Premier contact

Le réveil fut douloureux. L’espace d’une minute, toute la journée de la veille n’avait été qu’un sordide cauchemar. Pour la première fois depuis des semaines, il dormait dans un véritable lit, mais cela n’était en rien réconfortant.

La Couronne de Cuivre était une grande auberge, par la taille, mais placée dans les bas quartiers de la ville elle attirait les racailles de toutes sortes. Des individus à l’attitude suspecte entraient et sortaient à toute heure du jour et de la nuit, accueillis par un serveur. Jaheira, Minsc et Yoshimo étaient déjà partis depuis plus d’une demi-heure, tandis que lui-même mangeait, seul, une pitance difforme et sans goût. Leur situation était assez désespérée, et avant de songer à tenter quoi que ce fût pour sauver leur amie, ils devaient avant tout trouver un revenu qui leur permettrait de se loger et de se nourrir décemment.

Une fois son semblant de repas terminé, Daren se leva et quitta l’établissement. Athkatla était, comme la Porte de Baldur, une ville côtière, et les docks y étaient toujours un lieu d’activité intense. Ce n’étaient pas les offres de travail qui manquaient : rapidement, et sans poser trop de questions, on l’embaucha pour la journée à décharger caisses et tonneaux des bateaux accostés aux ponts. Le travail était difficile sous la chaleur, mais lui assurait au moins une source de revenu suffisante pour survivre quelques jours.

Le soir tomba sur la capitale de l’Amn, et Daren et ses compagnons se retrouvèrent à l’auberge, exténués. Minsc avait trouvé un poste de vigile dans une auberge du centre ville, Yoshimo détroussait quelques riches marchands de leurs surplus quotidiens. Seule Jaheira demeura évasive sur ses activés de la journée, mais elle revint comme les trois autres avec quelques pièces. Abattus, autour de leur table, ils mangeaient silencieusement, ruminant autant le ragoût qu’ils avaient dans leur assiette que de bien sombres pensées.

 

Quatre jours s’écoulèrent ainsi, dans un mélange de résignation et de désespoir. Leur situation n’avait pas beaucoup évolué depuis leur arrivée, mais ils avaient au moins réussi à trouver de quoi survivre, et à se mêler à la population locale. Ils n’avaient pas appris grand-chose sur ces Mages Cagoulés qui avaient capturés Imoen, ni sur Irenicus, mais leur situation s’était au moins stabilisée. Ils étaient comme chaque soir attablés au même comptoir, lorsqu’un personnage aux cheveux bruns très courts et vêtu d’une armure de cuir noire s’approcha d’eux, et leur adressa d’un argot amical :

 

− Bonsoir à vous, jeunes gens.

 

Jaheira, Minsc et Daren levèrent les yeux vers ce personnage étrange, surpris d’être ainsi approchés par un inconnu. Son regard s’attarda quelques secondes sur Yoshimo, qui continuait à garder les yeux dans son assiette, puis il continua en se tournant vers Daren.

 

− Ah ! Vous devez être celui que j’recherche, si j’m’abuse point.

 

Daren haussa les sourcils. Il commençait à avoir l’habitude d’être abordé par de parfaits inconnus, mais cette habitude commençait vraiment à devenir pesante.

 

− Vous vous appelez bien Daren, pas vrai ?

 

D’un ton las, Daren hocha la tête en signe d’approbation.

 

− Que voulez-vous, ? intervint Jaheira, dont l’humeur commençait à se dégrader.

− C’est pas c’que veux, qui compte, reprit-il du même fort accent, mais c’que j’peux faire pour vous. Vous cherchez des informations à propos d’une pépée qui s’est faite arrêter par les magiciens lorsque vous êtes arrivés ici, pas vrai ?

 

Daren faillit s’étouffer, et Minsc écarquilla les yeux d’un air ahuri. Seule Jaheira continuait à froncer les sourcils, un regard menaçant sur le visage.

 

− Vous voulez parler d’Imoen ?, s’écria Daren. Que savez-vous d’elle ?

 

Son cœur s’était mis à battre terriblement fort.

 

− Voyons…, reprit l’homme en noir, Imoen…, ouais c’est bien ça. La pauvrette a eu la malchance de lancer des sorts dans une ville qui n’apprécie pas vraiment la magie. Vous voulez la retrouver, alors ?

 

Daren sentit une pointe d’ironie dans sa voix, mais préféra s’accrocher à cette faible, mais nouvelle, lueur d’espoir.

 

− Bien sûr que je veux la retrouver !, répondit-il aussitôt. Que…

− Et pourrions-nous savoir à qui nous avons à faire ?, le coupa Jaheira, qui n’avait pas détaché son regard de leur interlocuteur.

− Oh, mais quel idiot je fais !, reprit l’homme d’un sourire en direction de la demi-elfe. On dirait que j’en oublie les bonnes manières…

 

Daren ne releva pas, mais il était plus que d’accord avec cette dernière affirmation, ce qui était aussi le cas de Jaheira à n’en pas douter.

 

− J’m’appelle Gaelan Bayle, continua-t-il. Pas la peine de vous creuser la tête, ajouta-t-il en direction de Jaheira, je suis sûr qu’aucun de vous n’a jamais entendu parler de moi.

 

Yoshimo émit une toux discrète, mais parfaitement audible.

 

− Ce que je veux vous dire, c’est que je sais où trouver votre Imoen, ainsi que le mage qui l’accompagne d’ailleurs. Ils sont tous les deux au même endroit, de toute façon.

 

Le regard de Jaheira croisa celui de Daren.

 

− Très bien, vous avez gagné, conclut-elle.

− Dites-nous ce que vous savez, continua Daren.

 

L’homme émit un petit rire, et entama son explication.

 

− Tiens donc. Enfin, j’sais pas grand-chose par moi-même, mon gars. Mais, j’peux vous mettre en contact avec un groupe qui en sait long. Ou qui peut vous en apprendre beaucoup.

 

Relevant soudainement la tête, il parcourut la grande salle de l’auberge du regard.

 

− Mais c’est pas vraiment le meilleur endroit pour en parler, continua-t-il en baissant d’un ton. J’ai un coin qui irait beaucoup mieux, pas bien loin.

 

Daren hésita un instant. Jaheira allait ouvrir la bouche pour émettre son avis, mais Gaelan la coupa avant qu’elle n’ait pu parler.

 

− Et pourquoi j’vous y amènerais pas maintenant ? C’est à deux pas.

− Et qui nous dit que ce n’est pas un piège ?, demanda férocement Jaheira, toujours sur la défensive.

 

Daren était partagé entre suivre cet individu et partir sauver Imoen au plus vite, et faire preuve d’un peu de patience et ne pas se précipiter. Il avait déjà été victime par le passé d’un peu trop d’empressement, mais maintenant qu’ils avaient enfin un début de piste pour retrouver son amie, rester raisonnable s’avérait un exercice plutôt difficile. Il laissa cependant Jaheira poser sa question sans l’interrompre.

 

− Ah ! Mais je n’ai aucune raison de vous tendre un piège, répondit Gaelan. Vous servir s’ra bien plus rentable ! Bon… j’dirai plus rien maintenant. Venez chez moi, et quand on y sera, vous déciderez si on continue ou pas.

 

L’homme se leva. Sans l’ombre d’une hésitation, Daren l’imita, suivi quelques secondes après de Minsc, puis de Jaheira. Seul Yoshimo était resté à sa place, le visage légèrement baissé. Il murmura à Daren « qu’il préférait rester ici en attendant », et lui fit léger sourire en ajoutant qu’il n’avait pas à s’inquiéter pour lui.

Quelques minutes plus tard, ils suivaient Gaelan Bayle qui les conduisait vraisemblablement chez lui, à quelques bâtisses de la Couronne de Cuivre.

 

− Bien, commença Daren sans plus tarder. Expliquez-nous de quoi il retourne.

− J’vous ai dit que j’connaissais un groupe qui peut vous aider. Ils pourront vous trouver le magicien, et la fille. Mais, ils peuvent faire encore mieux que ça, mon ami. Ils peuvent même te sauver la fille, te capturer le magicien, ou les deux si ça te chante.

 

Daren tremblait presque d’excitation.

 

− Bien sûr que je suis intéressé ! Ils peuvent sauver…

− Et quelle est cette organisation, au juste ?, coupa Jaheira.

 

L’homme se tordit le nez dans une grimace gênée.

 

− Hem… J’peux pas vous l’dire pour le moment.

 

Jaheira émit un petit rire sarcastique.

 

− Mais j’peux vous assurer qu’ils peuvent vous aider ! Et… ils sont de taille à défier les Mages Cagoulés, c’est tout ce dont vous avez besoin de savoir.

− Je vois, répondit Jaheira, toujours méfiante. Et… où est le piège ? Je suppose que leur aide ne sera pas gratuite.

 

Gaelan eut un léger moment d’hésitation.

 

− Les Mages Cagoulés ne sont pas des ennemis faciles… Cela vous paraître sûrement un peu cher… Disons qu’ils pourront vous aider pour… vingt mille pièces d’or.

 

Daren eut l’impression qu’on lui assénait un coup de poing en pleine figure. Minsc lui aussi émit un grognement d’étonnement. Vingt mille pièces d’or ? C’était tout bonnement impossible. Ils étaient sans-le-sou, vivant péniblement au jour le jour. Il leur faudrait des années avant de pouvoir espérer réunir une telle somme. Seule Jaheira s’attendait visiblement à une telle réponse, et elle fixait toujours Gaelan Bayle les bras croisés, sans sourciller.

 

− Comment…, finit par articuler Daren. C’est énorme ! Comment sommes-nous censés réunir autant d’argent ?

 

Jaheira fit mine de s’en aller, mais il la retint par le bras. Même si la proposition de cet homme était des plus malhonnêtes, c’était leur seul espoir de sauver Imoen, et Daren ne pouvait accepter de la refuser si vite.

 

− Oh, vous savez, reprit-il d’un air dégagé, il y a du travail, dangereux certes, mais lucratif, pour celui qui veut bien se donner la peine de chercher un peu à Athkatla. La ville abonde de riches marchands et de seigneurs ne sachant plus comment dépenser leur or. Z’avez p’t-êtr’ remarqué que la milice amnienne n’est pas particulièrement zélée, et ici, tout se règle au noir. Tenez, par exemple, j’suis passé devant le cirque ce matin même, et j’crois bien qu’il s’y passe des trucs pas normaux. Mais au lieu de régler l’problème, les soldats ont juste éloigné les gens, et ont mis la zone en quarantaine. J’suis sûr que vous trouverez des gens qui vous payeront bien pour ça. C’est pas l’argent qui manque ici, c’est plutôt les gens pour l’gagner !

 

Daren hésita longuement. Il lançait régulièrement des regards presque suppliants à Jaheira, mais celle-ci ne lui répondait rien et restait de marbre.

 

− Je… je vais y réfléchir, finit-il par répondre.

− Bien ! Bonne nouvelle. Lorsque vous aurez réuni ce que je vous demande, repassez donc me voir. J’me ferais un plaisir de vous recevoir.

 

Ils quittèrent la maison, en silence. Jaheira était visiblement assez en colère que Daren eut accepté si vite une telle association, mais se contenta pour le moment d’une attitude glaciale. Ils rentrèrent à la « Couronne », retrouver Yoshimo qui les avait attendus. Daren le mit rapidement au courant de la situation, et s’affala au comptoir d’un air résigné. Réunir cette somme colossale était certes un progrès par rapport à leur précédente situation, mais sa réalisation semblait si éloignée qu’elle avait du mal à le réconforter.

 

− Il faut que je vous avoue quelque chose, mes amis, lança tout à coup Yoshimo d’une voix hésitante.

 

Tout le monde tourna son regard vers lui.

 

− J’ai entendu parler de cet homme, Daren, ce Gaelan Bayle. Enfin, un peu. J’ai… quelques relations dans le monde souterrain de cette ville, et d’après ce que j’en sais, c’est plutôt un homme de parole.

 

Il s’arrêta un instant, et reprit.

 

− Je crois que le groupe auquel il faisait allusion n’est autre que les Voleurs de l’Ombre, mon ami. Si rien n’a changé ici, il travaille toujours pour eux, et je ne vois pas quelle autre organisation pourrait être suffisamment influente pour rivaliser avec les Mages Cagoulés.

− Je m’en doutais un peu, Yoshimo, répondit Jaheira. J’ai moi aussi quelques contacts à Athkatla, et j’ai entendu parler de cette guilde de voleurs. Ils règnent sur les quartiers les plus pauvres, et vivent de contrebande et de larcins divers. Comme arnaquer un petit groupe d’aventuriers comme nous…, poursuivit-elle d’un ton ironique.

− Je pense qu’ils seront capables de t’aider, Daren, reprit Yoshimo. Les Voleurs de l’Ombre sont très puissants, et si Gaelan Bayle te l’a promis, c’est une chance que tu dois saisir.

− Minsc et Bouh n’aiment pas trop travailler pour des voleurs, intervint le rôdeur. Mais si c’est la seule façon de retrouver Imoen, alors nous le ferons, bon gré mal gré.

 

Daren ne répondit pas tout de suite. Au-delà de la surprise, une question lui taraudait l’esprit. Pourquoi ? Pourquoi lui, à nouveau ? Maintenant qu’il y repensait, ces cadavres qu’ils avaient découverts en s’échappant de l’antre d’Irenicus étaient habillés comme ce Gaelan. Étaient-ils après lui, eux aussi ? Et ne se servaient-ils pas d’eux pour leur fournir de l’or, alors qu’ils auraient de toute façon poursuivit le sorcier, quelque fut sa réponse ? Quelque fûrent les réalités de leur « aide », ils n’avaient pas le choix que de se mettre en quête de tout cet argent, pour le moment.

 

− Et si nous allions jeter un œil à ce cirque ?, proposa Jaheira. Quelque soit ce que nous ferons de cet or une fois que nous l’aurons, autant commencer tout de suite, non ? Il a bien précisé qu’il y avait des problèmes là-bas, et que nous serions certainement payés pour les résoudre. Qu’en dites-vous ?

 

Ils se regardèrent un instant. Le soir était tombé, mais c’était justement l’occasion d’agir sans être importuné par la foule. Le cirque était installé en plein centre de la Promenade de Waukyne, et devait être particulièrement encombré en journée.

 

− Nous te suivons, répondit Yoshimo qui ajustait le fourreau de son sabre qui dépassait de son dos.

Chapitre 2 : Espoirs

− Non ! C’est impossible !, hurla Minsc. L’assassin de Dynahéir échappe à la légitime vengeance ! Et il emmène Imoen avec lui aussi !

 

Bouh tournait furieusement autour de ses épaules.

 

− Il faut faire quelque chose, Daren !, continua-t-il. Nous devons retrouver ce sinistre magicien ! Tout ce qui est bon le demande à grand cri ! Et Bouh crierait très fort lui aussi s’il le pouvait !

 

La foule s’était massée autour d’eux depuis quelques secondes, maintenant que tout danger était écarté. Daren était encore à terre, abasourdi. À ses côtés, Jaheira fronçait les sourcils, se massant une joue de la main d’un air pensif.

 

− Je trouve étrange que cet Irenicus se rende aussi facilement, commença-t-elle. Et pourquoi prendre Imoen ? Alors que c’est visiblement toi qui l’intéresses…

 

C’était une remarque tout à fait pertinente. D’eux cinq, il se serait attendu à être la cible principale de ce mage. Imoen avait elle aussi subit de nombreuses tortures, mais il se rappelait les paroles d’Irenicus au sujet de son pouvoir enfoui, le pouvoir de Bhaal.

 

− Il s’attend peut-être à ce que nous le poursuivions ?, continua-t-elle, en haussant les épaules.

 

Elle se tut à nouveau, toujours pensive. Daren observait l’endroit d’où ils étaient sortis. Le tunnel, qui s’était effondré sous la puissance magique du combat, devait à l’origine déboucher dans une immense colonne de pierre. De là où ils étaient, il voyait nettement les trois autres colonnes qui bordaient le périmètre de la sorte d’arène où ils se trouvaient. L’attroupement en contrebas continuait à grossir, et Daren vit une patrouille militaire un peu plus loin, qui se contentait d’observer la situation sans intervenir.

Au bout de quelques minutes, la voix de Jaheira rompit à nouveau de silence.

 

− Nous devons rester sur nos gardes. Nous ne savons rien de lui, de ce mage, si ce n’est son nom. Nous ne savons pas qui il combattait, qui l’a capturé, ni même l’endroit où nous sommes ! J’ai vraiment l’impression que nous voilà plongé dans un complot qui ne nous regarde pas…

 

Minsc réagit aussitôt.

 

− Non ! Nous devons partir en toute hâte et sauver notre amie Imoen ! Ce magicien doit déjà être en train de… de faire de mauvaises choses !

− Ne soit pas stupide, Minsc, répondit aussitôt Jaheira d’un ton las. Nous devons connaître nos ennemis, et l’étendue du danger, avant de foncer tête baissée.

 

Yoshimo qui était resté silencieux jusque-là intervint à son tour.

 

− La druide a raison, mon gros ami. Le sorcier est apparemment très puissant, et nous n’avons sûrement pas encore tout vu. De plus, nous trouverons peut-être des alliés en ville. Enfin, nous verrons…

 

Jaheira le foudroya d’un regard inquisiteur, et Yoshimo cligna des yeux à toute vitesse.

 

− Qui t’a dit que j’étais druide ?

 

Le visage du voleur s’empourpra légèrement, et il bégaya une réponse.

 

− Je… Tu as invoqué la nature tout à l’heure, contre les créatures d’argile. Je croyais que seuls les fidèles de Sylvanus étaient capables de tels prodiges. Me serais-je trompé ?

 

Jaheira le jaugea un instant sans un mot, puis reprit.

 

− Tu n’as aucune raison de nous suivre, Yoshimo. Minsc et moi-même avons perdu un être cher à cause de ce… cette ordure, et nous cherchons des explications, voire la vengeance. Daren, lui, a été torturé pendant des jours, et maintenant son amie d’enfance, qui est d’ailleurs aussi notre amie, vient de se faire enlever, en compagnie d’Irenicus. Mais toi, Yoshimo, tu t’es simplement enfui de chez lui, et même si nous avons fait un bout de chemin ensemble, je ne crois pas que les dangers que nous allons courir te concernent.

 

Jaheira était toujours particulièrement directe, manquant parfois de tact, mais encore une fois elle disait la stricte vérité. Ils s’étaient prêté main forte dans ce maudit souterrain, mais maintenant qu’ils étaient libres, leur quête était tout autre. Yoshimo resta sans voix un instant, dévisageant Jaheira, Daren et Minsc tour à tour. Il rajusta sa queue de cheval d’un geste nerveux et répondit.

 

− Je… Je suis venu à Athkatla en quête d’aventure, expliqua-t-il. J’ai traîné dans les bas quartiers de la ville pendant des mois, vivant de petits trafics et revendant de la contrebande, mais je n’ai pas vraiment rencontré ce que j’étais venu chercher. Et ce que je vois aujourd’hui, c’est un signe du destin. Pour moi, nous ne nous sommes pas croisés par hasard, et je suis sûr que je gagnerai beaucoup à partager mon savoir-faire avec vous.

 

Voyant que plus rien ne bougeait, l’attroupement un peu plus bas se dispersa peu à peu. Personne n’avait encore répondu à Yoshimo. Pour eux, ce n’était pas une simple soif d’aventure, et Daren avait du mal à concevoir une telle position aux vues des terribles dangers qu’ils allaient sans doute devoir affronter.

 

− En plus, nous n’avons pas un rond…, soupira Jaheira, désespérée. Je ne sais pas si nous allons manger ce soir… ni où nous allons dormir.

 

Daren descendit ce qui restait des escaliers et s’approcha de passants, qui avaient sans doute observé la scène. L’un d’eux devait bien savoir quelque chose. Il repéra dans la foule des promeneurs une femme richement vêtue, qui le dévisagea de haut en bas alors qu’il s’approchait.

 

− Bonjour, excusez-moi… Pourriez-vous me dire…

− Vous êtes étranger ?, le coupa-t-elle d’un ton hautain.

 

Daren haussa les sourcils un instant, puis répondit par l’affirmative. La jeune femme se détendit aussitôt et son visage s’apaisa.

 

− Ah, je m’en doutais, avec votre accent, continua-t-elle. Vous savez, avec cette guerre des guildes, plus personne n’est en sécurité nulle part ! Oh, mais je m’égare. Bienvenue à Athkatla, jeune homme. Vous êtes ici sur la Promenade de Waukyne, la plus grande place de marchands de tout le pays. Vous savez que c’est ici même que se vendent les marchandises les plus rares de tout Féérune ? Ce n’est pas pour rien qu’on appelle cette ville la cité de la monnaie !

 

La fatigue des derniers jours se faisait sentir, et Daren avait du mal à suivre le flot devenu intarissable de la jeune femme. Il tenta de l’interrompre afin de lui poser une question sur la scène qui venait de se dérouler.

 

− Vous avez assisté à ce qui s’est passé, tout à l’heure ?

− Oh grands dieux, non ! Dès que ce mage a commencé à tuer ces hommes en noir, tout le monde s’est enfui. En tout cas, les Mages Cagoulés ont fini par le capturer, c’est une bonne chose !

− Les Mages Cagoulés ?, répéta Daren.

− Oui, continua la jeune femme. Ce sont les seuls qui ont le droit d’utiliser la magie à Athkatla, et habituellement, ceux qui la pratiquent le font en secret. Cet homme aurait pu tuer tout le monde, heureusement qu’il s’est fait arrêter !

− Et vous savez où il a amené Imoen ?, demanda précipitamment Daren. Enfin, je veux dire, où ils ont emmené le mage et la jeune fille ?

