermés tout autour de la pièce.

 

− Ce sont des Voleurs de l’Ombre, fruits de la guerre des guildes de Bodhi. Grâce à cet ingénieux dispositif, je forcerai l’âme divine qui est en toi.

− Non ! Pitié ! Je ne veux pas mourir !, s’écria l’un des hommes en enserrant les barreaux de sa cage à pleines maines.

− Silence, chien !, tonna Irenicus. Ton destin est de mourir !

 

D’un geste de la main, Irenicus repoussa le voleur qui se heurta violemment contre la grille de métal. Il sortit ensuite d’une bourse de cuir une poudre de couleur blanche qu’il saupoudra en cercle autour de lui.

 

− N’aie pas peur, Daren. Ce sera très cruel, et très rapide.

 

Il éclata d’un rire sonore, accompagné de Bodhi.

 

− Nous allons pouvoir commencer. Adieu Daren. Tu seras bientôt au-delà de tout ceci.

 

Une aura rougeoyante s’éleva autour du sorcier à mesure qu’il formait des signes magiques avec ses mains. La poudre autour de lui se mit à luire fortement, et une sorte de sphère pourpre s’éleva au dessus du sol. Les tentacules s’agitaient au-dessus de lui, s’allongeant et caressant jusqu’à ses épaules. Tout à coup, Irenicus écarta les bras en finissant son incantation, et des rayons violets surgirent du globe, transperçant un à un les corps des Voleurs de l’Ombre enfermés dans leurs cages. Et quelque chose d’incompréhensible se produisit. À la vue de ces corps déchiquetés par cette magie sombre, Daren se mit à trembler de tout son être. À chaque nouvelle victime qui se désintégrait dans des hurlements terrifiants, son pouvoir s’échappait de son corps sans qu’il pût le contrôler. Il était secoué de spasmes de plus en plus violents, et il sentait son visage se déformer sous l’influence de son essence divine. Il aurait voulu hurler. Hurler sa haine et sa colère. Il était désormais familier de cette sensation, mais contrairement à ce dont il avait habitude, il ne sentait pas son pouvoir couler dans ses veines. Chaque seconde qu’il passait à endurer ce spectacle insoutenable le rendait plus faible, comme si ces appendices absorbaient l’énergie qu’il dégageait. Les corps continuaient d’exploser sous ses yeux en d’horribles magmas de chair humaine. Il posa un genou au sol, mais demeurait incapable de détourner les yeux de ces meurtres gratuits et violents. Il sentait son corps se vider de sa substance, son âme s’arracher à son esprit. Et tout à coup, ce fut l’obscurité. L’obscurité et la douleur. Et puis plus rien.

 

Il était mort.

 

Un souffle. Un souffle glacial. De l’air. Il faisait nuit. Quelle était cette lumière, pourtant ? Il n’y avait aucun bruit, aucun son. Ses yeux s’ouvrirent lentement, découvrant d’épaisses murailles familières. Château-Suif. Ces murailles étaient celles de la citadelle. Était-ce un rêve, à nouveau ? Ou était-il tout simplement mort ? Le souffle gelé balaya à nouveau la roche rouge sombre, le faisant frissonner de la tête aux pieds. Derrière lui, d’un néant sans fin d’obscurité jaillissaient ces remous incontrôlés qui l’avaient tiré de son sommeil. Il s’avança, lentement. Seuls les sifflements du vent résonnaient contre les murs anciens de la citadelle. La herse était levée et donnait sur un verger d’arbres morts, éclairés seulement par une faible lumière blanche omniprésente. La statue d’Alaundo le dévisageait, fixement, semblant attendre sa venue. Derrière elle, l’immense bibliothèque était encore floue, ses contours comme dessinés à la craie.

 

− Ne combats pas…

 

Imoen. Sa voix semblait portée par le vent lui-même.

 

− Combattre, c’est mourir. Viens à moi… trouve-moi…

 

Son cœur se mit à palpiter.

 

− Imoen ? Que…

− À l’intérieur, le coupa la voix. Retrouve-moi à l’intérieur. Tu ne peux combattre seul…

− Imoen ??

 

La voix se tut. Était-ce seulement le vent ? Un terrible pressentiment l’envahissait à mesure qu’il avançait. Quelqu’un d’autre… quelque chose d’autre était ici, et l’observait.

Un homme en armure noire. Était-ce Sarevok ? L’espace d’un instant il se revit, cette nuit d’orage, désemparé face à l’assassin de son père. Non. Ce n’était pas lui. Il portait presque la même armure, mais était plus grand, plus majestueux. Et plus sombre. Deux yeux rouges flamboyants illuminaient l’intérieur de son casque. Daren porta instinctivement la main au fourreau, la peur au ventre.

 

− Qui es-tu ?

