Un allié de circonstance

La pièce n’ayant pas d’issue, la seule alternative était le tunnel rocheux que Daren avait noté un peu plus tôt. Des bruits de gouttes d’eau résonnaient contre les parois de la galerie, et une forte odeur d’humidité emplissait l’atmosphère. Au tournant de ce tunnel, le petit groupe découvrit un spectacle horrible. De nombreux corps, brûlés ou transpercés de parts en parts, étaient allongés au sol.

 

− Par Sylvanus !, s’écria Jaheira. Que s’est-il passé ici ?

 

Imoen avait fait quelques pas en arrière, mais ne parvenait pas à détourner son regard de cette scène horrible.

 

− Je crois… je crois que ce sont les personnes qui ont attaqué cet endroit, répondit Daren. Mais, apparemment, aucun n’a survécu…

− Je ne suis pas surprise de ce résultat, à la vue de la puissance du propriétaire des lieux…, ajouta Jaheira. Continuons à avancer… si nous ne voulons pas subir le même sort !

 

Le tunnel s’élargit soudain pour finir sur une caverne étrange. Des nombreux cristaux fixés au sol illuminaient la pièce d’une lueur rougeâtre, et des cratères dans la roche formaient de petites mares. Le complexe dans lequel ils se trouvaient était sans doute bâti autour d’une caverne. Tous les quatre avancèrent avec précaution au milieu de ces rochers étranges, et Daren pencha son regard vers l’un des bassins qui avait aussi des reflets orangés. Des images floues d’une ville et de ses habitants se dessinèrent un instant, mais à peine eut-il cligné des yeux que l’eau reprit son aspect lisse et calme. Il allait poser sa main sur le bras d’Imoen pour lui montrer ce phénomène, mais elle rompit avant le silence qui régnait dans la grotte.

 

− Cet endroit est chargé en magie, déclara-t-elle. C’est vraiment étrange, je ne l’avais jamais ressenti comme ça avant. Je peux presque en sentir des picotements sur mes bras.

− Je suis d’accord avec toi, renchérit Jaheira. Cette caverne et ces cristaux ne sont pas naturels, je le sens moi aussi. J’espère que nous parviendrons à nous enfuir avant de croiser cet Irenicus…

 

Ils franchirent la grotte, qui se changea à nouveau en galerie, puis enfin en un couloir creusé de mains humaines.

 

− Il y a une porte, là bas, dit Jaheira, en désignant le bout sombre du tunnel. Je ne sais pas ce qui se trouve derrière, mais préparez vos armes.

 

Minsc et Daren dégainèrent en même temps leurs épées, et tous les quatre s’approchèrent de l’issue. S’ils devaient rencontrer des ennemis dans la pièce suivante, autant les prendre par surprise. D’un geste rapide, Daren ouvrit la porte en grand, et Minsc s’élança en brandissant son arme.

La salle dans laquelle ils venaient de pénétrer ne comptait pas âme qui vive, et seules quelques souris terrifiées s’enfuirent à l’arrivée du colosse. Daren entra lui aussi, et découvrit une pièce des plus déconcertantes, presque familière. Perdus au milieu d’une caverne souterraine, ils venaient de pénétrer dans une immense bibliothèque regorgeant de livres et d’étagères.

 

− Château-Suif…, murmura Imoen, derrière lui. Des étagères poussiéreuses, de vieux livres débordant des rayons…

 

Un sourire nostalgique se dessina sur leurs deux visages, humant cette odeur caractéristique qu’ils avaient connue de toujours.

 

− Je veux sortir d’ici, s’il te plaît, Daren.

 

La bibliothèque continuait sur un autre couloir. Contrairement aux cellules lugubres qu’ils venaient de quitter, Daren avait la nette sensation que cette partie du souterrain était habitée. Le sol était dallé, et on devinait sur les murs les traces noires de suie d’une torche régulièrement entretenue. Le passage s’élargit à nouveau, et déboucha sur une autre pièce tout aussi incongrue.

 

− Quelle chaleur !, dit Imoen, essuyant son front d’un revers de la main.

− C’est une forge, répondit aussitôt Daren, reconnaissant les vapeurs familières de ses premiers pas de forgerons durant son enfance. Et même une forge immense.

 

En effet, même dans le cas où Gorion ne l’aurait pas initié à cet artisanat, les instruments qui étaient suspendus aux murs de la pièce ne laissaient planer aucun doute : marteaux, pinces et autres soufflets, ainsi que de nombreuses armes rangées dans des râteliers. Une voix rocailleuse s’éleva alors de l’autre côté de la pièce.

 

− Qui êtes-vous ?

 

Trois, quatre, puis cinq petites silhouettes apparurent, menaçantes, les armes à la main. Ils n’étaient pas plus grands que des enfants, mais leur regard malveillant et leur peau grisâtre les rendaient particulièrement effrayants.

 

− Des… nains ?, murmura Imoen.

 

Leur stature et leur démarche pouvaient faire penser à cette race de montagnards, mais ces yeux rouges et cette peau presque noire n’avaient jamais été mentionnés dans aucun ouvrage que Daren n’eût jamais lu.

 

− Des duegars, rectifia Jaheira de la même voix basse. Des nains gris des profondeurs. Ce sont des créatures malfaisantes qui ne vivent presque qu’en Ombreterre. Je me demande d’ailleurs ce qu’elles font ici.

 

Brandissant son marteau, l’une d’entre elles s’écria alors en direction d’une autre :

 

− Les prisonniers se sont évadés ! Va prévenir le maître !

 

Minsc rendit son arme à Daren, et s’empara d’une énorme lame dans l’un des râteliers. Daren dégaina alors sa propre épée et ajusta ses deux lames. Ils devaient à tout prix les empêcher de donner l’alerte. L’un d’eux était presque sorti de la pièce lorsqu’un trait siffla à leurs oreilles. Il tomba en avant, mort sur le coup. Imoen encocha une autre flèche, et Minsc et Daren foncèrent dans la mêlée.

 

Malgré leur petite taille, ces duegars étaient de rudes combattants. Leur condition de vie précaire dans le monde sans pitié qu’étaient les souterrains de l’Ombreterre avait renforcé la force physique et l’habileté au combat de leur race. Minsc et Daren en affrontait chacun deux, et le combat n’était pas vraiment à leur avantage. Imoen était restée auprès de Jaheira qui n’était pas armée, mais ne parvenait pas à viser correctement les nains sans risquer de blesser ses compagnons. Minsc, malgré sa force physique impressionnante, ne parvenait pas à frapper avec précision ces créatures qui lui arrivaient à peine à la cuisse.

 

Cependant, après quelques minutes de lutte acharnée, les duegars finirent par céder, non sans avoir égratigné sinon blessé les deux combattants.

 

− Jaheira, lui lança Daren. Pourquoi tu n’es pas intervenue ? Il y a des armes ici !

 

Elle rougit légèrement, et bégaya une réponse.

 

− Je… je ne sais pas me servir d’une épée.

 

Daren écarquilla les yeux, imité par Imoen. Jaheira, la redoutable guerrière, ne savait pas se servir de la plus élémentaire des armes de combat.

 

− Les druides n’utilisent pas d’épées, continua-t-elle à se justifier. Je suis désolée…

 

Un silence embarrassant régnait dans la pièce, et ni Daren ni Imoen ne voulait la mettre davantage mal à l’aise pour le moment.

 

− Je vais soigner vos blessures, finit-elle par dire, en passant ses mains qui commençaient à bleuir sur les plaies des deux combattants. Nous ne sommes pas encore sortis.

 

Minsc et Daren s’équipèrent un peu plus solidement avant de continuer. Ce n’étaient pas les armes qui manquaient, et ces duegars avaient forgé suffisamment de pièces d’armures pour que tous les deux y trouvent leur taille. Le couloir qui sortait de la forge bifurquait à nouveau, et débouchait encore une fois sur pièce déconcertante : une chambre, richement décorée, et regorgeant de mobilier de valeur.

 

− Ce… ce n’est pas possible, dit Imoen, la voix légèrement tremblante. Comment un être aussi… ignoble peut-il vivre dans un endroit aussi beau ?

 

L’architecture de la chambre était effectivement des plus harmonieuse. Des arcades sculptées à même la roche donnaient l’impression de pénétrer dans un patio, et les jeux de lumières faisaient rayonner la salle dans toute sa splendeur.

 

− Le goût et la cruauté ne sont pas incompatibles, on dirait bien…, répondit Jaheira. Mais nous avons un autre problème, je pense.

 

Elle désigna les deux portes qui permettaient de quitter cet endroit.

 

− Je pense qu’il est inutile voire dangereux de nous séparer, continua-t-elle, et je vous propose donc de prendre tous celle de gauche.

 

Aucun n’émit d’objection et tous la suivirent, à l’exception de Daren, qui regardait immobile une immense épée fixée au mur.

 

− Daren, qu’est ce que tu attends ? Tu ne viens pas ?

 

Daren ne répondit pas, continuant de contempler l’arme noire. Il s’avança d’un pas, et tendit sa main vers la garde. D’un geste sûr, il souleva l’épée, et porta sa lame à la lumière.

 

− Cette épée, commença-t-il… c’est…

 

Il s’arrêta, examinant davantage les fines gravures qui la décoraient. Il ne pouvait y avoir d’erreur. Il aurait reconnu cette arme terrible entre mille. Cette arme qui avait tué son père bien-aimé.

 

− C’est celle de Sarevok !

 

Imoen étouffa un cri.

 

− Comment…, commença Jaheira, ne trouvant plus ses mots. Qu’est ce que tu dis ? Tu es sûr ? Comment est-ce possible ? Comment est-elle arrivée là ?

− J’en suis certain, répondit aussitôt Daren. Je l’ai vue de très près lorsque j’ai combattu Sarevok, je ne peux pas me tromper.

 

Il réfléchit un instant. La présence de cette arme en ces lieux était en effet troublante, voire déroutante. Sa mémoire lui revint alors, et il se souvint des paroles d’Irenicus lorsqu’il était en captivité.

 

− J’ai peut-être une explication, continua-t-il. Irenicus sait que je suis un enfant de Bhaal, il me l’a dit plusieurs fois. Il a fait référence à… à un pouvoir que j’aurai, enfoui en moi…

 

Il lança un regard à ses compagnons, car ils savaient tous à l’exception peut-être de Minsc ce à quoi il faisait référence. Toutefois, le rôdeur ne posa aucune question à ce sujet, se contentant d’écouter sans intervenir.

 

− Il sait, donc, reprit Daren. Et s’il sait pour moi, il se peut qu’il sache pour Sarevok. Peut-être étudie-t-il les enfants de Bhaal ? Ou peut-être que Sarevok a quelque chose à voir avec lui… ?

 

Il n’était pas pleinement convaincu par ses propres explications, mais ils n’avaient pas le temps d’en débattre pour le moment.

 

− Dans tous les cas, que ce soit bien celle de Sarevok ou pas, c’est une belle arme que tu as trouvée, et elle nous sera sûrement utile pour sortir de là, conclut Jaheira en ouvrant la porte. Avançons. Je commence à ne plus supporter d’être enfermée sous terre comme ça.

 

Le couloir qu’ils venaient de prendre redevint petit à petit une simple galerie. Ils venaient vraisemblablement de quitter la zone habitée pour retrouver un environnement au décor plus sobre. Le couloir aboutit dans une caverne faiblement éclairée.

 

− Oh, non…, non…, murmura Imoen.

− Un chevalet, une dame de fer, des pieux…, ajouta Jaheira. Des instruments de tortures de toutes sortes…

 

Au milieu de la pièce, sur une table, un corps immobile était allongé sur le dos, probablement mort. Daren s’avança, et découvrit à la lumière des torches un cadavre défiguré qui pourrissait ici depuis plusieurs jours. Il détourna le regard, une moue sur le visage, puis son cœur s’accéléra soudainement. Malgré les nombreuses entailles, le visage du corps étendu sur la table de torture lui parut soudainement étrangement familier. Il posa à nouveau son regard sur les yeux clos et bouffis, et sa respiration s’arrêta.

 

− Kha…lid ?, bégaya Jaheira derrière lui d’une voix étranglée. Non, ce n’est pas possible. Ce n’est pas Khalid ? C’est un rêve ! Une illusion ! Un cauchemar !!

 

Sa voix s’élevait à mesure qu’elle exprimait sa colère et sa peine.

 

− Soit maudit !, s’écria-t-elle en brandissant un poing vers le plafond. J’arracherai le cœur de ceux qui ont fait ça ! J’arracherai leur âme noircie ! Je leur… je…

 

Elle s’arrêta, la voix étranglée par un sanglot. Daren regardait le corps inanimé de Khalid, hébété.

 

− Ce n’est pas vrai, hein ? Il n’est pas mort ?, demanda-t-il inutilement, s’accrochant désespérément à sa toute dernière lueur d’espoir.

− Tais-toi !, le coupa Jaheira en hurlant. Plus un mot ! Les mots ne sont rien !

 

Minsc parla alors, de sa voix grave et vibrante.

 

− Un brave homme est tombé ici, mais ce n’est pas une raison pour crier ainsi sur les vivants. Là, Bouh va te réconforter.

− Imbécile ! Tu es un affront à la nature ! Que sais-tu, toi et ton rongeur dégénéré ? Que peux-tu bien savoir ?

 

Elle hurlait son désespoir et crachait sa haine, même sur ses compagnons. Des larmes se dessinèrent au contour de ses yeux, mais sa rage l’empêchait de pleurer pleinement. Jamais Daren ne l’avait encore vue perdre son sang-froid à ce point.

 

− Plus un mot ! Plus de mots…

 

Sa voix faiblit lentement.

 

− Garde tes discours, garde tes proverbes…

 

Elle ne s’adressait à personne à en particulier, et son regard vague fixait un point à l’opposé de la salle.

 

− La seule voix que je voulais entendre est… morte. C’est terminé. Plus de…

 

Elle avait fini dans un murmure.

 

− Non…

 

Elle s’agenouilla, lentement, et entama une prière.

 

− Sylvanus, guide la lumière vers la source. Emmène cet homme vers ce qu’il mérite. Par… Par la volonté de la Nature, ce qui a été donné est rendu, ce qui était tourmenté est désormais en paix.

 

Elle ferma les yeux, imité par les autres

 

− Khalid… Laisse mon amour te guider…

 

Des larmes coulèrent enfin sur ses joues, et le silence régna dans la pièce, un silence que personne n’osait interrompre. Tout à coup, Jaheira se releva, séchant rapidement son visage.

 

− Nous… nous devrions faire vite avant d’être remarqués. Nous devons sortir de cette… tombe, et chercher la lumière d’en haut. En route.

 

Elle se dirigea vers la porte au fond de la salle, sous le regard ébahi des trois autres. Jaheira n’aimait pas étaler ses sentiments, mais Daren savait qu’au fond d’elle-même son cœur saignait sous cette carapace insensible.

 

La pièce suivante était une autre cellule, vide elle aussi. La seule issue était celle par laquelle ils venaient d’entrer.

 

− Il n’y a personne ici, dit Daren en parcourant les cages vides du regard.

− Ne perdons pas de temps, ajouta Jaheira. Sortons d’ici au plus vite.

 

Une ombre fugitive glissa le long d’une armoire de métal au fond de la pièce, heurtant légèrement l’un des barreaux de fer qui tinta distinctement dans le silence de la pièce. Minsc se retourna aussitôt et dégaina son épée, tandis Imoen encochait une flèche à son arc, mettant en joue tout ennemi éventuel. Contrairement à ce qu’ils avaient pensé en arrivant, ils n’étaient donc pas seuls : levant ses deux mains au dessus de sa tête, un homme tout habillé de noir s’approcha du petit groupe à pas lents.

 

− Il y donc un peu de bon sens au cœur de toute cette folie ?, commença-t-il d’un accent très oriental. Si tu n’es pas de mèche avec le mal qui hante cet endroit impie, Yoshimo implore ton assistance.

 

Daren avait porté naturellement la main à sa garde. Rien de ce qu’ils avaient trouvés en ces murs ne leur avait apporté de bonnes nouvelles, et la méfiance était de mise. L’homme en armure de cuir noire était d’assez petite taille, et ses yeux bridés ainsi que sa longue queue de cheval lui donnait un air assez folklorique. La voix forte de Minsc fut la première à lui répondre.

 

− Nous ne servons pas les mauvais mages, non monsieur ! Mais Bouh te regarde avec suspicion, petit homme. Comment es tu arrivé ici ? Je n’ai jamais vu les moustaches de Bouh trembler ainsi !

 

L’homme qui prétendait se nommer Yoshimo dévisagea Minsc d’un regard incrédule, se demandant sans doute s’il n’était pas en train de devenir fou, mais Daren le rassura aussitôt.

 

− Ne t’inquiète pas comme ça, nous voulons juste savoir comment tu es arrivé ici.

− Je…, commença-t-il. Comme toi, je suppose. J’ai essayé de m’enfuir, mais j’ai été blessé en essayant. Une énorme créature de terre m’a pourchassée, et je me suis réfugié ici en pensant être à l’abri.

− Comment as-tu été enfermé ici ?, continua Daren.

− C’est en fait assez… heu… embarrassant, en réalité. Ma profession est réservée à ceux qui sont prudents, et pourtant je me suis fait surprendre par imprudence. J’ai quitté Kara-Tur pour Athkatla il y a longtemps, en quête de fortune. Un jour, je suis allé me coucher dans ma chambre à la Couronne de Cuivre, et je suis me suis réveillé avec la tête lourde dans une salle étrange.

 

Il s’arrêta, interrogeant du regard ses interlocuteurs.

 

− Je ne sais pas combien de temps je suis resté ainsi avant de me réveiller, ajouta-t-il.

− Tu penses que nous sommes toujours à Athkatla ?, continua Daren.

− Je ne sais pas exactement. On m’a peut-être drogué avant de m’amener ici. J’étais peut-être inconscient…

− Alors tu sais combien il est difficile d’être placé dans un labyrinthe comme un pauvre hamster sans défense !, intervint Minsc. Nous sommes des camarades en péril, et Bouh te demande ce que tu proposes pour la suite des évènements, petit homme !

 

Yoshimo recula d’un pas, toujours impressionné par le colosse, puis reprit de son accent oriental.

 

− Je ne connais pas la sortie. J’ai traversé une chambre étrange avant d’atterrir ici, c’est tout ce dont je me souviens. Mais nous devrions peut-être chercher la sortie ensemble ?

− Et comment pourrions-nous être sûrs que tu n’es pas un démon qui cherche à nous attirer dans un piège ?, intervint Jaheira, toujours cassante.

− Mais je ne suis pas un démon !, s’écria-t-il. Je suis juste Yoshimo, un simple voleur, et je suis tout aussi perdu que vous !

 

Daren et Jaheira s’échangèrent un regard, puis hochèrent la tête ensemble. Comme l’avait dit Jaheira plus tôt, ils allaient avoir besoin de toute l’aide possible pour sortir d’ici vivants, et cet homme semblait sincère.

 

− Très bien, reprit Daren après cette brève délibération. Tu as l’air honnête, pour un voleur bien sûr. Tu peux nous accompagner.

− Yoshimo sera ravi d’apporter ses services à ses nouveaux compagnons, lui répondit-il en s’inclinant.

− Je m’appelle Daren, et voici Jaheira, une demi elfe. Le grand gaillard là bas s’appelle Minsc… et son hamster Bouh, s’empressa-t-il d’ajouter en voyant le rôdeur ouvrir la bouche. La petite rouquine derrière moi se nomme Imoen. C’est mon amie d’enfance.

 

Yoshimo salua chaleureusement la petite troupe.

 

− Que proposes-tu ?, demanda la druide. As-tu une idée sur comment on pourrait sortir d’ici ?

− Je ne sais pas… J’étais prisonnier dans une cellule, que j’ai finalement réussi à ouvrir à l’aide d’un fil de métal, mais la créature m’a trouvée, et j’ai dû me réfugier ici. Elle n’a pas dû me voir me dissimuler et à fait demi-tour. Je suis ici depuis, attendant une opportunité de m’enfuir.

 

La créature dont parlait Yoshimo ne pouvait être que l’un de ces golems qu’ils avaient aperçus un peu plus tôt.

 

− Bien, conclut soudainement Jaheira, il ne faut pas traîner ici. En route.