− C’était une amie à vous ?, reprit-elle d’un ton dédaigneux. Hé bien c’était une sorcière elle aussi, et elle a été capturée pour les mêmes raisons. Enfin, je ne sais pas ce qu’ils en font après, mais vous pouvez toujours allez demander au bâtiment du Conseil. C’est là où sont réunis les dirigeants de la ville, ainsi que celui des Mages Cagoulés. Enfin, excusez-moi, mais je ne peux pas rester plus longtemps. Je vous souhaite une bonne fin de journée, et un bon séjour à Athkatla.

 

Elle s’éloigna sans plus tarder, laissant Daren seul, ses derniers espoirs envolés. Ils n’avaient plus aucune chance de retrouver Imoen, tout au moins pas avant plusieurs mois. Qu’allait-il se passer ? Qu’allait-elle devenir ? La sensation d’être devant un gouffre gigantesque et infranchissable lui fit monter des larmes de désespoir et de colère. Un sentiment d’injustice et de honte lui brisait le cœur. Lui était libre, mais à quel prix. Une main large et forte se posa sur son épaule.

 

− Nous retrouverons ce sorcier, Daren. Et nous le ferons payer pour les morts, et pour les vivants. Bouh te le promet.

 

Un sourire triste parcourut son visage, et un gargouillement douloureux lui rappela qu’ils n’avaient encore rien mangé. Le soir tombait, et ils n’avaient pas un sou vaillant en poche.

 

Errant quelques heures dans les quartiers mal famés de la ville, la petite troupe finit par entrer sur les conseils de Yoshimo dans une auberge lugubre, « la Couronne de Cuivre ». Quelques mines patibulaires se tournèrent vers eux à leur arrivée, et Yoshimo partit négocier leurs chambres contre quelques services.

Son repas lui coûta une partie de la nuit en vaisselle, et il monta se coucher, exténué et abattu. Sa dernière pensée fut pour Imoen, avant de sombrer dans un cruel sommeil.

De l’obscurité à la lumière

Le couloir donnait sur un autre laboratoire d’expérience. Ici aussi, contre les murs, de nombreuses cuves étaient remplies d’un liquide verdâtre, mais à la différence de la geôle de Jaheira, ce n’étaient pas des ombres qui y remuaient à l’intérieur. Des êtres de forme humaine flottaient dans cette eau nauséabonde. Ils avaient déjà traversés de nombreuses salles plus glauques les unes que les autres, mais cette fois encore, le spectacle était pour le moins stupéfiant.

 

− C’est… Ce sont des femmes ?, dit Imoen d’une voix blanche.

 

La forme qui flottait à l’intérieur des cuves avait effectivement de longs cheveux qui ondulaient calmement.

 

− Qu’est ce qu’elles sont belles…, poursuivit-elle de la même voix.

− Ce sont… des elfes, je crois, ajouta Jaheira. Regardez leurs oreilles, et la finesse de leurs traits.

− Qui sont-elles ?, demanda Daren, lui aussi ébloui par la beauté de ces créatures. Qui est-elle ?

 

Tout le monde avait à présent remarqué que les corps ne représentaient qu’une seule et unique personne, clonée à de multiples reprises, sans doute par cet Irenicus.

 

− Je ne sais pas…, finit par répondre Jaheira, le regard toujours dans le vague.

− Bouh a vu l’une de ces personnes bouger !, s’écria Minsc. Il m’a dit qu’elle a ouvert les yeux !

 

Tout le monde tourna son regard vers lui, puis vers les cuves. Un sentiment d’angoisse perceptible envahit soudainement la pièce.

 

− Je crois que nous ne devrions pas rester dans les parages, intervint Yoshimo.

− Je suis tout à fait d’accord, renchérit Jaheira. Allons-nous en d’ici, en vitesse.

 

Daren suivit ses compagnons vers le tunnel qui sortait de la pièce, jetant un rapide coup d’œil en arrière. L’espace d’une seconde, il aurait juré voir l’une de ces elfes regarder dans sa direction, et même lui faire un sourire. Son cœur s’accéléra, et il courut à toutes jambes rejoindre Minsc qui ouvrait la marche.

 

Ils n’étaient pas sortis de la salle depuis quelques secondes qu’un bourdonnement aigu et puissant retentit dans le souterrain. Le bourdonnement se transforma en une sorte de cri monocorde et perçant, faisant même vibrer légèrement les lames de leurs épées. Tous avaient portés leurs mains aux oreilles, et Jaheira leur hurla quelque chose qu’ils peinèrent à déchiffrer.

 

− Une alarme ! Courez !

 

Mais il était trop tard. Déjà des vibrations sourdes faisant trembler le sol leur indiquaient qu’on venait dans leur direction. Les pas lourds se firent de plus en plus distincts et sonores tandis que le bourdonnement lancinant faiblissait petit à petit. Ils étaient repérés.

 

− Des golems, là !, hurla Imoen, en désignant deux mastodontes d’argile qui brisaient tout sur leur passage.

− Daren, Minsc, Yoshimo ! Occupez-vous de celui de droite !, leur cria Jaheira.

 

Ils se regardèrent un instant et dégainèrent leur armes, se mettant en position de combat. Yoshimo utilisait une longue et fine lame aiguisée comme un rasoir, une sorte de cimeterre comme Daren n’en avait encore jamais vu. De son côté, lui-même s’empara de la lourde épée de feu son frère Sarevok, serrant fermement la garde de ses deux mains.

Les golems n’étaient plus qu’à quelques mètres. Sa respiration s’accéléra. Où porter un coup contre ces créatures de terre ? Il n’avait jamais rien vu de tel auparavant et espérait que leur assaut suffirait à repousser cette attaque. Jaheira frappa le sol de ses paumes, et une lueur verte illumina le couloir un instant. Une multitude de plantes et de lianes surgirent du sol et entravèrent péniblement les jambes titanesques de l’un des gardiens d’argile.

 

− Maintenant !, hurla-t-elle.

 

Minsc poussa un cri terrifiant et frappa de toutes ses forces la carcasse du golem. Une motte de terre gluante s’éleva dans les airs et s’étala contre la paroi de la galerie. Yoshimo se battait d’un style assez étrange, alliant souplesse et rapidité, et lacéra le géant de nombreux coups de sa lame. La créature ripostait dangereusement, et plusieurs fois Minsc dût encaisser de sévères coups durs comme la pierre. Daren voyait distinctement le sang couler le long des bras musclés du rôdeur, mais le colosse au tatouage violet était un solide combattant et continuait l’assaut avec rage. Derrière lui, il entendit Imoen finir ses incantations et déverser un feu dévastateur sur ce qui servait de tête à la créature. L’autre golem se débattait férocement contre les plantes mais n’avait sans doute pas été créé dans le but de repousser un assaut de ce type, et malgré sa force titanesque, il ne parvenait qu’à rompre quelques lianes que Jaheira faisait repousser aussitôt. Daren leva son épée et fendit le corps d’argile devant lui, qui céda aussi facilement que s’il avait enfoncé un couteau dans une motte de beurre tiède.  Cette lame noire n’était pas faite d’un métal ordinaire et semblait même capable de découper de la roche. Un bras puis l’une des jambes de la créature s’affaissèrent, fondant au sol comme une masse vaseuse. Le golem était toujours en vie, si toutefois on pouvait le définir ainsi, mais était dans l’incapacité de bouger, et de frapper. Jaheira, au bord de l’épuisement, relâcha sa prise, et tous vinrent à bout de la deuxième créature en quelques secondes. Ne restaient qu’au sol des tas de terre et d’argile se débattant vainement, agitant ce qui restait de leurs poings en direction des intrus.

 

Daren souffla un instant, et son regard fut attiré par un mouvement à l’autre bout du couloir. Une silhouette sombre les avait visiblement observés pendant leur combat, sans intervenir, et s’enfuyait à l’instant même.

 

− Attendez !, s’écria Daren, tendant un bras dans sa direction.

 

Mais l’ombre s’était déjà enfuie. Toutes les têtes s’étaient tournées vers lui, se demandant ce qui se passait.

 

− Il y a quelqu’un ! Là bas !, continua-t-il à l’attention de ses compagnons.

 

Jaheira dirigea son regard vers le fond obscur de la galerie, et plissa un instant ses yeux d’elfe.

 

− Dépêchez-vous ! Il faut qu’on le rattrape avant qu’il donne à nouveau l’alerte !

 

Malgré leurs quelques blessures, ils se remirent en route aussi vite que possible, courant sur le sol rocheux. Le tunnel ne débouchait pas sur une nouvelle salle mais semblait plutôt aboutir dans d’anciennes canalisations, vraisemblablement un circuit d’égout abandonné.

 

− Ecoutez !, chuchota Imoen. Ecoutez…

 

Le silence se fit sur le petit groupe. Au loin, très loin, on entendait des bruits de bataille.

 

− La sortie !, s’exclama-t-elle, ne pouvant contenir un rire.

 

On devinait effectivement un point de lumière à l’extrémité du tunnel qui remontait fortement. Daren inspira profondément, et une sensation d’espoir qu’il avait presque oubliée le submergea. Ils allaient être enfin libres.

 

− Allons-y !, ajouta Jaheira, qui elle aussi avait retrouvé des couleurs. Nous y sommes presque !

 

Ils coururent dans le tunnel en forte pente malgré leur fatigue et leurs blessures, revigorés par cette nouvelle perspective.

 

− La lumière ! La liberté ! Oui !!, s’écria Imoen, à quelques pas de l’air libre.

 

Leur euphorie leur avait fait oublier les bruits inquiétants qui venaient de la surface. On entendait des détonations sourdes et des cris de douleur, et il était évident qu’une bataille faisait rage au dessus de leur tête. Imoen s’arrêta soudain, le visage frémissant de terreur.

 

− Cette voix…, commença-t-elle d’un timbre mal assurée. Cette voix ! C’est lui, Daren ! J’en suis sûre, c’est lui !

 

On entendait effectivement des cris indistincts au dehors, mais Daren ne reconnut rien de particulier. Il n’avait pas souvent entendu parler leur geôlier car il s’était contenté la plupart du temps de le torturer à l’aide de ses sortilèges, et lui était difficile de reconnaître sa voix parmi les multiples cris qu’on entendait du dehors. Il prit Imoen doucement par le bras, et ils sortirent ensembles vers la lumière.

 

Daren plissa les yeux à la lueur des rayons du soleil et huma lentement la douce caresse du vent frais sur son visage. Pendant un instant, il ne remarqua pas les débris de pierres brisées jonchant le sol, ni les murs calcinés autour d’eux, vestiges du récent affrontement. Le tunnel qu’ils venaient d’emprunter débouchait en pleine ville, dans les hauteurs d’une sorte d’arène gigantesque, grouillant d’hommes et de femmes attelés à leurs affaires. Une voix le tira alors de ses rêveries. Une voix menaçante et terrible.

 

− Tu oses m’attaquer ici ?

 

La personne qui venait de prononcer ces mots n’était autre que le sorcier, Irenicus. Il était entouré d’une demi-douzaine d’hommes masqués, portant le même uniforme de cuir que les cadavres qu’ils avaient trouvés lors de leur évasion. Tous avaient sorti leur arme, et la maintenait pointée dans sa direction.

 

− Sais-tu seulement à qui tu as à faire ?, continua le sorcier du même ton provocateur à l’attention de l’un des hommes armés.

 

Ses mains se chargèrent tout à coup d’une magie argentée, et il pointa un doigt vers son interlocuteur, qui se figea à l’impact. D’un geste désinvolte, il agita son autre main, et l’homme éclata en morceaux, des morceaux de roche brute. Les autres se regardèrent un instant, hésitant visiblement entre l’affrontement et la fuite, puis se jetèrent sur lui sur l’ordre de l’un d’eux, les armes à la main.

D’un geste sûr, le mage noir joignit ses paumes, et un bouclier lumineux se déploya autour son corps, brisant du même coup l’élan de ses adversaires.

 

− Tu vas souffrir !, vociféra-t-il à l’homme qui était vraisemblablement le chef de cette escouade. Vous allez tous sentir la fureur de mon courroux !

 

Le mage enchaîna ses sortilèges meurtriers et les hommes en noir tombèrent un à un, broyés par la magie foudroyante d’Irenicus. En quelques secondes, il ne restait de ces hommes que quelques corps démembrés et un tas de cendres noircissant. Relevant la tête vers la petite troupe qui venait d’assister, impuissante, à ce terrible spectacle, il s’adressa à Daren, prenant sa voix faussement doucereuse.

 

− Ainsi tu es parvenu à t’échapper… Tu as plus de ressources que je ne le pensais…

 

Il s’avança d’un pas, enjambant les débris de roches éparpillées par son attaque. Imoen prit alors la parole, débordante de colère.

 

− Tu ne nous tortureras pas plus longtemps !, vociféra-t-elle.

 

Irenicus tourna son regard vers elle, un rictus méprisant se dessinant sur son visage.

 

− Torture ? Pauvre petite idiote… Tu n’as donc pas compris ce que je suis en train de faire ?

 

Aux côtés de Daren, Imoen tremblait de fureur. Le souvenir de son supplice enduré lors de sa capture lui avait fait perdre toute contenance.

 

− Peu m’importe !, lui hurla-t-elle. Laisse-nous partir !

 

Le mage ricana à nouveau. Le combat allait être inévitable, et Daren se demandait, même à cinq contre un, s’ils avaient la moindre chance de l’emporter face à un adversaire si redoutable.

 

− Oh ! Non, tu ne partiras pas…, lui répondit-il. Pas alors que je suis près de la réussite !

− Laisse-nous en paix !, hurla à nouveau Imoen, ses mains brûlant de magie.

 

Elle dirigea toute sa hargne dans son sortilège, et l’énergie magique fusa droit vers le sorcier qui fût tellement surpris qu’il n’eut pas le temps de se protéger. L’espace d’une seconde, son sourire provocateur se transforma en un froncement de sourcil rageur.

 

− Il suffit !, tonna-t-il.

 

D’un geste de la main, il créa un halo de flammes rougeoyantes autour d’Imoen, qui lui brûlèrent la peau alors qu’il refermait son poing.

 

− Je ne supporterai pas plus longtemps les babillages d’une enfant ignorante !

 

Il n’avait pas fini de prononcer ces mots qu’un éclat jaune vif rayonna sur les ruines encore fumantes. Cinq silhouettes encagoulées et vêtues de robes grises surgirent aussitôt du néant.

 

− Halte !, cria l’un d’entre eux. Vous n’avez pas le droit d’utiliser l’énergie magique !

− Toutes les personnes concernées sont aux arrêts !, ajouta un autre. Le spectacle est terminé !

 

Les deux hommes vêtus de gris qui avaient pris la parole se dirigèrent vers Irenicus.

 

− Va-t-on enfin cesser de m’interrompre !, s’écria le mage. Cela suffit !

 

Presque simultanément, les cinq mages gris entamèrent une incantation, mais Irenicus les avait déjà pris de vitesse. D’une habileté déconcertante, il repoussa aisément les sortilèges pourtant mortels de ses adversaires, les retournant contre eux, et brisa ses ennemis aussi facilement que des brindilles. En quelques instants, ils s’effondrèrent tous, inconscients, ou morts.

L’assaut n’était pas encore fini que d’autres lumières dorées apparurent aux côtés de leurs compagnons tombés au combat. Et cette fois, ce furent presque une dizaine de mages encagoulés qui se joignirent à la bataille. La magie fusa de toute part. Daren, Jaheira, Minsc et Yoshimo n’osaient prendre part à ce combat qui les dépassait, mais Imoen, toujours tremblante de fureur, enchaînait elle aussi ses sortilèges, prêtant main forte aux assaillants de celui dont elle avait juré la perte. Malgré leur large supériorité numérique, les mages gris ne parvenaient qu’à peine à inquiéter Irenicus. La violence des chocs magiques était telle qu’une explosion retentit au centre de la bataille, renversant Daren et ses compagnons et provoquant un éboulement dans le tunnel qu’ils venaient de quitter. Il n’eut qu’à peine de temps de relever la tête, qu’il entraperçut de nouvelles lueurs jaunes venues prêter main forte à leurs alliés tombés au combat. L’un d’eux, apparu à leur côté, confia alors à l’un de ses compagnons :

 

− La puissance de ce mage est incommensurable ! Nous devons le maîtriser au plus vite !

− Cela suffit !, tonna encore une fois Irenicus. Je n’ai pas de temps à perdre avec ça !

 

Il allait entamer de nouveaux sortilèges lorsque l’un des mages encagoulés l’interrompit d’une voix autoritaire.

 

− Cessez immédiatement d’avoir recours à la magie ! Et suivez nous !

− Tout ceci est ridicule, reprit Irenicus, dont on apercevait à nouveau la silhouette sous le nuage de poussière qui commençait à se dissiper. Finissons-en !

− Même si nous tombons, continua le mage gris, d’autres nous remplacerons. Vous serez vite écrasés sous le nombre !

 

Pour la première fois, le visage impassible d’Irenicus sourcilla. Les propos du mage étaient sensés, et malgré sa formidable puissance, il ne pourrait tenir seul face à tant d’adversaires. Il fronça les sourcils, et lui répondit d’un air mauvais.

 

− Tu m’ennuies, sorcier de pacotille. Il se peut que je me rende…

 

Il tourna son regard vers Imoen.

 

− … mais la fille viendra avec moi !

 

Stupeur. Tous les regards se tournèrent vers elle. Le visage d’Imoen se figea, et elle s’écria, désespérée :

 

− Qu… quoi ? Non ! Je n’ai rien fait de mal !

 

Le mage encagoulé se tourna dans sa direction, et lui récita ses charges tel un automate.

 

− Vous êtes impliquée dans une affaire concernant l’utilisation illégale de la magie ! Veuillez nous suivre.

 

Daren sentit son cœur s’emballer. Il crut un instant avoir mal compris ses propos, mais le visage blême de Jaheira lui confirma ses craintes. Elle avait effectivement fait usage de sortilèges mineurs, mais aucun d’eux ne connaissait la réglementation en matière de magie de cette ville.

 

− Attendez !, intervint Daren. Nous ne savions…

− Je ne veux pas aller avec eux !, s’écria Imoen, alors que l’un des mages la prenait par le bras. Non !

 

Elle jeta un regard désespéré à ses compagnons, alors qu’un autre mage s’occupait d’Irenicus et commençait une incantation. Daren voulut se lever, imité par Jaheira et Minsc, mais une barrière invisible l’empêcha d’avancer davantage.

 

− Daren ! Au secours ! Pitié !

 

Et en un éclair jaune vif, elle disparut sur ces dernières paroles, laissant ses compagnons seuls, hagards. Ils venaient de perdre Imoen, et n’avaient pas la moindre idée de ce qui allait lui arriver, capturée par ces mages impitoyables et en compagnie du sorcier le plus puissant qu’ils n’eussent jamais rencontré.

Un allié de circonstance

La pièce n’ayant pas d’issue, la seule alternative était le tunnel rocheux que Daren avait noté un peu plus tôt. Des bruits de gouttes d’eau résonnaient contre les parois de la galerie, et une forte odeur d’humidité emplissait l’atmosphère. Au tournant de ce tunnel, le petit groupe découvrit un spectacle horrible. De nombreux corps, brûlés ou transpercés de parts en parts, étaient allongés au sol.

 

− Par Sylvanus !, s’écria Jaheira. Que s’est-il passé ici ?

 

Imoen avait fait quelques pas en arrière, mais ne parvenait pas à détourner son regard de cette scène horrible.

 

− Je crois… je crois que ce sont les personnes qui ont attaqué cet endroit, répondit Daren. Mais, apparemment, aucun n’a survécu…

− Je ne suis pas surprise de ce résultat, à la vue de la puissance du propriétaire des lieux…, ajouta Jaheira. Continuons à avancer… si nous ne voulons pas subir le même sort !

 

Le tunnel s’élargit soudain pour finir sur une caverne étrange. Des nombreux cristaux fixés au sol illuminaient la pièce d’une lueur rougeâtre, et des cratères dans la roche formaient de petites mares. Le complexe dans lequel ils se trouvaient était sans doute bâti autour d’une caverne. Tous les quatre avancèrent avec précaution au milieu de ces rochers étranges, et Daren pencha son regard vers l’un des bassins qui avait aussi des reflets orangés. Des images floues d’une ville et de ses habitants se dessinèrent un instant, mais à peine eut-il cligné des yeux que l’eau reprit son aspect lisse et calme. Il allait poser sa main sur le bras d’Imoen pour lui montrer ce phénomène, mais elle rompit avant le silence qui régnait dans la grotte.

 

− Cet endroit est chargé en magie, déclara-t-elle. C’est vraiment étrange, je ne l’avais jamais ressenti comme ça avant. Je peux presque en sentir des picotements sur mes bras.

− Je suis d’accord avec toi, renchérit Jaheira. Cette caverne et ces cristaux ne sont pas naturels, je le sens moi aussi. J’espère que nous parviendrons à nous enfuir avant de croiser cet Irenicus…

 

Ils franchirent la grotte, qui se changea à nouveau en galerie, puis enfin en un couloir creusé de mains humaines.

 

− Il y a une porte, là bas, dit Jaheira, en désignant le bout sombre du tunnel. Je ne sais pas ce qui se trouve derrière, mais préparez vos armes.

 

Minsc et Daren dégainèrent en même temps leurs épées, et tous les quatre s’approchèrent de l’issue. S’ils devaient rencontrer des ennemis dans la pièce suivante, autant les prendre par surprise. D’un geste rapide, Daren ouvrit la porte en grand, et Minsc s’élança en brandissant son arme.

La salle dans laquelle ils venaient de pénétrer ne comptait pas âme qui vive, et seules quelques souris terrifiées s’enfuirent à l’arrivée du colosse. Daren entra lui aussi, et découvrit une pièce des plus déconcertantes, presque familière. Perdus au milieu d’une caverne souterraine, ils venaient de pénétrer dans une immense bibliothèque regorgeant de livres et d’étagères.

 

− Château-Suif…, murmura Imoen, derrière lui. Des étagères poussiéreuses, de vieux livres débordant des rayons…

 

Un sourire nostalgique se dessina sur leurs deux visages, humant cette odeur caractéristique qu’ils avaient connue de toujours.

