Gromnir

Son bras droit frémissait déjà d’impatience. Sans même qu’il ne s’en aperçût, il venait déjà de transformer une partie de son corps en Écorcheur. Malgré ses réflexes décuplés, il ne repousserait sans doute pas les assauts des alliés de Gromnir sans dommage. Le général orc se tourna une nouvelle fois vers lui, soulevant d’une seule main son arme pourtant gigantesque. Rester concentré. C’était son unique chance de survie. Un éclat lumineux l’aveugla, et Daren roula sur le côté en une fraction de seconde avant que le meuble derrière lui ne s’embrasât et volât en éclat. Plus concentré encore. L’essence de Bhaal le rongeait de l’intérieur, gagnant sans cesse du terrain à mesure qu’il sentait ses propres forces fusionner avec celle du Seigneur du Meurtre. Une nouvelle déflagration le fit plonger à terre une fois encore. Gromnir s’approchait lentement, resserrant son champ d’action à chaque seconde. Daren s’élança alors vers son adversaire. Le tranchant de la hache siffla à son oreille, mais il esquiva le coup. Sa puissante griffe heurta le brassard de métal du colosse, qu’il broya aisément. Gromnir avait eu le temps de parer son attaque, mais il était tout de même parvenu à le blesser. L’orc recula sous le choc en titubant. Cependant, avant même qu’il ne pût se repositionner, deux faisceaux de lumière orangée le heurtèrent de plein fouet en le brûlant de toute part. La douleur s’insinua dans sa chair, lui arrachant un hurlement proche de celui d’une bête. Il devait en finir avec ces mages. Au plus vite. Les coutures de son pourpoint de cuir craquèrent soudainement. La mutation s’accéléra encore, sous l’effet de la peur et de la douleur, augmentant sa résistance et sa force au prix de sa lucidité. Le troisième mage le foudroya de sa magie, mais cela n’eut que pour effet d’attiser plus encore sa colère. La brume s’épaississait à chaque seconde, virant du bleu sombre à une couleur pourpre inquiétante. D’un bond si puissant qu’il laissa une fissure au sol, il s’élança sur le sorcier et le transperça de ses deux bras en même temps. Du sang gicla sur ses mains, lui procurant une sensation grisante. Il devait tuer. Déchiqueter ce pantin orc en armure. La brume tira encore davantage vers le rouge. Ses ultimes barrières mentales lui hurlaient de retourner à sa raison. Deux éclairs de magie le soulevèrent du sol et le projetèrent contre le mur. Gromnir s’était élancé vers lui et abattit son arme tandis qu’il était encore au sol. Daren leva son bras droit in extremis et encaissa le coup. Dans n’importe quelle autre situation, le coup aurait sectionné sa main, mais la carapace de l’Écorcheur lui procurait une protection des plus efficaces. Cependant, le coup entailla sa chair et un épais filet de sang coula le long de ses griffes. Daren se redressa d’un bond en portant une attaque, mais Gromnir la para. Face à un seul adversaire, il aurait sans doute déjà remporté la victoire, mais combattre sur plusieurs fronts à la fois l’obligeait à puiser dans ses ressources les plus obscures. Deux rayons ardents lui firent poser un pied à terre. Son seul espoir résidait à sacrifier son âme. La brume envahit totalement son champ de vision, se colorant d’un rouge sang.

 

Un cri. Un cri puissant et sauvage, qui n’était pourtant pas le sien, perça les ténèbres qui commençaient à le submerger.

 

− Bouh a dit « tue » ! Et Minsc tue !

 

Un globe protecteur se forma autour de lui, déviant la magie des deux sorciers encore en vie et repoussant le général orc en arrière.

 

− Ôtes tes sales pattes de mon frère, sale kobold pouilleux !

 

Imoen. Minsc. Les voix de ses amis agissaient comme de l’eau pure sur une plaie. Des gerbes de magie multicolore illuminèrent la pièce. Gromnir s’immobilisa quelques secondes, avant de repousser sans difficulté plusieurs sortilèges pourtant mortels d’une seule main.

 

− Gromnir ne cèdera pas face aux pions de Mélissane !

 

Saisissant l’occasion, Daren se rua sur l’orc et transperça son armure de ses griffes, perforant ainsi son abdomen. Gromnir tituba en laissant échapper un grognement de douleur. Le coup qu’il venait de lui portait était mortel. Derrière lui, Minsc, Imoen et Aerie venaient de vaincre les deux mages alliés du roi orc. Il ne restait plus que lui. Canalisant son énergie, Daren mit fin à sa transformation, et son bras droit reprit petit à petit une forme et une couleur plus humaine.

 

− Daren !, s’écria Aerie en découvrant les nombreuses plaies qui apparaissaient sous les déchirures de ses vêtements.

 

Il lui répondit d’un sourire amical et se tourna vers Gromnir, qui à sa grande surprise tenait encore debout.

 

− Gromnir, commença-t-il en levant ses deux mains devant lui, vous devez nous écouter. Nous ne sommes pas des espions, ni des assassins. Nous ne cherchons qu’à vous aider, et à aider les habitants de Saradush.

 

Nouveau grognement. Le colosse orc tenait toujours une main serrée contre son ventre mais sa blessure ne saignait déjà presque plus. Daren osa un pas en avant, continuant à lui parler calmement.

 

− Nous pouvons vous soigner, et vous aider. Promettez-nous simplement de faire évacuer les habitants de cette ville tant qu’il en est encore temps. Nous vous aiderons ensuite à vaincre Yaga Shura.

 

Cette promesse lui sembla osée à l’instant même où elle quittait ses lèvres, mais il n’avait que peu de latitude dans ses choix s’il voulait amener son frère de sang à la raison. Et si ses pires craintes étaient fondées, ce géant venu des montagnes n’allait sans doute pas tarder à apprendre son existence, puis à le traquer comme tant d’autres avant lui.

 

Tout à coup, sans la moindre sommation, Gromnir souleva son arme en faisant pivoter le manche de sa hache. Trop tard pour réagir. L’attaque était fulgurante, et Daren ne pouvait qu’observer impuissant le tranchant ensanglanté fuser vers son cou. Il ferma les yeux. C’était fini. Il avait relâché sa garde trop tôt, pensant son adversaire hors de combat. Et il allait mourir.

 

Un choc puissant lui souffla au visage. Le métal crissa, et Daren rouvrit aussitôt les yeux. Au-dessus de l’orc au regard stupéfait, son arme tournoya dans les airs jusqu’à heurter le mur le plus proche. Non loin, Imoen, une aura flamboyante auréolant son visage déformé par l’essence de Bhaal, tenait fermement une paume dressée devant elle. Ses yeux rouges étincelaient d’une lueur maléfique et l’énergie magique coulait à flot de ses bras. Mais avant qu’elle n’eût le temps de prononcer la moindre parole, Gromnir s’était rué sur elle. Comment pouvait-il encore se déplacer ? Daren avait transpercé son corps en plusieurs points vitaux, il le savait, mais cela n’avait pas semblé l’affecter plus qu’une simple blessure. Un bruit de chair tranchée mit cependant fin à l’affrontement. Minsc, son épée serrée dans ses deux mains, venait de décapiter le colosse dans sa course. Le casque heurta un meuble avant de rouler au sol, et le corps du général orc s’effondra sur le flanc dans une flaque de sang écarlate.

 

− Daren !

 

Aerie se précipita vers lui et l’enserra de toutes ses forces.

 

− Daren… J’ai eu si peur… Tu es blessé ? Laisse-moi voir.

 

Il s’assit à même le sol, le visage ruisselant de sueur et de sang, enfin au calme. La magie douce d’Aerie apaisa sa douleur, et il sentit ses paupières se fermer d’elles-mêmes. Un cri le tira soudainement de sa léthargie. Une voix de femme.

 

− Non ! Ce n’est pas possible ! Non !

 

Plusieurs pas pressés résonnèrent du grand hall en contrebas. Quelqu’un montait les escaliers.

 

− Gromnir ! Gromnir…

 

Mélissane, le visage rougit par sa course, resta quelques secondes immobile et silencieuse en contemplant le corps décapité du roi orc de Saradush.

 

− Je vois que j’arrive trop tard… Trop tard pour empêcher ce bain ce sang…

− Il ne m’a pas laissé le choix, répondit aussitôt Daren. Je n’ai eu aucune possibilité de le raisonner.

− Que faites-vous ici ?, l’interrompit Imoen, suspicieuse. Et comment êtes-vous entrée ?

− Gromnir m’a convoquée ici par la force, jeune fille.

 

Imoen la dévisagea, toujours méfiante, mais une voix grave près de l’entrée principale de la salle du trône confirma ses dires.

 

− Elle dit la vérité. Je me suis moi-même occupé des soldats qui l’accompagnaient.

 

C’était Sarevok, nonchalamment appuyé sur le montant de la porte. Daren ne doutait pas une seconde qu’il eût rempli la mission qu’il lui avait confiée, mais regretta cependant le massacre peut-être évitable de la patrouille de soldats.

 

− Cela n’a plus aucune importance, conclut Mélissane en secouant la tête. Je… Je savais que les chances que Gromnir entende raison étaient très faibles, mais j’ai pensé qu’il fallait tenter… Je voulais mettre fin au siège. J’étais désespérée…

 

Elle s’avança vers Daren, le regard grave.

 

− Je suis désolée.

 

Aerie se redressa entre elle et Daren, l’obligeant à faire un pas en arrière.

 

− Et que suggérez-vous, maintenant ?, s’exclama-t-elle d’une voix étonnamment cassante.

− Je ne sais pas… Je crains que nous ne soyons tous massacrés, à présent. Il n’y a aucun moyen de sortir de Saradush. Yaga Shura n’assiège pas seulement la ville physiquement, mais ses mages empêchent aussi tout déplacement vers l’extérieur.

 

Daren croisa le regard de ses compagnons, et en particulier celui de Sarevok. Tous pensaient à la même chose que lui. Pouvait-il réussir là où la magie traditionnelle échouait ?

 

− Je pense qu’il y a encore un espoir, répondit Imoen à sa place. Nous pouvons peut-être vous aider.

 

Mélissane sursauta à son intervention, et ramena plusieurs fois ses cheveux roux en arrière d’un geste nerveux.

 

− Je peux quitter la ville d’une autre manière, renchérit Daren.

− Tu… peux… quitter Saradush ? Mais comment… Oh, je vois. Bien sûr. Puisque tu as trouvé le moyen d’y entrer, tu peux sans doute utiliser le même pour repartir. Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ?

 

Mélissane se mit à faire les cents pas dans la pièce, murmurant des bribes de phrases incompréhensibles.

 

− Comment te sens-tu ?, demanda Aerie, un sourire soulagé sur les lèvres.

 

Il lui répondit d’un hochement de tête, saisit la main tendue de l’avarielle, et se releva.

 

− Merci mon amour.

 

Il l’embrassa fugacement avant de rejoindre ses compagnons.

 

− Juste à temps, encore une fois, lança-t-il à sa sœur avec un sourire complice. Mais comment êtes-vous arrivés jusqu’ici ?

− C’est une longue histoire…, répondit-elle en levant les yeux au ciel. Promis, je te raconte ça dès qu’on sera plus au calme.

− Même Bouh n’a pas totalement déchiffré les plans ingénieux d’Imoen, complimenta Minsc. Et pourtant, Bouh est très avisé en matière de stratégie.

− La ville peut encore être sauvée !, les coupa soudainement Mélissane. Oui, Daren, tu peux sauver les habitants de cette ville. Je t’en prie. Si tu peux quitter ces lieux, aide-nous.

− Maintenant que Gromnir est mort, intervint Imoen, vous avez toute latitude pour évacuer la population. Que voulez-vous encore de nous ?

− Seul Gromnir était en mesure de se faire entendre, ici. Je n’ai pas son charisme, ni son autorité.

− Et comment pourrions-nous mettre un terme à ce conflit ?, reprit Imoen en haussant le ton. Nous sommes cinq, et ils sont des centaines !

− Je ne pourrais pas évacuer toute la ville à moi seul, intervint Daren.

− Là n’est pas la question, trancha Mélissane. Ce siège n’est que le commencement. Tant que la menace persiste, l’endroit où nous sommes est sans importance. Les enfants de Bhaal risqueront partout d’être traqués et exterminés par Yaga Shura et ses alliés. Toi y compris.

 

Sa dernière phrase laissa place à un silence pesant. Le sentiment d’avoir une nouvelle fois mis la main dans un engrenage trop bien huilé s’imposa à lui comme une évidence.

 

− Vous ne nous dites pas toute la vérité, conclut Imoen en desserrant à peine les dents, ses deux yeux azurs perçants dévisageant ceux de Mélissane.

− Je…

− Vous nous demandez de sauver votre ville, mais vous nous laissez dans l’ignorance, insista-t-elle de la même voix.

− Ce n’est pas dans mes principes, s’excusa-t-elle. Mais… à force de fréquenter des enfants de Bhaal… j’ai appris que, quelquefois, la fin justifie les moyens. Je…

− Vous n’avez pas à nous convaincre, intervint Aerie en calmant la situation. Nous aiderons les habitants de cette ville car c’est ce qu’il y a de plus juste à faire. Mais toute aide est cependant la bienvenue.

 

Sarevok émit une petite toux discrète que personne ne releva, puis se contenta de sourire en silence.

 

− Je vous promets de vous en dire plus une fois Saradush hors de danger.

− Très bien, trancha Daren. Que suggérez-vous ?

 

Le visage de Mélissane s’illumina enfin, comme si sa réponse balayait d’un trait la situation périlleuse dans laquelle ils se trouvaient.