 

La salle où s’était cloîtré le voleur n’avait pas d’autre issue, et tous les cinq firent demi-tour en direction de l’autre porte dans l’étrange chambre dont ils étaient sortis quelques minutes plus tôt. Imoen, qui était restée silencieuse depuis la découverte de Khalid, s’approcha de Jaheira et posa une main sur son épaule.

 

− Jaheira… Je voulais te dire à quel point je suis désolée pour Khalid. Je… je sais combien c’est difficile et…

− Non, tu n’en sais rien, la coupa Jaheira d’un ton las en se dégageant. Et l’heure est mal choisie pour cette conversation, mon enfant.

− Arrête de m’appeler comme ça, lui répondit aussitôt Imoen, piquée au vif. J’ai le même âge que Daren, je te rappelle, et en plus je peux t’assurer que Khalid n’a pas souffert.

 

Jaheira la regarda d’un air à la fois outragé et surpris.

 

− Qu’est ce que tu inventes encore, Imoen ? Je ne suis pas d’humeur !

− Je ne délire pas ! Je…

 

Elle déglutit au souvenir qu’elle allait évoquer. Tous écoutaient la conversation, maintenant.

 

− Je l’ai vu, reprit-elle. Khalid était déjà mort quand il a commencé à… à lui faire toutes ces choses.

 

Jaheira, ainsi que Daren et Minsc la regardait avec des yeux ronds.

 

− Tu as vu ça ? Tu as regardé ?, finit pas lui répondre la demi elfe, d’un ton à la fois horrifié et accusateur.

− Je ne savais pas que c’était Khalid, continua Imoen, la voix tremblante. Il m’a montré. Il a… découpé, et il m’a montré… Il m’a forcé à ouvrir les yeux et à regarder pendant que…

 

Elle s’arrêta, encore très choquée par ce souvenir.

 

− Arrête, la coupa Jaheira. Je ne veux rien entendre.

 

Mais Imoen ne l’écoutait plus. Elle était perdue dans ses terribles pensées.

 

− Il a dit que je devais voir pour comprendre. Mais… mais je ne sais pas quoi ! Je ne sais pas quoi voir !

 

Ses mains tremblaient elles aussi. Jaheira lui intima encore une fois de se taire, mais elle continua, vidant sa conscience de ce terrible poids.

 

− Il découpait, découpait, encore et encore ! Et il n’arrêtait pas de me dire « tu vois ? »… Mais je ne voyais rien… rien… Je ne voulais qu’une chose, qu’il s’arrête… qu’il s’arrête…

 

Elle s’effondra, en pleurs. Daren la soutint alors doucement, lui murmurant des paroles réconfortantes et l’invitant à se relever.

 

− Je ne veux plus rien entendre !, s’écria alors Jaheira, elle aussi à la limite des larmes.

 

Le silence retomba sur le petit groupe, qui reprit sa marche dans une atmosphère tendue. Au fond de lui, Daren se sentit presque chanceux. Il imagina une seconde ce qu’il aurait ressenti s’il avait découvert Imoen assassinée comme l’avait été Khalid et vraisemblablement Dynahéir, et frissonna en chassant cette idée au plus vite. Il ouvrit la deuxième porte de la chambre et s’engouffra dans le couloir devant lui, suivi par ses compagnons.

Chapitre 1 : Évasions

− Je… Imoen… C’est bien toi ? Que…

− Toi aussi, il t’a chamboulé la tête, non ?, le coupa-t-elle. Toi aussi, il t’a… torturé ?

 

Daren ne répondit pas. Il entendait seulement les bruits métalliques de la dague improvisée en clé.

 

− J’ai… presque… fini…, continua-t-elle, son instrument entre les dents.

 

Il était faible, et fourbu. Sa tête lui faisait encore mal et il se sentait nauséeux. Soudain, un cliquetis grinçant retentit et les barreaux rouillés de la porte de sa cage s’entrouvrirent lentement.

 

− Voilà ! J’ai fini ! Viens, il faut qu’on sorte de là avant qu’il revienne !

 

Elle frissonna à cette idée.

 

− Je… Je n’aurais pas la force de m’évader une fois de plus.

 

Daren était soulagé que son amie l’eût secouru, et plus encore de la savoir en vie, mais il n’arrivait pas à éprouver pleinement le sentiment de joie qu’il aurait dû ressentir. Il esquissa toutefois un sourire fatigué, mais alors qu’il rassemblait ses forces, de nombreuses questions lui vinrent à l’esprit.

 

− Comment t’es-tu échappée ? J’ai entendu des cris tout à l’heure, qu’est ce qui s’est passé ici ?

− Je n’en sais pas plus que toi, lui répondit-elle aussitôt. J’étais moi aussi dans une cellule, un peu plus grande, et des gens sont arrivés, il y a une bataille je crois. Des types étranges ont débarqués et ont commencé à fracasser pas mal de choses, et puis il y a eu ce golem qui est arrivé. Il les a pris par surprise et il les a éliminés facilement. Mais pendant la bataille, ma cage a été endommagée et j’ai pu m’échapper.

 

Il n’avait donc pas rêvé. Malgré son état de faiblesse, il avait bien distingué des voix et des cris inhabituels. Qui étaient-ils ? Que voulaient-ils ? Cela n’avait aucune importance pour le moment. Ils venaient de perturber le mage qui les retenait prisonnier ici, et leur avaient fourni l’occasion de s’enfuir. Une occasion qu’il fallait saisir au plus vite.

 

− Dans la pièce à côté, il y a des armes, continua Imoen, en désignant la dague qu’elle tenait dans la main. Pas grand-chose, mais au moins de quoi nous défendre un peu…

 

Daren se leva et sortit de sa cage. Il se massa un instant les épaules et étira ses jambes. Il n’avait pas eu l’occasion de se redresser de toute sa longueur depuis plusieurs semaines. Encore une fois, Imoen les avait sortis d’une situation périlleuse et avait fait preuve d’un sang froid et d’une efficacité exceptionnels. Il allait la remercier et la féliciter de sa présence d’esprit, mais s’aperçut qu’elle le dévisageait intensément depuis quelques secondes, les larmes aux yeux.

 

− Oh, Daren ! Je n’en peux plus… Il… Je ne sais pas ce qu’il m’a fait… Ma tête… J’ai l’impression qu’elle va éclater…

 

Elle frissonna à nouveau, un sanglot secouant sa voix.

 

− Il m’a fait des choses… horribles ! Je… je ne pourrai pas les supporter à nouveau… Allons-nous en d’ici, je t’en prie…

 

Elle s’était pelotonné dans ses bras en implorant ses dernières paroles, et pleurait doucement. Vraisemblablement, il n’y avait pas qu’à lui qu’on avait fait subir toute sorte d’épreuves abominables, mais de s’être attaqué à quelqu’un comme Imoen lui serra le cœur.

 

− Je sais, Imoen… Je sais. Mais il paiera pour ses crimes, je te le promets.

 

Il avait prononcé ces derniers mots d’une voix froide et déterminée qu’il ne se connaissait pas. Toutefois, ils devaient penser à s’évader tant qu’ils en avaient l’occasion. Ils retrouveraient sans doute ce mage bien assez tôt par la suite.

 

L’une des pièces qui jouxtait sa cellule devait effectivement servir de dépôt d’armes. C’était une petite pièce annexe, de quelques mètres de large, qui comportait un râtelier et de vieux coffres usés et poussiéreux. Daren examina rapidement les différentes pièces qui y étaient entassées en désordre, et emporta quelques épées qu’il jugea suffisamment équilibrées. Une porte dans le fond semblait dissimuler une sorte de placard et une autre, entrouverte, menait sur une petite cellule endommagée.

 

− C’est d’ici que je me suis évadée, expliqua Imoen. Mais il n’y a rien d’intéressant, ni aucune autre sortie.

 

Des traces de lutte récente expliquaient comment la cage avait pu être suffisamment détériorée pour lui permettre de s’échapper. Imoen désigna l’autre porte, s’y avança la première, et en tourna le loquet.

 

Un cri de surprise déchira le silence qui régnait dans la pièce. Imoen était tombée à la renverse, les deux mains sur sa bouche, et était tellement apeurée qu’elle en oublia de se redresser. Daren quant à lui écarquilla les yeux devant la vision abominable qui se tenait devant eux : une créature couleur terre et argile de plus de deux mètres était à l’intérieur du réduit, et fixait les deux compagnons d’un regard sans vie.

 

− Un… un golem !, bégaya la jeune femme, se débattant pour reculer le plus vite possible.

− Je crois que je l’ai déjà vu, lui répondit Daren. Maintenant que je le vois plus clairement, il me semble que c’est lui qui est venu prévenir notre geôlier que son… repaire était attaqué. Ou alors, quelque chose qui lui ressemblait beaucoup.

 

La créature les regardait toujours, immobile.

 

− Mais… il ne nous attaque pas ?, murmura Daren à son amie.

− C’est une créature artificielle et dénuée de toute intelligence, lui chuchota à son tour Imoen. Elle ne peut recevoir que des ordres très simples, et les exécute toujours à la lettre. Tant qu’on ne viole pas ce qu’elle garde, elle continuera à nous ignorer.

− Là, regarde, l’interrompit Daren. Derrière.

 

Il pointa un doigt vers la créature, et désigna une sorte de petit secrétaire contre la paroi du local. Imoen s’avança, lentement, son regard ne quittant pas celui du monstre d’argile.

 

− N’avance pas !, s’écria Daren. Imagine si… s’il se réveillait ?

 

Elle se retourna, un sourire malicieux sur le visage.

 

− Je suis sûre qu’il ne fera rien…

 

Elle semblait douter légèrement de ses propres paroles, mais continua de se diriger à pas feutrés en direction du golem. Daren, derrière elle, l’épée à la main, se tenait prêt à intervenir à tout moment. Il ne savait pas vraiment comment battre une telle créature, mais il préféra ne pas se poser davantage la question pour le moment. Imoen n’était plus qu’à quelques pas du petit bureau, et de la volumineuse masse d’argile qui faisait office de cuisse à la créature. La tension monta encore. Elle tendit la main vers le tiroir du petit bureau, une main légèrement tremblante mais décidée. Et elle l’ouvrit d’un seul coup.

 

− Bouh !

 

Daren sursauta si brusquement que sa lame heurta le couvercle encore ouvert de l’un des coffres.

 

− Tu vois ?, reprit Imoen, radieuse. Je t’avais dit qu’il n’y avait rien à craindre !

 

La créature n’avait effectivement pas bougé. Elle fouilla rapidement le tiroir ouvert devant elle et en tira une petite clé de couleur cuivrée qu’elle agita devant elle. Daren, encore sous le choc, reprit péniblement son souffle avant de lui répondre.

 

− Tu ne te rends pas compte, Imoen ! Et si… et si le golem s’était réveillé ? Et s’il t’avait…

− Tu pourrais me faire confiance, un de ces jours, le coupa-t-elle d’un ton mi hautain mi amusée en rangeant sa prise dans une poche. Regarde les bras de ce golem d’un peu plus près.

 

Daren s’avança, et vit que les membres de la créature étaient lacérés à plusieurs endroits. On distinguait même quelques pointes de flèches encore enfoncées dans son corps de terre.

 

− C’est le golem que j’ai vu tout à l’heure, celui qui a combattu ceux qui sont entrés par effraction dans ce repaire.

 

Elle marqua une pause et le regarda d’un air entendu.

 

− Et ?, interrogea Daren, ne comprenant pas où son amie voulait en venir. Qu’est ce que ça signifie ?

− Ah, oui… J’oublie toujours que tu ne connais rien à la magie, répondit-elle d’un ton légèrement supérieur, qui se transforma rapidement en un franc sourire. Je t’explique. Les golems sont des créatures particulièrement… stupides. Disons qu’elles ne peuvent pas réfléchir, comme nous. Elles ne savent exécuter qu’un ordre bien précis. Et si elle a attaqué les intrus, c’est qu’elle devait avoir pour ordre de tuer quiconque pénètrerait sans autorisation ici.

− Et elle n’a donc rien à faire de ce bureau, termina Daren qui commençait à comprendre où elle voulait en venir.

 

Il était encore une fois ébahit de la vivacité d’esprit de son amie, et de la facilité avec laquelle elle pouvait faire appel à toutes ses connaissances dans les pires situations.

 

− Au fait, je ne t’ai pas encore remercié de m’avoir libéré…

− Tu me remercieras quand on sera sortis d’ici, répondit-elle d’un ton décidé.

 

Elle s’empara d’un arc et de quelques flèches encore en état.

 

− Allons fouiller les pièces alentours. Cette clé doit bien ouvrir quelque chose, et je doute que notre « hôte » se soit attendu à ce qu’on la récupère.

 

Ils sortirent du petit local et traversèrent la grande pièce où se trouvait la cage dans laquelle il avait passé ses dernières semaines. Sur leur droite, un couloir qui ressemblait plus à une galerie de grotte semblait s’enfoncer dans la roche, et on distinguait une porte d’un vert défraîchi à l’opposé.

 

− Je te propose d’essayer en face, murmura-t-elle, le volume imposant de la pièce dans laquelle ils se trouvaient incitant au silence.

 

Daren acquiesça d’un signe de tête et, l’arme au poing, traversa le sol grillagé, un bruit métallique résonnant doucement à chacun de ses pas.

 

La porte donnait dans une pièce plus petite, comportant elle aussi des cages similaires. La lumière qui éclairait les lieux émanait de braseros verdâtres suspendus aux murs qui baignaient la pièce d’une atmosphère inquiétante. Daren s’avança précautionneusement, suivi de près par Imoen. Ils étaient visiblement entrés dans une autre cellule.

 

− Le mal goûtera de mon épée, aussi longtemps que je vivrais !, s’écria une voix tonitruante et menaçante.

 

Daren se plaqua contre le mur, imité par Imoen.

 

− Au large, infamie !, continua la même voix forte.

 

Imoen s’avança lentement, son regard s’éclairant à mesure qu’elle tendait l’oreille.

 

− Je connais cette voix, murmura-t-elle pour elle-même.

 

Daren fronça lui aussi les sourcils. Cette intonation, cette fureur dans le verbe, lui rappelait des souvenirs encore embrouillés par sa captivité.

 

− Minsc ?, osa timidement Imoen.

 

Un léger piaillement retentit dans la pièce.

 

− Qui réclame Bouh ?, répondit la voix.

− Minsc ! C’est bien toi ! C’est moi, Imoen ! Minsc !

 

Le rôdeur était enfermé dans une impressionnante cage à l’autre bout de la pièce, et sa captivité semblait l’avoir rendu encore plus perturbé, si cela s’avérait possible.

 

− Ah ! Minsc sera bientôt libre !, fit-il en reconnaissant Imoen qui courrait vers lui.

 

Daren accourut lui aussi, et fit un sourire au colosse.

 

− Il t’a enfermé toi aussi ?, demanda-t-il, tout en cherchant une serrure.

− Trêve de discours inutile !, s’écria le rôdeur de sa même voix forte. Je vais faire pleuvoir des gnons sur ceux qui ont osés toucher à… à…

 

Il hésita, visiblement très perturbé.

 

− Sur ceux qui ont osé toucher à Dynahéir ! Elle sera vengée !

 

Le visage d’Imoen se décomposa. Elle ouvrit la bouche une première fois, mais aucun son ne sortit. Elle finit péniblement par articuler le nom de sa maîtresse.

 

− Dynahéir… elle… elle est… ?

− Son esprit nous a quitté, reprit Minsc, lui aussi visiblement très peiné, mais tellement hors de lui qu’il en avait oublié de pleurer. Je devais la protéger, mais elle… mais elle…

− Dynahéir, répéta Imoen à peine plus fort. Non… ce n’est pas possible… Non… NON !

 

Elle posa un genou à terre et prit son visage entre ses mains. Elle pleurait silencieusement, murmurant le nom de la magicienne désormais disparue.

 

− Il l’a tuée alors que je la regardais !, reprit Minsc toujours à la limite de la fureur. Je ne sais pas qui il était… mais je me rachèterai ! Elle sera vengée !

 

Il tourna son regard vers Daren et s’adressa à lui, toujours en criant.

 

− M’aideras-tu ? M’aideras-tu à venger Dynahéir ? Libère-moi, et notre furie sera telle que les bardes en assècheront leur plume !

 

Daren sursauta, et acquiesça aussitôt. Il cherchait depuis son arrivée une serrure, un cadenas, ou tout autre système de fermeture, mais la cage de Minsc semblait être faite d’un seul bloc.

 

− Minsc ? Sais-tu s’il y a un moyen d’ouvrir ta cage ? Je ne vois rien qui permette de te libérer.

− Je ne sais pas, répondit le rôdeur. Mais je suis fier qu’ils me craignent assez pour m’enfermer de manière permanente !

 

C’était peut-être la vérité, mais cela n’allait pas les aider à libérer leur compagnon. Imoen pleurait toujours, et releva son visage rougit par les larmes vers Minsc.

 

− Est-ce qu’elle a… souffert ? Il l’a torturée, elle aussi ? Elle est peut-être… seulement évanouie ? Il l’a… vraiment… ?

 

La question n’était sûrement pas à propos, mais Imoen ne pouvait se résoudre à l’idée que Dynahéir fût décédée. Elle devait savoir, comprendre, ou même espérer.

 

− Minsc a tout vu. Minsc a vu ce monstre lui… lui…

 

Il ne parvint pas à finir sa phrase, très ému par les larmes d’Imoen. Daren fouillait les alentours, chaque recoin, à la recherche d’un mécanisme secret pour ouvrir la cage, mais en vain.

 

− Ces barreaux !, continua Minsc, le visage crispé de colère. Ils me rendent fou ! FOU !

 

Minsc saisit alors les arcs de métal devant lui à pleines mains, et les écarta de toutes ses forces. Une veine palpitante se dessina sur son crâne chauve, et des larmes de fureur coulèrent le long de son visage rougeoyant. Daren était abasourdi par la force brute que dégageait le colosse, et petit à petit, dans un cri de guerre terrifiant, le métal qui semblait indestructible plia légèrement, puis se brisa au sommet et à la base. Seuls restaient les deux montants arrachés dans les mains encore tremblantes du géant. Daren et Imoen n’avaient pas quitté Minsc du regard, et n’en croyaient pas leurs yeux.

 

− Minsc ne supporte pas de voir la petite Imoen si triste pour sa sorcière, et ses larmes ont décuplé sa force. Mais ne perdons pas de temps en palabres inutiles !

 

Il prit la main d’Imoen et la releva d’un geste.

 

− Daren ! Bouh ! Allons-y ! Nous avons des arrière-trains à botter !

 

Cette dernière phrase arracha un sourire à Imoen. Malgré la perte terrible de Dynahéir, ils avaient retrouvé un solide et loyal compagnon, ce qui se révèlerait sans aucun doute un atout non négligeable pour sortir vivant de cet endroit. Daren dégaina l’une de ses épées et la tendit à Minsc, qui la saisit fermement. S’ils devaient affronter quelqu’un, ils avaient maintenant un allié de poids.

 

− Il y a encore une autre porte, là bas, intervint Imoen, en désignant une ouverture dans le mur. Il y a peut-être quelqu’un d’autre enfermé ici ?

 

La porte n’était pas verrouillée elle non plus, mais le spectacle qu’ils y trouvèrent dépassait l’entendement.

 

D’immenses cuves de verre remplies d’un liquide blanchâtre bouillonnant étaient disposées le long des murs. À l’intérieur, des sortes d’ombres floues et difformes semblaient flotter. Un étrange murmure aqueux emplissait la pièce d’une aura angoissante. Les trois compagnons étaient toujours à l’entrée, stupéfiés par cet étrange et peu rassurant spectacle.

 

− D… Daren ? C’est bien toi ?

 

Une voix féminine à l’autre bout de la pièce s’éleva au dessus des chuchotements.

 

− Daren ! Imoen ! Minsc ! Par ici ! C’est moi, Jaheira !

 

La demi elfe était enfermée dans une cage similaire à la leur, et leur faisait maintenant de grands signes de la main.

 

− Jaheira ! Tu es prisonnière ici, toi aussi ?

 

Ils coururent à sa rencontre, slalomant entre les débris de verre jonchant au sol.

 

− Que je suis heureuse de vous voir, tous les trois !, s’exclama-t-elle. Il faut qu’on sorte d’ici au plus vite !

 

Contrairement à celle de Minsc, sa cage était munie d’une serrure, et déjà Imoen s’y affairait avec sa dague.

 

− Khalid n’est pas avec toi ?, demanda Daren.

 

Elle ne répondit pas tout de suite, une ombre sur son visage trahissant une inquiétude certaine.

 

− Nous avons été séparés, finit-elle par dire. Je crois bien que j’ai été droguée, et je ne sais pas vraiment depuis combien de temps je suis enfermée ici. Il doit être prisonnier autre part.

 

Elle se massa lentement la tête.

 

− Mais au moins, je crois avoir échappé aux séances de tortures… ce qui ne semble pas être ton cas, continua-t-elle en observant les nombreuses brûlures sur le corps de Daren. Je suis terriblement inquiète, et il faut absolument qu’on retrouve Khalid, avant que…

 

Elle ne termina pas sa phrase, et fut interrompu par un juron d’Imoen qui se débattait toujours avec le cadenas.

 

− Je n’ai pas le matériel qu’il faut pour ça, grogna-t-elle, en jetant sa dague limée au sol. Je ne sais pas quel genre de clé peut ouvrir ce…

 

Elle s’arrêta et releva les sourcils, portant son regard sur Daren. Son visage s’était éclairé soudainement, et Daren se souvint lui aussi.

 

− Qu’est ce qui… ?, commença Jaheira.

− La clé !, s’écria-t-elle en cherchant frénétiquement dans ses poches. La clé du golem ! Je suis sûre que…

 

Elle l’introduisit dans la serrur, et la tourna dans un déclic sonore. La grille s’ouvrit, et Jaheira s’empressa de sortir de sa cellule.

 

− Ahh…, soupira-t-elle, en fermant les yeux. Enfin… Merci du fond du cœur les amis. J’ai vraiment cru finir mes derniers jours enfermée dans cette maudite cage !

 

Les remerciements de Jaheira étaient rares, mais derrière sa nature austère, Daren savait qu’un être sensible et amical se cachait. La voix de Minsc s’éleva alors derrière eux.

 

− Bouh dit qu’il n’aime pas ces choses dans ces bocaux. Il dit qu’elles lui font peur.

− Je… je crois savoir ce que c’est, répondit Jaheira, frissonnant à cette idée. J’ai eu le temps de les écouter, et de les observer. J’ai l’impression que ce sont les âmes de ses serviteurs, qu’il a tués, mais n’a pas libérées.

− Ils sont… morts ?, demanda timidement Imoen.

 

Elle attrapa la main de Daren et la serra avec force.

 

− Morts… ou plutôt pire. Je crois qu’ils errent sans fin dans une sorte d’état intermédiaire… C’est une forme de magie et de corruption que je n’avais encore jamais vue…

 

Elle avait fini sa phrase dans une moue de dégoût. La druide qui vénérait la nature et l’équilibre ne pouvait être qu’horrifiée par ces sordides expériences. À ses côtés, Imoen était paralysée de terreur, et Daren savait parfaitement pourquoi. Et si Dynahéir avait été transformée en l’une de ces choses ? Et si ce n’était plus que l’une de ces ombres flottant dans une cuve malodorante ? Il préféra ne pas lui en parler pour le moment, afin de ne pas ajouter de la peine à ses angoisses, mais espéra au plus profond de lui-même qu’elle fût bel et bien morte, et non pas transformée en l’une de ces caricatures.

Les chuchotements qu’elles produisaient étaient presque compréhensibles, comme si ils imploraient quelque chose.

 

− On peut leur parler ?, intervint-il alors. S’ils sont vivants…

− Je ne sais pas, répondit Jaheira. Je ne sais pas s’ils peuvent encore nous entendre, ou nous comprendre.

 

Daren s’approcha du récipient de verre, lentement, essayant désespérément de saisir le sens des murmures qui s’échappaient de l’eau bouillonnante.

 

− Tu peux m’entendre ?, commença-t-il doucement. Qui es-tu ? Tu entends mes paroles ?

 

Le chuchotement se fit plus fort, plus distinct, et se transforma petit à petit en une faible voix légèrement métallisée.

 

− Maître ? Vous êtes là, Maître ?

 

Daren sursauta et eut un mouvement de recul. Cette voix. On l’aurait crue provenant d’un autre monde. Les trois autres s’étaient avancés, et écoutèrent eux aussi attentivement.

 

− Je ne suis pas ton maître, mon ami, reprit-il de sa même voix calme. Peux-tu me dire qui tu es, et ce qui t’es arrivé ?

− Pitié maître ! Je ne savais pas ! Pardonnez-moi !, continua la voix, prenant un ton suppliant. S’il vous plaît, Maître Irenicus, libérez moi. Je ne recommencerai plus, je vous le jure.

 

Ils se regardèrent un instant, interloqués, et Daren reprit.

 

− Comment puis-je te libérer, mon ami ? Explique-moi.

− Non, s’il vous plaît, Maître ! Ne me laissez pas ici ! Maître ! Libérez-moi ! Lib…

 

La voix s’éteint alors dans un gargouillis étrange. Imoen, le visage serré dans une expression de colère, venait de briser les tubes de verre qui reliaient la cuve à d’étranges cristaux suspendus aux murs.

 

− Je ne peux pas en supporter davantage, Daren. Je…

 

Elle termina sa phrase dans un sanglot.

 

− Tu as bien fait, petite, la rassura Jaheira. Ce mage est d’une cruauté sans pareille, et ces âmes torturées méritent de trouver le repos. Je crois d’ailleurs que nous devrions toutes les libérer avant de quitter cette pièce.

 

Daren et Minscs’échangèrent un regard et acquiescèrent d’un hochement de tête en sortant leurs armes. Quelques secondes plus tard, les chuchotements avaient disparus, plongeant la pièce dans un silence presque surnaturel.

 

− Irenicus…, murmura Daren.

 

Il se demandait s’il avait jamais haï autant quelqu’un, avant même de le connaître. Même Sarevok et ses terribles machinations lui paraissait fades à côté de ce qu’il ressentait pour ce meurtrier sadique.

 

− Je crois que c’est en effet le nom de notre geôlier, ajouta Jaheira.

− Son nom rejoindra celui des traîtres qui auront péri sous ma lame, rugit Minsc. Bouh saura se souvenir du nom de ce scélérat !

− C’est un sorcier particulièrement puissant, répondit Jaheira, et je ne sais pas si nous serions en mesure de le vaincre si nous le rencontrions dans son repaire. Il… il nous a capturés si facilement, que …

 

Elle s’arrêta, le regard dans le vague. Reprenant rapidement ses esprits, elle releva Imoen, et fit signe aux autres de la suivre.

 

− Je ne serai pas tranquille tant qu’on n’aura pas retrouvé Khalid. Allons-y. Il y a peut-être d’autres prisonniers de cet Irenicus ailleurs, et nous ne seront pas de trop si nous devions l’affronter.

Prologue

L’obscurité. L’obscurité et la douleur. La pièce était sombre, mais c’était autant le mal qui martelait ses tempes que la faible lueur des torches qui l’empêchait de distinguer la lumière. Daren gisait dans une cage de métal rouillée, à la limite de l’inconscience. De temps à autres, des cris retentissaient des pièces alentours. Des cris de terreur et de souffrance. Combien de temps s’était-il écoulé depuis qu’il avait quitté la Côte des Epées ? Deux semaines ? Peut-être un mois ? Les douleurs qu’il éprouvait étaient telles qu’il en avait perdu toute notion du temps. De temps à autres, il se réveillait avec de la nourriture dans sa cage exiguë. Dans quelques sursauts de lucidité, il parvenait à réaliser quelque peu la situation. À se souvenir. La guerre contre l’Amn, leur victoire contre Sarevok, le trajet vers Athkatla, et puis… plus rien. Rien que la cage étroite de cette cave sordide, à subir mille tortures. La plupart du temps, il luttait contre ce mal qui s’insinuait dans ses veines, ainsi que contre la voix de son père. Son père de sang, Bhaal, le Seigneur du Meurtre. Il avait appris quelques temps auparavant qu’il était un enfant de ce dieu mort, et qu’il portait en lui les germes de son pouvoir. Son demi-frère, Sarevok, était lui aussi l’un de ses descendants, mais il avait fait échouer ses plans diaboliques en le tuant.

 

Cela faisait plusieurs heures qu’il n’était pas revenu. Cet homme, ce mage portant un masque de fer étrange, et qui lui faisait subir toutes ces tortures. Il n’avait eu que rarement l’occasion de voir son visage, car il ne venait à lui que pour briser son corps et son âme, le cisaillant de sortilèges de douleur pure, mais le maintenant aussi conscient qu’il était possible grâce à sa magie. Il ne pouvait même plus hurler, et à chaque nouveau sévice, l’essence maléfique de son père emplissait son être, grandissant à chaque fois. Tout son corps portait des marques de brûlures, mais son âme était tout aussi malmenée. Il n’allait pas survivre très longtemps dans ces conditions, mais il était trop faible pour tenter quoi que ce fût.

 

Des pas familiers le ramenèrent à la réalité. Cette démarche à la fois souple et régulière était celle de cet homme. Son répit arrivait à son terme, et il allait à nouveau subir ces terribles tourments.

 

− L’enfant de Bhaal est réveillé, commença-t-il d’une voix douce, presque affectueuse. L’heure est venue de procéder à de nouvelles expériences…

 

Daren était terrifié à la simple idée de ce qui allait lui arriver. Il était épuisé d’endurer ces souffrances sans fin, et il avait plusieurs fois souhaité en finir pour de bon. Mais la puissante magie du sorcier était justement faite pour lui épargner la mort, et parvenait même à l’empêcher de s’évanouir. Il devait subir ces tourments infinis sans répit, sans mourir. Sans raison.

 

Daren ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. Il était trop affaibli pour parvenir à protester, et de toute façon, cela était resté vain même lorsqu’il en était encore capable. Le mage s’était contenté d’émettre un rire mauvais avant de commencer ses tortures. Devant lui, il commençait à distinguer des éclats de lumière orangée avant de percevoir un crépitement familier. La douleur le traversa l’instant d’après, et il tomba à genou dans sa cage, les chairs brûlées à vif.

 

− La douleur va passer, continua le mage. Tu devrais y survivre… Peut-être…

 

Un nouvel éclair le traversa alors, déchirant chacun de ses muscles. Sa tête allait exploser, mais il était impossible qu’il perdît connaissance. Il ne pouvait que ressentir la souffrance mortelle que lui infligeait chacun de ces sortilèges. Il peinait à se tenir sur ses avant bras, et son corps tout entier était parcouru de tremblement.

 

− Intéressant…, reprit le sorcier de sa voix douce. Tu disposes de nombreux pouvoirs latents…

 

Il laissa le temps à Daren de reprendre ses esprits.

 

− Es-tu seulement conscient de la puissance qui sommeille en toi ?

 

Daren ne comprenait pas ses paroles. Ses yeux étaient embués de larmes de douleur, et le martèlement régulier de son cœur contre ses tempes l’empêchait de penser. Il sanglota en voyant le mage préparer une nouvelle incantation, et il ferma les yeux, serrant les dents.

 

Des pas lourds sur un sol métallique retentirent dans la pièce, et le mage s’arrêta aussitôt. Ouvrant péniblement les yeux, Daren aperçut une masse imposante, ressemblant vaguement à un humain, qui débita un discours haché d’une voix grave et monocorde.

 

− Des intrus sont entrés dans le complexe, Maître.

 

Une lueur d’espoir l’envahit alors. Quelqu’un venait-il pour le sauver ? Après plusieurs semaines de captivité, il avait abandonné la perspective d’être secouru par quiconque. Il ne savait même pas où il se trouvait, ni si qui que ce fût s’était rendu compte de son absence.

 

− Ils sont passés à l’action plus tôt que nous ne l’avions prévu…

 

Le mage semblait contrarié de cette interruption, et sa voix trahissait un soupçon d’inquiétude. Au loin, il entendait des bruits de combat. Depuis qu’il était enfermé ici, les seuls sons extérieurs à sa cellule qui parvenaient à ses oreilles étaient des hurlements à glacer le sang, étouffés par les murs épais, mais cette fois, il avait parfaitement reconnu les fracas métalliques d’une épée. Il voulu se redresser, appeler au secours, mais il était à peine accroupi qu’une douleur aiguë lui traversa le ventre et l’obligea à s’allonger à nouveau.

 

− Aucune importance…, continua le mage, reprenant aussitôt un ton assuré. Ils ne nous retarderont par bien longtemps…

 

Les pas lourds qui étaient arrivés s’éloignèrent de la pièce, et la forme humanoïde étrange repartit comme elle était venue. Le sorcier entama une série d’incantations, et disparut quelques secondes plus tard en un éclair jaune vif, laissant Daren seul à nouveau dans sa cage métallique.

Les bruits s’approchèrent, et Daren reconnut des voix. Quelqu’un venait, quelqu’un d’autre que ce sorcier maléfique. Il était brisé, gisant au sol, incapable de crier ou d’appeler à l’aide. Soudain, un cri s’éleva. La personne qui venait de pénétrer dans la cellule poussa un hurlement de terreur, puis le silence retomba aussitôt dans la pièce.

Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, dans un calme presque surnaturel pour ces lieux, lorsqu’un crissement de porte rompit le silence. D’autres pas s’approchèrent. Une personne s’avançait vers lui, mais il ne reconnaissait pas cette démarche. Il leva la main, s’accrochant péniblement à un barreau, et il releva les yeux vers la silhouette qui se dirigeait vers lui.

 

− Hé ! Allez ! Réveille-toi ! Il faut qu’on sorte d’ici !

 

Il connaissait parfaitement la voix féminine qui s’adressait à lui. La jeune femme aux cheveux roux qui s’affairait sur le cadenas de la cage était son amie de toujours, Imoen.