 

− Je veux sortir d’ici, s’il te plaît, Daren.

 

La bibliothèque continuait sur un autre couloir. Contrairement aux cellules lugubres qu’ils venaient de quitter, Daren avait la nette sensation que cette partie du souterrain était habitée. Le sol était dallé, et on devinait sur les murs les traces noires de suie d’une torche régulièrement entretenue. Le passage s’élargit à nouveau, et déboucha sur une autre pièce tout aussi incongrue.

 

− Quelle chaleur !, dit Imoen, essuyant son front d’un revers de la main.

− C’est une forge, répondit aussitôt Daren, reconnaissant les vapeurs familières de ses premiers pas de forgerons durant son enfance. Et même une forge immense.

 

En effet, même dans le cas où Gorion ne l’aurait pas initié à cet artisanat, les instruments qui étaient suspendus aux murs de la pièce ne laissaient planer aucun doute : marteaux, pinces et autres soufflets, ainsi que de nombreuses armes rangées dans des râteliers. Une voix rocailleuse s’éleva alors de l’autre côté de la pièce.

 

− Qui êtes-vous ?

 

Trois, quatre, puis cinq petites silhouettes apparurent, menaçantes, les armes à la main. Ils n’étaient pas plus grands que des enfants, mais leur regard malveillant et leur peau grisâtre les rendaient particulièrement effrayants.

 

− Des… nains ?, murmura Imoen.

 

Leur stature et leur démarche pouvaient faire penser à cette race de montagnards, mais ces yeux rouges et cette peau presque noire n’avaient jamais été mentionnés dans aucun ouvrage que Daren n’eût jamais lu.

 

− Des duegars, rectifia Jaheira de la même voix basse. Des nains gris des profondeurs. Ce sont des créatures malfaisantes qui ne vivent presque qu’en Ombreterre. Je me demande d’ailleurs ce qu’elles font ici.

 

Brandissant son marteau, l’une d’entre elles s’écria alors en direction d’une autre :

 

− Les prisonniers se sont évadés ! Va prévenir le maître !

 

Minsc rendit son arme à Daren, et s’empara d’une énorme lame dans l’un des râteliers. Daren dégaina alors sa propre épée et ajusta ses deux lames. Ils devaient à tout prix les empêcher de donner l’alerte. L’un d’eux était presque sorti de la pièce lorsqu’un trait siffla à leurs oreilles. Il tomba en avant, mort sur le coup. Imoen encocha une autre flèche, et Minsc et Daren foncèrent dans la mêlée.

 

Malgré leur petite taille, ces duegars étaient de rudes combattants. Leur condition de vie précaire dans le monde sans pitié qu’étaient les souterrains de l’Ombreterre avait renforcé la force physique et l’habileté au combat de leur race. Minsc et Daren en affrontait chacun deux, et le combat n’était pas vraiment à leur avantage. Imoen était restée auprès de Jaheira qui n’était pas armée, mais ne parvenait pas à viser correctement les nains sans risquer de blesser ses compagnons. Minsc, malgré sa force physique impressionnante, ne parvenait pas à frapper avec précision ces créatures qui lui arrivaient à peine à la cuisse.

 

Cependant, après quelques minutes de lutte acharnée, les duegars finirent par céder, non sans avoir égratigné sinon blessé les deux combattants.

 

− Jaheira, lui lança Daren. Pourquoi tu n’es pas intervenue ? Il y a des armes ici !

 

Elle rougit légèrement, et bégaya une réponse.

 

− Je… je ne sais pas me servir d’une épée.

 

Daren écarquilla les yeux, imité par Imoen. Jaheira, la redoutable guerrière, ne savait pas se servir de la plus élémentaire des armes de combat.

 

− Les druides n’utilisent pas d’épées, continua-t-elle à se justifier. Je suis désolée…

 

Un silence embarrassant régnait dans la pièce, et ni Daren ni Imoen ne voulait la mettre davantage mal à l’aise pour le moment.

 

− Je vais soigner vos blessures, finit-elle par dire, en passant ses mains qui commençaient à bleuir sur les plaies des deux combattants. Nous ne sommes pas encore sortis.

 

Minsc et Daren s’équipèrent un peu plus solidement avant de continuer. Ce n’étaient pas les armes qui manquaient, et ces duegars avaient forgé suffisamment de pièces d’armures pour que tous les deux y trouvent leur taille. Le couloir qui sortait de la forge bifurquait à nouveau, et débouchait encore une fois sur pièce déconcertante : une chambre, richement décorée, et regorgeant de mobilier de valeur.

 

− Ce… ce n’est pas possible, dit Imoen, la voix légèrement tremblante. Comment un être aussi… ignoble peut-il vivre dans un endroit aussi beau ?

 

L’architecture de la chambre était effectivement des plus harmonieuse. Des arcades sculptées à même la roche donnaient l’impression de pénétrer dans un patio, et les jeux de lumières faisaient rayonner la salle dans toute sa splendeur.

 

− Le goût et la cruauté ne sont pas incompatibles, on dirait bien…, répondit Jaheira. Mais nous avons un autre problème, je pense.

 

Elle désigna les deux portes qui permettaient de quitter cet endroit.

 

− Je pense qu’il est inutile voire dangereux de nous séparer, continua-t-elle, et je vous propose donc de prendre tous celle de gauche.

 

Aucun n’émit d’objection et tous la suivirent, à l’exception de Daren, qui regardait immobile une immense épée fixée au mur.

 

− Daren, qu’est ce que tu attends ? Tu ne viens pas ?

 

Daren ne répondit pas, continuant de contempler l’arme noire. Il s’avança d’un pas, et tendit sa main vers la garde. D’un geste sûr, il souleva l’épée, et porta sa lame à la lumière.

 

− Cette épée, commença-t-il… c’est…

 

Il s’arrêta, examinant davantage les fines gravures qui la décoraient. Il ne pouvait y avoir d’erreur. Il aurait reconnu cette arme terrible entre mille. Cette arme qui avait tué son père bien-aimé.

 

− C’est celle de Sarevok !

 

Imoen étouffa un cri.

 

− Comment…, commença Jaheira, ne trouvant plus ses mots. Qu’est ce que tu dis ? Tu es sûr ? Comment est-ce possible ? Comment est-elle arrivée là ?

− J’en suis certain, répondit aussitôt Daren. Je l’ai vue de très près lorsque j’ai combattu Sarevok, je ne peux pas me tromper.

 

Il réfléchit un instant. La présence de cette arme en ces lieux était en effet troublante, voire déroutante. Sa mémoire lui revint alors, et il se souvint des paroles d’Irenicus lorsqu’il était en captivité.

 

− J’ai peut-être une explication, continua-t-il. Irenicus sait que je suis un enfant de Bhaal, il me l’a dit plusieurs fois. Il a fait référence à… à un pouvoir que j’aurai, enfoui en moi…

 

Il lança un regard à ses compagnons, car ils savaient tous à l’exception peut-être de Minsc ce à quoi il faisait référence. Toutefois, le rôdeur ne posa aucune question à ce sujet, se contentant d’écouter sans intervenir.

 

− Il sait, donc, reprit Daren. Et s’il sait pour moi, il se peut qu’il sache pour Sarevok. Peut-être étudie-t-il les enfants de Bhaal ? Ou peut-être que Sarevok a quelque chose à voir avec lui… ?

 

Il n’était pas pleinement convaincu par ses propres explications, mais ils n’avaient pas le temps d’en débattre pour le moment.

 

− Dans tous les cas, que ce soit bien celle de Sarevok ou pas, c’est une belle arme que tu as trouvée, et elle nous sera sûrement utile pour sortir de là, conclut Jaheira en ouvrant la porte. Avançons. Je commence à ne plus supporter d’être enfermée sous terre comme ça.

 

Le couloir qu’ils venaient de prendre redevint petit à petit une simple galerie. Ils venaient vraisemblablement de quitter la zone habitée pour retrouver un environnement au décor plus sobre. Le couloir aboutit dans une caverne faiblement éclairée.

 

− Oh, non…, non…, murmura Imoen.

− Un chevalet, une dame de fer, des pieux…, ajouta Jaheira. Des instruments de tortures de toutes sortes…

 

Au milieu de la pièce, sur une table, un corps immobile était allongé sur le dos, probablement mort. Daren s’avança, et découvrit à la lumière des torches un cadavre défiguré qui pourrissait ici depuis plusieurs jours. Il détourna le regard, une moue sur le visage, puis son cœur s’accéléra soudainement. Malgré les nombreuses entailles, le visage du corps étendu sur la table de torture lui parut soudainement étrangement familier. Il posa à nouveau son regard sur les yeux clos et bouffis, et sa respiration s’arrêta.

 

− Kha…lid ?, bégaya Jaheira derrière lui d’une voix étranglée. Non, ce n’est pas possible. Ce n’est pas Khalid ? C’est un rêve ! Une illusion ! Un cauchemar !!

 

Sa voix s’élevait à mesure qu’elle exprimait sa colère et sa peine.

 

− Soit maudit !, s’écria-t-elle en brandissant un poing vers le plafond. J’arracherai le cœur de ceux qui ont fait ça ! J’arracherai leur âme noircie ! Je leur… je…

 

Elle s’arrêta, la voix étranglée par un sanglot. Daren regardait le corps inanimé de Khalid, hébété.

 

− Ce n’est pas vrai, hein ? Il n’est pas mort ?, demanda-t-il inutilement, s’accrochant désespérément à sa toute dernière lueur d’espoir.

− Tais-toi !, le coupa Jaheira en hurlant. Plus un mot ! Les mots ne sont rien !

 

Minsc parla alors, de sa voix grave et vibrante.

 

− Un brave homme est tombé ici, mais ce n’est pas une raison pour crier ainsi sur les vivants. Là, Bouh va te réconforter.

− Imbécile ! Tu es un affront à la nature ! Que sais-tu, toi et ton rongeur dégénéré ? Que peux-tu bien savoir ?

 

Elle hurlait son désespoir et crachait sa haine, même sur ses compagnons. Des larmes se dessinèrent au contour de ses yeux, mais sa rage l’empêchait de pleurer pleinement. Jamais Daren ne l’avait encore vue perdre son sang-froid à ce point.

 

− Plus un mot ! Plus de mots…

 

Sa voix faiblit lentement.

 

− Garde tes discours, garde tes proverbes…

 

Elle ne s’adressait à personne à en particulier, et son regard vague fixait un point à l’opposé de la salle.

 

− La seule voix que je voulais entendre est… morte. C’est terminé. Plus de…

 

Elle avait fini dans un murmure.

 

− Non…

 

Elle s’agenouilla, lentement, et entama une prière.

 

− Sylvanus, guide la lumière vers la source. Emmène cet homme vers ce qu’il mérite. Par… Par la volonté de la Nature, ce qui a été donné est rendu, ce qui était tourmenté est désormais en paix.

 

Elle ferma les yeux, imité par les autres

 

− Khalid… Laisse mon amour te guider…

 

Des larmes coulèrent enfin sur ses joues, et le silence régna dans la pièce, un silence que personne n’osait interrompre. Tout à coup, Jaheira se releva, séchant rapidement son visage.

 

− Nous… nous devrions faire vite avant d’être remarqués. Nous devons sortir de cette… tombe, et chercher la lumière d’en haut. En route.

 

Elle se dirigea vers la porte au fond de la salle, sous le regard ébahi des trois autres. Jaheira n’aimait pas étaler ses sentiments, mais Daren savait qu’au fond d’elle-même son cœur saignait sous cette carapace insensible.

 

La pièce suivante était une autre cellule, vide elle aussi. La seule issue était celle par laquelle ils venaient d’entrer.

 

− Il n’y a personne ici, dit Daren en parcourant les cages vides du regard.

− Ne perdons pas de temps, ajouta Jaheira. Sortons d’ici au plus vite.

 

Une ombre fugitive glissa le long d’une armoire de métal au fond de la pièce, heurtant légèrement l’un des barreaux de fer qui tinta distinctement dans le silence de la pièce. Minsc se retourna aussitôt et dégaina son épée, tandis Imoen encochait une flèche à son arc, mettant en joue tout ennemi éventuel. Contrairement à ce qu’ils avaient pensé en arrivant, ils n’étaient donc pas seuls : levant ses deux mains au dessus de sa tête, un homme tout habillé de noir s’approcha du petit groupe à pas lents.

 

− Il y donc un peu de bon sens au cœur de toute cette folie ?, commença-t-il d’un accent très oriental. Si tu n’es pas de mèche avec le mal qui hante cet endroit impie, Yoshimo implore ton assistance.

 

Daren avait porté naturellement la main à sa garde. Rien de ce qu’ils avaient trouvés en ces murs ne leur avait apporté de bonnes nouvelles, et la méfiance était de mise. L’homme en armure de cuir noire était d’assez petite taille, et ses yeux bridés ainsi que sa longue queue de cheval lui donnait un air assez folklorique. La voix forte de Minsc fut la première à lui répondre.

 

− Nous ne servons pas les mauvais mages, non monsieur ! Mais Bouh te regarde avec suspicion, petit homme. Comment es tu arrivé ici ? Je n’ai jamais vu les moustaches de Bouh trembler ainsi !

 

L’homme qui prétendait se nommer Yoshimo dévisagea Minsc d’un regard incrédule, se demandant sans doute s’il n’était pas en train de devenir fou, mais Daren le rassura aussitôt.

 

− Ne t’inquiète pas comme ça, nous voulons juste savoir comment tu es arrivé ici.

− Je…, commença-t-il. Comme toi, je suppose. J’ai essayé de m’enfuir, mais j’ai été blessé en essayant. Une énorme créature de terre m’a pourchassée, et je me suis réfugié ici en pensant être à l’abri.

− Comment as-tu été enfermé ici ?, continua Daren.

− C’est en fait assez… heu… embarrassant, en réalité. Ma profession est réservée à ceux qui sont prudents, et pourtant je me suis fait surprendre par imprudence. J’ai quitté Kara-Tur pour Athkatla il y a longtemps, en quête de fortune. Un jour, je suis allé me coucher dans ma chambre à la Couronne de Cuivre, et je suis me suis réveillé avec la tête lourde dans une salle étrange.

 

Il s’arrêta, interrogeant du regard ses interlocuteurs.

 

− Je ne sais pas combien de temps je suis resté ainsi avant de me réveiller, ajouta-t-il.

− Tu penses que nous sommes toujours à Athkatla ?, continua Daren.

− Je ne sais pas exactement. On m’a peut-être drogué avant de m’amener ici. J’étais peut-être inconscient…

− Alors tu sais combien il est difficile d’être placé dans un labyrinthe comme un pauvre hamster sans défense !, intervint Minsc. Nous sommes des camarades en péril, et Bouh te demande ce que tu proposes pour la suite des évènements, petit homme !

 

Yoshimo recula d’un pas, toujours impressionné par le colosse, puis reprit de son accent oriental.

 

− Je ne connais pas la sortie. J’ai traversé une chambre étrange avant d’atterrir ici, c’est tout ce dont je me souviens. Mais nous devrions peut-être chercher la sortie ensemble ?

− Et comment pourrions-nous être sûrs que tu n’es pas un démon qui cherche à nous attirer dans un piège ?, intervint Jaheira, toujours cassante.

− Mais je ne suis pas un démon !, s’écria-t-il. Je suis juste Yoshimo, un simple voleur, et je suis tout aussi perdu que vous !

 

Daren et Jaheira s’échangèrent un regard, puis hochèrent la tête ensemble. Comme l’avait dit Jaheira plus tôt, ils allaient avoir besoin de toute l’aide possible pour sortir d’ici vivants, et cet homme semblait sincère.

 

− Très bien, reprit Daren après cette brève délibération. Tu as l’air honnête, pour un voleur bien sûr. Tu peux nous accompagner.

− Yoshimo sera ravi d’apporter ses services à ses nouveaux compagnons, lui répondit-il en s’inclinant.

− Je m’appelle Daren, et voici Jaheira, une demi elfe. Le grand gaillard là bas s’appelle Minsc… et son hamster Bouh, s’empressa-t-il d’ajouter en voyant le rôdeur ouvrir la bouche. La petite rouquine derrière moi se nomme Imoen. C’est mon amie d’enfance.

 

Yoshimo salua chaleureusement la petite troupe.

 

− Que proposes-tu ?, demanda la druide. As-tu une idée sur comment on pourrait sortir d’ici ?

− Je ne sais pas… J’étais prisonnier dans une cellule, que j’ai finalement réussi à ouvrir à l’aide d’un fil de métal, mais la créature m’a trouvée, et j’ai dû me réfugier ici. Elle n’a pas dû me voir me dissimuler et à fait demi-tour. Je suis ici depuis, attendant une opportunité de m’enfuir.

 

La créature dont parlait Yoshimo ne pouvait être que l’un de ces golems qu’ils avaient aperçus un peu plus tôt.

 

− Bien, conclut soudainement Jaheira, il ne faut pas traîner ici. En route.

 

La salle où s’était cloîtré le voleur n’avait pas d’autre issue, et tous les cinq firent demi-tour en direction de l’autre porte dans l’étrange chambre dont ils étaient sortis quelques minutes plus tôt. Imoen, qui était restée silencieuse depuis la découverte de Khalid, s’approcha de Jaheira et posa une main sur son épaule.

 

− Jaheira… Je voulais te dire à quel point je suis désolée pour Khalid. Je… je sais combien c’est difficile et…

− Non, tu n’en sais rien, la coupa Jaheira d’un ton las en se dégageant. Et l’heure est mal choisie pour cette conversation, mon enfant.

− Arrête de m’appeler comme ça, lui répondit aussitôt Imoen, piquée au vif. J’ai le même âge que Daren, je te rappelle, et en plus je peux t’assurer que Khalid n’a pas souffert.

 

Jaheira la regarda d’un air à la fois outragé et surpris.

 

− Qu’est ce que tu inventes encore, Imoen ? Je ne suis pas d’humeur !

− Je ne délire pas ! Je…

 

Elle déglutit au souvenir qu’elle allait évoquer. Tous écoutaient la conversation, maintenant.

 

− Je l’ai vu, reprit-elle. Khalid était déjà mort quand il a commencé à… à lui faire toutes ces choses.

 

Jaheira, ainsi que Daren et Minsc la regardait avec des yeux ronds.

 

− Tu as vu ça ? Tu as regardé ?, finit pas lui répondre la demi elfe, d’un ton à la fois horrifié et accusateur.

− Je ne savais pas que c’était Khalid, continua Imoen, la voix tremblante. Il m’a montré. Il a… découpé, et il m’a montré… Il m’a forcé à ouvrir les yeux et à regarder pendant que…

 

Elle s’arrêta, encore très choquée par ce souvenir.

 

− Arrête, la coupa Jaheira. Je ne veux rien entendre.

 

Mais Imoen ne l’écoutait plus. Elle était perdue dans ses terribles pensées.

 

− Il a dit que je devais voir pour comprendre. Mais… mais je ne sais pas quoi ! Je ne sais pas quoi voir !

 

Ses mains tremblaient elles aussi. Jaheira lui intima encore une fois de se taire, mais elle continua, vidant sa conscience de ce terrible poids.

 

− Il découpait, découpait, encore et encore ! Et il n’arrêtait pas de me dire « tu vois ? »… Mais je ne voyais rien… rien… Je ne voulais qu’une chose, qu’il s’arrête… qu’il s’arrête…

 

Elle s’effondra, en pleurs. Daren la soutint alors doucement, lui murmurant des paroles réconfortantes et l’invitant à se relever.

 

− Je ne veux plus rien entendre !, s’écria alors Jaheira, elle aussi à la limite des larmes.

 

Le silence retomba sur le petit groupe, qui reprit sa marche dans une atmosphère tendue. Au fond de lui, Daren se sentit presque chanceux. Il imagina une seconde ce qu’il aurait ressenti s’il avait découvert Imoen assassinée comme l’avait été Khalid et vraisemblablement Dynahéir, et frissonna en chassant cette idée au plus vite. Il ouvrit la deuxième porte de la chambre et s’engouffra dans le couloir devant lui, suivi par ses compagnons.

Chapitre 1 : Évasions

− Je… Imoen… C’est bien toi ? Que…

− Toi aussi, il t’a chamboulé la tête, non ?, le coupa-t-elle. Toi aussi, il t’a… torturé ?

 

Daren ne répondit pas. Il entendait seulement les bruits métalliques de la dague improvisée en clé.

 

− J’ai… presque… fini…, continua-t-elle, son instrument entre les dents.

 

Il était faible, et fourbu. Sa tête lui faisait encore mal et il se sentait nauséeux. Soudain, un cliquetis grinçant retentit et les barreaux rouillés de la porte de sa cage s’entrouvrirent lentement.

 

− Voilà ! J’ai fini ! Viens, il faut qu’on sorte de là avant qu’il revienne !

 

Elle frissonna à cette idée.

 

− Je… Je n’aurais pas la force de m’évader une fois de plus.

 

Daren était soulagé que son amie l’eût secouru, et plus encore de la savoir en vie, mais il n’arrivait pas à éprouver pleinement le sentiment de joie qu’il aurait dû ressentir. Il esquissa toutefois un sourire fatigué, mais alors qu’il rassemblait ses forces, de nombreuses questions lui vinrent à l’esprit.

 

− Comment t’es-tu échappée ? J’ai entendu des cris tout à l’heure, qu’est ce qui s’est passé ici ?

− Je n’en sais pas plus que toi, lui répondit-elle aussitôt. J’étais moi aussi dans une cellule, un peu plus grande, et des gens sont arrivés, il y a une bataille je crois. Des types étranges ont débarqués et ont commencé à fracasser pas mal de choses, et puis il y a eu ce golem qui est arrivé. Il les a pris par surprise et il les a éliminés facilement. Mais pendant la bataille, ma cage a été endommagée et j’ai pu m’échapper.

 

Il n’avait donc pas rêvé. Malgré son état de faiblesse, il avait bien distingué des voix et des cris inhabituels. Qui étaient-ils ? Que voulaient-ils ? Cela n’avait aucune importance pour le moment. Ils venaient de perturber le mage qui les retenait prisonnier ici, et leur avaient fourni l’occasion de s’enfuir. Une occasion qu’il fallait saisir au plus vite.

 

− Dans la pièce à côté, il y a des armes, continua Imoen, en désignant la dague qu’elle tenait dans la main. Pas grand-chose, mais au moins de quoi nous défendre un peu…

 

Daren se leva et sortit de sa cage. Il se massa un instant les épaules et étira ses jambes. Il n’avait pas eu l’occasion de se redresser de toute sa longueur depuis plusieurs semaines. Encore une fois, Imoen les avait sortis d’une situation périlleuse et avait fait preuve d’un sang froid et d’une efficacité exceptionnels. Il allait la remercier et la féliciter de sa présence d’esprit, mais s’aperçut qu’elle le dévisageait intensément depuis quelques secondes, les larmes aux yeux.

 

− Oh, Daren ! Je n’en peux plus… Il… Je ne sais pas ce qu’il m’a fait… Ma tête… J’ai l’impression qu’elle va éclater…

 

Elle frissonna à nouveau, un sanglot secouant sa voix.

 

− Il m’a fait des choses… horribles ! Je… je ne pourrai pas les supporter à nouveau… Allons-nous en d’ici, je t’en prie…

 

Elle s’était pelotonné dans ses bras en implorant ses dernières paroles, et pleurait doucement. Vraisemblablement, il n’y avait pas qu’à lui qu’on avait fait subir toute sorte d’épreuves abominables, mais de s’être attaqué à quelqu’un comme Imoen lui serra le cœur.

 

− Je sais, Imoen… Je sais. Mais il paiera pour ses crimes, je te le promets.

 

Il avait prononcé ces derniers mots d’une voix froide et déterminée qu’il ne se connaissait pas. Toutefois, ils devaient penser à s’évader tant qu’ils en avaient l’occasion. Ils retrouveraient sans doute ce mage bien assez tôt par la suite.

 

L’une des pièces qui jouxtait sa cellule devait effectivement servir de dépôt d’armes. C’était une petite pièce annexe, de quelques mètres de large, qui comportait un râtelier et de vieux coffres usés et poussiéreux. Daren examina rapidement les différentes pièces qui y étaient entassées en désordre, et emporta quelques épées qu’il jugea suffisamment équilibrées. Une porte dans le fond semblait dissimuler une sorte de placard et une autre, entrouverte, menait sur une petite cellule endommagée.

 

− C’est d’ici que je me suis évadée, expliqua Imoen. Mais il n’y a rien d’intéressant, ni aucune autre sortie.

 

Des traces de lutte récente expliquaient comment la cage avait pu être suffisamment détériorée pour lui permettre de s’échapper. Imoen désigna l’autre porte, s’y avança la première, et en tourna le loquet.

 

Un cri de surprise déchira le silence qui régnait dans la pièce. Imoen était tombée à la renverse, les deux mains sur sa bouche, et était tellement apeurée qu’elle en oublia de se redresser. Daren quant à lui écarquilla les yeux devant la vision abominable qui se tenait devant eux : une créature couleur terre et argile de plus de deux mètres était à l’intérieur du réduit, et fixait les deux compagnons d’un regard sans vie.

 

− Un… un golem !, bégaya la jeune femme, se débattant pour reculer le plus vite possible.

− Je crois que je l’ai déjà vu, lui répondit Daren. Maintenant que je le vois plus clairement, il me semble que c’est lui qui est venu prévenir notre geôlier que son… repaire était attaqué. Ou alors, quelque chose qui lui ressemblait beaucoup.

 

La créature les regardait toujours, immobile.

 

− Mais… il ne nous attaque pas ?, murmura Daren à son amie.

− C’est une créature artificielle et dénuée de toute intelligence, lui chuchota à son tour Imoen. Elle ne peut recevoir que des ordres très simples, et les exécute toujours à la lettre. Tant qu’on ne viole pas ce qu’elle garde, elle continuera à nous ignorer.

− Là, regarde, l’interrompit Daren. Derrière.

 

Il pointa un doigt vers la créature, et désigna une sorte de petit secrétaire contre la paroi du local. Imoen s’avança, lentement, son regard ne quittant pas celui du monstre d’argile.

 

− N’avance pas !, s’écria Daren. Imagine si… s’il se réveillait ?

 

Elle se retourna, un sourire malicieux sur le visage.

 

− Je suis sûre qu’il ne fera rien…

 

Elle semblait douter légèrement de ses propres paroles, mais continua de se diriger à pas feutrés en direction du golem. Daren, derrière elle, l’épée à la main, se tenait prêt à intervenir à tout moment. Il ne savait pas vraiment comment battre une telle créature, mais il préféra ne pas se poser davantage la question pour le moment. Imoen n’était plus qu’à quelques pas du petit bureau, et de la volumineuse masse d’argile qui faisait office de cuisse à la créature. La tension monta encore. Elle tendit la main vers le tiroir du petit bureau, une main légèrement tremblante mais décidée. Et elle l’ouvrit d’un seul coup.

 

− Bouh !

 

Daren sursauta si brusquement que sa lame heurta le couvercle encore ouvert de l’un des coffres.

 

− Tu vois ?, reprit Imoen, radieuse. Je t’avais dit qu’il n’y avait rien à craindre !

 

La créature n’avait effectivement pas bougé. Elle fouilla rapidement le tiroir ouvert devant elle et en tira une petite clé de couleur cuivrée qu’elle agita devant elle. Daren, encore sous le choc, reprit péniblement son souffle avant de lui répondre.

 

− Tu ne te rends pas compte, Imoen ! Et si… et si le golem s’était réveillé ? Et s’il t’avait…

− Tu pourrais me faire confiance, un de ces jours, le coupa-t-elle d’un ton mi hautain mi amusée en rangeant sa prise dans une poche. Regarde les bras de ce golem d’un peu plus près.

 

Daren s’avança, et vit que les membres de la créature étaient lacérés à plusieurs endroits. On distinguait même quelques pointes de flèches encore enfoncées dans son corps de terre.

 

− C’est le golem que j’ai vu tout à l’heure, celui qui a combattu ceux qui sont entrés par effraction dans ce repaire.

 

Elle marqua une pause et le regarda d’un air entendu.

 

− Et ?, interrogea Daren, ne comprenant pas où son amie voulait en venir. Qu’est ce que ça signifie ?

− Ah, oui… J’oublie toujours que tu ne connais rien à la magie, répondit-elle d’un ton légèrement supérieur, qui se transforma rapidement en un franc sourire. Je t’explique. Les golems sont des créatures particulièrement… stupides. Disons qu’elles ne peuvent pas réfléchir, comme nous. Elles ne savent exécuter qu’un ordre bien précis. Et si elle a attaqué les intrus, c’est qu’elle devait avoir pour ordre de tuer quiconque pénètrerait sans autorisation ici.

− Et elle n’a donc rien à faire de ce bureau, termina Daren qui commençait à comprendre où elle voulait en venir.

 

Il était encore une fois ébahit de la vivacité d’esprit de son amie, et de la facilité avec laquelle elle pouvait faire appel à toutes ses connaissances dans les pires situations.

 

− Au fait, je ne t’ai pas encore remercié de m’avoir libéré…

− Tu me remercieras quand on sera sortis d’ici, répondit-elle d’un ton décidé.

 

Elle s’empara d’un arc et de quelques flèches encore en état.

 

− Allons fouiller les pièces alentours. Cette clé doit bien ouvrir quelque chose, et je doute que notre « hôte » se soit attendu à ce qu’on la récupère.

 

Ils sortirent du petit local et traversèrent la grande pièce où se trouvait la cage dans laquelle il avait passé ses dernières semaines. Sur leur droite, un couloir qui ressemblait plus à une galerie de grotte semblait s’enfoncer dans la roche, et on distinguait une porte d’un vert défraîchi à l’opposé.

 

− Je te propose d’essayer en face, murmura-t-elle, le volume imposant de la pièce dans laquelle ils se trouvaient incitant au silence.

 

Daren acquiesça d’un signe de tête et, l’arme au poing, traversa le sol grillagé, un bruit métallique résonnant doucement à chacun de ses pas.

 

La porte donnait dans une pièce plus petite, comportant elle aussi des cages similaires. La lumière qui éclairait les lieux émanait de braseros verdâtres suspendus aux murs qui baignaient la pièce d’une atmosphère inquiétante. Daren s’avança précautionneusement, suivi de près par Imoen. Ils étaient visiblement entrés dans une autre cellule.

 

− Le mal goûtera de mon épée, aussi longtemps que je vivrais !, s’écria une voix tonitruante et menaçante.

 

Daren se plaqua contre le mur, imité par Imoen.

 

− Au large, infamie !, continua la même voix forte.

 

Imoen s’avança lentement, son regard s’éclairant à mesure qu’elle tendait l’oreille.

 

− Je connais cette voix, murmura-t-elle pour elle-même.

 

Daren fronça lui aussi les sourcils. Cette intonation, cette fureur dans le verbe, lui rappelait des souvenirs encore embrouillés par sa captivité.

 

− Minsc ?, osa timidement Imoen.

 

Un léger piaillement retentit dans la pièce.

 

− Qui réclame Bouh ?, répondit la voix.

− Minsc ! C’est bien toi ! C’est moi, Imoen ! Minsc !

 

Le rôdeur était enfermé dans une impressionnante cage à l’autre bout de la pièce, et sa captivité semblait l’avoir rendu encore plus perturbé, si cela s’avérait possible.

 

− Ah ! Minsc sera bientôt libre !, fit-il en reconnaissant Imoen qui courrait vers lui.

 

Daren accourut lui aussi, et fit un sourire au colosse.

 

− Il t’a enfermé toi aussi ?, demanda-t-il, tout en cherchant une serrure.

− Trêve de discours inutile !, s’écria le rôdeur de sa même voix forte. Je vais faire pleuvoir des gnons sur ceux qui ont osés toucher à… à…

 

Il hésita, visiblement très perturbé.

 

− Sur ceux qui ont osé toucher à Dynahéir ! Elle sera vengée !

 

Le visage d’Imoen se décomposa. Elle ouvrit la bouche une première fois, mais aucun son ne sortit. Elle finit péniblement par articuler le nom de sa maîtresse.

 

− Dynahéir… elle… elle est… ?

− Son esprit nous a quitté, reprit Minsc, lui aussi visiblement très peiné, mais tellement hors de lui qu’il en avait oublié de pleurer. Je devais la protéger, mais elle… mais elle…

− Dynahéir, répéta Imoen à peine plus fort. Non… ce n’est pas possible… Non… NON !

 

Elle posa un genou à terre et prit son visage entre ses mains. Elle pleurait silencieusement, murmurant le nom de la magicienne désormais disparue.

 

− Il l’a tuée alors que je la regardais !, reprit Minsc toujours à la limite de la fureur. Je ne sais pas qui il était… mais je me rachèterai ! Elle sera vengée !

 

Il tourna son regard vers Daren et s’adressa à lui, toujours en criant.

 

− M’aideras-tu ? M’aideras-tu à venger Dynahéir ? Libère-moi, et notre furie sera telle que les bardes en assècheront leur plume !

 

Daren sursauta, et acquiesça aussitôt. Il cherchait depuis son arrivée une serrure, un cadenas, ou tout autre système de fermeture, mais la cage de Minsc semblait être faite d’un seul bloc.

 

− Minsc ? Sais-tu s’il y a un moyen d’ouvrir ta cage ? Je ne vois rien qui permette de te libérer.

− Je ne sais pas, répondit le rôdeur. Mais je suis fier qu’ils me craignent assez pour m’enfermer de manière permanente !

 

C’était peut-être la vérité, mais cela n’allait pas les aider à libérer leur compagnon. Imoen pleurait toujours, et releva son visage rougit par les larmes vers Minsc.

 

− Est-ce qu’elle a… souffert ? Il l’a torturée, elle aussi ? Elle est peut-être… seulement évanouie ? Il l’a… vraiment… ?

 

La question n’était sûrement pas à propos, mais Imoen ne pouvait se résoudre à l’idée que Dynahéir fût décédée. Elle devait savoir, comprendre, ou même espérer.

 

− Minsc a tout vu. Minsc a vu ce monstre lui… lui…

 

Il ne parvint pas à finir sa phrase, très ému par les larmes d’Imoen. Daren fouillait les alentours, chaque recoin, à la recherche d’un mécanisme secret pour ouvrir la cage, mais en vain.

 

− Ces barreaux !, continua Minsc, le visage crispé de colère. Ils me rendent fou ! FOU !

 

Minsc saisit alors les arcs de métal devant lui à pleines mains, et les écarta de toutes ses forces. Une veine palpitante se dessina sur son crâne chauve, et des larmes de fureur coulèrent le long de son visage rougeoyant. Daren était abasourdi par la force brute que dégageait le colosse, et petit à petit, dans un cri de guerre terrifiant, le métal qui semblait indestructible plia légèrement, puis se brisa au sommet et à la base. Seuls restaient les deux montants arrachés dans les mains encore tremblantes du géant. Daren et Imoen n’avaient pas quitté Minsc du regard, et n’en croyaient pas leurs yeux.

 

− Minsc ne supporte pas de voir la petite Imoen si triste pour sa sorcière, et ses larmes ont décuplé sa force. Mais ne perdons pas de temps en palabres inutiles !

 

Il prit la main d’Imoen et la releva d’un geste.

 

− Daren ! Bouh ! Allons-y ! Nous avons des arrière-trains à botter !

 

Cette dernière phrase arracha un sourire à Imoen. Malgré la perte terrible de Dynahéir, ils avaient retrouvé un solide et loyal compagnon, ce qui se révèlerait sans aucun doute un atout non négligeable pour sortir vivant de cet endroit. Daren dégaina l’une de ses épées et la tendit à Minsc, qui la saisit fermement. S’ils devaient affronter quelqu’un, ils avaient maintenant un allié de poids.

 

− Il y a encore une autre porte, là bas, intervint Imoen, en désignant une ouverture dans le mur. Il y a peut-être quelqu’un d’autre enfermé ici ?

 

La porte n’était pas verrouillée elle non plus, mais le spectacle qu’ils y trouvèrent dépassait l’entendement.

 

D’immenses cuves de verre remplies d’un liquide blanchâtre bouillonnant étaient disposées le long des murs. À l’intérieur, des sortes d’ombres floues et difformes semblaient flotter. Un étrange murmure aqueux emplissait la pièce d’une aura angoissante. Les trois compagnons étaient toujours à l’entrée, stupéfiés par cet étrange et peu rassurant spectacle.

 

− D… Daren ? C’est bien toi ?

 

Une voix féminine à l’autre bout de la pièce s’éleva au dessus des chuchotements.

 

− Daren ! Imoen ! Minsc ! Par ici ! C’est moi, Jaheira !

 

La demi elfe était enfermée dans une cage similaire à la leur, et leur faisait maintenant de grands signes de la main.

 

− Jaheira ! Tu es prisonnière ici, toi aussi ?

 

Ils coururent à sa rencontre, slalomant entre les débris de verre jonchant au sol.

 

− Que je suis heureuse de vous voir, tous les trois !, s’exclama-t-elle. Il faut qu’on sorte d’ici au plus vite !

 

Contrairement à celle de Minsc, sa cage était munie d’une serrure, et déjà Imoen s’y affairait avec sa dague.

 

− Khalid n’est pas avec toi ?, demanda Daren.

 

Elle ne répondit pas tout de suite, une ombre sur son visage trahissant une inquiétude certaine.

 

− Nous avons été séparés, finit-elle par dire. Je crois bien que j’ai été droguée, et je ne sais pas vraiment depuis combien de temps je suis enfermée ici. Il doit être prisonnier autre part.

 

Elle se massa lentement la tête.

 

− Mais au moins, je crois avoir échappé aux séances de tortures… ce qui ne semble pas être ton cas, continua-t-elle en observant les nombreuses brûlures sur le corps de Daren. Je suis terriblement inquiète, et il faut absolument qu’on retrouve Khalid, avant que…

 

Elle ne termina pas sa phrase, et fut interrompu par un juron d’Imoen qui se débattait toujours avec le cadenas.

 

− Je n’ai pas le matériel qu’il faut pour ça, grogna-t-elle, en jetant sa dague limée au sol. Je ne sais pas quel genre de clé peut ouvrir ce…

 

Elle s’arrêta et releva les sourcils, portant son regard sur Daren. Son visage s’était éclairé soudainement, et Daren se souvint lui aussi.

 

− Qu’est ce qui… ?, commença Jaheira.

− La clé !, s’écria-t-elle en cherchant frénétiquement dans ses poches. La clé du golem ! Je suis sûre que…

 

Elle l’introduisit dans la serrur, et la tourna dans un déclic sonore. La grille s’ouvrit, et Jaheira s’empressa de sortir de sa cellule.

 

− Ahh…, soupira-t-elle, en fermant les yeux. Enfin… Merci du fond du cœur les amis. J’ai vraiment cru finir mes derniers jours enfermée dans cette maudite cage !

 

Les remerciements de Jaheira étaient rares, mais derrière sa nature austère, Daren savait qu’un être sensible et amical se cachait. La voix de Minsc s’éleva alors derrière eux.

 

− Bouh dit qu’il n’aime pas ces choses dans ces bocaux. Il dit qu’elles lui font peur.

− Je… je crois savoir ce que c’est, répondit Jaheira, frissonnant à cette idée. J’ai eu le temps de les écouter, et de les observer. J’ai l’impression que ce sont les âmes de ses serviteurs, qu’il a tués, mais n’a pas libérées.

− Ils sont… morts ?, demanda timidement Imoen.

 

Elle attrapa la main de Daren et la serra avec force.

 

− Morts… ou plutôt pire. Je crois qu’ils errent sans fin dans une sorte d’état intermédiaire… C’est une forme de magie et de corruption que je n’avais encore jamais vue…

 

Elle avait fini sa phrase dans une moue de dégoût. La druide qui vénérait la nature et l’équilibre ne pouvait être qu’horrifiée par ces sordides expériences. À ses côtés, Imoen était paralysée de terreur, et Daren savait parfaitement pourquoi. Et si Dynahéir avait été transformée en l’une de ces choses ? Et si ce n’était plus que l’une de ces ombres flottant dans une cuve malodorante ? Il préféra ne pas lui en parler pour le moment, afin de ne pas ajouter de la peine à ses angoisses, mais espéra au plus profond de lui-même qu’elle fût bel et bien morte, et non pas transformée en l’une de ces caricatures.

Les chuchotements qu’elles produisaient étaient presque compréhensibles, comme si ils imploraient quelque chose.

 

− On peut leur parler ?, intervint-il alors. S’ils sont vivants…

− Je ne sais pas, répondit Jaheira. Je ne sais pas s’ils peuvent encore nous entendre, ou nous comprendre.

 

Daren s’approcha du récipient de verre, lentement, essayant désespérément de saisir le sens des murmures qui s’échappaient de l’eau bouillonnante.

 

− Tu peux m’entendre ?, commença-t-il doucement. Qui es-tu ? Tu entends mes paroles ?

 

Le chuchotement se fit plus fort, plus distinct, et se transforma petit à petit en une faible voix légèrement métallisée.

 

− Maître ? Vous êtes là, Maître ?

 

Daren sursauta et eut un mouvement de recul. Cette voix. On l’aurait crue provenant d’un autre monde. Les trois autres s’étaient avancés, et écoutèrent eux aussi attentivement.

 

− Je ne suis pas ton maître, mon ami, reprit-il de sa même voix calme. Peux-tu me dire qui tu es, et ce qui t’es arrivé ?

− Pitié maître ! Je ne savais pas ! Pardonnez-moi !, continua la voix, prenant un ton suppliant. S’il vous plaît, Maître Irenicus, libérez moi. Je ne recommencerai plus, je vous le jure.

 

Ils se regardèrent un instant, interloqués, et Daren reprit.

 

− Comment puis-je te libérer, mon ami ? Explique-moi.

− Non, s’il vous plaît, Maître ! Ne me laissez pas ici ! Maître ! Libérez-moi ! Lib…

 

La voix s’éteint alors dans un gargouillis étrange. Imoen, le visage serré dans une expression de colère, venait de briser les tubes de verre qui reliaient la cuve à d’étranges cristaux suspendus aux murs.

 

− Je ne peux pas en supporter davantage, Daren. Je…

 

Elle termina sa phrase dans un sanglot.

 

− Tu as bien fait, petite, la rassura Jaheira. Ce mage est d’une cruauté sans pareille, et ces âmes torturées méritent de trouver le repos. Je crois d’ailleurs que nous devrions toutes les libérer avant de quitter cette pièce.

 

Daren et Minscs’échangèrent un regard et acquiescèrent d’un hochement de tête en sortant leurs armes. Quelques secondes plus tard, les chuchotements avaient disparus, plongeant la pièce dans un silence presque surnaturel.

 

− Irenicus…, murmura Daren.

 

Il se demandait s’il avait jamais haï autant quelqu’un, avant même de le connaître. Même Sarevok et ses terribles machinations lui paraissait fades à côté de ce qu’il ressentait pour ce meurtrier sadique.

 

− Je crois que c’est en effet le nom de notre geôlier, ajouta Jaheira.

− Son nom rejoindra celui des traîtres qui auront péri sous ma lame, rugit Minsc. Bouh saura se souvenir du nom de ce scélérat !

− C’est un sorcier particulièrement puissant, répondit Jaheira, et je ne sais pas si nous serions en mesure de le vaincre si nous le rencontrions dans son repaire. Il… il nous a capturés si facilement, que …

 

Elle s’arrêta, le regard dans le vague. Reprenant rapidement ses esprits, elle releva Imoen, et fit signe aux autres de la suivre.