 

− L’armée de Yaga Shura ne peut être vaincue par la force. Autant de géants sont tués, autant d’autres se relèveront. Cela fait partie de son pouvoir. Cependant, si tu te frayes un chemin jusqu’à lui et que tu parviens à le vaincre, alors ses forces se dissoudront.

− Bouh aime ta stratégie !, s’exclama Minsc, un pli disgracieux sur le front trahissant une concentration extrême sur la conversation. Finesse et bottage de derrière sont les deux piliers de la réussite !

− Mais ce dernier point pourra se révéler… plus complexe que prévu.

− « Plus complexe que prévu », répéta Imoen, une moue dubitative sur le visage.

− Que voulez-vous dire ?, interrogea Daren.

− Hé bien… C’est un puissant géant du feu, pour commencer, et…

− Quelle horreur…, soupira Imoen. Je ne veux même pas imaginer Bhaal et l’une de ces monstruosités en train de…

 

Mélissane marqua une longue hésitation et avala plusieurs fois sa salive. Après plusieurs secondes de silence, elle reprit enfin.

 

− Ce n’est pas aussi simple… Il est l’un des plus puissants enfants de Bhaal que les Royaumes n’aient jamais connus. Je ne sais de quels « dons » le sang qui coule dans tes veines te fait bénéficier, Daren, mais sache que Yaga Shura est l’un des plus redoutables…

 

Elle s’arrêta une nouvelle fois. Tous les cinq étaient suspendus à ses lèvres, même Sarevok, peut-être plus intéressé par les capacités du géant que par leurs moyens de le vaincre ou de sauver la ville.

 

− Yaga Shura est invulnérable.

 

Stupeur. Qu’entendait-elle par « invulnérable » ? Et si c’était effectivement le cas, aucun d’eux, pas même lui, n’était en mesure de le vaincre.

 

− Bouh n’a encore rien vu qui ne résiste à la Grande Botte du Bien et de la Justice !

− Les flèches, les épées, et même nos sorts les plus puissants ne lui causent aucune blessure permanente, expliqua-t-elle en poussant un soupir résigné. Il guérit plus vite que nous ne le blessons.

− Et comment est-on supposé abattre quelqu’un qui est immunisé contre tout ?, ironisa Imoen.

− Yaga Shura n’est pas né avec cette immunité. Il l’a… développée pendant son enfance. Une enfance qu’il a passée dans une clairière secrète de la Forêt de Mir.

− Je vois… Et vous pensez que quelque chose là-bas nous mettrait sur une piste permettant de le défaire ?, interrogea Imoen.

− Je peux vous indiquer comment rejoindre cette clairière, répondit Mélissane, mais… tout le reste n’est que spéculation. La clef de son invulnérabilité pourrait s’y trouver, mais peut-être pas. Peut-être n’y a-t-il rien là bas.

− Et si c’est le cas ?, demanda Daren.

− Alors il restera un autre endroit ou chercher. Un endroit bien plus dangereux. En plein cœur des Monts de la Marche, en Calimshan. Yaga Shura y a rassemblé nombre de ses fidèles fanatiques, qui le vénèrent comme le dieu qu’il prétend être. Il existe un temple, là-bas. Cet endroit est sans doute inaccessible en temps normal, mais la plupart des géants ayant rejoint son armée, le temple est peut-être plus vulnérable en ce moment, et le secret de son invincibilité y est peut-être conservé…

− Comment savez-vous tout ceci ?, demanda finalement Daren.

− Comme je te l’ai déjà dit, j’observe les enfants de Bhaal, en particulier les plus influents, comme toi, ou Yaga Shura.

 

Avaient-ils seulement le choix ? Que ce soit pour sauver leurs propres vies, ou sortir Saradush de l’enfer qui lui était promis, il leur fallait vaincre le géant de feu. Son regard croisa celui d’Imoen, qui hocha lentement de la tête.

 

− Nous mettrons un terme à ce siège, conclut-il en se tournant vers Mélissane.

− Je sais que je vous en demande beaucoup, répondit-elle en s’inclinant. Mais que cela signifie quelque chose pour vous ou non, je vous remercie de tout mon cœur. Tenez, ajouta-t-elle en tirant deux rouleaux de sa poche et en les tendant à Daren. Ces plans vous conduiront dans les domaines secrets de Yaga Shura. Maintenant… je dois retourner défendre nos murs. Je vous souhaite bonne chance. Et faites vite : le sort de Saradush est entre vos mains.

 

Mélissane les gratifia d’un large sourire, s’inclina une nouvelle fois, et disparut dans les escaliers en direction du hall.

 

− C’est à toi de jouer, à présent, lui lança Imoen.

 

L’Antichambre était leur seule porte de sortie. Depuis son « épreuve », il n’avait qu’une seule fois voyagé entre les Plans, lors de leur arrivée à Saradush. Mais cette sensation n’était pas de celles que l’on pouvait oublier. Daren ferma les yeux, et respira profondément. Une lumière blanche et froide illumina les ténèbres, tandis qu’une main invisible l’attirait au plus profond des entrailles de la terre. Un froid glacial recouvrit chaque parcelle de son corps. L’air commença à lui manquer. Un cri s’éleva dans l’abîme silencieux de son âme, puis le néant supplanta toute autre chose.

 

Ses pieds touchèrent enfin le sol. Une roche dure et âpre. Il était de retour en Enfer.

Publicités

À l’intérieur du palais

Une épaisse poussière lui arracha une toux. Que s’était-il passé ? À tâtons, il fit quelques pas en avant, découvrant assez vite de volumineux blocs rocheux lui barrant le passage.

 

− Sarevok ?

 

Quelques roches dévalèrent des éboulis, avant de finir dans un clapotement aqueux qui raviva les miasmes ambiants.

 

− Sarevok, c’est toi ?

 

Toujours pas de réponse. Un roc plus gros se détacha, et en heurta bruyamment quelques autres avant de s’enfoncer lentement dans la boue visqueuse qui tapissait désormais le sol. Une présence. Quelqu’un d’autre que lui avait survécu à l’éboulement. Il avait délaissé son arme le temps de l’affrontement, et ne se sentait pas près à refaire intensément appel à son pouvoir de peur d’en perdre le contrôle. Une respiration rauque. Un nouvel éboulement.

 

− Qui est là ?

 

Deux yeux rouges se détachèrent de l’obscurité, menaçants. Une voix rocailleuse s’éleva, crachant ses mots dans le langage maléfique de l’Ombreterre. Un duegar. L’un de ces nains maudits avait survécu à la bataille. La respiration de Daren s’accéléra. Il devait conserver son calme et rassembler ses esprits. Sans arme.

 

Nouvel effondrement. Le duegar allait sans doute être libre sous peu. Tout à coup, le nain gris laissa échapper un râle étouffé, et un choc mou retentit plusieurs fois sur la pierre. Le corps de la créature dévala le monticule de roches avant de finir lui aussi dans la vase.

 

− Je crois que c’était le dernier, soupira une voix grave familière.

− Sarevok !

 

Son demi-frère renversa d’autres blocs de pierre, et Daren devina qu’il sortait à son tour du recoin où il s’était réfugié.

 

− Sarevok, tout va bien ?

− J’ai eu juste le temps de m’abriter sous un pan de mur intact. Par contre, mon arme s’est brisée sous une pierre, et ce qu’il en restait est planté dans le corps de cette vermine.

 

Daren poussa un soupir de soulagement. Malgré leur situation précaire, ils étaient en vie, et pour le moment en sécurité.

 

− Tu as une idée pour sortir de là ?, interrogea Daren.

 

Sarevok se redressa de toute sa hauteur et passa une main sur son crâne chauve. Il resta ainsi quelques secondes, immobile, balayant ce qu’il restait de la pièce du regard.

 

− Mais…, s’étonna tout à coup Daren. Comment se fait-il que…

− Je remarque ça moi aussi, le coupa Sarevok. De la lumière filtre jusqu’ici.

− Ce qui signifie…

− Ce qui signifie qu’une sortie est toute proche.

 

Le silence retomba à nouveau. Daren parcourait les décombres du regard, écarquillant autant que possible les yeux.

 

− Ces nains cherchaient sans doute quelque chose en particulier, murmura Daren pour lui-même.

 

Il leva les yeux vers le plafond, et distingua finalement un détail qui lui avait jusqu’à présent échappé.

 

− Là !, s’exclama-t-il en pointant une main tremblante. La lumière vient de là. Regarde !

− Tu devrais peut-être t’époumoner davantage, soupira Sarevok en secouant la tête, au cas où nous ne soyons pas suffisamment accueilli une fois au-dessus…

 

Daren s’immobilisa, la bouche entrouverte. Que voulait-il dire ? Ils venaient de stopper les hommes de Yaga Shura s’apprêtant infiltrer la cité. Que risquaient-ils de plus ? Il ne leur restait plus qu’à agrandir la brèche dans le plafond et rejoindre enfin la surface. Un détail s’imposa cependant à son esprit. Dehors, il faisait nuit, et cette lumière ne pouvait provenir d’un simple clair de lune. Où se trouvaient-ils ? Ils avaient tant et tant erré dans les canalisations souterraines qu’il en avait perdu leur position exacte. Daren prit soudainement une profonde inspiration, le visage figé dans une expression de surprise.

 

− Nous sommes…

− …sous le palais, termina Sarevok. En effet.

 

Il s’était presque totalement accoutumé à l’obscurité à présent, et au sommet de la montagne de roche sale, il percevait nettement la raie de lumière d’où provenait leur éclairage de fortune. Un reflet lumineux sous les décombres attira son attention. Son arme. Sa nature magique l’avait préservée d’une rupture, et il souleva le pan du mur effondré qui l’avait ensevelie. Le plus discrètement possible, il la dégagea des décombres et la glissa dans son fourreau.

 

− Tu crois qu’on peut passer par là ?, demanda Daren en portant à nouveau son attention à la source de lumière.

 

Sarevok ne répondit pas, mais avait déjà commencé à escalader les rochers. Daren l’imita aussitôt. La pierre humide et gluante n’aidait pas à l’ascension, mais déjà son frère atteignait presque le plafond.

 

− Fais-moi la courte échelle, chuchota-t-il.

 

Daren s’exécuta, stabilisant autant que possible sa position inconfortable. Un filet de poussière s’écoula du plafond et s’accumula sur ses cheveux en bataille avant de recouvrir ses épaules. Un raclement sourd lui indiqua que Sarevok avait enfin terminé son excavation, et il souleva la lourde dalle au dessus d’eux, baignant brutalement toute la pièce d’une lumière trop vive. Daren sentit son frère se soulever, et l’accompagna en plaçant ses bottes sur ses épaules. Le silence se fit à nouveau, plus profond encore. La lumière dansante au-dessus de lui ne pouvait provenir que d’une torche, et un glissement imperceptible lui indiqua que son frère parcourait la pièce au-dessus d’eux. Aucun autre son ne venait perturber les crépitements maintenant distincts des torches.

 

− Sarevok ?, chuchota Daren, quelque peu inquiet.

 

Sa position, en équilibre sur le tas de roches, devenait plus qu’inconfortable.

 

− Sarevok ?, insista-t-il en élevant doucement le ton.

− Attrape !, intervint tout à coup Sarevok, apparaissant subitement dans l’embrasure.

 

Il laissa dérouler une corde épaisse qui heurta le crâne de Daren avant de plonger dans l’eau croupie. Sans poser davantage de question, il la saisit à pleine main et, avec une très légère appréhension, se laissa suspendu au-dessus du vide avant d’entamer son ascension, simultanément hissé par son frère.

 

La pièce devait à peine faire quatre mètres sur trois. Une demi-douzaine de torches sur les murs indiquait qu’elle n’était pas à l’abandon. Le seul mobilier se résumait à deux chaises et une table élimée sur laquelle trônaient quelques quignons de pain ranci.

 

− Où sommes-nous ?, demanda Daren en brisant ainsi le silence.

− Je pense que nous sommes dans les cachots, répondit Sarevok. La pièce d’à côté comporte des cellules.

− Et il n’y a personne non plus ?

− Quand j’ai entrouvert la porte, c’était le cas.

− Hé bien, allons-y.

 

Sarevok émit un léger toussotement contrarié, que Daren traduisit aussitôt.

 

− Je ne suis pas armé, commença-t-il en détournant le regard, et…

− Je sais, le coupa Daren en lui tendant sa lourde lame. Prends-la.

 

Le regard sans vie de Sarevok s’illumina un bref instant d’une lueur de concupiscence en saisissant l’arme, mais reprit très vite son apparence austère et froide. Insaisissable fut le mot qui lui vint à l’esprit en premier. Qui était réellement cet homme, enfant de Bhaal, puis tour à tour son ennemi et son allié ? En dehors de son serment, qui semblait avoir plus de valeur aux yeux de son frère qu’aux siens, aucun autre indice ne lui permettait de cerner sa part d’ombre. Certes, il leur avait porté assistance. Certes, il avait combattu à leurs côtés. Mais contrairement à ce qu’il parvenait souvent à percevoir chez autrui, aucun sentiment ne filtrait de cet homme. Ni haine, ni agressivité, ni joie, ni fierté. Rien. Un grand vide, béant.

 

− Quelqu’un vient !, chuchota soudainement Sarevok en se plaquant contre le mur près de la porte.