 

Sa voix se perdit dans le néant. Le vent soufflait encore et encore, toujours plus glacial. L’homme fit un pas en avant. Daren pouvait entendre son souffle rauque, et une fumée s’échappait de la visière de son casque à chacune des ses expirations.

 

− Qui es-tu ?, répéta Daren, plus fort.

 

« Je suis Bhaal », tonna une voix rocailleuse.

 

Le vent s’arrêta. Il ne parvenait plus à respirer. La créature devant lui le paralysait totalement, et il lui semblait que son cœur allait s’arrêter. Quelques secondes s’écoulèrent hors du temps, et le vent qui venait de se relever le ramena à la réalité.

 

− Que veux-tu de moi ?, s’écria à nouveau Daren.

 

« Je suis l’essence de ton être. Je suis le sang de ton père. Ton âme m’appartient. »

 

− Jamais !, hurla-t-il, pris de panique.

 

Et il chargea. Le démon dégaina lui aussi son arme, que Daren reconnut comme sa propre épée. Que se passait-il ? Sans même qu’il ne le contrôlât, la brume rouge s’échappait à nouveau de son corps, comme aspirée par son ennemi.

 

− Meurs !

 

Daren abattit son arme sur celle de la créature avec une telle puissance qu’elle chancela un instant. Il frappait, frappait de toutes ses forces, faisant reculer ce monstre en armure à chacun de ses coups. Saisissant une faille, il pointa sa lame en avant et le transperça à l’épaule. L’épée s’enfonça dans le métal noir, et le sang gicla. Son sang. Une douleur aigue lui traversa le bras. Sa propre épaule saignait abondamment, tandis que le monstre en armure retirait la lame de son corps en éclatant d’un rire ténébreux.

 

« Tu ne peux me vaincre. Il n’y a nulle part où aller. Je suis toi, et tu dois me terrasser pour être libre. »

 

Panique. La douleur le lançait fortement maintenant, et il tituba en arrière en tirant son épée. Que pouvait-il faire ? S’il ne se défendait pas, ce monstre allait le transpercer de sa lame. La brume rouge continuait à filtrer de son être, échappant à tout contrôle.

 

Imoen. Elle l’avait appelé. Cette brise qui n’était qu’un murmure, c’était elle, il le savait. C’était Imoen. Il devait la rejoindre, à l’intérieur. Reprenant ses esprits, Daren se baissa et ramassa une poignée de ce sable rouge qui couvrait le sol de la citadelle. L’homme en armure s’approcha, et Daren lui lança la terre au visage avant de prendre la fuite. Sa blessure le faisait souffrir, mais une angoisse bien plus profonde encore le rongeait de l’intérieur. Il courut, aussi vite qu’il s’en sentit capable. Il n’y avait qu’un seul endroit où aller. Un seul endroit où il serait en sécurité. Luttant contre la douleur et contre le vent, il rejoignit l’entrée de la bibliothèque. Devant l’entrée se dressait une créature ailée, rougeoyante et maléfique, qui lui barrait le passage. Un démon.

 

− Ce chemin mène au cœur, enfant de Bhaal.

 

Sa voix était sifflante, et presque trop aigue pour sa taille. La créature déploya ses ailes, bloquant l’unique passage vers l’entrée du bâtiment. Malgré son apparence monstrueuse, elle ne l’effrayait pas, contrairement à l’incarnation de son père de sang. Il avait même l’impression de la connaître.

 

− Seul le sacrifice pourra t’amener vers les tréfonds de ton âme, reprit le démon.

− Le sacrifice ?, répéta Daren.

− Tu dois abandonner une partie de toi-même pour pénétrer ici.

 

Daren recula, et serra les mains sur la garde de son épée. Son épaule le lança soudainement, et il se remémora la présence de l’autre créature qui devait certainement le traquer.

 

− Je n’abandonnerai rien du tout !, répondit-il. Écarte-toi, démon !

 

Une lumière fugitive brouilla sa vision, et le vent glacé le fit frissonner à nouveau.

 

− Je suis le Gardien. Ton propre gardien. Me combattre, c’est te combattre toi-même. Je ne bougerai pas.

 

Un bruit de pas sourd derrière lui le fit sursauter. Bhaal était toujours à ses trousses, et son seul espoir était Imoen, à l’intérieur de ces murs.

 

− Je…, répondit-il enfin, résigné. Très bien. Fais ce que tu as à faire, et laisse-moi passer.

 

Le démon afficha un sourire avide et tendit une main vers la brume qui s’échappait toujours de son corps. Une sensation de vide et de néant intérieur le submergea. Il avait l’impression qu’on lui aspirait son essence vitale. Le démon draina son sang de sa main brune griffue, et concentra cette énergie en un symbole luisant dans sa paume.

 

− Plus loin que les faits tu verras, et des émotions de ton âme tu te rapprocheras. Ton geste te permettra d’entrer. Adieu enfant de Bhaal, conclut le démon d’une voix lointaine. Nous nous reverrons…

 

À la limite de défaillir, Daren posa un genou à terre et le démon disparut. Seuls les pas de plus en plus proches couvraient encore les sifflements du vent. Il se sentait faible, et peina à se redresser. La porte devant lui était à présent ouverte. Sans se retourner, il courut à l’intérieur du bâtiment, le souffle court.

La bibliothèque. Vide. De part et d’autre du grand escalier central, les étagères de son enfance débordaient toujours de livres poussiéreux, mais le silence oppressant de la pièce le mettait plus que mal à l’aise. Il s’avança, aux aguets. Il devait trouver Imoen au plus vite, et il traversa le grand hall à sa recherche, son arme à la main. Son épaule saignait toujours, mais la douleur s’était quelque peu estompée. Derrière les marches majestueuses, une jeune femme aux longs cheveux roux avançait dans sa direction.

 

− Imoen ?

− Je peux te voir…, le coupa-t-elle, le regard dans le vague. Attends… ensemble, nous pouvons vaincre…

 

Sa voix trahissait une angoisse certaine, et elle ne semblait pas réaliser où elle se trouvait. Les tortures d’Irenicus n’avaient peut-être pas totalement triomphé de son esprit ?

 

− Imoen ?, répéta Daren. Est-ce que ça va ?

− Chut…, le coupa-t-elle à nouveau. Avant les ténèbres… Je sais ce qui se passera…

 

Son regard était toujours inquiet, et sa voix agitée d’un sanglot naissant.

 

− Seul, tu ne peux vaincre… Nous devons être ensemble… Ton instinct… Que tu perdes ou que tu gagnes, seul, tu échoueras… Ici, ensemble… nous pouvons le défaire…

 

Elle semblait chercher désespérément Daren, qui se trouvait pourtant juste devant elle. Telle une aveugle, elle continua.

 

− Attire-le ici. Attire la bête ici, et nous la combattrons. Ensemble… Il ne nous en croit pas capable, mais… mais je sais comment…

 

La lourde porte d’entrée grinça. Un courant d’air froid souleva la poussière centenaire des étagères, avant qu’un autre bruit plus sourd ne retentît à nouveau. La créature était entrée.

 

− Amène-la ici, répéta Imoen. C’est… notre seule chance… Ma dernière chance…

 

Elle avait fini dans un murmure, et une larme coula le long de sa joue. Daren aurait voulu s’approcher d’elle et la réconforter, mais il n’en avait pas le temps. La menace avançait toujours, implacable. Il fit volte-face et défia la créature en armure.

 

− Viens ! Viens m’affronter, démon ! Je n’ai pas peur de tes menaces !

 

La bête tourna ses deux yeux rouges et menaçants vers lui, et émit un grognement inquiétant. Son épée luisait encore de son propre sang, et son bras tremblait de douleur et d’excitation.

 

− Maintenant !, s’écria Imoen. Maintenant, je la vois. Je vais me joindre à toi. Il m’a montré… comment vaincre.

 

L’homme en armure noire leva son épée, mais Daren l’avait déjà pris de vitesse. Il esquiva son coup facilement, et pointa sa lame vers le cœur de son ennemi. Le temps s’arrêta. Allait-il réellement transpercer son adversaire ? Le coup qu’il allait porter était mortel, et si Imoen s’était trompée, il allait mourir de ses propres mains. Daren ferma les yeux, et serra le manche de son arme de toutes ses forces. Murmurant une dernière fois le nom d’Imoen, il enfonça sa lame.

Une douleur inimaginable lui aveugla ses sens. Il aurait voulu hurler, mais le mal le paralysait totalement.

 

« Je suis ton instinct », tonna la voix. « Tu ne peux me rejeter ou m’anéantir. »

 

Une lumière bleue et apaisante le ramena vers la réalité. Il tenait toujours son épée fichée dans le thorax de ce démon, mais lui-même recouvrait ses forces.

 

« Tu résistes ? Je sens… ton âme ! Ce n’est pas possible ! Tu… »

 

Un tourbillon soudain les souleva dans les airs. La créature devant lui se désintégrait sous ses yeux.

 

« Ah ah ah ! Malgré tous tes efforts, tu ne peux gagner ! Tu es vide, à présent. Tu n’es que néant. Il ne te reste plus que ton instinct… »

 

La voix d’Imoen s’éleva derrière lui, terrifiée.

 

− Non… Quelque chose m’échappe ! Non ! Pas ça ! Pas encore !! NOOOOON !!

 

L’obscurité à nouveau. L’obscurité, et la douleur.