 

− Je ne serai pas tranquille tant qu’on n’aura pas retrouvé Khalid. Allons-y. Il y a peut-être d’autres prisonniers de cet Irenicus ailleurs, et nous ne seront pas de trop si nous devions l’affronter.

Prologue

L’obscurité. L’obscurité et la douleur. La pièce était sombre, mais c’était autant le mal qui martelait ses tempes que la faible lueur des torches qui l’empêchait de distinguer la lumière. Daren gisait dans une cage de métal rouillée, à la limite de l’inconscience. De temps à autres, des cris retentissaient des pièces alentours. Des cris de terreur et de souffrance. Combien de temps s’était-il écoulé depuis qu’il avait quitté la Côte des Epées ? Deux semaines ? Peut-être un mois ? Les douleurs qu’il éprouvait étaient telles qu’il en avait perdu toute notion du temps. De temps à autres, il se réveillait avec de la nourriture dans sa cage exiguë. Dans quelques sursauts de lucidité, il parvenait à réaliser quelque peu la situation. À se souvenir. La guerre contre l’Amn, leur victoire contre Sarevok, le trajet vers Athkatla, et puis… plus rien. Rien que la cage étroite de cette cave sordide, à subir mille tortures. La plupart du temps, il luttait contre ce mal qui s’insinuait dans ses veines, ainsi que contre la voix de son père. Son père de sang, Bhaal, le Seigneur du Meurtre. Il avait appris quelques temps auparavant qu’il était un enfant de ce dieu mort, et qu’il portait en lui les germes de son pouvoir. Son demi-frère, Sarevok, était lui aussi l’un de ses descendants, mais il avait fait échouer ses plans diaboliques en le tuant.

 

Cela faisait plusieurs heures qu’il n’était pas revenu. Cet homme, ce mage portant un masque de fer étrange, et qui lui faisait subir toutes ces tortures. Il n’avait eu que rarement l’occasion de voir son visage, car il ne venait à lui que pour briser son corps et son âme, le cisaillant de sortilèges de douleur pure, mais le maintenant aussi conscient qu’il était possible grâce à sa magie. Il ne pouvait même plus hurler, et à chaque nouveau sévice, l’essence maléfique de son père emplissait son être, grandissant à chaque fois. Tout son corps portait des marques de brûlures, mais son âme était tout aussi malmenée. Il n’allait pas survivre très longtemps dans ces conditions, mais il était trop faible pour tenter quoi que ce fût.

 

Des pas familiers le ramenèrent à la réalité. Cette démarche à la fois souple et régulière était celle de cet homme. Son répit arrivait à son terme, et il allait à nouveau subir ces terribles tourments.

 

− L’enfant de Bhaal est réveillé, commença-t-il d’une voix douce, presque affectueuse. L’heure est venue de procéder à de nouvelles expériences…

 

Daren était terrifié à la simple idée de ce qui allait lui arriver. Il était épuisé d’endurer ces souffrances sans fin, et il avait plusieurs fois souhaité en finir pour de bon. Mais la puissante magie du sorcier était justement faite pour lui épargner la mort, et parvenait même à l’empêcher de s’évanouir. Il devait subir ces tourments infinis sans répit, sans mourir. Sans raison.

 

Daren ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. Il était trop affaibli pour parvenir à protester, et de toute façon, cela était resté vain même lorsqu’il en était encore capable. Le mage s’était contenté d’émettre un rire mauvais avant de commencer ses tortures. Devant lui, il commençait à distinguer des éclats de lumière orangée avant de percevoir un crépitement familier. La douleur le traversa l’instant d’après, et il tomba à genou dans sa cage, les chairs brûlées à vif.

 

− La douleur va passer, continua le mage. Tu devrais y survivre… Peut-être…

 

Un nouvel éclair le traversa alors, déchirant chacun de ses muscles. Sa tête allait exploser, mais il était impossible qu’il perdît connaissance. Il ne pouvait que ressentir la souffrance mortelle que lui infligeait chacun de ces sortilèges. Il peinait à se tenir sur ses avant bras, et son corps tout entier était parcouru de tremblement.

 

− Intéressant…, reprit le sorcier de sa voix douce. Tu disposes de nombreux pouvoirs latents…

 

Il laissa le temps à Daren de reprendre ses esprits.

 

− Es-tu seulement conscient de la puissance qui sommeille en toi ?

 

Daren ne comprenait pas ses paroles. Ses yeux étaient embués de larmes de douleur, et le martèlement régulier de son cœur contre ses tempes l’empêchait de penser. Il sanglota en voyant le mage préparer une nouvelle incantation, et il ferma les yeux, serrant les dents.

 

Des pas lourds sur un sol métallique retentirent dans la pièce, et le mage s’arrêta aussitôt. Ouvrant péniblement les yeux, Daren aperçut une masse imposante, ressemblant vaguement à un humain, qui débita un discours haché d’une voix grave et monocorde.

 

− Des intrus sont entrés dans le complexe, Maître.

 

Une lueur d’espoir l’envahit alors. Quelqu’un venait-il pour le sauver ? Après plusieurs semaines de captivité, il avait abandonné la perspective d’être secouru par quiconque. Il ne savait même pas où il se trouvait, ni si qui que ce fût s’était rendu compte de son absence.

 

− Ils sont passés à l’action plus tôt que nous ne l’avions prévu…

 

Le mage semblait contrarié de cette interruption, et sa voix trahissait un soupçon d’inquiétude. Au loin, il entendait des bruits de combat. Depuis qu’il était enfermé ici, les seuls sons extérieurs à sa cellule qui parvenaient à ses oreilles étaient des hurlements à glacer le sang, étouffés par les murs épais, mais cette fois, il avait parfaitement reconnu les fracas métalliques d’une épée. Il voulu se redresser, appeler au secours, mais il était à peine accroupi qu’une douleur aiguë lui traversa le ventre et l’obligea à s’allonger à nouveau.

 

− Aucune importance…, continua le mage, reprenant aussitôt un ton assuré. Ils ne nous retarderont par bien longtemps…

 

Les pas lourds qui étaient arrivés s’éloignèrent de la pièce, et la forme humanoïde étrange repartit comme elle était venue. Le sorcier entama une série d’incantations, et disparut quelques secondes plus tard en un éclair jaune vif, laissant Daren seul à nouveau dans sa cage métallique.

Les bruits s’approchèrent, et Daren reconnut des voix. Quelqu’un venait, quelqu’un d’autre que ce sorcier maléfique. Il était brisé, gisant au sol, incapable de crier ou d’appeler à l’aide. Soudain, un cri s’éleva. La personne qui venait de pénétrer dans la cellule poussa un hurlement de terreur, puis le silence retomba aussitôt dans la pièce.

Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, dans un calme presque surnaturel pour ces lieux, lorsqu’un crissement de porte rompit le silence. D’autres pas s’approchèrent. Une personne s’avançait vers lui, mais il ne reconnaissait pas cette démarche. Il leva la main, s’accrochant péniblement à un barreau, et il releva les yeux vers la silhouette qui se dirigeait vers lui.

 

− Hé ! Allez ! Réveille-toi ! Il faut qu’on sorte d’ici !

 

Il connaissait parfaitement la voix féminine qui s’adressait à lui. La jeune femme aux cheveux roux qui s’affairait sur le cadenas de la cage était son amie de toujours, Imoen.

Chapitre Final

L’été était chaud, sur la Côte des Epées comme en Amn. La vue sur la riche cité d’Athkatla depuis le flanc Sud des Pic Brumeux était à couper le souffle.

− Je suis tellement heureuse que vous soyez venus avec nous !, s’exclama Imoen tandis qu’ils progressaient sur l’étroit sentier qui sinuait entre les cols.

− Je voyage de contrée en contrée au gré de l’aventure, répondit Dynahéir, et j’ai saisi cette opportunité comme une autre. Mais moi aussi, je suis contente de voyager avec vous.

Daren était lui aussi impatient de découvrir le pays d’Amn, et surtout de leur apporter les nouvelles des grands ducs.

− J’espère simplement que la personne qui remplacera le duc d’Ecudargent sera à la hauteur de la situation, ajouta Jaheira. Je commence à en avoir assez de perpétuellement voler au secours de ces humains…

Khalid émit un léger toussotement ironique qui fit éclater de rire Imoen, puis reprit comme si de rien n’était sa conversation avec Minsc. Tous les six avaient été chargés de se rendre à Athkatla, la capitale du pays de l’Amn, en tant qu’émissaires de paix, et devaient apporter au Conseil des Six un gage de leur bonne foi. Le duc Belt et la duchesse Jannath avaient fait chacun don d’une pièce exceptionnelle de leur collection, et avaient aussitôt ordonné le retrait de leurs troupes de la frontière.

Ils n’avaient pas encore achevé leur périple que déjà la nouvelle de la fin de la guerre s’était répandue comme une traînée de poudre, et de nombreux chariots empruntaient à nouveau la route sinueuse vers le village frontalier de Nashkel.

− Daren ?, l’interpella timidement Imoen. Que comptes-tu faire, après tout ça ? Tu comptes retourner à Château-Suif ? Je suis sûre que la ville de la Porte serait ravie de t’offrir un nouvel ouvrage pour y retourner, si c’est ce que tu souhaites.

Daren ne lui répondit pas tout de suite. En réalité, il n’avait pas encore réfléchi à cette question, et était partagé entre cette nouvelle vie d’aventure et de dangers et le retour à un calme parfait enfermé entre les murs de sa citadelle. D’un côté, il ne voulait pas trahir le souhait de son père de le voir grandir comme un sage que lui-même avait été, mais d’un autre côté, il était presque certain que Gorion lui aurait laissé son libre-arbitre.

− Et toi, Imoen ?, lui rétorqua-t-il en guise de réponse. La question se pose aussi pour toi, tu sais.

Elle le regarda, un sourire radieux sur le visage.

− Moi ? Hé bien… Je suppose que tu ne peux toujours pas te passer de moi, n’est-ce pas ? Je te suivrais donc là où tu décideras d’aller, bien sûr.

Un clin d’œil malicieux lui fit naître un sourire, et Daren ferma les yeux, savourant cet instant de bonheur. Une brise légère lui souleva une mèche de cheveux. Il ne savait pas ce que lui réservait l’avenir, mais cela importait peu. L’âme de Gorion vivrait à jamais dans son souvenir, guidant sa destinée sur les chemins du monde.

Frères de sang

Ses trois coéquipiers attendaient fébrilement son retour sous les arcades qui bordaient la petite place devant le palais. À peine Jaheira l’aperçut sortir qu’elle s’avança vers lui, faisant de grands signes de la main dans sa direction.

− Daren ! Ici ! Nous…

Elle n’avait pas fini sa phrase qu’un cri de surprise l’interrompit. Derrière elle, Imoen venait de reconnaître sa professeur.

− Dynahéir !

La jeune femme courut vers la magicienne, dont un large sourire se dessinait sur le visage, et se jeta à son cou telle une petite fille retrouvant ses parents. Dynahéir manqua de tomber à la renverse, puis serra maternellement Imoen dans ses bras.

− Je suis tellement heureuse de vous revoir !

Elle se tourna ensuite vers Minsc qu’elle salua d’un sourire radieux. Khalid et Jaheira s’avancèrent à leur tour dans leur direction, quelque peu surpris de retrouver ici leurs compagnons d’aventure de Nashkel. Les retrouvailles terminées, Daren leur détailla les évènements inquiétants à l’intérieur du palais, de la trahison de Sarevok à son évasion, en passant par la métamorphose massive des dopplegangers. Une fois son exposé terminé, Dynahéir intervint à son tour.

− Je ne suis pas très surprise de vous trouver ici vous aussi, ajouta-t-elle. Nous enquêtons avec Minsc sur le meurtre d’Entar Ecudargent, et indirectement sur l’étrange maladie du duc Eltan. La menace qui pesait sur les deux ducs restants était suffisamment importante pour nous risquer à observer cette cérémonie de plus près. Je suis cependant étonnée de ce que j’y ai vu et entendu, et nous serions ravis de vous prêter main forte sur votre mission. Nos objectifs ont l’air similaires, et j’ai la conviction que vous détenez la réponse à beaucoup de nos questions.

Tous les quatre se regardèrent un instant. Expliquer l’origine et les buts de Sarevok, et donc sa parenté avec le dieu Bhaal, n’était que difficilement possible sans révéler à la mage que Daren partageait cette même destinée. Toutefois, Minsc et Dynahéir avaient plusieurs fois prouvé leur loyauté à leurs égards, et Daren surmonta ses réticences à leur avouer la vérité. D’un geste solennel, il tendit le journal de Sarevok à la magicienne.

− Tout est expliqué ici, déclara-t-il d’un air grave. Mais je dois vous dire avant toute chose que… enfin… je…

Comment annoncer ce qu’elle allait y découvrir à son propos ? Chaque début d’explication qui naissait dans son esprit lui semblait aussi maladroit que larmoyant.

− Vous verrez bien, finit-il par dire, résigné.

Dynahéir commença sa lecture en silence, tandis que Jaheira faisait les cents pas quelques mètres plus loin, ressassant l’histoire qu’il venait de leur conter.

− Echappé…, marmonna-t-elle en frappant son poing dans la paume de sa main. Il faut pourtant l’arrêter… Les ducs sont encore en danger…

Daren s’approcha d’elle, préférant ne pas être auprès de la mage lorsqu’elle découvrirait la vérité à son sujet.

− Tu n’as pas d’idée où ce mage aurait pu les transporter ?, l’interpella brusquement la druide. La première manche a peut-être été remportée, mais cela ne nous permet pas de baisser la garde pour autant. Plus nous attendons, plus Sarevok aura le temps de lever de nouvelles troupes de fidèles, et de déclencher cette guerre qu’il planifie depuis si longtemps.

Daren n’avait pas la moindre idée du lieu de la retraite de Sarevok. Il n’avait eu le temps que d’assister, impuissant, au sortilège de ce mage qui les avait téléportés tous deux hors du palais. Jaheira pesta de nouveau, et reprit son monologue peu compréhensible.

Le jeune homme tourna discrètement la tête vers Dynahéir, toujours en pleine lecture, et un imperceptible plissement de ses yeux lui révéla qu’elle venait d’apprendre la vérité. Il détourna aussitôt son regard, redoutant de croiser le sien, et attendit ainsi quelques minutes encore, les yeux fermés. Imoen s’approcha de lui, et lui murmura à l’oreille.

− Ne t’inquiète pas, Daren. Dynahéir est une femme ouverte d’esprit, et elle ne te jugera pas sur ta seule ascendance, crois-moi.

Ces paroles lui arrachèrent un sourire, qui se crispa lorsque la mage s’avança dans sa direction.

− Tiens, ton journal.

Il leva son bras lentement, le cœur battant, attendant un quelconque commentaire.

− Vous avez raison, reprit-elle à l’attention de Jaheira. Nous devons absolument le retrouver au plus vite. Je crois que la survie du royaume et de ses dirigeants en dépend.

Daren poussa un soupir de soulagement.

− Mais nous n’avons pas la moindre piste, nota Khalid. La Porte de Baldur est une ville immense, et il est impossible d’y trouver une cachette sans indice ! Sans parler que si ce mage avait un tant soit peu de talent, ils se sont peut-être même retrouvés hors des murs de la ville.

− Peut-être devrions-nous retourner au Trône de Fer ?, proposa Imoen. C’était son quartier général il n’y a pas si longtemps après tout.

− Aucune chance, la coupa Jaheira. Le manoir du Trône n’est plus qu’un champ de ruine… L’intérieur est totalement délabré, et Sarevok l’a sûrement déjà abandonné depuis longtemps…

Le visage de Daren se figea. Au mot « délabré », ses yeux s’écarquillèrent. Il entrouvrit la bouche plusieurs fois, se remémorant du mieux qu’il put cette conversation sibylline qu’il avait eue avec Tamoko. La coïncidence était trop évidente, il n’y avait aucun doute possible.

− Daren, qu’est ce qui se passe ?, demanda Jaheira. Tu ne te sens pas bien ?

Il ne répondit pas sur le moment, puis lâcha quelques mots à mesure que ceux-ci lui revenaient en tête.

− Trois portes rouges… Quartier Est… un bâtiment… délabré. Oui, c’est ça !

− Quoi, trois portes rouges ?, rétorqua la druide avec le dédain qui la caractérisait. Tu te sens bien ?

Son visage s’éclaira soudainement.

− Elle savait !, s’écria-t-il. Elle savait que ça se produirait, et elle m’a donné une piste !

Jaheira le considéra d’un air suspicieux, comme s’il venait de contracter une étrange maladie contagieuse, mais Daren était encore perdu dans ses pensées. Son échange avec Tamoko lui revenait petit à petit, et il se concentrait pour en conserver un souvenir le plus précis possible.

− Cette jeune femme étrange qui m’a parlée ces derniers jours, tu te rappelles ?

Jaheira acquiesça.

− Elle m’a dit une phrase assez mystérieuse avant qu’on se quitte tout à l’heure. Elle connaît Sarevok, bien mieux que nous en fait. Et elle m’a dit que je devrais aller dans le quartier Est, près d’un bâtiment délabré à trois portes rouges. Elle n’a rien précisé de plus, mais je suis sûr que c’est là-bas que Sarevok est caché.

Ce n’était pas une piste infaillible, bien évidemment, mais c’était aussi la seule qu’ils avaient.

− Nous venons avec vous, intervint Dynahéir. Et inutile d’insister vainement, enchaîna-t-elle aussitôt en direction de Jaheira, avant même que celle-ci n’ait eu le temps d’ouvrir la bouche, vous allez avoir besoin de notre aide, et nous sommes ravis de vous la fournir.

Après quelques secondes de silence, Imoen conclut.

− Bien. Daren ? On te suit ?

Tous les six se dirigèrent vers le quartier Est à la recherche de cet étrange bâtisse, si toutefois elle existait réellement.

Le quartier oriental de la ville n’était pas très riche en grands bâtiments, ce qui facilita leurs recherches. La fuite de Sarevok ne remontait qu’à une heure à peine, ce qui leur laissait encore un peu de temps avant de perdre définitivement sa trace. Ce fut Imoen qui la première repéra une grande bâtisse correspondant à la description. Délabrée, avec trois imposantes portes portant encore quelques traces de rouge.

− On dirait que ces portes sont barricadées de l’intérieur, nota Khalid. Regardez celle-ci, on distingue entre les fentes d’autres planches clouées en travers à l’intérieur.

− Si Tamoko a dit vrai, il doit y avoir un escalier, ou quelque chose comme ça, à l’intérieur.

− Un escalier pour où ?, demanda Jaheira. Tu crois qu’il s’est caché à l’étage de ce … de cette ruine ?

− Je crois qu’elle parlait d’un escalier qui descendait…, répondit-il, pensif. Mais je ne sais pas si on rentre par ici, où si l’on doit trouver une quelconque entrée secrète…

Personne ne répondit. La question était de toute façon sans objet, puisque Khalid et Minsc s’avancèrent ensemble et brisèrent le bois pourrissant qui bloquait l’entrée en quelques coups de pieds.

− Il y a une trappe, leur annonça Khalid, scrutant la pénombre de ses yeux d’elfe.

Le demi-elfe s’avança dans l’étrange petite pièce de ce qui avait dû être une riche résidence il y a de nombreuses années. Daren l’avait rejoint le premier, et une forte odeur de renfermé emplit ses narines à l’instant où Khalid souleva l’ouverture au sol, comme un souffle datant d’une autre époque. Sous la trappe, un escalier de pierre tournait en colimaçon, s’enfonçant vers les profondeurs.

Tous les six descendirent les marches usées et humides en silence. Il régnait en cet endroit une tension anormale, et Daren avait la sensation diffuse d’être tel un pilleur de tombe profanant une sépulture oubliée. L’air était lourd, presque irrespirable, et la faible lueur de leurs torches vacillait dangereusement à chacun de leur pas. La descente se poursuivit encore de nombreuses minutes, et un rapide calcul confirma à Daren ce qu’il pressentait : l’endroit où il se rendait ne se trouvait ni dans la cave d’un ancien bâtiment, ni même dans les égouts de la ville.

Les escaliers tournèrent une dernière fois, et une vue extraordinaire se dévoila alors devant leurs yeux. Une immense caverne abritait sous la ville même des ruines d’un autre temps. On aurait dit un village entier, dont il ne restait que les murs, ravagé par une guerre oubliée de l’histoire des Hommes. Et au centre de ce village se dessinaient les contours d’un imposant bâtiment, le seul à être toujours dressé.

− Où sommes-nous ?, demanda Imoen, le regard écarquillé. C’est invraisemblable, cette ville sous la ville !

− D’après la légende, répondit Dynahéir, la ville de la Porte de Baldur serait bâtie sur les ruines d’un avant-poste de l’Ombreterre. Bien entendu, la plupart de ces contes ne sont colportés que pour entretenir le mystère, et peu sont en réalité basés sur des faits, mais je dois admettre que celui-ci est finalement fondé.

Après une rapide inspection des lieux, ils commencèrent leur exploration des ruines. Daren se sentait épié. Il aurait juré qu’une présence invisible observait chacun de leurs mouvements, et les expressions tendues de ses compagnons lui confirmèrent qu’il n’était pas le seul à ressentir ce malaise. Ils s’approchaient de plus en plus de l’édifice central, et chaque pas dans sa direction augmentait encore davantage la tension qui régnait.

Ils arrivèrent enfin devant le grand bâtiment, qui se révéla être un temple. Un temple lugubre et menaçant, construit dans un seul bloc de pierre de couleur sombre. Daren leva les yeux, et son cœur s’arrêta. Au-dessus des colonnes de l’entrée se dressait un symbole, maléfique et fier. Un symbole si familier qu’il en aurait reconnu l’aura sans même le voir. À l’intérieur d’une couronne de flamme, le crâne d’un squelette aux yeux injectés de sang l’hypnotisait de son regard de mort. Ce symbole, il le connaissait depuis longtemps. Les traces étranges qu’il laissait à chacun de ses rêves n’étaient autres que la marque de son défunt père. Ce temple était un domaine du Mal, et la présence malfaisante qu’ils ressentaient tous n’était autre que celle du Seigneur du Meurtre en personne.