 

Daren l’imita aussitôt, et concentra son pouvoir dans son bras droit. Sa peau se mit à durcir, et trois griffes se dessinèrent à sa main. Il était prêt. Les pas s’arrêtèrent. Ils étaient trois. Trois orcs, à en juger par les courts échanges gutturaux qu’il venait de surprendre. D’un discret hochement de tête, son frère lui laissa l’initiative de l’action. Misant sur l’effet de surprise, Daren tourna la poignée, et enfonça la porte de bois d’un puissant coup de talon. Trois orcs en armure le dévisagèrent avec un air ahuri. Sans attendre, Daren leva son bras droit en direction du plus proche, qui porta ses mains à la gorge en s’agitant de tremblements incontrôlés. Ses deux coéquipiers demeurèrent immobiles, stupéfiés, jusqu’à ce que l’orc s’effondrât, le corps recouvert de meurtrissures. Daren sentait ses cicatrices le démanger, s’agitant et serpentant le long de ses muscles, appelant sans cesse à plus de sang, plus de violence. L’un des deux gardes tira tout à coup son épée et s’élança sur Daren.

 

− N’as-tu aucune idée de ce que représente la mort ?

 

Sarevok était intervenu en un éclair, parant la lame du garde de la sienne. Malgré leur carrure plutôt imposante, Sarevok les dominait d’une tête. L’orc releva lentement le regard jusqu’à croiser celui du colosse et fit un pas en arrière, laissant presque échapper son arme des mains. D’un cri terrifiant, Sarevok balaya les airs de son épée et brisa l’arme du soldat d’un seul coup avant de lui trancher la tête. Du sang. Toujours plus de sang. Deux nouvelles griffes poussèrent à la main de Daren, devenue totalement monstrueuse. La brume s’éleva du sol et enveloppa le corps du dernier garde tandis qu’il se dirigeait vers la porte opposée, sans doute pour donner l’alerte. Daren leva son bras dans sa direction, un sourire avide de cruauté sur les lèvres. La peau de la sentinelle déjà brun vert se noircit en un instant et son visage se ramifia de larges cicatrices purulentes, avant de s’effondrer, étouffé et totalement défiguré dans une mare de son propre sang.

 

− Tu n’es peut-être aussi stupide que tu en as l’air, mon frère, commenta Sarevok d’un air ravi.

 

Sa phrase eut l’effet d’une douche froide sur son esprit incandescent. Son visage se décomposa tandis qu’il tremblait de tous ses membres. Que venait-il de faire ? Ces trois orcs ne représentaient pas une véritable menace, et les mettre hors de combat aurait été plus qu’envisageable. Il respirait avec difficulté, frottant son bras douloureux qui reprenait petit à petit son aspect normal. Il tourna les yeux vers Sarevok, hagard, mais son frère ne lui répondit que d’un sourire narquois et satisfait.

 

− Il n’y a qu’une seule autre porte, déclara-t-il en se dirigeant vers l’autre issue. Tu es prêt ?

− A-Attends…, répondit Daren, le souffle court. Je…

 

Mais Sarevok avait déjà ouvert. Derrière, un escalier en colimaçon reliait les cachots aux étages supérieurs. Aucune agitation n’indiquait la présence d’une patrouille au-dessus. Daren parcourut rapidement la pièce du regard, mais aucun élément n’attira son attention. Il prétexta un examen des lieux pour reprendre ses esprits, mais les trois cellules étaient vides, et en dehors de quelques pièces de bronze éparpillées sur une table basse, la salle ne comportait aucun autre objet de valeur, ou simplement digne d’intérêt. Résigné, il contourna avec un certain frisson d’horreur le corps de l’orc allongé face contre terre, s’engagea dans l’étroit escalier, et escalada une à une les marches humides jusqu’au sommet.

 

Une porte rectangulaire de bois beige leur barrait la sortie, mais elle ne semblait cependant pas verrouillée. Daren entrouvrit prudemment la porte, qui grinça plus qu’il ne l’aurait souhaité, et une série de pas lourds et réguliers résonnèrent dans l’immense et fastueux hall sur lequel débouchait le passage. Il tira la porte à lui jusqu’à ne laisser filtrer qu’un mince filet de lumière et colla son œil sur l’embrasure. Une dizaine de gardes, certains orcs, d’autres humains, encadraient fermement ce qui ressemblait à un prisonnier. L’espace d’un instant, il s’attendit presque à voir tourner le cortège dans leur direction, conduisant leur prise aux cachots, mais ceux-ci empruntèrent d’autres marches, tout aussi majestueuses que la pièce, et disparurent dans les étages supérieurs.

 

− Je crois que la voie est libre, chuchota-t-il une fois les bruits de pas suffisamment lointains.

 

Il rouvrit discrètement le panneau de bois et fit quelques pas sur le sol de marbre. Des dizaines de torches suspendues aux murs éclairaient le hall gigantesque. Dix colonnes couvertes d’un métal brun soutenaient un plafond de bois sculpté, et de part et d’autre de la pièce, de multiples trophées ornaient les murs, séparés par d’immenses tapisseries colorées. Les bruits de pas étouffés s’étaient déplacés à l’étage, et Daren traversa la pièce sur la pointe des pieds, posant savamment ses pas sur les nombreux tapis qui recouvraient le sol. À pas de loups, imité par Sarevok, il gravit les marches menant à l’étage supérieur, s’approchant furtivement de l’endroit d’où s’échappait un concert de voix animé.

 

− Je n’aime pas ces menaces, Gromnir ! Que veux-tu ?

 

Cette voix, c’était celle de Mélissane. Et le général orc, Gromnir, se trouvait vraisemblablement avec elle.

 

− Gromnir sait qu’une personne étrangère s’est infiltrée dans Saradush, jolie Mélissane, répliqua une voix rauque et puissante. Un autre enfant de Bhaal. Tu dois penser que Gromnir est trop stupide pour savoir qu’on ne peut ni entrer ni sortir de la ville ?

 

Daren fit quelques pas supplémentaires, se rapprochant de la porte à double battant qui les séparait de la scène. De chaque côté, un long couloir mal éclairé s’enfonçait sans doute dans une autre aile du palais, mais la seule chose qui importait était cette porte légèrement entrouverte.

 

− Gromnir ! Tu n’es qu’un…, qu’un imbécile !, vociféra la jeune femme, hors d’elle. Cet « étranger », comme tu le nommes, est peut-être notre seul espoir de sortir vivants de ce siège !

− Gromnir n’est pas stupide ! Gromnir connaît la vérité ! Mélissane a fait venir l’étranger pour tuer Gromnir !

 

Daren eut un mouvement de recul. Était-ce là la vérité ? Les paroles de la jeune femme rencontrée quelques heures plus tôt sur la place lui revinrent à l’esprit. Et si… Non, cela n’avait aucun sens.

 

− Tu délires…, pouffa Mélissane. Cet homme dont nous parlons est un enfant de Bhaal lui aussi.

− Oh, mais Gromnir ne délire pas. Enfant de Bhaal, cela ne veut rien dire. Yaga Shura est un enfant de Bhaal, et lui aussi veut la tête de Gromnir !

 

L’orc s’emporta dans un éclat de rire retentissant, que Daren mit à profit pour se rapprocher encore davantage de l’aperture.

 

− Mélissane comploterait-elle contre Gromnir ? Ohhh, je vois. Mélissane complote conspire la ruine de tous les enfants de Bhaal !

− Tu es fou. Ne t’ai-je pas toujours aidé, ainsi que les autres Enfants ? Je vous ai fait venir ici pour vous protéger. C’est ta paranoïa, et rien d’autre, qui a provoqué la venue de Yaga Shura.

− Folie ? Paranoïa ? Ah ah ah ! Gromnir comprend maintenant que Mélissane a menti ! Mélissane a attiré Gromnir dans un piège mortel ! Et maintenant, dis à Gromnir où se cache l’enfant de Bhaal !

 

Daren sentit son cœur s’emballer. « L’enfant de Bhaal » ne se trouvait pas aussi loin qu’il le pensait. Une question le taraudait cependant depuis le début de la conversation. Devait-il porter secours à Mélissane, et trahir ainsi sa position ? Gromnir maîtrisait sans doute lui aussi l’essence de Bhaal, et il devait être escorté de nombreux gardes. De plus, la jeune femme ne semblait pas le craindre outre mesure, et lui tenait tête sans fléchir.

 

− Se cacher ?, s’écria-elle, exagérément surprise. Se cacher ? Mais qui se cache, Gromnir !? Si tu n’étais pas toujours terré comme un pleutre dans ton château, vous auriez pu vous rencontrer dès son arrivée !

− Gromnir ne rencontrera jamais ton enfant de Bhaal. Gromnir a compris le complot de Mélissane. Mélissane veut monter les enfants de Bhaal les uns contre les autres, jusqu’à ce qu’ils soient tous morts !

 

La jeune femme poussa un profond soupir, résignée.

 

− Ta folie provoquera ta perte…, ainsi que celle de tous ceux qui te suivent aveuglément…

− En souvenir de ce que Gromnir te doit, Gromnir te laisse la vie sauve. Mais que la jolie Mélissane ne tente plus rien contre Gromnir, sinon, elle s’en mordra les doigts.

− Tu es le roi…

− Emmenez-là !, ordonna soudainement l’orc.

 

Les bruits de chaînes retentirent à nouveau. Puis des pas, qui s’approchaient dangereusement de leur position. Daren se retourna en un éclair et fit signe à Sarevok de se mettre à couvert. Le plus silencieusement possible, ils s’engouffrèrent dans l’un des couloirs latéraux, et se plaquèrent contre le mur. La porte s’ouvrit et le cortège militaire apparut, escortant la jeune femme en direction du rez-de-chaussée. Plusieurs longues minutes s’écoulèrent dans le calme que venaient de retrouver ces lieux, rythmé par la marche régulière qui s’évanouissait lentement à l’étage inférieur.

 

− Suis-les, chuchota Daren à son frère. Garde un œil sur Mélissane, et retiens les soldats le plus longtemps possible. Gromnir sera sûrement plus… coopératif s’il est seul.

 

Sarevok acquiesça d’un hochement de tête et fit demi-tour en suivant la rampe. Gromnir semblait se trouver seul, et le moment était idéalement choisi pour lui faire entendre raison. Daren prit une profonde inspiration et s’avança vers la porte qu’il poussa fermement. La salle du trône resplendissait de mille feux. Chaque torche brûlait sous un panneau de verre coloré qui illuminait les multiples statues à la gloire du peuple orc. Au centre de la pièce, debout, un colosse en armure à la stature impressionnante se tourna vers Daren. Le temps sembla se figer. Leur regard se croisèrent, inflexibles, et le roi orc tira une large hache bouclée à sa ceinture.

 

− Gromnir ne se laissera pas vaincre par le pion de Mélissane…

− Bonsoir, général Gromnir, déclara Daren en l’inclinant. Je ne suis pas ici pour vous combattre, je souhaite… juste…

 

Mais l’allure plus que déterminée du géant en armure mit un terme à sa phrase. Gromnir leva sa hache au-dessus de sa tête en pointant un doigt accusateur vers Daren.

 

− Tu n’aurais jamais dû venir jusqu’ici, avorton !

 

L’ombre grandissait à chaque pas. Le combat semblait inéluctable. Daren se concentra sur son pouvoir à la dernière seconde, et esquiva un coup de hache destructeur qui fit voler le dallage en éclat.

 

− Je ne veux pas vous combattre, Gromnir. Je suis ici pour négocier. Vous devez m’écouter.

− L’enfant de Bhaal n’est qu’un traître manipulé par Mélissane. Gromnir va te découper en morceaux. Mages ! À moi !

 

Une appréhension lui serra le cœur. Daren parcourut une nouvelle fois la salle du regard. Ils étaient pourtant seuls, et l’absence de Sarevok lui indiquait que la patrouille n’était pas encore revenue. Cependant, jaillissant de l’ombre, trois hommes en robe verte se matérialisèrent du néant.

 

− Vous nous avez appelés, Sire ?

− Ce traître s’est infiltré ici dans le but s’assassiner Gromnir, déclara-t-il en pointant sa main vers Daren.

 

Les trois mages se tournèrent simultanément vers lui, au même moment où s’envolaient ses derniers espoirs d’une issue pacifique.

Une brèche souterraine

Malgré l’heure plus tardive encore, rien n’avait véritablement changé en ville : le même calme apparent, les mêmes lueurs orangées illuminant le ciel, le même grondement sourd et continu ponctué par quelques cris au loin. Après avoir sillonné la Porte de Baldur ou Athkatla, Saradush donnait l’impression d’un bourg fortifié. Sans ses murailles dignes d’une véritable forteresse, l’endroit aurait pu être un petit village paisible perdu à la frontière entre le Téthyr et Calimshan.

 

En quelques minutes, ils avaient rejoint la caserne du palais, chacun positionné en plusieurs points stratégiques. Ils avaient eu le temps d’essayer les différentes clés du trousseau, et celles-ci permettaient l’accès à la porte principale de la caserne, aux égouts de la ville, ainsi qu’à une longue bâtisse aux fenêtres grillagées qui ne pouvait être que la prison.

 

− Vous êtes prêts ?, leur chuchota Imoen.

 

Daren hocha silencieusement de la tête et se dirigea vers son objectif : les canalisations souterraines de Saradush. Aerie et Imoen entamèrent des incantations en même temps, et disparurent dans un éclair de magie bleuté. Daren tira de sa poche la clé noire et salie que lui avait confiée Imoen un peu plus tôt, et déverrouilla l’épaisse grille que Sarevok se chargea de soulever. Il s’engagea ensuite sur l’échelle de métal rouillée et glissante et s’enfonça dans les égouts malodorants, rapidement imité par Sarevok, une torche allumée à la main.

