Suldanessalar

Le campement elfique se trouvait en Téthyr, la région au sud de l’Amn. Malgré un temps dégagé et des températures clémentes, il leur fallut presque huit jours en suivant la côte pour atteindre leur destination. Au matin du huitième jour, ils pouvaient déjà distinguer à l’horizon la lisière de la forêt elfique, et atteindraient le campement au plus tard dans l’après-midi. Depuis leur départ, Imoen semblait aller de mieux en mieux. Elle riait souvent, et de bon cœur, et son visage avait reprit des couleurs plus vives. Son âme enfin à sa place ne manifestait pas de changements majeurs, mais elle avait retrouvé sa traditionnelle joie de vivre. Elle passait le plus clair de son temps à explorer le volumineux grimoire dérobé dans la cité elfe noir avant leur départ d’Ust Nasha, et à en commenter des passages à Aerie. Daren quant à lui se sentait abattu, souvent épuisé, et un mal de tête lancinent l’empêchait de se reposer pleinement. S’il n’avait pas eu la présence de l’avarielle à ses côtés, douce et attentionnée, il ne serait sûrement pas parvenu à effectuer le voyage aussi vite. La présence réconfortante de ses compagnons retardait la propagation du vide intérieur qui le rongeait, mais à mesure que les semaines s’écoulaient, la malédiction œuvrait en silence, toujours plus présente.

 

− Nous sommes presque arrivés, indiqua Jaheira en désignant quelques fumées à l’horizon. D’ici une heure tout au plus, nous serons au campement.

 

Daren vérifia rapidement le contenu de son sac à dos. L’artefact elfique s’y trouvait toujours, précieusement emballé.

 

− Vous croyez qu’ils s’attendent à nous voir ?, s’interrogea Imoen. Je veux dire avec leur lanterne là, et aussi vite ?

− Je n’en sais rien, répondit Jaheira d’un haussement d’épaule. Dans tous les cas, c’est la meilleure occasion pour nous de mettre la main sur Irenicus.

− Et… de le vaincre ?, ne put s’empêcher Daren.

 

Un silence suivit son intervention. Lors de leur dernier affrontement, les mages prisonniers de Spellhold leur avaient prêtés main forte, et malgré leur large supériorité numérique, il les avait aisément repoussés. Irenicus maniait une magie si puissante que triompher de lui semblait totalement hors de leur portée, même maintenant. Lui-même avait certes réussi à vaincre Bodhi, mais par un concours de circonstances très particulières, et bien trop hasardeuses pour espérer réitérer l’exploit. Cependant, les elfes leur porteraient sans aucun doute main forte, et ils pourraient jouer sur leur soutien pour remporter la victoire. Mais au prix de combien de vies ?

 

− Si comme je l’espère nous avons l’opportunité de l’affronter en extérieur, ajouta Jaheira d’un ton dur, la chance tournera peut-être de notre côté.

− Que veux-tu dire ?, demanda Imoen, intriguée.

 

Elle ne répondit pas, mais ni Imoen ni personne n’insista davantage. Une demi-heure plus tard, une petite patrouille en armure verte étincelante se dirigeait vers eux. Après une brève présentation, elle les escorta vers la tente de leur commandant, Elhan.

 

− Ah, vous voici de retour.

 

Elhan et ses lieutenants étaient assis autour d’une longue table sur laquelle cartes et pions étaient déployés.

 

− Ici règne une relative tranquillité depuis votre départ, continua-t-il. Selon moi, la destruction de notre temple aura suffi à combler d’aise les Elfes Noirs. Ils n’ont pas tenté de nouvelle incursion majeure, pour le moment.

− Nous avons aussi libéré le dragon d’argent qui veille sur les ruines de leur joug, ce qui a dû ralentir leur progression, ajouta Daren.

− C’est une bonne nouvelle. Mais dites-moi, vous revenez après seulement…

 

Imoen venait d’ouvrir le sac à dos de Daren, et sortit lentement l’artefact sous les yeux ébahis du commandant.

 

− Le Lanthorn !, s’écria Elhan qui manqua de s’étouffer. Vous avez récupéré le Lanthorn !

 

En un éclair, il se précipita sur Imoen et lui arracha la lampe bleutée des mains. Elhan en caressa les contours cristallins et le posa délicatement sur la table, les mains tremblantes d’excitation.

 

− Enfin…, soupira-t-il. Enfin cette diabolique vampire en est dépossédée ! Ma foi, le cours des évènements est en train de changer !

 

Daren et ses compagnons s’échangèrent un regard soupçonneux : à aucun moment ils n’avaient précisé la nature de leur adversaire. Elhan leur cachait une partie de la vérité, ils en étaient sûrs. Lors de leur première rencontre, il s’était déjà montré plus qu’évasif sur ses intentions. Daren se remémorait aussi les paroles de Bodhi lors de leur affrontement, et si Elhan prétendait ne pas la connaître, elle semblait au contraire tout savoir de lui.

 

− Nous vous avons donné son nom, répliqua Jaheira d’un ton suspicieux, mais je n’ai pas le souvenir de vous avoir révélé qu’il s’agissait d’un vampire.

 

Elhan sembla déstabilisé. Il ouvrit la bouche plusieurs fois, mais aucun son ne sortit. Il mentait, à l’évidence, mais en quelques secondes, il retrouva son assurance.

 

− Peut-être n’avez-vous effectivement rien dit, reprit-il d’un ton plus posé, mais vous m’avez réclamé des pieux, et il était aisé d’en tirer les conclusions qui s’imposent. Peut-être pourrions…

− À ceci près, le coupa à nouveau Jaheira en haussant le ton, que nous n’avons jamais demandé ces pieux, et que vous nous les avez proposés de vous-même ! Pourquoi mentir encore ?

− Sans parler du fait que Bodhi s’est montrée particulièrement loquace avant de mourir, ajouta Daren à son tour. Je crois que vous nous devez des explications.

 

Le commandant lança un regard affolé à ses lieutenants, qui évitèrent soigneusement le sien. Il respirait de plus en plus vite, serrant les poings plus que de mesure. Tout à coup, il frappa un grand coup sur la table et renversa une coupe de vin posée trop près du bord qui rebondit plusieurs fois avant de s’immobiliser au sol dans une flaque rougeâtre.

 

− Il n’est pas un elfe qui connaisse cette Bodhi !, tonna-t-il. Pas plus qu’Irenicus « l’Exilé » ! Ces créatures ne sont plus rien à nos yeux, et vous auriez tout intérêt à fermer aussi les vôtres !

 

Daren et Jaheira s’échangèrent un nouveau regard. Peut-être allaient-ils en apprendre davantage sur ses motivations ?

 

− Tiens donc, ironisa la druide, Irenicus est à présent « l’Exilé » ? S’il vous est pareillement étranger, comment est arrivé ce surnom ?

− Si vous souhaitez de l’aide, intervint Imoen, il vous faudra être plus franc, Elhan.

 

L’elfe fulmina à nouveau et répondit en hurlant.

 

− Non ! Vous n’avez pas à savoir ! Vous…

 

Il s’arrêta soudainement, ferma les yeux, et souffla. Après quelques secondes, il les rouvrit et répondit d’une voix plus posée.

 

− Je ne peux rien vous dire, cela n’est pas mon rôle. Irenicus et Bodhi, les deux Exilés, sont d’abominables créatures. Le crime dont ils se sont rendus coupables est épouvantable, et leur châtiment n’a été que justice.

− Et ils sont de retour pour se venger, en somme, conclut Jaheira en haussant les épaules. Rien d’extraordinaire à cela. Je ne vois vraiment aucune honte là dedans.

− Vous ne comprenez pas, répondit-il d’un ton las en secouant lentement la tête, et je n’ai pas la moindre intention de vous éclairer davantage. Si vous souhaitez en apprendre plus, adressez-vous aux réels protagonistes de toute cette affaire.

 

Il s’assit à nouveau et d’un geste, congédia ses lieutenants. Elhan semblait perdu dans de douloureux souvenirs, mais comme l’avait prédit Bodhi, s’expliquer sur la situation présente lui paraissait bien plus difficile encore.

 

− Demin, la grande prêtresse, saura vous renseigner, confia-t-il à contrecoeur. Il va nous falloir ouvrir un chemin vers la cité pour parvenir jusqu’à elle. Mais nous avons le Rynn Lanthorn, donc rien n’est perdu.

 

Il se releva soudainement, saisit le Rynn Lanthorn par son anse, et invita Daren et ses compagnons à sortir. Une fois à l’extérieur, il donna quelques ordres brefs à ses hommes en langage elfique.

 

− Nous partirons d’ici une heure environ, expliqua-t-il. Tenez-vous prêts, je viendrais vous chercher une fois que j’aurai rassemblé mes hommes.

 

Elhan s’éloigna au pas de course en direction d’autres tentes un peu plus loin, le Lanthorn toujours fermement serré dans sa main droite.

 

− Hé bien… !, s’exclama Imoen en se laissant tomber sur une roche arrondie tapie de mousse.

− Le plus dur reste encore à faire, ajouta Jaheira. Même si parvenons à Suldanessalar, débusquer Irenicus, et le vaincre, ne sera pas chose aisée.

− De toute façon, intervint Daren, nous n’avons pas le choix.

 

Il marqua une légère pause, et reprit en baissant le ton.

 

− Enfin… je n’ai pas le choix.

 

Une main large se posa sur son épaule, accompagnée de la voix chaleureuse de Minsc.

 

− Bouh ne laissera jamais Daren seul face au danger. Irenicus a commis les pires injustices, et Minsc n’aura de repos tant qu’il n’aura pas imprimé la marque de la Botte de la Justice sur son derrière !

− Ne t’en fais pas, renchérit Imoen. Nous trouverons un moyen, j’en suis sûr.

 

Sa dernière phrase resta en suspens, et personne n’ajouta mot. Rester sur une note optimiste apporta à tous un réconfort et une confiance neuve dont ils allaient avoir grandement besoin pour vaincre le sorcier. Une heure s’écoula, calme et silencieuse, uniquement ponctuée par quelques allées et venues des soldats transportant armes et provisions. Quelques bruits de pas rythmés retentirent à l’extérieur de la tente et le commandant elfe s’avança dans leur direction, le Rynn Lanthorn solidement fixé à sa ceinture.

 

− Vous êtes prêts ?, leur lança-t-il en ajustant sa cotte de maille.

 

Elhan porta ses doigts à ses lèvres et émit plusieurs sifflements sonores.

 

− Mettons-nous en route, à présent. Mes soldats resterons ici pour la plupart afin d’arrêter les elfes noirs, car il nous faut à tout prix éviter de lutter sur deux fronts. Nous aurons suffisamment à faire avec ce qui nous attend au cœur de la cité.

 

Quatre chevaux immaculés surgirent des feuillages et s’approchèrent de leur maître. Elhan caressa le pelage soyeux du plus grand d’entre eux, qui inclina docilement la tête.

 

− Montez, et suivez-moi. Le Lanthorn saura nous guider jusqu’à Suldanessalar. Tout ce que j’espère, c’est que l’Exilé aura laissé la cité sur pied…

 

Daren escalada maladroitement la haute selle et se cramponna tant bien que mal à l’épaisse crinière de sa monture. Une fois stabilisé, il tendit une main à Aerie qui se hissa juste derrière lui. Il n’avait que rarement eu l’occasion d’apprendre à monter à cheval durant son enfance, même s’il en connaissait les rudiments. Jaheira et Imoen se choisirent elles aussi une monture, et Minsc s’installa sur la dernière. Elhan était déjà en selle, et quelques uns de ses hommes le rejoignirent. Il prononça alors quelques incantations, provoquant tout d’abord un léger tintement en provenance du Rynn Lanthorn, puis une raie de lumière floue devant eux.

 

− Allons-y ! En route !

 

Daren donna un léger coup de talon à sa monture, qui suivit aussitôt les autres. Il n’était pas habitué à voyager à cheval, mais à en juger par l’étreinte de plus en plus forte derrière lui, il n’était pas le seul. Ils suivirent Elhan à vive allure pendant plus d’une heure, s’enfonçant dans la forêt du Téthyr, lorsque sans prévenir, celui-ci s’arrêta et mit un pied à terre. Le commandant intima à ses hommes à l’imiter en silence et, à pas lents, s’approcha du tronc volumineux d’un arbre sans doute multi centenaire. Daren repensa à son rêve étrange avant leur départ, à cette cité bâtie dans les branchages d’un arbre géant. Mais l’épaisseur et la hauteur du tronc dont il avait souvenir n’était d’aucune commune mesure avec celui-ci. Lui et ses compagnons descendirent à leur tour de leur monture et s’approchèrent de l’arbre.

 

− Nous y sommes, je le sens, chuchota Elhan. Écoutez le Lanthorn. Tenez-vous en arrière pendant que j’ouvre la voie.

 

L’artefact émettait un son aigu et discret, mais parfaitement audible. S’il avait fermé les yeux, il aurait pu croire au chant d’une multitude d’enfants. Le commandant elfique s’agenouilla devant le tronc majestueux et entama quelques prières dans un langage que Daren ne connaissait pas. Le chant du Lanthorn s’intensifia alors et résonna bientôt dans toute la forêt comme une onde calme et apaisante. La lumière qu’il émettait changea petit à petit de couleur, prenant un ton argenté, puis virant finalement vers un jaune vif. Un ovale ondulant doucement se dessina au centre du tronc, et les premiers reflets déformés d’une cité majestueuse se dessinèrent en arrière-plan.

 

− Voici Suldanessalar, déclara-t-il d’un ton solennel. Avancez dans le plus grand respect, étrangers, car rares sont ceux qui ont pénétrés la cité autre que les elfes eux-mêmes.

 

Elhan et ses hommes franchirent le portail, et disparurent dans un éclat lumineux. Avec une certaine appréhension, Daren saisit la main de l’avarielle, et s’élança à son tour, suivi de ses compagnons.

 

 

Un spectacle édifiant se dessina tout à coup devant eux. Une ville. Une ville aérienne, bâtie sur les ramures d’un arbre titanesque, saisissante de beauté. Mais aussi profondément troublante. Les bâtiments à l’architecture si fine étaient en effet parsemés des corps d’elfes, tombés pour défendre leur patrie. Devant eux, Elhan et ses hommes contemplèrent les ruines encore fumantes de la cité elfique d’un air grave. Même s’il n’était jamais venu ici auparavant, Daren reconnut aussitôt le décor fantastique que lui avait dévoilé la femme elfe dans son rêve.

 

− Hélas, c’est bien ce que je craignais, expliqua le commandant en secouant lentement la tête. Ce fou d’Irenicus a déchaîné sa fureur sur la cité. Mais pire encore, je reconnais à présent les forces maléfiques auxquelles il a eu recours…

 

Elhan désigna les plateformes reliées à la leur par des ponts suspendus au dessus du vide, et les étranges nuages qui semblaient y flotter.

 

− Il s’agit là d’illusions, de sortilèges employés par les terribles Rakshasas.

− Les… quoi ?, demanda timidement Aerie.

− Des Rakshasas, répéta Elhan. Des semi-humains à l’apparence de tigres, cruels et fourbes, et qui manient une magie traîtresse et corruptrice. De toute évidence, Irenicus ne connaît aucune limite…

 

Au loin, on entendait un fracas désordonné de batailles. Irenicus semblait s’être rendu maître de la cité, mais ses troupes rencontraient une certaine résistance. Daren leva les yeux au ciel, mais ne parvint à distinguer qu’un plafond de feuilles illuminées par les rayons du soleil.

 

− Suldanessalar est assiégée, reprit Elhan, mais avec toutes ces créatures sous ses ordres, Irenicus sera très difficile à déloger. Il nous faudra faire preuve d’une extrême prudence. Tout le monde ici n’est pas en mesure de supporter pareil assaut, et la sécurité des habitants doit demeurer notre priorité.

Notre priorité ?, répéta Jaheira. Que sous-entendez-vous ?

 

Le commandant émit un léger toussotement gêné.

 

− Vous… vous ne participez pas à la reconquête de notre ville avec nous ?

− Vous voulez savoir, répondit Jaheira en haussant le ton, si nous avons toujours envie de vous prêter main forte après que vous nous ayez mentis lâchement et considérés comme des commis à votre service ?

 

Elhan lança un regard désespéré à Daren, puis à ses autres compagnons, mais la druide répondit avant qu’ils n’eussent le temps d’intervenir.

 

− Vous avez de la chance que nous soyons dans le même camp…, et que nos motivations soient au moins aussi fortes que les vôtres. Enfin, vous connaissez mieux votre ville que nous… Quelle stratégie proposez-vous ?

 

L’elfe la dévisagea un instant, incrédule, mais l’écho d’un grondement sourd et puissant au loin le ramena à la réalité.

 

− Vous devez à tout prix trouver Ellesime, notre Reine. Elle saura quoi faire. Oubliez tout le reste et trouvez-la, elle ou la grande prêtresse Demin. Si quelqu’un a organisé une résistance, ce ne peut être que l’une d’elles.

− Où pouvons-nous les trouver ?, interrogea Imoen.

− Je n’ai pas de réponse. Mais vous devez sillonner la ville jusqu’à ce que vous les trouviez.

− Et vous ?, intervint Daren. Qu’allez-vous faire ?

− Ma garde d’élite et moi-même veillerons sur ce territoire tandis que vous avancerez à l’intérieur. Cherchez les survivants, et dites leurs de nous retrouver ici. Nous allons commencer à sécuriser l’endroit, et nous progresserons vers le front au fur et à mesure.

 

À peine avait-il fini ses dernières paroles que ses lieutenants dégainèrent leurs armes et s’enfoncèrent dans la brume alentour. D’étranges grognements semblaient jaillir de toutes parts, résonnant en une multitude d’échos entre les passerelles de métal. Daren et ses compagnons s’engagèrent à leur tour sur l’un des ponts, l’arme au poing.

 

− Et une dernière chose, ajouta Elhan. Méfiez-vous des illusions.

 

Daren acquiesça en silence et franchit à son tour le pont suspendu au-dessus du vide, en direction du brouillard nacré.

 

 

− Quelle est cette fumée ?, grogna Minsc en soufflant devant lui à plein poumon pour dissiper le nuage.

− C’est l’illusion des Rakshasas, expliqua Imoen. J’ai lu des choses sur eux… dans le grimoire que j’ai volé à Ust Nasha.

 

Un nouveau grognement, plus proche, résonna au-dessus de la plateforme devant eux. Daren saisit son épée à deux mains et balaya les airs de la pointe devant lui. Des bruits de pas. Espacés, et lourds. Minsc lança son hamster en avant et chargea en hurlant son cri de guerre.

 

− Des trolls !, s’écria-t-il soudainement.

 

Un bras filandreux vola dans les airs, et retomba au sol dans un bruit mou et visqueux. Daren courut au secours du rôdeur, et faillit heurter de plein fouet une autre de ces créatures monstrueuses. Il se baissa instinctivement et une longue griffe frôla ses cheveux. Relevant sa lame, il entailla profondément le torse de la bête dont le sang verdâtre gicla sur ses propres vêtements.

 

− Du feu !, s’écria-t-il en parant un coup de l’autre griffe avec son arme. Il faut les brûler !

 

À peine avait-il terminé sa phrase qu’une lumière orangée jaillit derrière lui, et percuta la créature en une puissante explosion. Daren exécuta une roulade au sol et termina sa course au bord du précipice. Le troll poussa un nouveau hurlement, de douleur cette fois, mais s’élança à nouveau sur Daren. Un peu plus loin, Minsc et Jaheira affrontaient chacun un adversaire sur la passerelle qui commençait à tanguer dangereusement. Le troll avançait vers Daren, en flammes, en brandissant un gourdin aussi long que large. S’il se relevait, le coup de la créature le ferait basculer dans le vide. Il s’approchait. Plus près. Plus près encore. Le troll continuait sa course folle, aveuglé par les flammes, son arme tournoyant au-dessus de lui. Daren retint son souffle. Il ne restait plus qu’une seule solution. D’un geste souple, il se laissa glisser sur le dos, plia les jambes, et propulsa la bête en pleine course dans le précipice.

Daren s’allongea un instant à même le sol, tremblant de tous ses membres. Son cœur battait à tout rompre et sa respiration saccadée l’empêchait de retrouver son souffle. Un peu plus loin, ses compagnons mettaient les deux autres créatures hors de combat, Aerie et Imoen les réduisant finalement à un tas de cendres fumantes.

 

− Daren ! Tu vas bien ?

 

Aerie accourut vers lui, quelque peu affolée, mais Daren se releva rapidement. Il se pencha précautionneusement au-dessus du vide, tentant vainement de distinguer un fond parmi la brume et les branchages.

 

− Restons groupés, ordonna Jaheira. J’ai bien peur que ce brouillard cache davantage que de simples trolls.

 

De nouveaux bruits de batailles, toujours éloignés, parvinrent en écho jusqu’à eux. Daren et Minsc se positionnèrent en avant, et empruntèrent une nouvelle passerelle en direction du cœur de la cité.

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La voie solitaire

Il faisait nuit. La lumière s’était soudainement éteinte, tout comme elle était apparue. Le temple lui-même avait cédé sa place aux murs défraîchis des bas quartiers d’Athkatla. Daren tenait toujours Aerie serrée dans ses bras, et son regard stupéfait croisa finalement le sien.

 

− Que s’est-il passé ?, murmura-t-elle à son oreille, légèrement inquiète.

 

Il n’en avait pas la moindre idée et lui répondit d’un haussement d’épaule circonspect. Un peu plus loin, le brouhaha familier de la Couronne de Cuivre résonnait dans les rues alentours. Ses compagnons devaient sans doute l’attendre depuis plusieurs heures. Combien de temps s’était-il écoulé depuis sa course effrénée vers le temple d’Amaunator ? Il lui avait semblé vivre comme dans un rêve, mais le ciel sombre lui indiqua que plusieurs heures le séparaient encore de l’aube.

 

− Les autres nous attendent à l’auberge, chuchota-t-il à Aerie en lui prenant la main.

− Les autres ?, répéta-t-elle en écarquillant les yeux. Que… que s’est-il passé Daren ? Après que Bodhi m’ait… m’ait capturée ?

− Tu ne te souviens de rien ?, s’étonna-t-il. Tu… tu étais pourtant là quand je…

− Je n’ai souvenir que de cauchemars incessants, répondit-elle en baissant les yeux. De tortures, et de mort… Je n’ai aucun autre souvenir.

− Bodhi est morte, et nous avons récupéré le Rynn Lanthorn.

 

Quelques secondes de silence suivirent sa dernière phrase. Aerie lui sourit amoureusement en inclinant la tête et l’embrassa tendrement.

 

− Et tu m’as sauvée… Tu oublies ce détail, ajouta-t-elle en l’embrassant à nouveau.

− Imoen…, souffla soudainement Daren.

 

L’âme de sa sœur était à présent libre. Les évènements de la nuit l’avaient perturbé au point qu’il n’avait pas réalisé leur victoire.

 

− Viens, allons-y ! Ils doivent nous attendre !

 

Deux ruelles plus loin, ils distinguaient l’enseigne vermoulue de la Couronne de Cuivre. Daren ne parvenait plus à penser. Il tirait Aerie par la main et courait comme un enfant sous la brise étoilée de la nuit, le cœur allégé de tous les tourments.

 

 

− Daren !, s’écria une voix à peine ils eurent franchis le seuil de la taverne.

 

Imoen s’était immédiatement redressée de sa chaise, et tendit un bras tremblant dans leur direction.

 

− A… Aerie ?

 

Les trois autres se levèrent à leur tour, aussi stupéfaits qu’Imoen. Daren tenait toujours la main de l’avarielle dans la sienne, et répondit d’un sourire fatigué à ses compagnons.

 

− Aerie !

 

Imoen s’élança vers elle, les deux bras tendus en avant, et se jeta à son cou en tournoyant. Aerie lui rendit son étreinte, et Daren devina quelques larmes sur la joue de sa sœur.

 

− Bouh te regarde avec admiration, Daren. Et Minsc aussi. Tu as sauvé notre sorcière, et tu mérites la considération de tous les héros. Et de tous les hamsters, bien sûr !

 

Solaufein, le visage dissimulé sous une large capuche, dévisagea étrangement Imoen et Aerie toujours enlacées, puis un sourire se dessina sur ses lèvres.

 

− Tes compagnons m’ont parlé de ton… ascendance, Daren, lui lança discrètement l’elfe noir. Les évènements sont plus compréhensibles comme ça je dois te dire, mais une chose est sûre : ton courage et ta détermination font honneur à ton sang.

 

Imoen pleurait à chaudes larmes et riait aux éclats en même temps. Son regard croisa celui de Daren, et un timide sourire naquit sur son visage enfantin encore bouleversé.

 

− Merci, Daren… Merci…

− Tu vas mieux, maintenant ?, lui répondit-il aussitôt.

 

Le visage de sa sœur s’assombrit, et elle hocha lentement la tête.

 

− Oui… Je me sens mieux, bien mieux. À nouveau… « entière », je sais que tu peux comprendre ce que je veux dire. Mais… nous retrouverons ton âme, Daren. Je te le promets.

− Je dois t’avouer que tu me surprends chaque jour davantage, Daren, intervint Jaheira, d’un ton soulagé mais aussi légèrement agressif. Comment t’y es-tu pris pour réaliser ce… sauvetage ? Aerie était morte lorsque nous t’avons laissé seul avec son cadavre.

 

Daren ne releva pas sa dernière phrase. Il était bien trop heureux pour se quereller avec qui que ce fût, et aussi bien trop exténué. Il s’avança jusqu’à la table que venaient de quitter leurs compagnons sous les yeux des quelques curieux de la Couronne encore debout au beau milieu de la nuit et se désaltéra longuement avec la première chope à sa portée. Il expliqua les détails de son périple, dépliant la note déchirée qu’il avait glissée dans sa poche ainsi que la façon plus qu’insolite avec laquelle ils s’étaient retrouvés aux portes des bas quartiers une fois le miracle accompli.

 

− Amaunator, dis-tu…, finit par répondre la druide, pensive. C’est bien de lui dont il s’agissait lorsque vous avez vaincu l’Œil Aveugle, n’est ce pas ?

 

Aerie confirma d’un hochement de tête.

 

− Comme quoi… on dirait qu’il n’a pas complètement oublié tes actes…

 

Elle toussota légèrement, et conclut en baissant sa voix d’un ton.

 

− C’est maintenant la dernière ligne droite, annonça-t-elle. Dès demain, nous nous mettrons en route en direction du campement elfique.

 

Un nouveau vertige fit chanceler Daren, à tel point qu’il faillit s’effondrer de sa chaise. Maintenant que toute la tension accumulée depuis leur combat s’était dissipée, un épuisement tel qu’il n’en avait encore jamais ressenti lui ôta ses dernières forces. Epaulé par ses compagnons qui le conduisirent dans une chambre, il s’affala sur son lit, et s’endormit aussitôt.

 

Le soleil devait être levé depuis longtemps lorsqu’il s’éveilla, car malgré l’obscurité de la pièce dans laquelle il dormait, Daren pouvait sentir les rayons du soleil filtrer au travers des rideaux de sa chambre. Il rêvait encore, pourtant, à cette insaisissable et savoureuse frontière qui sépare les songes de la réalité. Une présence. Il sentait une présence dans son rêve, un personnage qui se détachait de la fiction familière qui berçait ses dernières minutes aux pays des songes. Malgré tous ses efforts pour sortir du lit dans lequel il se savait couché, le paysage autour de lui changea progressivement de couleur, laissant apparaître un horizon verdoyant.

 

« Réveillez-vous. »

 

Une voix spectrale s’éleva des feuilles qui recouvraient les épaisses branches. Daren se tenait debout sur la ramure d’un arbre, si épaisse qu’elle aurait pu soutenir une armée. Des milliers de branchages s’échappaient en autant de fleurs multicolores tout autour, toutes rattachées à un tronc gigantesque.

 

« Réveillez-vous et écoutez-moi. », reprit la voix.

 

Plus loin, se matérialisant de l’éther, la vision onirique d’une jeune femme splendide aux épais cheveux blonds en bataille se dirigeait vers lui à pas lents. Elle tenait une épée gravée dans une main et long sceptre de l’autre, sa tunique bleue flottant derrière elle.

 

− Je vois ce qui se passe, continua la jeune femme, et ce qui pourrait bientôt se passer. L’image vous apportera la vérité.

 

Elle marqua une pause et reprit.

 

− Pour vous, la vérité a encore deux interprétations différentes. Mais elle jaillira bientôt, car des deux camps qui s’opposent, les menteurs ont déjà parlé. Vous êtes en quête de votre identité, divisée, et brisée en éclat. Il vous manque une part de vous-même.

 

Qui était-elle ? Elle semblait connaître son histoire et son passé, bien que son visage ne lui dît rien. Daren ouvrit la bouche pour répondre, mais il ne parvenait pas à parler.

 

− Votre être s’emplit de mort et de ténèbres, continua-t-elle d’un ton lointain et monocorde. Tandis qu’un autre, Irenicus, tue de votre main. Regardez. Regardez les atrocités qu’il a perpétrées, et le mal qu’il entraîne dans son sillage.

 

Elle agita un bras, et le décor changea à nouveau. Une ville, perchée dans les arbres, apparut sous ses yeux. De hautes tours majestueuses reliées aux branches par d’harmonieux escaliers de bois blancs rivalisaient de beauté avec des ponts sculptés suspendus au-dessus du vide. Un terrible mais familier spectacle mit soudainement fin à cette vision enchanteresse. Une foule, apeurée, s’enfuyait à grands cris tandis qu’au centre de la scène, un mage impitoyable foudroyait par dizaine les êtres innocents qui imploraient sa clémence. Irenicus, une aura mortelle multicolore autour de lui, réduisait à néant les elfes terrifiés de sa magie destructrice.

 

La ville s’évanouit comme elle était apparue, et Daren sentit à nouveau l’arbre géant sous ses pieds. Maintenant qu’il la voyait de plus près, la jeune femme était une elfe elle aussi, une elfe magnifique, charismatique, et dont la stature révélait une prestance indéniable.

 

− Il s’est emparé de votre destin pour ne pas avoir à affronter le sien, conclut-elle. Vous devez mettre un terme à cela. Pour votre bien, et le leur, vous devez reprendre ce qui vous a été volé. Ces personnes mourront sans votre aide, mais vous sombrerez vous aussi rapidement dans le néant. Vous avez le pouvoir d’être votre pire ennemi, ou votre propre sauveur…

 

Un éclat lumineux voila sa vision. Les rayons du soleil perçaient au travers des feuillages pourtant épais, et Daren dut poser une main devant ses yeux pour supporter la luminosité. Lorsqu’il rouvrit ses paupières, le visage doux et apaisant d’Aerie lui souriait calmement, auréolé de la lumière extérieure qui filtrait au travers des rideaux de sa chambre.

 

L’avarielle se pencha au dessus de lui et l’embrassa. Préférant laisser de côté ses rêves pour le moment, il la saisit par surprise par la taille et l’attira à lui. Aerie poussa un petit cri mais se laissa doucement porter, et l’enlaça amoureusement en retour en couvrant son cou d’une multitude de baisers. Elle ne portait qu’une fine robe bleue qui cachait à peine ses formes, et Daren remonta délicatement son bras le long de son dos, effleurant ses épaules, lorsqu’Aerie se raidit subitement. Sous le mince tissu, il pouvait sentir deux larges cicatrices, sans doute à la base de ses ailes perdues.

 

− Excuse-moi, balbutia-t-elle en se dégageant aussitôt, au bord des larmes, Daren, je…. je suis vraiment désolée…

− Cela ne fait aucune différence pour moi, Aerie, la rassura Daren. Je t’aime, avec ou sans tes ailes.

 

Elle lui sourit timidement, et quelques coups brefs retentirent derrière eux, provoquant aussitôt un sursaut de l’avarielle.

 

− C’est moi, chuchota Imoen en entrouvrant la porte. Je peux entrer ?

 

Aerie se redressa précipitamment, se recoiffant et lissant tant bien que mal sa robe. Imoen entra à son tour, un large sourire sur le visage, et lança un clin d’œil complice à Aerie dont les joues s’empourprèrent encore davantage.

 

− Je dérange, peut-être ?, ironisa-t-elle, à la limite de pouffer de rire.

− Non, répondirent-ils en chœur.

 

Imoen dévisagea quelques secondes son frère et l’avarielle, et elle haussa les sourcils d’un air entendu.

 

− Si si, je vois bien que je gêne. C’était juste pour vous dire que nous allons bientôt partir. Bon, je vous laisse, les tourtereaux. Ne traînez pas !

 

Elle sortit de la chambre et referma la porte derrière elle. Un silence soudain s’installa dans la pièce. Daren croisa le regard de d’Aerie, et ils éclatèrent de rire en même temps.

 

− Je vais rejoindre les autres. À tout à l’heure.

 

Elle quitta la pièce à son tour et Daren se leva pour tirer les rideaux, laissant le soleil baigner le plancher de sa lumière. Il se prépara rapidement, et descendit en direction de la taverne.

 

− Ah, te voilà, l’interpella Jaheira, assise autour d’une table aux côtés de ses compagnons.

 

Il se fraya un passage à travers la foule coutumière de la Couronne de Cuivre. Il devait être plus de midi, et son estomac se tordait douloureusement, attisé par les effluves prometteurs des cuisines. Daren s’assit entre Minsc et Solaufein, et entama sans attendre les restes d’un rôti baignant dans une sauce appétissante.

 

− Maintenant que nous avons le Rynn Lanthorn en notre possession, expliqua Jaheira, il nous faut regagner le campement elfique au plus vite. Nous avons vaincu Bodhi, mais nous n’avons pas pour autant la certitude qu’Irenicus ne soit pas déjà au courant de notre victoire. Cela reste néanmoins une possibilité, et nous devons jouer sur ce possible effet de surprise.

 

Daren termina son repas aussi vite qu’il put. Il s’était levé tard, et ses compagnons étaient prêts depuis longtemps. Moins d’une heure plus tard, ils franchissaient les portes majestueuses de la Cité de la Monnaie sous un ciel froid et dégagé. Leur voyage allait durer au mieux sept ou huit jours, si la météo leur était clémente.

 

 

Ils venaient à peine de quitter Athkatla. Solaufein, l’air grave et légèrement tendu, s’arrêta et se tint immobile, en retrait.

 

− Solaufein ?, l’interrogea Imoen. Qu’est-ce qui se passe ?

− Je… Je ne viens pas avec vous.

 

L’elfe noir ferma les yeux quelques secondes et prit une profonde inspiration. Tous les cinq le dévisageaient d’un air surpris.

 

− Je ne peux vous accompagner là où vous aller, répéta-t-il.

 

Daren n’avait jamais réfléchi à ce problème mais réalisa à l’instant la situation délicate dans laquelle ils allaient se retrouver. Lui-même s’était facilement habitué à la présence du drow à leurs côtés, et lui faisait autant confiance qu’en ses autres compagnons. Et à la vue de leurs visages surpris, ce devait sans aucun doute être leur cas à eux aussi. Cependant, comment expliquer aux elfes et à Elhan que l’un des anciens lieutenants de ceux qui avaient jurés leur perte se fût subitement rangé de leur côté ? Lors de leur première rencontre, Solaufein était resté invisible, à l’écart, mais s’ils devaient cette fois les conduire à Irenicus, ils ne pourraient dissimuler plus longtemps le fait qu’ils voyageassent avec une créature parmi les plus craintes des peuples de la surface.

 

− Je vois…, finit par répondre Jaheira d’une moue contrariée.

− Nous pourrions peut-être négocier avec eux, intervint Aerie, et les convaincre que tu n’es plus leur ennemi ? Tu as largement fait tes preuves, et ce ne serait que justice.

− Tu es touchante de naïveté, Aerie, railla la druide. Mais vu avec quel mépris nous avons été nous-même accueillis l’autre fois, je doute même que nous franchissions les premières lignes de leur campement en vie si un elfe noir nous accompagne…

− C’est une partie de ma raison, mais ce n’est pas seulement ça, compléta Solaufein.

− Que veux-tu dire ?, s’étonna Jaheira.

 

Imoen, qui n’avait pas encore pris la parole, s’avança lentement vers l’elfe noir.

 

− C’est ce qu’il t’a dit, c’est ça ?

 

L’elfe noir écarquilla les yeux un instant, surpris, puis hocha de la tête.

 

− De quoi parles-tu, Imoen ?, l’interrogea Daren. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Si Solaufein se montre assez discret, il pourra nous suivre là où Elhan nous conduira sans qu’il ne s’en aperçoive, et nous pourrons…

 

Il s’arrêta au milieu de sa phrase, sentant ses propos décalés, et laissa l’elfe noir s’expliquer lui-même.

 

− « Il faut te trouver un chemin par toi-même. Ne regarde ni moi, ni mon passé, mais trouve ta propre vérité », récita-t-il. Ces paroles, c’est Drizzt Do’Urden qui me les a livrées alors que je lui demandais des conseils sur mon… avenir parmi les habitants de la surface.

 

Solaufein porta ses mains derrière son cou, et détacha une chaîne argentée au bout de laquelle était suspendue un visage scintillant.

 

− Je te remercie Daren, ainsi que vous tous qui avez eu la pitié et le courage de m’accepter parmi vous. J’ai appris tant de chose en si peu de temps, même si je sais que mon apprentissage ne fait que commencer, et je vous en remercie du fond du cœur. Mais…

 

Son regard se posa sur chacun de ses compagnons un à un, et un sourire nostalgique mais déterminé se dessina sur ses lèvres.

 

− … mais je dois suivre ma propre destinée.

− Tu… tu es sûr de ton choix ?, demanda Daren, sans grand espoir.

− Aussi sûr que peut l’être un drow perdu sous le soleil de la surface, répondit-il en haussant les épaules.

− Tu as été un redoutable allié, Solaufein, intervint Jaheira. Et je suis satisfaite que nous ayons pu t’ouvrir les yeux avant que ton cœur ne soit définitivement obscurci par les ténèbres de l’Ombreterre. Mais tes propos sont emplis de sagesse, et chercher sa propre voie est un acte de courage indéniable. Je ne dirais pas que je regrette ton choix Solaufein, car rien n’arrive sans une bonne raison, mais je suis néanmoins heureuse d’avoir combattu à tes côtés.

 

La demi-elfe salua le drow d’une poignée de main solennelle. Daren n’aimait pas les adieux, mais ne pouvait que comprendre les motivations de leur ami.

 

− Minsc et Bouh sont fiers d’avoir botté les fesses du Mal à tes côtés, elfe noir ! Tu te bats aussi bien qu’un hamster enragé, et Bouh sait que les ennemis du Bien n’auront qu’à bien se tenir lorsqu’ils croiseront ton chemin !

− Ta force et ta détermination resteront un symbole dans mes futurs actes, Minsc, lui répondit Solaufein en souriant.

 

Aerie s’approcha du drow à son tour, quelque peu embarrassée.

 

− J’ai… j’ai beaucoup appris en te rencontrant, Solaufein, le remercia-t-elle. Pour moi, tous les elfes noirs étaient des brutes sanguinaires et assoiffées de sang, mais je suis heureuse de voir que je m’étais trompée. Bonne chance Solaufein, et que ta Déesse aux Cheveux d’Argent te garde.

 

Imoen, un sourire triste sur le visage, s’approcha du drow et l’embrassa fugacement sur la joue.

 

− Je ne peux pas dire que je sois vraiment surprise, expliqua-t-elle. Je m’en doutais, dès que j’ai entendu Drizzt te parler. Mais je ne peux pas dire que ça me rende folle de joie non plus… Et je ne pense pas être la seule.

− Je comprends, répondit Solaufein, mais…

− Pas la peine de te justifier davantage mon grand, le coupa-t-elle aussitôt. Tu as les meilleures raisons du monde de faire le choix que tu as fait, mais c’est juste que… je sais que tu vas nous manquer, et je ne parle pas uniquement en tant que compagnon d’armes.

 

Elle avait raison. Solaufein s’était montré plutôt discret depuis leur départ, mais s’était aussi révélé un compagnon fidèle et loyal, et dans un certain sens plus sincère que la plupart des habitants de la surface.

 

− Merci Imoen. Tu es une jeune fille brillante, et je te remercie de ton ouverture d’esprit.

− Bon voyage, Solau. Je suis sûre qu’on entendra parler de toi dans tout Féérune avant longtemps !

 

L’elfe noir se tourna finalement vers Daren, en tenant toujours son amulette dans sa main droite. Il était le seul à ne pas encore lui avoir fait ses adieux, mais avant qu’il ne prît la parole, le drow lui tendit son collier.

 

− Prends-le, c’est pour toi. C’est une effigie d’Eilistraée que je garde précieusement depuis de trop nombreuses années.

− Mais…, balbutia Daren, pris au dépourvu. Je…

− C’est grâce à ta venue à Ust Nasha que ma vie a pris un sens. Et je n’ai plus besoin de me contenter de prier en silence ma rédemption devant un quelconque bijou, à présent. Ce pendentif était mon seul espoir dans ce monde de ténèbres, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Prends-le. C’est mon cadeau d’adieu en quelque sorte.

 

Daren saisit le collier argenté et déposa l’effigie de la déesse au creux de sa main. Quelques larmes montèrent à ses yeux, mais il les retint d’une profonde inspiration. Il n’avait aucune raison d’être triste, même si l’attention de l’elfe noir à son égard le toucha bien plus qu’il ne le soupçonnait.

 

− Que comptes-tu faire, maintenant ?, demanda-t-il enfin.

− Je vais parcourir le monde, à la recherche d’une rédemption pour tout le mal que j’ai commis. Je sais qu’où que j’aille, je ne serais pas accueilli à bras ouverts. Mais contrairement à ma précédente vie, je suis libre de mes actes, et ma voie m’appartient.

 

Il salua longuement Daren, un profond respect ancré dans son regard, et s’enfonça dans les terres en direction de l’Orient.

 

− Adieu, mes amis, et qu’Eilistraée vous garde.

 

Daren, Imoen, Aerie, Minsc et Jaheira saluèrent une dernière fois l’elfe noir, qui rajusta sa capuche avant de s’éloigner vers l’horizon.

L’âme du Soleil

Un chaos indescriptible d’émotions et de sensations submergea Daren. La douleur, le soulagement, l’angoisse et l’appréhension lui dictaient des ordres contradictoires. Son regard restait figé sur les deux yeux flamboyants de sa sœur, toujours debout et serrant le cœur de Bodhi. Que s’était-il passé ? Imoen s’était porter à son secours et avait asséné le coup fatal à la vampire une fois ses forces amoindries. Mais il semblait que cet affrontement avait fait ressortir sa propre essence divine, ce dont il n’avait jamais été témoin. Le visage d’Imoen s’apaisa petit à petit et elle ferma les yeux, entrant dans une sorte de transe. Daren tenta de se relever, mais ses jambes encore meurtries par son combat ainsi que sa trop longue transformation en Écorcheur refusèrent de le soutenir bien longtemps. À chaque fois, la durée de sa transformation s’allongeait, et son esprit s’enfonçait plus loin encore dans les méandres ténébreux du Seigneur du Meurtre. Au-delà de la douleur, au-delà de la mort, subir ce pouvoir lui procurait un tel sentiment de puissance qu’en revenir lui coûtait toujours davantage. Jusqu’à sa consumation totale en cette bête qui sommeillait en lui, sans aucun doute. Quelques bruits de pas derrière lui l’arrachèrent à ses pensées décousues. Jaheira, Solaufein, Minsc, ainsi que les Voleurs de l’Ombre encore en vie descendaient à leur tour les rejoindre. Imoen lui tendit une main fine, griffée et meurtrie, qu’il saisit maladroitement afin de se relever.

 

− Je…, commença-t-elle timidement.

 

Une larme coula le long de sa joue.

 

− Je suis désolée pour toi…

 

Ses souvenirs lui revinrent en pleine figure, et Daren se sentit basculer dans le vide. Le choc de son intense combat lui avait fait perdre de vue la raison de leur venue ici. Un peu plus loin, derrière les fragments de ce qu’il restait de l’autel de granit, une fine silhouette allongée semblait dormir profondément. Daren fit quelques pas en avant, chancelant, dans le silence de plomb qui régnait tout à coup. Chacun de ses pas faisait écho aux martèlements sourds et réguliers des battements de son cœur contre ses tempes. De là où il était, il pouvait nettement voir son visage paisible, endormi une joue contre terre, partiellement voilé par quelques mèches blondes. Mais elle ne dormait pas, il le savait. Ce n’était qu’une illusion. Daren s’approcha du corps en titubant de douleur, une douleur bien plus intense que les plaies dérisoires qui meurtrissaient son corps. Sans qu’il ne sût pourquoi, il ne parvenait pas encore à pleurer. Il posa un genou à terre et caressa de son index la pâle joue délicate de l’avarielle. Il n’y avait aucun doute possible. Aerie, sa précieuse Aerie, n’était plus.

 

De longues minutes s’écoulèrent en silence. Daren pleurait sans un bruit, sa main droite enfouie dans les méandres de la longue chevelure d’or de sa bien-aimée. Un terrible sentiment d’injustice le dévorait de l’intérieur. Pourquoi ? Pourquoi lui ? Pourquoi lui encore ? Le destin d’un enfant de Bhaal ne pouvait-il être exempt de morts et de souffrance ? Gorion, Khalid, Dynahéir, et maintenant, elle. Tous étaient morts par sa faute. Par sa simple existence. Un profond dégoût de lui-même, de cette destinée funeste qui abattait un à un les êtres qui lui étaient chers, l’envahit soudainement. Il détruisait des vies, que ce fût par la mort ou par les tourments. Des voix discrètes s’élevèrent derrière lui, mais il ne parvint pas à en saisir le sens. Minsc et Imoen s’agenouillèrent sobrement à ses côtés, le visage grave.

 

− Elle a l’air calme, murmura Imoen d’un sourire triste.

 

Daren se contenta d’un hochement de tête silencieux. Il se demandait comment le monde autour de lui pouvait encore tourner, et pouvait même penser à rire et à vivre. Le corps sans vie d’Aerie s’imposait à son esprit comme une réalité inaltérable, jetée en pleine figure. Si belle, si innocente… Elle donnait l’impression qu’elle allait se réveiller d’un rêve fabuleux, ses yeux plissés encore somnolents, le gratifiant d’un sourire endormi avant de se lover amoureusement dans ses bras. Mais rien de tout ceci ne se produirait. Jamais plus il ne contemplerait son visage angélique riant aux éclats. Jamais plus il ne sentirait le parfum délicat de sa peau, sentirait la caresse de ses longs doigts fins sur ses joues. La mort avait brisé leur dernier lien à jamais.

 

− Minsc et Bouh ont échoué, murmura le rôdeur. Minsc et Bouh n’ont pas su protéger leur sorcière.

− Tu n’y es pour rien, Minsc, répondit Imoen. Et toi non plus Daren.

− Faisons une dernière fois nos adieux, Bouh. Même si nous avons triomphé du Mal, le Mal a toujours le dernier mot.

 

Le rôdeur ferma les yeux et chanta un air à voix basse sur des paroles étranges. Daren savait que son compagnon tenait particulièrement à Aerie, mais sa peine l’empêchait de partager sa douleur avec qui que ce fût.

 

− Fouillons la pièce, annonça la voix autoritaire de Jaheira. Nous devons retrouver le Rynn Lanthorn et l’apporter à Elhan.

 

À ses côtés, Minsc se releva. Imoen posa une main sur le bras de Daren.

 

− Tu ne peux plus rien pour elle…

 

Il avait envie de hurler. De hurler à tue-tête jusqu’à ce que la mort l’emporte. Ni Irenicus, ni les elfes, ni même son âme perdue n’avait plus d’importance. Il avait l’impression que sa tête allait exploser. Aucun de ses compagnons ne le sollicita davantage, et Daren s’aperçut bien plus tard que les Voleurs de l’Ombre s’étaient retirés, retournant sans doute à leur quartier général. Ils étaient seuls à nouveau, et Jaheira, Minsc, Imoen et Solaufein entreprirent une fouille plus complète des lieux.

Une dizaine de minutes s’écoulèrent, uniquement perturbée par les raclements de ce qui restait des meubles dans la grotte. Daren reprit peu à peu ses esprits, mais ne parvenait pas encore à s’éloigner d’Aerie dont il tenait la main fébrilement serrée dans les siennes.

 

− Que pensez-vous de ceci ?, annonça Solaufein.

 

Tous les regards se tournèrent vers lui. L’elfe noir brandissait devant lui une sorte de lanterne sourde poussiéreuse. Un détail ressortait cependant de son apparente banalité : une fois époussetée, elle étincelait d’un éclat bleu sombre qui illuminait même les parois, couvrant ainsi le faible éclairage des torches de ses compagnons.

 

− C’est certainement ce Rynn Lanthorn dont nous a parlé Elhan, répondit Jaheira d’un air satisfait.

 

Solaufein tendit précautionneusement l’artefact à la druide, qui s’empressa de le ranger dans son sac.

 

− Nous n’avons plus rien à faire ici, déclara-t-elle. Rentrons à la Couronne.

− Nous ne pouvons pas laisser Aerie ici !, s’indigna Imoen.

 

Jaheira semblait prendre un certain plaisir à ignorer totalement le destin funeste de l’avarielle, ainsi que le désespoir de Daren. Elle ne fit cependant aucun commentaire, et attendit ses compagnons sans insister.

 

− Nous reviendrons chercher son corps demain et nous l’amènerons au temple, répliqua la druide.

− Non, attendez…, lança Daren à sa sœur et à Minsc qui s’apprêtait à soulever le corps de l’avarielle. Je vais rester ici un moment. Je… j’ai besoin d’être seul… avec…

 

Il ne termina pas sa phrase. Il n’osait prononcer son nom, redoutant de sceller ainsi par des mots son destin pourtant manifeste. Imoen écarquilla les yeux d’inquiétude, mais il réitéra sa demande avant qu’elle ne lui répondît.

 

− Tu veux rester seul… ici ?, s’enquit-elle.

− Il n’y a plus de danger, compléta Jaheira. Bodhi vaincue, tous les morts vivants sous son contrôle sont retournés à l’état de cadavre.

 

À l’état de cadavre. Ces mots résonnèrent sans fin dans son esprit abattu par la tristesse. Il voulait être seul, loin de tout. Et cette caverne enfouie sous la terre était l’endroit parfait pour se recueillir.

 

− Je vais te laisser de la lumière, répondit enfin Imoen à regret. Tu n’auras pas à utiliser de torches, comme ça.

 

Ses compagnons le saluèrent avant d’emprunter les marches vers les galeries qui remontaient à la surface. Imoen s’approcha de lui et posa son front contre ses tempes, murmurant des paroles que lui seul pouvait entendre.

 

− Je suis vraiment désolée, Daren… Je suis triste de la disparition d’Aerie, mais… je sais combien elle comptait pour toi.

 

Elle s’arrêta. Sa sincère compassion, même s’elle ne lui rendrait pas sa bien-aimée, lui arracha un sourire mêlé de larmes. Il la remercia d’un murmure.

 

− Tu sais…, reprit-elle d’un ton hésitant, je me sens… honteuse. Oui, c’est vraiment ça, honteuse. J’ai récupéré mon âme… tandis que toi, toi qui aurais donné ta vie pour me sauver des griffes d’Irenicus, te vois toujours condamné, et privé d’un être cher… C’est… C’est injuste. Je voulais que tu saches que je suis de tout cœur avec toi, et que j’ai une dette immense que je ne pourrais jamais rembourser. Même si je préfèrerais être avec toi, je vais te laisser seul puisque c’est ce que tu veux.

 

Elle détourna ses yeux embués de larmes et fit soudainement demi-tour. Imoen étendit latéralement ses bras, et une douce lumière blanche auréola les parois de la grotte. Daren se rendit soudainement compte qu’un véritable capharnaüm jonchait la caverne, d’étagères fracassées à des coffres dont le contenu s’étalait sur tout le périmètre. Imoen posa un dernier regard sur lui, et les bruits de pas disparurent dans les tunnels des cryptes désormais désertes du cimetière. Daren s’agenouilla à nouveau devant le corps de l’avarielle. Il était seul.

 

− Aerie…

 

Son murmure se perdit dans la caverne. Daren glissa délicatement ses mains sous les genoux et le cou de l’avarielle, mais il se ravisa avant de la soulever. Il ne pouvait pas encore se résoudre à déplacer son corps, comme si un miracle pouvait encore lui faire faire marche arrière. Une multitude de questions s’entrechoquait dans son esprit. Où aller ? Que faire à présent ? Il préférait rester ici que d’affronter un retour définitif vers la réalité de la surface. Le temps semblait suspendu ici, coupé du monde. Qu’elle heure était-il ? Il n’en avait pas la moindre idée, et sa peine le rendait aveugle à toute sensation de fatigue.

Son regard balaya les décombres autour de lui. Le cœur noir et sanguinolent de Bodhi gisait toujours au milieu de la pièce, transpercé du pieu elfique, aux côtés de la masse difforme qui restait de la vampire. Des planches de bois fracassées recouvraient de vieux grimoires poussiéreux et Daren se demanda d’ailleurs comment des objets comme des livres avaient pu se retrouver enfouis au plus profond des cryptes d’Athkatla. Un ouvrage relié dont les premières pages avaient été arrachées attira son attention. Daren se leva, hagard, et tira l’épais tome à lui. Quelques esquisses illustraient des pages écrites dans un langage qu’il ne connaissait pas. Il les tourna une à une, fasciné par les horreurs qui y étaient représentées. Des images de corps disséqués puis transformés en créatures de l’Ombre étaient annotées et soulignées d’une écriture soignée.

Il posa le volume et en ouvrit un autre tout aussi sordide. Au total, trois livres représentaient vampires et morts-vivants, tous écrits dans un langage qui lui était inconnu. Daren feuilleta longuement les manuscrits, tentant de déduire leur contenu aux quelques mots griffonnés en langage commun ainsi qu’aux illustrations qui les composaient. Dans l’un d’eux, de nombreuses annotations commentaient un chapitre dont le titre était accompagné d’un symbole étrange, un soleil flamboyant au milieu duquel on devinait un visage humain. Il s’agissait vraisemblablement de l’écriture de Bodhi elle-même, et à la façon dont elle avait agencé son texte, d’une traduction approximative du texte au-dessus. La première partie traitait d’un affrontement ancien entre une troupe de paladins et une horde de morts-vivants, mais les dernières lignes retinrent son attention.

 

« Aegato Davon:

 

L’appel à la clémence:

 

« Plus jamais » avons-nous déclaré ! Plus jamais nous ne laisserons la peste nous vaincre. Nous ne pouvions abandonner ceux qui venaient de tomber. Nous avions combattu pour leurs vies comme pour les nôtres, et ils ne seraient pas emportés. Au temple nous sommes allés voir le Dieu du Soleil et de la Lumière. Amaunator les sauverait. Amaunator, dont la caresse change les ombres en feu. Dans les bras du dieu du Soleil nous plaçâmes les infectés, aux côtés des coeurs de leurs sombres maîtres. Le sang brûla et les morts revinrent, mais non pas en morts-vivants ou non-vivants. Ils revinrent vivants et lavés de toute souillure. Nombreux furent ceux qui revinrent le coeur léger, quand le dernier pestiféré fut tombé. »

 

Amaunator. Ce symbole au-dessus du texte était celui du Dieu du Soleil disparu. Quelques lignes au-dessous recouvraient une représentation d’un prêtre de l’ancienne divinité.

 

« Quelle valeur donner à ces vieux rituels à Amaunator ?

Origine de la peste vampirique ?

Faut-il chercher un lien avec un remède plus récent ?

Document historique ou fiction historique ?

Il doit sans doute être possible d’inverser le processus de vampirisme. »

 

Daren dut relire plusieurs fois le dernier passage pour en comprendre le sens. Sa respiration se fit soudainement plus saccadée. Une issue, absurde et irréaliste, s’imposa soudainement à lui. Il se sentait  paralysé, l’ancien grimoire dans les mains, partagé entre la folie de céder à ce nouvel espoir et la terrible appréhension de n’être victime que d’une nouvelle trahison. Daren tourna fébrilement les pages suivantes, à la recherche de la moindre note de la vampire, mais en vain. Le seul passage plus long que quelques mots se trouvait sur cette page, qu’il ne cessait de lire et de relire.

 

« Ils revinrent vivants et lavés de toute souillure ».

 

Que devait-il croire ? Un soudain mal au dos lui rappela qu’il était resté accroupi trop longtemps. Il se leva et rejoignit Aerie, serrant toujours contre lui les précieuses pages. S’il existait un moyen de sauver sa bien-aimée, il devait le tenter à tout prix. « Dans les bras du dieu du Soleil nous plaçâmes les infectés, aux côtés des coeurs de leurs sombres maîtres ». Daren ramassa le cœur noir de Bodhi, toujours empalé sur le pieu, et le déposa dans son sac à dos. Il déchira la page du tome trop volumineux pour être transporté, la plia, et la glissa dans sa poche. Son cœur battait à tout rompre, et il peina à ne pas trembler des mains en saisissant le corps de l’avarielle. Aerie devait lui arriver à l’épaule, et même pour une elfe, son corps était particulièrement menu. Il la souleva sans peine et déposa délicatement sa tête sur son épaule. Il fixa sommairement une torche encore allumée à son sac, et s’engouffra au pas de course dans les escaliers, l’elfe dans ses bras, en direction de la surface. Le quartier des temples d’Athkatla était à une heure de marche du cimetière, et il n’avait pas une seconde à perdre : Amaunator, le Dieu du Soleil, était son dernier espoir.

 

Il faisait froid. De nombreux nuages voilaient les astres dans le ciel, mais les rues d’Athkatla en direction du riche quartier religieux restaient suffisamment éclairées pour y circuler sans risque, même de nuit. Daren courait sans relâche, serrant le corps d’Aerie drapé dans une soie noire contre le sien. Il sentait son cœur battre sous l’effort de sa course effrénée, mais aussi sous la terrible appréhension qui le rongeait depuis son départ du cimetière. Et s’il se trompait ? Il ne pouvait s’empêcher de placer ses dernières espérances en ces écrits plus qu’incertains, mais une partie de lui-même redoutait la confrontation avec la réalité.

Il croisa quelques personnes sur le pont marchand de la cité, actif nuits et jours, et dut recouvrir les cheveux et le visage de l’avarielle afin de ne pas attirer l’attention de la garde amnienne. Une fois en vue des temples de la ville, Daren se dirigea dans la ruelle sombre où lui et Aerie avaient vu disparaître quelques semaines plus tôt l’un des fidèles de l’Œil Aveugle.

 

− Daren, tu es complètement fou…, murmura-t-il pour lui-même.

 

Sa tentative plus que désespérée le laissait par moment perplexe, et il avait songé plusieurs fois sur le trajet à renoncer et sagement rejoindre ses compagnons. Mais partager sa peine avec eux se révélait bien plus difficile qu’il ne l’aurait cru. Cela revenait à admettre la disparition d’Aerie, alors qu’un infime mais bien réel espoir grandissait dans son esprit. Il secoua la tête plusieurs fois, s’agenouilla au dessus de la grille qui donnait vers les canalisations, et reprit un instant ses forces avant d’entamer la descente. Presque une demi-heure plus tard, il atteignait l’ancien réseau désaffecté de la ville. Une odeur de mort et de pourriture lui souleva le cœur. Daren dut poser l’avarielle au sol pour ne pas lâcher sa torche des mains et posa une manche devant ses narines. Il reprit finalement son avancée, s’accoutumant petit à petit à l’odeur. Le repaire de l’Œil Aveugle était presque intact, tel qu’ils l’avaient laissé, et il devina à l’intersection précédant l’entrée même de la secte les traces de la déflagration qui avait réduit à néant le tyrannœil. Il longea la paroi de droite et  arrivé dans le cul-de-sac, parcourut lentement la roche de sa main libre. Le vieux Sassar vivait derrière un passage dérobé dont l’entrée se trouvait juste ici, et Daren se rappelait de la façon plus qu’insolite avec laquelle il les avait conduits chez lui. Un pan de roche s’enfonça sous la pression de ses doigts,et de l’autre côté, une porte dérobée s’entrouvrit sur une sombre pièce rectangulaire. Une odeur de renfermé s’échappa de l’ouverture, et Daren se contorsionna douloureusement pour pénétrer dans la pièce, l’avarielle toujours serrée contre lui.

 

− Sassar ?, murmura-t-il en balayant les airs de sa torche.

 

Seul le crépitement continu des flammes fit écho à son appel. À l’autre bout de la pièce, l’autre passage dérobé qui débouchait sur le temple oublié était ouvert. Si le vieil ermite était encore en vie, il ne se trouvait pas là. Une crampe à l’épaule qui portait Aerie lui rappela son état de fatigue, mais la proximité de son objectif lui fit vite oublier ce détail. L’avarielle semblait toujours dormir profondément dans ses bras, et même si une partie de lui-même était conscient de la faible probabilité de succès de sa tentative, une confiance neuve nourrissait ses espoirs les plus fous, parvenant même à lui faire oublier sa peine, sa colère et son épuisement. Daren descendit une à une les larges marches vers les profondeurs d’Athkatla, en direction du temple oublié du Dieu Soleil, Amaunator.

 

Une fois sur la terre ferme, il avança précautionneusement, suivant la faible lumière verte qui irradiait à l’horizon. Allait-il devoir affronter une horde de morts-vivants, ou encore résoudre une énigme pour franchir le précipice qui le séparait du temple ? Il préféra ne pas se poser davantage de questions, et continua à avancer entre les imposantes parois qui se resserraient autour du chemin. Après quelques minutes de marches, il aperçut un escalier. Ce même escalier qui lors de leur dernier passage les avaient conduits à ce pont fragile qui permettait de franchir le gouffre. Le pont avait disparu une fois le sceptre rendu à Amaunator. Mais une fois encore, il était réapparu. Par quel miracle ? Daren fit quelques pas sur les marches, s’apprêtant à devoir livrer bataille. Mais rien. Aucun combat, aucune épreuve particulière. Un doute l’assaillit, mêlé à une angoisse montante. Il avait l’impression que quelqu’un, ou quelque chose, l’observait. Il se retourna soudainement. Des centaines de chuchotements prononçaient son nom et semblaient l’appeler.

 

− Qui est là ?, osa-t-il d’une voix qui se perdit dans l’immensité de la grotte.

 

Les chuchotements reprirent de plus belle. Mais même en se concentrant, il ne parvenait qu’à saisir son nom au milieu d’autres mots incompréhensibles. Daren respira profondément plusieurs fois et rassemblant son courage, s’élança sur l’étroite passerelle en retenant son souffle. Les murmures s’évanouirent aussitôt, et un grondement sourd s’éleva derrière lui. Le pont venait de disparaître, lui bloquant toute retraite. Il n’avait plus qu’une seule solution à présent. Aller de l’avant. L’eau autour du sentier était calme. Elle semblait soutenir la roche sur laquelle il marchait. Le temple d’Amaunator, hors du temps, se dressait dans toute sa splendeur dans un silence de mort. Une luminosité insolite pour ce lieu illuminait le toit d’or du bâtiment, dans un éclat proche de celui d’un soleil levant. Daren poussa les portes du temple et pénétra dans la vaste pièce. Il était seul. Ni dieu, démon, ni gardiens en toge sombre. En dehors de ses bruits de pas, aucun autre son ne venait perturber le silence solennel de la demeure d’Amaunator.

Un sentiment de panique l’envahit tout à coup. Il s’était focalisé sur cet espoir infime, se refusant à envisager son échec, mais une fois devant le fait accompli, l’impitoyable réalité le rattrapa bien vite. Comment avait-il pu être aussi naïf ? Il n’y avait rien ici, rien que l’espoir mourant d’une illusion trop éphémère.

 

− Amaunator… Amaunator, je t’en prie…

 

C’était peine perdue. Le Dieu Soleil n’était plus présent en ce monde, et ce depuis bien trop longtemps. Daren s’agenouilla, et réitéra sa prière d’une voix à peine plus audible qu’un murmure.

 

Il sursauta. Quelque chose. Quelque chose, une main, venait d’effleurer son épaule. Même si la grande pièce semblait toujours aussi déserte, il avait senti une présence. L’épuisement rattrapait-il sa conscience ? Il leva une dernière fois son visage implorant vers la voûte. En vain. L’ultime étincelle d’espoir venait de s’éteindre dans un néant de tristesse.

 

Un nouveau détail attira cependant son attention. Dans un coin de la pièce, presque à l’opposé des portes, une statue imposante représentant un homme auréolé d’un disque lumineux tendait les bras devant lui, les paumes vers le ciel. Daren trébucha plusieurs fois en se relevant, et se dirigea devant la représentation de celui qui ne pouvait être qu’Amaunator en personne. Était-il en train de rêver ? Malgré son état de fatigue, il était certain que le hall était vide à son arrivée. Son cœur se remit à battre la chamade.

 

« Dans les bras du dieu du Soleil nous plaçâmes les infectés, aux côtés des coeurs de leurs sombres maîtres ».

 

Cela ne pouvait être une coïncidence. Daren tremblait de tous ses membres, et il dut s’agenouiller un instant pour ne pas lâcher prise. D’un geste, il porta son sac devant lui et l’ouvrit fébrilement à la recherche des restes de Bodhi. Il sortit le cœur transpercé de la vampire et le déposa aux pieds de la statue. Une petite voix lui rappela que ses actes désespérés ne le mèneraient à rien, et que tout ceci n’était prétexte qu’à retarder l’inévitable. Mais Daren préféra pour le moment se concentrer sur des actes plutôt que sur des pensées qui le rattraperaient inexorablement, tôt ou tard.

 

− Amaunator, je t’en prie… Elle ne mérite pas cette mort…, murmura-t-il en se redressant.

 

Daren se tenait debout, face à la statue du Dieu Soleil, dans la même position qu’elle, tenant l’avarielle à bout de bras. Il demeura ainsi quelques secondes, immobile, redoutant un échec insupportable à sa dernière lueur d’espoir. Sa toute dernière lueur d’espoir… Il déglutit péniblement. Il lui semblait qu’un étau invisible se resserrait autour de son cœur, que ses poumons se retrouvaient soudainement bien trop à l’étroit pour lui permettre de respirer correctement. Ses yeux se posèrent une dernière fois sur le visage d’ange de l’avarielle, et il ferma ses paupières. Daren déposa lentement son corps délicat dans les bras de pierre de la sculpture divine, et retint sa respiration.

 

Rien. Il se passa rien. C’était fini. La mort, inéluctable, ne pouvait être contournée. Un vertige soudain le força à poser un genou au sol, et une violente douleur à la base du crâne le plia en deux. Il était à bout de force depuis bien trop longtemps déjà, et maintenant que sa dernière tentative s’évanouissait sous ses yeux, luter était devenu inutile et insupportable. Il ne lui restait plus qu’à se laisser mourir ici, auprès de sa bien-aimée, dans la demeure oubliée d’un dieu disparu. Tout à coup, une flamme surgit de l’éther, au-dessus du corps de l’avarielle. Daren releva lentement la tête, le regard embué de larmes. La flamme brûlait d’un éclat bleuté mais ne dégageait pourtant aucune chaleur malgré son intensité. Était-ce un rêve ? Son environnement échappait à ses sens, perdant le peu de cohérence qui lui restait. La fatigue et l’abattement l’empêchèrent de réaliser pleinement la situation, et il ne put qu’observer passivement ce feu azuré s’étendre jusqu’au corps de l’avarielle jusqu’à l’embraser totalement. La flamme perdura quelques secondes, et aussi subitement qu’elle était apparue, s’évanouit en une fumée transparente. Daren cligna des yeux plusieurs fois, ne parvenant pas à choisir entre stupéfaction et lassitude. Il se redressa péniblement au-dessus d’Aerie, dont le visage éternellement figé dans la mort lui donnait une sérénité irréelle.

 

Un mouvement. Il en était sûr. Un mouvement, à peine perceptible, infime. Sous sa robe noire froissée, la poitrine d’Aerie venait de se soulever. Daren se sentit chavirer, la tête prête à exploser sous la fatigue et l’émotion. Cela ne pouvait être réel. D’ailleurs, maintenant qu’il y pensait, plus rien ne lui semblait réel depuis qu’il avait pénétré dans ce temple. À moins que ce ne fût depuis son affrontement contre Bodhi ? D’un geste fébrile, il lissa la toge noire et posa une main sur le ventre de sa bienaimée. Une respiration, à nouveau. Son visage d’ange endormi, se réveillant d’une sieste trop longue, Aerie ouvrit lentement ses deux grands yeux bleus en amande, un sourire fatigué sur les lèvres. Le temps s’était arrêté. Daren se sentait totalement paralysé, et quelques larmes coulèrent paresseusement le long de sa joue avant de finir leur course au creux de la paume de l’avarielle. D’un geste délicat, il la souleva des bras de pierre d’Amaunator. Aerie ne l’avait pas quitté des yeux, et passa nonchalamment ses deux bras autour de son cou. Il la serra tendrement dans ses bras, savourant le contact doux et chaleureux contre son corps meurtri. Il ressentait à nouveau le cœur d’Aerie battre à travers le mince tissu qu’elle portait. Un frisson lui parcourut l’échine. Il lui semblait avoir oublié toute sensation de bonheur avant cet instant. Aerie blottit son corps tout contre le sien, à tel point qu’elle lui en coupa presque le souffle. Il pouvait sentir sa poitrine haletante contre son torse, la courbe douce et galbée de son corps. Il caressa ses longs cheveux bouclés ondulant dans son dos telle une crinière dorée. Aerie relâcha son étreinte et posa ses deux mains sur les joues de Daren. Son regard croisa le sien l’espace de quelques secondes, et elle l’embrassa avec fougue. Une minute s’écoula, hors du temps, et leurs lèvres se séparèrent enfin.

 

− Mon amour…

 

Elle riait et pleurait à la fois, plus belle qu’elle n’avait jamais été. Daren caressa les lignes de ses joues de son index, séchant ses larmes.

 

− Tu m’as sauvée, Daren… Je savais que c’était toi, je le savais… C’était… un horrible cauchemar, mais tu es arrivé, et tu m’as sauvée… Je t’aime, mon amour. De tout mon cœur, de toute mon âme.

− Je t’aime aussi, Aerie. Tu es tout pour moi, et je ne peux pas te perdre.

 

La flamme bleue jaillit à nouveau au-dessus de la statue, irradiant la pièce d’une vive lueur argentée et apaisante. L’éclat se fit de plus en plus persistant, aveuglant même, et Daren dut porter une main à ses yeux sous l’intensité de la lumière. Tout disparut autour d’eux dans un brouillard nacré éblouissant, et avant d’avoir à clore ses paupières, il devina un visage de lumière bienveillant qui lui souriait, auréolé d’une couronne flamboyante.

L’antre du Mal

Le sang. Daren pouvait sentir cette odeur âcre et entêtante depuis leur entrée dans la partie inférieure des catacombes. Une tension de plus en plus vive agissait presque comme un voile autour d’eux, embrouillant leurs sens. Tous les trois couraient à l’aveuglette, droits devant eux. Ils ne savaient pas véritablement où chercher, mais Daren était prêt à passer tous ces couloirs au peigne fin s’il le fallait. Aucun sbire de Bodhi ne les avait interceptés, ce qui rassura et inquiéta Daren en même temps. S’était-il fourvoyé ? Et si Aerie ne se trouvait pas ici, mais qu’ils venaient simplement de tomber dans un piège ? Ou peut-être les deux. Une réalité étrange balaya ses questions de toute façon inutiles : le couloir qu’ils arpentaient débouchait sur une pièce aux larges proportions, comportant une longue table décorée de crânes et autres horreurs encore dégoulinantes de sang. Le cœur de Daren s’accéléra. De la pénombre, une forme humanoïde apparut, et la sensation de froid et de mort atteignit son paroxysme. Une fumée se forma à son expiration, une morsure glaciale happant sa main et ses joues.

 

− Alors, c’est ainsi que tout s’achève…

 

Bodhi elle-même se tenait devant eux, devant une porte entrouverte qui dissimulait un escalier plongeant plus profond encore sous les catacombes.

 

− Vous vous êtes montrés très habiles pour me trouver, continua-t-elle d’une voix amusée, bien que je ne me soies pas évertuée à me cacher.

− Tu vas payer pour tous tes crimes, Bodhi !, s’écria soudainement Imoen d’une voix tremblante de fureur.

 

Elle avait sorti d’une poche de sa tunique une poudre argentée qu’elle tenait serrée dans sa main droite.  Bodhi la considéra un instant du regard, puis s’adressa à elle en inclinant nonchalamment la tête.

 

− Oh, et comment te sens-tu, ma chère Imoen ? Rongée de l’intérieur, comme une vulgaire pomme par un ver ? Quel effet cela fait-il de se sentir aussi vide ? Je suis étonnée que tes compagnons n’aient pas encore abrégé tes souffrances…

 

Elle éclata d’un rire suffisant et provocateur. Elle était seule, et même si elle tenait un avantage certain à se battre dans son antre, Bodhi surestimait peut-être bien ses capacités si elle pensait les vaincre tous les trois aussi facilement.

 

− Bouh t’aurait trouvée où que tu poses ton pied maléfique !, s’exclama Minsc en pointant son arme en avant. Tu vas sentir le courroux des héros et des hamsters qui viennent clamer la vengeance et la justice !

 

Elle ne releva pas la menace du rôdeur et bailla ostensiblement en dévoilant une langue rougeoyante.

 

− Qu’as-tu fais d’Aerie ?, tonna Daren à son tour. Où est-elle ?

− Bien, bien…, le coupa Bodhi d’un ton las. Je suis persuadée que les raisons qui vous ont conduits ici sont très importantes à vos yeux, mais par pitié, épargnez-moi l’ennui de les entendre.

− J’arracherai ton cœur pourri sur une pique !, répliqua Imoen, dont les mains venaient de s’embraser.

 

Bodhi secoua lentement la tête, arborant toujours un sourire provocateur.

 

− Hé bien, je vous dis « adieu », répondit-elle avant de s’évaporer par les escaliers derrière elle.

 

Avant qu’ils n’eussent le temps de réaliser la situation ou de réagir, deux bruits sourds accompagnèrent le soulèvement d’un nuage de poussière dans la salle. Non seulement la porte par laquelle était arrivée la vampire venait de se sceller, mais elle venait également de leur couper toute retraite en bloquant l’issue derrière eux par un énorme panneau de métal. Un nouveau cliquetis inquiétant résonna dans la pièce, suivi d’un ronflement sourd et régulier.

 

− Le plafond !, s’exclama Imoen d’une voix paniquée en pointant un doigt en l’air.

 

Au-dessus d’eux, à seulement trois ou quatre mètres, un plafond constellé de piques acérées semblait se rapprocher lentement du sol. Bodhi venait de les capturer aisément, et s’était épargnée un combat hasardeux en les piégeant dans une embuscade sordide.

 

− La porte…, souffla Imoen en poussant inutilement sur le pan de métal. Elle est bloquée !

 

La panique menaçait de paralyser Daren. Il n’avait pas encore bougé depuis la disparition de Bodhi, et se sentait terriblement coupable d’avoir entraîné ses compagnons vers une mort certaine. Aveuglé par ses sentiments, il n’avait à aucun moment réfléchi aux conséquences de ses actes et se retrouvait maintenant sur le point de mourir, un immense poids sur la conscience.

 

− Venez m’aider !, leur lança Imoen qui tentait de déplacer une table. On va bloquer le plafond avec ça !

 

Daren sursauta et reprit soudainement ses esprits. L’urgence de la situation balaya tout à coup ses angoisses, et il courut porter main forte à sa sœur et à Minsc afin de dresser le meuble sur sa longueur.

Il ne les avait pas rejoints qu’une ombre furtive dans un coin de la salle attira son attention. Par réflexe, il exécuta une roulade sur le côté, évitant du même coup une flèche qui fendit l’air au-dessus de lui.

 

− Attention !, s’écria-t-il à l’attention de ses compagnons.

 

Mais il était trop tard. Un nouveau trait argenté fusa en direction du rôdeur, et se ficha profondément en plein dans son abdomen. De chaque coin de la pièce venait de surgir quatre abominations squelettiques, flottant au-dessus du sol sans pieds ni jambes et dont les arcs de couleur ivoire décochaient ces tirs. Minsc ayant lâché prise, la lourde table retomba au sol et se brisa en deux sous le choc. Daren s’élança en avant et plongea rejoindre ses deux compagnons à l’abri sous les panneaux de bois fêlés. Il ne restait qu’un peu plus de deux mètres de plafond au-dessus d’eux, ce que Daren évalua rapidement à quatre ou cinq minutes avant que les pointes de métal rouillé ne transpercent leur corps et qu’ils ne finissent broyés par le mécanisme impitoyable.

 

− Ça va aller, Minsc ?, s’inquiéta Imoen en découvrant la large coulée rouge sombre qui recouvrait les vêtements du rôdeur.

 

Minsc répondit d’un grognement en secouant péniblement de la tête, la douleur l’empêchant de parler. Contrairement à Jaheira ou à Aerie, Imoen ne maniait qu’une magie profane, incapable de soigner la moindre blessure de cette manière. Le mécanisme grinçait de plus en plus distinctement, mais les tirs continus des créatures squelettiques les empêchaient de quitter leur abri sans se mettre davantage en danger.

 

− Je suis désolé…, murmura Daren.

 

Imoen se tourna vers lui, ses grands yeux bleus scintillants de larmes.

 

− Ne dis pas ça ! Il y a toujours un moyen, toujours !

− Pas cette fois petite sœur, pas cette fois… Tout est de ma faute.

 

Une larme coula le long de sa joue et perla lentement le long de son visage. Ils allaient mourir ici, c’était inévitable.

 

− Ne… ne dis pas ça, répéta Imoen, un sanglot étouffant sa voix. Tu…

 

Elle s’arrêta, incapable de continuer. Elle enserra affectueusement Daren dans ses bras et éclata d’un sanglot silencieux, reposant son front contre son épaule. Il lui rendit son étreinte, et posa délicatement sa joue sur les longs cheveux roux de sa sœur, humant une dernière fois son parfum. La mort était imminente, mais il ne voulait plus penser à rien. Rien d’autre que la présence réconfortante de son Imoen. Il ferma les yeux, enfin uni à elle par delà le néant dans un amour fraternel.

 

Le ronronnement s’arrêta soudainement dans un heurt métallique. Daren se recroquevilla sur lui autant que possible, et un long cliquetis de chaînes et d’engrenages résonna une fois de plus, avant que le bruit sourd ne reprît à nouveau. Plus de trois minutes s’étaient écoulées depuis qu’ils se tenaient à l’abri derrière les planches épaisses, et Daren entrouvrit un œil en levant son regard au plafond. À sa surprise, les pieux n’étaient pas aussi proches qu’il l’avait craint, et il lui sembla même qu’ils faisaient marche arrière. Une voix féminine qu’il connaissait bien s’éleva de l’autre côté du mur et d’un coup, le panneau de métal qui s’était refermé derrière eux se leva à nouveau.

 

− Daren ! Minsc ! Imoen !

 

C’était Jaheira. Une salve de flèches couvrit tout autre bruit l’espace d’un instant, et Imoen qui venait elle aussi de se redresser héla en direction des nouveaux arrivants.

 

− Faites attention !

 

Une lueur dorée apparut des ténèbres, et Solaufein, ses deux sabres en main, brisa l’arc de l’une des créatures squelettiques. De l’entrée, Jaheira ainsi qu’une demi-douzaine d’hommes vêtus d’armures noires s’engouffrèrent à leur tour dans la pièce prêter main forte à l’elfe noir qui avait déjà engagé le combat.

 

− Jaheira ! Par ici !, lui lança Imoen. Minsc est blessé !

 

La druide se faufila jusqu’à leur abri de fortune et haussa les sourcils d’un air inquiet en découvrant la profonde blessure du rôdeur.

 

− Il était temps que j’arrive, murmura-t-elle en formant quelques signes magiques.

 

Une aura bleutée irradia de ses mains, et elle appliqua ses paumes sur le ventre sanguinolent de Minsc.

 

− La porte est ouverte !, hurla une voix masculine au-dessus de la bataille.

− Arkanis ! Derrière toi !, répondit aussitôt une autre.

 

Plusieurs crissements de métal attirèrent l’attention de Daren. Maintenant que les Voleurs de l’Ombre et ses deux compagnons les avaient rejoints, la chance allait peut-être enfin tourner en leur faveur. Des escaliers par lesquels avait fui Bodhi surgissaient en masse de nouvelles créatures squelettiques armées d’épées et de masses. Malgré les renforts, la poignée de voleurs qui accompagnait Jaheira et Solaufein se retrouva acculée par les hordes de la vampire.

 

− Nous avons croisé Drizzt et ses compagnons, lui lança Jaheira tandis qu’elle finissait de soigner Minsc. Une bonne partie des renforts sont restés avec eux, et ils affrontent un flot continu de vampires qui tentent de s’infiltrer jusqu’ici.

 

Il ne restait qu’un seul moyen de mettre fin à cette bataille : éliminer le maître qui avait arraché à la mort les créatures qu’ils affrontaient. Et ils n’avaient toujours aucune nouvelle d’Aerie…

 

− Il faut retrouver Bodhi au plus vite, expliqua-t-il à Jaheira. Je passe devant, et je vais l’affronter. Seul.

 

La druide tourna vers lui un visage inquiet.

 

− Seul ?, répéta-t-elle.

− C’est hors de question !, renchérit Imoen. Je viens avec toi !

− Vous devez aider ces hommes à tenir, expliqua-t-il. Et… et je ne voudrais blesser personne… dans le cas où…

 

Sa principale préoccupation était en réalité celle-ci. Il pressentait à nouveau l’essence du Meurtre s’infiltrer dans son corps, et il ne se sentait pas capable de garantir la survie de quiconque assisterait à son affrontement.

 

− Très bien…, concéda la druide, une once d’amertume dans le ton. Fais ce que tu as à faire.

 

Le combat faisait rage dans la pièce. Une dizaine de ces troncs squelettes volants au-dessus du sol se battaient avec la ténacité et la rage habituelle des morts-vivants. Daren saisit la première torche à sa portée, courut en ligne droite et le plus vite possible en direction des marches à présent dégagées, et dévala les escaliers en trombe, l’arme au poing.

 

Une faible lumière rouge éclairait la grotte en bas des marches. En dehors de l’écho de ses pas, il ne percevait que le crépitement indistinct d’un feu mal entretenu. Daren sentait la lame de Sarevok vibrer dans sa main, se nourrissant de sa peur et de ses angoisses. Il posa le pied sur la roche brute et pénétra dans la vaste caverne baignée d’une odeur de mort.

 

− Tu ne t’échapperas pas cette fois, Bodhi !, tonna Daren en pénétrant dans l’antre.

 

La vampire, penchée au-dessus d’un autel de granit, se retourna lentement.

 

− Je suis ici pour récupérer le Rynn Lanthorn, ainsi que pour libérer Aerie !

− Le… Rynn Lanthorn ?

 

Pour la première fois, elle parut surprise. Mais son étonnement se changea rapidement en un sourire narquois.

 

− Oh, je vois. Vous aidez ces elfes perfides. Ils méritent tout ce qu’il leur arrive, crois-moi. Et bien plus encore ! Et dire qu’ils continuent à nous ignorer alors que nous les réduisons en cendres…

− Quoi ?, ne put s’empêcher Daren.

− Laissez-les trembler et craindre la mort de mes mains ou de celles d’Irenicus. Ils ne reconnaîtraient jamais que nous faisons partie des leurs, même maintenant que Suldanessalar est à notre merci !

 

De quoi parlait-elle ? Bodhi semblait particulièrement aigrie et hargneuse à cracher son venin sur les elfes de la surface, mais il ne pouvait pas totalement s’agir d’un mensonge.

 

− De quoi parles-tu ? Les elfes n’admettent que rarement des étrangers dans leurs cités.

 

Daren se rappela soudainement le journal d’Irenicus, mais préféra ne rien dévoiler avant d’avoir obtenu une explication de la vampire.

 

− Imbécile !, rétorqua-t-elle. Ils auraient aimé vous faire croire que nous étions des étrangers attaquant leur cité sans raison ! Leur honte est qu’Irenicus et moi-même sommes très proches d’eux.

 

Elle s’arrêta quelques secondes, hoquetant d’un rire nerveux. Daren ne l’avait jamais vue manifester autant de colère et de rancœur, sentiments humains s’il en était. Mais peut-être l’âme d’Imoen lui avait-elle redonné goût à ces impulsions si « vivantes ».

 

− Aucun elfe n’oserait se retourner contre ses frères. Aucun elfe ne mettrait en danger la structure même de sa société ! Aucun elfe n’aurait fait ce qu’Irenicus et moi-même avons fait !

 

Elle marqua une nouvelle pause, visiblement troublée d’en avoir autant révélé, mais reprit à nouveau sur un ton plus posé.

 

− Et qui donc a plaidé leur cause ? Laisse-moi deviner… Elhan ? Ce ver de terre n’a pas levé le petit doigt tandis qu’ils énuméraient nos crimes et nos châtiments !

 

Elhan n’avait sans doute pas été franc avec eux, ils l’avaient tous sentis lors de leur « interrogatoire » forcé, mais rien ne pourrait pardonner les crimes qu’Irenicus et Bodhi avaient commis, quelque fût leur vie passée.

 

− Je devrais presque vous laisser vivre pour qu’il puisse connaître la honte d’être interrogé par un étranger sur cette affaire ! Mais… non. Je me suis déjà beaucoup préparée à cette rencontre. Je vous ai averti que vous perdriez beaucoup si vous persistiez à me chercher… Et je n’ai pas menti.

− Que veux-tu dire ?, répondit aussitôt Daren.

− Je suis presque surprise que tu aies réussi à parvenir jusqu’ici, commenta Bodhi d’un sourire ravi. Mais c’est encore mieux ainsi : tu arrives juste à temps.

− Juste à temps pour quoi, Bodhi ?

 

La sensation de malaise reprit à nouveau, plus forte et plus tenace que jamais.

 

− Juste à temps pour contempler ma toute nouvelle création, bien sûr.

 

Allongée sur le piédestal, une créature gisait inanimée aux pieds de la vampire. L’air commençait à lui manquer. Il ne pouvait croire ce qu’il avait sous les yeux. La longue chevelure dorée qui pendait de chaque côté de l’autel reflétait la lumière tamisée des braseros tout autour.

 

− Que…, reprit-il d’une voix engouée. Où est Aerie ?

− La voici, répondit aussitôt Bodhi en passant un bras au-dessus du corps reposant sur l’autel. Une gentille fille obéissante. Mais je doute que tes efforts maladroits puissent inspirer la même loyauté qu’avec une morsure et un regard… Vois par toi-même.

 

Bodhi fit quelques pas en arrière, le regard fixé sur le corps de l’avarielle.

 

Debout !

 

Le spectacle déjà insupportable se transforma en un véritable cauchemar. Aerie se redressa à l’injonction de la vampire, le visage aussi pâle qu’un linge.

 

− O-Oui… Maîtresse.

− Aerie ! Aerie, c’est moi, Daren !

 

Sa voix timide était restée la même, mais son timbre était froid et monocorde. Aerie fixait un point dans le vide, son esprit absent de son corps. Daren croisa son regard, mais sans aucune réaction de sa part. La boule d’angoisse qui le rongeait menaçait de l’asphyxier totalement.

 

− Elle n’est même pas encore complètement pervertie que déjà je peux m’en servir contre toi, reprit-elle d’un ton enjoué. Elle ne reviendra pas auprès de toi, Daren. Peut-être que les liens qui vous unissaient n’étaient pas aussi solides que vous le pensiez ?

 

Une colère et une haine familières se répandirent dans ses veines comme un poison suave et sucré. Daren en avait assez entendu, et ne parvenait plus à ordonner correctement ses pensées. Il n’avait plus qu’une seule envie : mettre un terme à l’existence de cet être sordide. La faire souffrir jusqu’à sa dernière agonie. Sa voix intérieure, la voix de sa sœur, le guidait vers l’essence de l’Écorcheur. Il sentait son corps se déformer sous la pression, la douleur rituelle de sa mutation faisant surgir la brume écarlate du sol et des murs.

 

− Alors mettons un terme à tout cela, conclut Bodhi en se léchant les babines. Par ta mort, et pourquoi pas de la main de ta bien-aimée. Oh, j’allais oublier : vous ne serez même pas réunis dans la mort, car elle m’appartiendra tant que je serai en vie.

 

La douleur. Daren sentit ses os le transpercer de toutes parts, et sa vue se brouilla sous la souffrance mêlée à la haine. La présence de Bodhi se résumait à une ombre dissimulée dans la brume, qu’il s’évertuait autant que possible à contrôler. Depuis ce rêve étrange qui lui avait appris à déchaîner son essence, il parvenait à rester plus longtemps conscient à chaque fois. Malgré son état second, il distinguait encore Bodhi de l’avarielle.

Daren poussa un rugissement terrible. Il sentait le pouvoir s’écouler à travers lui, un pouvoir aussi noir que le cœur de son ennemie. Tous les objets de la pièce volèrent en éclat, et Bodhi dut se protéger le visage afin de ne pas finir emportée par l’onde de choc. Tout à coup, elle fusa droit sur lui, lacérant ses bras monstrueux de griffes acérées, mais avant qu’elle n’eût le temps d’esquiver, un coup d’une rare violence la projeta contre la paroi rocheuse de la grotte. Une voix lointaine lui parvint au travers du tumulte bouillonnant qui s’agitait dans son cœur, mais il ne saisit ni son sens ni son origine. À mesure que le temps s’écoulait, tout devenait de plus en plus rouge, de plus en plus indistinct. La présence d’Aerie s’était évanouie, peut-être mêlée à celle de sa nouvelle maîtresse. Mais cela n’avait que peu d’importance : seul son acharnement le rattachait encore à la raison. Bodhi se mouvait particulièrement vite, se métamorphosant régulièrement en brume pour mieux attaquer en traître, mais ses réflexes ainsi aiguisés, aucun mouvement n’échappait à Daren. Du sang pourpre coulaient de ses multiples coupures, suppurant le long de ses membres, et de nouvelles se formaient sans raison sous la puissance incontrôlée qui jaillissait de son corps. Mais la vampire portait elle aussi les marques d’un combat acharné. De temps à autres, la roche s’effritait du plafond craquelé, les fissures s’agrandissant à chaque nouveau choc. Le combat durait depuis à peine quelques minutes, mais les ravages de leur affrontement auraient donné l’impression qu’une guerre s’était déroulée en ces lieux. Daren sentit tout à coup la deuxième présence réapparaître derrière lui. Après un effort considérable, il parvint à se souvenir d’Aerie, et continua à se focaliser sur celle qu’il savait être son véritable adversaire. Il ne laissait aucun répit à la vampire, revenant à la charge à la seconde même où l’assaut précédent se terminait. Mais d’un enchaînement plus qu’habile, elle parvint à le saisir à la gorge, l’immobilisant et l’étouffant du même coup.

 

− Tu es fini, enfant de Bhaal !, s’écria-t-elle d’une voix puissante.

 

Sans la carapace de l’Écorcheur, la poigne de Bodhi aurait déjà eu raison de sa nuque. Allongeant ses deux membres supérieurs qui lui faisaient office de bras, il porta lui aussi ses longues griffes autour du cou de son adversaire. Il sentait la prise se resserrer, chacun de ses os craquant sous la pression, mais malgré sa riposte, Bodhi avait le dessus. À chaque seconde qui passait, Daren se sentait de plus en plus faible, de plus en plus loin. Ses deux bras tremblaient sous l’effet de la douleur et il peinait à maintenir ses griffes autour de la nuque de Bodhi, seul rempart à présent entre la vie et la mort. La vampire semblait cependant affectée par son combat et pour la première fois, il voyait nettement ses plaies et le sang noir qui s’en écoulait. Elle semblait à bout de force, tout comme lui, et haletait péniblement. Hélas, elle contrôlait son état de mort-vivant bien mieux que lui son essence du Meurtre. Daren commençait à reprendre apparence humaine, rompu par les blessures et la force brute de Bodhi. Sa mort était imminente, et elle le savait. Il cédait, secondes après secondes, et dans quelques instants, sa nuque se briserait. Son cœur palpitait à tout rompre, peinant à l’oxygéner efficacement. Un sourire rageur et victorieux se dessina sur les lèvres de Bodhi, dévoilant deux crocs de couleur ivoire.

Tout à coup, le temps sembla se figer. Son sourire se transforma en une expression de surprise, puis de douleur. La pression cessa soudainement, alors qu’une fine silhouette apparaissait dans la pénombre derrière elle.

 

− Je t’ai dit que j’empalerai ton cœur sur un pieu !

 

Imoen, ses deux yeux rougeoyant d’une lueur maléfique, tenait serrée entre ses deux mains l’un des pals de bois qu’Elhan leur avait fourni. La lumière rouge qui émanait de ses yeux auréola son visage qui se déforma presque sous la colère, et elle arracha un cri à Bodhi en vissant plus profondément encore son arme dans son torse d’une poigne solide.

 

− Je…, balbutia la vampire. Ce n’est pas… possible ! Cette vie est à moi ! C’est…

 

Pour la première fois, une crainte ostensible se lut sur son visage, une crainte qui venait de prendre le pas sur son arrogance. Daren tomba à la renverse, à bout de force, et Imoen transperça d’un bras puissant l’abdomen de Bodhi en plongeant sa main dans son torse. Un flot de sang noirâtre gicla du visage de la vampire, et Imoen ressortit un cœur couleur ébène encore palpitant dans sa main, traversé d’un pieux de la même couleur. Le corps de la créature se putréfia aussitôt, et s’affaissa au sol en une marre de boue visqueuse.

La capture

Dehors, il faisait nuit. De là où ils étaient, ils percevaient le lointain remous des vagues accompagné de la traditionnelle odeur de varech qui recouvrait les docks à chaque marée basse. Daren avait grandi en bord de mer, et même s’il ne s’était pas absenté longtemps, il s’apercevait que l’odeur du large lui avait manqué durant leur périple souterrain en Ombreterre. Il savait qu’Imoen partageait ses souvenirs, mais à l’inverse, Solaufein semblait incommodé par les relents naturels et salés des algues mêlées à l’écume. Ils étaient seuls. En dehors des bruits de leurs propres pas qui résonnaient contre les murs, aucun autre son ne venait troubler le calme inhabituel des rues.

 

Sa sœur marchait en tête, le regard perdu dans les étoiles, étudiant sans doute l’alliance contrainte passée avec Aran Linvail. Habituellement, les docks d’Athkatla grouillaient encore de monde à cette heure-ci, regorgeant de marins, mendiants et autres prostituées à chaque angle de ruelle. Mais ce silence étonnant commençait presque à lui peser. Daren exagérait chacun de ses pas, faisant claquer le talon de ses bottes sur les pavés afin de vérifier le son qu’ils produisaient. C’était comme si un manteau opaque et invisible les avait tout à coup recouverts, étouffant tous les sons extérieurs. Un frisson lui parcourut soudainement l’échine. La température venait de baisser brusquement. Daren jeta un rapide coup d’œil à Minsc et Jaheira, marchant à sa droite, et il devina une buée naissante à chacune de leur expiration. Il avait beau faire nuit, même pour un mois de Marpenoth, l’atmosphère ne pouvait s’être rafraîchie aussi vite.

 

− Il fait froid d’un coup, non ?, demanda Imoen, le ton quelque peu inquiet. Vous ne trouvez pas ça bizarre ?

− Minsc et Bouh ont l’habitude des plaines gelées de Rashémanie, mais Bouh trouve quand même quelque chose d’étrange.

 

Un souffle glacial balaya les airs derrière lui, et Daren sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il se retourna aussitôt, par réflexe, et la silhouette qu’il aperçut le figea de stupeur.

 

− Vous devenez un obstacle de plus en plus infranchissable, déclara une voix féminine nonchalante, chose que je ne pourrais tolérer plus longtemps. Honnêtement, je ne sais tout simplement pas quoi faire de vous… Et surtout, je suis lasse de vous voir constamment dans mon ombre.

 

Bodhi en personne se tenait derrière eux, un sourire provocateur sur le visage. Daren sentit la colère l’envahir, tout d’abord imperceptible, puis grandissant à chaque seconde.

 

− Ce n’est pas moi qui ai fuit lors de notre dernière rencontre, Bodhi, répliqua Daren qui venait de tirer sa lame de son fourreau.

 

Ses compagnons s’étaient précipités à ses côtés, les armes à la main, mais personne n’était encore passé à l’attaque. Bodhi avait cessé de sourire, et elle reprit d’un ton menaçant.

 

− Il était simplement plus important que j’avertisse Irenicus de votre situation. Il a décidé que cela n’avait aucune importance, bien que ce soit assez intéressant…

 

Elle marqua une courte pause et passa sa langue rougeoyante sur ses lèvres. Une sensation d’angoisse rongeait Daren de l’intérieur, mais il ne parvenait pas à en déterminer la cause exacte. Comme si un évènement terrible mais invisible se préparait sous ses yeux.

 

− Quoi qu’il en soit, reprit-elle, je n’ai pas le temps de rester ici pour discuter de ce que vous ferez ou ne ferez pas. J’ai d’autres choses plus importantes dont je dois m’occuper. J’ai d’abord songé que ton heure était venue, Daren. Mais…

 

Elle termina sa phrase par un rire sonore et cristallin. Il pouvait ressentir sur sa peau l’aura maléfique qu’elle dégageait et qui attisait son essence divine. Bodhi fit quelques pas en avant, et posa son regard sur Imoen.

 

− Ma pauvre et vide Imoen…

 

Elle éclata à nouveau de rire, et reprit.

 

− Il est amusant de voir à quel point tu es attaché à ton précieux frère… Quel seuil de souffrance ton cœur pourrait-il atteindre sans se briser ? Combien de temps t’accrocherais-tu à la vie si… je le tuais sous tes yeux ?

 

Daren déglutit. Allait-elle réellement l’attaquer en pleine ville, et prendre ainsi le risque d’alerter les Voleurs de l’Ombre ?

 

− Ma principale raison de vivre est de te voir avec un pieu dans le cœur, Bodhi !, lui cracha-t-elle au visage. Et tu ne toucheras pas un cheveu de Daren tant que j’aurais encore une goutte de sang dans les veines !

− Oui oui…, répondit la vampire en hochant la tête, mais même si ta hargne m’amuse petite fille, j’ai un autre petit jeu à proposer à Daren.

 

L’angoisse menaçait de le paralyser totalement. L’élément qu’il ne parvenait pas encore à discerner s’imposa à présent à lui. Son cœur le serra à tel point qu’il s’en trouva pris de nausée. Le pouvoir de l’Écorcheur se répandait dans ses veines.

 

− Considérons par exemple la jeune Aerie…

 

Aerie. Il se retourna si vite qu’il faillit en perdre l’équilibre. Mais le regard effaré de ses compagnons lui confirma ses pires craintes : l’avarielle avait disparu.

 

− Que lui as-tu fais ?, hurla Imoen, tremblante d’émotion.

 

Daren ne parvenait pas à parler. Il devait lutter de toutes ses forces pour rester conscient. Bodhi le fixa d’un air amusé et ignora la question d’Imoen.

 

− Cette petite te dévore tellement des yeux que c’en est à la limite du pathétique… Mais… Oh, on dirait que j’ai touché un point sensible ?

 

Le décor se mit à rougeoyer soudainement. Une brume pourpre à la limite du noir s’échappa du sol et recouvrit les pavés de la rue.

 

− Oh…, reprit Bodhi d’une petite voix faussement compatissante, c’est tellement cruel pour un couple quand quelque chose arrive à l’un d’entre eux…

− QU’AS-TU FAIT D’AERIE ??, explosa enfin Daren d’une voix rauque et puissante.

 

Un sourire mauvais se dessina sur le visage de la vampire.

 

− Ta petite amie deviendra bientôt une enfant de la nuit, Daren. Continue à me suivre… et tu perdras bien plus encore que tu ne pourrais l’imaginer…

 

Et avant qu’il ne pût répondre ou passer à l’attaque, elle se volatilisa en une brume bleutée qui s’éleva dans les airs. Le temps s’était arrêté. Daren avait la sensation de basculer en arrière dans un vide infini de néant et de douleur. Les cris de souffrances de milliers d’âmes torturées résonnaient à ses oreilles, et il sentait son corps muter sous la colère. Une main se posa sur son épaule, et Daren se retourna violemment en poussant un grognement à peine humain.

 

− Calme-toi, Daren !, s’écria la voix d’Imoen. Calme-toi !

 

Jaheira retira sa main de l’épaule de Daren en un sursaut inquiet. Lui-même ne pouvait pas se voir, mais il devinait que son visage n’était plus le même. Sa sœur se plaça juste devant lui, lui parlant sans cesse afin de le ramener petit à petit à la raison. Au prix d’un effort douloureux, Daren refoula l’essence de Bhaal.

 

− Nous devons partir sauver Aerie !, s’écria Minsc à son tour. Cette démone ne touchera pas à notre sorcière tant que Minsc et Bouh seront en vie !

− Daren, Minsc, et Imoen, partez aux catacombes tout de suite, ordonna Jaheira d’une voix déterminée. Solaufein, viens avec moi, nous retournons voir Aran Linvail pour le convaincre de lancer l’assaut tout de suite.

 

La brume rouge sombre recouvrait encore sa vision, mais au moins parvenait-il à se contrôler partiellement. La perspective d’un combat à mort contre cette vampire qui venait de capturer sa bien-aimée le faisait encore frissonner, mais il devait se retenir, au moins jusqu’à leur confrontation.

 

− Daren, Minsc, allons-y, leur lança Imoen.

 

Elle se tourna vers lui, le visage inquiet, et ajouta.

 

− Tu… tu te sens bien ?

 

Daren ne put qu’émettre un nouveau grognement, moins violent que le précédent, mais il était toujours dans l’incapacité de parler. Il porta son bras dans son champ de vision, découvrant encore la trace des griffes de l’Ecorcheur qui s’agitaient encore à la place de sa main droite. Imoen le dévisagea un instant, un mélange d’empathie et de crainte dans les yeux, et s’élança en direction du cimetière de la ville.

 

Ils sillonnèrent tous les trois les rues de la ville à vive allure. Daren sentait son sang bouillir et peinait à conserver une apparence humaine, mais l’image d’Aerie lui permettait de poursuivre au-delà de sa haine. Sans doute s’élançaient-ils tête baissée dans un piège adroitement tendu par leur adversaire ? Bodhi devait avoir prévu qu’ils partiraient à la rescousse de leur amie, et il était tout à fait possible que le seul but de cet enlèvement fût justement leur venue, à lui et à Imoen. Et ils allaient s’y précipiter. Dans son état actuel, Daren ne pouvait réfléchir à une aucune stratégie. Même si ses compagnons avaient tenté de le retenir, rien n’aurait pu lui faire faire demi-tour. Il ne ressentait aucune fatigue. Il courait, aussi vite qu’il pouvait, vers la mort certaine qui l’attendait dans les sous-sols du cimetière.

 

La lune voilée derrière les nuages éclairait faiblement les tombes silencieuses. Même si l’air frais et les paroles rassurantes et continues d’Imoen avaient réussi à l’apaiser, il n’en restait pas moins à vif, l’essence de Bhaal prête à jaillir au moindre effluve de colère. Daren se rappelait plus ou moins l’entrée qu’ils avaient empruntée, de jour, lors de leur précédente incursion dans l’antre de Bodhi, et il s’y engouffra suivi de Minsc et de sa sœur. Imoen avait déployé sa magie lumineuse, leur permettant de s’éclairer dans les sous-sols sombres des cryptes abandonnées. Leurs premiers pas dans les catacombes avaient été guidés par un membre des Voleurs de l’Ombre qui les avaient conduits jusqu’eu cœur du repaire des vampires. Mais cette fois-ci, ils allaient devoir compter sur leur propre sens de l’orientation.

 

− Bouh se rappelle de l’odeur ici, et il pense que nous devrions prendre par là, indiqua Minsc d’une voix un peu trop forte en pointant un index large vers la droite.

− Je… je n’aime pas cet endroit, murmura Imoen d’un ton mal assuré.

 

Elle atténua l’intensité de la sphère de lumière qu’elle tenait entre ses mains, lui faisant prendre une nuance bleue grise, et suivit le rôdeur dont le hamster s’agitait furieusement sur les épaules. La même sensation de malaise et d’angoisse qui les avait envahis lors de leur première venue s’empara de Daren à nouveau. Minsc leur indiqua plusieurs fois le trajet dont il se souvenait, ce dont Daren était parfaitement incapable en l’état, ne parvenant pas à se concentrer sur autre chose que sa propre intégrité. L’image d’Aerie torturée et meurtrie par Bodhi ne quittait plus son esprit tourmenté, et seule la perspective d’une vengeance rapide et sanglante le poussait encore à avancer. Cependant, il avait aussi conscience qu’en laissant libre cours au pouvoir de l’Écorcheur, il risquait aussi de blesser ses compagnons. Ils erraient dans une course folle parmi les tombes anciennes, dans un labyrinthe de stèles et d’ossements, avec la sensation de plus en plus nette d’être observés et suivis. Après quelques minutes, une porte massive de métal sombre décorée de symboles menaçants leur bloquait à route. Ils étaient arrivés.

 

Daren avait finalement réussi à amoindrir sa fureur, et se tourna vers sa sœur.

 

− C’est le passage qui mène au cœur de leur repaire, lui expliqua-t-il. Et il faut un sortilège pour l’ouvrir, enfin c’est comme ça qu’Aerie s’y était prise.

 

Imoen considéra quelques instants l’imposante structure métallique, effleurant sa surface de son index. Tout à coup, elle se retourna, les yeux écarquillés et un doigt sur les lèvres.

 

− Daren…, souffla-t-elle. Il… il y a quelque chose, là, dans l’ombre !

 

Deux, puis trois, puis une demi-douzaine de nuages bleutés se matérialisèrent autour d’eux. La sensation de froid s’exacerba aussitôt, et les six vampires qui venaient de prendre forme se positionnèrent en arc de cercle, leur coupant toute retraite.

 

− Tu vois, Tanova, il n’y avait aucun lieu de s’inquiéter, siffla l’une des créatures. Ces mortels sont si prévisibles…

 

Un autre vampire se frotta avidement les mains en dévisageant les trois compagnons. Tous les trois étaient dos au mur, acculés contre les deux pans de métal de la porte. Daren tenait serrée la garde de son épée dans sa main droite. Même avec Minsc et Imoen à ses côtés, affronter six des leurs en même temps allait sans doute s’avérer particulièrement délicat. Leur seule véritable chance de salut résidait en son pouvoir incontrôlé, il le savait. Mais il risquait du même coup de blesser voire de tuer ses compagnons, ainsi que de basculer lui-même définitivement dans le néant infini du Seigneur du Meurtre. Comme le lui avait prédit Irenicus… Jaheira et Solaufein pouvaient arriver en renforts d’ici quelques minutes, comme d’ici quelques heures, et ils ne devaient pas compter sur leur intervention trop incertaine pour se tirer d’affaire. Même s’il pouvait être judicieux de gagner autant de temps que possible, la vie d’Aerie était aussi en jeu, et chaque minute perdue la rapprochait d’un destin plus que funeste.

 

− La Maîtresse sera ravie d’apprendre que nous en avons fini avec vous, ricana une autre. Nous allons nous repaître de votre sang.

 

Les mains d’Imoen commençaient déjà à crépiter de magie. Minsc et Daren se positionnèrent dos à dos, faisant face chacun à trois adversaires. Le combat était imminent, et les sbires de Bodhi allaient passer à l’attaque.

Une puissante magie illumina les murs un instant. Imoen déploya ses deux mains en avant et décocha une boule d’énergie qui projeta l’un des vampires contre le mur. Les cinq autres s’élancèrent à l’assaut au même moment, et Minsc et Daren s’interposèrent entre eux et la magicienne. Ils faisaient face chacun à deux adversaires, et Daren porta le premier coup en fauchant le bras de l’un des vampires du tranchant acéré de sa lame. Au même moment, un grognement rauque et menaçant résonna entre les murs anciens.

 

Guenhwyvar ! À toi !

 

De nombreux bruits de pas firent échos à ceux de la bataille qui venait juste de commencer. Un animal bondit alors de l’ombre, renversant au passage deux autres créatures. Un félin, le pelage aussi noir que les ténèbres qui les entouraient, fixait de ses deux yeux jaunes le vampire qu’il venait de mettre à terre, sa gueule ouverte dévoilant des crocs menaçants.

 

− Juste à temps, on dirait ?, reprit la voix.

− Besoin d’un coup de main, gamins ?, renchérit une autre, grave et rocailleuse.

 

Daren connaissait ces voix. Mais avant même qu’il n’eût le temps de se poser davantage de questions, un nain, un homme, une femme, une petite personne et un elfe noir s’avançaient à la faible lueur magique qui éclairait encore les lieux.

 

− Drizzt !, s’écria Imoen d’une voix suraiguë.

 

La panthère fit un bond en arrière et retourna auprès de son maître. Par il ne savait quel miracle, Drizzt Do’Urden, le célèbre rôdeur exilé d’Ombreterre, venait à leur secours. En quelques secondes, la situation venait tourner en leur faveur. Daren, Minsc et Imoen se préparèrent à lancer l’assaut, attendant un signal de leur nouvel allié.

 

− Nous discuterons plus tard, reprit Drizzt.

− Vous n’êtes que des insectes, mortels, siffla l’un des vampires à l’attention de l’elfe noir.

 

Un éclat argenté fusa des ténèbres, tranchant le cou de l’une des créatures. La jeune femme blonde venait de décocher une flèche en un éclair, décapitant ainsi l’un de leurs ennemis d’un seul tir. Drizzt et ses compagnons venaient de passer à l’attaque, et avant que les vampires n’eussent le temps de réagir, deux nouvelles créatures disparurent en un nuage bleuté et s’enfuirent dans les couloirs. Daren contemplait les redoutables techniques de combats des équipiers de l’elfe noir, ne sachant comment intervenir sans les gêner. Seul Minsc continuait à se battre contre son adversaire, qu’il terrassa aisément. L’homme blond à la tunique en peau de bête maniait une masse gigantesque, qui broyait ses adversaires avec une redoutable efficacité. La petite personne quant à elle décochait des carreaux de son arbalète avec une précision stupéfiante. Surpris par la vélocité de l’attaque, les créatures ne purent que parer tant bien que mal les assauts conjugués de Drizzt et de ses compagnons avant de succomber sous leurs coups. En quelques secondes, tous les vampires fuyaient la bataille en une multitude de brumes bleu pâle.

 

− Drizzt !, s’écria Daren une fois le combat terminé. C’est… Par quel miracle… ?

− Il n’y a aucun miracle là-dedans, le coupa-t-il en rengainant ses deux cimeterres. L’elfe noir qui voyage avec vous m’a expliqué votre situation avant que nous nous quittions l’autre jour, et nous avons décidé de venir vous porter main forte.

 

Solaufein. Daren se remémorait leur rencontre avec la célèbre troupe du Val Bise. Leur compagnon s’était longuement entretenu avec le rôdeur drow dans sa langue natale.

 

− Que… que vous a-t-il dit ?, reprit Daren.

− Suffisamment pour nous donner envie de vaincre la créature que vous affrontez. Mais, où est votre compagnon à ce propos ?

− Une de nos amies a été enlevée, et nous sommes partis en catastrophe à sa recherche, répondit Imoen. Deux d’entre nous, dont Solaufein, sont partis prévenir des… alliés.

 

Les dernières lueurs de la magie d’Imoen s’évanouirent dans les ténèbres, mais elle renouvela rapidement son incantation.

 

− Quelle est cette porte ?, demanda la petite personne d’un air curieux.

− Aerie…, notre amie, est prisonnière dans le repaire de la vampire, derrière ces portes, expliqua Daren. Il faut une magie particulière pour l’ouvrir, mais je ne sais rien de plus.

 

Il posa sa main contre la paroi métallique et poussa vainement de toutes ses forces. L’image de l’avarielle s’entaillant le pouce pour recouvrir de sang les symboles maléfiques qui ornaient la porte lui vint à l’esprit, et il dégaina son arme en la portant au-dessus de la paume de sa main.

 

− Attends, gamin, l’interrompit la voix rocailleuse du nain.

 

Le compagnon de Drizzt saisit à pleine main un marteau de couleur rouge sombre et s’avança vers les deux battants d’un air déterminé.

 

− Reculez-vous ! Je vais vous montrer comment on ouvre une porte, moi !

 

Daren, Minsc et Imoen rejoignirent Drizzt Do’Urden et ses compagnons, laissant le champ libre au guerrier. Il frappa légèrement le sol plusieurs fois, et une vibration grave et sourde résonna dans les couloirs, augmentant d’intensité au fur et à mesure que le poids de la masse se mettait à luire d’une couleur argentée. Tout à coup, plusieurs éclairs se mirent à zigzaguer autour de l’extrémité métallique, se reflétant contre la paroi lisse de la porte de fer. Daren, sa sœur et Minsc fixaient d’un air ébahi le nain dont l’arme auréolait la barbe rougeoyante en crépitant vivement, mais l’elfe noir et ses compagnons observaient la scène d’un air détaché, attendant simplement qu’il terminât ce qu’il avait entrepris. Tout à coup, le nain leva ses deux bras au-dessus de sa tête, et fracassa son marteau sur les pans d’acier. Un choc sourd et puissant fit trembler le sol et les parois, et Daren crut même un instant que le plafond trop ancien allait s’effondrer sur eux. La détonation avait soulevé tant de poussière qu’il était impossible de distinguer quoi que ce fût, malgré la magie d’Imoen. Une puissante onde de choc le poussa en arrière, et Daren dut poser un genou à terre pour ne pas perdre l’équilibre. Quelques secondes d’un silence surnaturel s’ensuivirent, et une toux rauque s’éleva de la fumée devant eux.

 

− Foi de Moradin ! Ces tunnels sont mal entretenus !

 

La poussière retomba finalement au sol et le nain en sortit, une main au-dessus de yeux et la barde grisonnante.

 

− Toujours à râler, Bruenor !, ironisa la guerrière aux cheveux roux.

− Pour une fois que tu fais du bon travail…, renchérit d’un air dégagé l’homme blond à la tunique en peau de bête.

− Je voudrais bien vous y voir, vous deux !, grogna-t-il à nouveau.

− Merci ! Merci de tout cœur, le remercia Daren en s’inclinant.

 

Bruenor haussa les épaules d’un air gêné, et répondit d’un grommellement amical.

 

− Minsc est admiratif de la finesse de ta stratégie, complimenta le rôdeur. Bouh lui-même n’aurait pas trouvé plus efficace.

− Attendez…, reprit soudainement la jeune femme, un doigt sur les lèvres. J’entends un bruit.

 

Le cœur de Daren s’accéléra. L’euphorie d’avoir trouvé de nouveaux alliés lui avait presque fait oublié l’objet de leur venue ici et les ennemis qu’ils affrontaient. La porte de métal noire, éventrée en plein cœur, n’obstruait plus le passage entre les catacombes et l’antre de Bodhi.

 

− Je crois que Cattie a raison, ajouta la petite personne. Nous avons de la compagnie.

 

Une dizaine de brumes bleutées flottèrent dans leur direction des trois couloirs qui menaient à l’intersection, et un à un, de nouveaux vampires se matérialisèrent devant eux.

 

− Continuez votre quête, et sauvez votre amie capturée, ordonna Drizzt en dégainant à nouveau ses armes de sa ceinture. Nous nous chargeons du reste.

− Mais…, commença Daren.

− Tu es sourd, gamin ?, grogna Bruenor. On s’occupe de ces macchabées, on t’a dit.

 

Le guerrier blond inclina légèrement la tête, faisant au passage craquer plusieurs articulations, et sortit la masse gigantesque de son dos en roulant ses épaules.

 

− Enfin de l’action, soupira-t-il. J’ai bien cru que j’allais m’endormir…

− Bonne chance, lança l’elfe noir en faisant tournoyer son arme dans sa main droite.

− Merci. Vous aussi.

 

Daren jeta un dernier regard à la petite troupe qui venait de leur sauver la vie, et se faufila entre les deux pans enfoncés qui conduisaient dans l’antre de la vampire. Et à sa chère Aerie retenue entre ses griffes.

Fouiller les ombres

Deux heures s’étaient écoulées depuis leur départ de la Couronne de Cuivre, et Daren rejoignit ses compagnons devant le bâtiment menaçant qui avait jadis été le repaire des Voleurs de l’Ombre, abrités sous le porche d’une échoppe abandonnée. Une pluie battante s’était soudainement abattue sur la ville, et Daren avait dû courir à toute vitesse pour ne pas finir trempé jusqu’aux os.

 

− Bon… toujours rien, pesta Jaheira. Ça fait une heure que nous sommes là, et personne ne nous a contactés. Il n’y a aucun vigile, et les portes sont toutes closes. Soit il n’y a plus personne, soit nous ne sommes plus les bienvenus.

 

Daren souffla un peu de sa course et s’essora les cheveux à l’abri de la pluie. Il était encore bouleversé de sa lecture, mais préféra ne pas encore en faire part à ses compagnons.

 

− Qu’est-ce que tu proposes ?, demanda Imoen.

− Qu’on se sépare. Nous ne pouvons pas décemment espérer vaincre seuls Bodhi et ses acolytes au cœur même de leur repaire, et nous avons besoin d’alliés. Une fois que nous saurons où trouver Aran Linvail, il sera sans doute plus facile de le faire changer d’avis.

 

Jaheira fronça les sourcils quelques secondes, et reprit.

 

− Imoen et Solaufein, vous allez rester dans les environs et relever les allées et venues suspectes. Mais méfiez-vous, nous sommes sûrement déjà repérés. Donc soyez prudents. Tu ne devrais pas avoir de problème ici, Solaufein. La garde ne fréquente pas souvent les lieux. Ensuite, Minsc et Aerie, allez traîner dans les bas quartiers, par exemple là où nous avons rencontré Gaelan Bayle. On ne sait jamais ce qu’on pourrait y trouver…

− Minsc et Bouh sont prêts !

 

Il ne restait donc plus qu’elle et lui. Il soupçonnait là une quelconque intention de sa part pour se retrouver en tête à tête avec lui, et à en juger par le visage contrarié de l’avarielle il n’était pas le seul, mais il préféra ne pas relever ce détail.

 

− Quant à nous, nous allons passer au peigne fin la Promenade de Waukyne.

 

La place marchande d’Athkatla regorgeait de tout ce qui pouvait se vendre en Amn et au-delà. Les Voleurs de l’Ombre y avaient sans aucun doute des observateurs, et peut-être auraient-ils l’occasion d’entrer en contact avec eux là-bas.

 

− Rendez-vous à la Couronne en fin d’après-midi pour faire le point.

 

Ils quittèrent leur abri de fortune et longèrent le plus possible les murs des habitations, mais la pluie mêlée à un vent froid leur rabattait régulièrement des bourrasques salées en pleine figure. Presque une heure plus tard, Daren et Jaheira arrivaient sur la Promenade, toujours en perpétuelle ébullition malgré les caprices météorologiques. Ils se réfugièrent sous les peaux qui faisaient office de toit autour des étals et inspectèrent les allées et venues en feignant de s’intéresser aux fruits et légumes entreposés devant eux. Bercé par les clapotements de l’eau sur la toile tendue au-dessus, Daren avait du mal se concentrer sur leur enquête. Le journal de Yoshimo hantait encore son esprit, le rongeant de l’intérieur comme un ver dans une pomme trop mûre. Irenicus s’avérait être un véritable maître de la manipulation, et quels que fussent ses actuels objectifs, son plan s’était déroulé avec une précision redoutable. Chaque pièce, des Voleurs de l’Ombre à Saemon Havarian en passant par Bodhi et la Maison Despana, sans oublier bien sûr lui-même, avait rempli son rôle à la perfection, mettant en scène l’implacable vengeance du sorcier.

 

− Nous devrions peut-être nous abriter, lui lança Jaheira après presque deux heures de déambulation infructueuse en lui désignant la porte d’une échoppe un peu plus loin.

 

Sur l’écriteau au-dessus de l’entrée, on pouvait lire en lettres argentées « Le Marché de l’Aventure ». Le bâtiment était de taille importante, un lieu où il serait sans doute possible d’obtenir des informations. Ils coururent tous deux vers le porche et entrèrent dans l’échoppe qui regorgeait de monde.

 

− Ah, de nouveaux clients !, leur lança une voix forte et joviale. Ribald Barterman, à votre service !

 

Un homme brun aux cheveux courts, le visage et les bras marqués par quelques cicatrices, venait de les interpeller dès leur arrivée.

 

− Le Marché de l’Aventure est le premier commerce de Féérune, continua-t-il en direction de Daren. Large choix, prix bas, et pas de chichis ! Voilà ma politique : les produits, et rien que les produits !

 

Daren n’avait pas encore ouvert la bouche que cet homme lui déballait déjà armes et bijoux en tout genre, vantant les mérites et la qualité de son établissement.

 

− Que puis-je faire pour réaliser vos rêves, aujourd’hui ?, conclut-il d’un air joyeux.

− Seulement répondre à quelques questions, Ribald, lui répondit Jaheira.

 

Le marchand se figea sur place et déglutit péniblement avant même de se retourner. Lentement, il se tourna vers la druide, le regard mêlé de colère et de crainte.

 

− Bonjour, mademoiselle Jaheira…

Madame, le coupa-t-elle d’un ton glacial.

− J’aime autant vous prévenir que je n’accepterai plus d’être ennuyé par les Ménestrels… Dois-je vous rappeler que l’époque où j’entretenais des liens avec ceux de votre espèce est depuis longtemps révolue ?

 

Jaheira le dévisagea quelques instants sans réaction, puis éclata de rire.

 

− Pas la peine de t’inquiéter, le rassura-t-elle. Je ne suis pas ici officiellement.

 

Daren l’entendit murmurer quelques mots, ne saisissant que « avec ceux de votre espèce », mais Ribald Barterman se ravisa soudainement, et prenant un visage plus détendu, salua la demi elfe comme si rien ne s’était passé.

 

− Veuillez excuser mes paroles, mademoiselle…

− …madame…

− …que puis-je faire pour vous ?

− Balade toi dans la boutique, je m’en occupe, murmura-t-elle à Daren en passant devant lui. En fait, reprit-elle plus fort, j’aurai quelques questions, Ribald. Si tu me le permets bien sûr…

 

Elle sortit de sa ceinture une bourse qu’elle agita dans sa main droite, révélant une bonne quantité de pièces d’or. S’exécutant, Daren s’éloigna de l’entrée de la boutique et parcourut l’impressionnant étalage de produits divers et variés. Une véritable foule se pressait ici, d’autant plus attirée par le mauvais temps à l’extérieur, et déambulait entre du matériel pour forgeron, des meubles, des animaux sauvages en cage, ou des composantes exotiques qu’il n’avait encore jamais vues. Ce commerce devait être particulièrement rentable, car Ribald Barterman pouvait même se payer le luxe d’une sentinelle amnienne postée à surveillées les déplacements des clients entre les allées bondées de marchandises. Une dizaine de minutes plus tard, il aperçut Jaheira dans la foule qui lui faisait un signe de la main. Sans ajouter mot, elle se dirigea vers la sortie, un large sourire sur le visage. Il avait cessé de pleuvoir à torrent, et seule une petite bruine persistait encore à inonder le sol déjà gorgé d’eau.

 

− J’ai un nom, et une adresse, expliqua Jaheira en se faufilant parmi la foule.

− Un nom ?

− Renal Bloodscalp, un lieutenant d’Aran Linvail. Il devrait nous permettre de le joindre.

− Et où devons-nous le rencontrer ?

− Je crois qu’il s’agit d’une autre entrée de la guilde, sur les docks. Retournons à la Couronne et attendons les autres. Nous irons tout à l’heure.

 

L’après-midi commençait à toucher à sa fin, et lorsque Daren et Jaheira rentrèrent à l’auberge, leurs compagnons les y attendaient déjà. Leurs mines sombres laissaient présager qu’ils n’avaient trouvé aucune piste, mais une lueur d’espoir naquit sur leurs visages lorsqu’ils découvrirent l’air réjouit des deux nouveaux arrivants.

Jaheira leur expliqua sa rencontre avec le propriétaire de l’échoppe sur la Promenade, ainsi que le lieu où ils pourraient enfin entrer en contact avec les Voleurs de l’Ombre. Tous les six prirent une rapide collation et partirent en direction des docks. Le soleil en cette fin d’Uktar se couchait rapidement, et ajouté aux nuages épais, le ciel commençait déjà à s’assombrir. La pluie avait totalement cessé maintenant, et seules quelques gouttières au-dessus des toits pouvaient encore donner l’illusion d’une averse. Trois bâtisses à côté de ce qu’ils pensaient être l’entrée de la guilde des Voleurs de l’Ombre, une enseigne miteuse de cordonnier était suspendue au-dessus d’une porte en bois vermoulu.

 

− Ribald m’a dit que c’était ici…, expliqua Jaheira.

 

Daren passa le premier, et tourna la poignée qui faillit lui rester dans la main.

 

− Je peux faire quelque chose pour vous ?, s’éleva une voix âgée à l’autre bout de la petite pièce poussiéreuse.

− Nous souhaiterions rencontrer Renal Bloodscalp, répondit aussitôt Jaheira. Nous venons de la part de Ribald Barterman.

 

Le vieillard resta sur son haut tabouret sans répondre, les deux mains toujours occupées sur une paire de bottes usées. Jaheira ne réitéra pas sa question, mais demeura immobile. Le vieil artisan acheva sa couture et finit par descendre de son siège.

 

− Vous êtes toujours là, hum ?, reprit-il d’un ton agacé.

 

Il souffla fortement, et un nuage de poussière lui arracha une toux sèche.

 

− Bon, suivez-moi, reprit-il.

 

Le vieil homme se pencha sous son comptoir, et le sol se mit à trembler. Dans un bruit de métal rouillé, un pan du mur se décala, pour dévoiler un couloir sombre et malodorant. Sans un regard dans leur direction, il s’y engouffra, et tous les six le suivirent avant que le mur ne reprît sa place. Les couloirs ressemblaient à s’y méprendre à ceux qu’ils avaient connus au cœur de la guilde, et Daren suspectait d’ailleurs qu’ils se trouvaient en fait dans le même complexe. Ils tournèrent plusieurs fois dans le dédale de galerie sans rencontrer âme qui vive lorsqu’un autre homme vêtu de noir se dirigea vers eux. Il échangea quelques mots à voix basse avec leur guide qui fit soudainement demi-tour, sans autre explication.

 

− Le Maître des Ombres veut vous rencontrer, leur lança le voleur. Par ici.

 

Le Maître des Ombres. Aran Linvail allait enfin se montrer. Ils n’étaient restés que quelques jours dans ce repaire, mais les nouveaux couloirs qu’il leur faisait prendre ne leur étaient pas totalement inconnus. Après dix nouvelles minutes de marche, Daren reconnut les portes du salon privé du Maître. À peine étaient-ils entrés qu’Aran Linvail s’adressa à eux de sa voix calme et posée.

 

− Ah ! Vous voici de retour, et bien plus tôt que je ne l’espérais ! Je dois admettre qu’après votre départ sur le bateau d’Havarian, je me suis demandé si vous atteindriez l’île, sans parler de revenir…

− Vous voulez sans doute dire que vous espériez ne plus nous revoir, ironisa Jaheira en tentant de conserver son calme. Surtout après la petite trahison de votre capitaine…

− Une trahison ?, répéta-t-il. Cela ne me surprend guère…

 

La demi-elfe écarquilla les yeux d’un air outré et menaçant. Le repaire du Maître n’avait pas changé depuis leur dernière visite, mais cette fois, il les attendait debout. Daren remarqua que malgré l’odeur toujours entêtante d’herbe à pipe, aucune fumée ne tapissait le plafond. Avant que Jaheira ne pût lui répondre, il avait repris.

 

− Oh, ne me regardez pas comme ça, je n’y suis pour rien ! Saemon Havarian n’était pas du tout l’un de mes hommes. Je vous avais dit que peu de navires osent le voyage vers Brynnlaw, et vous avez vu le genre de… « faune » qu’on peut y trouver. J’ai bien peur qu’Havarian n’ait été le moins mauvais choix possible… Mais…

 

Aran Linvail posa ses yeux sur Imoen, et continua.

 

− Je vois que votre amie est à nouveau avec vous. C’était bien votre objectif, non ? Vous semblez vous en être tiré à bon compte.

− Mis à part le fait que Bodhi m’a pris mon âme, tout va bien en effet, répliqua Imoen.

 

Quelques secondes de silence suivirent sa réponse cinglante. Imoen défiait le Maître des Ombres du regard tandis que lui-même se massait le menton d’un air pensif.

 

− Ah. Je vois, répondit-il finalement. J’aimerai vraiment pouvoir y remédier, mais je ne suis pas vraiment qualifié pour ce type d’ennui… Si vous le souhaitez, je peux faire retrouver et punir ce capitaine pour ce… cet écart. Je lui avais payé un supplément pour vous protéger, visiblement un gâchis de bon or…

− S’il vit encore, ce serait avec plaisir…, concéda Jaheira.

− Mais, en réalité, c’est à cause de Bodhi que je vous ai fait venir ici, continua Aran Linvail.

 

Daren le dévisagea, les yeux écarquillés. Ils avaient passés toute une journée à tenter de débusquer ces Voleurs de l’Ombre, mais à en croire ses dires, ils n’étaient entrés en contact avec eux qu’au seul bon vouloir de leur chef. Pourquoi Aran leur parlait-il de Bodhi ? Était-il possible qu’il fût au courant de leur quête ?

 

− Et qu’est-ce que…, intervint Jaheira.

− J’ai tout d’abord cru que vous me cherchiez pour de mauvaises raisons, la coupa-t-il, mais il m’est finalement apparu que nous partageons toujours un objectif. Vous êtes parvenus à affaiblir sa guilde l’autre fois, je vous en suis reconnaissant, mais elle-même semble avoir survécu. Je ne sais pas pourquoi elle est revenue à Athkatla, mais je ne peux prendre le risque de la laisser rebâtir son influence et se venger des Voleurs de l’Ombre. Et de moi, bien sûr.

 

Daren n’en croyait pas ses yeux. Ils étaient venus demander de l’aide, et se voyaient confier une nouvelle mission pour le compte des Voleurs de l’Ombre. L’once de calme que Jaheira peinait à conserver s’amenuisait de seconde en seconde, et lui-même commençait à trouver cette situation plus que grossière. Il regrettait presque d’avoir songé à cette organisation corrompue pour leur venir en aide, même s’ils représentaient au final leurs seuls alliés à Athkatla.

 

− J’aimerai vraiment que vous mettiez un terme définitif à son existence, conclut le Maître de l’Ombre sur le ton de la conversation. Je ne vous reproche pas d’avoir échoué la dernière fois. Nous avions tous sous-estimé l’étendue de ses pouvoirs.

 

Personne ne répondit. De ses cinq compagnons, Jaheira extériorisait le plus sa colère, mais les quatre autres échangeaient aussi des regards indignés. Les mains de la demi-elfe tremblaient d’exaspération et de rage, mais respirant longuement à plusieurs reprises, elle parvint à conserver un semblant de calme.

 

− Tout ceci est une plaisanterie, n’est ce pas ?, répondit-elle finalement en en serrant les dents.

 

Une expression de surprise se dessina sur le visage d’Aran Linvail, puis se transforma rapidement en un fatalisme résigné.

 

− Rien ne change à ce que je vois… Mais à moins que je ne me trompe lourdement, Bodhi est toujours votre ennemie ?

− Là n’est pas la question, intervint Daren. Nous sommes à peine face à face depuis dix minutes que vous nous demandez déjà de faire votre sale boulot ! Il est hors de question que nous exécutions vos quatre volontés cette fois.

− Depuis que vous êtes revenus ici, à Athkatla, vous avez passé, sans grande discrétion la plupart de votre temps, à tenter d’entrer en contact avec moi. Comprenez-moi lorsque je pensais que l’extermination de Bodhi en était la raison principale.

 

Daren hésita un instant, décontenancé par l’omniscience du Maître de l’Ombre.

 

− Vous allez encore nous demander de risquer nos vies pour… pour arranger vos petites affaires !, intervint à son tour Aerie, le visage écarlate.

− Je vous demande ce service en tant qu’alliés, pas en tant qu’employeur, précisa Aran Linvail. Si vous acceptez, je vous confierai volontiers deux de mes meilleurs lieutenants, Arkanis et Yachiko, ainsi que quelques hommes supplémentaires. Ce sont des combattants et des assassins hors pair qui vous aiderons à traquer Bodhi et ses suivants. Nous avons autant à gagner l’un que l’autre, croyez-moi.

 

Le silence retomba à nouveau dans la pièce. Aran conservait un visage calme en toute circonstance et n’haussait jamais le ton plus que nécessaire. Cet homme était d’une efficacité redoutable pour retourner toute situation en sa faveur, et malgré le sentiment d’être à nouveau manipulés, ils n’avaient pas d’autre choix que d’accepter sa proposition.

 

− Très bien, conclut Daren.

− Parfait !, s’enthousiasma-t-il. Que diriez-vous de passer à l’action demain, au pic du soleil ?

 

Daren acquiesça sans rien dire, et tous les six sortirent en silence de la pièce. Il avait cependant raison : il était tard, et attaquer ces vampires de nuit ne pouvaient que les handicaper davantage. Un guide les attendait au bout du couloir et les conduisit vers les docks d’Athkatla à travers le labyrinthe de la guilde des Voleurs de l’Ombre.

Le chemin de la souffrance

− Tu te sens mieux ?

 

La voix d’Imoen résonnait dans son esprit comme de la lumière perdue dans une galerie de miroirs. Daren mit quelques secondes à réaliser où il se trouvait, mais le plafond sculpté et les larges colonnes de marbres le ramenèrent à une réalité abrupte.

 

− Chaque fois que je te trouve ici, tu es à moitié mort…, ajouta Aerie avec un sourire soulagé.

 

Daren se massa l’épaule et la cuisse, et rendit son sourire à l’avarielle. Il cherchait une autre personne du regard. Une personne plongée dans le désarroi et le doute.

 

− Elle est là-bas…, murmura Imoen en baissant les yeux.

 

Devant la statue de la déesse Mystra, agenouillée et immobile, Jaheira se recueillait devant le corps de son ancien maître défiguré par les coups. Daren s’approcha sobrement d’elle et s’assit à ses côtés en silence. De longues minutes s’écoulèrent sans un bruit. La présence de Daren lui arracha finalement quelques mots, engoués d’un sanglot naissant qu’elle peinait à maîtriser.

 

− Ce… Ce n’est pas ce que je voulais. Non…

 

Elle tenait dans ses paumes ouvertes une broche argentée représentant une harpe.

 

− Je… Toute cette souffrance… Sommes-nous dans le vrai, Daren ? Suis-je dans le vrai… ?

 

Elle avait murmuré ces paroles destinées à lui seul sans se détourner de sa méditation.

 

− Égoïste, égoïste, égoïste !, souffla-t-elle en serrant les dents. Les gens sont morts à cause de… ce que je veux, ce que je vois en…

 

Elle s’arrêta à nouveau, la gorge serrée.

 

− Les Ménestrels avaient le droit de me tourner le dos ! Ils en avaient le droit ! Je… Égoïste…

 

Sa voix se perdit en un murmure. Puis le murmure se transforma en pleurs. Jaheira sanglotait silencieusement, de chaudes larmes coulant le long de son visage allongé, perlant sur sa broche de Ménestrel qu’elle tenait toujours entre ses mains.

 

− Daren…

 

Pour la première fois, elle tourna son regard vers lui. Ses yeux noisette exprimaient un mélange d’émotions qu’il avait du mal à saisir. Un appel à l’aide, doublé d’une détresse infinie, mais aussi une insistance nouvelle qui le saisit jusqu’à son être profond. Elle demeura quelques instants à le dévisager ainsi, comme si c’était la première fois qu’elle le voyait. Daren était partagé entre la compassion qu’il éprouvait pour son amie et le même malaise qu’il avait ressenti quelques temps plus tôt lorsqu’elle l’avait serré dans ses bras.

Tout à coup, Jaheira se leva, reprenant sa détermination et son sérieux coutumiers.

 

− Excusez-moi… Je vous ai fais assez perdre de temps comme ça. Nous devons essayer de contacter les Voleurs de l’Ombre et nous mettre en route pour le repaire de Bodhi au plus vite.

 

Daren et ses compagnons obtempérèrent sans discuter, et tous les six se remirent en route vers le quartier général du Maître de Ombres, Aran Linvail. La soirée touchait à sa fin, et Athkatla dévoilait presque rituellement son visage nocturne, serein et agité à la fois.

 

Le repaire des Voleurs de l’Ombre se trouvait aussi sur les docks, et en quelques minutes, ils en avaient rejoint l’entrée.

 

− C’est étrange, il n’y a personne…, murmura Jaheira en balayant les alentours du regard. Et je ne reconnais pas ces murs…

 

Quelque chose avait effectivement changé depuis leur précédent séjour à Athkatla. Non seulement l’entrée n’était plus surveillée, même par un simple vigile à l’allure de marin, mais Daren aurait juré que les portes ne se trouvaient pas aux mêmes endroits. Les Voleurs de l’Ombre s’étaient-ils déplacés sans laisser de traces derrières eux ? Ou les vampires de Bodhi avaient-ils fini de les mettre en déroute ?

 

− Quelque chose me dit qu’ils ne sont pas très pressés de nous revoir, ajouta la druide d’un ton sarcastique.

− Qui devons-nous rencontrer ?, interrogea Solaufein.

− Les Voleurs de l’Ombre, répondit Daren. Une sorte de… gang qui règne sur les quartiers pauvres de la ville. Ils nous ont aidés à retrouver Imoen en échange d’or.

 

Solaufein haussa les sourcils en signe d’incrédulité.

 

− Les « Voleurs de l’Ombre » ?

− Tu les connais ?, s’étonna Imoen.

− Non, non. Mais j’étais juste en train de me dire que la vie ici n’est pas si différente de celle des drows, finalement.

 

La trahison de Saemon Havarian, pourtant embauché par les voleurs Amniens, devait sans aucun doute leur être parvenue rapidement. Pensaient-ils qu’ils étaient revenus chercher une quelconque vengeance, ou un remboursement ? De leur point de vue, cela ajoutait une dette en leur faveur, dont ils pourraient se servir pour faire plier Aran Linvail à leurs suppliques. Mais s’ils ne parvenaient pas à les contacter, cet atout ne leur servirait à rien. Imoen ne put retenir un bâillement spontané et sonore, qui se propagea rapidement à la petite troupe. Leur journée avait été longue et éprouvante, et tous les six manquaient cruellement de sommeil.

 

− Ça ne sert à rien d’attendre plus longtemps, conclut Jaheira. Nous reviendrons demain, et nous essaierons de nous renseigner sur ce qui s’est passé ici.

− Oui, nous avons tous besoin de repos, renchérit Daren. Allons à la Couronne de Cuivre.

 

Le crépuscule était définitivement tombé, et seule une lune gibbeuse éclairait les rues sombres des bas quartiers de la ville. Mendiants, prostituées, truands et trafiquants de toutes sortes les dévisageaient sur leur passage, sifflant à l’occasion Aerie ou Imoen. Toutefois, en montrant ostensiblement leurs armes, aucun d’eux n’osa les importuner davantage et ils parvinrent sans encombre à l’auberge de la Couronne de Cuivre d’où s’échappaient quelques cris et brouhahas.

 

− Mais, c’est bien le jeune Daren et ses amis !, s’écria une voix forte à leur arrivée.

 

Hendak, le teint toujours rougeoyant, venait de les saluer chaleureusement.

 

− Toujours sur la brèche ?, ajouta-t-il d’un clin d’œil en baissant la voix.

 

Hendak avait tout de suite saisi à leur attitude hésitante qu’ils ne souhaitaient pas être reconnus, ce en quoi ils lui étaient reconnaissants.

 

− Ne vous occupez de rien, je vous offre le repas et les chambres pour cette nuit !, conclut-il d’un tape amicale sur l’épaule de Minsc. Et que…

 

Il s’arrêta net, les sourcils froncés et le regard vissé sur Solaufein. Leur compagnon baissait tant bien que mal sa capuche plus que de mesure, et l’espace de quelques secondes, Daren crut qu’il allait troquer son plateau contre une arme et attaquer l’elfe noir à vue.

 

− C’est… un ami, répondit précipitamment Daren.

 

Hendak tourna lentement son regard vers lui, la même expression d’incrédulité sur le visage.

 

− Il nous a sauvé la vie, ajouta-t-il. Plusieurs fois.

 

L’ancien guerrier du nord resta sans voix quelques instants, mais tendit finalement une main à Solaufein, qui lui rendit son salut.

 

− Les amis de mes amis sont mes amis, conclut-il d’un sourire. Vous avez un jour sauvé ma vie et celle de ces hommes, et votre parole a valeur de vérité pour moi. Asseyez-vous là bas, vous serez au calme. J’arrive tout de suite !

 

Daren et ses compagnons le remercièrent et s’installèrent loin des regards indiscrets. La Couronne de Cuivre était sans doute l’une des auberges les plus populaires d’Athkatla, mais ils devaient tout de même se montrer prudents pour ne pas compromettre l’identité de Solaufein. Quelques minutes plus tard, Hendak venait les servir personnellement.

 

− Et voilà ! Six plats du jour ! Attention, c’est chaud !

 

Une viande rougeoyante accompagnait un ragoût appétissant, et Daren n’attendit pas la fin du service pour entamer son assiette.

 

− C’est une bien jolie demoiselle que vous avez ramenée là !, s’exclama soudainement le guerrier. C’est donc elle, votre amie disparue ?

− Hendak, voici ma sœur, Imoen. Et oui, c’est bien elle dont on vous avait parlé.

 

Imoen lui répondit d’un sourire mutin, et son visage s’empourpra.

 

− Oh ? Ta sœur ? J’avais compris qu’il s’agissait d’une simple connaissance… Je comprends mieux votre détermination, du coup ! Mais… il n’y avait pas un autre type avec vous ? Avec de longs cheveux noirs, et une queue de cheval…

 

Un silence gêné fit suite à sa question. Ils ne tenaient pas à mettre Hendak au courant des détails de leur quête, mais ne pouvait pas non plus ignorer sa remarque.

 

− Il… il est mort, répondit Daren.

− Oh, je suis désolé, s’excusa Hendak. Toutes mes condoléances.

− Inutile…, ajouta froidement Jaheira. Le passé ne peut être changé, ni les morts revenir à la vie.

 

Un nouveau silence plana au dessus de la table. Jaheira mastiquait avec force sa viande, et semblait prendre un certain plaisir à en déchiqueter chaque parcelle.

 

− Je suis vraiment désolé, reprit soudainement le guerrier, mais on a besoin de moi là-bas. Ravi d’avoir discuté avec vous, mais le devoir m’appelle ! Et ne vous inquiétez pas pour la note, c’est ma tournée !

 

Il se leva prestement et partit rejoindre ses employés aux cuisines.

 

− C’est bien lui qui a été guerrier, puis esclave, avant d’être propriétaire de cette auberge ?, demanda Imoen, une fois leur hôte parti.

 

Aerie lui répondit d’un hochement de tête par l’affirmative.

 

− Bel exemple de reconversion !, conclut-elle d’un sourire.

 

Ils terminèrent leur repas dans une ambiance plus détendue qu’à leur arrivée et montèrent dans leur chambre. Daren dut lutter vigoureusement pour escalader une à une les interminables marches de l’auberge et s’effondra sur le lit à peine la porte franchie. Le sommeil l’envahit aussitôt, mais leur conversation un peu plus tôt lui avait rappelé une tâche qu’il s’était promis d’accomplir. D’après ses souvenirs, les bas quartiers de la ville abritaient un temple dédié au dieu de la miséricorde, Ilmater, et il devait y apporter le katana brisé de Yoshimo afin de libérer son âme du poids de la trahison. Et peut être trouver des réponses à des questions qui n’en avaient pas encore…

 

 

Trois coups brefs à sa porte le tirèrent de son sommeil. À en juger par la lumière qui régnait dans la pièce, l’aube était passée depuis longtemps, mais Daren savourait particulièrement ce repos prolongé volé à une nuit trop courte. La porte s’entrouvrit lentement, laissant apparaître quelques mèches dorées suivie d’une ombre qui se faufila à l’intérieur. Aerie. Avant qu’il n’eût le temps d’ouvrir la bouche, elle l’embrassa furtivement au coin des lèvre. Daren resta quelques secondes sans voix, et l’avarielle dont le visage tirait soudainement sur le cramoisi s’enfuit aussi vite qu’elle était entrée, fermant la porte derrière elle.

Sans plus attendre, il se prépara et descendit rejoindre ses compagnons déjà attablés autour d’un petit déjeuner appétissant.

 

− Ah, te voilà, lui lança Jaheira d’un ton impatient alors qu’il s’asseyait entre Minsc et Imoen. Retournons au plus vite sur les docks dès que nous serons prêts.

− Je…, bredouilla Daren, j’ai quelque chose à faire avant.

 

Tous les regards se tournèrent vers lui, incrédules, et ce fut Imoen qui devina la première son intention.

 

− Yoshimo, c’est ça ?

 

Daren acquiesça en silence, et baissa le regard.

 

− Bon, reprit Jaheira. Pars devant, et rejoins-nous sur les docks quand tu seras prêt.

 

Il remercia ses compagnons d’un sourire, et une fois son appétit comblé se faufila vers la sortie entre les tables qui commençaient à se remplir. Il rajusta son sac sur ses épaules, et se dirigea vers le bâtiment de misère surplombé du symbole des deux mains liées d’Ilmater qu’il avait repéré la veille au soir.

Une porte de bois rapiécée entrouverte donnait sans doute sur le temple lui-même, mais la taille du bâtiment laissait présager des lieux tout aussi misérables que la divinité qu’ils servaient. De nombreux mendiants, orphelins, et vieillards abandonnés le dévisagèrent d’un air circonspect tandis qu’il poussait les battants de bois du domaine sacré.

 

− Sois le bienvenu, voyageur, le salua un homme âgé vêtu d’une simple toge beige. Qu’est-ce qui t’amène en ces lieux, mon frère ?

 

Une seule pièce entourée de loges minuscules faisait office de temple, et contrastait vivement avec les lieux de culte bien plus tapageurs des autres religions de Féérune. Daren posa lentement son sac à dos, et en sortit les deux parties du katana de Yoshimo.

 

− Je…, commença Daren d’une voix incertaine. Ma requête te semblera certainement bien étrange, mon frère… J’ai ici avec moi l’arme brisée d’un homme qui est mort dans la disgrâce.

 

Il attendit quelques secondes, observant la réaction de son interlocuteur.

 

− Intéressant, lui répondit le prêtre, et tout à fait insolite. Ceux que nous nous efforçons de guider sont généralement déjà déchus, ou sombrent brusquement dans le pêché après une vie au service du Bien. Dis m’en plus sur cet homme, mon frère.

− Cet homme s’appelait Yoshimo. C’était l’un de mes compagnons de voyage… l’un de mes amis, et on l’a forcé à trahir les siens. Il a supplié Ilmater de bien vouloir sauver son âme juste avant de mourir, et m’a demandé d’amener son arme ici.

 

Le prêtre avait haussé les sourcils à l’évocation du nom du voleur, et après une courte réflexion, répondit à Daren.

 

− Yoshimo, dis-tu ? Je crois connaître cet homme. Il est venu ici il y a quelques temps, à la tombée de la nuit, et semblait en grande détresse. Oui…, continua-t-il en plissant les yeux. Un homme aux longs cheveux noirs attachés en arrière et aux yeux légèrement bridés, c’est bien cela ?

 

Daren sentit son cœur palpiter, et acquiesça à la question du prêtre.

 

− Il m’a donné une somme conséquente en pièces d’or et m’a demandé de lui garder quelques objets personnels. Pourtant, il n’a rien voulu me révéler de la cause de son trouble… Seulement le fait qu’il préférait ne pas se retrouver mort avec eux, ou à cause d’eux…

 

Daren ne répondit pas tout de suite. De quels effets personnels cet homme parlait-il ? Yoshimo avait conservé tellement de secrets jusqu’à sa mort qu’il n’était pas surprenant qu’il en eût enterrés avec lui.

 

− Je vois…, conclut soudainement le prêtre d’Ilmater. Les évènements l’ont mené plus loin qu’il ne l’envisageait et il a souffert, tiraillé entre son devoir et sa conscience. J’ai déjà vu cela auparavant…

 

Le prêtre tendit ses mains en avant, invitant Daren à lui remettre le katana brisé.

 

− Très bien. Je vais donc remettre son arme à Ilmater. Le dieu de la miséricorde déterminera quels sont les tourments qu’il mérite, et s’il a souffert injustement, ce Yoshimo trouvera la paix dans sa demeure éternelle. Mais… dis-moi…

 

Le prêtre s’éclaircit la voix et dévisagea Daren d’un regard intense.

 

− Et toi ? As-tu pardonné à cet homme sa trahison ?

 

Sa question le déstabilisa à un tel point qu’il en perdit presque l’équilibre. Daren se posait inconsciemment cette question depuis longtemps maintenant, mais n’avait jamais osé se la formuler à haute voix. Le prêtre ne se formalisa cependant pas de son silence et le laissa réfléchir.

 

− Je…, commença-t-il. Je…

 

Les paroles acerbes de Jaheira résonnaient aussi dans son esprit, justes et objectives, mais les derniers mots de Yoshimo prononcés pour lui et lui seul l’avaient troublés au point de ne plus savoir quoi penser. Au fond de lui, il avait la sensation d’avoir déjà vécu cette situation, comme la réminiscence d’un rêve trop vite oublié au petit matin.

 

− Je pense, oui, répondit-il finalement. Sa trahison m’a blessé, mais lui aussi en a souffert. Même si j’aurai aimé que tout cela se termine différemment…

− Je vois…, conclut le prêtre. Je lis dans ton cœur que tu dis la vérité. Désires-tu dans ce cas regarder ce qu’il nous a laissé ?

 

Il ne s’attendait pas à cette question, et mit quelques secondes à réagir.

 

− Je… oui, oui, bien sûr !

− Je pense qu’il voulait revenir les chercher s’il survivait, mais il semble que ce soit toi qui sois venu à sa place. Puisque ton cœur n’est plus obscurci par la douleur de sa trahison, peut-être y trouveras-tu un quelconque soulagement, ou tout au moins des réponses…

 

Daren le gratifia d’une révérence et le prêtre s’éclipsa dans une arrière-salle derrière un rideau terni par l’usure, le laissant quelques instants seul avec ses réflexions.

 

− Les voilà : un journal, et une autre arme similaire à celle que tu m’as apportée.

 

Il tendit à Daren un vieux carnet poussiéreux et un katana usé dont la lame s’était émoussée.

 

− Tiens. J’espère que tu trouveras ce que tu cherches. Si tu souhaites te recueillir un instant au calme, tu peux t’installer quelques minutes dans l’une des salles de prières. Adieu mon ami, et qu’Ilmater te bénisse.

 

Daren souleva un rideau troué et s’installa dans une petite salle carrée d’à peine deux mètres de large. Sur la lame du katana, Daren remarqua d’anciennes ornementations, et la marque indiscutable des forgerons de Kara-Tur. Cependant, l’arme était inutilisable en l’état. Le tranchant habituellement exceptionnel de ce type de lames s’était considérablement amoindri avec l’usure et le manque d’entretien. Daren ouvrit le journal et découvrit une écriture penchée et appliquée, vraisemblablement celle de Yoshimo.

Les premières pages étaient remplies de notes fortuites sur des tâches accomplies, des récompenses obtenues, des amitiés acquises et des ennemis embrouillés. Entre les pages étaient glissées quelques lettres, écrites sur du beau papier d’une main féminine et élégante, accompagnées de remarques amusées griffonnées dans les marges. Plus loin, des inscriptions plus régulières relataient des faits datant de quelques mois, bien que toujours peu ordonnées.

 

« 29 Ches 1373

 

J’ai relu quelques vieilles lettres ; il y a trois ans que je n’ai pas vu Tamoko ? Ca ne peut pas être vrai. »

 

Tamoko. Ce nom illumina soudainement l’esprit de Daren. La jeune femme, amante de Sarevok puis délaissée, s’était suicidée sous ses yeux après avoir renoncé à l’affronter. Ce visage flou sur lequel il était incapable de remettre un nom depuis ces derniers jours était en fait celui de cette femme. Pourquoi avait-il repensé à elle ? Sans doute car ses traits, mais aussi son allure et ses intonations rappelaient parfois à Daren celui de leur défunt compagnon. D’après lui, il semblait la connaître, mais Daren préféra laisser ses réflexions pour plus tard, la suite apportant sans aucun doute plus d’explications que ce qu’il pouvait déduire. Il se concentra à nouveau sur sa lecture.

 

«  L’ « Affable » prendra la mer à marée haute. La nièce du capitaine est dotée d’un enthousiasme très gênant pour les articles importés. Je suppose qu’il est vain d’espérer qu’elle n’ait pas le pied marin et que je n’aie pas à rester dans ma cabine pour l’éviter. L’officier en second semble être un tricheur professionnel.

 

13 Tarkash 1373

 

Athkatla est toujours aussi agréablement cupide mais des mouchards minutieusement désintéressés patrouillent autour de mon auberge en lançant de sales regards dans ma direction. La guilde des voleurs juge manifestement que j’ai de nouveau abusé de son hospitalité. Peut-être devrais-je m’appliquer à trouver Tamoko, pour une fois.

 

18 Mirtul 1373

 

Il est insensé de se diriger vers les montages de nuit ; j’ai donc attendu le bon moment à Crimmor en écoutant les bavardages en ville. À ma surprise, j’ai entendu quelques voyageurs parler de ce Sarevok que Tamoko a mentionné. De grandes espérances, des connexions avec le Trône de Fer, un beau personnage, ayant un côté sombre – le même homme. On dirait qu’il a causé une sorte d’émoi à la Porte de Baldur.

 

Elle l’a évoqué souvent, bien que brièvement. Il paraissait attirer les ennuis, mais je me fie à elle pour avoir eu le bon sens de rester à l’écart. Elle semblait vraiment engagée vis à vis de lui, pourtant.

 

25 Flammerige 1373

 

J’ai passé la nuit au Jongleur Jovial à Berégost. Un mercenaire ivre a insisté pour essayer mon katana – par n’importe quel bout. Je l’ai distrait en priant l’aubergiste d’amener des échantillons de plusieurs de ses barriques, et de veiller à les renouveler régulièrement.

 

Avant de disparaître quelque part sous la table pour, je pense, la majeure partie de la semaine, l’homme a marmonné des choses alarmantes à propos du chahut là-bas à la Porte de Baldur. Je ne peux qu’espérer que Tamoko n’y ait pas été impliquée.

 

Selon le gentilhomme, tout le monde est maintenant excité comme une puce à propos d’une personne nommée Daren, qui a éliminé ce Sarevok et ses sbires. »

 

Un sourire amusé et nostalgique parcourut le visage de Daren. Maintenant qu’il y repensait, il était insouciant à l’époque. Même si seulement quelques mois le séparaient de sa victoire contre Sarevok, il avait l’impression d’avoir vieilli de plusieurs années.

 

« 8 Eléasias 1373

 

J’ai battu les rues de la Porte de Baldur au cours des derniers jours et nuits. Le siège du Trône de Fer est dans un état de désordre embarrassant. J’ai trouvé l’auberge que Tamoko mentionnait comme son dernier recours : miteuse, s’adonnant à la contrebande, indigne d’elle. Je l’ai repérée dans le registre de l’aubergiste sous un faux nom, avec une créance en attente depuis le 29 Mirtul. J’ai filé avant que l’homme ne pense à me faire payer.

 

10 Eléasias 1373

 

J’ai entendu deux soldats du Poing Enflammé parler de Daren, qui sans aucune aide a tué ce cinglé de Sarevok et tous ses partisans. Ils ont poursuivi en décrivant ses yeux enflammés, sa voix tonitruante et sa foulée de sept lieux. Je suis parti. » 

 

Un morceau de papier déchiré d’un livre de comptes, marqué du symbole de Kelemvor, était plié à cet endroit entre les pages du journal.

 

« 11 Eléasias 1373

 

Humain femelle ; age approx. 30 ; Kara-Turane ?

−  allée près du portail du dragon noir

−  un seul signe manifeste de violence (gorge tranchée), mais pas de maladie ou de décomposition ; cause de la mort : magique ?

−  armure de maille portant l’insigne au poing noir du dieu Baine ; personnage oriental en filigrane dore au-dessus du coeur ; vendus pour 17 000 pièces

− enterrée. »

 

Daren contempla longuement la note, se remémorant en même temps les derniers et tragiques instants de Tamoko, et reprit sa lecture.

 

« 13 Eléasias 1373

 

D’après les témoignages que j’ai relevés, Sarevok tout comme Daren peut l’avoir tuée. Mais elle avait foi en Sarevok à cette époque, et Sarevok est hors de portée de ma vengeance. »

 

Ainsi les germes de sa trahison étaient là. Yoshimo tenait à cette femme pour une raison qui lui échappait encore, et le tenait responsable de sa mort. Peut-être était-ce sa femme ? Yoshimo n’avait jamais rien évoqué à ce sujet, mais Daren s’en voulut de ne pas avoir évoqué plus souvent le sujet de Sarevok en la présence du voleur, et de ne pas avoir pressenti cette tragédie. Le journal comportait encore quelques pages, et il continua sa lecture.

 

« 16 Eléasias 1373

 

J’ai rêvé de Tamoko, comme cela m’arrive souvent maintenant, même si je ne m’en souviens que très peu. Mais son visage reste gravé sous mes paupières, comme une rémanence du soleil.

 

18 Eléasias 1373

 

Quelqu’un m’a repéré. Une femme au teint blême m’a interpellé cette nuit dans la taverne où j’étais assis. 

 » Tu es le jeune homme talentueux qui pose tant de questions à propos de Daren « , a-t-elle dit en faisant avancer son décolleté vers moi, provoquant une désagréable une sensation de froid.  » Ne t’inquiète pas, tes voeux les plus sombres seront exaucés d’ici peu. Il te suffit de faire exactement ce que je te dirai. « »

 

Cette description ne pouvait correspondre qu’à une seule personne, Daren ne le savait que trop bien, ayant ressenti exactement la même chose.

 

« Elle m’a ordonné de la suivre dans la nuit glaciale, le long de ruelles humides jusqu’à ce que nous arrivions à l’endroit où la cité oublie ses morts sans nom. Là, elle m’a conduit à une tombe parmi des rangées et des rangées d’autres, chacune étant recyclée au fur et à mesure que les anciens occupants se décomposaient. Celle-là était ouverte.

 

La femme a ouvert le cercueil de pacotille et à l’intérieur reposait Tamoko, repliée sur elle-même comme un enfant dans son sommeil. Morte.

 

20 Eléasias 1373

 

Bodhi travaille pour un homme masqué appelé Irenicus, du moins en théorie. Ils m’assurent que c’est Daren qui a tué ma soeur. Et que je tiendrai ma vengeance. J’aurai simplement à livrer Daren à Irenicus. En vie. »

 

Ainsi Tamoko était sa sœur. Chaque nouveau paragraphe était une pièce manquante du puzzle des évènements. Quand il réalisa ce que lui-même avait été capable de faire pour sauver la sienne, il comprit que Yoshimo n’avait eu que peu de latitude dans ses décisions. Tuer ou trahir ne devait rien représenter face au choc de l’avoir découverte sans vie. Daren fulmina intérieurement en découvrant ces lignes. Irenicus et Bodhi l’avaient manipulé depuis le début, usant et abusant de ses sentiments et de son désarroi. Yoshimo n’avait aucune échappatoire.

 

« 22 Eléasias 1373

 

Je n’ai plus besoin de rêver de mirages : j’ai la réalité, le visage de Tamoko figé dans une sérénité surnaturelle que même la pourriture ne peut troubler. Elle ne s’était pas décomposée ; elle ne part pas.

 

Il n’y a qu’un seul moyen d’être certain. Et, même si je me trompe, personne n’est innocent. D’une façon ou d’une autre, elle sera vengée.

 

23 Eléasias 1373

 

Irenicus a exigé de moi un serment – un « serment de quête » – alors j’ai prêté serment. Je le sens à peine; c’est juste un pincement à la base de mon crâne.

 

8 Eleinte 1373

 

J’ai appris que Daren et des amis à lui avaient été capturés. Le sang a été versé semble-t-il, mais Irenicus a enfermé ma proie aussi loin de moi que possible et la tentative de lui faire comprendre – ou de lui imposer – mon point de vue s’est révélée très éprouvante physiquement.

 

Cependant, Irenicus a promis que mon oeil droit recouvrerait la vue dans quelques jours et m’a ordonné d’appliquer la patience nécessaire à mon esprit de vengeance. Je ne comprends pas son objectif. Pourquoi veut-il que je capture quelqu’un qu’il a déjà capturé ?

 

15 Eleinte 1373

 

Nous sommes toujours à Athkatla. Manifestement cette forteresse souterraine ne fut pas construite en un jour.

 

Depuis que nous sommes arrivés, Irenicus a été occupé à faire « bon usage » de ses invités. Il ne supporterait pas que je me mette en travers de son travail et je n’ai pas fait l’erreur de m’introduire à nouveau furtivement pour glisser un oeil.

 

Les cris me portent sur les nerfs, aussi j’ai traîné dans les rues pour m’empêcher de penser à ce qui se passe au-dessous.  Quoi qu’il leur fasse, je souhaiterais qu’il se dépêche.

 

20 Eleinte 1373

 

Bodhi a passé son temps à s’implanter dans les rues de la ville, traquant les Voleurs de l’Ombre. Cependant, elle aussi avait sans aucun doute commencé cette tâche auparavant.

 

J’essaie d’éviter ces escarmouches courtes et brutales. Je ressens même le besoin de m’en dissocier d’une certaine manière.

 

26 Eleinte 1373

 

Irenicus ne m’accorde pas beaucoup d’attention et j’ai réussi à étudier certains de ses papiers que, je crois, je n’étais jamais censé lire.  Il y a beaucoup de notes à propos de Daren et de son « potentiel ». Auparavant, j’étais trop fou de douleur pour m’interroger sur ses motivations.

 

27 Eleinte 1373

 

Une autre note que j’ai trouvée : une missive du Trône de Fer, avec des ordres aux officiels de La Porte de Baldur de trouver et exécuter tous les partisans et ex-partisans de Sarevok Anchev qui auraient survécu à l’assaut de Daren. Le Trône ne tolère aucun double jeu.

 

La liste inclut, sans se limiter à eux, Winski Perotate, Angelo Dosan, l’ogre Tazok, un conjurateur nommé Semaj, Cythandria, et Tamoko.

 

18 Marpenoth 1373

 

Finalement Irenicus a des plans pour moi – et pour Daren. Il veut amener Daren dans une poursuite de dupe vers son prochain repaire, une sorte de test en grandeur nature de ce potentiel présumé – et il veut que je m’infiltre dans son groupe de façon à ce que je surveille leur progression.

 

Bien entendu, je devrai moi aussi rester d’abord un moment dans une cage, pour plus de crédibilité. »

 

S’il n’avait pas tenu fermement le journal dans ses mains, il aurait cru avoir rêvé ces dernières lignes. Tous leurs efforts pour retrouver Imoen n’avaient été qu’un simple jeu pour Irenicus. Un simple test pour jauger ses « capacités ». Daren sentait l’essence de Bhaal bouillir en lui, éveillée par sa colère et sa haine. Il avait été tellement obnubilé par l’enlèvement de sa sœur qu’il avait foncé tête baissée dans le piège dressé tout particulièrement pour lui. Daren souffla lentement pour apaiser son esprit et reprit sa lecture, une boule d’angoisse au ventre.

 

« 25 Marpenoth 1373

 

D’une manière générale, c’est une mauvaise idée que de prêter serment de quête quand vous avez de la peine à la place d’une cervelle. »

 

Ce pauvre Yoshimo devait sans aucun doute ressentir les mêmes tourments que lui à l’heure actuelle. La page suivante était blanche, et au verso, l’élément qui suivait avait manifestement été écrit précipitamment et laissé sans date.

 

« Même si les événements ne se sont pas produits exactement comme Irenicus l’avait planifié, l’homme est un maître. A part l’évasion prématurée de Daren, tout s’est mis en place par la suite avec une précision effrayante.

 

J’ai réussi à me faire une place dans l’entourage de Daren, et dans ses bonnes grâces aussi, je pense. Nous aurions pu être camarades. Et il se pourrait bien qu’il n’ait pas tué Tamoko.

 

Et l’horreur et la honte dans l’histoire, c’est que ça ne fait aucune différence maintenant. Il n’y a aucun moyen d’arrêter ce qui a été mis en branle, nous faisons voile vers Spellhold cette nuit. Mais que je sois damné si je laisse quiconque trouver cette chronique du déshonneur sur moi… Ilmater, aide-moi. »

 

 

C’était le dernier élément du journal, à environ un tiers de sa fin. Une larme de colère et de tristesse coula lentement le long de la joue de Daren. Il avait déjà des centaines de raisons de tuer le monstre qui avait infligé tant de tortures à ses compagnons, mais il venait de s’en découvrir autant d’autres. Il serrait si fort le journal encore ouvert qu’il en déchira légèrement les pages vierges de son pouce. Irenicus et Bodhi paieraient de leur vie, et il se découvrit un plaisir encore inconnu à s’imaginer leur infliger mille tortures, les entendre hurler de souffrance, et les supplicier encore et encore en les entendant prier qu’on les achève.

Daren se calma péniblement, et finit par ranger le journal et le katana qui appartenait sans doute à Tamoko. La réalité le rattrapa soudainement, et il s’était déjà écoulé beaucoup trop de temps depuis son arrivée au temple d’Ilmater. Il souleva le rideau de la petite pièce de méditation et prit le chemin des docks.

La fugue

Le chant d’un oiseau tira Daren de son sommeil. La pluie avait cessé, sans doute depuis plusieurs heures, et seules quelques gouttes perlant encore des branches au-dessus d’eux clapotaient au sol en une mélodie chantante. Une pâle lumière rougeâtre éclairait la toile de la tente qu’il partageait avec Minsc, et l’odeur de terre mouillée emplissait l’air d’une douceur fraîche et neuve. Tout à coup, Daren se redressa en prenant conscience de l’heure tardive. Il devait prendre le dernier tour de garde avant le lever du soleil, relevant ainsi Jaheira, mais la lumière extérieure lui indiqua que son heure était passée depuis longtemps. Saisissant son arme, il sortit en trombe de son abri, pour trouver un vieil homme en robe étonnamment blanche penché au-dessus de l’herbe humide.

 

− Qui êtes-vous ?, s’étonna Daren. Que faites-vous ici ?

 

Il balaya rapidement les lieux du regard, mais Jaheira ne se trouvait nulle part. Le vieil homme vêtu de blanc se releva en s’appuyant sur un long bâton de marche. Son visage était en parti caché par une capuche de la même couleur, et une longue barbe tout aussi immaculée lui couvrait le cou.

 

− Bonjour mon petit !, lança-t-il à Daren d’un ton joyeux. Comment ça va ce matin ?

 

L’intonation insolite du vieil homme décontenança Daren un instant. Son sourire amusé et le ton de sa voix rappelaient à Daren un souvenir flou qu’il ne parvenait pas à fixer. Reprenant ses esprits, il réitéra sa question plus posément.

 

− Je vous ai demandé qui vous êtes, et ce que vous faîtes ici, vieil homme.

 

Malgré son grand âge apparent, son interlocuteur souriait avec la malice de la jeunesse, et il tendit à Daren un papier plié qu’il tenait dans sa main.

 

− Tu peux m’appeler Terminsel, petit. Désolé de te réveiller en sursaut, mais je passais par là, et j’ai vu cette note emportée par le vent. Je crois que c’est important, et je n’aime pas que les gens perdent ce qui est important.

 

Daren resta bouche bée, sans parvenir à répondre. « Terminsel », ce nom ne lui évoquait rien. Et pourtant, il était persuadé d’avoir déjà rencontré ce vieillard vêtu de blanc auparavant. Le vieil homme insista une nouvelle fois en agitant le parchemin devant ses mains, et Daren le saisit presque machinalement.

 

− Bien !, reprit-il d’un ton enjoué. Je vais te laisser maintenant. Bonne chance, et bon courage !

 

Il contourna Daren, qui resta immobile, le papier dans les mains. Cette situation incroyable mêlée au fait qu’il venait juste de sortir de son sommeil lui avait presque fait croire à un rêve. Allait-il se faire réveiller dans quelques instants par Jaheira et commencer son tour de garde ? Il se retourna subitement en réalisant la situation.

 

− Attendez ! Que…

 

Il laissa sa phrase en suspens, car elle ne s’adressait plus à personne : le vieil homme vêtu de blanc avait disparu. Il déplia la note qu’il serrait toujours entre ses mains et la lut.

 

« Daren,

 

Adieu. Je ne pleurerai pas sur comment les choses devraient être, ce n’est pas mon genre. J’ai pris une décision; peut-être pas idéale, mais nécessaire. Je ne peux aller nulle part avec cette ombre sur moi, et je veux m’en débarrasser. Je retourne au Cercle des Ménestrels afin d’assister à mon jugement. Je veux plaider ma cause telle que nous l’avons vécue, quelques soient leurs accusations. S’ils ne veulent pas comprendre, et bien je souffrirai ce que je dois. Galvarey n’avait pas que des alliés, et je crois que cela peut faire pencher la balance en ma faveur. Sinon, au moins tout sera dit.

 

Je ne te demande pas de me suivre. Je fais cela pour moi, et il y aurait peu, voire rien à gagner pour toi. Tu peux encore être en butte à la violence, mais peut-être que leur intérêt pour toi se calmera s’ils capturent un « traître ».

Pour le meilleur ou pour le pire, je reprends donc ma liberté. J’espère te revoir en des temps meilleurs.

 

Je t’envoie tout l’amour de la Nature et le mien.

 


Jaheira.
 »

 

 

Elle n’avait donc pas simplement disparu. Depuis leur combat contre cette Reviane, Jaheira n’avait cessé de penser à se rendre aux Ménestrels. Même si elle ne l’évoquait jamais, Daren savait qu’elle regrettait amèrement d’avoir quitté les siens, et plus encore d’être victime de cette traque injuste. Une partie de son existence s’était éteinte depuis la mort de Khalid, mais perdre coup sur coup son mari puis l’organisation à laquelle elle avait voué sa vie pesait trop, même pour les solides épaules de son aînée. Cependant, il n’était pas neutre dans cette histoire, et ces évènements s’étaient produits en partie par sa faute, ou du moins par sa nature. Il ne pouvait pas la laisser se sacrifier pour eux, et devait tenter quelque chose pour la sortir de l’impasse dans laquelle elle se trouvait. Jaheira avait dû partir dans la nuit, juste avant l’aube, et elle n’avait qu’au plus quelques heures d’avance.

 

− Hmmm !, marmonna une voix pâteuse en sortant de l’une des tentes. C’est toi qui fais tout ce bruit ?

 

Imoen venait de sortir la tête hors de la tente et plissait les yeux à la lumière crue du soleil levant.

 

− Mais quelle heure est-il ?, s’étonna-t-elle soudainement. Daren ? Tu vas bien ?

 

Il se tourna vers sa sœur et la mit rapidement au courant de la situation. Le son de leur voix conjugué à l’heure plus que tardive réveilla leurs compagnons, et Daren raconta à nouveau sa rencontre incroyable avec le vieil homme ainsi que la disparition de Jaheira.

 

− Nous ne pouvons pas laisser faire une telle injustice !, s’écria le rôdeur à la fin de son explication. Bouh est l’ami de Jaheira, et il se demande pourquoi nous ne sommes pas déjà partis à son secours !

− Je suis d’accord avec Minsc, renchérit Imoen. Jaheira est peut-être rabat-joie et ronchonne au possible, mais elle a toujours été là pour nous. On ne peut pas laisser ces types lui faire la peau comme ça !

 

Même si lui-même était décidé à se rendre au cercle des Ménestrels, Daren voulait consulter ses compagnons avant de prendre une décision définitive.

 

− Et toi, Solaufein, qu’en penses-tu ?, ajouta-t-il.

 

L’elfe noir le dévisagea un instant, interloqué, puis répondit d’un haussement d’épaule.

 

− Vous connaissez votre amie depuis bien plus longtemps que moi, répondit-il. Mais si je vous ai proposé de voyager avec vous, c’est autant pour m’amender que pour vous soutenir dans des situations difficiles.

 

Le regard de Daren se porta ensuite sur Aerie. L’avarielle lui rendit son sourire, et prit discrètement sa main dans la sienne.

 

− Allons-y !, s’exclama-t-il soudainement. Rangeons tout ça, et mettons-nous en route ! Si on marche vite, nous serons en ville ce soir au plus tard.

 

Tous les cinq démontèrent leur campement et prirent la route d’Athkatla au pas de course.

 

L’air était vif et pur. L’orage de la nuit avait chassé les nuages et le ciel resplendissait d’un bleu éclatant et froid, rendant ainsi sa couleur azurée à l’océan. La température avait radicalement baissé depuis la veille, mais le rythme de leur marche suffisait à les réchauffer. En début de soirée, les portes de la cité de la monnaie étaient en vue, majestueuses, et ils s’y engouffrèrent mêlés aux marchands et colporteurs de toutes sortes en direction des docks de la ville.

 

− Jaheira ne doit pas avoir plus de quelques heures d’avance sur nous, rappela Imoen. Au pire, elle est arrivée cet après-midi.

 

Daren repensa au vieil homme vêtu de blanc qui lui avait tendu la lettre de la druide. Il était apparu sans crier gare, et avait disparu de manière encore plus invraisemblable. Il ne savait pas pourquoi, mais il lui faisait spontanément confiance, avec son sourire malicieux et son ton enjoué. Comme s’il l’avait déjà rencontré auparavant. Son esprit était cependant trop préoccupé par la situation présente, et il ne parvenait pas à rassembler ses souvenirs autour de ce « Terminsel », comme il prétendait se nommer.

 

− C’était ici, si je me souviens bien, intervint Aerie en désignant un bâtiment d’une couleur orange délavée, rongé par l’air salé de la mer.

 

Daren acquiesça, et se dirigea précautionneusement vers les portes closes du quartier des Ménestrels. Lorsqu’il y était venu la première fois, le bâtiment était gardé, contrairement à maintenant. Sans grand espoir, il tourna la poignée de la porte du hall, qui s’ouvrit sans encombre à la surprise générale.

 

− Tu es sûre que c’était bien là ?, demanda Imoen à Aerie. Ça me semble étrange que ce soit ouvert…

− J’en suis sûr moi aussi, trancha Daren. Même si ça me semble un peu facile, attendons-nous plutôt à quelque chose…

 

Ils pénétrèrent tous les cinq dans le grand hall de l’ordre Ménestrel. La décoration à la fois sobre et stupéfiante n’avait pas changé depuis sa dernière visite, et l’imposante statue de Mystra, la déesse de la magie, trônait toujours au fond de la salle parsemée de colonnes, entourée de deux escaliers en colimaçon qui montaient aux étages.

 

Sarn !, chuchota tout à coup Solaufein. Vernosh !

 

L’elfe noir ferma les yeux et forma un signe magique de ses mains. Les quatre autres restèrent figés, aux aguets, mais rien ne se produisit.

 

− Je… je sens une présence, chuchota-t-il à nouveau. Menaçante. Restons sur nos gardes.

 

Daren posa un doigt sur ses lèvres, acquiesça d’un hochement de tête, et fit signe à ses compagnons de rester dans le hall.

 

− Je vais monter voir ce qui se passe là haut, murmura-t-il. Restez ici, et prévenez-moi s’il se passe quoi que ce soit d’anormal.

 

Le silence oppressant des lieux agissait comme un lent poison sur ses nerfs. À mesure qu’il gravissait les marches, il entendait son cœur battre de plus en plus fort et de plus en plus vite. Sa main tenait fermement la garde de l’épée de Sarevok, prête à donner la mort à la moindre menace. Les escaliers débouchèrent sur une porte entrouverte d’où s’échappaient quelques crépitements. À pas de loup, Daren s’avança et passa la tête dans l’entrebâillement. Au milieu d’une pièce qui ressemblait à une bibliothèque, devant l’âtre d’une cheminée, une jeune femme aux longs cheveux châtains bouclés priait en silence.

 

− Jaheira ! C’est bien toi ?

 

Sa voix porta plus qu’il ne s’y était attendu, et la jeune femme sursauta en se retournant brusquement. Passant de la surprise à la colère, puis de la colère au soulagement, la druide accourut vers lui, des larmes coulant de ses yeux, et le serra longuement dans ses bras.

Daren resta quelques secondes immobile, interloqué. Jamais Jaheira n’avait fait preuve d’un tel étalage de sentiments, et il ressentait en cet instant précis un mélange insolite de soulagement, d’incrédulité, de mal-être et d’apaisement. Jaheira relâcha aussi soudainement son étreinte et sécha ses larmes du revers de sa main.

 

− En temps normal, je t’aurai tué pour avoir essayé de me suivre, commença-t-elle en pleurant et riant à la fois, si je n’avais pas été aussi heureuse de te revoir !

− Que se passe-t-il ici ?, demanda Daren. Pourquoi n’y a-t-il personne ?

 

La druide écarquilla les yeux, reprenant soudainement son sérieux.

 

− Quoi ? Que veux-tu dire par « plus personne » ?

− Le bâtiment est désert, la porte n’était même pas fermée.

− Alors c’était bien ce que je pensais… Dermin − tu te rappelles de lui ? − était assez surpris de me voir arriver ici seule, et il m’a dit que mon procès aurait lieu d’ici quelques jours. Il a ajouté qu’en attendant, je devais rester ici et que…

 

Elle s’arrêta, visiblement perdue dans ses réflexions.

 

− Et que ?, répéta Daren.

 

Jaheira releva son visage préoccupé vers lui, les sourcils froncés.

 

− J’espère qu’il n’est pas trop tard !, s’exclama-t-elle soudainement. Viens ! Suis-moi !

− Est-ce que tu pourrais au moins m’expl…

− Pas le temps !, le coupa-t-elle. Descendons ! Vite !

 

Sans poser davantage de questions, il suivit la druide qui dévalait les marches vers le grand hall, et faillit la heurter alors qu’elle s’arrêta net au milieu de sa descente en découvrant avec stupeur le spectacle qui les attendait au rez-de-chaussée.

 

− Dermin !, tonna la druide dont la voix se perdit en écho dans l’immensité de la pièce.

 

Encerclés par une trentaine d’hommes d’armes, l’arbalète au poing, ses compagnons s’étaient fait prendre au piège, leurs armes posées au sol et leurs mains sur la tête.

 

− Toujours l’œil aussi vif, Jaheira…, répondit Dermin d’un ton nonchalant. Mais tu choisis de plus en plus mal tes alliés. La trahison ne te suffit pas, il faut aussi que tu fréquentes un meurtrier ? J’avais une meilleure opinion de toi…

− Tais-toi !, hurla la demi-elfe. Ceci est une affaire réglée ! Ne me force pas à m’occuper de toi !

− Oh ?, ironisa Dermin. Comme tu as été « forcée » de négocier avec les Ménestrels qui sont morts ici-même ? Enfin, tu as cependant réussi à me l’amener ici, et je t’en remercie.

− Quoi ??, s’écria à nouveau Jaheira. Alors comme ça, tu as profité de ma… de mon repenti pour me faire jouer le rôle d’appât ?

− Ta naïveté est touchante, Jaheira, mais la cause des Ménestrels nécessite parfois quelques entorses aux règles de bienséances, tu le sais.

 

Daren écoutait leur échange d’un air ébahi. Cet homme qui semblait avoir été le mentor de Jaheira avait donc profité de sa faiblesse pour lui tendre un piège dans lequel il venait de sauter à pieds joints, et en y impliquant ses compagnons. Il se sentait à la fois manipulé et coupable d’avoir été aussi naïf, et de mettre ainsi en danger la vie de ceux qui lui étaient chers. S’il avait été moins impulsif, il aurait pu réfléchir à un plan plus élaboré qui lui aurait donné l’avantage. Un détail le ramena cependant à la réalité : bien que prisonnière avec ses compagnons, sa sœur le fixait droit dans les yeux avec insistance, un large sourire sur le visage, et lui décocha un clin d’œil complice.

 

− Tu sais très bien ce qui s’est passé, reprit Jaheira. Galvarey n’était pas un Ménestrel, du moins il n’en suivait pas les principes : ses actes l’ont trahis, et tous ceux qui le suivaient ! Après avoir vu le Cercle, ses relations politiques… il utilisait tout simplement le nom de « Ménestrel » pour sa promotion personnelle. Dis-moi, que t’a-t-il offert ?

 

Daren n’écoutait plus la conversation que d’une oreille, et alors qu’il observait plus attentivement la scène, un déclic se fit soudainement : Minsc, Imoen et Aerie étaient encerclés par ces hommes armés, mais il ne voyait aucune trace de Solaufein parmi eux.

 

− Tu ne sais plus ce que tu dis Jaheira, répliqua Dermin d’un ton méprisant. Ta relation avec ce… « Daren » a obscurci ton esprit.

 

À l’évocation de son nom, son attention se fixa à nouveau sur l’échange entre Jaheira et son ancien maître.

 

− Alors j’en suis fort aise !, reprit la druide, plus déterminée que jamais. Considère-moi comme une traîtresse, mais j’ai gardé l’esprit des Ménestrels. C’est toi le traître, et si tout le monde connaissait la vérité, il en serait autrement !

− Même si nous n’avons pas les détails, il est reconnu que tu as tué tes frères, et que tu fréquentes un meurtrier notoire ! Il n’existe aucune preuve contraire à ceci !

− Non, bien sûr que non…, pouffa la druide. Malgré tes embuscades, tu réussiras toujours à prétendre que tes actions étaient très nobles… Que t’est-il arrivé, Dermin ? Je ne te reconnais pas…

 

Dermin secoua lentement la tête en soufflant lentement.

 

− Cela devient lassant… Nous aurions fait du bon travail, Jaheira, mais d’un point de vue plus profitable.

− En emprisonnant des innocents sans les juger sur leurs actes, je suppose ?, s’indigna-t-elle.

− « Innocent » ? C’est ainsi que tu parles de ton « Daren » ? C’est un enfant de Bhaal, Jaheira ! Une créature issue du Meurtre et du Mensonge ! Qu’il soit innocent ou non n’importe pas !

 

Daren choisit ne pas intervenir dans cette discussion, préférant se préparer à l’inévitable bataille où ne pouvait que mener cet entretien. De là où il était, il pouvait atteindre en sautant l’un des lustres qui éclairait le hall, et en se laissant habilement tomber, se retrouver juste devant ses compagnons.

 

− Dans les innocents, il y a aussi des Ménestrels qui sont morts en croyant lutter pour la bonne cause. La cause de Galvarey. Ta cause.

− Des pertes regrettables… Mais je…

− Même les Harpistes ont déserté ce lieu, Dermin. Comment peux-tu l’expliquer si cet endroit abritait bien de véritables Ménestrels ? Tu arrives peut-être à convaincre ces hommes de ta loyauté, mais moi pas. Je crois que tu n’es plus le même depuis trop longtemps, Dermin.

 

Il ne répondit pas tout de suite. Jaheira avait reprit la main, et ses paroles justes et ciblées venaient de toucher un point sensible.

 

− Ah, ton intelligence est toujours ta plus dangereuse qualité, Jaheira. Je t’ai dit de la cultiver, mais je ne savais pas que je verrais un jour les fruits de mes leçons.

− Épargne-moi d’autres sermons, Dermin. Je ne me sens plus coupable devant toi, ni devant aucun membre de cette croisade de fous. C’est vous les traîtres, pas moi, j’en suis intimement convaincue. Je regrette juste la mort de ceux que tu as si bien réussi à manipuler…

 

Un long silence plana dans le grand hall. Le combat était proche, Daren pouvait presque en sentir le picotement sur sa peau. Son essence de Bhaal refaisait surface à l’approche de la tension palpable qui régnait.

 

− Maintenant !, s’écria soudainement Imoen.

 

Les deux magiciennes libérèrent leur magie simultanément, et elles disparurent en même temps que Minsc dans une formidable explosion de fumée. Au même moment, Daren s’agrippa au lustre et se balança jusqu’au milieu de la pièce, évitant ainsi quelques tirs d’arbalètes.

 

− Tuez-les !, hurla Dermin. Tuez-les tous !

 

Imoen, Aerie et Minsc réapparurent aussitôt, éparpillés dans le grand hall. La diversion de sa sœur avait eu pour but de récupérer leurs armes et de les sortir du joug des arbalètes pointées sur eux. Ils étaient à un contre cinq, et malgré leur entraînement, la victoire n’était pas acquise d’avance. Daren combattait trois adversaires simultanément, et devait sans cesse se repositionner derrière des colonnes pour ne pas être la cible de carreaux. Il pouvait presque sentir sa lame trembler sous l’excitation de la bataille, et elle tuait ses adversaires avec une redoutable efficacité. Un peu plus loin, Jaheira et Dermin venait d’engager un duel mêlant arme et magie, et les deux magiciennes repoussaient tant bien que mal les coups de leurs assaillants. Alors qu’il se mettait en retrait du combat pour reprendre son souffle, une puissante douleur à l’épaule lui arracha un cri, et il tomba en avant. Quatre hommes, épées au poing, s’étaient faufilés derrière lui, camouflés par les restes de fumée du sort de téléportation d’Imoen.

 

− C’est l’enfant de Bhaal !, s’écria l’un d’eux. Tuez-le !

 

Daren tenta de se relever, en vain. Il avait sans doute reçu un coup d’épée dans le dos et son épaule saignait abondamment, l’empêchant de se redresser. Un grondement familier résonna dans tout son être, et une brume écarlate auréola petit à petit le sol de marbre de la pièce. Il était à la merci de ces hommes, et sans une réaction rapide de sa part, ils allaient le mettre en pièce. L’essence de l’Ecorcheur s’insinuait en lui et déjà, il sentait sa peau s’étirer sous la pression. En se retournant vers ses agresseurs, il ne put qu’émettre un grognement rauque et terrifiant. Sans doute avait-il déjà entamé sa transformation, car leur visage déconfit trahissait maintenant la peur et la crainte. Attisé par le sang et la mort, son pouvoir grandissait de plus en plus vite. Il peinait déjà à distinguer ses alliés de ses ennemis, et une rage difficilement contrôlable l’agitait de tremblements.

 

Lil alurl velve zhah, lil velkyn uss !

 

Surgissant du néant, Solaufein exécuta un impressionnant enchaînement de ses deux sabres. En quelques secondes, deux têtes volèrent au-dessus de la mêlée et les quatre corps sans vie des mercenaires s’effondrèrent, transpercés de toutes parts.

 

− Daren, que se passe-t-il ? Tu te sens bien ?

 

Solaufein le dévisageait d’un regard inquiet, mais alors même qu’il était hors de danger, Daren ne parvenait pas à retrouver son calme. Au contraire, la vue de ces nouveaux cadavres sauvagement massacrés hâtait encore davantage le processus de mutation.

 

− Ne… reste… pas… là…, parvint-il à émettre dans un gémissement de douleur et de folie.

 

D’un effort surhumain, Daren sortit une dague de sa ceinture et la planta sauvagement dans sa cuisse. Il ne sentait déjà plus sa douleur à l’épaule, mais prendre son corps ainsi par surprise le ramena vers la réalité. Il souffrait atrocement de ses blessures, mais préférait se concentrer sur son état plutôt que de céder à nouveau au pouvoir de Bhaal. La tension maléfique se dissipa lentement, et il sombra alors dans l’inconscience, terrassé par la douleur.

Plusieurs rencontres

Une brusque sensation de froid le tira soudainement de son sommeil. Il faisait jour, mais malgré le soleil, une ombre grandissait au-dessus de lui. Quelques gouttes gelées perlèrent sur ses joues, et avant qu’il n’eût le temps de se redresser, une véritable averse le submergea.

 

− Debout !!

 

Imoen venait de déverser sur lui une eau glaciale qu’elle transportait entre ses mains en riant aux éclats. Daren se leva en trombe, les yeux encore embrumés de sommeil.

 

− Excu…, commença Imoen, hilare. Excuse-moi, c’était trop tentant ! Je…

 

Elle explosa d’un nouveau fou rire sans pouvoir finir sa phrase et tomba à genou aux côtés d’Aerie, partagée entre un sourire gêné et une franche hilarité. Les deux jeunes femmes sortaient vraisemblablement d’une baignade dans le lac qui bordait leur campement. Un mince filet d’eau coulait encore des longs cheveux de l’avarielle torsadés dans son dos, et Imoen n’était couverte que d’un simple drap blanc qui faisait office de serviette. Reprenant ses esprits, Daren fusa sur sa sœur, bien décidé à lui rendre la pareille. Imoen poussa un cri de surprise, et avant qu’il ne pût l’atteindre, elle trébucha jusqu’à la berge et plongea à nouveau dans les eaux fraîches du lac. Faussement contrarié, Daren s’assit sur la mousse verdoyante et trempa ses deux pieds dans l’étang.

 

− Tu devrais te baigner toi aussi, lui lança sa sœur. Après ce qu’on a vécu, c’est une vraie bénédiction !

− Quand vous aurez fini de vous amuser, nous pourrons peut-être partir ?, grommela Jaheira.

 

Un peu plus loin, la druide rassemblait leurs affaires pendant que Minsc éteignait ce qui restait de leur foyer. Imoen soupira en levant les yeux au ciel et mima une grimace à l’attention de la demi-elfe. Elle fit quelques brasses en direction du bord, et agrippa le tissu blanc qu’elle avait lâché sur la berge du lac. Daren détourna un instant le regard, et sa sœur sortit de l’eau en se drapant dans son linge. Elle le noua au-dessus de sa poitrine, et s’essora les cheveux de ses deux mains. Maintenant qu’il y repensait, Daren n’avait pas vu sa sœur aussi peu vêtue depuis leur enfance, et malgré les nombreuses cicatrices qu’elle portait sur ses bras, elle restait une jeune femme magnifique.

 

− Tu ferais bien de faire vite si tu veux en profiter… avant que l’autre rabat-joie nous rappelle à l’ordre…

 

Il sursauta à sa phrase et mit quelques secondes avant de la comprendre. Imoen lui décocha un sourire charmeur et rejoingnit Aerie qui terminait de se recoiffer. Rapidement, il partit chercher de quoi se sécher dans son sac à dos, et plongea lui aussi dans l’eau fraîche du lac. Sentir la nature d’aussi près à nouveau apaisait ses blessures, physiques autant que morales. Les mots qu’il avait échangés la veille avec Aerie lui revinrent à l’esprit, et son regard se tourna instinctivement vers l’avarielle qui, malgré son apparente discussion avec Imoen, l’observait d’un œil discret. La voix autoritaire de Jaheira le ramena à la réalité, et il sortit de l’étang sans attendre, se sécha, et s’habilla.

 

− D’après ce que j’ai pu observer, commença-t-elle, nous sommes à une dizaine de jours d’Athkatla. Une semaine si nous marchons vite.

− En espérant que nous ne fassions pas de mauvaises rencontres, ajouta Aerie.

− Je ne pense pas que qui que ce soit s’attende à nous voir revenir, rétorqua la druide. Si nous sommes suffisamment discrets, cela ne devrait pas poser de problème. La meilleure stratégie est de suivre la route côtière pour rejoindre l’Amn par le sud.

 

Daren enfila sa lame dans son fourreau, mais toutes ses autres pièces d’armure avaient disparues. Là où il s’était débarrassé de son équipement la veille au soir, il ne restait qu’un tas de cendres grisâtres.

 

− Les nôtres aussi, lui lança Imoen. Ces armures drow sont en adamantine, elles ne résistent pas à la lumière du jour, rappelle-toi…

 

Tous les cinq rassemblèrent leurs affaires et se mirent en route vers le nord. Une fois sortis des abords de la forêt du Téthyr, le vent de la mer se fit bien plus présent et apporta quelques nuages menaçants qui vinrent couvrir le fragile soleil de ce début d’Uktar. Une fois qu’ils eurent définitivement quitté le campement elfique, une voix familière s’éleva derrière eux.

 

− Ah, vous voici enfin !

 

Un homme encapuchonné se dirigeait vers eux et dévoila son visage une fois qu’ils se furent arrêtés.

 

− Est-ce… est-ce que je peux toujours venir avec vous ?

 

C’était Solaufein, dissimulé sous la capuche d’une bure brune.

 

− Bien sûr !, répondit aussitôt Daren. Nous t’avons donné notre parole, souviens-toi. Tu es toujours le bienvenu parmi nous !

 

Solaufein lui répondit d’un sourire, et se couvrit à nouveau les cheveux et une partie du visage.

 

− Merci. En route, alors.

− C’est très habile de ta part de cacher ainsi ta véritable nature, commenta Jaheira, surtout lorsque nous arriverons en ville.

− Serais-je indiscret si je demandais ce que nous allons y faire ?, osa l’elfe noir.

 

Personne ne répondit. Daren échangea un coup d’œil avec ses compagnons, et Jaheira lui retourna un froncement de sourcils menaçant.

 

− Nous…, commença Daren d’un ton incertain, nous allons combattre une créature du nom de Bodhi. C’est la sœur du sorcier qui a conduit ton peuple à la guerre, et c’est aussi une vampire.

 

Solaufein haussa les sourcils, mais ne l’interrompit pas.

 

− Et elle détient aussi l’âme d’Imoen.

 

Elhan leur avait spécifié de ne dévoiler à quiconque leur quête de l’artefact elfique, et même s’il faisait confiance à Solaufein, son état d’elfe noir demeurait pour le moment trop sensible pour lui révéler la vérité à ce sujet.

 

− Cela me va, lui répondit le drow. En espérant pouvoir vous apporter mon aide.

− Bouh t’a vu manier l’épée, elfe noir, et il sait que tu sais te battre ! Si tu combats toi aussi le mal avec nous, ton aide sera glorieuse !

 

Imoen et Aerie saluèrent leur nouveau compagnon et ils se remirent en route en direction d’Athkatla. Leurs trois premières journées de marches se déroulèrent sans incident ni rencontre. Le petit groupe longeait la Mer des Epées depuis leur départ du campement elfique, et lorsque la brume se dissipait suffisamment, on distinguait au loin quelques hautes tours de la cité de la monnaie. Solaufein se révéla être un compagnon de route discret, et particulièrement curieux sur les habitudes de vie des habitants de la surface. Il allait et venait vers chacun d’eux, en particulier Daren, pour leur poser une multitude de questions sur le sens de la vie, ou les fonctionnements politiques des grandes villes. Cependant, en dehors de Daren, ses autres compagnons restaient au mieux interloqués de ses interrogations philosophiques, et au pire légèrement inquiets. Toutefois, la situation se détendait davantage chaque jour, et malgré ses réflexions parfois étranges, tous avaient accepté Solaufein tel qu’il était.

Imoen avait conservé avec elle l’étrange grimoire de magie drow qu’elle avait emprunté à Ust Nasha. Les deux magiciennes le déchiffraient tous les soirs, ce qui déclenchait régulièrement de grands éclats de rires. Daren quant à lui tentait de planifier les évènements à venir. Malgré le différend qu’ils avaient eus avec les Voleurs de l’Ombre, il avait réussi à convaincre Jaheira de leur proposer une nouvelle association. Récupérer le Lanthorn n’allait pas être une entreprise aisée, mais pénétrer seuls dans le repaire des vampires relevait purement et simplement du suicide.

 

 

− Je suis heureuse de pouvoir marcher en pleine nature à nouveau, s’exclama Jaheira. Après autant de jours sous terre, j’avais presque oublié le parfum naturel de la campagne…

 

Loin derrière eux, la majestueuse forêt du Téthyr s’étendait à perte de vue, formant un rempart naturel au royaume elfique. Le soleil, quelque peu dissimulé derrière les nuages, éclairait les immenses plaines qui bordaient la partie méridionale de l’Amn.

 

− Là !, s’écria soudainement Solaufein. Derrière ces haies, il y a quelqu’un !

 

Daren porta instinctivement sa main sur la garde de son arme. Minsc, Jaheira et Solaufein resserrèrent aussitôt les rangs, et Imoen dégagea son arc de son épaule. De nouveaux bruits s’élevèrent des haies un peu plus loin. Des bruits de feuillages, mais aussi des voix. Daren avança avec précaution, suivi de ses compagnons prêts à passer à l’attaque.

 

− Mais je te l’ai déjà dit, Bruenor !, s’écria une voix derrière les buissons. Nous sommes déjà passés par là… Tu es sûr de ne pas nous faire tourner en rond ?

− Hé, petit !, grommela une autre voix, plus grave et plus rauque. Je suis peut-être vieux, mais je n’ai pas encore perdu la tête ! Et nous n’aurions même pas à le chercher si Wulfgar ne me l’avait pas ôté des mains !

− Moi ?, s’indigna un autre. Je n’ai jamais fait une chose pareille !

 

Les feuilles bruissèrent à nouveau, et un homme aux longs cheveux blonds, grand et athlétique, se dévoila enfin. Il était vêtu d’une peau et de fourrure blanche, et pendait à sa ceinture une volumineuse masse d’acier. Il semblait affairé à fouiller minutieusement les hautes herbes alentours. Quelques secondes plus tard, un homme vêtu d’une cape et d’une capuche sombre sortit lui aussi des buissons, suivi d’un nain particulièrement corpulent dont la longue barbe rousse et tressée lui tombait presque au genou. Il paraissait particulièrement contrarié, et balayait vivement les branchages devant lui.

 

− Si si !, reprit-il de sa voix grave. C’est juste que j’étais trop distrait par les trolls pour courir après !

 

De l’autre côté de la haie, une jeune femme aux longs cheveux blonds et un enfant recouvert d’une cape rejoignirent leurs compagnons. Tous les cinq semblaient si absorbés par leurs recherches qu’ils ne leur avaient pas encore prêtés attention.

 

− Mais oui, nous allons t’aider…, tempéra la jeune femme en direction du nain. Mais Drizzt se demandait juste si…

− … si je n’avais pas perdu la tête, fillette !, la coupa-t-il d’un ton brusque. Et moi je vous dis qu’on retrouvera mon marteau bientôt. Je ne laisserai pas des gobelins me le voler !

 

Daren sentit une main se poser sur son épaule. Imoen, les yeux écarquillés et la bouche entrouverte, dévisageait cet étrange quintette sans parvenir à aligner deux mots.

 

−          Da…, bégaya-t-elle, Daren… C’est… c’est…

 

Elle pointait du doigt l’homme à la capuche. Et au même moment, Daren entraperçut le reflet fugace d’une lame pendue à sa ceinture, sous sa cape.

 

− C’est…, bredouilla à nouveau Imoen. Oh, non ! Je n’arrive pas à le croire !

 

Son étonnement passa à la surprise, et son visage s’éclaira soudainement alors qu’elle portait ses deux mains devant son visage en sautillant. L’enfant aux côtés de la jeune femme blonde releva sa capuche, dévoilant un visage bien plus âgé qu’il n’y paraissait au premier abord. Le petit-homme désigna Daren et ses compagnons de la main, et s’adressa à ses compagnons.

 

− Drizzt, Bruenor, nous avons de la visite, je crois…

 

Tous les cinq se tournèrent vers eux.

 

− Ils ont peut-être trouvé ton petit marteau…, ajouta-t-il à l’attention du nain.

− Une réflexion de plus sur mon marteau, « Ventre à Pattes », et tu vas tâter le premier coup quand je le récupérerai !, fulmina son compagnon en fronçant les sourcils d’un air rageur.

− Bon, bon… on se calme…, reprit l’homme encapuchonné.

 

Il souleva lui aussi son capuchon, et Daren n’en crut pas ses yeux. La peau de cet homme était de couleur ébène, et ses longs cheveux blancs contrastaient avec la couleur lavande de ses yeux. Ils n’avaient donc pas affaire à un humain, mais à un drow.

 

− Eh oh ! Voyageurs !, lança-t-il d’un ton joyeux. Je suis Drizzt Do’Urden, et je viens des Dix-Cités. Êtes-vous amis ou ennemis ?

 

Imoen ne put retenir un petit cri. Derrière lui, ses autres compagnons avaient eux aussi du mal à cacher leur étonnement. Cet elfe noir ne lui était effectivement pas inconnu. Maintenant qu’il leur avait donné son identité, il se souvenait de ce héros à l’histoire légendaire : son nom avait fait de multiples fois le tour des royaumes, et il peinait à croire qu’une telle personne se tenait en ce moment même devant lui. Ils venaient de rencontrer Drizzt Do’Urden, le rôdeur du Val Bise, ainsi que ses compagnons d’aventures.

 

− Nous sommes ici en amis, répondit finalement la druide en s’inclinant.

 

Daren leva la main de la garde de son épée, et salua respectueusement l’elfe noir à son tour.

 

− Bien, bien…, reprit-il en hochant la tête. Mais, dites-moi… n’auriez-vous pas vu un marteau de guerre rose dans les environs ?

 

Daren mit quelques secondes à réaliser la question. Il lança un rapide regard à Imoen à ses côtés, qui lui répondit d’un haussement d’épaule.

 

− Mon marteau n’est pas rose, Drizzt !, tonna le nain.

− Bruenor, intervint la petite personne, il faut bien le reconnaître, depuis que la Citrine a envoyé ce sortilège, il s’oriente un peu sur le rose, et…

− Il est rouge !, explosa-t-il. Rouge je vous dis ! Raconte encore une fois qu’il est rose, petit homme, et je te donne un aller simple pour les Abysses !

− Oui, bon…, ironisa le guerrier aux cheveux blonds. J’y suis allé, dans les Abysses, et il n’y a vraiment rien de spécial…

 

Le visage nain commençait à prendre une couleur pourpre, mais avant qu’il n’eût le temps de répliquer à nouveau, l’elfe noir apaisa la situation.

 

− Bon, va pour le rouge… Auriez-vous trouvé quelque chose de semblable dans les environs, étrangers ?

− Par Moradin !, s’écria son compagnon à nouveau avant que quiconque n’eût eu le temps de répondre. Il doit pourtant être par ici !

 

Daren répondit par la négative, imité par ses compagnons. Ils avaient traversé de nombreuses épreuves les jours précédents, mais rien ne ressemblait à quoi que ce fût d’aussi insolite qu’un marteau de guerre rose ou rouge.

 

− Du calme, Bruenor…, reprit Drizzt. On ne nous attend pas à Dix-Cités avant un mois, on aura tout le temps de le chercher d’ici là…

 

L’elfe noir allait s’excuser de ne pas pouvoir rester discuter plus longtemps, lorsqu’une voix familière s’éleva derrière eux, dans un langage que Daren ne connaissait pas.

 

Vendui abbil. Phull dos Drizzt Do’Urden ?

 

C’était Solaufein.

 

Dos telanth ilythiiri ?, répondit Drizzt, interloqué. Dos phull ilythiiri.

 

Il dévisagea Solaufein d’un regard surpris, et reprit dans la langue commune.

 

− Je ne m’attendais pas à trouver ici une personne qui parle la vraie langue des drows, et encore moins qui se prétende « ami »… Oui, abbil, je suis bien Drizzt. Qui es-tu ?

 

Leur compagnon s’avança jusqu’à son congénère et dévoila son visage.

 

− Je suis Solaufein, jusqu’à récemment de la cité frontalière d’Ust Nasha. Mes compagnons et moi-même venons de faire s’effondrer la Maison Despana, ainsi que ses plans concernant la convocation d’un démon des Abysses et l’assaut contre les elfes de la surface.

 

Le rôdeur légendaire haussa les sourcils en hochant la tête de haut en bas.

 

− Ça a dû être un après-midi bien rempli… Vous avez fait quoi après dîner ?

 

Imoen pouffa de rire à sa réplique. Depuis qu’ils l’avaient rencontré, elle n’avait pas quitté l’elfe noir du regard, et le dévorait littéralement des yeux.

 

− J’ai…, reprit plus sobrement Solaufein, j’ai été quelque peu ébloui par la lumière brillante du soleil… et j’ai essayé de regarder mon nouveau foyer.

 

Un sourire compréhensif se dessina sur le visage du héros, ainsi que sur celui de ses compagnons.

 

− Ah… l’éclat du jour peut être brutal aux nôtres. C’est une douleur que tu devrais savourer, mon ami.

 

Solaufein s’adressa à nouveau à Drizzt Do’Urden en langage drow. Le rôdeur elfe noir écoutait attentivement leur compagnon, et acquiesçait à chacune de ses répliques.

 

− Un problème, Drizzt ?, s’inquiéta l’homme aux cheveux blonds.

 

L’elfe noir secoua pensivement la tête de droite à gauche. Daren ne comprenait pas non plus leur échange, et allait interroger son compagnon à ce sujet.

 

− Dans combien de temps serons-nous à Athkatla ?, demanda soudainement Solaufein à leur attention.

− D’ici quatre jours, je pense, répondit Jaheira.

 

Solaufein reprit quelques mots en elfe noir à l’attention de Drizzt, qu’ils conclurent d’une poignée de main.

 

− Ravi de vous avoir rencontrés !, lança-t-il aux autres. Bonne chance et bon courage dans votre quête !

− Ravie de vous avoir rencontré aussi !, ne put se retenir Imoen, le teint de plus en plus écarlate.

− Allez, Bruenor, je suis sûr que le prochain buisson sera le bon !, railla-t-il à nouveau à l’attention du nain, qui serrait les mâchoires d’un air contrarié.

 

Ils se quittèrent sur ces paroles et une demi-heure plus tard, la petite troupe du célèbre rôdeur disparaissait à l’horizon derrière eux.

 

− Je n’arrive pas à y croire, soupira Imoen, des étoiles dans les yeux. Je n’arrive pas à y croire…

− De quoi avez-vous parlé ?, demanda Daren à l’elfe noir.

 

Solaufein hésita quelques secondes, et répondit d’un ton hésitant.

 

− Je… je lui ai demandé… comment c’était de vivre à la surface.

 

Drizzt Do’Urden avait lui aussi quitté son Ombreterre natale pour partir vivre loin de la barbarie des drows, et même s’il avait maintenant gagné la confiance d’une partie des peuples de la surface, il n’en restait pas moins un meurtrier assoiffé de sang aux yeux de beaucoup d’autres. Solaufein avait choisi une voie difficile, mais tout aussi honorable.

 

− On aperçoit Athkatla tout là bas, désigna Imoen, une main tendue vers l’horizon.

 

La brume s’était levée, et on devinait le reflet du soleil sur les toits des plus hauts bâtiments de la ville.

 

− Nous serons bientôt sur place, confirma Jaheira, et nous pourrons nous préparer pour la suite.

 

Daren avait cependant autre chose en tête. Depuis qu’ils avaient entamés leur trajet de retour, il repensait chaque soir à cette lame de katana brisée qu’il transportait dans son sac. Yoshimo lui avait parlé d’un temple d’Ilmater, le dieu de la souffrance et de la miséricorde, et il avait promis à son ancien compagnon d’y rapporter son arme afin que son esprit soit purifié de ses fautes. Il avait la sensation que quelque chose d’important était lié à ce dernier vœu, comme s’il allait lui apporter la réponse à de nombreuses questions, et cette sensation d’inachevé s’amplifiait à mesure qu’ils approchaient d’Athkatla.

 

Les trois jours qui suivirent se déroulèrent sans incident, mais alors que les premiers champs cultivés faisaient leur apparition sur leur chemin, une petite troupe de quatre personnes faisait marche dans leur direction. Ils n’avaient croisé personne depuis leur rencontre avec Drizzt Do’Urden. Seulement quelques paysans, labourant leurs champs au loin. Les quatre silhouettes avançaient assez lentement, et semblaient même ralentir à mesure qu’ils s’en rapprochaient. Quelques mètres avant d’arriver à leur hauteur, ils s’arrêtèrent.

 

− Re… Reviane ? C’est bien toi ?

 

Jaheira, un sourire sur le visage, s’avança à bras ouvert vers la jeune femme qui était à leur tête.

 

− Que je suis heureuse de te revoir, Reviane !, s’exclama-t-elle à nouveau. C’est moi, Jaheira ! Que fais-tu donc ici ?

 

La jeune femme ne répondit pas, et aucun de ses compagnons n’esquissa le moindre mouvement. Daren pressentait l’origine de cette rencontre, et un sentiment de culpabilité s’insinua imperceptiblement en lui.

 

− Reviane…, répéta la druide dont le visage s’était assombri.

− Je te trouve enfin, finit-elle par répondre en fixant la demi-elfe du regard. Cela me peine, Jaheira, mais…

 

Elle marqua une pause, fit un léger signe à ses trois coéquipiers derrière elle, et reprit.

 

− … tu mérites la mort réservée aux traîtres.

 

Daren et Minsc portèrent aussitôt la main au fourreau, mais n’intervinrent pas encore. À sa droite, Imoen l’interrogeait du regard en haussant les sourcils d’incompréhension. Il n’avait pas encore parlé de ces évènements à sa sœur, pensant naïvement que l’histoire était réglée, mais les Ménestrels ne semblaient pas prêts à tourner la page aussi vite.

 

− Ne me dis pas qu’il s’agit encore de cette histoire au Cercle des Ménestrels ?, répliqua Jaheira qui avait retrouvé de son assurance. Tu sais aussi bien que moi que je n’aurais jamais fais cela si j’avais eu une autre alternative ! Ils ne m’ont pas laissé le choix, Galvarey le premier !

 

La jeune femme que Jaheira nommait Reviane eut un mouvement de recul, ne s’attendant sans doute pas à cette réponse.

 

− De quoi parles-tu, Jaheira ? Explique-toi !

 

Elle poussa un soupir exaspéré et répondit.

 

− Galvarey. Ce… parvenu a amené mon compagnon ici présent au Cercle, sous prétexte de déterminer si son avenir représentait… quelque chose de particulier, mais il n’a jamais eu l’intention de le laisser repartir par la suite.

− Les Ménestrels savent seulement qu’il y a eu une attaque, et que Galvarey est mort !, insista Reviane. La perte d’un membre aussi prometteur a profondément secoué nos rangs, et…

− C’était un imbécile obsédé par sa position hiérarchique !, la coupa Jaheira. Il avait l’intention d’exhiber Daren comme un trophée en espérant obtenir assez d’influence pour devenir un Hérault !

 

Quelques secondes de silence suivirent la dernière phrase de la druide. La jeune femme la dévisagea longuement, le visage sans expression.

 

− C’est un peu tiré par les cheveux, Jaheira, tu ne crois pas ? Tu es connue pour ta haine envers Galvarey… Et pourquoi ton compagnon aurait-il une telle valeur ?

 

Jaheira resta immobile, mais ne répondit pas tout de suite. Daren savait à quoi son amie avait fait allusion, et le fait qu’elle préfèrât garder son secret témoignait de la totale confiance qu’il pouvait avoir en elle.

 

− Dis-lui, Jaheira.

 

Elle sursauta à l’intervention de Daren.

 

− Dis-lui, si cela peut t’épargner quelques problèmes supplémentaires.

 

Il se sentait mal à l’aise depuis cet entretien factice auquel il avait été convié, et qui avait amené son amie à trahir les siens pour le sauver. Malgré tous les différends qu’il avait pu avoir avec elle, il aurait à jamais une dette envers son aînée.

 

− Comme tu voudras…, murmura-t-elle à son attention. Reviane, reprit-elle plus fort, Daren représentait un intérêt car il est l’un des Enfants, et Galvarey voulait profiter de la crainte inspirée par les anciennes prophéties.

 

On aurait dit que la jeune Ménestrel avait été frappée en plein visage. Elle fit un pas en arrière, en dévisageant Daren comme s’il était soudainement devenu une bête sauvage.

 

− « Un des Enfants »… tu veux dire un enfant de Bhaal ?

 

Avant même que Jaheira ne pût répondre, elle avait reprit.

 

− Et tu lui fais davantage confiance qu’à l’un des tiens ?

 

Daren entendit distinctement les articulations de la druide craquer sous la pression. Son poing était serré autour de la garde de son bâton. Ses compagnons derrière eux l’avait aussi compris, et se préparaient à un éventuel combat. Jaheira prit une profonde inspiration et leva un bras en barrant la route à ses compagnons, sans quitter la jeune femme des yeux.

 

− Je ne lèverai pas mon arme contre toi, Reviane. Ce fut une énorme erreur, et je ne veux pas en commettre une autre.

 

La jeune femme ricana, presque nerveusement, et fit un nouveau signe à ses trois acolytes.

 

− La preuve est faite, Jaheira. Mes compagnons sont morts ce jour-là, et tu reconnais donc leur meurtre. Tu voyages avec… cet être… Je suis désolée, mais je dois le faire. Je regrette.

 

Reviane et les trois autres Ménestrels dégainèrent leurs armes, aussitôt imités par Daren et ses compagnons.

 

− Tout comme moi, Reviane, termina la druide d’un ton las. Tout comme moi…

 

Le combat n’était pas égal. Avec leur nouveau compagnon, ils étaient six, alors que leurs adversaires n’étaient que quatre. Reviane se battait avec une arme similaire à celle de Jaheira, mais son bâton était de couleur ivoire, et deux pointes noires brillaient à chacune de ses extrémités. Minsc et Solaufein se choisirent chacun un adversaire, et le dernier entama des incantations magiques. Toutefois, avant qu’il n’eût le temps de prononcer une formule, Aerie et Imoen l’avaient déjà réduit au silence de leur magie. La druide, plus expérimentée que son adversaire, maîtrisa aisément le combat dans lequel elle s’était engagée. Daren pouvait lire dans ses mouvements qu’elle parait bien plus souvent qu’elle n’était à l’initiative des coups. Toutefois, les Ménestrels se battaient avec une telle rage qu’ils peinaient à ne pas leur rendre de coups mortels. Alors qu’ils avaient tous mis à terre leurs adversaires respectifs, le bâton de combat de la jeune Ménestrel vola au-dessus d’elle, brisé en deux.

 

− C’est fini, Reviane. Tu ne me vaincras pas. En souvenir de ce que nous partagions, laisse-nous en paix, je t’en prie, et dis à tes supérieurs d’en faire autant.

 

La jeune femme pleura quelques larmes de colère et cracha en direction de Jaheira.

 

− Tu es vaincue, et tes compagnons aussi. Je ne veux pas te tuer, tu le sais très bien.

 

Les trois autres Ménestrels étaient à terre, blessés et inconscients, mais toujours en vie. Jaheira secoua lentement la tête et se retourna.

 

− Attention !, s’écria Imoen.

 

La jeune femme s’était relevée d’un bond, et courrut vers la druide un couteau à la main. En un éclair, Jaheira pivota en pointant son arme en arrière, qui se ficha en plein cœur de la Ménestrel. Le choc fut tel qu’il en transperça son armure de cuir. Elle lâcha sa dague, et posa péniblement ses deux mains sur le manche qui venait de lui briser le thorax. La jeune femme hoqueta douloureusement, du sang coulant de ses lèvres, et s’effondra au sol, sans vie. Jaheira lâcha son arme, qui rebondit sur la terre avec un bruit mat.

 

− Jaheira !, s’inquiéta Imoen.

 

La druide se laissa tomber sur ses genoux, et quelques larmes perlèrent de ses yeux. Daren s’approcha d’elle et s’agenouilla lui aussi à sa hauteur.

 

− Pourquoi…?, balbutia-t-elle. Reviane, pourquoi ?

− Elle t’aurait tuée si elle l’avait pu, la rassura-t-il.

− Je ne sais pas… je ne sais plus…

 

Pendant trois longues minutes, rien ne bougea. Jaheira fixait toujours le corps sans vie de la Ménestrel, les yeux brillants de larmes, et ses compagnons l’attendirent en silence. Un vent salé s’était soudainement levé, apportant avec lui de menaçants nuages sombres à l’horizon. La mer avait elle aussi pris un ton gris, et les vagues soudainement plus hautes se brisaient sur les pics rocheux qui émergeaient de l’eau en une écume éclatante. Quelques picotements humides sur sa nuque ramenèrent Daren à la réalité : les premières gouttes d’une pluie imminente commençaient déjà tomber, les obligeant à reprendre leur voyage. Jaheira se leva brusquement, et saisit fermement son sac à dos qu’elle porta à ses épaules.

 

− Il va pleuvoir. En route.

 

Tous les six ramassèrent leurs affaires sans un mot et la suivirent en direction d’Athkatla. Ils ne devaient plus être qu’à un ou deux jours de marche de la ville, et même si la journée touchait à sa fin, ils auraient sans doute atteint leur objectif le lendemain dans la soirée. La demi-elfe ne prononça pas un mot jusqu’à leur halte pour la nuit, mais Daren pouvait aisément sentir le terrible désarroi qui la rongeait. Même s’il n’y était pas directement pour quelque chose, il ne pouvait s’empêcher de se rendre en partie responsable des choix de Jaheira, et des conséquences qu’ils avaient eus.

La pluie était encore clairsemée, mais l’orage poussé par les vents du large les rapprochait irrémédiablement d’une véritable averse. Dans un silence pesant uniquement brisé par l’écho du tonnerre au-dessus de la mer, ils plantèrent leurs piquets sous un arbre et montèrent un campement pour la nuit.

 

− Qu’est-ce qui s’est passé, avec Jaheira ?, lui demanda Imoen alors qu’il dépliait la toile de sa tente.

− Je ne sais pas si c’est à moi de te le dire…, répondit Daren.

− C’est quoi cette histoire de « Ménestrels » ?, insista-t-elle.

 

Une fois son installation terminée, il céda aux demandes répétées de sa sœur. Il lui raconta son premier contact avec eux, ainsi que le bain de sang dans lequel il s’était terminé, mais aussi le terrible choix qu’avait dû faire Jaheira et les harcèlements dont elle était victime depuis.

 

− Elle a fait ça pour toi ?, s’exclama-t-elle, les yeux écarquillés.

− Pas si fort !, chuchota Daren.

− Elle est très courageuse. Ça a dû être très difficile pour elle…

 

Un violent coup de tonnerre leur indiqua que l’orage était là. En quelques secondes, ils se mirent d’accord sur un tour de garde pour la nuit, et chacun rejoignit l’un des abris de fortune qu’ils venaient de monter.

Chapitre 7 : Confrontations

Éblouissant. Féerique. Le spectacle qui se dressait devant eux était à couper le souffle. Des arbres centenaires surplombaient un lac aux reflets de feu, dont la surface immobile semblait s’embraser à la lumière du soleil couchant. L’herbe verdoyante et aussi douce qu’un tapis de soie embaumait l’air d’un parfum de nature encore sauvage et immaculée. Une fois ses yeux accoutumés à la lumière, Daren aperçut la mer à l’horizon, formant un écrin azuré à l’astre descendant. Une nouvelle bourrasque d’air marin souleva ses cheveux, et il ferma les yeux en humant ce mélange enivrant de sensations pures.

 

− Allez ! Plus vite !

 

Une main puissante le poussa dans le dos. Les trois soldats elfes insistèrent à nouveau, et Daren et ses compagnons les suivirent en silence. Ses premières impressions dissipées, un tout autre spectacle se dessinait sous ses yeux. En de multiples endroits, d’imposants cratères noirs et encore fumants étaient les témoins de la bataille en cours. De tentes camouflées dans les buissons sortaient d’autres soldats, le regard suspicieux, et ils furent rapidement encerclés de toutes parts par une dizaine d’elfes menaçants.

 

− Qui sont ces étrangers ?, héla l’un d’eux.

− Ce sont des traîtres !, s’écria un autre. Ils sortent de l’Ombreterre !

− Nous ne sommes pas…, tenta Aerie d’une voix timide.

− À mort !, la coupa une autre voix.

− Mais écoutez-nous !, intervint Jaheira à son tour. Nous…

 

Les cris se firent de plus en plus virulents, rendant impossible toute explication. Certains guerriers sortirent leurs armes et les pointèrent vers eux.

 

− Silence !, tonna une nouvelle voix.

 

Tous se turent aussitôt. Celui qui venait de prononcer ces paroles semblait plus gradé que ses compagnons, et malgré son air dur et accusateur, il ramena le calme parmi les siens.

 

− Général Sovalidaas, salua l’un des soldats en s’inclinant.

 

L’elfe passa devant lui en l’ignorant totalement et s’adressa aux cinq compagnons.

 

− Expliquez-vous, étrangers. Comment arrivez-vous d’ici ? Avez-vous trahi notre monde pour celui des ténèbres ?

 

Daren s’avança le premier et s’inclina lui aussi.

 

− Je m’appelle Daren, et voici mes compagnons. Nous avons combattu les elfes noirs au cœur même de leur forteresse, et nous pourchassons actuellement un sorcier du nom d’Irenicus.

 

Le visage de son interlocuteur se décomposa aussitôt.

 

− I… Irenicus ?

− Vous le connaissez ?, intervint Imoen. Vous savez où il se trouve ?

− Vous devez immédiatement vous entretenir avec Elhan !, répondit l’elfe. Soldats ! Écartez-vous !

 

Autour d’eux, le cercle des guerriers se dispersa. Tous les cinq suivirent le général à travers le campement elfique dissimulé parmi les arbres.

 

− Sachez que je ne vous fais pas confiance, étrangers. Je n’en ai aucune raison, ni n’en ressens le besoin, et c’est sûrement la même chose pour vous.

− Écoutez, expliqua la druide. Nous sommes du même côté, et nous combattons le même mal, je peux vous l’assurer. Dites-nous ce que vous savez sur Irenicus, et je peux vous garantir que vous n’aurez plus à douter de notre utilité ou de notre confiance !

 

Le général ne répondit pas tout de suite. La préoccupation se lisait sur son visage.

 

− Vous serez utile si vous répondez à nos questions, reprit-il. Mais… il est également possible que vous soyez de mèche avec l’ennemi. Je suis plutôt indécis…

− Mais vous ne comprenez…, tenta à nouveau la demi-elfe.

− Elhan va s’occuper de vous, la coupa-t-il alors qu’ils arrivaient devant une nouvelle tente fortifiée. Il a de l’expérience, et connaît bien l’ennemi.

 

Le commandant leur désigna l’entrée du bâtiment de fortune sans ajouter mot et suivit les cinq compagnons à l’intérieur. Penché sur une carte déployée sur une longue table, un autre elfe aux traits nobles et purs parlait stratégie avec ses pairs. Remarquant l’arrivée de son général, il repoussa ses longs cheveux gris en arrière.

 

− Ah, c’est toi Sovalidaas.

 

Le commandant observa un instant Daren et ses compagnons, et reprit à l’attention de son subordonné.

 

− Je te remercie, tu peux nous laisser maintenant.

 

Le soldat s’inclina et sortit de la tente.

 

− Bienvenue, Daren, continua l’elfe aux cheveux gris. Je me nomme Elhan, et je suis à la tête du détachement armé qui combat les elfes noirs ici.

− Comment connaissez-vous mon nom ?, s’étonna Daren. Nous nous sommes déjà rencontré ?

− Non, non, s’esclaffa le guerrier. J’ai simplement des yeux et des oreilles partout ici, et c’est le nom que vous avez donné en sortant des ruines de l’Ombreterre. Que nous vaut donc le plaisir de votre visite ?

 

Daren sentit Jaheira fulminer à ses côtés, et avant qu’il n’eût eu le temps de répondre elle avait déjà réagi.

 

− Comme si on nous avait laissé le choix !, s’écria-t-elle. Il semble plutôt que nous ne soyons pas les bienvenus ici ! Alors, trêve de civilité, et que voulez-vous de nous ?

 

Elhan fixa longuement la druide, et Daren crut deviner un plissement de ses yeux lorsqu’il parcourut le visage de la demi-elfe.

 

− Je gage que vous ne tarderez pas à regretter ces « civilités ». Sachez que je ne suis pas ici pour vous prendre sous mon aile… Cependant, j’irai droit au but, et je peux vous assurer que je ne vous ferai pas perdre plus longtemps votre temps, si vous acceptez toutefois de vous plier à un petit interrogatoire.

− Soumettez-nous à vos questions, répondit Daren. Nous n’avons pas de secrets sur nos intentions.

− C’est parfait !, reprit le guerrier, un sourire provocateur sur les lèvres. Les sages qui m’accompagnent sont particulièrement doués pour démasquer d’éventuels mensonges, et ils vont vous observer pendant que vous répondez à mes questions.

 

Le silence se fit dans la petite tente. Tant qu’il ne lui posait des questions que sur leurs éventuelles alliances avec les drows, ils ne courraient aucun danger. Les trois mages recouverts d’une longue toge brune entamèrent quelques incantations, et laissèrent à nouveau la parole à leur chef.

 

− Bien, reprit Elhan. Vous avez été capturés vous échappant du repaire des elfes noirs. Mais les fuyez-vous, ou avez-vous choisi de pactiser avec eux ?

− Mes compagnons et moi-même, répondit Daren, nous sommes effectivement échappés d’Ust Nasha. Mais en réalité, notre quête est toute autre.

− Vrai !, s’exclama l’un des sages encagoulés. Ce jeune homme dit la vérité.

 

Les deux autres acquiescèrent en silence.

 

− C’est une bonne chose, continua Elhan. Mais je n’en sais toujours pas plus sur vos intentions… Enfin, poursuivons. Le nom d’Irenicus ne vous est pas inconnu, je suppose ?

− Nous sommes effectivement à sa recherche depuis plusieurs semaines, répondit Imoen.

− C’est encore la stricte vérité, conclut un autre mage.

 

Le visage d’Elhan se durcit alors subitement.

 

− Ainsi vous connaissez ce démon infâme, reprit-il en baissant la voix et en détachant chaque syllabe. Allons donc encore plus loin : à quel point êtes-vous liés à lui ? Je veux dire par là, êtes vous les pions de ce traître ?

− Le nom de ce démon restera gravé sur ma lame jusqu’à sa mort !, tonna Minsc de sa voix puissante. Bouh ne trouvera pas le repos tant que la mort de Dynahéir ne sera pas vengée !

− Cet homme a pris la vie de personnes qui nous sont chères, ajouta Jaheira. Et pour certains d’entre nous, bien plus encore. Vous nous faites perdre notre temps avec vos questions ridicules.

− Rien n’est plus vrai, confirma l’un des sages.

− Les deux réponses sont sincères, aucun doute n’est permis, ajouta un autre mage.

 

Elhan se détendit quelque peu, et s’assit sur un siège de bois noir.

 

− Voilà qui me réconforte infiniment, reprit-il. Qui que vous soyez, je sais au moins qu’en ces circonstances, nous luttons côte à côte.

− Ce n’est pas faute de vous l’avoir répété, à vous et à vos subordonnés, ironisa Jaheira.

− Le danger que vos représentez est certes moindre que ce que je l’imaginais, répliqua-t-il, mais ne vous y trompez pas : nous ne vous accueillons pas à bras ouverts. La région demeure dangereuse, et je ne prendrai aucun risque. Comprenez qu’Irenicus et ses sbires ont bouleversé toute la région, et nous contrôlons sévèrement l’accès à notre territoire. Pire encore, notre cité est maintenant sous sa coupe.

− Votre cité ?, répéta Imoen.

− Suldanessalar, jeune fille, expliqua le commandant. Notre chère cité s’est volatilisée sous nos yeux…

 

Elhan s’arrêta, visiblement troublé.

 

Suldanessalar. Daren se rappelait parfaitement ce nom pour l’avoir lu et relu des dizaines de fois dans le journal du sorcier.

 

− Nous sommes en forêt du Téthyr ?, interrogea Jaheira.

− En effet. Pourquoi cette question ?

− Simple curiosité. J’ai déjà entendu des légendes sur cette cité.

 

Minsc sortit soudainement son épée de son fourreau et la planta férocement dans la terre. Les elfes eurent un mouvement de recul, mais les paroles du rôdeur expliquèrent rapidement son geste.

 

− Irenicus est le plus vil des vilains s’il a osé détruire une ville entière !, tonna le colosse. Je ne parviens pas à y croire, et pourtant, j’en ai cru des choses bizarres, je peux te le dire ! Bouh a maintenant deux, et même plus que deux raisons de pourchasser ce monstre où qu’il se cache !

− En fait, reprit Elhan d’un ton gêné, nous ne savons pas si notre cité est détruite…

 

Il marqua une courte pause, et reprit.

 

− Irenicus et ses laquais se sont pour le moment contentés de cacher la cité, mais nous n’arrivons pas à percer les forces magiques qui sont à l’origine de sa disparition. Nous… nous sommes contraints de demeurer ici, harcelés par les elfes noirs, tandis que nos provisions s’amenuisent…

− Les elfes noirs n’ont pas agi de leur propre chef, expliqua Daren. Ils ont été entraînés par Irenicus, après que celui-ci ait passé un pacte avec eux.

− C’est vrai, confirma à nouveau l’un des sages.

 

Daren sursauta à son intervention. Même s’ils n’avaient rien à cacher, le zèle avec lequel ces mages disséquaient leurs propos commençait à l’énerver passablement.

 

− En effet, renchérit un deuxième, il en sait beaucoup à ce sujet.

− Peut-être pourriez-vous alors nous être utile ?, reprit Elhan d’un ton pensif.

− Pourriez-vous, dans ce cas, rappeler vos petits sages ?, intervint Jaheira avec un sourire faussement amical. Il me semble que notre loyauté n’est plus à prouver !

− De toute évidence, continua le commandant en ignorant la druide, notre ennemi est aussi le vôtre, et il se pourrait que nous soyons du même bord…

 

Jaheira poussa un long soupir exaspéré. Daren commençait à être las de cet interrogatoire, et pendant qu’ils étaient retenus ici, leur ennemi s’éloignait d’autant.

 

− Et quand bien même ce ne serait pas le cas, continua Elhan plus pour lui-même, vous ne pourrez guère atteindre Irenicus sans notre aide.

− Que voulez-vous dire ?, demanda Daren.

− Il est actuellement intouchable, à une exception près.

 

Elhan marqua une pause et se mordit la lèvre. Il semblait particulièrement contrarié à l’idée de dévoiler son histoire, mais aussi partagé par le besoin crucial de recevoir de l’aide.

 

− À l’intérieur du temple de Suldanessalar se trouvait un objet extrêmement puissant, commença-t-il lentement. Le « Rynn Lanthorn », la lumière sacrée des elfes du Téthyr.

− Le Rynn Lanthorn ?, répéta Aerie. De quoi s’agit-il ?

− Cet artefact a l’apparence d’une vieille lanterne ornée de runes antiques, mais néanmoins…

 

Il s’arrêta à nouveau, et reprit.

 

− Comprenez que le Lanthorn fait partie intégrante de la tradition elfique, et nulle puissance magique ne saurait s’opposer à son retour sur notre territoire. Si nous le retrouvions, nous n’aurions plus qu’à nous mettre en route pour Suldanessalar. Mais…

− Mais il n’est plus en votre possession, conclut Jaheira en hochant lentement la tête.

 

Le visage du commandant s’assombrit, et il acquiesça silencieusement.

 

− Qu’est-ce que ce Rynn Lanthorn ?, demanda Imoen. Pourquoi vous est-il si précieux ?

− Sans cet objet, nous ne pouvons plus pénétrer dans la cité de Suldanessalar, expliqua-t-il. Lorsque le temple est tombé aux mains des elfes noirs, la relique a été dérobée. Sans doute s’agissait-il déjà de quelques sbires d’Irenicus… qui auront profité du désordre de la bataille… Quoi qu’il en soit, et malgré les efforts déployés par nos sages, nous n’avons pas retrouvé le voleur, et je crains que le Lanthorn n’ait déjà quitté le territoire elfique…

 

Daren jeta un rapide coup d’œil à ses compagnons. Une seule personne avait l’entière confiance du sorcier, et elle seule pouvait avoir son aval pour conduire une mission aussi importante. Imoen s’avança à son tour, et prit la parole.

 

− Il ne peut s’agir que de Bodhi, commença-t-elle, la sœur d’Irenicus. Je suis sûre qu’il n’y a qu’elle pour remplir un rôle aussi crucial.

− C’est vrai, confirma à nouveau l’un des sages.

− Cela suffit !, tonna Jaheira au même moment, les poings crispés d’exaspération.

 

De longues secondes de silence suivirent la dernière injonction de la druide. Elhan fronçait toujours les sourcils, et il clignait des paupières si rapidement que Daren crut un instant qu’une poussière lui irritait les yeux.

 

− Bodhi…, répéta-t-il en écho. Il se pourrait que vous en sachiez davantage que nous… Je suggère donc que nous échangions nos services.

 

Jaheira haussa les sourcils d’un air incrédule.

 

− Et si vous commenciez par nous dire à votre tour ce qui s’est passé ici ? De plus amples informations nous seraient d’une aide précieuse, qu’en dites-vous ?

− Je ne peux pas vous en dire davantage, répondit l’elfe aussitôt d’un ton catégorique. Si seulement nous pouvions pénétrer dans la cité… Mais pour l’heure, nous en sommes au même point que vous.

− Quelque chose me dit que ce n’est pas exactement le cas…, ironisa à nouveau la druide.

− Rien ne pouvait nous prévenir de l’imminence de l’assaut, ajouta Elhan, préparé par un humain qui nous était jusque là totalement inconnu… Tout cela semblait si… irréel… Et cela le demeure encore, d’ailleurs…

 

Le commandant serra les mâchoires et les poings et frappa violemment la table dont les jetons déployés sur la carte roulèrent au sol.

 

− Il a pactisé avec les elfes noirs, souillé notre temple et profané notre cité ! Nous ne prononçons son nom qu’avec dégoût ! Il est… il est… tout ce que les elfes ne sont pas !

 

Elhan s’arrêta un instant, le souffle court, et reprit d’une voix plus basse mais toujours aussi menaçante.

 

− Si vous savez comment mettre la main sur cette fripouille qui œuvre à son service, dites-le nous, je vous en conjure ! Vous cherchez Irenicus ? Nous le cherchons aussi ! Retrouvez le Lanthorn, et nous déploierons toutes nos forces contre ce démon !

− Que nous retrouvions le Lanthorn ?, répéta Imoen. S’il est bien là où je pense, nous allons avoir besoin d’aide…

− Il… Il nous est impossible de pénétrer actuellement en territoire humain, répondit-il d’un ton d’excuse. Notre situation n’est pas brillante, je l’admets, mais elle sera bien pire encore si nous envoyons des agents vers les cités d’Amn.

− En quoi cela pose-t-il un problème ?, insista Jaheira.

− Là n’est pas la question, coupa Elhan. Vous devez retrouver le Rynn Lanthorn !

− Bouh pense que notre quête sera difficile !, intervint Minsc. Bien qu’il ne doute nullement de notre réussite.

 

Plusieurs minutes de silence suivirent la supplique du commandant elfe. Daren savait à quel point leur mission allait être délicate. Il s’était déjà introduit dans le repaire souterrain de Bodhi, et affronter ainsi les vampires dans leur sanctuaire s’était avéré particulièrement complexe.

 

− Vous pourrez faire appel à une aide extérieure si vous le souhaitez, ajouta l’elfe. Gardez-vous simplement de révéler la véritable nature de votre opération. Mieux vaut s’abstenir de divulguer la honte dans laquelle Irenicus nous a tous plongés…

 

Une idée lui vint alors à l’esprit. Ils avaient effectivement des alliés potentiels à Athkatla. Douteux, parfois peu dignes de confiance, mais suffisamment puissants et influents pour leur venir une nouvelle fois en aide.

 

− De quelle honte parlez-vous ?, demanda soudainement Imoen.

 

Elhan la foudroya du regard et répondit d’un ton glacial.

 

− Ces affaires ne vous regardent en rien. Ses actes odieux éclateront en pleine lumière lorsque nous l’aurons retrouvé, mais pour l’heure, vous devez entamer votre mission.

− Et qui vous dit que nous allons accepter ?, répliqua la druide du même ton. Sans parler que vous aller rester sagement ici à nous regarder nous faire tuer !

− Nous allons vous offrir des provisions, et des armes, répondit l’elfe en ignorant sa première question. Et nous avons en réserve quelques pieux confectionnés à partir des arbres sacrés qui entourent notre cité.

 

Daren mit quelques secondes à réaliser sa réponse, et fit un pas en arrière en croisant le regard de ses compagnons.

 

− Qu’est-ce qui vous fait croire que nous allons avoir besoin de pieux ?, interrogea Imoen, soupçonneuse. Vous connaissez donc la créature que nous allons affronter ?

 

Elhan se raidit soudainement et son visage s’empourpra.

 

− Vous devez être préparés à toute éventualité, se justifia-t-il. L’affaire est trop importante pour laisser place à la moindre négligence.

 

Un nouveau silence recouvrit la petite tente militaire. Ces elfes cachaient quelque chose, c’était évident, mais ils n’avaient pas d’autres choix que de retrouver l’artefact s’ils voulaient rejoindre le sorcier.

 

− Sachez que nous n’acceptons votre marché uniquement parce que nous n’avons pas le choix, conclut Jaheira d’un ton menaçant.

 

Elhan fit amener quelques provisions ainsi que les armes promises, et tous les cinq sortirent du bâtiment de fortune en direction d’un terrain propice pour y passer la nuit. Le soleil était à présent couché, et déjà quelques étoiles scintillaient dans la partie orientale du ciel.

 

− Montons le campement ici, marmonna Jaheira en jetant son sac sur l’herbe.

− Et où est Solaufein ?, demanda timidement l’avarielle.

 

Le drow renégat devait les rejoindre une fois sortis du territoire elfique, mais pour l’heure, il était plus prudent de se reposer en sécurité en ces lieux.

 

− Il nous rejoindra sans doute demain, répondit Imoen qui commençait à allumer un feu.

 

L’air était doux, et le léger bruissement des feuilles dans les arbres berçait lentement Daren. Minsc sortit quelques vivres confiées par le commandant, et ils s’installèrent tous les cinq autour du foyer improvisé.

 

Seul le crépitement du feu et le vent caressant la cime des arbres parvenaient à leurs oreilles. Ils s’étaient installés suffisamment loin du campement elfique pour ne pas être dérangé, mais suffisamment près pour bénéficier de leur protection. La beauté et la pureté du paysage invitait au recueillement, et pendant près d’une heure, personne ne prit la parole.

 

− Quelle journée…, finit par dire Imoen, rompant ainsi le silence.

 

Ses compagnons ne répondirent pas, mais tous pensaient la même chose. Daren avait encore du mal à réaliser leur fuite d’Ombreterre. Pourtant, le matin même, la Mère Matrone invoquait un démon des Plans Inférieurs et finissait trahie par sa propre fille, elle-même trompée par leurs efforts conjoints. Une multitude d’images s’entrechoquaient dans son esprit déjà fatigué, de leur fuite d’Ust Nasha à leur rencontre avec les elfes du Téthyr. Cependant, ressortant de la foule embrumée de ses souvenirs, deux visages revenaient avec insistance : Irenicus, le mage noir, détenteur de son âme volée et responsable de multiples crimes et tortures, et sa non moins terrible sœur, la vampire Bodhi. Les pensaient-ils toujours en vie, et à leur poursuite ? Même atténué par la présence de ses compagnons, Daren pouvait ressentir le vide intérieur ronger son esprit tourmenté. Chaque jour qui passait le rapprochait inévitablement de l’essence pure de l’Ecorcheur, et menaçait de le faire basculer irrémédiablement dans une folie sans retour. Il en était certain, Imoen devait endurer les mêmes tourments, même si elle restait en apparence forte et déterminée. Mais la déchéance de son esprit l’affectait de manière bien plus radicale qu’elle. En plus de subir ces sensations désagréables et angoissantes de néant, son corps était allé jusqu’à la métamorphose. Et maintenant qu’ils passaient pour la première fois une nuit au calme, le caractère implacable de la « malédiction » d’Irenicus le hantait au plus haut point. Au moins l’âme d’Imoen allait pouvoir être sauvée, si toutefois leur intuition était la bonne et qu’ils parvenaient à vaincre la terrible vampire dans son repaire. Mais lui… ? Daren s’allongea sur l’herbe qui formait un délicat tapis de mousse, et une larme de désespoir coula le long de sa tempe. Son épuisement était tel qu’il ne parvenait même pas à tenir assis, mais paradoxalement, il peinait aussi à trouver le sommeil. Sans un mot, ses compagnons sortirent de quoi monter un campement de fortune pour la nuit et partirent se coucher à leur tour, laissant Daren seul.

Un peu plus loin, d’un lac recouvert de nénuphars s’élevaient les coassements de quelques batraciens. Les étoiles au-dessus de lui semblaient vouloir lui parler, et il aurait juré deviner le visage réconfortant et souriant de son père adoptif dessiné par les astres scintillants. Un sourire triste se dessina sur ses lèvres, et au même moment, une main douce et gracieuse lui caressa le visage.

 

Ses yeux rencontrèrent ceux d’Aerie, qui faisait courir son index le long de la ligne de son cou. Elle lui rendit son sourire, timide, et cacha quelque peu son visage derrière ses longs cheveux dorés.

 

− Tu… tu ne dors pas ?, lui murmura-t-elle.

 

Daren, toujours allongé, répondit d’un signe de tête par la négative. Il inclina son visage et effleura la robe d’Aerie de sa joue. L’avarielle se glissa à ses côtés et s’étendit dans l’herbe à son tour. Quelques mèches blondes lui chatouillèrent le visage, et il les chassa d’un souffle paresseux.

 

− Daren…

 

Aerie se tourna délicatement vers lui, lui murmurant ses paroles à l’oreille.

 

− Quand tout ceci sera fini… quand tu auras retrouvé ton âme…

 

Elle s’arrêta, le ton hésitant, puis reprit d’une voix mal assurée.

 

− Que penses-tu faire, à ce moment là ?

 

Presque une minute s’écoula avant qu’il ne répondît.  En réalité, il n’avait pas vraiment réfléchi à la question. Ses préoccupations actuelles avaient pris le pas sur toute autre considération, et lutter chaque jour pour sa vie était devenu une habitude. Cependant, la présence d’Aerie à ses côtés apaisait ses angoisses et dégageait en lui une chaleur bienfaitrice.

 

− Je ne sais pas encore… Peut-être que je partirai en voyage… pour découvrir… non, vraiment, je n’ai pas d’idée. Pourquoi cette question ?

 

Malgré le crépuscule plus qu’entamé, il pouvait deviner le visage écarlate de l’avarielle.

 

− Et…, reprit-elle d’une voix encore plus aigue, dans tes voyages… est-ce que tu y es… seul ?

 

Aerie détourna les yeux, mais Daren pouvait toujours sentir ses deux mains trembler.

 

− Non…

 

Elle s’arrêta de respirer.

 

− Non, pas seul.

 

Lentement, elle lui fit face à nouveau, et une larme coula sur son visage en suivant les lignes délicates de ses joues. La présence maléfique de Bhaal habituellement sous-jacente avait totalement cessé de gronder, remplacée par un étonnant mélange de bien-être et d’appréhension douce-amère. Ses deux grands yeux en amande, la douceur de ses cheveux et le parfum délicat de sa peau lui firent perdre toute notion de temps et de lieu. Daren ferma les yeux, et sans réfléchir, l’embrassa. À son contact, Aerie tressauta, mais lui rendit fougueusement son baiser en l’enlaçant de ses deux bras. Son corps menu se lovait contre le sien, épousant sa forme, et après une minute hors du temps, leurs lèvres se séparèrent.

L’avarielle ne put retenir un petit rire, et elle prit le visage de Daren dans ses mains en collant délicatement son front contre le sien.

 

− Maintenant, je sais…, chuchota-t-elle. Je sais quel est mon rêve…

 

Elle l’embrassa à nouveau tendrement, des larmes de joies se mêlant à ses lèvres. Le cœur de Daren battait à tout rompre, et une formidable sensation de quiétude et de plénitude résonna dans tout son être. Il bascula à nouveau sur le dos, et Aerie se blottit contre lui, son nez fin lui effleurant le cou. De longues minutes silencieuses s’écoulèrent sans autre bruit que l’agitation de la faune nocturne autour du lac. L’avarielle respirait en silence, et Daren sentait son souffle chaud sur sa nuque. Sa main caressait doucement sa longue chevelure, et il pouvait sentir ses pommettes se relever en un sourire calme.

 

− Est… est-ce que je peux rester avec toi pour la nuit ?, chuchota-t-elle en relevant la tête.

 

Il la serra dans ses bras et l’embrassa sur le front.

 

− Bien sûr.

− Merci mon amour.

 

Plus rien n’importait à présent, ni Bodhi, ni même Irenicus, mais seulement l’elfe au visage d’ange qu’il tenait serrée tout contre lui. La sensation de paix et de tranquillité intérieure eut raison de la perpétuelle agitation des derniers jours, et Daren s’endormit, sa bien-aimée blottie dans ses bras.