− Bhaal…, souffla Jaheira, rompant le silence qui s’était imposé de lui-même. C’est le symbole de Bhaal. Cet endroit est un ancien temple voué au culte du Meurtre.

− Sarevok se cache sûrement ici, ajouta inutilement Imoen.

C’était évident maintenant. Ce lieu était chargé d’une symbolique unique, et Daren n’envisageait pas qu’il pût échapper à un combat en ces lieux. Les deux frères de sang s’entretuant dans la demeure de leur père… Quelle meilleure allégorie à la gloire du Seigneur du Meurtre ?

− J’ai un très mauvais pressentiment, intervint Dynahéir. Ce temple recèle une magie enfouie depuis longtemps, et l’affinité avec l’essence de Bhaal de Sarevok peut entrer en résonance avec ce lieu. Si nous ne l’arrêtons pas très vite, nous risquons de ne pas contrôler tout à fait la situation.

Elle avait parlé calmement, mais ses propos n’en étaient pas moins inquiétants. Si Sarevok entrait effectivement en communion avec le Seigneur du Meurtre lui-même, leur vie, ainsi que celles de tous les habitants de la ville, serait directement en danger.

− Angelo ! Ils sont ici !

Une voix rauque et gutturale s’éleva derrière eux. Une petite troupe dirigée par un homme à la carrure extraordinaire se posta de façon à leur couper la route, les armes à la main. Quelques secondes plus tard, un autre homme arriva lui aussi, escorté de quelques soldats aux couleurs du Poing Enflammé.

− Je vous rencontre enfin, petits fouineurs !, lança le nouvel arrivant à la petite troupe. Vous avez suffisamment mis votre nez dans ce qui ne vous regardait pas, et je pense qu’il est temps pour vous d’être jugés comme il se doit !

Le gros homme à son côté éclata d’un rire monstrueux. Daren et ses compagnons étaient certes en infériorité numérique, mais ils étaient plutôt bons combattants, et étaient en mesure de remporter ce combat. Néanmoins, ils devaient rejoindre Sarevok avant qu’il ne tentât quoi que ce soit en ce lieu maudit.

− Et de quoi sommes nous accusés, au juste ?, lança Khalid, sans se départir d’une certaine ironie.

Eclats de rire.

− Tu entends ça, Tazok ?, rétorqua le lieutenant du Poing Enflammé. C’est qu’ils ont presque de la répartie ! Vous êtes accusés du meurtre des dirigeants du Trône de Fer, bien sûr. Vous ne vous rappelez pas ?

Encore des rires.

Ainsi, il s’agissait de Tazok. D’après leurs renseignements, ce demi-orque, au service de Sarevok, contrôlait le camp retranché de bandits à Valpeld. Ils avaient plusieurs fois été sur ses traces, mais ils ne l’avaient encore jamais rencontré.

− Finissons-en maintenant, Angelo, répondit Tazok. J’ai déjà trop attendu de les voir suspendus au bout de leurs tripes.

− Allez les gars, renchérit le commandant du Poing Enflammé à l’attention des quelques soldats qui les suivaient. Ce soir, c’est double ration pour tout le monde ! Tuez-moi tout ça !

Daren, Jaheira et Khalid avaient déjà sortis leurs armes, prêts à se battre, lorsque la voix de Dynahéir s’éleva derrière eux.

− Entrez dans le temple, et occupez-vous de Sarevok. Nous nous chargeons du reste.

Daren la dévisagea interloqué. Minsc était certes un redoutable combattant, mais le combat était bien trop inégal pour qu’eux seuls pussent l’emporter. Il allait protester, mais avant que lui ou un autre de ses compagnons eut le temps de répondre, la mage ajouta d’un ton sans réplique.

− Faîtes nous confiance. Je peux vous assurer que nous nous en sortirons. Vous aurez besoin de toutes vos forces pour battre Sarevok. Partez, maintenant !

Minsc venait déjà de dégainer son épée, et parlait stratégie à voix basse avec son hamster. Les mercenaires du Poing Enflammé n’étaient plus tout aussi confiants après avoir découvert le géant qu’ils allaient devoir combattre. Dynahéir était déjà en train de prononcer une incantation, ses mains se chargeant d’une foudre orangée qui s’intensifiait à mesure qu’elle prononçait ses paroles, et leur intima une dernière fois de poursuivre leur route avant de passer à l’attaque.

Daren, Jaheira et Khalid franchirent alors les colonnes du temple, et pénétrèrent dans la première pièce de l’édifice. Imoen lança un dernier regard à la mage, puis rejoignit ses compagnons. À la lueur de leurs torches, d’horribles statues difformes semblaient monter la garde dans chaque coin, comme autant de cerbères protégeant les lieux des intrus. La tension était toujours forte, et le moindre de leurs murmures résonnait de manière inquiétante entre les murs antiques.

Un gémissement plaintif déchira tout à coup le lourd silence qui régnait dans la pièce. Daren pivota aussitôt, prêt à riposter, et remarqua un homme, agonisant à terre.

− Je pensais bien que vous viendrez jusqu’ici…, commença l’homme d’une voix faible. Une vraie petite réunion de famille, pas vrai ?

Il toussa, et cracha du sang sur le sol poussiéreux.

− Mais, je vous reconnais !, s’exclama Daren. Vous êtes ce mage qui a fait échapper Sarevok ! Qui êtes-vous ? Qui êtes-vous vraiment ?

Le visage de l’homme se crispa de douleur. Ses mains sur son ventre étaient couvertes de son sang qui coulait d’une large plaie.

− Malheureusement, je ne suis plus rien aujourd’hui, répondit-il d’une voix lasse. Mais que pouvais-je espérer d’autre ? Enfin… Je suppose que vous voulez savoir ?

Il s’interrompit un instant, le temps de reprendre son souffle qu’on devinait haletant.

− De toute façon, tout ça n’a plus aucune importance, maintenant. Je m’appelle Perotate. J’étais le mentor de Sarevok, et c’est moi qui l’ai initié aux plus noirs rituels. Si jamais il devait réussir, nul doute que j’aurai été sur la liste des morts, mais mon nom se perpétuerait à travers lui.

Il éclata d’un rire douloureux.

− Il y a des choses au-delà de la mort si vous mourez comme il se doit, reprit-il. Et comment l’histoire pourrait-elle oublier l’architecte qui a bâti les actions et la grandeur du Seigneur du Meurtre ?

− Vous êtes fou…, répondit enfin Daren. Que vouliez-vous obtenir, avec cette guerre contre l’Amn ? Tout ceci n’a aucun sens.

− Vous ne pourriez pas comprendre…, lui rétorqua-t-il. De toute façon, vous l’avez déjà battu. Ses plans sont fichus et ses alliés s’enfuient en masse. Des desseins si nobles pourtant… Mais personne n’a compris le véritable désir qui les animait. Sauf moi, bien sûr.

Il toussa à nouveau.

− Où se trouve Sarevok ?, intervint Jaheira d’un ton dur.

− Oh, Sarevok n’a nulle intention de se cacher. Bien entendu, il sait que vous devez venir l’affronter, et que c’est à lui de choisir le lieu de votre rencontre. Dans la pièce suivante, il y a un autel du Seigneur du Meurtre, et il vous attend là-bas pour le rituel.

Le rituel ? Cela ne présageait rien de bon. Quoi que Sarevok eût planifié, ils devaient tout faire pour contrecarrer ses plans. Daren hésita quelques secondes, et lui posa une dernière question.

− Pourquoi… ? Pourquoi vous a-t-il blessé ? Pourquoi veut-il m’éliminer ? Pourquoi tout ceci ?

L’homme grimaça un sourire avant de répondre.

− Sans doute les mêmes désirs vous animent-ils, même si vous les avez canalisés différemment. Vous êtes tous les deux des fils du Meurtre, comment pourrait-il en être autrement ?

Sa respiration s’arrêta soudainement, et l’homme émit un léger gémissement avant de reprendre.

− Le massacre, voilà ce qu’il voulait. Et assez de victimes pour allumer le feu dans son propre sang divin. Il considérait que, donnée à une grande échelle, la mort favoriserait son ascension. Peut-être avait-il raison, qui sait ? Si vous avez l’arrogance d’un dieu, et que vous pouvez tuer comme un dieu, qui irait prétendre que vous n’en êtes pas un ? Il ne supportait pas l’échec, et il m’a rendu responsable de ce que vous lui avez causé. Voilà la cause de ma mort…

Jaheira se pencha au-dessus du blessé et secoua la tête tristement.

− Cette blessure… Elle n’est pas naturelle… Je ne peux rien faire pour guérir ce mal, je suis désolée…

− Je n’échapperai pas à mon sort, aujourd’hui ou demain…, déclara le mage. Mais votre « charité » est admirable. Vraiment, votre voie n’est plus du tout celle de Sarevok… Mais au bout du compte, je me demande si cela comptera vraiment.

Sa respiration devint tout à coup sifflante, et on sentait qu’il luttait pour garder les yeux ouverts.

− Laissez-moi, conclut-il. Je ne suis plus une menace, ni pour vous ni pour personne. Je vais juste me reposer ici… un moment…

L’homme ferma les yeux, et sa respiration s’arrêta. Il était mort.

− Je…, balbutia Imoen. Il est mort… comme ça… ? C’est…

Elle s’interrompit, visiblement choquée.

− Cet homme avait accepté sa mort depuis bien longtemps déjà, la rassura Daren d’un air grave, et il ne souhaitait pas être sauvé. Il nous faut avancer et trouver Sarevok.

À peine s’étaient-ils relevés qu’une silhouette en armure se montra devant la porte qui menait au cœur du temple, leur barrant ostensiblement la route. Daren s’avança le premier, l’épée au poing, suivi de près par les trois autres.

− Bonjour, Daren.

C’était la voix de Tamoko.

− Cette fois, je crains de ne plus venir pour vous parler mais pour prendre les armes contre vous.

Daren n’en croyait pas ses oreilles. N’était-ce pas elle qui les avait conduits jusqu’ici, et les avait mis sur la piste de Sarevok ? Pourquoi s’en prendre à eux maintenant ?

La jeune femme poursuivit alors, d’une voix légèrement tremblante.

− Sans doute avez-vous fait… votre devoir, déclara-t-elle. Sarevok a appris ma traîtrise, vous savez ? Et il a décidé de m’abandonner, de me laisser mourir sur votre route. Je dois me battre pour regagner sa confiance. Son… attention.

Elle s’interrompit de nouveau quelques secondes avant de reprendre.

− Et me voici donc face à vous. Sachant que si je gagne, il continuera ses projets ailleurs et je le perdrai, et que si vous gagnez, vous ferez tout pour le tuer. Je… je n’ai pas le choix.

Daren secoua lentement la tête.

− Il doit être arrêté, Tamoko, vous le savez aussi bien que moi. C’est d’ailleurs vous qui me l’avez demandé, vous vous rappelez ?

Elle ne répondit pas, mais il sentit que ses propos l’avaient touchée.

− Vous n’êtes pas obligée de faire ça, Tamoko, insista-t-il. Vous avez encore le choix ! N’entrez pas dans ce cercle de violence…

Daren ne distinguait pas clairement son visage à la lueur de leurs simples torches, mais il devina qu’elle pleurait.

− Il y a peut-être le choix, répondit-elle d’une voix sanglotante, mais choisir m’est devenu insupportable. J’ai seulement deux devoirs, et tous deux ne me laissent que peu d’espoir. Non, je dois vous affronter maintenant, c’est mon seul salut.

− Je ne veux pas vous combattre, Tamoko, répondit Daren. Ni aucun de mes compagnons. Nous sommes tous deux dans le même camp, et vous savez tout comme moi que ce que nous allons faire est juste.

− Je suis devant vous, en travers de votre route !, s’écria-t-elle alors. Je suis un obstacle qui vous retient ! Libérez… Combattez-moi !

Elle avait clamé ses dernières paroles haut et fort, cherchant autant à les défier qu’à se convaincre elle-même. Daren comprenait parfaitement le terrible dilemme qui la rongeait, mais ils devaient passer à tout prix. Toutefois, l’idée de devoir tuer cette femme le répugnait au plus haut point. Il reprit la parole, et tenta à nouveau de la raisonner.

− Tamoko. Je sais ce qui vous anime, et je vous comprends. Mais comprenez-nous vous aussi. Sarevok a tué mon père adoptif, sous mes yeux ! Cet homme est foncièrement mauvais, et il doit être arrêté à tout prix ! Je sais ce qui vous lie à lui, et je comprends votre désarroi, mais même si vous l’aim…

− Je n’ai que faire de vos sermons !, hurla-t-elle. Vos paroles sonnent creux avant même de quitter votre bouche ! Vous n’avez pas la force de caractère pour parer de véracité vos paroles ! Défendez-vous, car il n’y a point d’autre issue !

Elle dégaina son arme, menaçante, et s’élança dans sa direction. Jaheira, Khalid et Imoen s’avancèrent à leur tour, prêts au combat, mais Daren leur fit signe de rester en arrière. Tamoko laissait couler ses larmes maintenant, implorant une dernière prière en guise de requiem.

− Le Chaos se répandra dans la terre, comme dans les coeurs et les esprits !

Daren la fixa du regard, ses yeux ne quittant pas les siens. Elle n’était plus qu’à quelques pas de lui, prête à le frapper de toutes ses forces, mais contre toute attente, le jeune homme jeta soudainement son épée de côté. Il était las de toutes ces morts, de toute cette violence.

− Alors, l’interrompit-il, si cela doit vous libérer, tuez-moi. Je ne veux pas vous combattre, je vous l’ai déjà dit. Tuez-moi, et je ne me défendrai pas.

Bluffait-il ? Il n’était même pas certain d’exécuter une obscure manipulation visant à la déstabiliser. La sincérité la plus brute transparaissait de ses propos, même s’il ne doutait pas que ses trois compagnons derrière lui, pétrifiés, se seraient interposés avant qu’elle ne pût porter son coup. Tamoko arrêta sa course à quelques mètres de sa cible, et à cette distance, Daren voyait ses larmes qui coulaient le long de ses joues. Elle déposa son arme elle aussi, et sortit une petite dague de sa poche.

− Vous… vous n’êtes pas si semblables finalement, déclara-t-elle, troublée. Lui n’aurait pas hésité une seconde.

Daren lui sourit. Un sourire amical et réconfortant, qu’elle finit par lui rendre. Une profonde mélancolie se lisait sur son visage, mais il la sentit enfin apaisée pour la première fois. D’un geste sûr, Tamoko porta la dague jusqu’à sa gorge.

− Adieu Daren, fils de Bhaal. Je suis heureuse de vous avoir connu.

− Non… !, s’écria Daren en lança ses deux bras en avant.

Mais avant que quiconque ne pût réagir, un éclat rouge jaillit de son cou. La jeune femme tituba en arrière, et s’effondra sur le côté.

− Non…, répéta Daren en baissant le regard. Pourquoi… Ce n’est pas juste…

Il demeura immobile de longues secondes, sans parvenir à penser. Le sang se répandit rapidement sur le dallage de pierre, formant d’improbables dessins à la faveur des irrégularités sol. Pourquoi ? Pourquoi cette mort ? Cette femme ne méritait pas ça.

− Sarevok…, souffla-t-il sans desserrer les dents. Je te hais ! Tu m’entends ? JE TE HAIS !

Il avait hurlé ses dernières paroles, sa voix résonnant entre les murs antiques du temple. Daren sécha une larme de colère d’un revers de la main et se précipita en direction de la dernière pièce. Il était impatient d’en découdre à présent. Sarevok devait mourir pour tout le mal qu’il avait causé en ce monde. Et il périrait de sa main.

Daren franchit le seuil de l’ultime salle et découvrit un spectacle saisissant. Au fond de cette pièce, Sarevok, revêtu de son armure noire, se tenait juste devant un autel de pierre, l’arme au poing. Sur chaque mur et au sol de la salle, le symbole du Seigneur du Meurtre était représenté dans toute sa splendeur, et on aurait presque dit que les yeux squelettiques du crâne étaient vivants.

− Bienvenue, mon frère, déclara Sarevok d’une voix puissante. Tout ceci finit comme ça a commencé, n’est ce pas ?

Daren ne répondit pas. Il essayait de contrôler sa haine, qui ne faisait que s’accroître depuis sa rencontre avec Tamoko.

− Je ne vous apprends rien si je vous dis que votre heure a sonné ?, le railla-t-il en descendant de son piédestal. Personne derrière qui vous cacher, rien que nous deux ! Notre père l’aurait voulu ainsi. Un duel jusqu’à la mort entre deux enfants criminels…

− Mais il ne sera pas seul, cette fois !, intervint Jaheira. Nous serons là pour l’aider à vous vaincre !

Sarevok tourna son regard vers elle, éclatant d’un rire mauvais.

− C’est trop drôle ! La demi-elfe souhaite mourir avant l’heure ? Tes pouvoirs ne sont rien ici, druide !

Jaheira eut un mouvement de recul, et Sarevok continua, imperturbable.

− Vous êtes fous de vous être aventurés jusqu’ici !, lança-t-il à ses compagnons. Ce lieu sacré n’accepte que les enfants de Bhaal, et vous n’êtes que des insectes !

Il leva un bras vers le ciel, réveillant une magie sombre et malfaisante, le terrible courroux du Seigneur du Meurtre. Daren reconnut aussitôt la présence familière et terrifiante de son père de sang, et sa fureur qu’il avait déjà du mal à contrôler s’enflamma encore davantage. Derrière lui, ses compagnons ne purent lutter bien longtemps contre cette aura, et ils s’effondrèrent en quelques instants.

Daren poussa un hurlement qu’il reconnut à peine comme étant le sien. Sa colère emplissait chaque parcelle de son âme, réclamant son dû, et ce ne fut qu’au prix d’une intense concentration qu’il parvint à la canaliser.

− Qu’allez-vous gagner à ressusciter un dieu mort ?, lança-t-il à son frère. J’en ai assez de cette cruauté absurde ! Ce dieu reste mort et vous allez le rejoindre !

Jaheira, Khalid et Imoen étaient toujours inconscients, terrassés par le terrible pouvoir de Bhaal. Il était seul à présent. Seul contre ce démon, et l’avenir de ses amis reposait sur ses fragiles épaules. Cette pensée le raccrocha quelque peu à la réalité, et il sentit l’influence maléfique qui le rongeait de l’intérieur s’amoindrir peu à peu, ses sentiments de solidarité et d’amour étant autant de liens qui le rattachaient à la raison.

− Père Bhaal est mort, répondit Sarevok. Mais le massacre que je vais organiser prouvera que je mérite de lui succéder. Son pouvoir va renaître de ses cendres. Les rues ruisselleront de sang quand j’aurai accompli ma destinée !

− Les divinités ne sont pas connues pour partager leur pouvoir de plein gré !, répliqua Daren. Vous ne méritez guère mieux que la mort que vous allez recevoir de mes propres mains.

Sarevok s’avança alors, impitoyable. La discussion n’avait que trop duré, et l’appel du Meurtre se faisait de plus en plus pressant.

− Allons-y, mon frère ! Mettons-y toute votre énergie, et nous terminerons cette aventure comme il sied à notre héritage ! Regardez-moi ! Regardez le nouveau Seigneur du Meurtre !

Et le combat commença. Sarevok s’avança vers Daren, sa gigantesque épée prête à donner la mort. Le jeune homme avait sorti ses deux lames, tous ses réflexes aux aguets, mais il suffisait que Sarevok ne l’atteignît qu’une seule fois et c’en était fini de lui. Son habileté au combat était suffisante pour qu’il rivalisât avec son adversaire, mais il lui fallait tout d’abord trouver une faille dans son armure de métal.

Daren s’approcha de son ennemi en un éclair, profitant de la rigidité des plaques métalliques qui recouvraient son corps, et le frappa de toutes ses forces. Hélas, son coup resta sans effet, stoppé net par la protection d’acier du colosse. Sarevok souleva alors son épée et l’abattit sur Daren, ne lui laissant qu’une fraction de seconde pour esquiver l’assaut d’une roulade. Le terrible coup fracassa la pierre dans un bruit de tonnerre, ne lui laissant aucun répit dans sa lutte. Daren ne s’était pas encore totalement rétabli que Sarevok avait de nouveau relevé sa lame, et fendit l’air devant lui. Daren sentit une déchirure lui lacérer les bras, lui arrachant un gémissement de douleur.

Sarevok était un adversaire redoutable. Au-delà de sa force herculéenne, il maniait une épée qui pouvait donner la mort sans même effleurer sa cible. Quelle chance lui restait-il ? Le jeune homme, pris de panique, courut se réfugier derrière l’une des colonnes du temple.

− Tu es aussi pathétique que cette nuit où j’ai tué ce Gorion, retentit la voix de Sarevok. Je me demande même si ce que tu as accompli jusqu’ici n’est pas le fruit du hasard, ou plutôt de tes compagnons.

Les pas de Sarevok résonnaient, frappant le sol avec la régularité implacable d’une horloge. Daren tremblait, de douleur et de rage. Il sentait le pouvoir de Bhaal qui guettait la moindre faiblesse de son esprit pour refaire surface. Mais avait-il le choix ? Sarevok avait depuis longtemps accepté sa lignée, et il tirait son pouvoir de son sang, un pouvoir que lui-même s’était refusé.

− Je vois que tu continues à te cacher, déclara-t-il d’un ton méprisant. Tu n’es pas digne de notre père.

Sarevok avançait lentement, faisant le tour de chaque colonne, traquant impitoyablement sa proie.

− Mais je connais peut-être un moyen de te faire sortir de là, continua-t-il.

Daren s’arrêta de respirer.

− Que dirais-tu que je découpe un à un tes amis ? Peut-être daigneras-tu te montrer, tu ne crois pas ?

C’en était trop. Une vague de haine et de folie submergea ses sens. Il ne pouvait plus lutter. Il ne voulait plus lutter. La lumière devint rouge, et les symboles de Bhaal sur les murs semblèrent s’animer d’une vie propre. Lui souriaient-ils ? C’était probable. Bhaal accueillait en sa demeure un autre de ses fils. Daren sortit de derrière sa cachette et fonça vers Sarevok en hurlant, le regard fou.

− Oui ! Enfin !, se réjouit le colosse en armure. Je veux tuer l’un de mes frères ! Pas un lamentable ver de terre regorgeant de pitié ! Viens à moi, et meurs !

Daren ne l’écoutait plus. Il n’en était plus capable de toute façon. Aucun autre son que celui des martèlements de son cœur ne parvenait à ses oreilles. Il n’y avait plus que lui et sa haine. Tout n’était plus qu’évidence : il devait tuer, simplement tuer. Daren se rua sur Sarevok fit tournoyer son épée de toutes ses forces, ne laissant à son adversaire que le temps de parer in extremis. Le choc fut terrible, et leurs lames se croisèrent dans un fracas étourdissant. Mais l’arme de Sarevok n’était pas d’un métal ordinaire, et l’épée de Daren vola en éclat sous le coup.

Sans interrompre son élan, il abattit violemment son autre arme sur le gantelet de métal de son adversaire et lui arracha son épée des mains, la faisant virevolter sur le dallage de marbre blanc. Profitant de l’effet de surprise, Daren planta plusieurs fois la pointe de son arme dans le corps de son ennemi, qui sans la protection de son armure noire, aurait été transpercé de parts en parts. Sa folie meurtrière avait aiguisé ses réflexes et décuplé sa force, mais Sarevok était lui aussi un enfant de Bhaal, et il savait aussi bien, voire mieux que Daren, tirer parti de sa condition. D’un coup d’une violence extrême, il le frappa au visage de son gantelet de fer, coupant court à son assaut désespéré. Daren s’éleva dans les airs sous la puissance du choc, avant de finir assommé contre une colonne de pierre.

Il était vaincu, gisant au pied d’un pilier. Comment pouvait-il espérer vaincre ? Son pouvoir l’avait abandonné dès l’instant où sa haine ne le dominait plus. De toute façon, il ne pouvait pas en faire usage pleinement. Sarevok était en parfaite harmonie avec l’essence de Bhaal qui coulait dans ses veines. Il se complaisait dans la violence et le meurtre, et cette affinité avec la mort renforçait son pouvoir divin. Mais ce n’était pas son cas. Lui qui avait été élevé dans le calme parfait par Gorion, à l’abri de la cruauté des hommes, lui qui avait été aimé par un père bon et sage… Quelle chance avait-il, face à Sarevok ?

Lentement, son ennemi se baissa, et ramassa son épée.

− Il est temps d’en finir, lui annonça-t-il de sa voix caverneuse.

Daren ferma les yeux. Il essayait de se détendre, d’accepter le plus calmement possible son destin. Il ne voulait surtout pas donner le plaisir à Sarevok de le voir souffrir et le supplier de l’achever. Mais il ne parvenait pas à garder son calme. Son instinct de survie reprenait le dessus petit à petit, un instinct qui échappait totalement à son contrôle. Son sang de Bhaal se débattait, et n’était pas prêt à se laisser mourir si facilement.

Toutefois, quelque chose était différent. Une différence à peine perceptible, mais pourtant bien présente. Daren connaissait cette sensation. Ses rêves… Oui, la clé résidait en ses rêves si mystérieux. Quelque part, enfoui au plus profond de son être, il avait cette capacité de contrôler son pouvoir.

Sarevok approchait lentement, laissant échapper un rire démoniaque. Il savourait chaque seconde de cette victoire imminente. La brume rouge du pouvoir de Bhaal commençait à refaire surface, le submergeant peu à peu. Allait-il de nouveau perdre le contrôle ? Il savait qu’il ne pouvait pas faire jeu égal avec son adversaire sur son propre terrain, mais ce qu’il ressentait dépassait sa propre volonté. Bhaal se manifestait, et on ne pouvait rejeter son appel.

Soudain, Gorion apparut. Pas le Gorion fantomatique de ses cauchemars, mais le vieux mage à la barbe grisonnante et au regard malicieux qu’il connaissait depuis toujours. Il le regardait, souriant.

« Tu dois apprendre, mon enfant », disait-il.

Puis ce fut le tour d’Elminster. Le vieil homme au chapeau et à la robe rouge était là lui aussi, se tenant aux côtés de son père adoptif, tous deux lui souriant affectueusement.

« Une terrible lignée coule dans vos veines, mais vous avez le pouvoir de la combattre. »

Etait-ce là ses souvenirs qui s’échappaient de sa conscience ? Ils étaient tous si réconfortant. Jaheira, Khalid, Imoen… Tous les visages qu’il chérissait défilaient devant lui un à un, prodiguant chacun un message d’encouragement.

Sarevok s’approchait encore. Il n’était plus qu’à quelques pas, et son épée était déjà levée. La brume rouge changea soudainement de couleur, virant progressivement vers un bleu sombre. Daren sentait toujours le pouvoir maléfique de Bhaal, mais il avait à présent le dessus. Sarevok fit encore un pas. Il était toujours assis contre le pilier, le regard dans le vague, murmurant des paroles incompréhensibles.

Mais c’était trop tard.

L’épée de Sarevok s’éleva dans les airs, s’immobilisa un instant, et s’abattit lourdement vers le sol. Daren ferma les yeux, résigné à son sort. À l’instant même où il s’apprêtait enfin à comprendre son héritage, il était mort.

Un crissement de métal insupportable retentit alors, et une lumière bleue argentée aveuglante illumina la pièce. Daren rouvrit les yeux aussitôt. Il était encore en vie. Derrière Sarevok, aussi stupéfié que lui, une ombre venait de déployer une puissante magie. La lumière s’estompa en quelques instants, le laissant entrevoir Imoen, un genou à terre, qui s’effondrait au sol.

− Comment ? Comment est-ce possible ?, hurla Sarevok, fou de colère. Elle ne peut pas lutter ! Vous êtes tous déjà mort ! Je vais vous tuer ! TOUS !

Malgré sa rage, sa voix trahissait une légère expression d’inquiétude. Daren se leva alors, l’épée à la main.

− Tu ne tueras plus personne, Sarevok.

Autour de lui, il sentait la présence invisible et réconfortante de ses amis, alimentant la brume bleue qui se faisait plus en plus dense. Sarevok se tenait devant lui, dans son armure noire invincible, et dans quelques instants, il le trancherait de son épée. Daren pointa sa lame en avant, et concentrant toute sa force dans son attaque, transperça son ennemi d’un seul coup.

Le temps s’était arrêté. Le visage de Sarevok, à quelques centimètres du sien, exhalait une respiration rauque et irrégulière, seul son dans l’immensité du temple devenu tout à coup silencieux. Le sol se mit alors à trembler. L’armure de métal noire s’effrita en une fine poussière, comme si elle avait été faite de sable, et une faible voix s’éleva sous le casque qui lui aussi partait en fumée.

− Quelle… ironie…

Daren ne pouvait plus bouger lui non plus, immobilisé par une tempête de plus en plus forte qui traversait la pièce.

− Tu as… de la chance… Tu … as…

Sa voix se perdit dans un écho tandis que son corps tout entier devenait poussière. De Sarevok, il ne restait que son épée gisant au sol sur un tas de sable, que le vent souleva en une forme familière. Virevoltant au milieu de la pièce, ses cendres dessinèrent un instant la couronne du Seigneur du Meurtre, avant de retomber en plein centre du même symbole représenté au sol dans une sourde détonation.

Le vent s’arrêta aussi soudainement qu’il était apparu. Sarevok n’était plus. Il était mort, et son âme était retournée à Bhaal.

Un gémissement ramena Daren à la réalité. Il courut vers Imoen. La jeune femme gisait toujours au sol, à la limite de l’inconscience.

− J’ai… je t’entendais dans mon rêve, et je te voyais… Il fallait que je te porte secours…

− Ne parle pas, Imoen, la coupa-t-il. Tu es à bout de force.

− Je ne sais pas comment… J’ai lutté de toutes mes forces… je…

− Chhhuuut… C’est fini, maintenant… C’est fini…

Il la tenait serrée dans ses bras, lui caressant doucement les cheveux. Jaheira et Khalid n’étaient pas encore revenus à eux, mais il les savait en vie, ce qui était l’essentiel. Plus rien d’autre n’importait à présent. Sa quête était achevée, et il l’avait menée à son terme avec succès. Il resta ainsi de longues minutes, un sourire paisible sur le visage.

Il était environ deux heures de l’après-midi, le 17 Kythorn de l’an 1373, et Sarevok était vaincu.

Coup d’état

Les marches du grand palais étaient recouvertes d’un tapis de velours rouge, et le grand hall de réception fourmillait d’invités. Des nobles venant de toute la contrée étaient affairés à déguster les nombreux mets qui ornaient les tables. Daren se fondit dans la foule, malgré ses habits sobres, et repéra les allées et venues des gardes aux sorties de la salle en attendant le commencement de la cérémonie. Une estrade avait été aménagée au fond de la pièce, sur laquelle deux personnes sorties de la foule montèrent sous les applaudissements.

− Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs ! La grande duchesse Liia Jannath et moi-même allons ouvrir la cérémonie !

Un tonnerre d’ovation résonna dans la salle. La personne qui venait de parler était le duc Belt, et il remerciait la foule d’un salut triomphant. Quelques secondes s’écoulèrent sous les acclamations des riches bourgeois de la Porte de Baldur, lorsque le duc ramena le silence.

− Mes chers amis, je vous remercie tout d’abord d’être venus si nombreux. Même si nous sommes tous endeuillés par la mort du duc Entar Ecudargent, nous devons aussi célébrer la venue parmi nous de quelqu’un que vous connaissez tous. J’ai nommé… Sarevok !

Un rideau cachant une porte vers la pièce voisine se souleva, et un homme vêtu d’une armure noire terrifiante apparut sur la scène. Daren cessa aussitôt tout applaudissement. Il savait que c’était cet homme qui était responsable de la mort de Gorion, mais le revoir ainsi portant la même armure que cette nuit maudite le toucha au vif. Un sentiment de peur mêlé à de la haine lui fit serrer les poings, ses yeux fermés, et il souffla lentement pour garder son calme. La voix de la duchesse s’éleva par dessus la foule et ramena à nouveau le silence.

− Même si la délibération a été longue, nous sommes fiers de vous annoncer que le duc Sarevok a été choisi pour succéder au défunt duc Entar Ecudargent !

Un brouhaha d’acclamations et de contestation s’éleva dans l’assemblée. Plusieurs personnes ne voyaient vraisemblablement pas d’un bon œil cette promotion. Un homme lança une question à travers la salle.

− Et qu’en est-il du duc Eltan ? On dit que son état s’aggrave de jours en jours !

Murmures d’approbations. La duchesse Jannath se tourna vers lui, et répondit à l’assemblée.

− Eltan est actuellement entre les mains des meilleurs prêtres de la ville ! Son état ne s’est pas encore amélioré, mais nous faisons notre maximum !

Nouvelles protestations.

− Et qu’en est-il à propos des rumeurs impliquant l’Amn dans cette étrange maladie ?

La duchesse s’offusqua de cette question, mais une autre voix la coupa avant qu’elle n’ait pu commencer à répondre.

− Et il paraît que la guerre contre l’Amn est imminente ! Pourquoi ne nous y préparons nous pas ?

− Tout à fait, renchérit un autre noble. Il paraît que le duc Eltan a été empoisonné par les Voleurs de l’Ombre, la sombre association de malfaiteurs de l’Amn. Le niez-vous ?

− Calmez-vous !, finit par s’écrier le duc Belt. Toutes vos questions sont légitimes et auront leur réponse en temps et en heure !

− Enfin, c’est pourtant évident !, continua l’homme dans la foule. La marque qu’on a retrouvée chez le duc était celle de ces agents d’Amn, tout le monde le sait ! Pourquoi ne comprenez-vous pas ce que nous nous tuons à vous expliquer ? Il faut leur déclarer la guerre les premiers !

De nombreux applaudissements s’élevèrent à la fin de cette intervention. Les deux grands ducs semblaient dépassés par la tournure que prenaient les évènements.

− Je souhaite intervenir solennellement pour mettre fin à ces querelles inutiles, reprit le duc Belt. Je vous rappelle que nous sommes ici pour accueillir un nouveau grand duc de la Porte, et je vous demanderai un peu de tenue ! Voici… Sarevok Anchev !

Sarevok s’avança enfin et s’inclina devant la foule.

− Je suis très honoré d’être ici en ce moment si particulier, déclara-t-il. J’accepte avec joie ma nouvelle charge, ainsi que toutes les responsabilités qu’il en incombe, aussi nombreuses soient-elles.

Il marqua une pause, attendant le silence.

− Je souhaiterai tout d’abord répondre à certaines questions qui ont été posées précédemment. Les rumeurs selon lesquelles l’Amn mobiliserait ses troupes sont vraies, tout comme l’implication de leurs frères Zhentarims. Mais ne vous inquiétez pas, nous avons de quoi nous défendre. Les Zhents ont peut-être essayé de nous priver de nos ressources les plus précieuses, notamment le fer, mais nous ne sommes qu’affaiblis, pas vaincus. Lorsque mon père a été assassiné, j’ai hérité de son pouvoir sur le secteur Ouest du Trône de Fer. Il dispose là-bas d’importantes réserves de fer, qui suffiront à nos besoins. Je le distribuerai à nos citoyens pour qu’ils en disposent selon leur volonté. Malheureusement, notre plus grand commandant militaire repose sur son lit de mort, et c’est une épreuve douloureuse pour la cité. Pour veiller à ce que le Poing Enflammé soit bien commandé, j’assurerai le contrôle du régiment des mercenaires, avec la permission de son responsable actuel, Angelo. Au lieu d’attendre que la guerre nous frappe, nous la déclarerons ! Avec le Poing Enflammé, nous devrions pouvoir facilement reprendre la ville de Nashkel, et ensuite fortifier rapidement le col à travers les Pics Brumeux. Grâce à moi, nous…

Daren ne pouvait pas entendre plus longtemps ces mensonges.

− C’est faux !

Toute la salle se tourna vers lui.

− Cet homme ment !, reprit-il plus fort. Et j’ai la preuve qu’il est lui-même un assassin !

Son cœur battait à tout rompre. Il dévisageait Sarevok, dont le regard fou cherchait dans la salle d’où venait cette voix insolente. Le duc Belt prit alors la parole.

− Jeune homme ! Vos accusations sont graves ! Et j’espère vivement que vous avez des preuves de vos accusations ! Car dans le cas contraire,…

Mais Sarevok l’avait trouvé, son regard sauvage le foudroyant de toute sa haine.

− C’est l’un des meurtriers du Trône de Fer !, lança Sarevok. Regardez ! Gardes ! Tuez-le !

Daren porta aussitôt la main à son épée. Déjà, quelques soldats du Poing Enflammé se frayaient un chemin à travers la salle et se dirigeaient dans sa direction.

− Sarevok ! Enfin, reprenez-vous !, lui répondit le duc Belt d’un air scandalisé. Personne ne sera tué ici-même ! Jeune homme, veuillez vous approcher et vous expliquer sur votre attitude.

Il allait s’expliquer, oui. S’expliquer en dévoilant les secrets de cet homme en place publique.

− Je dispose de toutes ces preuves dans ce recueil, déclara Daren en levant le journal volé. Sarevok devra assumer les conséquences de ses actes criminels !

Il avait gagné cette manche, et Sarevok le savait. L’homme en armure prit son sombre casque posé sur la grande table et le porta sur ses épaules. Son rire démoniaque s’éleva au dessus des cris, et il fut aussitôt imité par la moitié des gentilshommes dans la salle.

− Vous n’avez plus rien à exiger, duc Belt, reprit Sarevok d’une voix rauque et puissante. Mon règne a commencé, et je vais en finir avec cet avorton aujourd’hui même, ainsi qu’avec vous deux !

Au moment où il dégaina sa terrible épée, de nombreux nobles autour de Daren se métamorphosèrent sous ses yeux. Leur peau devint grisâtre, et des fentes jaunes se dessinaient à la place de leurs yeux. Daren était pris au piège. Des cris de panique s’élevèrent autour de lui, et les nobles se bousculèrent vers la sortie.

− Allez-y, mes fidèles dopplegangers ! Tuez tout le monde ! Ne laissez aucun survivant !

Sarevok souleva son épée, et fendit l’air devant lui. Le sang gicla, et des corps sans vies tombèrent dans la foule, mortellement blessés par le pouvoir de sa lame maudite. Plusieurs dopplegangers se dirigeaient vers Daren, toutes griffes dehors. Ils étaient trop nombreux, et il était impossible qu’il puisse tous les parer. Aucun de ses compagnons ne pourraient lui venir en aide cette fois-ci, et il était vain d’espérer vaincre à dix contre un. Le duc Belt était un ancien homme d’arme et s’était placé devant la duchesse, dégainant lui aussi une masse. Mais que pouvait-il contre Sarevok ? Déjà de nombreux nobles agonisaient au sol, blessés à mort par les dopplegangers. Daren était à présent encerclé par cinq de ces créatures. La fuite était impossible, et le combat perdu d’avance.

− Ecartez-vous, et ne bougez pas !

Une voix forte résonna derrière lui. Son cœur palpita quelques secondes, car cette intonation lui était étrangement familière.

− Restez dans la ligne de mire de mon hamster !

Daren laissa échapper un cri de surprise. Il tourna la tête aussitôt, découvrant un colosse aux couleurs du Poing Enflammé qui enlevait son casque, dévoilant un crâne rasé arborant un imposant tatouage violet sur le visage.

− Minsc !, s’écria Daren. Comment… ?

− Minsc et Bouh discuterons avec Daren plus tard ! Pour le moment, nous avons des arrière-trains à botter !

Les dopplegangers perdirent tout à coup de leur assurance. Ce nouvel ennemi les impressionnait, et il y avait de quoi. Le rôdeur maniait une épée aussi grande qu’eux, et une juste colère se lisait sur son visage. Sarevok demeura silencieux, reconsidérant visiblement la situation.

− Nous devons protéger les ducs !, lui lança Daren.

À cet instant, un doppleganger qui s’était approché de Belt et de Jannath changea de couleur en quelques secondes. D’un ton gris, il prit soudain une teinte mauve, et une longue robe se dessina alors autour de son corps.

− Je m’en charge, dit alors la jeune femme qui venait de se métamorphoser sous leurs yeux.

Cet accent suave et oriental ne laissait planer aucun doute sur son origine. La seule autre personne de cette salle capable de changer ainsi son apparence ne pouvait être que la magicienne Dynahéir. Daren ressentit une vive bouffée d’espoir. Il n’était plus seul, et ses deux nouveaux alliés de poids lui avait redonné une confiance neuve. Il dégaina une deuxième épée de son fourreau, et la retourna contre son gantelet gauche.

− Cours, Bouh ! Cours !

Minsc lança son hamster dans la foule des dopplegangers,et commença à tailler ces monstres du tranchant de sa lame. Sa force surhumaine faisait voler les corps démembrés des métamorphes, et il poussait à chacun de ses coups des cris de guerre terrifiants. Profitant d’une seconde d’inattention des cinq dopplegangers devant lui, terrifiés par le géant qui décimait leurs semblables, Daren s’élança vers l’un d’eux et exécuta le foudroyant enchaînement de Khalid. En quelques secondes, leurs cinq cadavres tombèrent à ses pieds. La chance commençait à tourner. Minsc et Daren se postèrent dos à dos, tandis que Dynahéir protégeait d’un globe bleu argenté les deux ducs, sa magie repoussant les assauts des griffes des créatures.

Sarevok n’était pas encore intervenu. Il observait la situation en silence, ses troupes se faisant décimer par seulement trois adversaires. Il ne restait plus que quelques dopplegangers encore debout, lorsqu’il prit finalement la parole.

− Allons-y, Perotate.

Daren regarda dans sa direction, fronçant les sourcils. Une silhouette encapuchonnée apparût derrière lui, et commença une incantation. Qui était-il ? Le mage était resté invisible depuis le début de la cérémonie, et attendait vraisemblablement un signe de son maître pour se dévoiler. Que comptaient-ils faire ? Où comptaient-ils aller ? Daren voulut se précipiter vers cette nouvelle menace, mais un des derniers dopplegangers encore debout lui barra le passage.

− Nous nous retrouverons !, lui lança Sarevok sur un ton de défi. Tu as gagné cette bataille, mais je te tuerais comme j’ai tué Gorion !

Daren frappa la créature devant lui de toutes ses forces, s’élançant vers son ennemi.

− Tu viendras me trouver !, continua-t-il. Car dans le cas contraire, tu ne vivras jamais en paix, ni aucun de tes amis !

Daren courait, l’épée au poing. Il n’était qu’à quelques pas seulement du démon en armure, mais à peine était-il monté sur les premières marches de l’estrade que le mage derrière lui terminait son incantation. Un cercle de couleur or se forma autour d’eux, et ils disparurent en un éclair jaune vif, ne laissant derrière eux qu’une fine poussière cuivrée.

− Ils s’échappent !, tonna Daren d’un ton rageur. C’est pas vrai ! On le tenait, sans ce satané magicien…

Derrière lui, Minsc avait mis hors de combat les quelques derniers dopplegangers encore debout. Daren se retourna alors vers lui, un large sourire sur le visage.

− Je suis tellement heureux de vous voir tous les deux ! Vous m’avez tiré d’un sale pétrin ! Mais… comment diable êtes-vous arrivés jusqu’ici ?

− Tous les trois, tu veux dire ? Minsc ne peut pas croire que tu aies oublié Dynahéir !

Daren faillit éclater de rire, et rectifia aussitôt.

− Tous les trois, bien sûr Minsc.