 

Une pensée incongrue traversa l’esprit de Daren à l’instant même où ses bottes touchaient le fond d’eau sale et boueuse qui croupissait au milieu de la canalisation. Avait-il séjourné plus de quelques jours dans une ville sans en avoir exploré la moitié des égouts ? Ceux-ci étaient d’ailleurs particulièrement mal entretenus, une épaisse couche de crasse recouvrant chaque emplacement à torche. Daren balaya sa faible source de lumière devant lui, mais en dehors d’une poignée de rats s’enfuyant à leur vue, rien ne troubla le bruit régulier de leurs pas dans le liquide nauséabond qui s’écoulait lentement autour de leurs chevilles. De temps à autres, quelques cris inhabituels mêlés à des chocs métalliques sourds venaient perturber le calme relatif des lieux, mais tout semblait si étouffé et lointain qu’il était difficile de suivre la moindre piste. Ils avancèrent tous deux ainsi durant plus d’un quart d’heure, tournant aléatoirement dans le dédale des canalisations de Saradush.

 

− Que cherchons-nous ?, se demanda Daren à haute voix. Que pouvons-nous remarquer d’étrange ?

 

Les bruits de pas s’arrêtèrent soudainement derrière lui, et Daren se retourna. Sarevok s’était immobilisé, les sourcils froncés et le regard perdu dans l’obscurité devant eux. Daren ouvrit la bouche, mais s’interrompit aussitôt. Tout à coup, en un éclair, Sarevok s’élança sur lui et lui saisit fermement le bras. Que se passait-il ? Par réflexe, Daren dirigea sa main vers la garde de son arme, mais déjà son frère l’avait elle aussi plaquée contre le mur. N’ayant plus aucune prise, il abandonna sa torche, qui s’éteignit dans l’eau sale en un crépitement humide. L’obscurité envahit totalement les lieux. Daren tenta de se débattre, mais Sarevok resserra sa prise. Comptait-il réellement le trahir ? Maintenant ?

 

Presque instinctivement, Daren libéra son pouvoir, et la brume bleu sombre recouvrit le sol et les murs, lui rendant du même coup sa vision. Il avait déjà battu deux fois son frère par le passé, et ce dernier n’avait là encore aucune chance face à lui. Une pensée lui traversa alors l’esprit. Tout ceci n’avait aucun sens. Si cela avait été son objectif, il avait eu maintes fois l’occasion de le trahir, notamment lors de leur exploration de la ville quelques heures plus tôt. Et maintenant qu’il y pensait, Sarevok n’avait pas tiré son arme.

 

− Silence, murmura Sarevok à son oreille. Pas un geste.

 

La brume s’immobilisa, mais Daren perçut une autre forme de vie, à seulement quelques mètres d’eux, dans un tunnel voisin. Il acquiesça silencieusement à l’avertissement de Sarevok, qui fit un pas un arrière en sortant son épée de son fourreau. Grâce à l’essence de Bhaal, il parvenait à s’orienter dans le noir le plus complet, mais son frère ne pouvait se fier qu’à son ouie. Les pas se rapprochèrent. Des pas courts et rapides. De quel genre de créature pouvait-il s’agir ? À l’intersection un peu plus loin, la forme tourna dans la direction opposée à la leur et continua sa course.

 

− Suis-la, ordonna Sarevok du bout des lèvres.

 

Daren s’exécuta et resta à bonne distance, filant la créature de l’ombre à travers les canalisations inextricables de Saradush. Les martèlements métalliques réguliers reprirent de plus belle. Plus nets à mesure qu’il avançait. Il distingua aussi plus clairement des sons jusque-là indistincts, qui s’avérèrent être des voix. Après un peu plus de dix minutes de course silencieuse dans les eaux noirâtres, la créature ralentit, et une lumière tamisée éclaira faiblement les murs. Il était seul. Sarevok n’avait pu le suivre aussi vite sans un moyen de vision approprié, et lui-même n’avait mené à bien sa filature que grâce à son pouvoir. Les voix s’élevèrent à nouveau. Des voix graves et autoritaires.

 

− Plus vite esclaves ! Nous n’avons pas de temps à perdre avec vos sottises !

 

Un cri rauque retentit, et les martèlements couvrirent tout autre son l’espace de quelques secondes. Que se passait-il ? Il resta quelques minutes à épier chaque bruit, à l’affût de la moindre parole, mais seules les mêmes injonctions revenaient sans cesse, ponctuées de claquements de fouets et de heurts métalliques. À pas lents, Daren parcourut les derniers mètres qui le séparaient des marches en direction de la salle plus vaste où avait disparu la créature.

 

− Plus vite !, répéta la voix. À moins que vous ne souhaitiez en rendre compte à Yaga Shura en personne ?

 

Yaga Shura ? « Le » Yaga Shura, enfant de Bhaal, et assiégeur de Saradush ? Son armée n’était-elle pas constituée de géants ? Si ce qu’il pressentait s’avérait, toute la cité était en danger, ou allait l’être sous peu. De là où il était, il ne pouvait distinguer les activités en contrebas, et il se risqua à pencher la tête afin d’améliorer son champ de vision.

 

− Des nains gris, chuchota une voix juste à côté de lui.

 

Daren se reteint de justesse de pousser un hurlement et se retourna en une fraction de seconde. Son cœur rata un battement, et se mit à tambouriner plus fort que jamais.

 

− Sarevok !, lâcha-t-il dans un murmure. Comment…

− Ne fais pas autant de bruit inutile, lui répondit-il sur le même ton. J’ai reconnu la langue de pierre des duegars. Combien sont-ils ?

 

Des duegars. Les nains maléfiques des profondeurs. Cela n’étonna en rien Daren qu’un être aussi dénué de scrupule que Yaga Shura œuvrât de concert avec cette vermine d’Ombreterre assoiffée de violence et de pouvoir. Il souffla un instant, se remettant de sa surprise, puis jeta un rapide coup d’œil discret dans la salle. Les marches descendaient sur une pièce circulaire où se déversaient plusieurs autres canalisations, et d’où plusieurs grilles cachaient des tunnels à peine plus larges qu’un mètre. De là, différents courants affluaient, évacuant sans doute les eaux usées vers l’extérieur. Au centre de la pièce, comme il l’avait pressenti, d’autres ennemis se trouvaient parmi les nains, acharnés à pilonner le métal et la roche à l’aide de pioches et de marteaux.

 

− Une dizaine de duegars, et deux hommes, dont un en armure, maniant des fouets, expliqua-t-il à Sarevok une fois sa courte observation terminée. On dirait qu’ils creusent quelque chose.

− Tu sais te battre ?, répondit-il.

− Quoi ? Tu veux les affronter ? Maintenant ?

− Tu veux déloger ce Gromnir de son palais, ou pas ?

− Nous devons simplement nous contenter d’explorer les égouts et revenir faire notre rapport avant de continuer.

− Depuis quand te fais-tu dicter ta conduite par plus faible que toi ?

 

Daren serra les poings. Ce n’était ni le moment ni le lieu pour s’expliquer sur le sujet, mais il ne pouvait tolérer de tels propos envers sa sœur.

 

− Serais-tu un lâche, mon frère ?, ajouta Sarevok avant qu’il n’eût le temps de répondre.

 

De nouveaux coups de fouets retentirent dans la pièce en contrebas. Même s’il parvenait à le cacher, il ne pouvait nier que la dernière question de Sarevok l’avait contrarié.

 

− Je ne vois pas l’utilité d’un bain de sang, répondit-il enfin. Et je n’accepte pas non plus que…

− Si nous ne faisons rien, le coupa-t-il, dans quelques heures, les armées du géant envahiront la ville. Il serait dommage que tu rompes ta promesse envers cette Mélissane, tu ne crois pas ?

 

De quoi parlait-il ? Daren resta sans voix. Une injonction de l’un des deux hommes résonna dans les canalisations, cadencée de quelques claquements de fouets. Une voix rauque et gutturale s’éleva en réponse, dans un langage que Daren ne connaissait pas.

 

− Si nous n’intervenons pas sous peu, le plafond va s’effondrer, ajouta Sarevok. Tu veux toujours attendre ?

− Comment le sais-tu ?, répliqua-t-il en serrant les dents.

− Le duegar vient de se plaindre… Mais je peux lui demander de répéter, si tu préfères ?

 

Le combat était donc inévitable. La brume bleue s’échappa à nouveau des murs et recouvrit lentement le sol. Il espérait simplement que leurs adversaires ne le contraindraient pas à user du pouvoir de l’Écorcheur, même partiellement. La cicatrice sur son bras le démangea à cette pensée, mais il la chassa de son esprit en dégainant son arme. Sa perception augmentait de seconde en seconde. Onze duegars, et deux hommes. Il ferma les yeux. Ils ne lui servaient plus, de toute façon. La haine suintait de leur aura aussi abondamment que coule l’eau à une source. La haine, la peur, et la colère. Il les percevait aussi aisément que le moindre de leur mouvement. Sarevok se tenait immobile, guettant un signal de sa part. Contrairement aux sbires de Yaga Shura, il ne percevait aucune émotion s’échappant de son demi-frère. Aucun ressenti, aucune violence, aucune appréhension. Un grand vide. Le néant. Il laissa cependant son observation de côté pour se concentrer sur ses adversaires. D’un geste, il bondit hors de sa cache et dévala les quelques marches qui le séparaient de la salle circulaire en une fraction de seconde. Daren leva son bras bardé de cicatrices qui s’illuminèrent d’un pourpre sombre, et trois nains des profondeurs s’écroulèrent au sol, leurs derniers cris d’agonie se noyant dans les eaux agitées et nauséabondes.

 

− Des intrus ! À l’attaque, esclaves !

 

Armés de pioches et de masses, les huit duegars restants encerclèrent Daren. Le plus grand des deux hommes, en armure et coiffé d’un volumineux casque à pointes, tira de son fourreau une hache gigantesque. L’autre, vêtu d’une longue toge sang et or, forma des signes de ses mains et invoqua un feu orangé qui se mit à tourbillonner autour de lui. Les nains gris, malgré leur robustesse, semblaient affaiblis par le labeur acharné que leur imposaient les deux autres, leurs véritables adversaires. L’homme à la hache devait mesurer presque deux mètres, et maniait son arme avec une terrifiante agilité. Le cercle se resserra autour de lui. S’il se consacrait aux duegars, s’il relâchait son attention une seconde, le mage le foudroierait de ses sortilèges. L’aura flamboyante qui l’entourait se concentra dans ses paumes tournées vers le ciel, illuminant un sourire mauvais sur son visage.

 

− Vous n’auriez jamais du vous aventurer jusqu’ici, déclara le colosse en faisant tournoyer sa hache.

 

Il fit quelques pas en direction de Daren, et le cercle des nains s’écarta aussitôt. Ce n’était pas tant sa taille qui l’inquiétait, mais la multiplicité de ses adversaires. La magie du sorcier crépitait plus fort à chaque seconde, attendant sans doute qu’il fût accaparé par le combat pour le frapper en traître. Les duegars se mirent à scander des paroles saccadées et macabres, refermant le cercle une fois leur maître à l’intérieur. Daren serra la garde de son arme et prit une profonde inspiration. L’homme leva son immense arme au-dessus de lui.

 

− Meurs !

 

Le temps sembla se figer. Daren s’était déjà apprêté à parer l’assaut, mais celui-ci ne vint pas. Un murmure de panique parcourut l’assemblée. Dans un bruit métallique assourdi par les eaux, la lourde hache s’échappa des mains du colosse, et il bascula à la renverse, l’aspergeant d’un liquide nauséabond et créant de larges ondes visqueuses à la surface. Le sorcier un peu plus loin resta immobile, la bouche entrouverte, figée dans une expression de surprise et d’incrédulité.

 

− Pathétique…, murmura une voix familière du haut des marches.

 

Sarevok, impassible, les bras croisés, dominait la scène de son regard menaçant. Un liquide chaud de couleur rouge se répandit dans l’eau, et le courant retourna le corps de l’homme en armure, laissant entrapercevoir une hache de jet plantée dans son cou. Un crépitement menaçant redonna instantanément vie à la scène. Tout à coup, le mage en robe rouge et jaune déploya ses deux mains flamboyantes de magie sur Daren. Une vague de feu ravagea le sol, embrasant les duegars qui ne s’étaient pas encore mis à l’abri. Daren lâcha aussitôt son épée et laissa jaillir à son tour son pouvoir en parant le sortilège de son bras marqué de cicatrices. La chaleur s’intensifia. L’eau autour de lui s’évapora en un nuage de fumée aux relents putrides. Daren ouvrit la paume de sa main à la dernière seconde, et encaissa l’impact de la boule de feu. Sans qu’il ne le désirât vraiment, sa peau avait déjà muté en une carapace écailleuse, celle de l’Écorcheur, et malgré sa transformation, le feu dévorait ardemment sa chair. Pouvait-il perdre ? Face à un simple mage ? Un autre son accentua encore son début de panique : le mage formulait une nouvelle incantation. Sa peau se mit à craquer encore davantage et son bras doubla de volume, les griffes de l’Écorcheur poussant de ses doigts. Il ne pouvait repousser un autre sortilège de sa main gauche, et la seule étape suivante consistait en une mutation complète. Mais elle restait trop incertaine pour n’y avoir recours qu’en tout dernier lieu. À chaque fois, et malgré tous ses efforts, la folie menaçait de le submerger lorsqu’il faisait appel à cet ultime pouvoir. À ses côtés, Sarevok faisait face à la demi-douzaine de duegars encore en vie. Il devait vaincre sans son aide. Il tenait toujours entre ses doigts le sortilège de feu du sorcier qu’une nouvelle vague de chaleur plus intense encore que la première lui brûla le visage. Il fallait tenter quelque chose. Plus le choix. Il avait déjà vaincu plus terrible lors de son entraînement à Suldanessalar. Il concentra la brume sur le sortilège de son ennemi, et la boule orangée devint soudainement noire. Elle brûlait encore, mais d’un feu sombre, sans chaleur. Ses cicatrices se mirent à lui cisailler le bras déjà meurtri par la mutation, et il propulsa le concentré d’énergie maléfique en direction du mage, droit devant lui. Les deux magies s’entrechoquèrent en une déflagration sourde, et une onde de choc déferla dans la galerie souterraine, propulsant violemment Daren contre la paroi rocheuse. En quelques secondes, un silence de mort planait à nouveau dans les égouts de Saradush, un silence opaque, englouti par les ténèbres.

Visite de nuit

Le soir était déjà entamé depuis plus d’une heure lorsque Daren et Aerie s’invitèrent enfin à la table de leurs compagnons qui n’attendaient plus qu’eux. Aerie bafouilla quelques mots d’excuses, qu’Imoen abrégea avec un sourire complice.

 

− Bien !, commença-t-elle une fois que tout le monde fut assis autour d’un repas. J’ai eu quelques idées pour commencer nos recherches.

 

Elle lança un regard soupçonneux autour d’elle, mais l’heure d’affluence masquait aisément les conversations de toutes sortes.

 

− Les portes du palais sont verrouillées par magie, et je ne sais pas si nous sommes de taille à nous y frayer une brèche. Le mieux serait de nous séparer. Nous serons plus efficaces si nous sillonnons la ville.

 

Elle laissa sa phrase en suspens, mais personne ne trouva d’objections majeures à sa proposition. Daren savait d’expérience que c’était là le meilleur moyen d’obtenir le plus d’informations.

 

− Très bien, trancha Imoen après quelques secondes de silence. Je pars en direction du palais. Minsc, tu viens avec moi ?

 

La précipitation avec laquelle elle venait de désigner Minsc rappela à Daren le dégoût sans doute mêlé d’appréhension avec laquelle sa sœur considérait leur frère. Il ne savait pas pour quelles raisons, mais lui-même n’éprouvait pas, du moins plus, la même rancœur envers Sarevok, comme si les derniers mois de son existence avaient définitivement tourné une page de son histoire.

 

− Aerie, vas avec eux, lança-t-il à l’avarielle. J’irai avec Sarevok. Retour dans combien de temps ?

− D’ici deux heures, devant l’auberge ?, proposa Imoen.

 

Chacun acquiesça en silence et se leva en direction de la sortie, bousculant maladroitement la foule amassée autour d’autres tables. Dehors, un spectacle saisissant s’offrait à eux. Sur un grondement sourd et continu, un ciel rouge orangé illuminait les hautes murailles de Saradush, donnant à la scène un caractère surréaliste. Au dehors, les cohortes de Yaga Shura continuaient sans doute de bombarder la ville de pierres enflammées, provoquant cette explosion de couleurs. Sans les vibrations des machines de guerre à l’extérieur qui se répercutaient au sol, on aurait pu croire à un coucher de soleil flamboyant. Les rues étaient quasi-désertes à cette heure, plus encore qu’en journée. Daren s’engagea dans l’une des nombreuses ruelles qui bordaient l’auberge de l’Arbre à Chopines, échangeant un dernier regard avec Aerie qui se dirigeait vers le palais dans la direction opposée, une certaine inquiétude pesant sur son cœur. Comme s’il n’allait plus jamais la revoir. Il chassa rapidement cette pensée de son esprit. Accompagnée d’Imoen et de Minsc, elle ne risquait pas plus sa vie que lui, lui qui partageait sa route avec l’assassin de son père adoptif. Même repenti et malgré son serment, il restait une grande part de mystère en Sarevok, qui affichait un cynisme assumé en toutes circonstances doublé d’un mépris souvent ostentatoire.

 

L’ambiance sombre et glauque de la cité de Saradush en pleine nuit avait de quoi terroriser quiconque s’y aventurait. Les murs penchés, hauts et sales, asphyxiaient les passages plus qu’étroits entre les rares avenues plus larges, leur conférant une aura angoissante, presque malfaisante. Cependant, il avait gagné en l’assurance, en tout cas suffisamment pour trouver en lui la force nécessaire pour garder l’esprit clair sans se laisser impressionner par des détails aussi insignifiants. Sarevok le suivait sans mot dire, se contentant de remplir son rôle de garde du corps peu bavard. Un peu plus loin, une vague agitation s’échappait d’une place rectangulaire décorée des restes d’une statue maintenant en piteux état. Ils devaient se trouver à l’extrême sud de la ville. Saradush semblait n’être qu’à peine plus étendue que la petite ville de Berégost sur la Côte des Epées, et les imposantes murailles accentuaient encore davantage le sentiment d’exiguïté. À peine venaient-ils de faire quelques pas sur les pavés de la place, découvrant ainsi les premières marches d’un temple orné d’un symbole en forme d’une énorme pièce d’or, qu’une jeune femme brune vêtue plus que légèrement même pour la saison chaude s’approcha d’eux en se recoiffant maladroitement.

 

− Bon… bonsoir ?, commença-t-elle d’un ton mal assuré en se déhanchant exagérément en direction des deux hommes.

 

Daren resta un instant sans voix. La jeune femme arborait une tenue rouge passablement décolletée, et le reste ne pouvait que confirmer ce qu’on pouvait déduire du haut. Cependant, quelque chose d’inhabituel dans son allure trahissait un manque d’assurance évident, chose rare pour celles qui exerçaient cette « profession », aux vues de ce qu’il avait pu observer de son séjour dans les bas quartiers d’Athkatla.

 

− Voulez-vous…, reprit-elle d’une voix tremblante, heu… voulez-vous… prendre… un peu de… heu…

− Vous allez bien ?, ne put s’empêcher de la couper Daren, maintenant davantage intrigué par l’invraisemblance de son discours qu’intimidé par la jeune femme elle-même.

 

Elle le dévisagea un instant, hésitant visiblement à tenter à nouveau son approche. Elle se mit à haleter et son souffle s’accéléra. Elle semblait terrifiée, puis tenta à nouveau d’entrouvrir les lèvres.

 

− Je…

 

Un sanglot étouffa sa voix, et la jeune femme s’effondra en pleurs devant lui.

 

− Cela se voit tant que ça ?, gémit-elle. Je… Je ne suis pas ce que vous croyez ! Je…

 

Daren écarquilla les yeux et se retourna instinctivement vers Sarevok, qui affichait un large sourire moqueur. Cette jeune femme affolée lui inspira un élan de panique, mais avant qu’il n’eût le temps de songer à une réponse, elle avait déjà reprit.

 

− Je vous ai entendu parler à Mélissane tout à l’heure, dire que vous deviez trouver Gromnir. Je… Je vous en prie… Il a fait tuer mes parents ! Il faut que quelqu’un punisse cet assassin ! Et vous semblez savoir manier les armes… Oh, je vous en prie…

 

Elle avait débité sa phrase d’un seul bloc, tremblante d’émotion et de colère. Daren resta un instant silencieux devant le regard suppliant de la jeune femme, et osa finalement une réponse.

 

− Je ne peux rien vous promettre. Nous sommes effectivement à la recherche de Gromnir, mais pas pour le tuer. Que s’est-il passé ?

− Mes parents…, reprit la jeune femme en hoquetant. Mes parents ont défiés les gardes du palais pour demander audience à… ce monstre, il y a une semaine. Et… et…

 

Son visage se figea en une expression d’horreur, avant de fondre en larmes.

 

− Et ils les ont tués comme des animaux ! Abattus les uns après les autres ! Je n’ai plus personne depuis… et je suis obligée de… Oh, pitié, faites ça pour moi…

 

Daren recula d’un pas alors que la jeune femme tentait d’agripper à sa manche en signe de désespoir. Sarevok n’était toujours pas intervenu, se contentant de secouer ironiquement la tête. Et Daren comprenait parfaitement pourquoi. Même si cette jeune femme était dans la détresse, il ne pouvait se permettre de se laisser détourner de l’objectif premier de leur mission : parlementer avec le dirigeant de Saradush, et permettre une évacuation la plus sécurisée possible de ses habitants. Il allait prétexter une excuse pour prendre congé d’elle lorsqu’une autre idée lui traversa l’esprit.

 

− Vous connaissez bien la ville ?, demanda-t-il soudainement.

 

La jeune femme fronça les sourcils en signe d’incompréhension, puis répondit par l’affirmative en hochant timidement la tête.

 

− Connaissez-vous un moyen d’entrer dans le palais ?

 

Elle resta un instant silencieuse, s’essuyant le visage de son foulard rouge, et haussa les épaules en prenant une longue inspiration.

 

− Il paraît qu’un passage secret relierait la prison de la caserne directement au palais en passant par les égouts. Mais depuis le siège, je crois que les gardes l’ont scellé de peur que l’ennemi ne s’y engouffre si les portes venaient à céder.

 

C’était un début de piste. Faible, mais une piste quand même.

 

− Vous… vous m’aiderez ?, demanda-t-elle à nouveau d’une voix blanche. Vous tuerez ce tyran pour moi ?

 

Daren esquiva la question d’un sourire, mal à l’aise, et la remercia brièvement avant de se diriger vers le centre de la place faiblement éclairée par quelques braseros en hauteur. Il avait l’impression que la présence pourtant invisible de Sarevok à ses côtés exacerbait sa naïveté jusqu’à la caricature. Il ne s’était pas véritablement posé cette question jusqu’à présent, avançant au jour le jour, la plupart du temps pour sa propre survie. Mais il avait acquis des pouvoirs dépassant son propre contrôle. Il n’était plus l’adolescent avide d’aventures et manipulable à souhait. Il avait un rôle. Un rôle à jouer, dans une trame aux dimensions titanesques. Et un rôle de premier plan. Ses pas l’avaient portés sans le vouloir de l’autre côté de la place, et quelques discussions de badauds encore dehors le tirèrent de ses réflexions.

 

− Ça ne finira jamais ?, s’exclama l’un d’eux en désignant les éclairs rouges et orangés qui continuaient à illuminer les ciel par-dessus les toits.

− Tout ça, c’est de leur faute !, renchérit un autre. Mélissane n’aurait jamais du les amener ici !

 

Au nom de « Mélissane », Daren s’arrêta, curieux, et s’approcha poliment du petit groupe en plein débat.

 

− Bonsoir !, lança-t-il, accompagnant sa parole d’un geste amical de la main.

 

Plusieurs regards se tournèrent vers lui, hostiles, et trois des cinq hommes présents entrèrent dans les maisons les plus proches en claquant les portes derrière eux, laissant seuls leurs deux compagnons.

 

− Qui êtes-vous ?, aboya le plus grand des deux à l’attention de Daren.

− Bonsoir, réitéra Daren d’un ton plus que poli. Nous venons d’arriver en ville, et…

− Vous n’êtes qu’un de ces rejetons maudits !, brailla l’autre en montrant son poing.

 

Sarevok s’avança à la lumière au même moment, mettant en avant son impressionnante carrure.

 

− À qui parlez-vous ?, intervint-il alors de sa voix grave et puissante.

 

Les deux hommes, malgré leur stature, reculèrent d’un pas simultanément.

 

− Non, non… ce n’est rien, tempéra le premier. Nous sommes tous tendus, avec ce siège, et…

− Que pouvez-vous nous dire sur le palais ?, tenta soudainement Daren, avant qu’ils ne disparaissent eux aussi.

− Nous sommes vraiment désolés de vous avoir importunés, bredouilla le deuxième. Bonne nuit.

 

Et avant qu’il n’eût le temps de les retenir, ils se précipitèrent eux aussi vers les maisons alentours et en poussèrent les verrous.

 

− Que se passe-t-il, ici ?, se demanda Daren à haute voix. D’abord la taverne…

− Ce qu’il se passe ?, répéta Sarevok. Je peux te répondre : ils ont peur. Ces êtres insignifiants ont peur, et ils ont bien raison.

− Que veux-tu dire ? C’est le siège autour de la ville qui les rend aussi agressifs ?

− Je ne pense pas que ce soit la seule raison, reprit Sarevok. Ils ont peur, mais pas de n’importe qui. Ils ont peur des êtres supérieurs, comme toi. Ce géant qui les attaque au dehors n’est ici que pour réduire à néant ses frères plus faibles, et la population rend les enfants de Bhaal responsables de ce qui les attend.

 

Était-ce la vérité ? Comment ces gens pouvaient-ils connaître son affiliation, sans même n’avoir jamais parlé avec lui ?

 

− En es-tu sûr ?

− J’ai écouté les conversations en ville, expliqua Sarevok. Notre arrivée ici n’est pas passée inaperçue, et peu de gens ont la faculté d’apparaître comme tu l’as fait, ni de se battre comme tu le fais. Ils t’ont donc pris, à juste titre, pour un enfant de Bhaal.

 

Une aussi petite ville que Saradush ne pouvait tenir caché un fait aussi inhabituel que celui d’une arrivée comme la leur. Et en dehors de leurs frères, préférant sans doute rester dissimulés dans la foule des anonymes, aucun habitant ne leur viendrait spontanément en aide.

 

− Cette Mélissane semble connue ici, continua Sarevok. Elle s’occupe des blessés et des faibles qui supplient son aide, en plus de protéger les enfants de Bhaal. Mais elle a tort de procéder ainsi. En rassemblant les pouvoirs de tous les enfants ici présents, elle pourrait repousser l’assaut des géants.

− Et au prix de combien de vie ?

 

Il ne répondit pas, et se contenta de croiser une nouvelle fois les bras avant de retomber dans le silence dont il était brièvement sorti. Ils errèrent quelques temps dans le quartier Sud de Saradush, mais sans aucune autre rencontre notable. Le sol tremblait régulièrement, rythmé par les tambours de guerre des géants aux portes de la ville, mais il semblait qu’encore une fois la cité passerait la nuit. Leurs recherches terminées, ils prirent la direction de l’Arbre à Chopines pour y retrouver leurs compagnons.

 

Imoen, Aerie et Minsc les attendaient autour d’une table, dans l’auberge qui s’était presque entièrement vidée depuis leur départ. La tunique du rôdeur était étrangement salie et déchirée en plusieurs endroits. Imoen esquissa un signe de la main à leur arrivée et gratifia Daren d’un sourire ravi. Minsc ne semblait pas s’inquiéter outre mesure de son état, et nourrissait méticuleusement son hamster de graines versées dans une assiette.

 

− Que s’est-il passé ?, interrogea Daren, les yeux écarquillés. Que…

− Pas si fort !, le coupa Imoen en posant un doigt sur ses lèvres.

− Minsc…, le supplia Aerie. Je suis sûre que Bouh a assez mangé… Pourrais-tu aller te changer, je t’en prie, avant que quelqu’un ne nous remarque…

 

Minsc grommela une réponse, se leva, et s’éclipsa en direction des chambres. Imoen était toujours radieuse, et Daren pressentait à son sourire espiègle une nouvelle péripétie inattendue. Avant même qu’il n’eût le temps de poser une question, elle l’avait déjà devancé.

 

− Non, toi d’abord.

 

Daren resta quelques secondes sans voix, et éclata de rire en même temps qu’elle. Une multitude de souvenirs s’entrechoquèrent dans son esprit, mais le raclement sourd de la chaise que venait de tirer Sarevok le ramena à une réalité bien concrète.

 

− Nous n’avons pas trouvé grand-chose, à vrai dire, commença-t-il d’un ton gêné. Juste quelques personnes nous insultant à cause de nos… origines, disons. Je crois que notre conversation avec Mélissane n’est pas passée inaperçue…

− Ni notre arrivée… fracassante, compléta Imoen.

 

Sa courte entrevue avec la jeune femme vêtue de rouge lui revint soudainement à l’esprit.

 

− Ah oui, aussi… Une jeune femme nous a abordés, après avoir entendu notre conversation avec Mélissane, pour nous demander de… d’assassiner Gromnir, dont les hommes de main ont tué ses parents sous ses yeux.

 

Aerie étouffa un petit cri, tandis qu’Imoen écarquilla les yeux en haussant les sourcils. Seul Sarevok était comme toujours resté impassible.

 

− Elle m’a dit aussi qu’il existait un passage souterrain entre la prison et le palais, mais que les hommes de Gromnir l’avaient condamné afin de protéger le château en cas d’invasion ennemie.

 

Les visages d’Imoen et d’Aerie s’éclairèrent en même temps, et Daren vit le regard de sa sœur se porter vers la poche latérale de sa veste, avant de lancer un clin d’œil à l’avarielle.

 

− Et vous ?

 

Imoen dégrafa le bouton de sa poche et en tira un épais trousseau de clés usées qu’elle fit tinter en les agitant doucement.

 

− Nous avons eu une soirée… plutôt mouvementée, commença-t-elle en inspectant sa prise. Deux types louches ont commencé à nous chercher des ennuis. Et… je crois que l’un d’eux a eu le malheur d’approcher Aerie de trop près…

 

Son cœur se serra tout à coup. Que voulait-elle dire ? Daren posa instinctivement sa main sur celle de l’avarielle, mais Imoen reprit aussitôt.

 

− Ne t’inquiète pas ! Bouh lui a sauté à la gorge en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Je crois que ceux qui nous attaqués étaient d’autres enfants de Bhaal… Pas aussi puissants que toi, heureusement, et Minsc leur a facilement tenu tête. On est resté en retrait avec Aerie, et c’est là que j’ai eu une idée.

 

Elle marqua une courte pause, parcourut la pièce du regard, et reprit en baissant le ton.

 

− Une patrouille du palais est arrivée à ce moment-là et s’est approchée pour rétablir le calme. J’ai foncé vers eux, et j’ai fait celle qui les suppliait d’arrêter cette bagarre. J’ai carrément joué la comédie, en m’accrochant désespérément à eux. Et…

 

Elle lança un clin d’œil malicieux à Daren, en secouant à nouveau son butin.

 

− Voilà ce que j’ai récupéré.

− Des clés ?, interrogea Daren, circonspect. Des clés qui ouvrent quoi ?

− Des clés qui ouvrent la caserne, grand nigaud ! Et la prison, probablement. Au départ, je n’avais pas la moindre idée de ce que j’allais lui dérober. Mais les gens cachent toujours des trucs importants à leur ceinture, ou dans leurs poches intérieures. Je pensais au moins pouvoir récupérer des informations, mais après ce que tu viens de nous raconter, je crois que j’ai décroché le gros lot !

 

Pour la première fois, Sarevok haussa les sourcils, trahissant ainsi un certain étonnement. Daren sourit. Un jour, sans doute, apprendrait-il que ses plans de conquêtes à la Porte de Baldur avaient été plus d’une fois compromis par la vivacité d’esprit d’Imoen, mais le moment n’était pas le mieux choisi pour le lui annoncer. Les éléments mis bout à bout leur offraient une opportunité intéressante qu’il leur fallait saisir au plus vite. Minsc, enfin débarrassé de son lambeau de tunique ensanglanté, revint s’asseoir à leur table. Imoen rangea le trousseau de la poche dont elle l’avait sorti et le tapota plusieurs fois.

 

− Nous avons tout intérêt à agir cette nuit même, conclut-elle. Avant qu’ils ne se rendent compte de la disparition de… ceci.

L’arrivée à Saradush

La sensation d’être aspiré à travers le vide couvrit subitement toute autre perception. À peine avait-il poussé les battants que déjà le décor avait changé. Un palais, une ville. La guerre. Le corps de Daren voguait à la vitesse de sa pensée, le propulsant en quelques secondes au-dessus d’une cité qui ne pouvait être que celle de Saradush. Le monde prit forme autour de lui, dressant d’épaisses murailles sorties de nulle part et cerclant un bâtiment fortifié aux proportions gigantesques. Sans qu’il ne sût véritablement comment, ses compagnons l’avaient suivi à travers la Porte des Enfers. Toutefois, une autre situation bien plus concrète l’arracha à ses questions. Tous les cinq venaient d’apparaître au pied d’un imposant escalier de marbre beige, sous les yeux médusés des quelques passants alentours. D’un peu plus haut, en direction du palais adossé aux murailles, les cris d’une altercation couvraient un bruit grave et sourd qui semblait émaner de l’extérieur.

 

− Je vous ai dit de ne pas approcher de ces portes ! Vous l’aurez voulu !

 

Un homme revêtu d’une armure massive, une immense hallebarde à la main, venait de prononcer cette injonction à une petite dizaine de personnes, visiblement mécontentes. Trois autres sentinelles, équipées d’armes identiques, barraient la route aux quelques protestataires.

 

− Mais nous devons voir le seigneur Gromnir !, s’écria un autre.

 

Le regard de l’un des vigiles se porta sur Daren et ses compagnons, abasourdi. Il leva un bras tremblant, en bredouillant quelques bribes de phrases aux trois autres.

 

− Mais ? Que…, commença-t-il.

− Des intrus !, hurla celui qui semblait être leur chef. Des espions ! Ils sont entrés dans nos murs !

 

La petite troupe de civils se dispersa en quelques instants sous les cris et les hurlements de panique. Leur arrivée semblait avoir instantanément mis un terme à la discorde une poignée de secondes plus tôt.

 

− Morts aux envahisseurs !, reprit le garde en brandissant fermement son poing. À l’attaque !

 

Daren se tourna vers ses compagnons, aussi interloqués que lui. Il avait bien conscience d’être apparu de manière assez abrupte, mais était près à s’expliquer et ne cherchait pas l’affrontement. Une femme rousse en robe bleu pâle s’interposa alors devant la charge des soldats en levant ses deux bras vers le ciel.

 

− Non ! Baissez vos armes !, s’écria-t-elle. Ce sont peut-être des alliés venus nous aider !

 

Daren et Minsc avaient déjà tiré leurs armes. L’espace de quelques secondes, les soldats s’immobilisèrent, le regard fixé sur la femme aux longs cheveux roux qui tentait désespérément d’apaiser la situation.

 

− Non, Mélissane, pas cette fois !, lui lança le soldat. Ne tombez pas dans leur piège !, reprit-il en direction des autres. Tuez-les tous !

 

Les sentinelles s’élancèrent dans leur direction, contournant la jeune femme qui continuait à implorer leur clémence. Ils portaient tous d’épaisses armures, et semblaient rompus dans l’art du combat. Sarevok n’était pas armé, et Daren lui lança son arme d’un geste. Il n’en avait pas besoin. Déjà son bras canalisait la fureur de l’Écorcheur en se couvrant d’une peau épaisse et écailleuse prolongée par de longues griffes acérées. L’acier de l’une des hallebardes fendit les airs juste devant Daren, mais il bloqua la lame d’une simple main. Le garde interrompit son élan et le dévisagea quelques secondes d’un air ahuri, le temps de finir emporté par une puissante vague de feu invoquée par Aerie restée en retrait. D’un coup d’une puissance exceptionnelle, Sarevok brisa le manche d’une arme d’un autre soldat. Minsc termina sa charge en renversant les deux derniers dans son élan. Son épée tournoyait au dessus de ses épaules, prête à s’abattre sur leurs adversaires. Daren se préparait à prêter main forte à ses compagnons lorsqu’une force invisible le priva de tout mouvement.

 

− Attention !, s’écria Imoen. Au dessus !

 

La pression se fit soudainement plus forte, et une main invisible souleva Daren au-dessus du sol avant de le propulser tout à coup plusieurs mètres en arrière.

 

L’instant d’après, une boule de flammes massive s’écrasa sur le champ de bataille, pulvérisant les marches de marbres et broyant les corps des soldats. Quelques secondes d’un silence surnaturel s’abattirent sur la petite place, uniquement perturbé par les crépitements des flammes léchant avidement le sol. Puis les cris s’élevèrent de toutes parts et couvrirent tout autre son. Des cris de panique et de terreur, puis à nouveau le silence. Daren se releva enfin, et se retourna vers ses compagnons. Imoen, les deux bras en avant, haletait encore de la célérité de son invocation. Elle venait à l’évidence de les sauver d’une mort certaine.

 

− Vous…, commença-t-elle en reprenant son souffle. Vous avez vu ça ?

− La ville est assiégée, répondit machinalement Daren.

 

Même si personne ne le lui avait dit, les visions qui l’avaient effleuré lors de leur sortie des Enfers venaient de trouver une confirmation.

 

− Comment le sais-tu ?, s’étonna Imoen.

− C’est vrai que ce bruit au dehors est étrange…, intervint Aerie.

− Ces projectiles sont tirés d’armes de siège, expliqua Sarevok en désignant les fragments de roches enflammées.

− Mais qu’est-ce qui se passe ici ?, reprit Imoen, toujours perplexe. Et où est ce « ici » ?

− Je crois que nous sommes à Saradush, répondit Daren.

− Tu vas peut-être finir par me dire ce qui se passe aujourd’hui ?, continua-t-elle, la voix tremblante d’émotion. D’abord tu disparais sans crier gare, on débarque en Enfer, comme ça, et on arrive ici, je ne sais même pas où, on se fait attaquer à vue par ces types, et pour finir, on manque de se faire tuer par ce… ce…

 

Elle ne termina pas sa phrase. Ses compagnons, peut-être à l’exception de Sarevok, devaient se poser les mêmes questions. Il n’avait cependant pas plus de certitudes qu’eux, même s’il devinait de façon diffuse qu’il n’était pas ici par hasard. La jeune femme rousse, qui s’était mise à l’abri avant la bataille, sortit de sa cache et s’avança en direction de Daren, mettant un terme à ses réflexions.

 

− Bonjour, enfant de Bhaal. Je me nomme Mélissane, je suis ici en amie. Je regrette que notre première rencontre ici ait été aussi… sanglante.

 

« Enfant de Bhaal ». À mesure qu’il entendait cette phrase de la bouche d’inconnus, l’effet de surprise s’en amoindrissait d’autant, mais la méfiance qui en résultait ne parvenait à s’accorder avec le mot « amie ». Malgré son ton avenant et son visage amical, il ne desserra pas les dents, et marmonna une réponse sur la défensive.

 

− Comment sais-tu que je suis un enfant de Bhaal ?

− J’observe le déroulement de la vie de nombreux enfants du Seigneur du Meurtre, expliqua-t-elle calmement. Considère-moi comme une « gardienne », à défaut d’un meilleur terme. Je connais les prophéties d’Alaundo, et j’ai le pressentiment qu’elles annoncent le retour de Bhaal dans les Royaumes. Et en prenant un intérêt actif au sort des enfants de Bhaal, j’espère pouvoir empêcher son retour sous quelque forme que ce soit.

 

Une fumée âcre portée par le vent arracha une quinte de toux à Daren, et Mélissane les invita à la suivre en direction du centre de Saradush. Les bruits à l’extérieur des murailles n’avaient pas désemplis, mais aucun autre projectile ne perturba à nouveau le calme relatif qui régnait en ville.

 

− En fait, je pense même connaître ton nom, ajouta-t-elle. Tu es bien Daren, le fils adoptif de Gorion ?

− Mais qui êtes-vous ?, la coupa férocement Imoen. D’où connaissez-vous ce nom ?

 

La véhémence de sa sœur lui arracha un sourire. Cependant, il se posait lui aussi les mêmes questions. Mélissane laissa l’intervention d’Imoen en suspens, et poursuivit.

 

− Je ne sais pas comment vous êtes arrivés ici, mais je crains que vous ne soyez pris au piège à Saradush comme nous tous.

− Aucune muraille ne retient Minsc et Bouh prisonniers !, s’indigna le rôdeur à son tour. Minsc ne sait pas vraiment comment il est arrivé ici, mais il ne doute nullement qu’il en sortira !

− De l’autre côté des murailles de Saradush se dresse l’armée de Yaga Shura, continua Mélissane. Il assiège la ville dans l’espoir de pouvoir anéantir tous ceux qui sont du même sang que toi.

− Yaga Shura ?, répéta Aerie, pensive. Qui est-ce ?

− C’est un géant, venu des montagnes de la région de Calimshan. Il a réuni plusieurs clans de ses congénères jusque-là désorganisés, et parcourt le pays depuis en massacrant les populations.

− Ces agissements ne sont pas dignes d’un véritable guerrier !, s’insurgea Minsc. Bouh ne peut tolérer une telle infamie !

 

Seul Sarevok n’était pas encore intervenu au récit de Mélissane. Il se contentait d’écouter, et Daren devina un imperceptible sourire sarcastique au coin de ses lèvres.

 

− Tout d’abord, répondit la jeune femme en tournant une nouvelle fois à l’angle d’une rue quasi déserte, nous devons allez voir le général Gromnir, celui qui gouverne la ville de Saradush. Gromnir est aussi un enfant de Bhaal, métissé orc, et fut autrefois un puissant guerrier. Accompagné de ses fidèles soldats, il est venu avec moi à Saradush pour se réfugier avec les autres enfants de Bhaal et pour les protéger.

− De quoi voulaient-ils se protéger ?, interrogea Imoen.

− Depuis quelques temps, une petite poignée d’enfants de Bhaal, particulièrement puissants, sillonne les routes de cette région de Féérune à la recherche de leurs frères, dans l’unique but de les traquer, et de les tuer.

 

Sa dernière phrase resta sans suite, jetant un froid sur la petite troupe. Daren avait déjà entendu parler de ses frères de sang, pourchassant les leurs, mais les rumeurs parvenues adoucies jusqu’à Suldanessalar prenaient ici une toute autre dimension.

 

− Même si certains enfants de Bhaal sont des criminels, continua Mélissane, la plupart n’aspirent qu’à vivre en paix, et certains ne sont même pas conscients de leur ascendance. J’ai rassemblé ici vos frères et sœurs, afin qu’ils y soient en sécurité, et protégés par une armée solide et efficace.

− Et… que s’est-il passé ?, poursuivit Daren. La situation ne semble pas être celle qui était prévue.

 

Mélissane s’arrêta soudainement, et baissa la tête, résignée. Elle resta ainsi quelques secondes silencieuse et poussa un long soupir avant de répondre.

 

− Mais depuis, Gromnir a perdu la tête. Il s’est barricadé dans la salle du trône du château, et ses hommes se sont montrés de plus en plus agressifs, ne montrant plus aucun respect pour la vie et les droits des citoyens de Saradush.

 

Personne ne répondit. La jeune femme marqua une courte pause, une moue contrariée sur le visage, et reprit à voix plus basse en jetant quelques regards inquiets autour d’eux.

 

− Les actes inqualifiables de Gromnir et de ses soldats ont entraîné de fortes dissensions, rendant presque impossible la défense de la ville par les miliciens loyaux à Saradush. Nous devons d’abord vaincre l’ennemi intérieur pour pouvoir mettre fin à ce siège.

− Nous ?, répéta Imoen en haussant les sourcils. Que voulez-vous dire ?

 

Mélissane déglutit plusieurs fois et prit une profonde inspiration. Elle lissa ses longs cheveux roux d’un geste nerveux, et se décida finalement à s’expliquer.

 

− J’ai eu vent de tes exploits, Daren, ainsi que des vôtres. Je…

 

Elle se tourna soudainement vers lui, implorant son aide.

 

− Au nom de Saradush, je t’en prie ! Tu dois trouver un moyen d’entrer dans le château. Peut-être pourras-tu le raisonner… ? Raisonner Gromnir, j’entends. Même si je crains qu’il n’ait déjà complètement perdu la tête… Tu dois impérativement tout tenter pour offrir à Saradush un petit espoir de survivre à ce siège.

 

Derrière lui, Sarevok souffla lentement en levant les yeux au ciel et secoua la tête. Daren l’interrogea du regard, mais son frère ne lui répondit pas. D’un certain côté, les propos de plus en plus abracadabrants de cette jeune femme lui auraient aussi arraché un sourire s’ils n’avaient pas été tout simplement piégés comme tous les citoyens de cette ville, assaillie par les armées d’un géant, enfant de Bhaal de surcroît. Mais d’un autre, il se demandait quelle pourrait bien être son implication dans cette bataille, se remémorant les propos pour le moins déroutants de Solaire au sujet de son rôle dans les prophéties d’Alaundo.

 

− Je ne comprends pas en quoi il est de notre devoir de « raisonner » ce Gromnir, répondit Imoen, toujours cassante. Vous nous parlez comme si Daren détenait la solution à tous vos  problèmes, et surtout comme si nous avions déjà accepté.

 

Mélissane écarquilla les yeux, horrifiée, et bégaya quelques excuses en s’empourprant.

 

− Ce… ce n’est pas ce que j’ai voulu dire… Je…

 

Quelques larmes embuèrent ses yeux, et Imoen resta silencieuse, interdite et visiblement gênée d’avoir provoqué tant d’émoi.

 

− Nous vivons des jours assez difficiles, et… je… Je refuse de perdre espoir… Gromnir possède la force militaire suffisante pour faire face aux armées qui nous assiègent. Mais ses gardes lui sont loyaux, et ils restent cloisonnés au palais, à surprotéger Gromnir au lieu de défendre la population. Et… avec toute cette tension… ils se montrent de plus en plus violents… allant jusqu’à tuer en place publique tout citoyen qui tente de négocier pour demander une audience… C’est le sort de centaines d’êtres humains qui en jeu et… et…

 

Un sanglot étouffa sa voix déjà ébranlée. Un long silence fit suite à sa dernière phrase, uniquement interrompu par les cris et les bruits sourds des impacts de roches sur les murailles.

 

− Daren !, s’écria Minsc en brandissant un poing serré. Nous ne pouvons laisser ces pauvres gens dans cette situation ! Bouh ne peut le tolérer, et Minsc non plus !

 

Aerie saisit la main de Daren dans la sienne et l’interrogea du regard. Il le savait, le sort des habitants de cette ville ne pouvait pas la laisser indifférente, et il ne pouvait qu’être de son avis. La sensation diffuse d’être sur le point de mettre la main dans un engrenage qu’il ne maîtrisait pas le fit hésiter une seconde, mais l’enthousiasme de ses compagnons balaya ses incertitudes. Seul Sarevok s’était refusé à toute intervention. Et il se doutait de la raison. Cependant, même si comme il le pensait, son frère ne partageait pas leur vision humaniste de la situation, il le remercia intérieurement de s’en tenir à ses paroles, et de suivre ses instructions sans discuter. Après un instant de réflexion, il se tourna en direction de Mélissane.

 

− As-tu des renseignements susceptibles de nous faciliter l’accès au palais ?

 

Le visage de Mélissane s’éclaira soudainement, et elle s’empressa de sécher son visage.

 

− Je ne peux hélas guère vous aider… En plus de maintenir un bouclier déployé autour de la ville, les mages de Gromnir rendent l’accès aux portes du palais  impossible. Vous devrez sans doute trouver un autre chemin, en espérant qu’il en existe un autre…

− Ne vous inquiétez pas, répondit aussi Aerie d’une voix posée. Nous allons faire notre possible.

− De combien de temps disposons-nous avant que les murs ne cèdent ?, ajouta Imoen, établissant déjà une stratégie d’infiltration.

− Le siège peut aussi bien durer quelques jours, ou quelques mois, c’est difficile à dire. Agissez vite, et que Tymora vous accompagne.

 

Un nouveau grondement sourd ramena le silence dans les rues déjà désertes de Saradush. Daren lança un regard inquiet au-dessus de lui, mais cette fois-ci, aucun projectile n’avait franchi les murs.

 

− N’oubliez pas, rappela Mélissane. Yaga Shura est un enfant de Bhaal lui aussi, et peut être bien plus puissant que tu ne l’es, ajouta-t-elle en désignant Daren. Lui et son armée n’auront pas de répit tant que tous les enfants de Bhaal protégés par ces murailles n’auront pas été massacrés.

− Pourquoi ?, répondit-il.

 

Elle le fixa dans de ses yeux verts un long moment, les lèvres pincées, puis fit quelques pas en arrière.

 

− Tant que tu n’auras pas fait tes preuves, il y aura quelques secrets que je ne pourrais te révéler. La sécurité du peuple que j’ai juré de protéger en dépend. Mais si tu veux toi-même échapper à Yaga Shura, tu devras te battre, pour la survie de tous. Vous aurez peut-être du mal à me trouver par la suite. La ville souffre, et je dois faire le maximum pour porter assistance à ses habitants. Si vous décidez d’aider ces gens, je ne peux que vous souhaiter bonne chance.

 

Mélissane s’éclipsa rapidement, et la ruelle retrouva son calme habituel. Le seul son autre que celui des cris étouffés par la muraille de pierre venait d’une porte entrouverte sur la rue principale un peu plus loin.

 

− « L’arbre à chopines », commenta Imoen. Original…

 

Un écriteau bariolé décoré d’une coupe débordant de mousse ornait le porche de ce qui ne pouvait être qu’une auberge. Suivi de ses compagnons, Daren entra le premier, accueilli par une odeur appétissante qui lui rappela qu’il n’avait rien avalé depuis trop longtemps.

 

« L’arbre à chopines » était une auberge assez pittoresque, une multitude de tableaux sans titre exposés à ses murs. Un dénivelé insolite matérialisé par une haute marche coupait la pièce principale en deux, donnant une sensation de profondeur. Seules les trois tables les plus proches de l’entrée étaient occupées, et Daren réalisa que l’après-midi touchait à peine à sa fin. Combien de temps avait duré leur « voyage » dans l’Antichambre de Bhaal ? Il n’en avait pas la moindre idée. Mais lorsqu’il s’était rendu dans la clairière de l’oracle, quelques heures seulement auparavant, il faisait déjà nuit. Délaissant pour le moment ces questions sans réponses, il fit quelques pas en direction du tavernier et le salua d’un geste de la main. Celui-ci, sans daigner lever les yeux, lui répondit d’un grognement inamical sans interrompre le nettoyage méticuleux de sa paillasse.

 

− C’est quoi le problème ?, lui murmura Imoen à l’oreille.

 

Daren réalisa alors un nouveau détail. À peine avaient-ils franchi la porte de la taverne que toutes les discussions s’étaient évanouies. Un silence pesait à présent dans la longue salle aux poutres apparentes, et Daren avait l’impression que tous les visages s’étaient tournés vers eux et les jaugeait du regard. Quelques têtes se détournèrent à l’instant où Minsc et Sarevok se redressèrent après avoir passé la porte d’entrée trop basse, et tous les cinq s’installèrent à l’une des nombreuses tables libres. Un serveur antipathique prit rapidement leur commande, et s’éclipsa dans l’arrière-salle.

 

− Quelle journée…, souffla Aerie en s’écroulant sur sa chaise. Je ne sais même plus qu’elle heure il est…

− Je pense qu’il est temps de faire le point, déclara Imoen, visiblement éprouvée elle aussi.

 

Un nouveau silence plana à la fin de sa phrase. Autour d’eux, les conversations avaient petit à petit repris, mais on pouvait encore sentir un souffle d’hostilité inexpliquée dirigé à leur encontre.

 

− Nous voilà débarqués dans une ville à l’autre bout du pays, assiégée par des géants, avec à leur tête un enfant de Bhaal, ville dirigée par un autre enfant de Bhaal qui panique en refusant de protéger la population, que nous sommes chargés de ramener à la raison avant qu’il ne soit trop tard. Je n’ai rien manqué ?

 

Nouveau silence. Malgré l’invraisemblance de la situation, Imoen l’avait assez bien résumée. Peut-être Daren pressentait-il une trame plus générale à ces évènements, reliés par un fil conducteur encore invisible à ses yeux. Il repensa un instant aux propos de Solaire, puis se tourna finalement vers son demi-frère, Sarevok.

 

− Et toi ? Qu’en penses-tu ?

 

Sarevok les fixa tout à tour, puis s’éclaircit la voix avant de prendre la parole.

 

− Toujours aussi prompt à t’empêtrer dans des mièvreries sans fin…, ricana-t-il. Mais cela m’est égal maintenant. J’ai promis de te suivre, et je tiendrai parole.

 

Il ne laissa à personne le temps de relever son invective, et continua.

 

− Tu es venu à Saradush, comme je te l’avais prédit, mais je ne connais pas la suite. C’est ici que se déroulera un évènement majeur de la prophétie, cela ne fait aucun doute. La seule chose que nous pouvons faire, c’est avancer avec ce que nous avons, même si nous n’en percevons pas encore la finalité. Personnellement, je me fiche de Saradush et de ses habitants, mais je suis curieux de te voir à l’œuvre pour résoudre cet épineux problème. Si ces demeurés se sont choisis un chef incapable de…

− Sarevok, arrête…, souffla nerveusement Imoen en serrant les dents.

 

Tremblante de fureur, elle venait de stopper net le bras de Minsc, prêt à s’abattre sur le visage impassible de Sarevok.

 

− … ou je laisse Minsc s’occuper définitivement de toi.

 

Daren se sentait mal à l’aise. Il avait autorisé son demi-frère à se joindre à eux, mais aucun « serment » ne pouvait effacer le sombre passé d’un homme dévoré par l’ambition et la haine. Il ne voulait pas défendre ouvertement son choix, et laissa ses compagnons s’expliquer avec lui.

 

− À ta guise, chère sœur, ironisa Sarevok en croisant à nouveau les bras et en inclinant sa chaise en arrière.

− Tu es vraiment… un monstre, lui cracha-t-elle d’une moue de dégoût.

 

Sarevok haussa les sourcils d’un air amusé.

 

− J’ai tué beaucoup de gens, ma chère Imoen, pour assouvir mes ambitions. Mais… toi, combien en as-tu tué… ? Et Daren ?

 

Le visage d’Imoen se figea soudainement, et elle cligna des yeux plusieurs fois.

 

− Es-tu vraiment aussi innocente ?, continua-t-il. Gorion l’était-il ? Je ne réclame aucune indulgence, mais je ne suis pas sûr que tu regardes dans la bonne direction.

 

Daren n’en croyait pas ses oreilles. Était-il en train de se comparer à eux ? Certes, ils avaient été plusieurs fois obligés de se battre, mais c’était soit pour leur survie, soit pour une cause juste. Il allait ouvrir la bouche et répondre à son frère, mais Imoen le devança.

 

− Je ne répondrai même pas à cela tellement tes attaques sont vides de sens, Sarevok. Tu ne connais rien à l’amour de ton prochain ou la compassion. Même la mort ne t’a pas rendu plus humble… Tu me ferais presque pitié… si tu n’avais pas tué notre maître.

 

Elle échangea un long regard chargé de haine et de mépris avec Sarevok, puis une petite voix timide mit soudainement fin au silence pesant qui avait suivi la dernière phrase d’Imoen.

 

− Je crois que nous sommes tous fatigués, conclut Aerie. Nous devrions louer une chambre ici et nous reposer le temps qu’il faudra.

− Bouh est d’accord avec toi, Aerie. Les yeux de Minsc se ferment tout seul.

− Nous aurons les idées plus au clair pour mettre au point un plan d’infiltration dans le palais de Gromnir, conclut Imoen en se levant brusquement.

 

Elle s’éloigna en direction du comptoir et négocia quelques secondes avec le tavernier. Minsc se leva à son tour, suivi d’Aerie, qui embrassa fugitivement Daren sur la joue avant de rejoindre Imoen qui les avait attendus. Seul Daren et Sarevok étaient restés à table, silencieux. Malgré la fatigue accumulée, il ne parvenait pas à se détendre suffisamment pour avoir envie de dormir. Il se sentait mal à l’aise, dévisagé par un Sarevok calme et amusé, presque narquois.

 

− Aucun regret d’être de retour parmi les vivants ?, finit-il par lui demander.

− Aucun, répondit-il après une seconde de réflexion. Je ne m’attendais pas à te trouver changé depuis notre dernière rencontre, ni Imoen. Et tes compagnons m’ont l’air tout aussi transpirants de charité que vous… Mais cela me va.

 

Il marqua une courte pause, puis porta une main à sa ceinture. D’un geste, il en tira l’arme que Daren lui avait laissée pour leur précédent affrontement, et la posa sur la table. Sa propre arme, en définitive. Dans les péripéties qui avaient suivies leur arrivée à Saradush, Daren n’avait plus pensé à la lui réclamer, et maintenant qu’il l’avait examinée plus attentivement, il était inutile de lui mentir.

 

− Je ne te demanderai pas comment elle est entrée en ta possession…, commença Sarevok.

− C’est une longue histoire…, intervint Daren.

− … mais j’ai oublié de te la rendre tout à l’heure. La voici.

 

Daren resta un instant bouche bée. Il s’attendait à ce que son frère conservât l’arme qui avait jadis été la sienne, ou tout du moins qu’il tentât de négocier. Mais à sa grande surprise, ce ne fut pas le cas. Ne sachant quelle attitude adopter, Daren tira la lame à lui et l’ajusta à son fourreau en silence.

 

− Toutefois, ajouta Sarevok, si nous devons nous battre à nouveau, j’aimerai autant avoir une arme que de dépendre de quelqu’un d’autre.

 

Daren sortit une bourse contenant quelques pièces de sa ceinture et la tendit à son frère, presque à contrecoeur. L’idée de savoir Sarevok avec une arme tandis qu’eux-mêmes seraient en train de dormir non loin ne le rassurait guère, sans parler de ce qu’Imoen aurait pu en penser si elle avait été encore là. Mais s’ils devaient à présent partager leur périple, il n’avait rien à gagner à ne pas lui faire davantage confiance.

 

− Il doit bien y avoir une forge ici. Tu devrais pouvoir trouver ce que tu veux avec ça. Moi, je vais me coucher et tenter de dormir.

− Merci à toi. Je vais faire un tour en ville en attendant.

− À plus tard.

 

Daren recula sa chaise et se dirigea vers l’escalier au fond de la salle par lequel il avait vu disparaître ses compagnons. Quelques visages méfiants se tournèrent vers lui à son passage, accompagnés de murmures dès qu’il les avait dépassés, mais il n’y prêta guère plus d’attention. Son esprit était épuisé, et malgré les milliers de questions qu’il se posait encore, réclamait son dû de sommeil. Il entra dans la première chambre libre et s’endormit rapidement.

 

 

Son repos ne fut que de quelques heures, mais suffisamment intense pour se ressourcer. L’espace de cette fin d’après-midi, tous ses tourments l’avaient abandonné, le laissant enfin à un sommeil amplement mérité. Lorsqu’il ouvrit enfin les yeux, Daren sentit une présence familière à ses côtés. Un parfum qu’il reconnut entre mille enivra ses sens, et avant qu’il n’eût le temps de se retourner, une main affectueuse lui caressa le visage. Aerie, un sourire mutin sur les lèvres, s’approcha de lui et l’embrassa délicatement dans le cou. Se laissant bercer dans ses bras, Daren se blottit contre elle et l’enserra à son tour.

 

Durant les quelques mois qu’ils avaient passés à Suldanessalar, Aerie s’était affirmée, ayant finalement fait le deuil son passé douloureux. Il avait trouvé en elle une confidente, aimante et attentionnée, et lui avait de son côté apporté la stabilité et l’affection dont elle avait besoin. Il n’avait que peu d’expérience dans ce domaine, mais c’était son cas à elle aussi, et les aventures qu’ils avaient vécues l’année passée les avaient soudés à jamais.

 

Les longs cheveux blonds d’Aerie tombèrent sur sa joue tandis qu’il resserrait son étreinte. Daren fit glisser ses mains le long du fin tissu qui couvrait le corps de l’avarielle, suivant les contours galbés de ses hanches. Leurs lèvres se rencontrèrent à nouveau, échangeant un baiser fougueux. Tout semblait si loin, en cet instant suspendu de la réalité par ce visage d’ange à la chevelure d’or. La prophétie de Bhaal, Saradush, la guerre… En cet instant, rien d’autre n’existait que ce corps menu lové contre le sien, et ces caresses langoureuses qui le détachaient du reste du monde. Daren glissa sa main sous le voile mauve qui couvrait son corps, et caressa sa peau douce et délicate. Aerie tressauta à son contact et se raidit un instant, mais un nouveau baiser la détendit, et elle se laissa lentement dévêtir avant de se glisser à son tour sous les couvertures.

 

− Daren, je…

 

Il s’arrêta aussitôt, croisant le regard bleu pâle de l’avarielle. Aerie entrouvrit les lèvres, un sourire paisible sur le visage.

 

− Je t’aime.

 

Elle l’embrassa à nouveau, et se laissa pleinement aller à ses caresses. Quelle heure était-il ? La faible clarté par la fenêtre lui indiqua que le crépuscule touchait à sa fin. Au loin, les sons venus de l’extérieur berçaient chacun de leurs mouvements dans cette bulle éphémère de bonheur, hors du temps, hors du monde.

La première épreuve

Daren fit quelques pas en direction de la grotte, guidé par les murmures silencieux qui en émanaient. L’appel. Implacable, brut, souverain. Un mélange d’appréhension et d’impatience s’entremêlait dans son esprit, l’empêchant de se poser davantage de questions. Son cœur battait à tout rompre, et ses poumons peinaient à trouver de l’air. Qu’avait-il à craindre, pourtant ? Ces lieux étaient siens, et ses pouvoirs avaient plus que doublés depuis sa dernière venue ici. Et pourtant, il se retrouvait aussi fragile et vulnérable que cette nuit d’orage de début d’été où il avait laissé son père adoptif périr sous les coups de Sarevok, impuissant. Il regretta un instant le marché qu’il venait de conclure avec son frère de sang, mais d’autres préoccupations, bien plus concrètes à ses yeux, prirent le dessus sur tout autre considération. Le goulot de roche étranglé autour de lui semblait se resserrer à chaque pas, et il avait l’impression diffuse qu’un millier d’yeux hostiles l’observaient en silence à travers la paroi. La galerie déboucha finalement dans une caverne plus vaste, toujours faiblement éclairée par la lumière froide et nacrée.

 

− Tu… Tu es l’un des nôtres, n’est ce pas ? Tu es un enfant de Bhaal ?

 

Un homme entre deux âges, le crâne dégarni et le ventre bedonnant, venait de prononcer ces mots d’un air concupiscent. Ses joues trop grasses lui donnaient un air faussement débonnaire, mais ses paroles rattrapèrent bien vite sa démarche inoffensive. Il n’avait pas rêvé. « L’un des nôtres », avait-il dit. Un enfant de Bhaal, tout comme lui. Qui était-il ? Et pourquoi se trouvait-il ici, au beau milieu des Neufs Enfers ? Une appréhension lui noua soudainement l’estomac. Était-il à sa poursuite, comme cette femme dans la forêt ? Daren tenta d’évacuer son appréhension et se prépara au combat.

 

− Oh, mais…, reprit soudainement le gros homme, inutile de t’inquiéter… Je suis mort, je ne suis plus personne.

 

Daren écarquilla les yeux, hésitant. Que voulait-il lui signifier ?

 

− J’ai grandi dans un petit village de fermiers…, expliqua-t-il. Je ne savais même pas qui j’étais avant qu’ils ne viennent me chercher. Mais je savais que j’étais différent. Tu peux entendre les cris dans la nuit, n’est ce pas ? Tu peux sentir le sang des morts qui est versé tout autour de toi. Mille douleurs différentes, mais tu n’es qu’un écho solitaire…

 

Cette sensation… Il ne mentait pas, c’était certain. Il l’avait ressenti lui aussi, depuis ce jour si particulier où son père adoptif était mort sous ses yeux. Cette description sonnait trop vraie pour cela.

 

− Mais cela n’a rien de terrible. C’est une invitation, un appel. Et si tu t’y abandonnes, si tu lui ouvres ton cœur tout entier, tout devient clair comme du cristal. Un meurtre, deux, un millier… Ils font partie de toi…

 

L’enfant de Bhaal se tut soudainement, les yeux perdus dans quelques souvenirs sanglants, visiblement jubilatoires. Aurait-il pu devenir comme lui ? Un monstre du quotidien, assoiffé de sang et de meurtre ? Daren frissonna. Son interlocuteur reprit son monologue.

 

− J’ai tué trois filles avant d’être banni. Ensuite, je suis parti vers la ville. Les meurtres y étaient plus faciles, et j’en ressentais le besoin chaque nuit. Tu peux goûter à la vie, tu le sais. Et cette sensation n’a aucun prix.

 

Plus il décrivait ses actes, et plus cet homme le révulsait. Que devait-il faire ? Il n’avait qu’une seule envie, lui trancher le cou, et le plus violemment possible. Lui faire payer ses crimes uns à uns, tracer une entaille de sang pour chacune de ses pensées meurtrières. Les cicatrices de son bras se mirent soudainement à s’agiter, palpitant d’une vie propre. Sa main droite se mit à auréoler d’une lumière sombre, prête à donner la mort. Daren respira profondément, tentant de calmer son inexplicable colère. Ses sentiments semblaient prendre des proportions considérables en ces lieux, et les combattre s’avérait plutôt difficile. Cependant, après une intense lutte intérieure, il s’apaisa finalement, et son cœur reprit une pulsation lente et régulière.

 

− Mais…, s’étonna l’homme devant lui, tu y résistes, n’est ce pas ? Pourquoi ? Je peux sentir que tu as massacré beaucoup de gens, et pourtant tu résistes à tout le bien que nous seuls enfants de Bhaal pouvons apprécier.

 

Son expression se changea en un sourire mauvais, réduisant ses yeux à deux points minuscules, perdus sous ses joues épaisses.

 

− Après tout…

 

Le haut de son crâne se liquéfia soudainement, et un liquide rouge et noir se mit à couler le long de son visage, ajoutant une horreur indicible à la scène déjà effrayante.

 

− Peut-être crains-tu…

 

Sa voix se transforma en un horrible gargouillis, tandis que l’intégralité de son corps se putréfiait sur place.

 

− …le « châtiment » ?

 

Tout devint soudainement sombre. Sombre et froid. Daren dut cligner des yeux plusieurs fois pour s’accoutumer à l’obscurité presque totale, et le léger clapotis d’une eau calme parvint à ses oreilles avant qu’il ne distingue son environnement. Que s’était-il passé ? Où était passé l’enfant de Bhaal ? Il se retourna brusquement, mais l’entrée de la grotte telle qu’il l’avait laissée derrière lui avait disparu et avait laissé sa place à un cul-de-sac. