Retour aux sources

Château-Suif. Daren ne s’était jamais absenté aussi longtemps de sa maison natale. Le périple incroyable qu’il avait vécu ces dernières semaines l’avait tellement bouleversé qu’il en avait presque oublié la majestueuse et bienfaitrice silhouette de la citadelle surplombant la mer. Imoen était elle aussi animée de cette même ferveur, et leurs dix jours de marche pour y parvenir furent des plus silencieux.

Il avait découvert le monde, ce dont il avait toujours rêvé, mais ce n’était que maintenant qu’il réalisait ce que Château-Suif avait de si particulier : un univers de livres et de connaissance, à l’abri de la misère et de la violence des villes. Le monde extérieur était à la fois si plein de vie, en effervescence, mais aussi tellement vide de savoir et de sagesse. Le duc Eltan leur avait fourni un ouvrage d’une extrême rareté de sa collection, ce qui était le gage d’une entrée entre les murs de la citadelle. Leur mission était d’espionner le colloque marchand qui réunissait à la fois les dirigeants du Trône de Fer et ceux d’autres chefs de guildes étrangères, mais Daren avait du mal à s’y consacrer pleinement. Son esprit vagabondait à une multitude de souvenirs, de joies et de mélancolies. Il repensait à son père, ce merveilleux précepteur qui lui avait transmis le goût du savoir et de la persévérance, et qui avait fait de lui la personne qu’il était aujourd’hui. Des larmes lui montaient aux yeux alors qu’il songeait à ce passé désormais révolu, et croisant son regard avec celui d’Imoen, ils s’échangèrent sans un mot un sourire chargé de nostalgie.

− Nous ne sommes encore jamais entrés entre ces murs, dit Jaheira en désignant les murailles qu’on apercevait au loin. À quoi ressemble l’intérieur ? On raconte que c’est assez impressionnant.

Daren avait du mal à donner un avis impartial et objectif. Pour lui, Château-Suif était à la fois la normalité et en même temps le lieu le plus extraordinaire qu’il n’ait jamais visité, mais seule Imoen pouvait comprendre cette contradiction. Il était si impatient et à la fois si anxieux de retrouver les murs de son enfance qu’il avait du mal à trouver la patience d’expliquer à Jaheira ce qu’il en retournait. Quelques minutes plus tard, ils franchissaient la herse de l’entrée principale, après avoir remis leur précieux écrit au gardien du portail. Daren ferma les yeux un instant, humant les odeurs familières de ces murs clos. Les jardins et l’entrée de la grande bibliothèque se dressaient devant eux, dominés par la noble statue du prophète Alaundo, fondateur de la citadelle.

− Tu nous conduits à l’auberge ?, demanda Jaheira à Daren.

Il sursauta à ce retour à la réalité, et acquiesça d’un hochement de tête.

− Suivez-moi, leur proposa Imoen, laissant ainsi à Daren les quelques minutes de solitude qu’elle lui savait nécessaire.

Alors que ses trois compagnons traversaient les allées en direction de l’auberge, Daren ses pas lents le menèrent instinctivement vers l’écurie, profitant de chaque seconde de ces retrouvailles inoubliables. De nombreux souvenirs de son passé, de Gorion, lui revenaient à l’esprit en désordre. Il se rappelait précisément de sa dernière journée en ces murs, sa dernière journée où il avait encore un père.

« Daren ! Ohé ! Daren ! »

Une sensation de déjà-vu l’arrêta aussitôt. Il connaissait cette voix, et cette situation lui était étrangement familière.

− Si c’est pas quelqu’un que je penserais jamais revoir d’ici un million d’années !

C’était Hull. Un sourire radieux sur le visage et les bras tendus, il avançait vers Daren, visiblement ravi de retrouver son ami.

− Tu es enfin de retour ! Je croyais vraiment ne jamais te revoir !, ajouta-t-il dans un grand rire sonore. Qu’est ce que tu deviens ?

Daren lui rendit son sourire, mais la mélancolie et le souvenir encore douloureux de la mort de Gorion l’empêchaient de partager pleinement sa joie.

− Je sais pour Gorion, reprit-il d’une voix plus sobre. Je… Nous avons tous été attristé de sa disparition, et de te savoir sans protection dans la nature…

Il s’arrêta, ne sachant pas comment continuer cette conversation sans paraître déplacé, puis reprit d’un ton plus joyeux.

− Mais tu es revenu, c’est l’essentiel ! Qu’est ce que tu as fait de beau dehors ? Tu as des choses à raconter, je suppose ?

Daren hésita un instant. Il ne voulait pas parler de certains évènements, les jugeant encore trop sensibles pour être divulgués.

− Oh, j’ai parcouru un peu tout le pays. On enquête avec des amis sur les problèmes de fer et de brigands dans les environs.

Hull fit une moue admiratrice, réalisant qu’il n’avait plus en face de lui le petit garçon qui courait dans les allées de Château-Suif.

− Tu es devenu un vrai guerrier maintenant. Gorion serait fier de toi, je peux te l’assurer.

Il marqua une pause un instant, le dévisageant d’un air à la fois admiratif et paternel, puis continua.

− Et Imoen ? Je suppose qu’elle est avec toi, non ?

Daren se remémora les détails de cette nuit-là. Lorsqu’il était parti, son amie s’était échappée et enfuie à son tour pour venir clandestinement à sa rencontre. Daren lui répondit d’un sourire complice.

− C’est bien ce que je pensais… Les deux garnements inséparables… Je la voyais mal rester seule ici pendant que tu irais te balader dehors !

− Au fait Hull, le coupa Daren. Je voulais te demander… Tu as vu des choses… suspectes ces derniers temps, ici ?

Hull lui fit un grand sourire.

− Ah ! je vois. Tu n’es pas vraiment revenu pour de bon, c’est ça ? Tu es encore sur une enquête ?, lui dit-il avec un clin d’œil. Hé bien, qu’est-ce que je pourrai te dire… Tu sais, je passe beaucoup de temps à l’extérieur, je sais pas vraiment ce qui se passe dans la bibliothèque elle-même. Mais sinon… Ah, oui, peut-être que ces derniers jours, on a reçu pas mal de nouvelles personnes. Des commerciaux, je crois, venus de loin.

Il ne pouvait s’agir que de membres du Trône de Fer, ou de leurs interlocuteurs étrangers, mais Hull n’avait pas l’air d’être très au fait de la situation.

− Rien de plus, sinon ?, insista Daren.

Hull fronça les sourcils un moment, une main sur le menton.

− Non, vraiment, je suis désolé. Tu sais, je suis souvent dehors, et les personnes qui viennent à Château-Suif passent le plus clair de leur temps à l’intérieur des murs.

Ils discutèrent quelques minutes, évoquant les souvenirs de leur passé commun. Daren le salua chaleureusement et prit congé de son ami. Une fois seul, son regard croisa un instant celui de la grande statue d’Alaundo. Il s’en approcha instinctivement, une multitude d’images s’entrechoquant dans son esprit, et resta ainsi quelques minutes, immobile, bercé par la douce agitation qui pouvait régner en ces murs. Le grincement de la lourde porte de la bibliothèque le tira tout à coup de ses méditations, et une voix âgée et familière s’éleva alors derrière lui.

− Mais c’est bien le jeune Daren qui est là !

Un vieil homme, vêtu de la tenue traditionnelle des moines de Château-Suif, s’approcha de lui, un large sourire ridé sur le visage. Karan. Daren le reconnut aussitôt. Il avait été l’un de ces maîtres, qui avait suppléé Gorion lorsqu’il s’absentait ou était occupé à d’autres tâches. C’était un maître sage et posé, mais il lui manquait le panache et la prestance de son père adoptif. Karan s’approcha de lui, lui tendant une main amicale.

− Que je suis heureux de te revoir en bonne santé ! Nous avons craint le pire, après la mort de Gorion…

Il s’arrêta, visiblement encore très peiné du décès de leur maître à tous.

− Nous avons tant pleuré sa mort, tu sais. Il t’avait pris sous son aile, et de te savoir seul sans lui nous a causé beaucoup de soucis… Je suis vraiment désolé que nous n’ayons pas réussi convaincre Théthoril et Ulraunt… Il semblerait que pour eux, les règles ancestrales de Château-Suif soient plus sacrées que la vie de quiconque…

Théthoril et Ulraunt étaient les deux dirigeants actuels de la citadelle. C’étaient deux moines érudits qui avaient pour tâche de faire respecter les traditions de la ville-bibliothèque. Gorion lui avait raconté un jour que lui-même avait été pressentit pour obtenir l’un de ces postes, mais aussi qu’il était bien trop indomptable et indiscipliné pour accepter de se conformer à des règles que lui-même jugeait obsolètes. Néanmoins, ces deux là étaient peut-être à même de leur fournir des renseignements sur le petit groupe du Trône de Fer ainsi que leurs motivations.

− Karan, que pourriez-vous me dire à propos de ce qui se passe ici, d’étrange ou d’inhabituel par exemple ?

Karan hocha la tête lentement, cette question lui remémorant vraisemblablement quelque chose.

− Etrange et inhabituel… C’est exactement les mots que j’aurais employés…

Il l’invita à s’asseoir sur l’un des bancs devant la statue pour poursuivre leur conversation.

− Ces derniers jours, plusieurs personnes, qui se sont présentées comme des membres d’une guilde de marchand du nord du royaume, sont arrivées ici. Ils ne représentent pas le public habituel de ces lieux. Leur chef, un certain Reiltar, est un personnage sans-gêne et grossier. Je suppose qu’ils ont dû payer le prix d’entrée, mais je peux te dire que beaucoup d’entre nous trouvent leur attitude voyante et déplacée.

Daren se souvenait de l’ambiance calme et austère de la bibliothèque, et s’imaginait sans mal le désordre que pourrait y créer un petit groupe de m’as-tu-vu.

− Ça c’est pour l’inhabituel. Mais il y a aussi de l’étrange…

Il s’arrêta, inquiet, et jeta un œil aux alentours afin de s’assurer que personne n’épiait leur conversation. Il reprit alors d’une voix presque réduite à un murmure.

− Un homme est arrivé ici il y a une semaine environ. Un homme à l’allure pourtant ordinaire, mais qui nous a tous mis mal à l’aise plus d’une fois. Depuis son arrivée, j’ai été témoin d’évènements… étranges, c’est le mot. Des étudiants, des moines, des copistes, sont toujours affairés dans la bibliothèque, tu sais ça, il en a toujours été ainsi en ces murs, et ceux qui portent la bure traditionnelle se ressemblent de loin.

Karan était visiblement assez troublé, et on sentait qu’il ne savait pas comment amener ce qu’il avait à dire sans qu’on ne le prît pour un affabulateur.

− J’ai… j’ai surpris quelque chose d’inconcevable. Un des étudiants avait baissé sa capuche et venait de finir la lecture d’un texte. Il s’est tourné vers moi, et pendant qu’il me regardait… je… Enfin, j’ai distinctement vu ses yeux changer de couleur !

Daren se raidit aussitôt. Il ne pouvait s’agir d’une erreur, ou d’une coïncidence. Cette description ne laissait planer aucun doute. Il s’agissait de dopplegangers.

− Et ce n’est pas tout, reprit-il. Il y aussi ces étudiants au comportement étrange. J’ai longuement bavardé avec l’un d’eux il y a deux semaines à peine, et hier, ce même étudiant était si bouleversé qu’il ne me reconnaissait pas.

Karan tourna son regard vers Daren un instant, guettant sa réaction, mais il comprit à son air grave que ce n’était pas le cas. Il reprit ensuite.

− Il y a aussi cet homme étrange qui est arrivé, comme je t’ai dit. J’ai saisi son nom une fois, il s’appelle Koveras. J’ai été témoin de quelque chose à son sujet, hier. Il était assis à une table, un livre ouvert devant lui, et il le lisait à voix basse. Jusqu’ici rien d’anormal, si ce n’est … qu’il avait les yeux fermés. Il tournait les pages régulièrement, mais les récitait par cœur sans même les lire. J’ai attendu qu’il ait fini, et je suis allé voir l’ouvrage qu’il avait emprunté. C’était les prophéties d’Alaundo. Je ne comprends pas pourquoi il connaissait ce texte par cœur…

Daren connaissait cette œuvre, comme toute personne résidant à Château-Suif depuis assez longtemps. Il s’agissait d’un texte écrit par le fondateur de la citadelle lui-même à propos des Temps Troubles, cette époque où les dieux étaient pareils aux hommes. Il ne connaissait pas les détails de cette prophétie, mais il était certain qu’elle ne mentionnait rien à propos du Trône de Fer ou d’une quelconque guilde de marchands, et encore moins à propos de dopplegangers.

− En y repensant maintenant, reprit Karan, je revois ce Koveras s’intéresser bien plus à nos étudiants qu’à nos livres. Mais je ne suis peut-être plus très objectif après ce que j’ai observé…

− Est-il encore ici ?, demanda brusquement Daren. Je veux dire, ce Koveras est-il toujours dans la bibliothèque ? J’aimerai lui parler.

Karan leva les sourcils et répondit par l’affirmative. Daren se leva, et invita son ancien maître à l’accompagner. Le soir commençait à tomber, et il voulait être rentré à l’auberge avant qu’il ne fasse complètement nuit. Ce Koveras l’intriguait, et peut-être était-il mêlé à tous ces évènements après tout. Karan le guida jusqu’au deuxième étage de la grande bibliothèque, et désigna discrètement une personne qui déambulait dans les rangées de livres. Daren le remercia rapidement et se dirigea vers celui qui se faisait appeler Koveras.

Il n’avait cependant pas fait quelques pas dans sa direction que l’homme avança vers lui en le fixant dans les yeux. Il devait avoir sensiblement le même âge que Daren, bien que plus grand. Son crâne chauve et le teint mat de sa peau faisaient ressortir ses grands yeux noirs. Daren hésita à s’avancer davantage, mais Koveras se dirigeait toujours à pas lent dans sa direction. Enfin, il se posta devant lui et lui tendit la main, un sourire sur le visage.

− Bonsoir, mon ami. Je vous cherchais.

Daren était abasourdi. Se connaissaient-ils ? Il n’avait aucun souvenir de son visage de tout le temps qu’il était resté à Château-Suif.

− Je m’appelle Koveras, et j’étais un ami de votre père.

Un ami de son père. Daren se raidit à cette évocation. Karan ne lui avait rien dit à ce sujet, et il était très probable que ce Koveras soit en train de lui mentir. Il était toutefois disposé à jouer le jeu afin d’obtenir des informations, et lui répondit en feintant la surprise.

− Vous connaissez mon père ?

− Oui. Et il m’a d’ailleurs laissé quelque chose pour vous que je devais vous remettre après sa terrible mort.

Daren réfléchissait à toute vitesse. Soit cet homme disait vrai, et l’objet en question était bien un souvenir de Gorion, soit c’était encore un mensonge destiné à tromper sa vigilance.

− Souhaitez-vous que je vous le remette ?, continua Koveras. Il l’avait oublié avant de partir avec vous dans ce dangereux voyage.

Comment savait-il ? Quasiment personne dans Château-Suif n’avait été au courant qu’ils devaient partir en voyage. Cet homme pouvait-t-il vraiment être un ami de Gorion comme il le prétendait ? Si c’était le cas, il devait absolument récupérer le présent que son maître avait laissé pour lui.

− Bien sûr ! Je serai ravi d’avoir quelque chose ayant appartenu à mon maître, répondit-il, sincèrement enthousiaste.

L’homme mit sa main dans sa poche, en ressortit une bague dorée sertie d’une petite pierre mauve, et la déposa au creux de la main de Daren.

− Tenez. Puisse cet anneau vous rappeler son visage. Bonne soirée, mon ami.

Koveras prit congé de lui aussi précipitamment qu’il l’avait abordé, laissant Daren déboussolé au beau milieu de la bibliothèque. Il demeura ainsi, immobile, seul et silencieux, l’anneau de son père brillant dans sa main droite. Cette rencontre était surréaliste, et sans le présent de cet homme, il aurait presque cru l’avoir rêvée. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, et la voix d’une autre de ses anciennes connaissances le tira de ses méditations.

− Hé ! Daren ! Tu me reconnais ? C’est moi Jessup !

Daren cligna plusieurs fois des yeux et aperçut une silhouette familière. Ce Jessup avait passé quelques années lui aussi à Château-Suif, mais ils n’avaient jamais vraiment sympathisés. Il mit fin à la conversation en quelques minutes nécessaires à la plus stricte des politesses, et se dirigea rapidement vers l’auberge où devaient l’attendre ses trois compagnons.

À peine avait-il franchi la porte de l’auberge qu’une voix amicale l’interpela de derrière la porte.

− Haut les mains !

Devant lui, Khalid, Jaheira et Imoen arboraient un large sourire, ne laissant que Winthrop comme seul coupable de cette farce potache. Daren se retourna et serra les mains avenantes qui étaient tendues devant lui.

− Toujours aussi farceur, lui lança Daren.

− Il fallait bien que je fête le retour de la plus célèbre canaille de Château-Suif !, s’esclaffa l’aubergiste de sa voix joviale. Allez, viens t’asseoir, ça fait une heure qu’on t’attend. Je vous offre le repas !

Tous les cinq s’assirent à une table de la taverne. Winthrop semblait ravi de retrouver sa protégée et le fils adoptif de Gorion, allant jusqu’à faire monter de sa réserve le meilleur vin qu’il réservait pour les grandes occasions. L’aubergiste apporta viande et légumes dans de grands bols en bois acajou et s’attabla avec eux pour partager leur repas. L’ambiance détendue et conviviale lui rappela les meilleurs moments de sa jeunesse, et à en croire ses yeux pétillants, c’était aussi le cas d’Imoen.

− Alors, Daren ?, finit par lui demander Jaheira. Tu t’es suffisamment ressourcé ? Imoen nous a fait visiter les environs pendant ce temps, et c’est vrai que c’est un lieu vraiment surprenant !

Daren la fixa un instant sans répondre. Sa rencontre insolite avec ce Koveras n’était pas quelque chose qu’il pouvait cacher aux autres, mais il préféra ne pas parler de l’anneau de son père.

− J’ai déjà des informations sur notre mission, commença-t-il.

Tous les cinq s’échangèrent un regard entendu, et Winthrop se leva d’un seul coup.

− Bon, j’ai du travail les amis, déclara-t-il en enfilant son tablier. Khalid, Jaheira, ravis d’avoir fait votre connaissance. Daren et Imoen, je vous souhaite bonne chance, et je vous dis à bientôt !

Winthrop était un homme juste et sensé, et il avait tout de suite compris au ton qu’avait employé Daren que la conversation allait devenir privée. La taverne s’était de plus remplie depuis leur arrivée, et le personnel avait maintenant besoin de son aide.

− J’ai croisé devant la bibliothèque l’un de mes anciens maîtres, Karan, ajouta-t-il en direction d’Imoen. Il m’a appris des choses très étranges, et surtout inquiétantes. D’après les descriptions qu’il m’a faites, les dopplegangers sont ici, à Château-Suif.

Cette dernière phrase fit le silence sur la petite table. Il ne pouvait qu’y avoir un lien avec les complots des guildes de la Porte, et probablement avec la rencontre qui devait avoir lieu ici.

− Et le Trône de Fer ?, demanda alors Khalid. Ils sont bien ici eux aussi ?

Daren répondit par l’affirmative, et continua.

− Et ce n’est pas tout. J’ai rencontré un homme dans la bibliothèque. Un certain Koveras, qui avait été un ami de mon père. On a parlé un moment. Il avait l’air… sincère. Ou tout du moins bien renseigné.

Il hésita. Comment évoquer leur bref entretien sans en dévoiler le contenu ?

− D’après Karan, il est arrivé il y a un peu plus d’une semaine. Si j’ai bien compris, il trouverait son attitude… étrange. C’est le mot qu’il a employé du moins.

− Comme quoi ?, demanda Imoen.

− Il lirait des livres les yeux fermés, répondit Daren en haussant des épaules. Il les récite comme s’il les connaissait par cœur. Ah, et il s’intéresserait aussi davantage aux étudiants qu’aux ouvrages eux-mêmes…

− Rien d’extraordinaire, en fin de compte, résuma Jaheira.

Daren n’avait lui non plus pas été convaincu par les propos de Karan à propos de cet homme, et s’était dit que la présence bien plus concrète des dopplegangers avait dû alimenter sa paranoïa. Il n’avait pas mentionné à ses compagnons la bague de Gorion, mais il n’était pas encore prêt à partager l’un des rares souvenirs concrets de son père adoptif. Le repas terminé, tous les quatre saluèrent Winthrop d’un geste de la main et montèrent vers leurs chambres.

Faire le point

Le Chant de l’Elfe était comble, et malgré la taille de la salle, il fallut attendre quelque temps qu’une table se libère. Khalid s’était débarrassé de son accoutrement pendant leur évasion et avait laissé sa tunique grise quelque part dans les égouts. Le soulagement se lisait sur tous les visages, et ce soir, ils riaient tous de bon cœur.

− Quelle évasion ! C’était vraiment du beau travail !, commenta Khalid.

− Tu peux le dire !, renchérit Jaheira. J’ai bien cru à un moment que ça allait mal tourner, mais cette petite a vraiment du talent, continua-t-elle en se tournant vers Imoen.

Daren était radieux lui aussi. Ils avaient tous les quatre fourni un excellent travail d’équipe, et continuer à narguer ainsi une organisation aussi puissante que le Trône de Fer était particulièrement jubilatoire. Ils étaient pour le moment en sécurité, et Daren allait enfin pouvoir satisfaire sa curiosité qui le démangeait depuis plusieurs heures.

− Alors ? Qu’est ce que vous avez trouvé là-bas ?, finit-il par demander.

Jaheira avait visiblement été à l’initiative du plan, et elle prit son temps pour le leur détailler.

− Commençons par le commencement. Vous avez dû remarquer que les entrées et sorties sont particulièrement surveillées à l’entrée du Trône de Fer ?

Imoen approuva aussitôt. Elle était bien restée deux heures à tourner autour de la grande porte du manoir, sans parvenir à y trouver une quelconque faille.

− Nous sommes nous aussi restés sans solution un bon moment, et nous avons fini par penser à passer par en dessous. On a parcouru les égouts pendant presque une heure, et on a fini par trouver une échelle de sortie qui était bouchée par une dalle de marbre. On l’a soulevée discrètement, et on est arrivé par là ou je vous ai conduits tout à l’heure.

Elle s’arrêta, et porta sa chope à la bouche. Khalid prit alors le relais.

− On a eu pas mal de chance, en fait. Il n’y avait qu’un seul type dans la cave, et qui dormait à poing fermé, une bouteille d’alcool vide à côté de lui. On l’a dépouillé de ses vêtements, et il a fini de cuver, quelque part au beau milieu des rats dans les égouts. Il devait être bien cuit, car ça ne l’a même pas réveillé.

Jaheira continua.

− Vous devinez la suite, je suppose. Khalid a enfilé l’uniforme du Trône de Fer et s’est fait passer pour la sentinelle, pendant que moi, je suis montée le plus discrètement possible, en faisant croire que j’étais ici pour affaire.

− Une fois le soir tombé, reprit Khalid, la relève est arrivée et j’ai suivi les autres mercenaires qui allaient dans leur loge. J’ai vraiment cru me faire repérer plusieurs fois. Le bâtiment est immense, et je me voyais mal demander mon chemin…

− Le plus dur a été de me trouver une couverture…, continua Jaheira. En fait, je crois je suis arrivé à point nommé, parce que j’ai été abordée par un majordome qui m’a demandé si j’étais bien un certain émissaire « Tar », ce que je me suis empressée de confirmer. En fait, ce type m’a fourni tout ce dont j’avais besoin : il m’a rappelé pourquoi j’étais ici, et l’ordre du jour de la réunion à laquelle je devais assister le lendemain.

Daren et Imoen écoutaient le récit incroyable de leurs deux compagnons. Ce qu’ils avaient accompli aux Sept Soleils était certes honorable, mais la prestation extraordinaire de leurs deux amis les laissait véritablement pantois.

− Je suis montée aux étages, continua Jaheira, en écoutant les conversations. Au quatrième, j’ai repéré une sorte d’office qui regorgeait d’armoires et de bureaux. Je me suis renseignée discrètement. C’était apparemment là qu’il fallait s’adresser pour les offres de recrutements. Il y avait tellement de documents que nos preuves se trouvaient forcément ici. En dehors du rez-de-chaussée, le reste n’était pas vraiment gardé, et j’ai repéré les lieux avant d’élaborer un plan d’attaque. Il fallait que j’attende qu’il n’y ait plus personne, en dehors de celui qui était assis au bureau un peu plus loin.

Elle s’arrêta encore un moment. Les plats de Daren et Imoen étaient en train de refroidir depuis un petit moment, mais ils étaient tellement captivés par l’exposé de Jaheira qu’ils en avaient oublié de manger. Seul Khalid finissait son assiette, écoutant d’une oreille distraite le stratagème de sa femme.

− Au départ, j’avais pensé passer la nuit cachée avec Khalid, puisque les vigiles chargés de la sécurité avaient des logements à part, mais le fameux émissaire « Tar » n’était apparemment pas encore arrivé, puisqu’on m’a conduit dans sa suite. J’ai lu le parchemin qui résumait la réunion du lendemain, et devinez le nom de la personne qui était censée la présider ?

Daren réfléchit un instant, mais elle répondit avant même qu’il n’ait proposé quoi que ce soit.

− Un certain « Reiltar Anchev ». Le grand patron, si j’ai bien compris, et le cerveau de toutes les machinations du Trône de Fer, du métal empoisonné de Nashkel à l’exploitation des esclaves à Bois-Manteau.

Khalid avait fini son assiette, et prit à nouveau la parole.

− La nuit s’est déroulée sans problème. Le lendemain matin, j’ai essayé de me renseigner discrètement sur ce que je devais faire. Je crois qu’ils changent de personnel régulièrement, parce que personne n’a remarqué que je n’avais pas la même tête que le garde qu’on avait assommé… Apparemment, ils m’ont pris pour une nouvelle recrue. En fait, il y avait déjà un monde fou dans le hall dès le matin. J’ai essayé de trouver Jaheira dans la foule.

− Moi aussi, je t’ai cherché partout, lui répondit-elle. On a fini par se trouver, et on s’est expliqué notre plan d’évasion en quelques secondes. J’ai continué à déambuler en me cachant dans la foule, et vers midi, j’ai entendu une petite femme rondelette se présenter à la loge d’accueil. Madame Tar. Inutile de vous dire que je ne suis pas restée dans les parages. J’ai vite pris les escaliers, et je suis remontée au quatrième. Heureusement, à cette heure-là, ils étaient tous deux étages en dessous, au buffet, et je suis allé voir le type qui s’occupait des recrues. Bon, je n’avais pas mon bâton de combat avec moi. Trop encombrant… Mais heureusement que je garde toujours un en-cas… Bref, je l’ai neutralisé discrètement, et j’ai fouillé tous les tiroirs. Tout était très bien rangé, et je n’ai eu aucun mal à trouver celui qui était fermé à clé avec la mention « Privé » dessus. J’ai ouvert le meuble, du bois, tu parles si c’était difficile…, et j’ai pris tout ce que j’ai trouvé dedans, c’est-à-dire trois parchemins… Après, vous connaissez la suite.

− Et alors ?, demanda Imoen, brûlant de curiosité. Et ces trois parchemins ?

Jaheira désigna sa poche d’une main, et lui répondit par une autre question.

− Et vous, plutôt ? Racontez-nous d’abord ce qui s’est passé aux Sept Soleils.

Daren expliqua leurs découvertes, le sauvetage de Jhasso, ainsi que leur affrontement avec ces mystérieux dopplegangers. Croisées avec les informations de Jaheira, toute cette histoire prenait un sens nouveau. Le Trône de Fer n’était qu’une vulgaire guilde de marchands avides et sans scrupules, prêts à faire travailler des esclaves dans des mines, à engager des bandits pour faire taire la concurrence, ou à noyauter leurs rivaux jusqu’à en kidnapper leurs dirigeants et faire appel à ces créatures démoniaques.

− Si ces créatures ont réellement les pouvoirs que tu décris, je suppose qu’elles ne travaillent pas gracieusement pour le compte du Trône, commenta Khalid. Elles doivent avoir droit à leur part du butin elles aussi.

− Et on peut facilement imaginer d’autres conséquences, plus graves encore, renchérit Jaheira d’un air inquiet. Je commence à me demander si ce Reiltar ne prépare pas un coup d’état, ou quelque chose de… plus grave.

Elle réfléchit un instant à ses propres propos, et continua.

− Il nous faut absolument avertir les ducs de la situation.

− Nous rencontrons demain matin le duc Eltan, commandant en chef du Poing Enflammé, répondit Daren avec un sourire.

− Parfait, je n’aime vraiment pas cette situation.

− C’est donc simplement ça…, ajouta Imoen pensive. Tout ça pour… plus de bénéfices…?

Jaheira secoua légèrement la tête.

− Quelque chose ne colle pas… écoutez plutôt.

Elle déplia le premier parchemin, et leur lut à voix haute.

« Le 3 Kythorn 1373,

 

Reiltar,

 

Mes supérieurs sont intrigués par votre proposition. J’aimerais pouvoir continuer à en discuter, mais de vive voix. Les Ménestrels et les Zhents sont très actifs dans cette région récemment ; s’ils essayaient de rompre l’alliance entre nos deux organisations, cela serait très regrettable. Si vous, Brunos et Thaldorn, pouviez nous rencontrer en lieu sûr à Château-Suif, mes supérieurs seraient bien soulagés. Veuillez me faire parvenir une réponse dès que possible.

 

Tuth. »

− Qu’est ce que cela signifie ?, demanda la première Imoen.

Ce message était en effet des plus déroutants. Qui étaient ces Brunos, Thaldorn, ou Tuth, et que venaient-ils faire à Château-Suif ?

− C’est ce que j’ai essayé de comprendre, répondit Jaheira. J’ai déjà entendu les noms de Brunos et Thaldorn, et ce sont les seconds de Reiltar si j’ai bien compris. Ce Tuth par contre, semble être le dirigeant d’une guilde alliée au Trône de Fer, sans doute dans un royaume voisin. Et il semble aussi ne pas comprendre les agissements de Reiltar.

− En résumé, ajouta Khalid, soit le Trône de Fer a les dents particulièrement longues, au point même de commencer à trahir ses alliés, soit… soit il se passe quelque chose de plus grave que nous ne comprenons pas encore…

− Pourquoi ?, le coupa Imoen. Pourquoi plus grave ? Ce sont juste d’odieux personnages qui s’enrichissent de manière honteuse ! Et à part ce…

Elle se tut en découvrant la mine sombre de Jaheira qui dépliait les deux autres parchemins qu’elle avait découverts. Vraisemblablement, ils n’étaient pas encore au courant de tout, et les nouvelles qu’elle allait leur annoncer ne semblaient pas particulièrement réjouissantes.

« J’ai une tâche pour vous et ceux que vous avez choisis.

Vous, fidèle entre les fidèles, devez tenir bon à ma place.

Je vous assure que je ne mépriserais pas votre dévotion en vous confiant un simple poste de sentinelle. Cette tâche revêt à mes yeux, et donc aux vôtres, une importance toute particulière.

Daren me pose un grave problème.

Résolvez ce problème, et vous aurez droit à ma reconnaissance.

Telle est votre tâche.

L’échec n’est pas une option.

 

Sarevok. »

− Je suis désolée…

C’était donc ça. D’eux quatre, lui seul était véritablement recherché. Il avait certes à son actif la destruction de nombreux biens du Trône de Fer, mais ce n’était pas là le fruit de son seul travail. Et ces hommes, cet homme, Sarevok, n’en avait qu’après lui. Il repensa aux assassins, à Gorion. À Elminster. Il sentait que quelque chose les reliait à cette histoire, quelque chose dont il n’avait pas encore conscience, ce qui n’était pas le cas de ses ennemis apparemment. Tout à coup, il repensa à ses rêves, ou plutôt ses cauchemars. Et si… ? Non, c’était impossible. Et pourtant… Et si ces hommes à sa recherche étaient au courant ? De tout. Des rêves, de la voix, et … de son mystérieux pouvoir maudit. Et si tout ceci n’était qu’une diversion pour…

− Mais attends, ce n’est pas fini, poursuivit Jaheira, le tirant de ses réflexions.

Elle venait de déplier le dernier parchemin.

− Tu vas voir la suite, c’est à n’y rien comprendre.

« Père,

J’ai reçu votre lettre et je puis vous assurer que les mercenaires qui accompagnent Daren ne gêneront plus nos activités. Je m’en suis personnellement occupé. Avant de mourir, ils se sont montrés très coopératifs et ont fait des révélations ; comme vous le supposiez, c’était des agents du Zhentarim. J’écris également pour vous prévenir que je ne pourrai pas assister à la réunion de Château-Suif. Le Frisson et les Griffes Noires nous posent des problèmes. Ils ont eu des difficultés à collaborer et ils ont besoin de moi pour apaiser les dissensions. Je regrette de ne pouvoir être à vos côtés.

 

Sarevok. »

Daren était stupéfait. Ce n’était pas la grossière imposture au sujet de leur soi-disant mort qui l’avait surpris, mais plutôt la totale incohérence de ce message avec la situation. Pourquoi cet homme, Sarevok, pourtant si déterminé à en finir avec eux, mentait à ce sujet à son père, Reiltar, dirigeant du Trône de Fer ? C’était incompréhensible. La suite du message était encore plus troublante. Dans quel intérêt Sarevok faisait-il croire à son père que lui et ses compagnons étaient des Zhents ?

− Reiltar n’est pas le cerveau de toute cette machination ?, pensa-t-il tout haut.

− Je ne sais pas, lui répondit Khalid. C’est un nouveau mystère qui se pose à nous, en effet.

La corruption du fer, les attaques de bandits sur les convois étrangers, la mine cachée de Bois-Manteau, tout était fait pour profiter au Trône de Fer, pour accentuer davantage son monopole. Ce Reiltar était un être sans scrupule, prêt à sacrifier des vies humaines pour faire toujours plus de profit. Comment était-il possible que lui-même soit manipulé ? Et surtout, dans quel but ? Ce Sarevok, son fils, lui mentait. Mais pour quelles raisons ?

− Il est tard, déclara soudainement Jaheira. Tout ceci est encore très obscur, et une nuit de sommeil nous aidera peut-être à y voir plus clair. Nous reprendrons demain matin.

La nuit était effectivement tombée depuis longtemps sur la Porte de Baldur. Ils quittèrent enfin leur table et se dirigèrent vers leurs chambres, mais Daren ne parvenait pas à trouver le sommeil. Il reprenait sans cesse les éléments d’un puzzle devenu trop grand, assemblant tant bien que mal les pièces, en vain. Il finit par s’endormir au milieu de la nuit, une désagréable sensation d’inachevé pesant sur sa conscience.

Ils avaient rendez-vous le lendemain matin au quartier général du Poing Enflammé. Même si Daren n’avait obtenu ce rendez-vous que dans l’optique de libérer ses deux amis, ils avaient maintenant besoin d’une aide extérieure pour continuer leur enquête, et cet entretien pourrait s’avérer précieux. Leurs preuves contre le Trône de Fer étaient maigres, et un soutien de poids serait des plus utiles face à une justice aussi partiale. Faire tomber le Trône n’était pas une entreprise aisée.

« La Balafre » les reçut dès leur arrivée et les conduisit au tout dernier étage de l’imposante forteresse militaire. C’était ici que logeait l’un des quatre grands ducs de la Porte, le duc Eltan. C’était un homme à la carrure large, et on devinait à sa démarche athlétique qu’il pratiquait encore régulièrement les arts du combat. Son allure était fière, et il dégageait une aura de droiture et de respect. La pièce dans laquelle il les accueillit était une véritable mine d’or d’ouvrages et de trophées en tous genres. Au fond de la pièce, des armes suspendues aux murs côtoyaient des têtes de loup ou d’ours empaillées, et de chaque côté, d’immenses étagèrent regorgeaient de livres et de gravures anciennes. On aurait dit que l’histoire de toute sa vie était ici, entre ces murs, ce qui était très probablement le cas. Le duc s’approcha du petit groupe et vint les saluer chaleureusement un par un.

− C’est un plaisir de vous rencontrer, les accueillit-il. Mon second, que vous connaissez déjà, m’a appris que vous étiez en conflit avec une guilde de marchands de la ville, c’est bien cela ?

Tous hochèrent de la tête en même temps.

− Vous nous avez apporté une aide significative en enquêtant sur les Sept Soleils, et moi-même ne portant pas le Trône de Fer dans mon cœur, j’aurai été ravi de vous venir en aide. Mais, si j’ai bien compris la situation, vous n’avez pas eu besoin de moi pour sauver vos compagnons ?

Dans la panique de la veille, ils s’étaient persuadés de ne jamais revoir leurs deux compagnons sortir vivants du siège du Trône de Fer. Sur le moment, la meilleure solution qu’ils avaient trouvée était de demander de l’aide à la seule personne de confiance qu’il connaissait ici. Mais maintenant, il se rendait compte qu’il avait peut-être bien dérangé le duc pour rien. Il allait s’excuser, quand celui-ci reprit la parole, le regard pétillant de malice.

− Bien. Je peux peut-être vous aider, reprit le duc. Si ça vous intéresse, j’ai une autre proposition à vous faire.

Il marqua une pause, et baissa légèrement le ton de sa voix, comme de peur qu’on surprenne ses propos.

− Vous cherchez à démanteler cette guilde et leur faire endosser la responsabilité de la menace de guerre, si j’ai bien saisi. Sachez dans ce cas que la justice de cette ville ne s’opposera à eux seulement si vous avancer des arguments extrêmement convaincants. Ce sont des marchands, avec tous les coups bas que cette profession implique, et de simples accusations de corruptions ne suffiront pas à les inquiéter. Pour le moment, je n’ai pas la moindre preuve des agissements douteux du Trône de Fer, et avant même de penser à une inculpation, il faudrait avoir un début de piste.

Tous les quatre s’échangèrent un regard.

− Ce que je vous propose, continua-t-il, c’est de m’amener quelque chose qui, même insuffisant pour constituer un dossier à lui seul, puisse me convaincre définitivement de vous prêter main forte.

Jaheira ouvrit son sac à dos et tendit au duc tout ce qu’ils avaient recueilli, des mines de Nashkel au siège même du Trône de Fer.

− Alors nous avons déjà ce que vous nous demandez, Sire.

Le duc Eltan lut longuement les documents, et après quelques minutes de réflexions, prit la parole en fronçant les sourcils.

− Je suppose que vous souhaitez vous rendre à Château-Suif ?

Daren sentit son cœur se mettre à battre de plus en plus fort. Cela ne faisait pourtant qu’un peu plus d’un mois qu’il avait quitté la citadelle de son enfance, mais il lui semblait qu’il s’était écoulé des années. Le duc se leva et s’approcha de l’un des nombreux rayons d’une étagère. Il en tira un gros livre poussiéreux qu’il épousseta d’un geste de la main, et le tendit à Jaheira.

− Et je suis bien décidé à vous aider à poursuivre votre enquête.

Perdus de vue

Du sang. Un océan d’un sang rougeoyant et tumultueux. Vu d’en haut, on aurait dit la fourrure d’une créature vivante. Une créature qui s’insinuait dans les méandres de son âme. L’océan s’étendait à l’infini, et l’écume noire des vagues donnait naissance à une brume sombre. À l’horizon pourtant, on devinait une cascade chutant vers le néant du monde. À bord d’un frêle esquif, Daren naviguait seul sur cette mer de cauchemar.

Ses rêves lui étaient maintenant familiers, et les terribles sensations qu’il y ressentait ne l’effrayaient plus autant. Il dirigeait péniblement son navire contre les courants et les vents, et avait la sensation de lutter contre quelque chose, quelque chose de plus abstrait que de simples considérations maritimes, mais pourtant de bien plus puissant. Il sentait que s’il se laissait aller, les eaux rouges l’emporteraient vers les limites du monde, vers il ne savait quel destin funeste. Il devait lutter, et ne pas se relâcher. Son bateau n’avait ni voiles ni rames, mais il n’en avait pas besoin. Sa volonté seule lui permettait d’avancer. Il sentait affluer ce mystérieux pouvoir coulant dans ses veines, mais luttait de toutes ses forces pour ne pas se laisser submerger par la sensation de haine et de folie. Contrairement à ses précédents rêves, il avait cette fois conscience de sa situation, et ne se laissait pas guider par ses instincts premiers. Il était à la limite imperceptible entre la lucidité et les songes. La voix s’adressa alors à lui, d’un ton menaçant.

« Pourquoi ne pas te laisser aller à la puissance ? Pourquoi lutter contre toi-même ? »

L’attitude qu’il avait adoptée ne lui plaisait vraisemblablement pas.

« Laisse-toi aller à ce pouvoir. Sa toute-puissance est tienne. Il suffit de t’y abandonner. »

Il avait déjà goûté à cette sensation, et son pouvoir était des plus grisants. Grisant au moins de perdre tout lien avec la réalité. Avec le monde des vivants… Plusieurs fois au cours de ses derniers affrontements, il faillit céder, mais le souvenir des conseils de ses compagnons, de leur voix, chaleureuse et réconfortante, le raccrocha à chaque fois à la réalité.

La mer de sang s’agita soudainement, devenant incontrôlable, et un gigantesque raz de marée écarlate recouvrit alors l’embarcation imaginaire de Daren, qui s’éveilla en sursaut.

Il n’avait pas crié cette fois-ci. Son cœur battait rapidement, et si ses mains tremblaient légèrement, il ne sentait pas aussi désorienté que les autres fois. Daren se leva, résigné, et se retourna face à son lit. Il savait ce qu’il allait trouver. La même forme, le même visage, de plus en plus précis et menaçant à chacun de ses rêves, gravés à même ses draps. Un jour sans doute, ces traces de sang prendraient leur forme définitive, et il frissonna à la simple idée de ce que cela pourrait signifier. Il resta debout, immobile pendant cinq bonnes minutes, perdu dans ses pensées, avant de faire demi-tour. Il avait décidé de tourner la page, et de ne plus être l’esclave de cette chose qui le rongeait de l’intérieur.

Il s’habilla rapidement, et se dirigea vers la salle principale du Chant de l’Elfe. Imoen sortait elle aussi au même moment et ils descendirent ensemble, cherchant Khalid et Jaheira du regard.

− Toujours personne…, soupira Daren.

− Il leur est peut-être arrivé quelque chose ?, continua Imoen, d’un ton légèrement inquiet.

− On mange un morceau, et on voit après ?

− Ça me va.

Il n’était pas si inhabituel que leurs deux compagnons ne soient pas à l’heure à un rendez-vous, mais la possibilité qu’ils aient été attaqués n’était pas négligeable. Après un court petit-déjeuner, Daren et Imoen se mirent en route pour le quartier général du Trône de Fer, où étaient censés se trouver Khalid et Jaheira.

Le bâtiment n’était pas aussi difficile à trouver que prévu. C’était un énorme manoir sur les docks de la ville, et des drapeaux aux insignes gris et noirs étaient déployés à chaque fenêtre. Devant l’imposante entrée, deux gardes en uniforme armés de hallebardes menaçantes contrôlaient toutes les entrées et sorties. Daren parcourut les environs du regard, mais ne releva aucune trace de leurs deux amis. La sécurité à l’entrée était telle qu’il se demandait comment − et même si − ils avaient réussis à franchir ce premier barrage. Les deux gardes casqués devant la porte ne négligeaient aucun visiteur, et chacun fournissait semblait-t-il un laissez-passer pour pouvoir entrer.

− Reste ici et surveille les environs, finit par dire Daren. Note tout ce que tu peux. Les relèves des gardes, les clients, qui entrent et qui sortent. Tout.

− Et toi ? Où vas-tu ?, lui répondit-elle d’un air inquiet.

− Je vais au Poing Enflammé. Il faut qu’on prévienne « La Balafre » de ce qui se passe, et éventuellement qu’il nous aide à porter secours à Khalid et Jaheira si besoin.

− Très bien. Je reste dans les environs, et je surveille tout ce que je peux. Si je retrouve Khalid ou Jaheira, on t’attendra par ici. Bonne chance.

Daren fit un dernier signe à son amie et se dirigea vers l’ouest de la ville. Il demanda son chemin à des passants, mais le bâtiment militaire de la Porte de Baldur était suffisamment important pour qu’on puisse le trouver facilement. Au-dessus de la herse massive qui était levée, un large drapeau représentant un gant métallique devant un cercle de flamme flottait à la brise légère du matin. Il se présenta rapidement à l’un des nombreux soldats qui patrouillaient aux alentours, et lui demanda de l’annoncer à son supérieur. « La Balafre » le reçut quelques minutes plus tard, un sourire plein d’espoir sur le visage.

− Bonjour, mon ami ! Je viens de rencontrer Jhasso, et il m’a expliqué la situation.

Daren lui rendit son sourire, et lui expliqua plus en détail ce qui était arrivé.

− C’est vraiment extraordinaire, conclut le soldat d’un air abattu. Comment cette situation a-t-elle pu durer si longtemps ?… Cela fait froid dans le dos…

L’épisode des Sept Soleil était certes des plus étranges, mais Daren était davantage préoccupé par le sort de ses deux compagnons. Il redoutait avant tout qu’ils aient été faits prisonnier par le Trône.

− Deux de mes compagnons sont actuellement sur la piste du Trône de Fer, et ils ne sont pas encore revenus de leurs investigations, reprit Daren. Nous avons peur qu’ils se soient faits capturés,… ou pire… Pourriez-vous… comment dire… faire quelque chose pour eux ?

Sa voix avait un ton presque suppliant. Il ne connaissait personne, ici à la Porte de Baldur, et son seul espoir résidait en cet homme. « La Balafre » fronça les sourcils, et semblait réfléchir à toute vitesse.

− Ils vont peut-être s’en sortir, ajouta Daren en se voulant rassurant. Mais dans le cas contraire… nous ne savons pas à qui nous adresser…

− Comme je vous l’ai déjà dit, il est très difficile de tenter quoi que ce soit contre le Trône de Fer, juridiquement parlant, répondit enfin « La Balafre », mais je peux peut-être vous proposer quelque chose. Je vais aller parler de votre situation au duc Eltan, mon supérieur. Je ne vous garantis pas sa réponse, mais il est le seul qui puisse décider quoi que ce soit, ici.

Daren ne pouvait pas exiger davantage du soldat, et il le remercia de son initiative. Ils se donnèrent un rendez-vous ultérieur le lendemain, pour voir comment la situation avait évolué, et dans le pire des cas pour tenter quelque chose. Daren prit le chemin de la sortie, soucieux, quand il entendit la voix de « la Balafre » derrière lui.

− Attendez !, lui lança-t-il. Vous oubliez votre récompense !

Le soldat leur avait effectivement promis une coquette somme s’ils élucidaient le mystère des Sept Soleil, et Daren avait complètement oublié ce qu’il considérait maintenant comme quelque chose de secondaire.

− Je repasserai plus tard avec mes compagnons, lui répondit-il. Merci encore, et à bientôt.

Il sortit rapidement, impatient de retrouver Imoen et de lui annoncer les nouvelles. Il espérait secrètement que tout soit résolu à son retour, et que les deux demi-elfes soient sortis sains et saufs, mais son espoir était mince. S’étant déjà perdu plusieurs fois depuis leur arrivée, Daren commençait à se repérer plus facilement dans cet environnement urbain, et en un peu moins d’une heure, il était de retour sur les docks et se dirigeait vers leur point de rendez-vous.

− Imoen ! J’ai des nouvelles, commença-t-il à l’attention de la jeune femme.

Imoen posa un doigt sur ses lèvres, et l’attira dans une ruelle sombre.

− Viens par ici, lui répondit-elle dans un murmure. Je crois que l’un des gardes du Trône de Fer m’a repérée.

Daren pencha discrètement la tête pour observer le porche du bâtiment de la guilde, et recula brusquement lorsqu’il s’aperçut en effet l’une des deux sentinelles regardant dans sa direction. Ils étaient pourtant trop loin pour qu’il ait pu les identifier clairement.

− Tu as raison… Le garde, à droite. Il regardait dans notre direction.

Daren était abasourdi. Si son amie n’avait rien tenté de plus qu’une simple surveillance, c’était tout simplement impossible qu’elle se soit fait localiser à cette distance.

− Comment t’es-tu fait repérer ? Tu as plutôt le coup de main à ce petit jeu d’habitude, non ?

Imoen haussa les épaules en signe d’incompréhension.

− Je ne comprends pas. J’ai été particulièrement prudente, mais dès mon premier passage, il avait déjà les yeux rivés sur moi. Je suis vraiment désolée…

− Ce n’est pas de ta faute, la rassura-t-il aussitôt. Je suis sûr que tu as fait au mieux. Peut-être qu’ils ont déjà nos portraits ? Après tout, ils doivent avoir une dent contre nous…

− Je ne pense pas, reprit Imoen en secouant la tête. Si c’était le cas, on aurait déjà eu des ennuis bien plus importants. Et puis, je ne pense pas non plus que qui que ce soit du Trône de Fer nous ait observé de près assez longtemps pour pouvoir faire un descriptif précis. Non. Il doit s’agir d’autre chose…

Daren réfléchit quelques minutes en silence. Il fallait bien tenter quelque chose. « La Balafre » ne lui avait rien promis de très concret, et ils devaient avant tout essayer de sauver leurs compagnons par eux-mêmes. Il sortit de la ruelle sombre dans laquelle ils s’étaient dissimulés, bien décidé à ne pas en rester là.

− Bon, on ne va pas rester là à ne rien faire, déclara-t-il. Je vais m’approcher des gardes, et tenter d’entrer moi aussi. Khalid et Jaheira ont bien trouvé un moyen d’y pénétrer, eux.

Imoen était inquiète. Si son compagnon échouait, la survie de son groupe reposerait sur ses seules épaules.

− Reste ici, toi. Si le garde t’a déjà repérée, ça risque de compliquer la situation.

Elle voulut lui répondre quelque chose, mais Daren la coupa avant même qu’elle n’ait commencé sa phrase.

− Si je ne suis pas de retour avant ce soir, va voir « La Balafre » au Poing Enflammé demain matin. Il m’a demandé de venir faire le point avec lui, et on doit avoir une audience avec le duc Eltan si tout se passe bien.

Elle fit un signe à Daren, craignant que ce fût le dernier, et l’observa le plus discrètement possible, dissimulée à l’angle de la ruelle.

Daren se dirigea d’un pas assuré vers les marches du manoir devant lui. Malgré la cohue qui régnait sur les docks surchargés, il lui semblait que le garde avait toujours les yeux rivés sur lui. C’était pourtant impossible. À moins que sa théorie sur leurs têtes mises à prix ne fut fondée ? Il ralentit sensiblement, changeant sa trajectoire, en slalomant entre les pêcheurs qui déchargeaient leurs prises de la veille. Mais il n’y avait rien à faire : le garde semblait toujours regarder ostensiblement dans sa direction. Daren se dit en lui-même qu’il n’observait pas ses mouvements de manière très discrète, car il voyait nettement la crête grise de son casque bouger dans sa direction à chacun de ses virages. Il prit tout de même son courage à deux mains, et s’avança sur les marches qui menaient au Trône de Fer.

− Halte !, lui dit d’un ton abrupt le garde de gauche. Avez-vous une convocation ou un laissez-passer ?

Daren se doutait qu’il ne serait pas aussi simple de pénétrer à l’intérieur, et fit mine de chercher le document dans ses poches. L’autre garde prit la parole, et sa voix résonna de manière étrangement familière aux oreilles de Daren.

− Allez ! Ouste, gamin ! Tu vois bien que tu gènes ! Et tu n’as apparemment rien à faire ici !

Daren se redressa, et dirigea son regard éberlué vers l’autre sentinelle. Cette voix, il la connaissait parfaitement, mais il était tellement improbable de l’entendre ici même, qu’il eut du mal à en croire ses yeux et ses oreilles.

Le vigile qui les avait repérés lui et Imoen, était en fait leur compagnon de voyage, Khalid.

− Fiche le camp d’ici, petit fouineur, reprit Khalid d’une voix faussement menaçante.

Daren se ressaisit, mimant l’embarras.

− Je… excusez-moi, j’ai dû faire erreur.

Khalid lui adressa un rapide clin d’œil, et reprit aussitôt son air sévère. Il avait à peine fait demi-tour, que la porte derrière lui s’ouvrit, et il aperçut une silhouette pressée qui descendait les marches d’un pas leste. Il faillit se retourner et s’engouffrer à l’intérieur pendant que le passage était encore ouvert, mais Khalid fronça les sourcils dans sa direction, l’invitant à ne rien tenter dans se sens. Son regard insista alors en direction de celui qui, recouvert d’une cape, dévalait les marches. Daren réalisa la situation en quelques secondes, et se lança aussitôt à la poursuite de cette personne à travers la foule.

Il ne la suivait pas depuis une minute qu’elle s’était déjà arrêtée. L’avait-elle repéré elle aussi ? Elle porta alors ses mains à sa capuche et se découvrit, dévoilant une épaisse chevelure brune et familière sur ses épaules.

− Jaheira ! Que s’est-il …

Mais il n’eut pas le temps de finir sa phrase que la demi-elfe se retourna brusquement, et lui plaqua une main sur la bouche.

− Chhhhuuut ! Pas si fort !, murmura-t-elle. Nous avons presque terminé notre mission, et il ne manque plus qu’à faire sortir Khalid.

− Imoen est dans une petite rue, un peu plus loin, lui répondit-il sur le même ton.

− Allons la chercher, et suivez-moi le plus discrètement possible. Il est très probable que des mercenaires du Trône de Fer soient déjà à mes trousses.

Daren s’exécuta et la conduisit auprès d’Imoen. Depuis son poste, elle avait observé la scène depuis le début. Une fois réunis, tous les trois suivirent Jaheira, qui jetait régulièrement un œil en direction de la foule, à l’affût de la moindre menace.

− Là, par ici !, fit-elle soudainement en désignant le sol.

− Qui y a-t-il ici ?, demanda Imoen, intriguée.

− Les égouts, lui répondit-elle aussitôt.

Ils descendirent rapidement l’échelle rouillée qui menait vers les canalisations de la ville, et une fois dans les sous-sols, Jaheira se détendit quelque peu. Ils étaient à l’abri pour le moment.

− Suivez-moi, reprit-elle. C’est bientôt l’heure de la relève, et il va falloir couvrir la sortie de Khalid.

Daren et Imoen n’avaient pas toutes les pièces du puzzle en main mais obéissaient aux ordres, faisant pleinement confiance à Jaheira. Pour le moment, la priorité était de faire sortir leur ami. Les explications viendraient plus tard, lorsque tous seraient en sécurité. Jaheira courait, pataugeant dans les galeries malodorantes, suivie de près par les deux autres. Elle s’arrêta soudainement et désigna l’une des nombreuses échelles qu’ils venaient de croiser.

− Celle-ci monte directement dans les caves de Trône de Fer, leur annonça-elle. Nous devons sécuriser l’endroit pour Khalid. Suivez-moi le plus discrètement possible. Il doit y avoir une sentinelle ou deux à l’étage, et nous devons les réduire au silence au plus vite.

Les deux autres acquiescèrent en même temps d’un signe de tête, et ils gravirent lentement les barreaux de métal un à un. Daren était tendu, mais lucide. Il était maintenant habitué aux situations de crise, et son expérience l’aidait à surmonter sa peur. À plusieurs reprises, il se remémora son étrange pouvoir, enfoui au plus profond de son être, et la tentation d’y faire appel le rongeait régulièrement. Néanmoins, il n’avait pour le moment pas la moindre idée de ce qui déclenchait son réveil, et était aussi conscient du risque de la terrible corruption qu’il faisait courir à son âme si jamais il devait y avoir recours. Le léger crissement de la dalle de pierre au-dessus de lui le ramena à la réalité, et Jaheira leur décrivit la situation d’un murmure à peine perceptible.

− Deux hommes. À droite et devant. À mon signal…

On n’entendait plus que les piaillements des rats et les gouttes d’eau sales tombant sur le sol humide. Daren avait tous ses muscles tendus, prêt à bondir.

− Maintenant !

Elle souleva d’un geste le carreau au-dessus d’elle et se précipita dans la pièce sombre. Daren gravit en un éclair les barreaux qui le séparaient de la cave et dégaina aussitôt son arme, cherchant sa cible du regard. Les deux gardes furent tout d’abord surpris, mais leur position ne leur avait pas permis une attaque aussi foudroyante qu’ils l’auraient souhaitée. Jaheira sortit son bâton de son dos et chargea le premier homme. Leur assaut n’avait peut-être pas été assez rapide pour les mettre tous les deux hors de combat en un instant, mais les avait suffisamment déstabilisés pour qu’ils ne pensent en premier lieu qu’à se défendre plutôt qu’à appeler de l’aide.

Daren fonça à son tour, l’épée au poing, et sa lame heurta violemment le bouclier de métal de son adversaire. La technique de combat de Jaheira était redoutable, et le duel qu’elle avait engagé tournait sans conteste à son avantage. Son adversaire reculait à chacun de ses coups et était bientôt dos au mur, parant tant bien que mal ses rapides mouvements. Après quelques secondes de combat intense, l’un des deux mercenaires à la solde du Trône de Fer avait reprit ses esprits, et porta ses deux mains à la bouche en prenant une profonde inspiration.

Daren et Jaheira se figèrent en même temps. Si ce garde appelait à l’aide, ne serait-ce qu’une seule fois, c’en était fini de leur plan, et leur situation s’en trouverait passablement compliquée. Jaheira porta un coup d’une violence exceptionnelle au garde contre lequel elle était déjà engagée, le projetant contre le mur, mais l’autre avait déjà la bouche grande ouverte et il se mit à hurler.

Silence. Une lumière rouge familière illumina un instant la pièce, réduisant à néant le cri pourtant manifeste du soldat. Daren n’eut pas besoin de se retourner pour comprendre la situation. Il décocha un violent coup de poing au visage du mercenaire, stupéfié de ce qui lui arrivait, et celui-ci retomba sur le sol sans un bruit, inconscient.

Derrière lui, Imoen se tenait encore en position, ses mains figées en un symbole étrange. Elle ne pouvait pas parler elle non plus, mais son sourire étincelant en disait aussi long que des mots. Jaheira, qui n’avait encore jamais vu Imoen véritablement à l’œuvre, était impressionnée par ses progrès. Elle maîtrisait de mieux en mieux la magie, alors qu’elle n’en avait appris les premiers rudiments que quelques semaines plus tôt. Ne perdant pas de vue leur mission, Jaheira se précipita en un instant vers les deux hommes encore à terre et les ligota solidement. Ils n’avaient plus qu’à attendre Khalid. La magie d’Imoen ne dura que quelques secondes et petit à petit, on entendit de nouveau le brouhaha qui résonnait au rez-de-chaussée. Tout se passait pour le moment comme prévu.

Près de trois minutes plus tard, la lourde porte en haut des marches grinça. Daren, Imoen et Jaheira guettaient l’arrivée de leur compagnon, mais s’étaient préparés à tout imprévu. Ils avaient auparavant dissimulé les corps des deux mercenaires, et s’étaient eux-mêmes camouflés derrière de volumineux coffres, attendant d’avoir identifié leur cible avant de se dévoiler. La silhouette sombre descendit lentement les escaliers, et s’arrêta soudainement à mi-chemin. D’un coup, elle frappa le sol du manche de sa hallebarde à un rythme régulier. C’était le signal. Jaheira se redressa aussitôt, et courut se jeter dans les bras de l’homme qui ne pouvait être que Khalid.

Tous les deux restèrent ainsi quelques secondes, amoureusement enlacés, et Daren réalisa que c’était la première fois qu’il voyait Jaheira véritablement inquiète pour son mari. Un instant plus tard, tous les quatre se faufilaient par le passage dérobé du sous-sol, et arpentaient les tunnels nauséabonds des égouts de la Porte de Baldur, libres et victorieux.

Les Sept Soleils

La Porte de Baldur était une ville immense. Une fois les murs franchis, tous les quatre se retrouvèrent sur une place marchande aux proportions gigantesques. La cohue indescriptible qui y régnait était impressionnante, ainsi que la hauteur des bâtiments qui bordaient l’esplanade. Il était environ midi, et l’affluence était à son maximum en cette belle journée de début d’été. La Porte de Baldur était l’un des ports majeurs de la Côte des Epées, et le commerce y florissait allégrement. D’ici, on apercevait une tour élancée qui surplombait la ville toute entière ainsi qu’une sorte de bastion, qui devait être un vestige de la vieille ville. Dans les rues pavées aux alentours, on entendait de la musique jouée par un petit orchestre de rue. La vie ici semblait se dérouler en accéléré, contrastant indéniablement avec tout ce qu’il avait connu jusqu’à présent. Daren était partagé entre une sensation de dépaysement grisante, et le sentiment paradoxal de se sentir à l’étroit, étouffant au milieu de cette marée humaine. Ils n’avaient fait que quelques mètres en ville, et déjà de nombreux marchands ambulants avaient repéré les nouveaux arrivants, les assiégeant d’offres toutes plus exotiques les unes que les autres. Imoen observait elle aussi ce spectacle les yeux ébahis, et suivait de près Khalid et Jaheira, de peur d’être submergée par la foule omniprésente.

− Il va falloir qu’on se sépare, dit tout à coup Jaheira, les sortant de leur émerveillement. Les Sept Soleils et le Trône de Fer sont nos deux destinations. Nous avons promis à « La Balafre » de nous occuper de son petit problème, mais nous devons commencer simultanément nos propres recherches. Daren, Imoen, vous êtes partants pour aller voir du côté des Sept Soleils ?

Daren et Imoen s’échangèrent un regard rapide. Ils avaient maintenant l’habitude de travailler ensemble, et leur association se révélait la plupart du temps fructueuse.

− Pas de problème, finit par répondre Daren.

Imoen acquiesça elle aussi.

− Parfait, reprit Jaheira. Pendant que vous irez interroger ce Jhasso dont nous a parlé « La Balafre », on se charge d’espionner le Trône de Fer avec Khalid.

− On se donne rendez-vous où ?, s’enquit Imoen.

Elle ne connaissait pas du tout la ville, et appréhendait quelque peu de s’y perdre. Daren lui non plus n’avait aucune idée du nombre d’auberges ni de leur localisation. Khalid désigna alors un imposant bâtiment devant lui.

− Là. « Le Chant de l’Elfe ».

On lisait en effet ce nom, brillant de manière rutilante au dessus du perron de l’entrée.

− On se donne la journée, dans un premier temps, ça vous va ?, ajouta Jaheira.

Daren et Imoen hochèrent la tête simultanément en signe d’approbation. Il était en effet imprudent de rester séparés davantage alors que la menace du Trône de Fer planait encore sur eux quatre.

− Soyez prudents, ajouta Khalid. Ne prenez pas de risques inconsidérés. Il se peut que ce problème soit en fait simple, mais aux vues de ce que nous avons trouvé, et si le Trône de Fer y est toujours mêlé, la situation peut dégénérer rapidement.

Tous les deux acquiescèrent à sa mise en garde.

− À ce soir, lancèrent-ils d’une même voix.

Ils se séparèrent sur ces paroles, et chacun partit en quête de sa cible. Daren dut demander son chemin plusieurs fois, se perdant sans cesse dans le dédale des rues de la cité. Après plus d’une heure de marche, ils finirent par trouver le quartier où était érigé le bâtiment de la guilde, à l’ouest de la ville. Deux gardes en uniforme, aux couleurs des Sept Soleils, étaient postés devant la porte principale, et veillaient sans doute au bon maintien de l’ordre. Daren s’approcha de l’un d’eux, et fit un discret sourire. Le garde ne répondit rien et resta immobile, le visage sans expression. Haussant les épaules, Daren tourna la poignée de la lourde porte d’entrée, et pénétra dans le bâtiment de la guilde, suivi par Imoen.

L’intérieur était assez baroque. Statues et tableaux de toute taille ornaient la grande salle dans laquelle ils se trouvaient. On apercevait entre les colonnes un imposant escalier qui donnait accès aux étages. Quelque chose frappa néanmoins Daren après un rapide examen des lieux. Si c’était là le centre d’une des plus florissantes guildes de marchands de la Porte de Baldur, cet endroit était particulièrement désert. Il s’était attendu à se dissimuler dans la foule, épiant dans un premier temps les conversations, mais tous les deux étaient absolument seuls dans cette pièce trop grande. Après quelques secondes passées à ce que l’écho de leurs chuchotements résonne dans le hall, des bruits de pas retentirent de l’escalier. Quelqu’un descendait enfin.

− Heu… Excusez-moi, commença Daren, d’une voix timide. Pourrais-je parler au responsable des Sept Soleils ?

Pas de réponse. L’homme qui descendait du premier étage, légèrement enveloppé, ne lui répondit pas, et semblait même ne pas l’avoir remarqué.

Monsieur !, insista-t-il. Vous pourriez m’accorder quelques instants ?

Le gros homme tourna alors légèrement la tête, et prit un air à la fois surpris et contrarié. On sentait qu’il hésitait entre continuer à ignorer les appels répétés de Daren, et se débarrasser de lui une fois pour toutes en répondant enfin à ses questions. Il choisit au bout de quelques secondes la seconde option, et s’approcha des deux compagnons, un regard inexpressif sur le visage.

− Oui… ?, commença-t-il. Que puis-je pour vous ?

− Nous sommes des marchands venus de… Sembie, commença Daren, et nous souhaiterions rencontrer Jhasso au plus vite. Nous avons… d’intéressants contrats commerciaux à lui proposer.

La couverture qu’il avait choisie n’était pas des plus originales, mais serait sans doute suffisante pour approcher le propriétaire des Sept Soleils. Le gros homme les dévisagea un instant, puis répondit.

− Oui oui, je suis marchand moi aussi.

Sa voix était légèrement sifflante. L’homme fronça les sourcils, masquant maladroitement un regard gêné.

− Nous… nous connaissons ?, reprit-il.

Daren fut surprit de cette question incongrue, et répondit aussitôt par la négative. Le marchand en face de lui se détendit aussitôt, et répondit à sa première question.

− Ah, très bien. En fait, votre visage ne me rappelle rien du tout, vous devez avoir raison. Mais je pense que cela ne sert pas à grand-chose que vous restiez ici. Je doute que les Sept Soleils souhaitent faire affaire avec vous. Bonne fin de journée.

Une réponse des plus inhabituelles… Etait-il à ce point mauvais comédien qu’il fût démasqué si rapidement ? L’homme leur fit un rapide signe de la main et sortit du bâtiment peu après, les laissant seuls à nouveau.

− Quel personnage étrange, dit doucement Imoen, sa voix résonnant légèrement dans le grand hall inoccupé. Et quel endroit étrange aussi !

− Nous allons monter à l’étage, reprit Daren d’un air déterminé. Il se passe des choses anormales ici.

Il n’avait pas fini de prononcer ces paroles, qu’une autre personne arrivait du premier, descendant elle aussi lentement les marches. Ce devait être sans doute un autre marchand, et Daren se dit qu’il ressemblait étrangement à celui qu’ils avaient rencontré à leur arrivée. Il était bien décidé à obtenir plus d’information cette fois-ci.

− Bonjour mon brave !, lança-t-il d’une voix forte. Pourriez-vous nous renseigner ? Nous sommes ici pour affaire, et on nous a dit de venir rencontrer un certain Jhasso.

L’homme s’arrêta, et les dévisagea d’un air soupçonneux. Il parcourut le reste du hall du regard, comme pour s’assurer qu’ils étaient seuls, et répondit enfin.

− Bonjour… Dites-moi, je ne vous aurais pas déjà rencontré quelque part ? Votre visage me dit quelque chose…

Daren se figea. Etait-il en train de devenir fou ? Un rapide coup d’œil à Imoen lui révéla que si c’était le cas, il n’était pas le seul. Elle aussi avait maintenant les yeux écarquillés face à l’incongruité la situation. On aurait dit qu’ils venaient de croiser le même homme que celui qu’ils avaient vu sortir cinq minutes plus tôt. Que se passait-il ici ? Cette maison, centre de l’une des plus puissantes guildes de la Porte de Baldur, aurait dû regorger de monde, être sans cesse en agitation. Où étaient les représentants des contrées avoisinantes, négociant âprement leurs contrats ? À la place, ces « marchands » apathiques et froids leurs servaient toujours le même discours, un discours de fou. Daren tenta alors sa chance, et bluffa davantage.

− Mais bien sûr ! Vous ne me reconnaissez pas ?, lança-t-il d’une tape amicale sur l’épaule. Nous avons fait de la route ensemble, lorsque nous revenions du Cormyr !

L’homme ne semblait pas rassuré de ces retrouvailles factices. Il souriait timidement, mais on le sentait mal à l’aise.

− Ah… oui oui, ça me revient maintenant. Mais j’étais jeune à l’époque, et j’ai rencontré tellement de monde depuis…

Daren jouait la comédie, mais il avait la nette impression de ne pas être le seul. Si son discours à lui n’était pas particulièrement crédible, celui de son interlocuteur était franchement des plus mauvais. Se sentant à son avantage, il décida de tirer profit de la situation.

− Mais, qu’est-ce que tu racontes ?, reprit-il, exagérément convivial. C’était il y a pas si longtemps ! Tu avais déjà la même brioche, mais tu savais vendre tes épices comme personne ! Je me rappellerai toujours ce bourgeois que tu avais arnaqué… c’était grandiose ! Mais reprenons. Je suis ici pour parler affaire. Tu pourrais me dire où je peux trouver Jhasso ?

Plus Daren se montrait familier et amical, plus l’autre homme transpirait et détournait le regard. Il avait inventé son histoire de toutes pièces, et l’homme riait jaune à chacune de ces joyeuses évocations, feintant lui aussi de se rappeler ces moments partagés. Il n’en connaissait pas la raison, mais il n’était vraisemblablement pas le seul à se faire passer pour qui il n’était pas. Le « marchand » n’avait visiblement qu’une envie : quitter les lieux au plus vite. Il bredouilla une réponse, et se dirigea vers la porte de sortie.

− Je… je ne sais pas où est Jhasso. Il n’est plus très souvent là, et je ne sais pas quand il reviendra. Désolé, et au revoir.

Daren n’eut même pas le temps de le retenir ou de continuer la conversation qu’il avait déjà franchi le seuil de la porte.

− Qu’est ce qui se passe ici ?, finit par demander Imoen. J’ai un très mauvais pressentiment…

Ce n’était rien de le dire. Ces deux rencontres avaient jeté un froid, et une tension palpable régnait à présent dans la pièce. Cet immense hall vide où chaque mot résonnait devenait inquiétant. Même les peintures aux murs ou les statues de pierre décorant l’entrée devenaient menaçantes.

− Bon, on va monter, finit-il par dire. Je veux savoir ce qui se cache derrière tout ça. Et on doit toujours trouver ce Jhasso.

Tous les deux montèrent les marches au fond du hall, vers le premier étage. La pièce au-dessus était dans un désordre indescriptible. De nombreux documents jonchaient le sol, les armoires étaient ouvertes, débordant de papiers froissés. On aurait pu croire que le bâtiment avait été pillé quelques heures auparavant, si l’épaisse couche de poussière sur les meubles n’avait pas révélé que la situation n’avait pas changé depuis plusieurs jours au moins, voire plusieurs semaines. Parmi ce désordre, une personne était affairée à une table, et ne semblait pas avoir remarqué l’arrivée des deux compagnons. Daren se tourna doucement vers Imoen, et lui chuchota.

− Regarde… Tu ne trouves pas qu’il ressemble encore aux deux autres « marchands » qu’on a rencontrés ?

Imoen le considéra du regard, et répondit par l’affirmative.

− Restons sur nos gardes, reprit Daren.

L’homme surprit leur échange pourtant discret, et lorsqu’il releva les yeux vers eux, une chose incroyable se produisit : son visage changea. Imperceptiblement, mais il changea. Il se trouvait à quelques mètres, et la lumière n’était pas assez vive pour qu’on distingue clairement ses traits, mais Daren en était sûr. Quelque chose dans son visage était différent que lorsqu’il avait levé les yeux. Ses traits étaient plus fins, et peut-être l’implantation de ses cheveux avait changé elle aussi. Les yeux écarquillés, ils dévisageaient l’homme devant eux qui se leva aussitôt.

− Excusez-moi, mais que faites vous ici ?, leur demanda-t-il.

Il les observa un instant, et poursuivit.

− Je … Est-ce que vous connais ? Votre visage me semble familier…

À cet instant précis, Imoen serra le poignet de Daren. Et il y avait de quoi. Ils avaient l’impression d’être entrés dans un asile de fous, et comme pour accréditer cette sensation, il se passa à nouveau quelque chose d’inexplicable. Alors qu’il regardait attentivement les deux compagnons qui venaient d’entrer, les yeux de l’homme devant eux changèrent de couleur. Ils étaient marrons, Daren aurait pu le jurer, et ils brillaient à présent d’une lueur verte. Imoen ne put retenir un cri, et la voix de l’homme devant eux s’éleva encore une fois, elle aussi différente.

− Vous n’auriez pas dû monter jusqu’ici !

On aurait dit la voix d’un serpent, sournoise et sifflante. Alors qu’il prononçait ces paroles, l’apparence de leur interlocuteur changea de nouveau, mais de manière beaucoup plus radicale. Tout son corps muta en un instant, et son visage s’amincit, s’éloignant encore davantage de celui d’un humain.

− Vous allez mourir issssi, primates !, reprit-il, une fois sa métamorphose achevée.

Sa peau était à présent de couleur grisâtre, et les vêtements qu’il portait s’étaient fondus avec son épiderme. Il arborait à présent d’immenses oreilles, et ses yeux brillaient d’un jaune vif derrière ses paupières plissées. On aurait dit une créature sortie tout droit d’un cauchemar. Avec une agilité déconcertante, il sauta et agrippa Daren avant qu’il n’ait le temps de réaliser la situation. Son corps était glissant, et il était difficile de lui porter un coup à main nue. La créature avait placé ses mains autour de son cou, et commençait à l’étrangler. Imoen regardait ce spectacle, horrifiée, et pendant que son ami se débattait, elle sortit une dague de son sac à dos. La créature se redressa aussitôt, et bondit alors sur Imoen qui hurla de terreur en lâchant son arme. Daren était essoufflé, mais reprit rapidement ses esprits pour porter secours à son amie qui était maintenant en danger. Il dégaina son épée d’un geste, et la planta dans le bas du dos de son adversaire. Celui-ci émit un râle sifflant, et son apparence changea plusieurs fois avant qu’il ne s’il ne s’immobilise définitivement sur le sol, dans une flaque de sang bleu gris.

− Que… qu’est-ce que c’était que ça ?, haleta Daren, les yeux écarquillés. Quelle horreur ! Comment peut-on changer d’apparence comme ça ?

Imoen était encore sous le choc, mais son regard disait à Daren qu’elle en savait peut-être plus que lui.

− J’ai déjà vu ces… choses, lui répondit-elle, sa voix tremblant encore légèrement. Dans un livre. C’est une espèce humanoïde, qui se mêle parfois aux humains. On les appelle des dopplegangers, je crois. Ils sont sournois, et utilisent très intelligemment leurs capacités.

Daren n’avait jamais entendu quoi que ce fut à propos de ces étranges créatures métamorphes, mais il était sûr d’une chose : elles étaient véritablement terrifiantes. Une fois remis de leurs émotions, ils passèrent rapidement la pièce en revue. Les nombreux bureaux étaient tous laissés à l’abandon, et personne ne s’occupait visiblement plus des affaires courantes depuis des mois, si ce n’était des années. Il n’était pas surprenant que les affaires des Sept Soleils aient périclitées dans l’état où était sa gestion.

Les documents qu’ils saisirent ne leur furent pas d’une grande utilité. Factures, contrats et autres commandes étaient entassées en désordre dans la pièce. Daren et Imoen firent demi-tour vers le grand hall au-dessous.

− Et où se trouve Jhasso ?, s’interrogea Imoen, réalisant qu’ils n’avaient toujours pas mis la main sur le propriétaire présumé des lieux.

L’étage ne leur ayant pas apporté d’informations utiles, tous les deux décidèrent de passer le rez-de-chaussée au peigne fin. Et si le propriétaire des lieux était mort ? Après ce qu’ils avaient vu, plus rien n’était à exclure, et il était tout à fait concevable que ces montres aient pris régulièrement son apparence depuis des années pour ne pas éveiller les soupçons.

Ils étaient à l’affût du moindre indice, et tandis que Daren fouillait méticuleusement derrière chaque tableau, Imoen découvrit une porte, peinte de la même couleur que les murs, et légèrement dissimulée derrière une des statues.

− Viens par là !, j’ai trouvé quelque chose, lui lança-t-elle à travers la grande pièce.

La porte en question était verrouillée, mais la serrure rouillée qui la maintenait fermée ne demandait qu’à céder tellement le bois autour commençait à pourrir. En deux ou trois coups de pieds, Daren la força dans un craquement retentissant. Derrière, un escalier étroit et sombre descendait vers ce qu’on pouvait deviner être une cave.

Préparant leurs torches, les deux compagnons entamèrent leur descente vers les profondeurs inquiétantes et humides des Sept Soleils. L’escalier en colimaçon était en pierre usée, et de l’eau suintant des parois reflétait la lueur dansante de leurs torches. Une odeur de terre et de renfermé emplissait l’air à mesure qu’ils s’enfonçaient. Un peu plus loin, une lanterne posée sur une table éclairait faiblement une pièce qui ressemblait plus à une prison qu’à une simple cave. Du bas des marches, on distinguait trois grilles rouillées qui délimitaient autant de cellules. Dans celle de droite, ouverte, on apercevait deux hommes face à face. Daren et Imoen s’étaient avancés prudemment, la main à la garde, et les deux hommes se tournèrent vers eux presque simultanément. L’un d’eux leur tendit une main, et les supplia d’une voix tremblante.

− Par pitié ! Aidez-moi ! Cette créature a pris mon apparence, et veut m’éliminer ! Faites quelque chose, qui que vous soyez !

Le deuxième homme recula légèrement, effaré. Daren ne put que constater l’évidence : il était effectivement la copie conforme de l’autre.

− Que… Non !, s’écria la copie. C’est… c’est faux ! Je suis Jhasso, le propriétaire des lieux ! Et ces monstres m’ont enfermé ici depuis des lustres ! Aidez-moi !

Le premier reprit la parole, tout aussi effrayé que son double.

− Ne l’écoutez pas ! Il va tous nous tuer si vous ne faites rien !

Daren ne bougeait plus. Son regard allait et venait de l’un à l’autre rapidement, cherchant sans relâche une faille. L’un d’eux jouait la comédie, et était sans aucun doute un de ces dopplegangers. Mais lequel ? Ils étaient tous deux de la même taille, avaient la même voix, et comme il ne connaissait pas ce Jhasso personnellement, il était difficile de tendre un piège à la créature pour l’amener à se trahir. Tout à coup, Daren eut une idée. Une idée osée, mais qui pouvait porter ses fruits si la chance était de son côté.

− C’est bon, ne t’inquiète pas, répondit-il d’une voix légèrement sifflante. C’était juste pour te dire que j’ai éliminé deux intrus au-dessus. Je viens de prendre leur apparence pour ne pas éveiller les soupçons, c’est tout.

Le piège était grossier, et comme il n’avait aucune connaissance sur les dopplegangers, improviser s’avérait plutôt délicat. Mais cette diversion suffisait à son plan. Il avait à peine terminé sa phrase, qu’il observa le plus attentivement possible les deux visages identiques devant lui. À cette évocation, l’un d’eux avait une chance, même infime, de se trahir et de révéler sa véritable nature. L’homme au fond de sa cellule haussa les sourcils d’un air d’incompréhension la plus totale, tandis que celui qui les avait appelé le premier n’eut pas la moindre réaction. Pariant sur son intuition, Daren se précipita en un instant sur l’homme qu’il suspectait de ne pas être humain, et lui enfonça en plein cœur une dague qu’il cachait le long de sa jambe. La personne qu’il venait de poignarder eut un hoquet, et s’effondra au sol, sans vie. Pendant quelques secondes, une bouffée d’angoisse le submergea. Et s’il s’était trompé ? Et s’il venait tout simplement de tuer un innocent ? Sa victime restait désespérément humaine, et il vit au fond de la cellule l’autre Jhasso se relever et se diriger vers eux. Sa respiration s’accéléra. Il venait de commettre un meurtre. Imoen n’avait pas encore bougé, mais commençait à comprendre la situation. D’un geste rapide, elle tira son arc, et mit en joue celui qui sortait de sa prison.

− Ne faites plus un geste, ou je vous transperce le cœur !, lui ordonna-t-elle d’une voix forte.

Daren s’était retourné, et s’avançait prudemment vers leur ennemi.

− Attendez ! Que faites-vous !, répondit l’homme affolé. Vous êtes des leurs, vous aussi ? À l’aide !

Daren et Imoen s’échangèrent un regard. Lui aussi se jouait-il d’eux ? Ils avaient l’impression de vivre un rêve éveillé, ou plutôt un cauchemar. L’homme devant eux eut soudain un mouvement de recul, et pointa un doigt vers le sol derrière eux. Daren s’assura qu’il était toujours dans la ligne de mire d’Imoen et se retourna lentement. Le corps sans vie de Jhasso s’était transformé en une forme humanoïde grisâtre. Imoen poussa un soupir et abaissa son arc.

− Vous êtes bien Jhasso ? Le propriétaire des Sept Soleils ?, demanda alors Daren, soulagé.

− C’est bien moi, leur répondit l’homme devant eux. Et j’ai bien cru que plus jamais je ne parlerai à un être humain de ma vie !

Tous les trois remontèrent du sordide sous-sol, et Daren et Imoen lui posèrent de nombreuses questions sur ce qui était arrivé à son entreprise.

− Ça va faire maintenant un an que je suis enfermé dans ces geôles, les informa Jhasso. On m’apporte de la nourriture régulièrement, et on me pose des questions sur ma vie et sur mes habitudes. Mais maintenant que j’y réfléchis, ça fait sûrement des années que mes collaborateurs sont morts, et que je travaille sans le savoir avec ces créatures démoniaques !

− Les Sept Soleils sont maintenant en faillite, lui répondit Daren. Nous avons trouvés les bureaux à l’étage complètement à l’abandon. Il n’y a plus personne dans ces locaux, et je crois bien que seuls quelques dopplegangers entraient et sortaient régulièrement avec de nouveaux visages pour donner l’illusion d’une activité.

− C’est … une catastrophe…, reprit Jhasso. Et le pire, c’est que je suis responsable de cette faillite aux yeux de mes clients. Même si je n’ai rien fait, c’est avec mon apparence que ces horreurs ont dirigé la guilde ces derniers mois…

− Vous devriez allez voir « La Balafre », au Poing Enflammé, répondit Imoen, tentant de réconforter le marchand. C’est d’ailleurs lui qui nous envoie.

− « La Balafre » ? C’est vrai ? Ah, je suis soulagé que ce soit lui qui se soit inquiété de mon sort…

− Il nous a dit que votre comportement était étrange ces derniers temps, comme si vous ne le reconnaissiez plus, l’informa Daren. À mon avis, il devait avoir rencontré l’une de ces créatures ayant pris votre forme…

− Vous devriez aller lui demander conseil, continua Imoen. Je suis sûre qu’il saura vous aider.

Daren et Imoen quittèrent le grand hall de la guilde déchue, accompagnés de Jhasso. Dehors, le soleil commençait à décliner derrière les murailles de la ville. Les deux gardes à l’allure étrange qui surveillaient l’entrée n’étaient plus à leur poste, et Daren suspecta aussitôt qu’il devait s’agir là aussi de dopplegangers, et qu’ils avaient dû abandonner leur poste lorsque les deux premiers « marchands » les avaient prévenus de la situation. Jhasso les remercia chaleureusement une fois encore, et Daren et Imoen prirent la direction de l’auberge du « Chant de l’Elfe », tentant désespérément de retrouver leur chemin à travers les innombrables ruelles de la Porte de Baldur.

La soirée était bien entamée quand ils finirent enfin par arriver à destination. La luminosité rougeâtre du crépuscule illuminait encore un peu le ciel, mais on apercevait déjà de la lumière de la plupart des fenêtres du bâtiment. Le Chant de l’Elfe était une grande auberge, conviviale et cosmopolite. De nombreux serveurs sillonnaient les tables et prenaient les commandes des habitués comme des gens de passage. Daren et Imoen cherchèrent dans un premier temps leurs deux amis du regard, mais se résignèrent à s’attabler eux aussi afin d’attendre leur retour.

− « Surtout, soyez bien de retour ce soir, on ne sait jamais ! », mima Daren d’une voix criarde.

Imoen pouffa de rire.

− On se demande pourquoi elle nous donne des horaires de rendez-vous… Elle est incapable de s’en tenir à un plan !, continua-t-il d’un ton rageur.

− C’est pas comme si on n’était pas habitués…, lui répondit Imoen. Si demain matin ils ne sont toujours pas revenus, on verra ce qu’on fait. Mais en attendant… repos !

Elle se servit une portion de viande, et enfourna une bouchée du plat qu’on venait de leur apporter.

− Tiens ! Sers-toi. C’est vraiment délicieux, ici.

Ils montèrent se coucher vers minuit, après avoir perdu tout espoir de voir revenir les deux demi-elfes avant le lendemain. Pour le moment, ils ne se faisaient pas de soucis. Ils étaient coutumiers de ce genre de retard, et s’il s’avérait qu’ils s’étaient retrouvés dans une situation dangereuse, tous deux étaient de suffisamment redoutables combattants pour s’en sortir sans leur aide.

Une nouvelle mission

Sortir de la forêt s’était avéré beaucoup plus simple que prévu. Les esprits gardiens des druides avaient-ils considérés qu’ils ne représentaient finalement pas une menace ? Ou les remerciaient-ils d’avoir contribué à un retour à l’équilibre naturel ? Dans tous les cas, ils avaient progressé sans peine, et purent quitter la forêt sans encombre en deux fois moins de temps qu’il ne leur fallut pour y pénétrer. Khalid, Daren, Jaheira et Imoen s’échangèrent les détails de leur épopée, chacun des deux groupes relatant à l’autre comment l’action s’était déroulée de son côté. Tandis que Khalid et Daren avaient arpenté les galeries souterraines de la mine, Jaheira avait appelé tous les animaux des environs à combattre, visiblement ravis de venger leurs frères tombés sous les coups des mercenaires. Pendant ce temps-là, Imoen avait quant à elle semé la panique chez leurs ennemis en brouillant magiquement leur vision. Tous étaient fiers de leur exploit, et même s’ils avaient conscience de s’être définitivement fait un ennemi des plus dangereux, avoir infligé un tel revers au Trône de Fer leur avait mis du baume au cœur. Khalid félicita Daren de s’être approprié aussi rapidement l’une de ses bottes secrètes, et ils discutèrent combat et tactique toute la fin de l’après-midi. Tout allait pour le mieux, jusqu’au soir, où les visages se crispèrent autour du foyer que venait d’allumer Khalid.

− Daren, il faudrait qu’on parle…, annonça Jaheira d’un air grave.

Leur campement pour la nuit était juste monté, et tous les quatre se tenaient en cercle autour de l’âtre dans un silence devenu pesant. Les deux demi-elfes dévisageaient Daren intensément. Imoen sembla aussi surprise que lui de cette injonction si abrupte, mais se retint de tout commentaire. Il soupira longuement, et répondit enfin.

− Oui ? Que se passe-t-il ?

Khalid et Jaheira s’échangèrent un bref regard, qui laissait présager une conversation difficile. Au fond de lui, une petite voix lui susurrait qu’il savait déjà ce qu’elle allait lui dire, mais il préféra l’ignorer, pour le moment.

− Je voudrais que tu me répondes franchement…, commença-t-elle, quelque peu gênée.

Elle déglutit.

− Sais-tu pour quelles raisons Gorion tenait-il tant à ce que tu restes enfermé dans Château-Suif ?

Son cœur s’accéléra. Où voulait-elle en venir ? La petite voix se fit plus vive, et plus présente.

− Tu dois bien te douter, même si tu ne sais rien de ta propre histoire, tout comme nous, que Gorion avait sûrement prévu ce qui s’est passé aujourd’hui.

Une boule se forma dans sa gorge. C’était bien de ça dont il s’agissait. Son répit n’avait été seulement dû au fait qu’ils étaient pressés par le temps.

− Non, murmura-t-il après de longues secondes de silence. Gorion ne m’a jamais rien dit à ce sujet…

− Mais, reprit Jaheira, incisive, penses-tu qu’il était au courant de…

− Laissez-le !, s’écria Imoen en se levant. Vous… Vous l’accablez, alors qu’il nous a tous sauvé la vie ! Ne l’oubliez pas !

Daren écarquilla les yeux en voyant son amie d’enfance prendre ainsi sa défense. Depuis toujours, ces rôles avaient été inversés, et qu’Imoen s’enflammât pour le soutenir lui réchauffa le cœur. Khalid secouait la tête lentement depuis le début de leur entretien déjà, et semblait de plus en plus mal à l’aise. Jaheira n’avait pas encore répondu à l’intervention d’Imoen.

− Ce n’est pas ce que tu crois, Imoen, s’excusa Khalid. Nous sommes très reconnaissants à Daren pour ce qu’il a fait, mais tu dois comprendre que ce sujet nous fait nous poser beaucoup de questions. Pourquoi ? Comment ? Ou plus simplement même : « quoi » ?

Daren regarda tour à tour les deux demi-elfes. Malgré sa maladresse et son naturel bourru, il avait découvert une Jaheira qu’il ne soupçonnait pas. Une femme prête à mettre sa vie en jeu pour sauver des vies humaines d’un esclavage barbare. Ce qui compensait amplement son manque récurrent de tact. Peut-être n’avait-elle pas eu l’intention de donner une tournure aussi accusatrice à ses questions, même si la forme n’était pas des plus habiles ?

− Je ne sais vraiment pas, finit-il par répondre. Je ne sais rien, rien de tout ce qui m’arrive. Peut-être que Gorion le savait, ajouta-t-il d’un ton pensif, mais il n’en a jamais fait allusion.

Il hésita un instant, et continua.

− Et… Et vous ? Vous étiez ses amis, non ? Il n’a jamais rien mentionné… à mon sujet ?

− Pas plus que ça, non, répondit Khalid. Mais même au sein des Mé… Aïe !

Sa phrase fut coupée par un virulent coup de coude de Jaheira, qui lui décocha un regard noir. Khalid se tourna vers elle d’un air interdit, et elle reprit précipitamment.

− Ça n’a pas grande importance, finalement. Mais sache que Gorion ne nous a rien dit à ton sujet. Il fut un grand maître pour nous deux, et je lui fais pleinement confiance sur les raisons qui l’ont poussées à ne rien avoir révélé, à vous deux comme à nous.

Un maître ? Avait-elle été son élève, elle aussi ? Elle parlait de lui en de tels termes qu’il lui semblait impossible que cela n’ait pas été le cas.

− Vous avez été l’élève de… ?, commença Imoen, elle aussi abasourdie.

− Non, bien sûr !, coupa Khalid en riant. Disons plutôt qu’il a longtemps été un exemple pour nous, et surtout pour Jaheira.

La yeux de la druide se perdirent un instant dans ses pensées, son visage trahissant une nostalgie certaine. À en juger par sa réaction, il n’avait pas été le seul à être peiné par la mort de son père adoptif. Gorion était un sage, et ses enseignements étaient toujours justes et éclairés.

− Si je devais retenir une seule chose de ce qu’il m’a appris, approuva-t-elle, c’est que l’esclavage est le pire des crimes. L’avilissement imposé par la force et la violence, rabaissant l’être humain à une simple marchandise que l’on peut jeter lorsqu’elle est inutile.

Sa voix était froide et déterminée, et un léger sourire vengeur se dessina sur ses lèvres tandis qu’elle prononçait ces mots. Il était effectivement inenvisageable qu’ils aient quittés la mine du Trône de Fer sans avoir libéré de leur joug les mineurs qui y étaient exploités. Surtout avec Jaheira à leurs côtés.

Khalid posa une main affectueuse sur l’épaule de Daren, un sourire d’excuse sur les lèvres, et partit embrasser sa femme avant de se coucher. La nuit était tombée, et une longue marche les attendait les jours suivants. Daren se remémora longuement leur journée mouvementée avant de s’endormir, plus serein, au milieu de la nuit.

La capitale ne se trouvait plus si loin en direction du nord. En à peine deux jours, ils étaient ressortis de Bois-Manteau et approchaient de l’imposant pont qui traversait le fleuve Chionthar, en direction du cœur de la cité.

− Cela fait une éternité que je ne suis pas revenu à la Porte, dit Khalid d’un air songeur.

− Et cela ne m’a pas manqué…, compléta Jaheira en faisant la moue. Cette ville portuaire est vraiment gigantesque, et je ne suis pas une inconditionnelle des foules…

Daren n’avait encore jamais visité de grande ville. Il avait déjà trouvé Berégost immense, et avait du mal à s’imaginer ce que pouvait représenter la vie à l’intérieur des murailles titanesques qui encerclaient cette cité. Tous les quatre traversèrent le pont, qui aboutissait devant une immense herse, lourdement gardée par une demie douzaine d’hommes aux couleurs du Poing Enflammé.

− Halte voyageurs !, leur héla la voix forte de l’un des gardes. Vous devez montrer votre laissez-passer pour pénétrer en ville !

Jaheira s’avança, et prit à son tour la parole.

− Nous devons absolument entrer. Nous avons des informations importantes à donner aux ducs de la Porte, ajouta-t-elle.

L’évocation des ducs surprit le soldat sur le moment, et Jaheira s’engouffra dans cette brèche.

− Nous avons été mandaté officieusement par la Porte pour enquêter sur la guerre contre l’Amn, et nous rentrons faire notre rapport. Pourriez-vous nous conduire à votre supérieur ? Nous avons des nouvelles des plus importantes au sujet des mines de Nashkel à lui communiquer.

Elle n’avait pas la moindre idée de qui pouvait être ce supérieur en question, mais leurs preuves sur le terrible complot qui se tramait à l’intérieur de ces murs convaincraient sans aucun doute plus facilement un haut responsable que l’un de ces militaires bornés.

Le garde la considéra quelques secondes, hésitant visiblement à déranger son chef, puis hocha lentement la tête.

− Restez ici, je reviens dans un moment, finit-il par répondre.

Jaheira fit demi-tour, et s’accouda à la rambarde du pont, humant la brise fraîche en contemplant la mer qu’on apercevait à l’horizon. Imoen s’assit un peu plus loin, sortant son volumineux grimoire, laissant Daren et Khalid reprendre leur discussion qu’ils avaient laissée de côté lors de leur arrivée. Une demi-heure s’écoula ainsi, le soldat qui les avait reçus n’étant visiblement que peu zélé. Il revint un peu plus tard, accompagné d’un homme à l’allure athlétique. L’homme descendit du chemin de ronde par un étroit escalier en colimaçon et s’approcha des quatre compagnons, une main tendue.

− On m’appelle « La Balafre », se présenta-t-il, et je suis le commandant en second du Poing Enflammé. L’un de mes hommes m’a dit que vous aviez des informations de la plus haute importance. Je vous écoute. Soyez brefs, je n’ai pas que ça à faire.

Cet homme portait bien son surnom. Une interminable cicatrice lui traversait le visage, de son œil gauche à sa mâchoire droite. Il avait sans doute été un soldat avant de devenir gradé, lui conférant une expérience complète et accomplie de son métier. Son visage laissait transparaître une impatience à la limite de l’agacement, mais on sentait qu’il était aussi intrigué par ce qu’il allait pouvoir entendre. Jaheira lui tendit sa main en retour, et commença à exposer la situation. Ils ne devaient pas laisser passer la chance qu’ils avaient eue d’être reçus par une personne haut placée, et devaient absolument le convaincre de les laisser entrer.

− Nous avons les preuves d’un complot derrière la guerre contre l’Amn, expliqua Jaheira, ainsi que la pénurie de fer. Nous pensons qu’une organisation établie en ces murs, connue sous le nom de « Trône de Fer », est derrière tout cela. Notre enquête nous a conduits à Nashkel, à Valpeld puis à Bois-Manteau, où nous avons recueilli à chaque fois des écrits compromettants, et nos recherches nous amènent maintenant à la Porte de Baldur.

Elle fit une pause. Son interlocuteur l’écoutait attentivement, et sembla très réceptif à ses propos. Il plissa un instant les yeux, et prit la parole à son tour.

− Êtes-vous le petit groupe qui a fait parlé de lui aux mines de Nashkel ?

− Nous avons effectivement commencé nos explorations là-bas, et nous y avons éliminé un homme qui dirigeait des kobolds et tuait des mineurs.

« La Balafre » parut tout à coup mal à l’aise, et les rumeurs qu’ils avaient entendues à leur retour à Berégost expliquaient aisément son revirement soudain. La médiocre prestation du Poing Enflammé dans le sud du pays, ridiculisée par un petit groupe, qui avait affronté et vaincu le danger sous leur nez… Jaheira ne lui laissa cependant pas le temps d’y réfléchir davantage, et poursuivit son argumentation.

− Nous avons aussi libéré un notable de la Porte, un certain Ender Saï, qui était prisonnier des mercenaires des « Griffe Noires ». Il pourra vous confirmer nos dires, et vous expliquer la situation de son point de vue.

L’évocation d’Ender Saï créa un déclic chez le soldat. Soudainement, son visage s’éclaira, et il se détendit.

− Ah ! Vous êtes les sauveurs d’Ender ? J’ai effectivement entendu parler de vous. Vous auriez dû le dire plus tôt !

Il fit un signe aux soldats qui montaient la garde sur le chemin de ronde, et la lourde herse s’ouvrit dans un fracas retentissant. Jaheira, Khalid, Daren et Imoen le suivirent, et franchirent à leur tour le seuil de la cité. « La Balafre » les invita à s’approcher et leur déclara en baissant la voix.

− J’aurai d’ailleurs besoin d’un solide groupe pour mener une enquête délicate, si cela vous intéresse…

Tous les quatre s’échangèrent un regard rapide.

− C’est bien payé, évidemment, s’empressa-t-il d’ajouter aussitôt.

− À quel propos ?, demanda Khalid d’un air sceptique.

Ils étaient venus ici dans un but précis, et ils n’avaient pas de temps à perdre à s’occuper des affaires courantes. Toutefois, ils ne souhaitaient pas non plus froisser leur interlocuteur, et se retrouver ainsi au point de départ. Si c’était la seule solution, ils lui rendraient bel et bien ce service.

− Je vous explique la situation, continua le soldat. Depuis quelques temps, une de mes connaissances qui travaille à la guilde marchande des « Sept Soleils » a un comportement des plus étranges. Il ne me parle plus, alors que nous nous connaissions assez bien, et surtout, lui et ses collaborateurs dirigent la société de manière complètement aberrante. Ils vendent leurs produits à perte, cèdent des actifs de valeur non négligeable, et ont abandonné des marchés des plus rentables. Comme c’est une guilde importante de la Porte, et qui plus est une des plus anciennes, les ducs s’en sont inquiétés et m’ont chargé d’une enquête plus approfondie sur la question.

Les « Sept Soleils ». Ce nom évoquait quelque chose à Daren. C’était la guilde dont il était fait référence dans une des lettres qu’ils avaient trouvées. D’après leurs sources, ils avaient été infiltrés il y a maintenant plusieurs années par le Trône de Fer. Cette mission était donc, en plus d’être rentable, particulièrement riche en enseignement pour leur propre quête.

− J’ai vraiment du mal à faire la part des choses en ce moment, continua « La Balafre ». Il se passe en ville des évènements vraiment bizarres, et j’ai besoin d’étrangers, comme vous quatre, pour pouvoir infiltrer et espionner cette société.

Il s’arrêta, ayant visiblement terminé sa présentation. Il dévisagea d’un regard inquiet chacun des quatre compagnons, espérant une réponse positive à sa proposition.

− Je pense que nous pourrions nous occuper de ceci, conclut Jaheira.

« La Balafre » poussa un soupir de soulagement, et serra chaleureusement la main de la demi-elfe, remerciant en même temps les trois autres. Cet homme avait l’air honnête et droit, et le sort de sa cité semblait le préoccuper sincèrement.

− Nous devons aussi vous prévenir de quelque chose d’important, ajouta Khalid à l’attention du soldat. Notre enquête actuelle porte sur une autre guilde de la ville, le Trône de Fer. Nous avons découvert à son actif, la corruption des mines de Nashkel, la séquestration d’Ender Saï, ainsi que l’exploitation d’une mine clandestine au plus profond de Bois-Manteau, dans laquelle ils emploient des esclaves.

« La Balafre » écoutait Khalid avec intérêt, hochant la tête d’un air grave.

− Et nous avons trouvé des preuves, datant de plusieurs années, qui tendraient à faire penser que le Trône serait à l’origine des problèmes actuels aux Sept Soleils. D’après nos renseignements, le Trône de Fer les aurait infiltrés et corrompus depuis longtemps de l’intérieur. Ce que nous observons maintenant n’est sûrement qu’une partie infime de la machination qui est en œuvre.

Le visage du soldat se décomposa aux révélations de Khalid.

− Je vous fais entièrement confiance, finit-il par dire d’un air grave. Et je n’ai jamais porté ce Trône de Fer dans mon cœur, de toute façon. Je vous laisse entière latitude pour mener à bien votre enquête, mais je dois vous prévenir de quelque chose. La justice n’est plus ce qu’elle était ici, et même si vos preuves semblent irréfutables, il vous faudra de très solides accusations pour mettre en défaut le Trône de Fer. Je vous conseille de monter un dossier implacable avant de vous lancer dans quelques procédures judiciaires que ce soit.

Un messager portant les insignes du Poing Enflammé surgit de nulle part, manquant de heurter son supérieur.

− Mon commandant !, commença-t-il, en se mettant au garde à vous.

− Repos, lui répondit « La Balafre » d’un air agacé. Qu’est-ce qui se passe, encore ?

− Le duc Eltan, mon commandant. Il demande à vous voir d’urgence.

Le duc Eltan était l’un des quatre ducs qui gouvernaient la Porte de Baldur, et en cela le supérieur direct de « La Balafre ».

− Ah, très bien. J’arrive.

Il se tourna vers le petit groupe.

− Je suis désolé, mais le devoir m’appelle. Une dernière chose pour commencer vos investigations : la personne que je connais au Sept Soleils et dont je vous parlais tantôt se nomme Jhasso. J’espère que vous arriverez à obtenir quelque chose. Si c’est le cas, n’hésitez pas à passer me voir au quartier général du Poing Enflammé. Que Tyr vous garde, mes amis.

Ils se séparèrent d’un signe de la main, et le soldat disparut peu après dans l’escalier par lequel il était arrivé. L’objectif initial était accompli. Ils avaient franchi les portes de la grande cité, progressant pas à pas dans leur enquête, la foule anonyme de la Porte de Baldur leur procurant une couverture idéale pour disparaître sous les yeux même de leurs ennemis.

Chapitre 4 : Complot

Après de longues minutes de silence, Jaheira, Khalid puis Imoen reprirent connaissance. Ils étaient encore éprouvés par la puissante magie noire de Davaeorn, mais finirent par reprendre leur souffle. Seul Daren était encore alerte, et allait et venait vers chacun de ses compagnons, guettant le moindre signe de rétablissement de leur part. Ils étaient tous en vie. Lui qui crut un instant être le seul survivant de ce terrible combat… Jaheira l’observait depuis quelques instants, d’un regard stupéfait. Elle était vraisemblablement restée suffisamment consciente pour avoir remarqué ce qui s’était passé.

− Daren…, commença-t-elle, d’une voix fatiguée.

Son cœur se serra, et il sut ce qu’elle allait lui demander. Son secret, ce terrible secret, qu’il gardait depuis le début de leur voyage, allait être révélé. Il ne pouvait plus fuir, et devait affronter la réalité en face.

− Qui es-tu réellement ?, finit-elle par demander.

Daren sentit son estomac se nouer. Il se doutait que quiconque ayant aperçu son regard fou quelques minutes plus tôt se serait posé la même question. Il représentait sans doute une menace pour ses compagnons à présent. Sa présence même dans ce groupe allait-elle être remise en question ? Il se sentait souillé. Il avait honte d’être lui-même. Le simple fait de se souvenir de ce sentiment de haine absolue lui donnait la nausée. Il fallait pourtant qu’il s’explique. Imoen le dévisageait intensément, de son regard bleu sombre. Elle qui la connaissait depuis toutes ces années semblait deviner le malaise qui le rongeait en cet instant. Il lui retourna son regard, espérant un instant qu’elle l’absoudrait de tous ses torts, mais il sut que c’était à lui de s’expliquer, seul. Daren prit une grande inspiration. Tout le monde était suspendu à ses lèvres.

− Je ne sais pas… Je… Depuis notre départ, j’ai fait des rêves, des cauchemars, étranges. Comme si quelqu’un, ou quelque chose, était à l’intérieur de moi, et me parlait.

Jaheira haussa les sourcils.

− Au départ, ce n’étaient que des rêves, des choses plus ou moins absurdes, sans queue ni tête, puis plusieurs éléments, toujours les mêmes, revenaient sans cesse. Une sensation de… rage, mêlée à celle une excitation morbide.

Il jeta un œil aux trois autres qui l’écoutaient les yeux écarquillés, et continua.

− Et là, j’ai senti que ça revenait. Au fur et à mesure que je me sentais partir, cette sensation m’emplissait, et … à un moment, je ne me contrôlais plus. J’aurais tué n’importe qui devant moi, je crois…

Il n’avait très certainement pas choisi le plus judicieusement ses mots, mais il en avait assez de contourner le problème. Ou de mentir à ses compagnons.

− Mais j’ai déjà combattu ce… cette chose, reprit-il, le plus sincèrement qu’il put. Dans un de mes rêves. J’ai déjà réussi à garder le contrôle, et à conserver cette… puissance. C’était comme si je reprenais petit à petit possession de mon corps. C’est ce qui c’est passé, tout à l’heure. Voilà.

Il déglutit, attendant le jugement de ses compagnons. Allaient-ils le prendre pour une sorte de monstre ? Pour un fou ? Ou pour le moins, quelqu’un de fortement dérangé ? Il appréhendait le moment où l’un d’eux, vraisemblablement Jaheira, prendrait la parole. Plusieurs secondes de silence suivirent la fin de son explication, et Khalid, Jaheira et Imoen semblaient peser attentivement ses propos. Il ferma les yeux un instant, attendant le verdict, puis une voix féminine lui répondit.

− Merci, Daren. Tu nous as sauvé, nous tous.

C’était Imoen, qui se dirigeait vers lui, et le fixait de son regard azuré. Elle se retourna un instant vers les deux autres, et poursuivit.

− Nous te sommes tous très reconnaissants d’avoir fait usage de ce pouvoir. Même si nous ne savons pas encore ce qu’il en est, et même si, d’après ta description, son origine semble maléfique. Je sais que tu es quelqu’un de bien, et je suis sûre que tu sauras toujours garder raison.

Les deux autres s’étaient levés eux aussi, les propos d’Imoen les avaient visiblement convaincus. Jaheira se contenta d’un bref hochement de tête sourire dans sa direction, mais Khalid s’approcha de lui, une main tendue.

− Merci, petit. Tu as peut-être un pouvoir dangereux enfoui en toi, mais je suis sûr que tu sais l’utiliser avec sagesse.

Daren ne put retenir quelques larmes de soulagement. Il se souvint alors de la voix de ses rêves. « Tu finiras par apprendre ». Peut-être était-il en train d’apprendre, en définitive ? Apprendre à se servir de son pouvoir, ce pouvoir qu’il ne comprenait pas encore.

− Bon, c’est pas tout ça, mais on n’a pas encore fini !, les interrompit Jaheira, pragmatique. Fouillons ce bazar, trouvons des indices, et de quoi nous déguiser.

Ce n’étaient pas les armoires et bureaux qui manquaient dans cette pièce. On trouvait quantité de registres et de journaux de bords dans le moindre tiroir. Leurs recherches prirent du temps, et Daren réalisa la chance qu’ils avaient eu d’avoir débuté par la cabane d’une personne haut placée, et qui ne souhaitait sans doute pas souvent être dérangée. Néanmoins, il leur fallait terminer leurs fouilles rapidement pour ne pas compromettre cette chance. Au bout d’une dizaine de minutes, chacun rassembla ses trouvailles, et ils firent le point sur leurs découvertes.

− J’ai trouvé de nombreuses missives, commença Khalid, de Tazok pour la plupart, mais aussi quelques unes avec un nom qui revenait souvent. Un certain « Reiltar ». De ce que j’en ai déduit, la personne au dessus de Davaeorn dans la hiérarchie du Trône de Fer.

− Moi aussi, j’ai lu ce nom, renchérit Daren. Là, regardez. Cette lettre parle de la mission de Tazok et des mercenaires des « Griffes Noires ». Il est fait allusion ici aussi au Zhentarim, et c’est effectivement, comme nous l’avait dit Ender, une couverture pour le Trône de Fer. Ils mentionnent que les bandits capturés par le Poing Enflammé ont révélés qu’ils travaillaient pour les Zhents.

− C’est une organisation très bien huilée, commenta Jaheira. Ecoutez aussi ce que j’ai trouvé. Si la date sur cette lettre est bien celle à laquelle elle a été envoyée, la situation est encore plus grave que ce à quoi nous pouvions nous attendre.

« Le 16 Flammerige, 1368

 

Davaeorn,

 

Nos projets se déroulent comme prévu. Mon fils Sarevok est arrivé de notre quartier général d’Ordulin. Il apporte des nouvelles de la part de nos supérieurs ; notre progression les satisfait jusqu’ici. J’ai l’intention de nommer Sarevok commandant de nos forces mercenaires dans la région. Il a déjà envoyé son subalterne, Tazok, à Bois-Manteau, pour prendre le commandement des forces basées là-bas. Les choses avancent vite ici à la Porte de Baldur. Nous avons posté notre premier agent parmi les rangs des Sept Soleils.

 

Reiltar. »

1368… Cela faisait donc plus de cinq ans que cette opération se préparait. La pénurie de fer et la guerre avec l’Amn n’étaient en définitive que la conclusion de manigances bien antérieures. Jaheira avait raison. La situation était plus grave qu’il n’en paraissait au premier abord. Si ce Trône de Fer préparait bien ces évènements depuis tant d’années, il allait être d’autant plus difficile de leur barrer la route.

− Qu’allons-nous faire, maintenant ?, s’enquit Daren.

La sensation d’être devant une muraille gigantesque lui avait fait perdre tout espoir de pouvoir poursuivre cette enquête. Il ne voyait pas comment quatre voyageurs errants à travers la Côte des Epées pourraient enrayer cette imposante machination.

− Il va falloir nous renseigner sur ce Sarevok, ainsi que ce Reiltar. Ils ont l’air d’être des notables de la Porte de Baldur, répondit Jaheira.

− J’ai déjà entendu ce nom de « Sept Soleils » qui est mentionné dans la lettre, ajouta Khalid. Il me semble que c’est une guilde marchande de la Porte, concurrente de ce point de vue du Trône de Fer.

− Intéressant, reprit Jaheira. C’est certainement une piste à explorer. Mais pour commencer, il nous faut impérativement trouver un moyen de pénétrer dans la ville. Une fois à l’intérieur, nous devrons absolument localiser le siège du Trône de Fer, et y trouver d’autres indices.

Une voix jusqu’alors restée silencieuse s’éleva derrière eux.

− J’ai peut-être bien la réponse, intervint Imoen, brandissant à son tour un rouleau de parchemin jauni. Ecoutez ce que j’ai trouvé, moi aussi.

« Le 4 Alturiak 1368,

 

Davaeorn,

 

J’ai reçu votre demande de nouveaux esclaves. Ils vous seront envoyés dès que possible. Les événements vont bon train à la Porte de Baldur. Nous avons acheté une propriété nobiliaire à l’ouest. Elle servira de base à nos opérations. Il s’agit d’un bâtiment ancien près des docks, vraisemblablement construit avant l’édification du deuxième mur. Ce mur constitue un outil de défense considérable contre ceux qui tentent de nous piller.                                                               

                                                                                                                                 Reiltar. »

La Porte de Baldur. Tout conduisait vers cette ville. Le Trône de Fer, ce Reiltar ainsi que son fils Sarevok. Chaque nouvel indice les y amenait. Mais Jaheira n’avait pas vraiment écouté la fin du message. Dès la première ligne, elle avait plissé les yeux, et serré la mâchoire d’un air menaçant.

− Des esclavagistes… Les ordures…

Elle semblait véritablement hors d’elle. Tout le monde s’était focalisé sur la localisation du quartier général du Trône de Fer, mais à l’évocation du mot « esclave », son visage s’était considérablement durci.

− J’ai trouvé des noms dans les registres sur le bureau, continua-t-elle, le visage toujours crispé de colère. Des noms barrés, des pages entières… Ils font mourir des esclaves dans leurs mines !, s’écria-t-elle, indignée.

Khalid lui fit signe de baisser la voix.

− Calme-toi, ma chérie. Nous ferons cesser ces horreurs en temps et heure. Pour le moment, nous ne pouvons rien faire à nous quatre, à part nous faire capturer !

Ses propos étaient raisonnables, mais ne semblaient pas infléchir la hargne de la druide qui bouillait intérieurement. Laisser ces esclavagistes libres de tuer à la tâche des hommes, femmes, et même des enfants, lui était insoutenable.

− J’ai peut-être une idée, proposa alors Imoen, une volumineuse clé rouillée à la main. J’ai trouvé plusieurs plans de la mine, ainsi cette grosse clé. Il semblerait que le petit cours d’eau qu’on a longé tout à l’heure ne soit en fait que le bras d’une rivière souterraine beaucoup plus importante.

Elle marqua une pause, et feuilleta quelques instants le registre dont elle parlait.

− Voilà. Au premier sous-sol, on a construit un barrage, une sorte de bouchon qui détourne la rivière, et qui empêche l’eau d’inonder la mine toute entière.

Daren commençait à comprendre où elle voulait en venir. Imoen fit un grand sourire, et désigna alors sa clé.

− Et ceci est la clé qui permet d’ouvrir ce bouchon.

Jaheira réfléchissait à toute vitesse, et était bien déterminée à ne pas partir en laissant cet endroit intact. Aucun argument ne semblait pouvoir la faire fléchir, et les trois autres finirent par se rendre à sa détermination. Toutefois, s’ils voulaient tenter quelque chose, ils devaient tout d’abord trouver un moyen de s’approcher du souterrain sans être repérés, et d’en faire sortir les mineurs avant de déclencher une quelconque inondation.

Tout à coup, quelques coups brefs retentissant à la porte firent le silence dans la pièce. Quelqu’un venait de frapper, et tous les quatre stoppèrent aussitôt leur respiration. Khalid s’approcha de la porte à pas de loup, et invita Daren à le suivre d’un signe. En quelques secondes, ils se postèrent tous deux de chaque côté de l’ouverture, prêts à réduire au silence quiconque entrerait.

Nouveaux coups. Ils n’allaient apparemment pas pouvoir contourner le problème… Ces personnes étaient venues pour rencontrer Davaeorn, et semblaient prêtes à insister pour cela. La priorité absolue consistait à ne pas éveiller les soupçons, en déclenchant par là même une alerte générale.

Jaheira se couvrit la bouche de sa manche, et répondit de sa voix la plus rauque.

« Entrez ! »

La poignée tourna légèrement, et la porte de bois s’entrouvrit dans un grincement plaintif. Daren se plaqua contre le mur. Il devina aux bruits étouffés derrière la porte deux individus, et mit tous ses sens en alerte. Jaheira et Imoen s’étaient quant à elles dissimulées derrière l’une des nombreuses armoires qui décoraient la pièce. La cabane était sans dessus dessous, et ils n’avaient pas eu le temps de ranger les innombrables documents qui jonchaient le sol, ni de déplacer le corps du mage, dont on apercevait les jambes de l’entrée.

La porte s’ouvrit alors en grand, et deux gardes en uniforme firent quelques pas dans la pièce. La lumière dehors était vive, et les deux hommes mirent quelques secondes à s’adapter à l’ambiance plus tamisée de la cabane. Tandis qu’ils réalisaient à peine le désordre indescriptible qui y régnait, deux ombres se glissèrent derrière leur dos à la faveur de l’effet de surprise. Et avant même que l’un d’eux ne puisse émettre un cri, deux violents coups les assommèrent en un instant. Khalid et Daren refermèrent la porte derrière eux, et ligotèrent solidement leurs prisonniers.

− Je crois que nous tenons notre moyen d’infiltration, lança Khalid à sa femme d’un ton victorieux.

Khalid et Daren étant les deux seuls hommes de l’équipe, ils enfilèrent rapidement les tuniques du Trône de Fer. S’ils devaient s’approcher de la mine, le seul moyen était de se travestir en deux de ces mercenaires, et d’après leurs observations, ces troupes n’étaient composées que d’hommes. Imoen, qui avait analysé minutieusement les plans de la mine, leur expliquait en même temps qu’ils s’habillaient l’emplacement exact du barrage. Le plan était simple : pendant que Daren et Khalid prévenaient les mineurs et actionnaient le mécanisme, les deux autres devaient se rendre hors du campement, et déclencher une attaque qui ferait diversion. Ce plan comportait certes des risques, mais c’était le seul qu’ils avaient.

Une fois accoutrés de leurs tabars gris aux insignes du Trône de Fer, Daren et Khalid s’éclipsèrent de la cabane, et suivirent les rails qui conduisaient sans doute à l’entrée de la mine. Personne ne semblait encore avoir remarqué l’absence de Davaeorn. Les nombreuses patrouilles du camp sillonnaient toujours les murailles extérieures, à l’affût d’animaux sauvages. Le plus discrètement possible, tous les deux se dirigèrent vers le tunnel qui jouxtait le moulin à eau, et s’engouffrèrent dans les sombres galeries. D’un rapide coup d’œil en arrière, Daren entraperçut un instant une silhouette féminine plonger dans le cours d’eau qu’ils avaient emprunté à l’aller. Pour le moment, tout se déroulait comme prévu.

Ils devaient impérativement contacter des mineurs, et faire circuler au plus vite l’information de leur évacuation. Tous devaient être sortis lorsqu’ils libèreraient les eaux. Afin d’avoir le champ libre, ils devaient attendre une attaque extérieure, orchestrée par Jaheira, pour agir sans attirer l’attention. Les deux autres étaient à l’évidence sorties du camp, car quelques minutes plus tard, l’alerte d’un assaut était donnée. On entendait au loin la cloche de l’alarme, et des cris alertant le camp d’une attaque d’animaux. Daren poussa un soupir de soulagement mais Khalid le rappela à l’ordre : leur mission était loin d’être achevée. Ils se dissimulèrent quelques instants dans le recoin d’une galerie, et entendirent passer les patrouilles qui circulaient à l’intérieur des tunnels, arrivant en renfort de leurs camarades qui combattaient au-dessus. Le champ était libre. Ils devaient agir le plus rapidement possible.

− Dirige-toi vers la porte, j’ai encore à peu près le plan des galeries en tête, et je m’occupe de prévenir un maximum de mineurs, lui ordonna Khalid. Tiens toi prêt, et dès mon retour, inonde-moi tout ça !

Daren acquiesça d’un signe et prit le chemin du barrage. À quelques mètres de sa destination, il aperçut deux gardes du Trône de Fer, qui étaient vraisemblablement assignés à la surveillance, et eut juste le temps de se plaquer contre la paroi. Ils ne l’avaient apparemment pas repéré, mais cela ne changeait de toute façon pas la donne. S’il ne trouvait pas rapidement un moyen de les déloger, l’affrontement serait inévitable, cette porte devant impérativement être libre à l’arrivée de son compagnon. Il dégaina le plus silencieusement possible ses deux épées, et retourna la deuxième contre son gantelet, la lame courant le long de son avant-bras. Il s’était entraîné plusieurs fois avec Khalid depuis le début de leur périple, et il était temps de mettre en pratique l’une des bottes secrètes qu’il lui avait enseignée. Il ferma les yeux un instant, se remémorant les mouvements rapides et précis qu’il devait enchaîner. Cette attaque surprise, correctement exécutée, était censée être mortelle. Il demeura quelques secondes ainsi, immobile, se concentrant sur ce difficile enchaînement. Il n’aurait qu’un seul essai, et s’il échouait, son combat en deviendrait d’autant plus délicat. Il rouvrit lentement les yeux, bloqua sa respiration, et courut droit vers les deux gardes qui se tenaient devant la grande porte métallique, la pointe de l’épée en avant. Il était à peine arrivé sur sa cible, que l’un deux l’avait déjà repéré. Le garde sortit son arme, prêt à se défendre, et alerta son compagnon d’un mouvement de bras.

D’un geste habile, Daren dévia la lame de son adversaire de son bras droit, et transperça le point faible de la cotte de maille de l’autre. Le second abattait déjà son épée sur lui, mais Daren pivota à la dernière seconde et bloqua son attaque de sa deuxième épée retournée. Il poursuivit alors son pivot, enchaînant des coups précis de la pointe de sa lame tout en parant de sa deuxième main, exécutant ainsi l’attaque que Khalid lui avait enseignée. Les deux mercenaires n’étaient vraisemblablement pas des vétérans, et ne faisaient pas le poids face à une technique d’un tel niveau. En quelques secondes, les deux hommes étaient à terre, avant même d’avoir pu donner l’alerte. Khalid était vraiment un maître dans l’art du combat, et Daren réalisa en cet instant à quel point cette attaque était foudroyante.

Après avoir dissimulé les deux corps, il inséra la clé dans l’énorme serrure grise, et attendit le retour de son compagnon. On entendait au-dessus le tumulte d’une bataille, et dans les tunnels de la mine résonnaient des dizaines de bruits de pas. Cela faisait maintenant presque vingt minutes qu’ils s’étaient séparés. Si tout se passait bien, Khalid ne devait plus tarder à revenir. Daren repensa à ce qu’avait dit Jaheira un peu plus tôt. C’était elle qui avait insisté pour qu’ils mettent à exécution ce plan incertain, et sa détermination sans faille avait ébranlé le jugement qu’il portait sur elle. Jusqu’à présent, il l’avait principalement jugée comme une personne assez individualiste, et suspectait que son zèle pour résoudre les problèmes d’autrui ne soit qu’en définitive motivé par le seul appât du gain. Le moins qu’il pouvait admettre était qu’il se trompait lourdement. Cette femme avait des convictions des plus ancrées, et était prête à risquer sa vie pour ses idéaux humanistes. Il ressentit un profond respect pour elle, et se jura de ne plus jamais douter de ses actes.

Un bruit de pas rapide le tira de ses réflexions, et il distingua Khalid, en sueur, qui accourait vers lui.

− On y va ! Maintenant !

Sans hésitation, il tourna la clé dans un crissement retentissant, avant qu’un bruit sourd ne fît trembler le sol et les parois. De l’eau, en grande quantité, s’infiltrait par les fentes de la lourde porte qui céda d’un coup sous la pression de la rivière souterraine. Sans se retourner, Daren courut à toute vitesse vers la sortie, suivant Khalid de près. Des milliers de litres d’eau se déversaient derrière eux, emportant tout sur leur passage. En quelques secondes de course effrénée, ils atteignirent la surface, indemnes.

Des dizaines et des dizaines de mineurs, leur pioche encore à la main pour certains, les regardaient sortir, éberlués. Khalid les avaient mis au courant de la situation, mais certains n’avaient pas osé y croire. Ces deux hommes, accoutrés comme leurs bourreaux, venaient de les libérer de leur joug. Quelques cris de joies commencèrent à retentir, mais les mineurs n’eurent pas le temps de remercier leurs sauveurs, car déjà l’assaut à l’extérieur touchait à sa fin. Le temps qui leur était à présent compté : il fallait sortir au plus vite, et ne pas se faire prendre. En un instant, Daren et Khalid, profitant de la panique, avaient plongé dans le cours d’eau glacial, et se frayaient un chemin entre les mêmes hautes herbes qui avaient couvert leur arrivée. Jaheira et Imoen, dissimulée un peu plus loin derrière les arbres, guettaient leur sortie, et accueillirent leurs deux champions qui grelottaient encore de leur plongeon forcé.

La mission était un succès, et aucun ne comptaient s’arrêter là pour barrer la route au Trône de Fer. Leur prochain objectif était la Porte de Baldur, où se trouvaient rassemblés leurs ennemis.

Par delà les Ténèbres

Daren s’éveilla le lendemain matin avec la sensation de s’être reposé comme jamais auparavant. Il se sentait plein d’énergie, et toutes ses courbatures des journées précédentes s’étaient envolées avec la nuit. Ses compagnons venaient eux aussi d’ouvrir les yeux, mais seule Jaheira semblait déjà prête, commençant à regrouper leurs affaires.

− C’est déjà l’heure ?, gémit Imoen, tirant sa couverture devant ses yeux.

Daren se leva lui aussi, mais une étrange sensation de malaise s’empara de lui alors qu’il allait soulever sa couverture. Son rêve étrange de la veille au soir lui revenait à l’esprit, et il sut ce qu’il allait trouver gravé sur l’herbe. De chaque côté de sa couche, on distinguait déjà assez nettement les mêmes marques d’un rouge tirant sur le brun que les fois précédentes, disposées en cercle. Pris de panique, il inventa un prétexte quelconque pour éloigner temporairement ses compagnons, en particulier Jaheira dont il craignait le jugement. Une fois assuré d’être seul, il souleva sa couche, et se figea. Au centre du cercle, une sorte de visage aux contours flous le fixait de ses yeux morts, et il crut un instant croiser le regard de pierre de la statue de ses cauchemars. Les voix de Khalid et d’Imoen qui discutaient derrière lui le ramenèrent à la réalité, et d’un geste brusque, il foula le sol vigoureusement jusqu’à qu’on ne distingue plus que de la terre retournée. Son cœur s’emballa, et des dizaines de questions sans réponse traversèrent son esprit encore choqué.

Que se passait-il ? Qu’elle était cette voix étrange qui s’adressait à lui lors de ses cauchemars, et ces marques de plus en plus nettes sur le sol ? Il avait la certitude que tout ceci était lié et qu’un jour, inexorablement, il se passerait quelque chose de grave. Il repensa alors à cette force mystérieuse qui l’avait possédée dans les mines de Nashkel. C’était comme si un monstre était enfermé à l’intérieur de son corps, et qu’il profitait de ses moments de faiblesse pour refaire surface. Daren songea un instant à ce qui pourrait se produire si ses suppositions étaient avérées, et il frissonna à cette pensée. « Vous êtes tel qu’on vous a créé, et l’on peut vous briser aussi », avait dit la voix. Quelle phrase étrange… Gorion savait-il ce qui était en train de lui arriver ? Avait-il prévu ces rêves, et ces symboles inquiétants qui brûlaient le sol autour de lui ? Jamais la mort de son père ne lui avait paru si douloureuse. Il avait besoin de son savoir, de sa sagesse. Il repensa à la dernière phrase que son maître lui avait dite, avant de mourir sous ses yeux. « Fuis ». Un simple mot. Ce qu’il n’arrêtait pas de faire depuis, en fin de compte. Il aurait maintenant tellement de questions à lui poser… Des questions dont il savait que seul son maître possédait la réponse.

Un visage s’imposa alors à son esprit. Celui d’Elminster, si toutefois ce vieil homme en robe rouge ne lui avait pas menti. « Il y a des choses comme la découverte de soi qui ne peuvent se faire que dans la solitude », lui avait-il dit. Il entendait encore presque distinctement la voix âgée du mage, chaleureuse et pleine de malice, lui parler de Gorion et de ses mystères. Cet homme, il en était sûr, possédait lui aussi les réponses à ses interrogations. Son visage s’éclaira enfin, quelques pièces de ce puzzle mystérieux venant de s’assembler dans son esprit : Gorion ne l’avait pas mis au courant de ce qui allait lui arriver car tout ce qu’il vivait en ce moment n’était qu’une épreuve destinée à lui faire prendre conscience de quelque chose. Quelque chose qui était sans doute enfoui au plus profond de son être.

Son esprit était torturé entre ces élucubrations folles et la concrète réalité devant laquelle il se trouvait, qui imposait de manière convaincante une toute autre version des événements. La chance et les hasards l’avaient conduit là où il se trouvait maintenant, et non un quelconque « destin ».

Chacun avait rassemblé ses affaires dorénavant, et une fois qu’ils furent tous prêts, Jaheira leur fit signe d’approcher. Daren remit ses réflexions à plus tard, et s’approcha de ses compagnons.

− J’ai rencontré les Druides de l’Ombre, cette nuit.

Elle marqua une pause, le visage contrarié.

− Et les négociations ont été plus délicates que prévues. La personne qui dirige ce bosquet, Faldorn, a quitté le cercle habituel des druides depuis longtemps maintenant. Elle est devenue violente, et radicale, envers toute menace pour la forêt, réelle ou supposée. J’ai rapidement appris que des humains exploitaient une mine au nord d’ici, au plein cœur de Bois-Manteau, mais j’ai aussi dû justifier notre propre circulation sur son territoire. Elle est devenue totalement paranoïaque, et malgré mon rang, j’ai eu le plus grand mal à lui faire comprendre que nous n’étions pas ici pour prêter main forte au Trône de Fer, mais bel et bien pour le combattre.

− C’est… une bonne nouvelle, non ?, tenta Imoen d’un sourire incertain.

− En quelque sorte, répondit Jaheira. Disons que nous n’avons pas intérêt à faire le moindre faux-pas, si nous ne voulons pas finir dans le même panier que ceux que nous recherchons. Il y a de nombreux mercenaires à la solde du Trône de Fer qui protègent l’entrée de la mine, et ils peinent à faire régner un semblant d’ordre aux alentours. Ce qui ne facilitera pas la tâche, évidemment. Nous pourrons par contre jouer sur le fait que leurs principaux ennemis depuis ces dernières semaines sont majoritairement des animaux hostiles, ou encore des plantes récalcitrantes. Je ne pense pas que qui que ce soit d’autre de l’extérieur n’ait encore découvert leur cachette.

Daren se demandait si les Druides de l’Ombre leur avaient donné une carte ou tout autre type d’itinéraire à Jaheira, afin qu’elle les conduise vers leur destination, mais il n’eut pas l’occasion de poser sa question. Un oiseau au comportement étrange, qui les observait depuis plusieurs minutes du haut de sa branche, s’envola dès qu’ils eurent fini leurs préparatifs, et sembla leur indiquer la marche à suivre. Jaheira avait l’habitude de se déplacer en plein bois, mais les trois autres peinaient à suivre le rythme rapide du volatile qui furetait au-dessus d’eux. Daren se demanda si cet oiseau était bien normal, ou si une quelconque magie leur laissait croire qu’il s’en agissait bien d’un.

Quoi qu’il en fût, ils suivirent l’oiseau pendant deux jours, et celui-ci les conduisit aux abords d’une clairière que l’on devinait dessinée par l’homme.

− Je crois que nous sommes arrivés, chuchota Jaheira.

Une haute palissade de bois bloquait le passage, ainsi que toute visibilité. On distinguait sur le chemin de ronde de nombreuses patrouilles, portant les insignes noirs et gris du Trône de Fer.

− Ça ne va pas être aussi facile que prévu, répondit Khalid avec une moue pensive.

Chacun réfléchissait à une solution, mais la large supériorité numérique de l’ennemi était un facteur difficile à contourner.

− Tu peux nous rendre invisible tous les quatre ?, finit par demander Jaheira à Imoen.

Tous les regards s’étaient tournés vers elle. Daren n’avait jamais été un expert en magie, et n’avait pas la moindre idée de la difficulté à exécuter telle ou telle prouesse. Imoen rougit légèrement, et balbutia quelques mots.

− Je… enfin, je ne suis pas sûre… Tous les quatre, comme ça ? Ça me semble vraiment difficile. Je débute seulement, vous savez…

Elle ne pratiquait son art que depuis une dizaine de jours à peine, et ne maîtrisait pas totalement la discipline, à l’instar de Dynahéir. Khalid finit par mettre un terme à cette solution, ne voulant pas embarrasser Imoen davantage.

− Ne t’inquiète pas, petite. On va trouver autre chose. Je n’ai nulle envie de faire reposer sur tes seules épaules le succès ou l’échec de cette mission.

Daren acquiesça vigoureusement, et Jaheira était déjà en train d’élaborer une nouvelle stratégie. Soudain, Khalid prit à nouveau la parole, d’un air plein d’espoir.

− Regardez, là-bas.

Il désignait des reflets lumineux de l’autre côté de la clairière.

− C’est… une rivière ?, proposa Daren.

− Tout à fait. Les gens qui travaillent ici ne rentrent à l’évidence pas régulièrement en ville, et la proximité d’une source d’eau est absolument nécessaire pour leur survie.

− Je vois, ajouta Jaheira. Tu proposes qu’on utilise ce cours d’eau pour pénétrer à l’intérieur, c’est bien ça ?

Khalid hocha la tête, imité par les autres qui partageaient eux aussi ce plan astucieux. De toute façon, ils n’avaient que peu d’alternatives, et d’après les recommandations de Jaheira, leur présence ici ne serait tolérée par les druides que quelques jours tout au plus. Il fallait donc tenter quelque chose.

Après un rapide examen des lieux, il s’avéra que le ruisseau était suffisamment profond et dissimulé par les plantes pour qu’on puisse y nager discrètement. Depuis leur arrivée, ils avaient dénombré plusieurs patrouilles qui circulaient non loin des imposantes portes de bois de la palissade. Toute leur attention semblait être portée vers l’extérieur, et si les soldats qui surveillaient les environs étaient habitués à se battre contre des animaux sauvages, ils ne s’attendraient sûrement pas à être infiltrés.

Les quatre compagnons confectionnèrent quelques radeaux de fortune à l’aide de branchages pour transporter leurs affaires au sec, et plongèrent dans l’eau froide du cours d’eau. Daren n’avait pas vraiment appris à nager durant son enfance, et appréhendait quelque peu de ne plus avoir pied à un moment donné, mais la partie qu’ils franchissaient était suffisamment peu profonde pour qu’il puisse y marcher sans peine. En quelques minutes, tous les quatre avaient rejoints la berge de l’autre côté de la palissade, et s’étaient réfugiés derrière des buissons, contre une cabane de bois à l’abri des regards.

Après un rapide séchage, ils se rhabillèrent en silence, et contournèrent la bâtisse contre laquelle ils s’étaient dissimulés, à l’affût du moindre bruit. À l’intérieur des murs du camp, les gardes étaient moins nombreux. Un peu plus loin, un moulin à eau était alimenté par la petite rivière qu’ils venaient d’emprunter, et on devinait à proximité l’entrée d’une grotte. À en juger par les rails qui en sortaient, l’entrée de la mine ne devait pas être loin. Plus près, quelques cabanes de bois abritaient sans doute les mineurs ou les soldats qui travaillaient ici.

− On va en explorer quelques une avant de descendre, proposa Jaheira. Si nous voulons aller plus loin, il va falloir nous déguiser, et nous devrions trouver notre bonheur dans l’une de ces cabanes.

Elle s’approcha de la porte de celle qu’ils longeaient depuis qu’ils étaient sortis, et fit signe aux trois autres de la suivre. Elle posa un doigt sur ses lèvres, et murmura.

− On entre tous ensemble, et on met le plus vite possible tous les occupants hors d’état. Il faut absolument éviter qu’ils puissent donner l’alerte.

Daren prit une profonde inspiration, et tenta de calmer les battements de son cœur qui commençait à s’emballer. Imoen, à ses côtés, avait le visage crispé et tendu, et il lui adressa un léger sourire, autant pour la réconforter que pour se rassurer lui-même.

− Maintenant !, chuchota Jaheira, ouvrant brusquement la porte de son épaule.

Khalid, Daren et Imoen lui emboîtèrent le pas, et tous les quatre se retrouvèrent dans une pièce qui ressemblait plus à bureau qu’à une maison. Cette cabane n’était vraisemblablement pas la demeure d’un soldat, mais plutôt une sorte de bibliothèque, regorgeant de bureaux et autres armoires pleines de documents. Ce décor insolite avait surpris le petit groupe, mais une silhouette courbée portant une longue barbe blanche les ramena à la réalité.

− Ahhh, voici donc enfin les fameux mercenaires, je présume.

Sa voix était claire malgré son grand âge apparent, et on sentait dans le ton qu’il avait pris qu’il ne craignait nullement ceux qui venaient de faire irruption chez lui.

− Bien…, reprit-il. Je vais vous laisser quelques secondes de réflexion, et vous aller ensuite déposer gentiment vos armes. Je ne peux hélas pas vous promettre qu’aucun mal ne vous sera fait même dans ce cas…

Il marqua une légère pause, ricanant d’un air méprisant.

− … mais si certains d’entre vous souhaitent rester en vie, ce serait la meilleure chose à faire.

Jaheira, Khalid, Daren et Imoen s’échangèrent un regard, interloqués. Qui était ce vieillard qui les menaçait de la sorte ? Il avait prononcé son avertissement avec un tel aplomb qu’aucun d’eux n’avait encore osé lui répondre. Daren se dit pour lui-même qu’il devait être fou pour ne pas avoir sonné l’alerte au moment où ils étaient entrés, et il lut dans le regard de Jaheira qu’elle pensait exactement à la même chose. Il saisit cette occasion trop belle, et courut soudainement à l’assaut du vieil homme, afin de l’immobiliser au plus vite.

Il était à peine à mi-parcours que sa cible leva simplement une main ridée devant lui, qui stoppa aussitôt Daren dans sa course. Il sentait ses muscles paralysés, et éprouvait une douleur intense alors qu’il forçait pour mettre un pied devant l’autre. Vraisemblablement, ils avaient à faire à un mage.

− N’ai-je pas été suffisamment généreux en vous laissant une chance ?, leur lança le vieil homme en haussant les sourcils. Vous m’avez donné envie de m’amuser un peu, maintenant.

− Qui es-tu ?, demanda Jaheira d’une voix forte.

Daren était toujours dans l’incapacité de bouger, son adversaire le tenant dans la toile de sa magie. Il répondit alors d’un rire inquiétant.

− Ah ah ah ! C’est trop drôle ! Vous venez ici, sur mon territoire, pour m’attaquer, et vous ne connaissez même pas le nom de votre cible ? Vous êtes vraiment pathétiques !

Il rit à nouveau, plus fort. Jaheira serrait le manche de son bâton, foudroyant le mage du regard.

− Sarevok se faisait vraiment du souci pour pas grand-chose, continua-t-il. Vous ne serez pas une épine dans le pied du Trône de Fer très longtemps, misérables insectes. Car je vais me faire un plaisir de vous écraser !

Son regard se fit haineux et méprisant. Daren tentait toujours de se libérer, en vain. Il se risqua alors à provoquer le mage, afin de créer une ouverture pour ses compagnons.

− Vous… Vous devez être ce patin de Davaeorn, dont Tazok nous a parlé.

Le mage ne répondit rien mais son sourire sarcastique disparut de son visage. Il fixait à présent Daren d’un regard assassin. Au moins semblait-il avoir visé juste.

− Etes-vous aussi pitoyable qu’il l’avait laissé sous-entendre ?, le railla une nouvelle fois Daren. Ou la réalité est-elle encore pire ?

Les trois autres avaient compris son stratagème, et se tenaient prêts, l’arme au poing, à passer à l’offensive dès que le mage aurait baissé sa garde. Khalid avait dégainé son arc depuis un petit moment, et décocha une flèche en une fraction de seconde.

Le trait fendit l’air juste au-dessus de sa tête, droit vers le cœur du sorcier, emplissant le cœur du jeune homme d’un élan d’espoir. Mais c’était crier victoire trop tôt… D’un léger mouvement de la paume de sa main, celle avec laquelle il tenait Daren en joue, Davaeorn stoppa net la flèche, qui se brisa à quelques centimètres de lui contre un bouclier invisible. Du même coup, Daren fut violemment projeté en arrière, rejoignant enfin ses compagnons.

− Tu as du cran, misérable insecte, reprit le mage en direction de Khalid. Mais voyons ce que tu donnes à jeu plus égal.

Les membres de Daren le faisaient encore légèrement souffrir, et pendant qu’il se relevait, il aperçut le mage qui joignait ses mains en un signe étrange. Sous leurs yeux ébahis, il se dédoubler une première fois, puis une seconde. Les trois images de Davaeorn se tenaient côte à côte, et faisaient chacune les mêmes gestes simultanément.

− Que diriez-vous… de combattre en Enfer ?, reprirent les trois voix en écho.

Et dans une vision digne du plus effrayant des cauchemars, les trois images du sorcier se métamorphosèrent en quelques secondes en des bêtes tout droit sorties des Abysses. On aurait dit de gigantesques chiens, d’une couleur rouge comme le feu, et dont les yeux brillaient d’une lueur jaune orangé terriblement intelligente. Les trois démons se positionnèrent d’un bond de leurs muscles puissants, leur coupant toute retraite.

Daren, Khalid et Jaiehira s’étaient regroupés dos à dos, prêts à faire face à la nouvelle menace qui les encerclait. Seule Imoen demeurait terrée au fond de la salle, paralysée par la peur, pleurant doucement. Les créatures tournaient autour d’eux, resserrant lentement leur étau. Leurs grognements émettaient une fumée noire qui sortait de leurs naseaux. À mesure qu’elles s’approchaient, ils pouvaient ressentir une chaleur de plus en plus insoutenable sur leur visage. La simple présence de ces démons générait un véritable brasier, allant jusqu’à leur brûler la peau. Daren fronçait les sourcils et peinait à ne pas devoir se protéger les yeux d’une main, à présent que la créature se tenait en face de lui, prête à bondir sur sa proie. La chaleur était difficilement supportable, les pressant à lancer l’assaut au plus vite.

Tout à coup, l’une d’entre elle bondit vers Jaheira, qui parvint à parer l’attaque et à porter un coup de son bâton de combat. La créature recula légèrement sous le choc, mais elle ne semblait pas avoir été plus affectée par l’attaque pourtant habituellement dévastatrice de la druide. Le bout de son bâton était par contre, lui, bel et bien brûlé.

− Lequel des trois est le vrai ?, lança alors Khalid à ses compagnons.

Daren tenta de se souvenir exactement du trajet des trois molosses, mais ils avaient tourné plusieurs fois autour d’eux, et il était difficile de savoir lequel était l’original.

Soudain, les trois démons passèrent à l’attaque, ensemble. Malgré la chaleur éprouvante, ils étaient tous formés aux arts de la guerre, et parvirent à bloquer leurs assauts. Le combat faisait rage, et Daren avait réussi plusieurs fois à porter un coup fatal à l’un de ses adversaires. Mais comme pour ses compagnons, à peine sa cible était-elle à terre qu’elle se relevait, indemne. À mesure qu’il combattait, vainement, il commençait à perdre tout espoir, ses créatures cauchemardesques se relevant encore et encore. De nombreuses marques de brûlures le faisaient souffrir, et son visage était noirci par la chaleur. Il jeta un œil à ses compagnons, qui ne semblaient pas en meilleure posture que lui. Ce combat durait déjà depuis presque dix minutes, et il sentait la fatigue prendre le dessus.

− Il va falloir trouver une stratégie !, leur héla Khalid, lui aussi essoufflé.

Jaheira et Daren ne répondirent pas, mais tous se posaient en définitive la même question. Imoen était toujours au fond de la pièce, agenouillée et la tête entre les jambes, et on devinait à quelques soubresauts qu’elle sanglotait.

Ne leur laissant aucun répit, l’un des molosses sauta sur Daren. La fatigue et la vélocité de l’attaque eurent cette fois raison de ses réflexes, et le monstre de feu le renversa, posant ses deux pattes avant sur ses épaules. Il était maintenant au sol, la gueule du démon à quelques centimètres de son visage. Il sentait son haleine, âcre, brûlante, ses yeux jaunes brillant d’une lueur diabolique. Jaheira et Khalid voulurent lui prêter main forte, mais chacun avait aussi son propre adversaire. Les deux autres molosses se positionnèrent devant eux, bloquant ainsi tout renfort.

Comment pouvaient-ils vaincre ? On sentait que ces créatures de cauchemars n’étaient pas vraiment passées à l’offensive depuis le début, qu’elles jouaient simplement avec leurs proies. Allaient-elles dévoiler leur véritable force ? Les épaules le brûlaient à un point tel qu’il devait lutter pour ne pas perdre connaissance. Il allait mourir ici, cela ne faisait aucun doute, et il devait son sursis au sadisme à peine dissimulé de ce rejeton des enfers. Le corps incandescent de la créature embrasait chaque parcelle de son corps.

Daren crut entendre une mâchoire terrible s’entrouvrir, alors qu’il usait de ses dernières forces pour rester conscient. C’était la fin. Il allait être dévoré par ce monstre de feu, et il faudrait un miracle pour qu’il s’en sorte vivant.

− C’est faux !, s’éleva tout à coup une voix derrière eux. Faux ! Rien de ceci n’est réel !

Imoen s’était redressée de tout son long. Ses paroles avaient stoppé net les trois molosses, qui la dévisageaient à présent d’un regard menaçant, mais presque inquiet. Que se passait-il ? Daren profita du bref délai accordée par la jeune femme, et tourna ses yeux dans sa direction. Imoen avait joint ses mains elle aussi, d’un signe proche de celui de Davaeorn quelques minutes auparavant. Elle semblait concentrée à l’extrême. Son corps tout entier tremblait, et on distinguait des gouttes de sueur perler de son visage. Que faisait-elle ? Ses yeux clos pleuraient des larmes d’effort, et une étrange aura invisible se forma autour d’elle, déformant légèrement l’air aux alentours.

D’un seul coup, elle ouvrit les yeux et écarta les mains, qu’elle fit claquer une seconde plus tard. Une détonation sourde résonna dans la cabane, et Daren sentit une onde de choc le traverser. Les objets en verre de la pièce volèrent en éclat, et les trois molosses furent projetés au sol avec une violence inouïe. Ils avaient reçus nombre de coups d’épée, et s’en étaient relevés indemnes, mais cette vague d’énergie les avaient mis à terre pour de bon. Les trois créatures se tortillèrent, comme si elles se désintégraient de l’intérieur, et finirent dans un râle d’agonie par tomber en cendres.

Daren se releva péniblement et aperçut Imoen, épuisée, un genou à terre. Jaheira et Khalid s’étaient déjà portés à son secours, et la soutenaient pour qu’elle reste consciente. Quelques secondes s’écoulèrent ainsi, et Imoen revint un instant à elle.

− Je… j’ai compris qu’il s’agissait d’une illusion… Mais très puissante…, bredouilla-t-elle, un sourire exténué sur le visage.

− Chhhuuut, ne parle pas, la coupa Jaheira. Repose-toi, tu es épuisée.

− Mais… Il…

Imoen ne parvint pas à finir sa phrase, et ses paupières se fermèrent lentement. Elle s’était évanouie. Khalid la déposa doucement dans un coin de la pièce, et la couvrit de sa cape. Daren était lui aussi abasourdi par la prouesse qu’avait réalisée son amie. Elle avait puisé dans ses ressources jusqu’à l’extrême limite, et les avait tous sauvés d’une mort certaine.

Jaheira se raidit tout à coup, et fit volte-face en dégainant de nouveau son bâton. Une voix terrible tonna alors derrière eux.

− Vous auriez dû mourir quand on vous l’a proposé !

C’était Davaeorn. Il se tenait toujours debout au fond de la pièce, à l’exact endroit où ils l’avaient surpris en arrivant. Son visage n’exprimait à présent que de la haine et de la folie.

− Comment osez-vous me défier ainsi, moi, Davaeorn ? Au nom du Trône de Fer, je jure que vos âmes paieront pendant des siècles l’offense que vous venez de me faire !

Tandis qu’il déclamait ses menaces terribles, une aura pourpre entoura son corps. Il effectuait des passes étranges avec ses mains quand tout à coup, son squelette se mit à luire de la même couleur violette qui l’entourait. On distinguait nettement son crâne et les articulations de ses mains qui brillaient d’une lueur maléfique sous sa peau, et une brume noire emplit petit à petit la pièce.

− Vous allez regretter de n’être pas encore morts, avortons ! Et quant à toi, petite impertinente, dit-il en se tournant vers Imoen, tu vas découvrir la toute-puissance de ma véritable magie !

Un éclair noir foudroya les quatre compagnons, qui s’effondrèrent aussitôt.

La mort. C’était donc ça. La souffrance au-delà de la souffrance. Ses yeux étaient encore entrouverts, et il distinguait loin, très loin, ses compagnons se tordant de douleur eux aussi. Cette brume noire aspirait son essence vitale, et il sentait un mal infini s’engouffrer dans son âme à mesure que son esprit le quittait. Chaque seconde semblait durer une éternité, et Daren avait la sensation de chuter dans un néant infini de douleur.

Puis quelque chose changea. Quelque chose tout d’abord imperceptible, qui grandissait à mesure qu’il sombrait vers la mort. La brume noire changeait de couleur, lentement, virant dans un premier temps vers le brun, puis tirant franchement vers le rouge. Au fond de lui, il ressentait la peur familière de ses rêves, presque rassurante, et le vide qui emplissait son esprit se transforma en une rage indescriptible. La même furie qu’il avait ressentie lors de son affrontement avec les kobolds de la mine. Cette folie sanguinaire qui s’était emparée de lui et avait guidé son bras. La pièce apparut autour de lui, dans un brouillard rouge coutumier, et il se leva alors, dirigé par une force mystérieuse.

Il s’était redressé, face à un Davaeorn visiblement déconcerté. Il vit ses lèvres remuer, laissant supposer que le mage s’adressait à lui, mais il ne percevait aucun son de l’extérieur, les chuchotements incessants et omniprésents de son esprit couvrant tout autre son. Ses jambes avancèrent, l’une après l’autre, à l’instar d’une marionnette. Il n’avait à présent qu’un seul désir. Tuer. Il devait tuer ce mage, et assouvir sa soif de meurtre. Il n’arrivait même plus à savoir qui était la personne à laquelle il faisait face, ni ce pourquoi il la combattait. Seuls importaient à présent le sang, et la mort.

Enfouie au plus profond de son âme, une voix résonnait faiblement, sa dernière parcelle d’humanité, qui se débattait pour survivre. Son corps boita soudainement, et ses mouvements se firent moins fluides. Il repensa à la dague en os de son rêve. À Mulahey. Il avait déjà ressenti ce Mal diriger son corps, et il y avait déjà résisté. En rêve. Se concentrant de toutes ses forces, il lutta contre lui-même afin de recouvrer sa volonté. Et il entendit un son, faible, comme quelqu’un qui tenterait de hurler à travers la mer.

− Comment est-ce possible ? Comment peux-tu encore te déplacer après ça ?

La voix était celle de Davaeorn, aussi surpris que lui qu’il ne fût pas encore mort. La brume rouge commença petit à petit à disparaître. Il respirait, vite, l’air qu’il inspirait étant le seul lien qui le reliait encore à la raison. Son âme criait de toutes ses forces pour surpasser la folie qui l’avait envahie, et peu à peu, il reprit conscience. Cependant, quelque chose était différent. Il avait retrouvé l’usage de son corps, même si sa vision demeurait toujours troublée par ce brouillard écarlate diabolique, mais quelque chose avait néanmoins changé. Il ne ressentait plus cette furie indescriptible qui le rongeait quelques secondes plus tôt, mais le pouvoir qui l’avait submergé n’avait pas totalement disparu.

− Meurs !, s’écria le mage noir, un nouvel éclair violet surgissant de ses mains.

Daren était trop près pour esquiver le rayon, et il ne put que mettre son bras en travers devant lui. La lumière mortelle heurta sa main, et s’éteignit en un léger sifflement. Il venait de stopper cette magie dévastatrice avec une seule de ses paumes. Davaeorn ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. Daren réalisa la situation, et saisit aussitôt l’occasion en dégainant son épée. Il transperça le cœur du sorcier maléfique d’un seul coup. Le mage émit un dernier râle, les yeux exorbités, puis expira son dernier souffle. La brume noire derrière lui se dissipa aussitôt, et il entendit quelques gémissements.

Ses compagnons étaient encore en vie.

Voyage au coeur de la forêt

Bois-Manteau était une forêt au Nord-Ouest du royaume, longeant la côte et recouvrant toute la région au sud de la Porte de Baldur. Bien que ces bois fussent beaucoup plus petits que la légendaire forêt du Téthyr, ils étaient auréolés de mystère et peu de gens osaient s’y aventurer. Daren avait lu et entendu de nombreuses légendes sur ces bois, et des rumeurs circulaient sur des forces surnaturelles qui les protègeraient de l’intrusion de l’homme. Daren se souvenait de Gorion lui racontant une histoire étant petit, évoquant des animaux qui gardaient cette forêt, et même d’arbres qui s’y déplaçaient à leur guise.

Si ces bruits étaient certainement infondés, il demeurait en revanche très facile d’y dissimuler une quelconque entreprise à l’insu de la population alentour. Cela faisait deux jours maintenant qu’ils avaient quitté Valpeld et le camp des bandits, et depuis qu’ils avaient franchis la lisière de Bois-Manteau, leur progression s’en était trouvée sensiblement ralentie. Daren avait l’impression de se sentir observé, épié même, et avait la désagréable sensation que les buissons se déplaçaient imperceptiblement derrière eux, brouillant les pistes et perturbant leurs repérages. Imoen ressentait visiblement aussi ce malaise, mais ni Khalid ni Jaheira ne semblaient incommodés. Ils avaient certes trouvé des informations précises sur l’existence d’une mine ici même, au cœur de la forêt, mais déterminer son emplacement exact s’avérait plus complexe que prévu. Ils n’avaient aucune indication sur la direction à prendre, et il était impensable de ratisser ces bois de long en large à la recherche d’une mine, quand bien même cela aurait été possible.

Le soir tombant, le petit groupe commença à établir un campement dans un lieu un peu plus clairsemé. Daren était épuisé par la marche difficile au travers des ronces et des fougères et s’assit à même le sol, la tête entre les jambes.

− Je commence à désespérer de trouver cette mine…, se lamenta Imoen, qui elle aussi s’était effondrée dans l’herbe.

Jaheira pouffa d’un rire moqueur à cette réflexion, et s’accroupit au bord de la clairière, les mains jointes en un signe insolite. Une étrange lueur vert clair ondula imperceptiblement au-dessus de l’herbe, et se répandit au sol. Jaheira se concentra, et semblait communier avec la nature elle-même.

Daren observa un moment la druide pratiquer son étrange rituel, puis ses paupières se fermèrent petit à petit, cédant à la fatigue accumulée ces derniers jours. Les bruits de la forêt et les paroles de ses compagnons se firent de plus en plus éloignés, et le monde autour de lui tangua doucement, bercé par le remous de vagues invisibles. Son esprit vagabonda un instant et le conduisit à la frontière des songes, guidé par les ailes d’une créature légendaire. Daren volait, planait au-dessus de la mer, puis distingua à sa verticale une petite île de quelques mètres de diamètre, qui reflétait la luminosité d’un sable clair. L’air était pur, et le vent calme qui le portait drainait toute la lassitude de son corps. Il se sentait bien, simplement.

Tout à coup, le ciel au loin s’assombrit. Le vent se fit plus fort, et portait la chaleur moite et étouffante de l’orage. L’horizon n’était pourtant pas noir, mais d’un rouge sombre et menaçant. Daren redescendit petit à petit vers le sol, qui se transforma au même instant en une terre noire et calcinée. Il apercevait maintenant des tentes et de nombreuses personnes qui allaient et venaient, et sans une étrange transparence de tout ce décor, il se serait véritablement cru dans le campement des brigands qu’ils avaient quittés quelques jours plus tôt. Il pouvait déambuler entre les habitations, mais personne ne semblait remarquer sa présence. Il avait l’impression de n’être qu’un esprit venu d’outre-tombe, un fantôme hantant ces lieux.

Tout à coup, une main invisible sortie de terre le happa et l’attira vers le sol. Une sensation d’oppression et d’angoisse familière emplit l’atmosphère, et tandis qu’il se débattait, la même brume rouge que lors de son précédent cauchemar recouvrit son champ de vision. Ce même rêve, encore… Chaque protagoniste y était présent à chaque fois, de cette brume écarlate à ses sentiments d’angoisse aigue. La main finit par le saisir fermement, puis l’attira au travers même du sol, vers les entrailles de la terre. Il était prisonnier, à nouveau, dans une étrange grotte qu’il ne connaissait pas.

Après quelques secondes d’adaptation, il perçut la lumière blanche illuminant les alentours, et dévoilant une roche aux proportions étranges. Presque familière… Daren fronça les sourcils, et s’approcha du roc dressé devant lui.

Impossible…

Sa respiration se bloqua, et une terreur soudaine le paralysa en découvrant le spectacle qui s’offrait à ses yeux. Il était face à face avec lui-même. Une reproduction de pierre à son effigie. La statue demeurait inerte, mais son regard pourtant immobile et froid semblait l’accuser.

« Tant de fierté, grand prédateur, tonna la voix, méprisante et moqueuse, la même que dans tous ces rêves. Tout ton être n’est qu’emprunt. »

D’étranges cliquetis résonnèrent derrière lui, mais Daren était incapable de détourner son regard des yeux sans vie de sa réplique de pierre. Les craquements se firent plus distincts, et quelque chose semblait flotter dans les airs, juste derrière sa nuque. Il sentait les gouttes de sueur perler de son visage, mais ne parvenait pas à bouger le moindre de ses membres. Son double de roche l’hypnotisait totalement.

Une ombre passa au-dessus de son épaule, et Daren distingua avec horreur la pointe blanche d’une dague. Une dague en os, la même que celle qui avait menacé de poignarder Mulahey lors de son précédent cauchemar. Il n’entendait que sa propre respiration et les battements de son cœur, qui martelaient un rythme infernal, jusqu’à en brouiller sa vision. La terreur et l’angoisse submergeaient son âme, et il crut mourir à plusieurs reprises dans cette grotte diabolique. La dague se positionna devant sa poitrine, mais cette fois-ci, était se tourna vers l’avant.

« Vous êtes tel qu’on vous a créé ! », gronda la voix à nouveau.

Daren ne distinguait plus que son clone de pierre, et l’arme devant lui. Tout le reste n’était que ténèbres.

« Et l’on peut vous briser aussi ! », hurla-t-elle soudainement.

La dague fusa droit devant elle, et se planta dans la roche qui s’effrita à l’endroit même où se serait trouvé son cœur. L’âme de Daren hurla dans un silence assourdissant, et la douleur qu’il ressentait maintenant était telle qu’il crut qu’on l’écartelait. Il bascula en arrière, et tomba à la renverse dans le vide et le néant, tout droit vers les Enfers.

− AAAHHH !!!

Jaheira, Khalid et Imoen se retournèrent en même temps. Daren était en sueur, et venait de s’éveiller en sursaut.

− Calme-toi, il n’y a rien à craindre, il est simplement là pour nous apporter des informations.

C’était Jaheira. Daren peinait à reprendre ses esprits. Son rêve semblait si réel… À vrai dire, il l’avait perturbé à un tel point qu’il avait du mal à mettre un sens sur les mots que prononçait son compagnon de voyage. Il fronça les sourcils, et aperçut une silhouette gigantesque derrière Jaheira. Il mit quelques secondes à réaliser ce qui se tenait presque immobile à quelques mètres de lui, avant de se rendre compte que c’était simplement un ours.

Un ours ?

S’il en avait eu la force, il aurait certainement crié une seconde fois à la vue de cet animal de plus de dix pieds de haut. Jaheira s’en approcha calmement, et le caressa doucement en lui murmurant des paroles apaisantes. L’animal les considéra chacun un instant, puis fit demi-tour avant s’enfoncer dans la forêt, disparaissant entres les hautes herbes.

− Qu’est-ce que c’était que ça ?, finit par demander Daren.

Il se doutait qu’il avait dû manquer quelque chose lorsqu’il s’était assoupi, mais n’avait pas la moindre idée de la durée pendant laquelle il avait rêvé. N’osant pas se couvrir de ridicule, il préféra ne pas révéler ce détail, et posa une question à laquelle Jaheira avait sans doute déjà répondu.

− Je t’ai dit que j’allais contacter un animal vivant ici, pour nous donner des informations sur la route à prendre, lui répondit-elle d’un ton agacé. Je te rappelle que je suis druide, si tu te souviens encore de ce que ce mot signifie.

Daren n’avait pas la force de répliquer, mais était tout de même impressionné par l’étendue des pouvoirs de la demi-elfe. Il se demanda si tous les druides étaient aussi efficaces qu’elle, ou si son talent personnel y était pour quelque chose, mais Jaheira reprit ses explications avant qu’il n’ait davantage le temps de se poser la question.

− Comme je m’y attendais, cette forêt est déjà sous contrôle druidique, reprit-elle, s’adressant cette fois à tout le groupe. Si mes souvenirs sont bons, une branche assez radicale de notre Ordre s’est installée ici, et a quitté la hiérarchie traditionnelle. Un petit groupe, qui se surnomme lui-même les « Druides de l’Ombre », a pris possession de cette forêt et s’est juré de ne tolérer aucune perturbation humaine en ces lieux.

Elle marqua une légère pause, puis continua.

− Les druides sont habituellement pacifiques, et même si leurs buts sont similaires aux leurs, ils n’emploient que rarement la voie de la violence. Et ce n’est pas le cas de ceux qui contrôlent cette région. Cet ours m’a appris que des intrus avaient violé l’harmonie de ces bois, et je lui ai demandé de nous conduire à l’un des représentants de cet Ordre, pour qu’il nous explique la situation.

Daren et Imoen écoutaient Jaheira d’un air stupéfait, tandis que Khalid somnolait déjà à moitié.

− Tu auras qu’à leur expliquer tout ça en détail, lança-t-il à sa femme en baillant. Nous, on va se coucher.

Jaheira souffla d’un air pincé, mais Khalid ne l’écoutait déjà plus. Il s’était faufilé sous une couverture, et commençait déjà à s’endormir. Elle se tourna alors vers les deux autres.

− Vous feriez bien d’en faire autant, leur suggéra-t-elle. Je m’occupe de ça, et aussi de la garde de notre campement pour cette nuit. Bonne nuit.

Daren se dit en lui-même qu’il avait dû mal comprendre, et Imoen posa une question d’un air incrédule.

− Mais on ne doit pas aller rencontrer les druides ? Cet ours n’était pas censé les contacter ?

Jaheira leur fit un sourire, et répondit à la jeune femme.

− Ils n’accepteront jamais de se montrer à des profanes. Ou si c’était le cas, je peux vous garantir que votre dernière heure aurait sonné. Seul un druide peut en rencontrer un autre dans son propre bosquet.

− Un bosquet ?, répéta Daren. Vous voulez dire ces lieux sacrés qui protègent les forêts ?

Il se souvenait avoir lu quelque chose là-dessus, mais les écrits sur les ordres druidiques étaient plutôt rares. Jaheira hocha la tête en signe d’approbation.

− Vous appartenez vous aussi à un bosquet ?, continua Imoen, curieuse.

Jaheira ne répondit pas tout de suite, et ils virent tous les deux une expression de tristesse et de mélancolie passer dans son regard. Cette question évoquait vraisemblablement des souvenirs douloureux, et Imoen se pinça les lèvres en réalisant qu’elle n’aurait sûrement pas dû la poser.

− Je suis désolée…

− Ce n’est pas grave, la coupa Jaheira. Allez vous coucher, je m’occupe du reste.

Ils lui firent un rapide signe de la main, et s’en allèrent rejoindre Khalid qui s’était déjà assoupi en quelques minutes. Le feu crépitait doucement au milieu de leur campement de fortune, et une sensation de calme et de tranquillité les plongea tous les trois dans un profond sommeil réparateur.

Frisson et Griffes Noires

Les bois de Valpeld et de Lars se situaient au Nord-Est du royaume. La route pour s’y rendre était réputée dangereuse, et des brigands en tous genres sévissaient dans les environs. Avec le recul, il n’était pas si étonnant que leur campement y fut implanté. Jaheira, Daren, Khalid et Imoen avançaient en coupant à travers les routes les plus fréquentées, voyageant aussi discrètement que possible. L’itinéraire sur leur carte n’était pas difficile à suivre, mais demeurait toujours à trouver la stratégie à adopter pour pénétrer à l’intérieur du camp sans se faire remarquer.

− On ne va tout de même pas attaquer tout un camp de bandit, hein ?, demanda Imoen, passablement inquiète.

Jaheira ricana, et Khalid prit la parole.

− Bien sûr que non… J’ai par contre une petite idée sur comment infiltrer le campement. Il nous suffirait juste de nous habiller différemment, et de faire preuve d’une bonne dose d’imagination.

Jaheira semblait avoir compris le plan de Khalid, mais elle fronça les sourcils, contrariée.

− Je ne crois pas que ce soit très crédible que deux demi-elfes fassent parties de ces brigands, non ? Si on doit envoyer quelqu’un faire ça, je ne pense pas que l’un de nous deux fera l’affaire.

Les demi-elfes se tournèrent en même temps vers Daren et Imoen. Même s’il aurait préféré faire équipe avec tous ses compagnons, Daren était fier de la confiance que lui accordaient ses deux amis. Epaulé d’Imoen, il se sentait capable d’y réaliser n’importe quelle mission.

− Pas de problème pour moi, répondit-il enfin.

− Moi… non plus, renchérit doucement Imoen.

Khalid leur présenta plus précisément la situation.

− Pour commencer, il va nous falloir trouver l’emplacement exact du campement. J’ai discuté avec Vaï, l’officier que j’ai rencontrée à l’auberge l’autre jour, et elle m’a appris que les mercenaires de la « Griffe Noire » revenaient de pillages plus au sud, et qu’ils rentraient ici en ce moment. Il ne sera, j’espère, pas trop difficile de vous faire passer pour deux d’entre eux, si toutefois vous restez assez discrets. Les mercenaires du « Frisson » quant à eux, sont pour la plupart hobgobelins, et travaillent ici en association avec ceux de la « Griffe ». Vous avez déjà vus des hobgobelins, n’est ce pas ?

Daren réfléchit un instant, et acquiesça. Les hobgobelins étaient les cousins, plus grands et plus vigoureux, des chétifs gobelins, et étaient connus pour leur goût assez prononcé pour la violence. C’étaient des êtres pour la plupart vils et cruels, n’hésitant pas à tuer pour piller les richesses d’autrui. Il n’était en rien étonné de rencontrer des leurs dans un tel endroit. Khalid poursuivit.

− Et si je vous dis le nom du chef de ces brigands, je suppose que vous ne serez pas surpris ? …

− Laisse-moi deviner…, répondit Jaheira. Tazok ?

− Gagné. Apparemment, c’est un demi-orc. Une brute épaisse assoiffée de sang, à ce qu’en disent ceux qui lui ont survécus…

Imoen frissonna à cette évocation, et Khalid reprit.

− Je vous demanderai d’être particulièrement prudents, si vous y allez tous les deux. Nous nous posterons un peu plus loin avec Jaheira, et nous vous attendrons une journée. Ne restez pas là-bas plus longtemps, car il est assez difficile de dire combien de temps votre couverture tiendra.

− Qu’est-ce qu’on va y chercher ?, demanda Daren. Si on trouve où est ce Tazok, ce sera suffisant ?

− Très honnêtement, je doute fort que cette brute soit le cerveau de cette organisation. Détourner le fer ainsi, et être capable d’amorcer une guerre froide entre deux royaumes est forcément le fruit de personnes très haut placées, et ayant le bras long. Il est donc très probable que nous trouvions d’autres indications à l’intérieur du camp, nous menant aux têtes pensantes. Et c’est aussi votre mission.

Khalid tourna la tête vers Imoen, qui palissait à chaque seconde depuis le début de leurs manigances, et la réconforta d’un clin d’œil.

− Surtout avec une filoute comme ça à tes côtés, ajouta Khalid, tout ne peut que bien se passer.

Imoen sourit tièdement à son encouragement.

− Parfait !, répondit Daren entre euphorie et insouciance. On y va ?

Après une demi-heure de marche, suivant leur plan à la lettre, ils aperçurent les premières tentes d’un petit campement. Cependant, ils ne pouvaient avancer ensemble davantage, et les demi-elfes désignèrent à leurs deux compagnons leur futur point de rendez-vous. Daren inspira longuement, tentant de se décontracter. Après tout, ils allaient jouer le rôle de deux brigands fourbus revenant de pillages. Ils étaient censés être ici pour se détendre et se retrouver « en famille ». Il se concentra au maximum sur ce que pouvait bien ressentir un brigand se trouvant à sa place supposée, et se relaxa comme il put.

Lui et Imoen s’avancèrent en direction des premières tentes, et les contournèrent pour pénétrer au cœur du camp lui-même. Là, des dizaines de brigands étaient affairés, humains et hobgobelins mélangés. Du cuisinier faisant rôtir la prise de sa chasse au milieu d’une petite place improvisée au commis transportant des armes ou le contenu d’un pillage récent, tout ce petit monde vaquait à ses occupations, ne se préoccupant guère des deux nouvelles têtes qui venaient de pénétrer leur village. Apparemment, ils étaient suffisamment confiants à propos de leur couverture pour ne pas poster de guetteurs veillant sur chaque entrée ou sortie. La première étape était franchie. Il fallait maintenant trouver des indices.

− Hé toi, là-bas !

Daren sursauta. Imoen se tétanisa, et lutta contre un tremblement naissant. S’ils étaient découverts, il faudrait un véritable miracle pour qu’ils s’en sortent vivants. Daren se retourna lentement, et pria qu’il s’agisse d’un malentendu.

− Oui, toi là. Viens par ici.

Daren s’avança, tentant de dissimuler au maximum son malaise. Le brigand qui venait de l’interpeler le dépassait de plus d’une tête, une balafre inquiétante lui traversant le visage, et semblait peser deux fois son poids.

− O…oui ?, bredouilla-t-il.

− T’aurais pas vu Crédus ? Je cherche cet enfoiré depuis tout à l’heure. Je suis sûr qu’il a pas oublié qu’il me doit de l’or ! C’est pas parce qu’il a été promu qu’il doit se sentir tout permis !

Daren se dit pour lui-même qu’il n’aurait pas du tout aimé être à la place de ce Crédus.

− Ouais…, reprit l’homme sans attendre sa réponse. Si tu le trouves, dis lui de bien se planquer, parce que si c’est moi, il va passer un…

L’homme s’arrêta net en découvrant le visage d’Imoen.

− Ohhh… Une fille ? Ici ? Et mignonne en plus ! T’as dégotté ça où ?

Imoen était pétrifiée. Aucun d’eux n’avait songé à ce détail, mais après réflexion, ils n’avaient croisé aucune femme dans ce camp depuis leur arrivée. Il fallait improviser, et vite.

− Hé ben mon gars, tu l’as levée où ? Dis-moi ?, reprit-il, aussi admiratif que jaloux.

− Je… heu… je…

Daren ne trouvait pas ses mots. Il lui fallait pourtant feindre une réponse crédible au plus vite, sans quoi Imoen, et probablement lui-même, risquait d’être démasquée.

− Pendant notre dernier pillage, finit-il par dire. Je l’ai trouvée plutôt pas mal, et elle a accepté de nous suivre, et sans protester en plus. Comme quoi, elle a du goût, cette petite !

L’homme le dévisagea un instant d’un regard sans expression, puis éclata d’un rire que Daren jugea bien trop bruyant.

− Ah ah ah ! Bien joué p’tit gars ! Bon j’te laisse, faut que je retrouve Crédus, finit-il par ajouter. Mais je passerai te voir dès que j’ai fini ! Je suis sûr que tu la partagerais avec moi, hein ?, lança-t-il d’un clin d’œil concupiscant en direction de la jeune femme.

L’homme s’en alla à la recherche de ce Crédus, et Daren sentit son cœur s’alléger d’un poids. Il entendit au même moment Imoen pousser un soupir de soulagement, et retrouver petit à petit ses couleurs. Alors qu’ils s’apprêtaient à poursuivre leurs recherches, Daren aperçut un petit groupe de trois brigands les fixer étrangement, comme s’ils avaient repéré que ces deux là n’étaient pas des membres de leur clan. Il prit sans hésiter Imoen par la main, et l’attira à l’intérieur de la tente la plus proche, espérant éviter d’être abordé à nouveau.

Après un rapide coup d’œil à l’intérieur, la tente semblait être vide, et ils attendirent tous les deux quelques instants derrière la toile de peau qui faisait office de porte. Daren conclut au bout de ces longues minutes que les hommes qui les avaient repérés ne les avaient pas poursuivis. Après tout, ils ne les avaient qu’entraperçus, et sans doute n’avaient-ils pas été assez longtemps en vue pour avoir éveillé des soupçons. Tout à coup, une voix s’éleva derrière eux.

− Heu… Pardon ! Je suis vraiment désolé ! Je…

Un homme se tenait à quatre pattes au fond de la tente, et les avait visiblement observés depuis qu’ils étaient entrés.

− Ce… ce n’est pas ce que vous croyez, s’excusa-t-il à nouveau, je vous assure. Je… j’étais ici, parce que… parce que j’avais chaud, et que ma tente est très mal exposée, vous comprenez ?

L’homme était visiblement très mal à l’aise, et Daren s’engouffra au plus vite dans la brèche qui s’offrait à lui. Ce n’était probablement qu’un simple escroc, entré ici dans le seul but d’améliorer une solde peu avantageuse. Mais par, il les avait pris lui et Imoen pour les propriétaires des lieux.

− Allez, file, canaille !, tonna Daren d’une voix forte. Et prie le ciel que je n’en informe pas Tazok !

− Non ! … Pitié ! Je serai votre serviteur ! Mais n’en dites rien à Tazok, je vous en prie ! …

Apparemment, il avait visé juste. Le chef de ce campement semblait jouir d’une réputation des plus terribles.

− Je ne te promets rien ! Et maintenant, sors d’ici !, conclut-il, de la même voix.

L’homme trébucha jusque devant l’entrée, comme un animal apeuré pris au piège, et sortit de la tente en courant à toute vitesse. Daren fit un clin d’œil à Imoen, qui était encore sous le choc.

− Tu… Bien joué dis donc. Tu as des talents d’improvisation très efficaces.

Daren était assez satisfait de lui, mais ils n’étaient pour autant pas totalement tirés d’affaire. Il fallait trouver des informations, et ensuite sortir vivant de cet endroit. Ils fouillèrent rapidement la tente où ils se trouvaient, mais sans grand succès. Ils allaient devoir sortir à nouveau, et poursuivre leur inspection.

− Tiens, dis Daren à Imoen, lui tendant une sorte de cagoule couvrant le haut du visage qu’il venait de ramasser dans l’une des armoires. Mets ça, ça nous évitera des ennuis.

Imoen acquiesça et s’exécuta sans se faire prier. Elle ne ressemblait pas à grand-chose, ainsi coiffée, mais le tissu masquait une partie de sa féminité à quiconque ne regardait pas de trop près. Ils sortirent de la tente aussi discrètement que possible, et continuèrent d’explorer le camp, aux aguets. Le soir commençait à tomber, et les brigands encore dehors se rassemblaient autour d’un feu improvisé. Un peu plus loin, on devinait une tente beaucoup plus imposante que les autres, construite avec des matériaux plus solides. Daren la désigna discrètement de la main, donnant un coup de coude à Imoen.

− J’ai vu moi aussi, lui chuchota-t-elle. Je pense qu’on devrait aller y jeter un œil.

Tandis qu’ils s’approchaient tous les deux du bâtiment, la plupart des bandits se rassemblaient un peu plus loin dans le camp. On entendait de la musique et des chants, probablement une sorte de célébration pour fêter les récents pillages, ce qui leur offrait une occasion inespérée d’en apprendre davantage sans être repérés. Le camp ne serait sûrement pas aussi désert à nouveau avant qu’ils ne soient repartis. Un homme cependant gardait l’entrée du bâtiment principal, et semblait d’une humeur massacrante d’être de garde alors que ses compagnons se saouler allègrement un peu plus loin. Il allait pourtant falloir franchir cet obstacle, et entrer tant que tout le camp était occupé à autre chose. Daren fit signe à Imoen de l’attendre un peu plus loin, et s’approcha de l’homme, seul.

− Salut toi, lança-t-il, d’une voix la plus dégagée possible.

L’homme le regarda, soupçonneux, et répondit d’un grommellement.

− Tu… tu n’es pas à la fête, ce soir ?, continua Daren, toujours sur le ton de la conversation.

Son introduction improvisée ne sembla pas porter ses fruits, car l’homme fronça les sourcils d’un air menaçant.

− Fous-moi le camp, gamin !, lui cracha-t-il en guise de réponse. Si tu t’approches de là encore une fois, j’te découpe un doigt, compris ?

Il n’avait plus beaucoup de temps pour retourner la situation, et Daren dut une nouvelle fois faire appel à son imagination au plus vite.

− C’est bon, arrête de faire ton cirque, lui lança-t-il en changeant brutalement de ton. Je me suis fait choper à voler un truc dans la tente de Crédus, et c’est moi qui suis obligé de me coller à garder la tente du chef à ta place.

Il avait misé le tout pour le tout, et se tenait près à détaler au plus vite si sa supercherie venait à être découverte. L’homme le regarda en haussant les sourcils, et laissa transparaître une lueur d’espoir dans ses yeux. Daren saisit aussitôt sa chance, et poursuivit dans cette voie.

− Alors remets pas le couteau dans la plaie, et va picoler avec les autres, avant que je change d’avis !

L’autre n’en croyait visiblement pas ses oreilles, et toute son amertume s’était aussitôt envolée.

− Ah ah ! Pauvre poire ! C’est toi qui t’y colles !, mugit-il d’un air moqueur. Bon, allez, sans rancune, vieux ! Et bonne soirée !

Daren grogna en guise de réponse, et se posta devant l’entrée à sa place, feintant sa plus mauvaise humeur possible. L’homme le railla une dernière fois, et disparut dans l’obscurité tombante, se dirigeant vers la musique qui battait son plein. Daren attendit quelques minutes, et fit signe à Imoen d’approcher. Ils touchaient enfin au but.

Après s’être assurés qu’aucune silhouette étrangère ne s’approchait, Daren quitta son poste, et d’un geste précautionneux, pénétra sous la peau de cuir tendue qui fermait la grande tente devant eux.

Là, il tomba nez à nez avec deux hommes et un hobgobelin.

− Que faites-vous là ?, dit d’une voix forte le premier, un homme vêtu d’une robe noire.

− Personne ne rentre dans la tente de Tazok, sous peine de mort !, renchérit le deuxième, qui semblait à son armure épaisse être un garde du corps.

L’hobgobelin au fond de la tente s’empara d’un arc sur le râtelier d’arme le plus proche, le mettant en joue. Daren ne s’était pas attendu à un tel accueil mais ses réflexes étaient vifs, et il réagit le premier. Il décocha de toutes ses forces un violent coup de poing à la figure de l’homme devant lui, qui s’effondra, assommé sous le choc. Si le premier ne semblait pas le plus aguerri des combattants, l’autre en revanche avait déjà sorti son arme et s’apprêtait à passer à l’attaque. Daren, habitué aux escarmouches, esquiva le premier coup facilement, et renversa l’instant d’après une table devant lui, se mettant ainsi à couvert des flèches du hobgobelin qui commençaient déjà à fuser.

− Je vous reconnais !, s’écria l’homme en armure noire. Vous êtes Daren ! Tazok me récompensera pour cette capture facile !

Il connaissait son nom. Apparemment, leur petit exploit de la mine les avait poursuivis jusqu’ici, et sa tête devait sûrement être mise à prix parmi les brigands. Le garde du corps se mit alors à crier en direction de la porte.

− À moi ! Par ici !

Daren se raidit aussitôt. S’il appelait des renforts, ils allaient se retrouver avec tout le campement à combattre, et ils seraient fait inéluctablement prisonniers, ou pire. Il tourna la tête vers Imoen, et eut juste le temps d’apercevoir un éclair rouge illuminer la pièce.

− À moi la ga…

Silence. L’homme était vraisemblablement en train de s’époumoner, mais plus aucun son ne sortait de sa bouche. Il s’arrêta aussitôt, se mettant en garde en reculant, pris de panique. Il ne comprenait apparemment pas ce qui lui arrivait, et Daren non plus. Rampant le long du linteau de bois qui lui servait de couverture, il s’approcha d’Imoen, mais lui non plus ne parvenait plus à produire un seul son. Que se passait-il ? Sa respiration s’accéléra, mais malgré le silence absolu qui régnait à présent dans la tente, il n’entendait même pas les battements de son propre cœur.

Imoen lui adressa alors un clin d’œil complice, lui faisant comprendre que l’origine de ce mystère n’était pas hostile, mais bien contrôlé. L’hobgobelin au fond de la pièce était lui aussi stupéfié du sort qu’elle venait de lancer, à tel point qu’il en avait presque oublié son arc. Soudain, reprenant ses esprits, le garde en armure bondit sur Daren, l’épée au poing, et celui-ci eut juste le temps de parer son attaque. Il était en assez mauvaise posture, et si l’hobgobelin était bon archer, il n’aurait aucun mal à le blesser gravement de là où il se trouvait. Il repoussa son attaquant de toutes ses forces, et plongea in extremis derrière son abri improvisé. Le hobgobelin semblait avoir retrouvé ses esprits, ce que confirma la pointe de la flèche qui venait de transpercer le bois de la table à quelques centimètres de son visage.

L’homme en armure s’approcha de lui, et frappa violemment de sa lame. Daren peinait à parer ses coups, pris entre deux feux. Il n’allait pas tenir très longtemps dans une telle position d’infériorité. Imoen avait elle aussi sorti son arc, et visait déjà depuis quelques secondes. L’homme en armure se retourna alors, comprenant qu’elle pourrait donner un avantage certain à son compagnon, et dirigea son arme vers elle. En un éclair, Daren saisit sa chance, et profita de l’instant d’inattention de son ennemi pour lui planter sa lame dans le bas-ventre. Au même moment, Imoen lâcha la corde de son arc, et le hobgobelin à l’autre bout de la pièce s’écroula, une flèche plantée entre les deux yeux.

L’action s’était déroulée en une fraction de seconde, et pendant un instant, tout sembla figé dans la pièce, toujours silencieuse. Daren se releva rapidement et courut vers Imoen, bien qu’il fût incapable de prononcer la moindre parole. Imoen se mit à rire, d’un rire silencieux, et annula son sort de quelques passes des mains.

− Qu’est ce que c’était que ça ?, lui demanda Daren, médusé.

− Je l’ai appris hier soir, lui répondit-elle. C’est bien pratique, en fait, non ? Le seul problème, c’est que je ne maîtrise pas vraiment la zone d’effet… Je crois qu’on a eu pas mal de chance tout à l’heure !

Daren poussa un soupir de soulagement. Le plus dur était fait. Il s’approcha du premier homme en robe noire, et le ligota solidement tant qu’il était inconscient.

− Tu crois que l’un deux était Tazok ?, demanda Imoen.

Daren réfléchit un instant, et répondit par la négative.

− D’après les descriptions, il ne ressemble pas à ça. Et puis je crois qu’on ne s’en serait pas sorti si facilement contre lui… Fouillons la pièce, tant que personne ne nous a remarqués.

Tous les deux se mirent à inspecter les différents bureaux et autres coffres, en quête d’informations pertinentes, quand ils entendirent un gémissement qui venait de l’autre côté de la pièce.

Daren s’immobilisa aussitôt, posa un doigt sur ses lèvres, et croisa le regard d’Imoen qui lui désigna une malle noire qui remuait légèrement. Sur la pointe des pieds, les armes à la main, tous les deux s’approchèrent en silence du grand coffre. Il n’était pas verrouillé, mais un loquet l’empêchait de s’ouvrir de l’intérieur. À l’évidence, quelqu’un, ou quelque chose, y était enfermé, et essayait d’en sortir. Daren avança précautionneusement la main, et fit glisser l’ouverture d’un geste rapide. Le couvercle de la malle se souleva d’un coup. Un homme, bâillonné et ligoté, s’agitait à l’intérieur. Daren eut tout d’abord un mouvement de recul, puis s’approcha pour délivrer celui qui n’était vraisemblablement pas leur ennemi.

− C’est… c’est l’heure, c’est ça ?, demanda l’homme d’un air résigné une fois son bâillon retiré.

Daren haussa les sourcils, perplexe.

− L’heure ? L’heure de quoi ?

− Vous n’êtes pas avec eux ?, reprit-il d’un ton plein d’espoir. Je veux dire, vous n’êtes pas des larbins de Tazok ?

Cet homme était donc bien prisonnier ici. Daren poussa un soupir de soulagement, et se dit aussitôt qu’il pourrait leur fournir les informations qu’ils étaient venus chercher.

− Non, non, n’ayez pas d’inquiétude. Nous allons vous libérer et vous faire sortir d’ici.

Au moment où il prononçait ces mots, il n’avait aucune idée de la manière de faire sortir ce prisonnier sans mettre tout le camp en alerte, mais cela ne l’inquiétait pas, du moins pour le moment. Pour l’instant, il fallait obtenir des réponses.

− Avez-vous des informations à nous donner sur ce qui se passe ici ? Qui êtes-vous, et que savez-vous des personnes qui dirigent ces brigands ?

L’homme prit une longue inspiration, lui aussi visiblement soulagé.

− Je me nomme Ender Saï. Je suis envoyé par les ducs de la Porte pour enquêter sur une organisation commerciale nommée « Trône de Fer ».

− J’ai déjà entendu ce nom, le coupa Imoen. Ce n’est pas la seule guilde de marchand qui vend encore du fer non contaminé dans le royaume ?

L’homme la regarda, surpris.

− C’est exactement ça jeune fille, et c’est aussi pour cette raison que j’ai été envoyé pour enquêter. Leurs affaires étaient très obscures, et la menace de guerre là-dessus, l’un des quatre ducs de la Porte de Baldur m’a délégué pour observer leurs transactions. Avec toutes ces histoires de fer contaminé dans tout le royaume, une guilde parvenant à en fournir une telle quantité, et d’excellente qualité, n’a pu qu’éveiller les soupçons de mes supérieurs. Et, comme par miracle, j’ai été capturé par ce Tazok peu de temps après le début de mes investigations.

Ces bandits n’étaient bien que des pantins, manipulés par ce Tazok, et leurs activités étaient certainement liées à ce « Trône de Fer » auquel il venait de faire allusion. Ender continua.

− Les bandits d’ici appartiennent aux « Griffes Noires » et aux « Frissons », et leurs dirigeants se nomment respectivement Ardenor Crush et Taugosz Khossan.

Il tourna son regard vers les deux cadavres qui jonchaient la pièce.

− Ah… je vois que vous avez fait le ménage ici…

− Mais je croyais que le chef ici était Tazok ?, demanda Daren, qui commençait à ne plus y voir clair à mesure qu’il entendait les explications.

− Attendez, j’y arrive. Tazok est le chef ici, mais il délègue les opérations en son absence, en usurpant son identité et son affiliation. Crush et Khossan pensent que Tazok appartient aux Zhents, et il leur laisse d’ailleurs croire ça volontiers. Les bandits d’ici ne réfléchissent pas beaucoup, et Tazok n’a eu aucun mal à leur faire croire ce qui l’arrangeait.

Le Zhentarim, ou « Réseau Noir », était une organisation mafieuse qui sévissait dans de nombreux royaumes, et il était coutumier qu’elle engage des brigands pour effectuer ses basses œuvres.

− Ce prétexte du Zhentarim en cache un autre, si vous voulez mon avis, poursuivit Ender Saï. Cette petite manipulation a sans doute fonctionné sur ces barbares, mais moi, je suis de la Porte, et je sais très bien que les Zhentarims n’ont rien à voir avec ce trafic de fer. C’est seulement une couverture pour pouvoir manipuler ces bandits sans cervelle.

Comme toute organisation de cette envergure, lz Zhentarim avait ses failles, et les dirigeants de chaque pays y avaient eux aussi leurs propres espions. Si les ducs de la Porte de Baldur pensaient que les Zhents n’y étaient pour rien, ils devaient avoir de bonnes raisons de le croire.

− Si vous voulez d’autres informations, je vous conseille de jeter un œil aux registres dans ces bureaux. J’ai aussi entendu plusieurs fois ce Tazok parler d’une mine cachée, appartenant au Trône de Fer, en plein cœur de la forêt de Bois-Manteau.

Imoen était déjà partie à la recherche de ces documents, qu’elle trouva facilement.

− Il a raison, confirma-t-elle, ces documents parlent bien de cette mine. Et…

Son visage devint livide. Elle tenait deux lettres qu’elle venait de parcourir, et les tendit à Daren. Un bruit au dehors les fit sursauter tous les trois.

− Imoen, prends tout ce que tu peux d’utile, conclut rapidement Daren. Il faut qu’on sorte d’ici, ou on va finir par se faire repérer.

En quelques instants, tous les trois sortaient discrètement de la grande tente. L’air était frais au dehors, et la légère brise aurait été très agréable si la tension qui pesait sur eux n’avait pas été aussi présente. On entendait toujours des cris festifs venant d’un peu plus loin, et la seule lumière qui éclairait encore les lieux était produite par le grand feu de joie qui rassemblait la plupart des habitants du camp. Tous les trois se faufilèrent vers l’extérieur, priant que personne ne remarquât leur évasion. Après cinq minutes de course, le trio s’arrêta, le souffle court.

− Je crois que nous sommes tirés d’affaire, finit par dire Daren.

− Merci, merci beaucoup, répondit Ender Saï, leur serrant chaleureusement la main à tous les deux. Je crois que sans votre intervention, j’aurai fini par ne plus être d’une quelconque utilisé à ces brutes, et je vous laisse deviner ce qui serait arrivé ensuite…

− Nous avons deux amis que nous devons rejoindre, intervint Imoen. Vous voulez qu’on vous escorte quelque part ?

− J’aimerai juste rejoindre une route. Nous ne sommes pas très loin de la Porte, et je pourrai retourner là-bas facilement. Il faut absolument que j’informe mes supérieurs de ce qui se passe ici.

Daren avait un sens de l’orientation assez développé, et se guidant à la lueur des étoiles, parvint en moins d’une heure à retrouver le point de rencontre qu’ils s’étaient fixés. Khalid et Jaheira ne les attendaient pas aussi tôt, et furent surpris de leur arrivée.

− Qui est cet homme ?, demanda Jaheira d’un air inquisiteur.

− Il s’appelle Ender Saï, lui répondit Imoen, et il vient de la Porte de Baldur. Il était prisonnier des brigands, et nous devons l’escorter jusqu’à la route principale.

Jaheira allait continuer son interrogatoire, mais Daren la coupa.

− On ferait mieux de filer d’ici. Ils ne vont sûrement pas tarder à découvrir son évasion, et la mort d’un de leur chef, et si on traîne dans les parages, ils n’auront aucun mal à nous trouver.

Khalid acquiesça.

− On fera le point une fois en sécurité. En route !

Tous les cinq reprirent le chemin inverse de celui qu’ils avaient suivis à l’aller. Le trajet allait leur prendre quelques heures, et Imoen profita d’un moment où les deux demi-elfes discutaient avec Ender pour s’approcher de Daren.

− Daren, lis ça, lui chuchota-t-elle.

Elle lui tendit les deux rouleaux qu’elle avait dénichés avant de quitter la grande tente.

− Je sais que ça concerne tout le monde, commença-t-elle, mais je voulais que tu les voies en premier.

Daren, anxieux et intrigué, déroula le premier d’entre eux. Des armoiries représentant un trône gris sur lequel était incrustée une épée noire étaient dessinées en entête de la lettre.

« Le 15 Mirtul 1373,

 

            Tazok,

 

            J’ai noté un ralentissement de vos expéditions de fer ces derniers temps. Nous devons impérativement recevoir une tonne de minerai supplémentaire. Intensifiez vos pillages et livrez un chargement à notre base de Bois-Manteau d’ici une semaine. Par ailleurs, Sarevok aimerait savoir ce qui s’est passé avec la bande de mercenaire de Nashkel. Ont-il été abattus ? Vous feriez bien de vous en assurer, car c’est la seule nouvelle dont Sarevok pourra se satisfaire.

 

                                                                                                                      Davaeorn. »

− Lis surtout le deuxième, continua-t-elle.

« Le 10 Mirtul 1373

Tazok,

 

            J’espère que tout se déroule en douceur. Je vous écris pour vous transmettre les instructions de nos supérieurs. J’ai entendu dire qu’une petite bande de mercenaires pourrait bientôt poser des problèmes au Trône de Fer. Veillez à ce qu’ils disparaissent afin qu’ils ne gênent pas le déroulement de nos opérations. Faites appel aux services de l’assassin Nimbul, il pourra certainement vous être utile.

 

                                                                                                                      Davaeorn. »

Daren fronça les sourcils un instant. Il venait d’apprendre officiellement qu’ils étaient la cible d’assassins, lui et ses compagnons, mais cela ne le surprit guère. Il réfléchissait plutôt à la date inscrite sur cette deuxième lettre. Le 10 Mirtul, ils devaient être encore à Nashkel. Ce qui signifiait que quelqu’un savait déjà qu’ils étaient en train d’enquêter sur les problèmes des mines. L’ennemi avait le bras long, très long. Daren repensa à cette femme vêtue de noir qu’il avait aperçue au cirque de Festival, et il se dit qu’il avait peut-être bien déjà rencontré ce, ou cette Nimbul, en fin de compte. Les noms de Davaeorn et de Sarevok en revanche ne lui évoquaient rien, et il comptait poser la question à celui qu’ils venaient de libérer avant qu’ils ne se séparent. À en croire ces écrits, ces personnes avaient tout l’air d’être des têtes pensantes de cette organisation, et leur petite incursion dans les mines de Nashkel semblait être remontée au plus haut. La piste du Trône de Fer était maintenant des plus sérieuses, et Daren était sûr que Jaheira serait satisfaite des informations qu’ils avaient découvertes.

Quelques heures plus tard, ils avaient rejoint la route. Ender les remercia encore une fois tous les quatre, et avant de partir, Daren posa ses questions.

− Excusez-moi, vous connaissez quelqu’un du nom de Sarevok, ou de Davaeorn ?

L’homme réfléchit un instant, et répondit.

− J’ai déjà entendu Tazok prononcer le nom de Davaeorn. Il avait l’air de parler de lui en tant que son supérieur. Par contre, le nom de « Sarevok » ne me dit rien.

Sur ce dernier échange, l’homme reprit la route vers le Nord, en direction de la Porte de Baldur. Une fois seuls, Jaheira se tourna alors vers eux, attendant leur rapport. Daren prit la parole et expliqua la situation en détail, sans oublier les deux parchemins qu’Imoen avait récupérés.

La demi-elfe écouta attentivement son récit, et une fois la lecture des lettres achevées, fronça les sourcils d’un air soucieux.

− Il semblerait que nous devrions faire preuve de davantage de prudence à l’avenir, déclara-t-elle. Je crois bien que nous avons ferré un gros poisson, et qui ne se laisse pas faire aussi facilement que prévu.

− Et le petit jeu de piste continue, renchérit Khalid. Mulahey, puis Tazok, et maintenant ce Davaeorn… Je me demande jusqu’où tout ceci nous mènera…

− J’ai bien l’impression que tout converge vers la Porte de Baldur, confia Jaheira. Le seul problème, c’est que nous sommes pour le moment dans l’impossibilité d’y pénétrer. En tout cas tant que la menace de guerre est aussi présente.

Daren se souvint que la capitale était bouclée. La possible guerre avec l’Amn avait affolé les dirigeants, et les riches marchands qui y faisaient la loi se voyaient déjà pendant au bout d’une corde, tandis que les envahisseurs pilleraient leurs maisons. Loin des préoccupations des gens du peuple, ils avaient fantasmé sur une rumeur plus ou moins diffuse, prenant nombre de mesures radicales, ce qui avait eu pour effet immédiat de faire réagir de même le royaume frontalier, justifiant ainsi ces mesures extrêmes.

Jaheira le sortit de ses réflexions, et conclut.

− Bon, d’après ce que j’ai lu et entendu, la suite de notre expédition se déroule à Bois-Manteau. Vous vous êtes bien débrouillés, tous les deux.

Magie et magiciens

Quelques heures plus tard, les premières lueurs du soleil illuminaient le ciel à l’horizon. Avant d’éveiller ses compagnons, Daren inspecta l’endroit où il avait passé sa nuit. Il appréhendait ce qu’il allait y trouver, et avait définitivement abandonné l’idée que les traces étranges qu’il avait vues déjà à deux reprises soient dues au hasard. Il observa l’herbe un instant. À la faible lumière de l’aube, on distinguait à peine les couleurs, mais déjà sous sa couverture on pouvait apercevoir des marques de brûlures. Il la souleva fébrilement, et découvrit une forme circulaire, presque complète cette fois. Des milliers de petites tâches formant une collerette. Cette fois cependant, Daren remarqua une forme encore floue au centre du cercle, une sorte de visage fantomatique. Soudain, il entendit un gémissement derrière lui. Il se retourna en un éclair, prêt à combattre. Rien. Il était pourtant persuadé que ce bruit qu’il avait entendu était lié au visage dessiné au sol. Il fouilla les environs du regard, scrutant les ombres étirées des arbres aux alentours. Encore un gémissement. Derrière. Daren sursauta de nouveau, et ne put retenir un cri de surprise.

− Hmmm… c’est toi qui fais tout ce vacarme ?

C’était Imoen, qui venait de se réveiller. Daren poussa un long soupir de soulagement.

− C’est déjà l’heure ?… Encore cinq minutes… s’il te plaît…

Daren foula discrètement du pied l’herbe brûlée, et éveilla ses compagnons. Il savait qu’il devrait en parler à quelqu’un, un jour. Sûrement à Imoen, qui était la personne la mieux placée pour le comprendre. Mais il ne voulait pas s’engager dans de longues explications et hypothèses incertaines, et était bien plus impatient de poursuivre leur enquête pour le moment.

Le lendemain en fin d’après-midi, le petit groupe arrivait à Berégost, et rejoignit l’auberge du Jongleur Jovial pour y prendre des chambres. La soirée fut courte et chacun monta dormir sans tarder, harassé par plusieurs jours de marche.

Après une nuit tranquille, les quatre compagnons se préparèrent pour leurs investigations de la journée. Alors qu’ils allaient sortir de l’auberge, Khalid fit signe à ses compagnons de s’approcher.

− Cette femme, là-bas, désigna-t-il à voix basse. Elle est officier. Elle dirige la milice de Berégost, si j’ai bon souvenir.

La femme en question portait effectivement une armure, décorée d’un bon nombre de distinctions. Son regard croisa celui de Khalid, avant de s’immobilisé, les sourcils froncés. Visiblement, son visage ne lui était pas non plus étranger.

− Allez en ville pour glaner quelques informations, je m’en occupe, continua-t-il.

Jaheira, Daren et Imoen sortirent de l’auberge et comme à son habitude, Jaheira répartit les tâches.

− Bien. Imoen, tu te sens d’aller faire un tour à Feldpost ? Essaye de localiser ce Tranzig, s’il est toujours dans le coin. Daren, va sur la place du marché, et renseigne-toi autant que possible sur ces brigands qui détroussent les marchands. Moi, je vais faire le tour des autres tavernes, voir ce que je peux tirer. Et n’oubliez pas, il se peut que nos ennemis soient déjà au courant de nos actions à Nashkel. Soyez donc d’autant plus prudents.

Imoen conclut d’un discret « Rompez ! », et accompagnée de Daren se dirigea vers le marché.

− Tu n’étais pas censé aller à je sais plus quelle auberge ?, la questionna-t-il. Tu vas te faire tirer les oreilles !

Imoen ricana, et lui répondit.

− Si si. Mais j’ai une petite idée derrière là tête, avant ça. Pour le moment, je t’accompagne au marché. Je devrai y trouver ce dont j’ai besoin.

Daren ne se risqua pas à demander une explication. Ils étaient presque arrivés, et on distinguait les premiers étals dispersés sur la place surchargée, quand Daren se souvint alors qu’il lui fallait se procurer de nouvelles flèches.

− Oh, excuse-moi, je te laisse un moment, il faut que je passe à la forge. Mon bouclier est fendu et je n’ai presque plus de flèches.

Elle lui fit un signe de la main et lui lança, en s’engageant dans la foule :

− À plus tard !

Daren marcha vers la forge de Berégost. Il était impatient d’annoncer la bonne nouvelle des mines de Nashkel au propriétaire, qui semblait si déprimé l’autre fois. Tandis qu’il arrivait devant les portes de l’échoppe, il fouilla son sac à la recherche de sa bourse. Il avançait tout droit, la tête tournée vers l’arrière, et heurta quelqu’un qui sortait à ce moment du bâtiment.

− Oh pardon ! Je suis vraiment dé…

Il venait de bousculer un vieil homme, portant une longue barbe grise et vêtu d’une robe rouge et d’un chapeau pointu de la même couleur. Il n’eut pas le temps de finir sa phrase que le vieil homme lui répondit.

− Hé bien ! Voilà que nos chemins se croisent à nouveau.

Il marqua une pause d’un air amusé, malicieux malgré son grand âge apparent.

− Qui… qui êtes-vous ?, demanda Daren.

Il avait immédiatement reconnu le vieil homme de sa précédente visite à Berégost.

− Je suppose que des présentations en règle s’imposent, non ? Surtout que nous serons sans doute amenés à nous revoir…

Daren ne savait par où commencer. Cet homme lui parlait comme s’il l’avait connu de toujours, alors que lui-même ne l’avait rencontré la première fois que quelques jours auparavant, et encore n’avaient-ils échangés qu’une seule phrase.

− Mon nom vous dira certainement quelque chose. Vous êtes un cas très intéressant, vous savez mon jeune ami ? J’ai longtemps voyagé et vu de nombreuses choses, mais je mentirai si je disais que j’en ai vu beaucoup dans votre genre.

Le discours sans queue ni tête de ce vieil homme commençait à l’agacer. Il était censé se présenter, et se mit à lui parler de tout autre chose, simulant de connaître sa vie, qui n’avait absolument rien de plus extraordinaire que celle de n’importe qui. Et si ce vieillard n’était qu’une figure locale pittoresque, qui jouait le même tour à chaque touriste un peu trop crédule ? Il allait lui demander de passer son chemin, lorsque celui-ci reprit.

− Gorion vous faisait confiance, et je n’ai a priori aucune raison de douter de vos capacités. Reste juste à déterminer vos motivations.

Daren reçut comme un coup de poing en pleine figure. Cet homme ne se moquait pas de lui, du moins, pas en totalité. Qu’il connaisse le nom de Gorion était déjà en soi une preuve, mais qu’il fut au courant d’une relation entre eux ne laissait plus planer aucun doute à ce sujet.

− Vous connaissez Gorion ? Qui êtes-vous ? Répondez-moi !

Il était presque sûr que son visage lui disait quelque chose. Son visage, ou son allure, peut-être. Le vieil homme sourit alors, ses yeux pétillaient.

− Je m’appelle Elminster.

Elminster. C’était impossible. Elminster était un mage d’une puissance légendaire, qui arpentait tout Féérune depuis des siècles. D’après les légendes, il avait vu toutes les guerres, et participé à tous les grands évènements qui avaient façonnés le monde de Toril. Daren se souvenait maintenant où il l’avait déjà vu. Son visage ornait la plupart des livres d’histoire, et maintenant qu’il se tenait devant lui, si tant était que ce fût bien le cas, il était exactement tel qu’il aurait pu se l’imaginer. L’archétype même du mage, robe et chapeau, le bâton à la main. Il était tellement incongru de rencontrer une telle personnalité ici, dans la petite ville de Berégost, qu’il lui avait été impossible de faire tout de suite le lien. Elminster… Il connaissait apparemment Gorion ? Après réflexion, Daren pensa que ce n’était pas si farfelu que ça, et que son maître fréquentât de telles personnalités l’emplit d’une bouffée de fierté. Mille questions lui passaient maintenant en tête, et il ne savait par où commencer.

− Gorion… vous… je ne sais pas si vous savez ce qui est arrivé…, balbutia-t-il, très ému.

− Ne t’inquiète pas, je sais déjà ce qui s’est passé. C’est regrettable, mais c’était inévitable. Ton père d’ailleurs le savait très bien.

− Mais… pourquoi ne m’avez-vous rien dit ? L’autre fois que nous nous sommes croisés ! Ce n’était pas un hasard, je suppose ?

Le sorcier arborait toujours un grand sourire.

− Ce n’était en effet absolument pas un hasard. Mais s’il y a bien quelque chose que la vie m’a enseignée, c’est de ne pas fourrer mon nez dans les affaires des autres. Et c’est exactement le cas aujourd’hui, comme cet autre jour où nous nous sommes rencontrés. Ce n’était ni le jour ni l’heure pour ce genre de conversation, aussi pénibles qu’aient été les circonstances.

Daren se dit en lui-même que les mages étaient bien tous les mêmes. Il aurait pu écouter Gorion en ce moment qu’il n’aurait pas entendu autre chose. Toujours des discours mystérieux et énigmatiques. Il osa toutefois une autre question.

− Vous pourriez tout de même m’aider, non ? Je veux dire, vous pourriez m’apprendre tant de choses, sur mon père, sur moi-même…

− Je pourrais en effet, répondit le mage. Mais il y a des choses comme la découverte de soi qui ne peuvent se faire que dans la solitude. Et je ne t’apprends rien si je te dis que la vie de Gorion et ta propre découverte intérieure sont intimement liées. Tes questions recevront leurs réponses en temps utiles, ne t’inquiète pas.

Daren baissa la tête, se doutant qu’il était inutile d’insister.

− Je peux néanmoins te donner quelques indications, poursuivit Elminster, bien que tes compagnons te les fourniront sûrement d’ici quelques heures. Les bandits que tu recherches ont coutumes de voyager vers les bois au Nord-Est d’ici. Des recherches dans ce coin donneraient sûrement d’excellents résultats.

Daren était abasourdi, et légèrement contrarié. Il avait la nette sensation de n’être qu’une marionnette dont on tirerait les fils, et ne savait pas quoi répondre de plus. Comme si leur enquête n’avait été qu’un simple jeu pour d’autres qui se seraient amusés à observer le moindre de leurs mouvements.

− Bien, je vais maintenant prendre congé, conclut le mage.

Il commença à s’éloigner de quelques pas, et se retourna subitement.

− Ah oui, j’oubliais.

Il marqua une pause.

− Tout le monde parle de vous, ici, tu sais ? Vous êtes très célèbres depuis que les nouvelles des mines de Nashkel sont arrivées ici.

Daren sourit et bredouilla un remerciement.

− Je suis sûr que le forgeron ouvrira son échoppe si tu lui dis qui tu es. Il sera ravi de te servir. Adieu !

Le mage disparut à l’angle d’une maison en face de la rue, aussi soudainement qu’il en avait surgi. Daren était encore interloqué par ses propos, et mit quelques secondes à réaliser la situation. Il courut à sa poursuite, ayant encore mille questions, mais lorsqu’il passa sa tête dans la rue où le vieil homme avait tourné, celle-ci était presque vide. Seuls quelques enfants jouant avec une corde et un chien reniflant des ordures l’occupaient. Seulement à demi surpris, Daren fit demi-tour vers la forge, et repensa à tout ce qu’Elminster lui avait confié. Il s’avança devant la porte, toujours perdu dans ses pensées, et tourna la poignée de l’échoppe. La porte était verrouillée, et visiblement, la forge était fermée.

Il allait faire demi-tour, dépité, lorsqu’il se souvint. Elminster venait de le lui dire ! Etait-il espionné au point que n’importe qui sache qu’il allait faire le plein de flèches ? Allait-il suivre comme un animal de compagnie les instructions qu’il venait de lui donner ? Enfin, Elminster était loin d’être n’importe qui, après tout. À cette pensée, il se résigna à suivre à la lettre son destin et frapper pour que le forgeron lui ouvre et lui vende du matériel. Une chose était sûre cependant. Cet homme était sans conteste un mage des plus talentueux. Daren était à la fois émerveillé d’avoir rencontré le plus grand sorcier de tous les temps, mais se sentait vexé d’être à ce point manipulé.

Contrarié, il tambourina virulemment à la porte, grommelant et pestant contre tous ces jeteurs de sorts et leurs airs supérieurs. Un homme à la carrure imposante, qu’il reconnut comme étant l’apprenti qu’il avait déjà rencontré, entrouvrit la porte d’un air soupçonneux avant de pousser des cris de joies en reconnaissant le visage de l’un des héros dont tout le monde parlait depuis quelques jours à Berégost. Daren fit rapidement ses courses, obtenant même un bon prix, et repartit pour le marché.

Imoen s’y trouvait-elle toujours ? Il parcourut comme l’autre fois les conversations alentours, et s’aperçut qu’à l’évidence, lui et ses compagnons étaient devenus des célébrités locales. Il remercia encore une fois Tymora que personne ou presque ne se soit rappelé de son visage lors de sa première visite, sans quoi il aurait été difficile de passer inaperçu. Après avoir glané le plus d’informations possible, il décida de rentrer rapidement à l’auberge, pressé de raconter ses péripéties à Imoen.

Il passa la porte ornée du symbole du bouffon rouge et bleu du Jongleur Jovial, et s’assit à une table. Il était apparemment le premier arrivé, et il commanda un rafraîchissement pour l’aider à passer le temps. Il n’avait pas obtenu de renseignements extraordinaires, et espérait que les autres s’en soient mieux sortis que lui. Sa rencontre avec Elminster l’avait assez bouleversé, et il se demanda si l’un de ses trois compagnons le croirait s’il se décidait à leur raconter son invraisemblable rencontre. Jaheira et Khalid n’étaient pas encore arrivés, mais il était maintenant habitué à leur conception très personnelle de la ponctualité. L’absence d’Imoen, par contre, l’inquiétait davantage. D’un regard, il parcourut les clients attablés ou debout au comptoir, à la recherche de quelque chose d’anormal. Après tout, il s’était bien fait attaquer ici même quelques jours auparavant, et se souvenait parfaitement que c’était Imoen qui avait fait échouer les plans de ses assassins. L’un des deux tueurs s’était enfui cette nuit-là, il était possible qu’il ait reconnu Imoen, et qu’ils soient à présent à sa poursuite.

Son esprit fonctionnait à toute vitesse, et il échafaudait des plans tous aussi terribles qu’improbables. Mais un fait était là, Imoen n’était pas encore rentrée. Dans la salle, à deux tables de lui, il aperçut un personnage étrange, comme s’il ne coïncidait pas avec l’ambiance de la taverne. Une femme, vêtue assez richement et portant une coiffe des plus démodées, donnait l’impression d’attendre quelqu’un ou quelque chose. Maintenant qu’il y repensait, elle était déjà assise à cette place lorsqu’il était arrivé, et en observant la situation d’un peu plus près, de nombreux clients avaient eux aussi tournés la tête plus d’une fois vers cette femme à l’accoutrement étrange. Elle portait de nombreux bijoux, et Daren se dit intérieurement qu’elle était folle d’entrer ainsi parée dans une auberge comme celle-là. Elle allait sans aucun doute se faire détrousser avant la fin de la journée. Il observa plus attentivement son visage, mais il était recouvert d’une épaisse couche de mascara. La femme n’était peut-être pas aussi âgée qu’il l’aurait pensé au premier coup d’œil, mais il était difficile de se prononcer avec la quantité de maquillage qu’elle avait sur la figure. Elle avait un éventail à la main, l’agitant de temps à autres. Daren se dit pour lui-même qu’elle était peut-être plus jolie qu’il ne l’avait cru dans un premier temps, si elle n’avait pas été couverte de tant de fard. La jeune femme déplia son éventail, et le mit devant le bas de son visage, ne laissant paraître que ses yeux que l’on devinait bleus. Elle tourna alors subitement la tête vers Daren, et lui fit un rapide clin d’œil.

Que venait-il de se passer ? Daren détourna son regard sur le coup, et fronça les sourcils, déconcerté. Il se retourna rapidement, se disant que quelqu’un d’autre qu’elle connaissait se trouvait derrière lui. Mais il n’en était rien. Seule une vieille gravure accrochée au mur se trouvait dans sa direction. Avait-il bien vu son regard ? Ou était-il victime d’une hallucination ? Il continua de l’observer le plus discrètement possible, mais elle ne semblait plus regarder dans sa direction. Daren haussa instinctivement les épaules, se disant qu’il devait être fatigué, lorsque la jeune femme lui fit à nouveau un signe identique. Il ne pouvait pas y avoir de doute cette fois. C’était bien à lui qu’elle s’adressait, pour le seconde fois. La jeune femme se leva alors, montant vers les chambres à l’étage. Daren s’empressa de la suivre, intrigué, et se faufila un chemin entre les habitués. Au milieu des escaliers, la jeune femme s’arrêta, et se tourna timidement vers lui. Elle le regarda d’un air amusé et coupable, et son regard bleu gris plongé dans le sien brûlait de malice.

− Bonsoir, mon prince, lui adressa-t-elle en une révérence. M’accorderiez-vous votre soirée ?

Daren était stupéfait. Cette femme de noble famille devait vraisemblablement le prendre pour quelqu’un d’autre. Il était si gêné qu’il ne put que bafouiller quelques mots.

− Je… il doit y avoir erreur, mademoiselle. Vous devez me prendre pour quelqu’un d’autre. Excusez-moi…

− Non non, mon bon prince, je ne me trompe absolument pas de personne, reprit-elle. C’est bien à vous à qui je demande de passer la soirée. Et je sais que c’est ce qui se passera.

Daren était complètement perdu. Sa curiosité était piquée au vif par cette femme étrange, et il avait bien envie de voir ce qu’allait donner cette « soirée », mais il ne pouvait s’éclipser ainsi avant le retour d’Imoen. À cette pensée, il se retourna subitement, parcourant la salle du regard, cherchant l’un de ses trois compagnons.

− Pas la peine d’être si stressé, continua la jeune femme à côté de lui. Khalid et l’autre rabat-joie ne rentreront pas avant le début de la nuit, ils m’ont laissé un message tout à l’heure.

Daren s’immobilisa et son sang ne fit qu’un tour. La personne à côté de lui…

− Hé oui ! C’est moi, patate !, s’écria Imoen dans un grand éclat de rire. Comment trouves-tu mon déguisement de « femme de la noblesse » ? On s’y croirait, hein ?

Daren était estomaqué. Il ne savait pas quoi dire, et ne parvenait qu’à émettre quelques sons monosyllabiques.

− Allez ! Dis quelque chose !

− Je… Imoen… Tu es… Et dire que je me suis fait avoir si facilement…

Imoen était ravie, et termina de monter dans sa chambre se changer.

− Je voulais que tu me voies comme ça avant que je me change, quand même. J’ai presque mis une heure pour ressembler à ça !

Avant de refermer la porte de sa chambre, elle ajouta :

− Les deux autres seront de retour vers dix heures. Ils m’ont dit de ne pas les attendre pour manger. On fera le point avec eux quand ils seront là. À tout à l’heure !

Ils se retrouvèrent quelques minutes plus tard, le temps qu’Imoen ait retrouvé son aspect habituel, et ils partagèrent leur repas. Daren n’avait pas fait de grandes découvertes pendant l’après-midi, mais il profita du fait qu’ils n’étaient que tous les deux pour lui parler d’Elminster.

− Imoen, tu te rappelles le vieil homme en rouge que j’ai rencontré ici, l’autre fois ?

− Oui, très bien. Pourquoi ça ?

− Hé bien, tu avais raison.

Imoen haussa les sourcils, intriguée.

− C’était bien un mage. Et je le connais bien de Château-Suif.

Elle prit aussitôt son petit air supérieur, un air de « je te l’avais bien dit ».

− Et tu le connais toi aussi. En fait, tout le monde le connaît.

Son visage se figea, et elle fronça les sourcils.

− Tu l’as revu, c’est ça ?

Daren hocha la tête, et reprit.

− Et il m’a dit son nom cette fois. Imoen, tu ne me croiras peut être pas, mais ce vieil homme en rouge, c’était Elminster.

Imoen en eut le souffle coupé.

− Elminster…, répéta-t-elle dans un écho. Elminster ? Que… qu’est-ce qu’il fait ici, à Berégost ? Et que te voulait-il, à toi en particulier ? Tu es sûr que tu n’as pas rêvé ?

Daren lui expliqua leur rencontre en détail, son lien avec Gorion, et surtout ce qu’il lui avait prédit.

− C’est absolument incroyable, conclut-elle. J’ai trimé toute l’après-midi pour obtenir des renseignements sur ces brigands. Et ils sont effectivement cachés dans les Bois de Lars, au Nord-Est d’ici. Il t’a dit que je te donnerai ces informations, c’est ça ? J’arrive pas à y croire…

Ils continuèrent à parler d’Elminster pendant une bonne heure lorsque Jaheira, suivie de Khalid, franchirent la porte. Il était tard, et la nuit était tombée. Ils leur firent signe de la main, et leurs deux compagnons les rejoignirent à leur table.

− Bien, au rapport, commença Jaheira, désignant Imoen. Tu as localisé Tranzig ? Ou s’est-il déjà fait la malle ?

Imoen prit une grande inspiration, et entama le récit de sa journée.

− Alors, pour commencer, je suis passée par le marché, et j’ai acheté de nombreux accessoires pour me déguiser. Tu m’avais dit qu’il était possible qu’on soit déjà repérés à cause de ce qui s’est passé dans les mines, alors j’ai pris mes précautions. Je me suis transformé en riche bourgeoise, et je suis passée inaperçue à Feldpost comme ça.

Daren acquiesça de nombreux hochements de tête.

− Je suis restée quelques temps dans l’auberge même, écoutant les noms, mais je n’ai rien entendu de suspect. J’ai voulu monter à l’étage, pour passer dans les chambres, mais il y avait du monde et à force de traîner, j’avais un peu peur d’éveiller les soupçons. J’ai eu une petite idée pour me simplifier la vie. Je suis allé voir le propriétaire, pour réserver une chambre, tout simplement, et j’ai volontairement bousculé une serveuse alors qu’il venait d’ouvrir son registre. Elle m’a renversé tout son plateau dessus, ce sur quoi je comptais. La pauvre était catastrophée, et il lui a passé un de ces savons… Il est parti en courant chercher lui-même de quoi m’éponger, et j’ai profité de ces quelques secondes… pour déchirer les pages des semaines précédentes.

Jaheira n’avait encore rien dit, mais on lisait sur son visage un profond respect pour le stratagème d’Imoen.

− Quand il est revenu, j’ai joué la vierge effarouchée, et je lui ai sorti qu’il était hors de question que je reste une seconde de plus dans cet établissement mal famé. Je lui ai fichu une de ces hontes ! Tout le monde nous regardait, je peux te dire. Je suis partie en claquant la porte, et je suis retournée me changer ici.

Imoen fit une légère pause avant de reprendre, sous le regard ébahi des trois autres.

− J’ai feuilleté mes découvertes un petit moment, et j’ai rapidement trouvé quelqu’un enregistré au nom de « Tranzig », logeant régulièrement ici, et toujours dans la même chambre. J’ai sorti mon arsenal du petit filou en herbe, et je suis repartie là-bas. Mon déguisement n’avait pas dû être trop mauvais, parce que personne ne m’a jeté le moindre coup d’œil quand je suis revenue. Je suis montée discrètement à l’étage, et j’ai trouvé la chambre en question. Par contre, il y avait pas mal de monde qui circulait, et je me voyais mal leur demander gentiment de fermer les yeux alors que j’ouvrais la serrure…

Imoen hésita un instant. C’était la première fois qu’elle parlait de ceci à Khalid et Jaheira.

− Hé bien, alors ?, interrogea la demi-elfe. Tu as fait comment ?

Imoen jeta un œil aux alentours, et baissa d’un ton.

− Regardez ce verre, dit-elle en désignant le récipient devant elle. Regardez-le bien.

Elle prit une profonde inspiration, et joignit les mains en murmurant des paroles étranges. Une légère lueur bleue illumina la table, et le verre disparut d’un seul coup.

Khalid et Jaheira écarquillèrent les yeux en même temps. Daren avait déjà été témoin des prouesses magiques d’Imoen, mais n’en avait soufflé mot à personne tant qu’elle-même ne l’avait pas décidé.

− C’est… c’est Dynahéir qui me l’a enseigné, finit-elle par dire pour rompre le silence.

− Tu es une fille pleine de surprises, lui adressa Khalid, admiratif.

− C’est un joli coup, en effet, renchérit Jaheira. Continue, je t’en prie.

Imoen était visiblement soulagée de leur réaction, et reprit.

− Je ne suis pas encore très douée en magie, et je ne peux pas me rendre invisible très longtemps.

Le verre sur la table reprit d’ailleurs petit à petit son apparence normale.

− J’ai essayé de me donner le plus de temps possible, et je me suis collée à la porte. Personne ne m’a vue, et j’ai fait sauter la serrure en un clin d’œil. J’ai attendu qu’il n’y ait plus personne, et j’ai ouvert discrètement la porte. Il était temps, parce que quelques secondes après, on commençait déjà à voir mes jambes. J’ai fouillé les bureaux dans la chambre, et je suis ressortie comme j’étais rentrée. Voilà.

Elle attendait la réaction de ses compagnons. Tous étaient subjugués par son talent et sa créativité, et même Jaheira ne put s’empêcher une moue admirative.

− Excellent, finit-elle par lâcher. Tu es vraiment brillante.

Les compliments venant de Jaheira étaient si rares qu’Imoen sut qu’ils étaient sincères. Elle fit un discret clin d’œil à Daren en face de lui.

− Et tu as trouvé des choses intéressantes dans ce bureau ?, continua-t-elle.

Imoen sortit de son sac deux rouleaux de parchemins. Jaheira les saisit et commença à lire le premier.

« Tranzig,

 

            Je me demande pourquoi Mulahey n’est pas entré en contact avec nous depuis si longtemps. Allez aux mines voir comment son opération se déroule. Récupérez également tout fer volé par les kobolds. Notre prochain pillage aura vraisemblablement lieu à Valpeld ou au Bois de Lars, alors allez jeter un coup d’oeil dans l’un de ces deux endroits et retrouvez-nous à notre campement.

                                                                                                                                 Tazok. »

Sur l’autre parchemin était dessiné une carte, et un itinéraire pour se rendre au campement.

− Je crois que nous tenons notre piste, finalement, conclut Jaheira.