− Hé bien, jeunes gens, nous vous devons une fière chandelle !, les interrompit le duc Belt. Je crois bien que, sans vous, nous aurions non seulement commis la folie de nommer Sarevok grand duc de la Porte de Baldur, mais nous aurions aussi signé notre propre arrêt de mort !

− Nous vous sommes redevables, renchérit la duchesse. Mais ce démon de Sarevok s’est enfui. Je crois bien que nous ne serons pas en sécurité tant qu’il ne sera pas définitivement hors d’état.

Dynahéir qui était restée silencieuse jusqu’à présent prit à son tour la parole.

− Bien, si la cérémonie est terminée, je crois que nous n’avons plus rien à faire ici. Monseigneur, Madame.

Elle fit une rapide révérence et se dirigea vers la grande porte d’entrée, enjambant les corps inanimés des monstres qu’ils venaient de combattre. Elle fit un léger signe à Minsc, qui la suivit aussitôt. Liia Jannath l’interpella avant qu’elle ne franchisse le seuil.

− Mademoiselle, Monsieur ? Restez ici un instant. Nous sommes vos débiteurs, la Porte de Baldur même est votre débitrice, et vos actes courageux doivent être récompensés. Nous pouvons vous offrir une quantité d’or très conséquente, vous savez ? Ou un titre nobiliaire, si vous le souhaitez. Je serais vraiment ravie de pouvoir vous proposer quelque chose à la mesure de votre exploit.

La duchesse se tourna alors vers Daren.

− C’est valable pour vous trois, bien sûr.

Daren réfléchissait déjà à tout ce qu’il pourrait s’offrir avec cet or. De nouveaux équipements ? Une forge ? Un château ? Toutefois, la réponse de Dynahéir coupa court à ses rêveries.

− Juste un peu d’or pour avoir de quoi manger et nous loger décemment pour les prochaines semaines suffiront.

Daren faillit s’étouffer, et le duc Belt insista à nouveau.

− Réfléchissez mademoiselle. Il est important pour nous, et pour l’image que doivent avoir les gens de héros tels que vous, que vous soyez récompensés à une juste mesure.

Dynahéir fronça les sourcils un instant, et reprit.

− Alors donnez votre argent à une institution populaire. Un orphelinat, un hospice, une école, ce que vous voulez qui profitera à la population qui en a le plus besoin.

Le ton qu’elle avait employé ne laissait pas la place à une discussion. Daren se sentait quelque peu honteux de n’avoir pas eu spontanément la même initiative, même s’il partageait au final la décision de la mage.

− Le jeune homme là-bas est libre de faire ce qu’il souhaite de sa récompense, bien sûr, ajouta-t-elle en levant la main en direction de Daren. Mais je vous ai donné mes directives en ce qui concerne la nôtre.

Le duc parut surpris de cette décision si désintéressée, puis se ravisa d’un sourire.

− C’est un acte d’une grande générosité, mademoiselle, la complimenta la duchesse Jannath. Je veillerai à ce que votre nom reste gravé dans l’histoire de la Porte de Baldur.

− Et vous ?, ajouta le duc Belt à l’attention de Daren.

Le jeune homme sursauta à cette question. Pendant quelques secondes, il ne put que bégayer quelques syllabes, puis finit par répondre.

− Je.. je… Vous pouvez ajouter ma récompense à celle de Dynahéir, bien sûr. C’est une excellente idée, et je n’aurai jamais pensé à quelque autre solution.

Dynahéir tourna son regard dans sa direction une fraction de seconde, un léger sourire sur ses lèvres.

− Les formalités sont finies ? Nous pouvons disposer ?, continua-t-elle d’un ton presque impatient.

Le duc et la duchesse leur firent une dernière révérence, et Daren courut rejoindre Minsc et sa protégée qui sortaient du palais.

− Dynahéir ! Suivez-moi, vous et Minsc. Jaheira, Khalid et Imoen m’attendent là dehors, et ils seront ravis de vous retrouver.

Dynahéir haussa les sourcils à l’évocation d’Imoen, et acquiesça d’un sourire à sa requête. Sarevok s’était échappé, mais ils étaient en vie et avaient retrouvé deux compagnons loyaux, ce qui n’était finalement pas si cher payé.

L’Enfant de Bhaal

Daren referma le livre aussitôt, le serrant contre sa poitrine. Mille sentiments s’entrechoquaient dans son esprit. La colère, la mélancolie, la surprise, la haine, ou encore la tristesse. Il n’en avait lu que quelques lignes, mais savait que ce journal refermait bien des secrets. Ses compagnons le regardaient silencieusement, attendant qu’il prenne la parole. Quelques secondes s’écoulèrent ainsi, puis Daren rouvrit le recueil à la première page.

− C’est… le journal personnel de Sarevok. Je…

Il s’arrêta, ne sachant pas quoi ajouter de plus.

− Je vais vous le lire, conclut-il enfin.

« Le 14 Eleinte 1367 : En ce jour, le Cormyr a émis un arrêté interdisant au Trône de Fer d’intervenir à l’intérieur de ses frontières. Ce coup porté au Trône de Fer offre à Reiltar une occasion rêvée de soumettre sa proposition au grand conseil du Trône. Si tout se passe bien, nous pourrions lancer l’opération dans l’année.

 

Le 25 Marpenoth 1367 : Davaeorn a envoyé un message à Reiltar pour l’informer que les mines de Bois-Manteau ont été asséchées et sont prêtes pour l’exploitation. Cette annonce devrait contribuer à convaincre le grand conseil du Trône.

 

Le 2 Nuiteuse 1367 : Le conseil du Trône de Fer a donné son accord au plan de Reiltar. Celui-ci a obtenu toutes les ressources dont il avait besoin, ainsi que la direction du projet. J’ai fait part de mon intérêt à mon « père » et il a promis de me faire participer aux opérations le long de la Côte des Epées. Il a mentionné mère au cours de notre conversation et a clairement laissé entendre que si je me montrais aussi déloyal envers lui qu’elle, je partagerais sa destinée. J’ai décidé de me rendre à Château-Suif. J’ai attendu longtemps avant de me mettre à la recherche des prophéties d’Alaundo. Je veux savoir si le prêtre de Bhaal a dit la vérité (avant que je ne le tue). Suis-je le fils d’un dieu ? Suis-je le fils de Bhaal ? »

Daren s’arrêta à la fin de ce paragraphe, et leva les yeux vers ses trois compagnons qui l’écoutaient attentivement. Il se souvint de ces prophéties qu’il avait entendue étant plus jeune. Durant les Temps Troubles, lorsque les dieux étaient pareils aux hommes, l’un d’eux put prévoir sa mort. Bhaal, le Seigneur du Meurtre. Il répandit alors les germes de son pouvoir afin qu’il renaisse lorsque son heure viendrait. Si les recherches de Sarevok s’avéraient, alors il était effectivement possible qu’il soit bien le fils du dieu déchu, Bhaal. Il laissa ses réflexions de côté pour le moment, et reprit la lecture du journal.

« Le 11 Ches 1368 : Mes recherches ont progressé. Les moines de Château-Suif se sont montrés relativement coopératifs. D’après ce que j’ai pu lire, il semble certain que le sang de Bhaal coule dans mes veines. Ses prophéties sont (naturellement) ambiguës, mais je pense être en mesure de les interpréter. On dit que tous ses enfants ont hérité d’une partie de son pouvoir, mais qu’un seul est digne de prendre sa place parmi les dieux (cela n’est pas dit franchement, mais on peut le deviner). Etant donné que mon père était le Dieu du Meurtre, pour prouver sa valeur, il faut impérativement commettre un acte en rapport avec sa charge… une sorte d’hommage glorieux au meurtre !

 

Le 3 Tarkash 1368 : Le moine Gorion m’inquiète. Il s’est apparemment intéressé à mes lectures. Je dois impérativement veiller à mieux protéger le secret de mes recherches. J’aimerais pouvoir m’en débarrasser, mais je ne crois pas qu’il soit possible de l’assassiner dans cette damnée bibliothèque.

 

Le 11 Tarkash 1368 : J’ai fait un rêve cette nuit. Ma mère me parlait… Mais peu à peu son visage s’est mis à se congestionner et à perdre ses couleurs… Sa voix est devenue plus faible. Elle demandait que je la protège de Reiltar. Je voyais une hache s’approcher de son cou, mais je ne réagissais pas. Ce n’était qu’un rêve.

 

Le 27 Tarkash 1368 : Je quitte à présent Château-Suif, et au bon moment, car il est clair que Gorion connaît à présent mes origines. Une chose est certaine : son fils adoptif, Daren, descend lui aussi de Bhaal. »

Daren se figea dans sa lecture. Il ne pouvait pas bouger, et son cœur battait si fort qu’il allait sans doute exploser. Il fixa un point dans le vide, peinant à articuler le moindre mot. Tout s’embrouillait, et l’angoisse qu’il éprouvait en cet instant était si forte qu’il luttait pour rester conscient. Il était un enfant de Bhaal. Un enfant souillé par un sang divin maléfique, le sang du Seigneur du Meurtre en personne. Tout était clair à présent. Tout. La voix, cette voix menaçante qui le haïssait dans tous ses rêves, ainsi que cette folie écarlate qui l’avait conduit aux frontières de la déraison. Ce pouvoir qui sommeillait en lui, et qui le submergeait lorsqu’il était en colère, c’était l’essence du Mal. Il se révulsait lui-même. Il était une menace. Une menace pour ses compagnons, pour son amie de toujours, Imoen. En réalité, il devenait une menace pour le monde. Il était une aberration, une erreur, et tôt ou tard, il contribuerait à déséquilibrer ce que Jaheira appelait la « Balance ». Une voix douce et amicale le tira de sa détresse, et Imoen posa une main chaleureuse sur le bras de son ami.

− Ne t’en fait pas, le rassura-t-elle. Tu es peut-être un enfant de ce dieu maléfique, mais tu n’es pas comme Sarevok. Tu es bon, et tu ne t’es jamais laissé gagner par ton étrange pouvoir, tu te rappelles ?

Jaheira était restée silencieuse, mais le visage souriant de Khalid lui laissait sous-entendre qu’au moins lui partageait le point de vue d’Imoen. Ils avaient vécu nombre d’aventures depuis leur rencontre tardive à l’auberge du Brasamical. Cela signifiait-il quelque chose pour eux… ?

− Ce n’est pas d’où tu viens qui compte à nos yeux. Mais qui tu es.

Jaheira avait conclu par cette phrase, que Khalid et Imoen semblaient partager pleinement. Daren leur rendit leurs sourires, et sécha les quelques larmes qui s’étaient formées aux coins de ses yeux. Il reprit le journal en main, et continua sa lecture là où il l’avait laissée.

« Il en a tous les stigmates et cela pourrait expliquer la curiosité que Gorion manifeste pour mes études. Je ne peux rien faire maintenant, mais il faudra absolument que je retourne là-bas pour tuer cette créature. Ce serait de la folie de laisser la vie sauve à l’un de mes frères, surtout s’il a été élevé par les Ménestrels (et je suis sûr que Gorion en est un).

 

Le 5 Mirtul 1370 : Aujourd’hui, j’ai rencontré Reiltar à la Porte de Baldur. Il a installé sa base dans le château d’une famille de nobles déchus. D’après mon « père », tout se déroule sans incident. Mulahey a établi son campement dans les mines de Nashkel et ses servants kobolds devraient être en train de contaminer le minerai de fer. Seuls quelques esclaves ont commencé à exploiter le minerai à Bois-Manteau, mais Reiltar m’assure qu’une fois les pillages commencés, nous pourrons nous procurer régulièrement de nouveaux esclaves.

 

Le 8 Eléasias 1371 : J’ai rencontré les chefs du Frisson et les Griffes Noires. J’éprouve peu de sympathie pour Ardenor, le chef du Frisson, mais Taugosz semble être un homme de parole. Pendant le restant de l’année, je vais devoir travailler avec les mercenaires.

 

Le 23 Uktar 1372: Tout va bien. Le minerai extrait de Nashkel a commencé à se détériorer et mes mercenaires ont fait du bon travail en détruisant tous les convois qui acheminaient du métal vers la Porte de Baldur. Bien que certains aient été capturés, la plupart pensent travailler pour les Zhents ; aucun trouble n’a donc perturbé le Trône de Fer. Il est évident que les Zhents de la Forteresse Noire n’apprécieront pas cette utilisation abusive de leur nom. Il faudra que je me méfie de leurs agents dans les prochains mois.

 

Le 14 Tarkash 1373 : Je pense avoir maintenant le temps de m’occuper de ce vieux Gorion et de son rejeton. Je vais informer mes hommes que je serai absent pendant les prochaines semaines.

 

Le 28 Kythorn 1373 : Les choses ne se sont pas déroulées exactement comme prévu, mais je peux encore sauver la situation. Daren est en route pour la Porte de Baldur ; si je pouvais l’attirer à Château-Suif, j’aurais un bouc émissaire parfait. Mon « père » y rencontre les Chevaliers de l’Ecu de Sembie. Si je veux montrer que je suis digne de porter la cape de mon ascendant, je dois faire vite ! Mon père a bloqué toutes mes tentatives visant à intensifier les hostilités entre l’Amn et la Porte de Baldur. Il faut que je me débarrasse de lui et de ses associés. Une chose reste évidente : ce ne sont pas les dopplegangers qui tueront Reiltar, car je me réserve cet honneur. Je pense qu’une hache sera parfaite pour cette tâche. »

La suite, si elle avait été consignée, ne l’avait pas été ici. Néanmoins, ce journal constituait déjà un recueil de preuves flagrantes, et pouvait à lui seul contrecarrer les plans de Sarevok et les disculper de leurs supposés crimes. Sa nomination en tant que grand duc devait avoir lieu le lendemain matin, et ils devaient absolument trouver un moyen de s’y rendre afin d’annuler la procédure et de le confondre de tout le monde.

Il était tard, et chacun rejoignit sa chambre. La mission qui les attendait le lendemain était aussi délicate que primordiale, et tous avaient besoin d’une longue nuit de sommeil.

Daren ne trouva pas tout de suite le repos. Les révélations du journal de Sarevok et les propos de Tamoko prenaient à présent tous leur sens, et il les disséquait un à un à la recherche de leur véritable signification. Il était le fils d’un dieu mort et maléfique. En plus du terrible sentiment de culpabilité qu’il portait, ce fait en impliquait un autre tout aussi douloureux. Son ennemi, Sarevok, était donc son frère. Même si les liens de parentés traditionnels n’étaient pas en jeu, il partageait avec lui plus qu’avec n’importe qui d’autre. Il savait qu’un jour, une confrontation entre eux aurait inévitablement lieu. Quelque chose au plus profond de son être le savait. Et même s’il parvenait à trouver d’ici là la force nécessaire de battre Sarevok, il ne pourrait jamais effacer le fait qu’il aurait ainsi tué son frère. Il finit par s’endormir, au beau milieu de la nuit, une voix familière répétant en écho dans ses rêves « Tu finiras par apprendre… ».

Le palais ducal était dans le riche quartier nord de la ville. Un mur d’enceinte intérieur délimitait d’ailleurs le parc qui entourait le somptueux bâtiment. Les drapeaux de toutes les provinces du royaume flottaient à la brise légère du matin, et une agitation peu commune pour ce district habituellement calme régnait devant les grilles de l’édifice. Toute la fine fleur de la Porte de Baldur avait été conviée à la nomination du futur duc, et deux gardes en armure contrôlaient méticuleusement toutes les entrées. Les quatre compagnons restèrent quelques instants dissimulés dans la foule à observer le va-et-vient, et remarquèrent que toutes les personnes invitées présentaient en entrant un document portant le cachet ducal.

− Il nous faut l’une de ces invitations, marmonna Jaheira aux trois autres.

− La cérémonie commence dans moins d’un quart d’heure, ajouta Khalid. Il faut faire vite !

Imoen fronça les sourcils, concentrée, et prit à son tour la parole.

− Restez ici, je m’en charge. Je suis de retour dans cinq minutes, tout au plus.

Sur ces paroles, elle se faufila et disparut dans la foule.

− Je pense qu’on peut lui faire confiance, lança Daren. Imoen nous a prouvé plus d’une fois sa valeur, et j’ai pour ma part une totale foi en ses capacités.

Les deux demi-elfes ne purent qu’acquiescer, et ils attendirent que revînt leur coéquipière. Daren était nerveux, et avait du mal à apaiser sa respiration saccadée. Tout à coup, une voix féminine s’éleva derrière lui.

− Suivez-moi. Ce ne sera pas long.

Il reconnut aussitôt la jeune femme de la veille, Tamoko. Jaheira intervint aussitôt, en élevant la voix.

− Qu’est-ce que vous nous voulez encore ?

− Laisse, la coupa Daren, je n’en ai pas pour longtemps.

Jaheira haussa les sourcils d’un air surpris et contrarié, mais n’insista pas davantage. Tamoko s’enfonça dans la foule, invitant Daren à la suivre.

− Ne vous arrêtez pas, continuez de marcher.

Daren s’exécuta, la suivant péniblement à travers le flot de personnes.

− J’ai votre collier, finit-il par lui dire.

Il sortit le bijou et lui tendit. Tamoko le considéra un instant comme s’il s’agissait d’une pièce rarissime, puis le rangea dans sa sacoche.

− Merci. J’ai une faveur à vous demander, finit-elle par dire.

Elle s’était arrêtée. Pour la première fois, elle avait baissé la tête, et son ton était presque suppliant.

− Voici ma requête, même si elle va peut-être vous paraître étrange. Je vous charge de faire échouer Sarevok, l’homme qui est la cause de tous vos malheurs. Détruisez ses plans, et arrêtez ses machinations. Il faut que vous lui ôtiez cette conviction qu’il a de pouvoir réussir dans la voie qu’il suit. Et…

Elle hésita une seconde.

− Laissez-le en vie… Faîtes cela pour moi… Je l’aiderai à vivre en homme, et non en ce dieu qu’il s’imagine être…

Daren était stupéfait. Ce que cette femme lui demandait en ce moment même était tout simplement irréalisable.

− Je doute qu’il soit possible de tenir une telle promesse… Même si je décide de ne pas chercher la confrontation, c’est jusqu’à présent lui qui m’a attaqué, et je n’ai fait que me défendre.

− Sarevok cherche à détruire tout le monde, par seulement vous, reprit-elle aussitôt. Vous présentez pour lui un intérêt particulier, de par vos origines communes. Vous êtes une rivalité possible, l’une des rares personnes à mériter son attention personnelle, et surtout…

Elle marqua une légère pause.

− Vous êtes de sa famille.

Elle s’arrêta de nouveau, levant le regard vers Daren.

− Je sais, lui répondit-il. J’ai tout découvert dans son journal que détenait Cythandria.

− Je vois… Mais je peux vous apporter d’autres réponses. Un bâtiment délabré, dans le quartier Est. Trois portes rouges, et à l’intérieur, un escalier menant dans les profondeurs. Vous aurez besoin d’aller là-bas un jour.

Daren la dévisagea quelques secondes sans rien dire. Ce qu’elle disait n’avait aucun sens, et il se rendit compte que plusieurs minutes s’étaient écoulées depuis le début de leur entretien. Imoen était peut-être même déjà revenue.

− Excusez-moi, je dois vous laisser, lui répondit-il. Mes compagnons m’attendent et…

− Ne le jugez pas trop vite, le coupa-t-elle d’une voix implorante. Vous avez eu Gorion pour vous guider, Sarevok n’a eu personne. Sa force, il la tire de sa haine, de cette volonté de s’élever au-dessus de ceux qu’il sait inférieurs. Son sang divin a soif de conquête… C’est pour cela qu’il faut le vaincre, mais pas le tuer. S’il vous plait…

Elle avait fini dans un murmure.

− Vous l’aimez ?, finit par demander Daren.

C’était plus une remarque qu’une question. Cette voix, ce regard, tout trahissait ce sentiment dans son attitude. Tamoko ferma les yeux en silence, et des larmes coulèrent sur ses joues.

− Je ferai ce que je pourrai, reprit-il.

Elle lui lâcha aussitôt les mains et disparut dans la foule en murmurant un dernier « merci ». Daren se retourna, et chercha du regard ses compagnons. Imoen devait être revenue, et il ne leur restait que quelques minutes pour entrer dans le palais avant le début de la cérémonie.

− Ah ! Te voilà !, l’interpella Jaheira. Imoen a réussi à dérober une invitation officielle.

Le visage de Daren s’éclaira aussitôt. Leur petite voleuse était une véritable artiste en la matière. Il allait la féliciter lorsqu’il s’aperçut que tous ses compagnons portaient un air grave sur leur visage.

− Quel est le problème ?

Imoen répondit la première.

− Je n’ai récupéré qu’un seul billet… Et nous sommes quatre.

Il réalisa aussitôt la situation. Seul l’un d’entre eux pourrait franchir les grilles du palais. Jaheira allait prendre la parole, mais Daren la coupa.

− Je vais y aller. Donne-moi le journal de Sarevok et l’invitation.

Jaheira le toisa du regard en fronçant les sourcils. Son expérience était certes bien plus importante que la sienne, mais il avait mille raisons de plus d’accomplir cette mission.

− Cet homme a tué mon père, Jaheira !, répondit-il à sa désapprobation tacite. Il a lancé des assassins à mes trousses dans tous le pays, et plus que tout, c’est… c’est mon demi-frère ! Je dois m’y rendre, moi. Excusez-moi, vous tous, je… il faut que je le fasse.

Aucun ne répondit sur le moment. Jaheira avait toujours le visage crispé, mais son expression trahissait une certaine compréhension.

− Tiens, vas-y.

Khalid lui tendit le journal et le parchemin officiel du palais.

− Nous t’attendrons aux alentours, continua-t-il.

Imoen s’approcha de lui, et l’embrassa sur la joue.

− Bonne chance, et bon courage.

Daren souffla un instant, rassemblant ses esprits, puis se glissa dans la file indienne qui menait au palais.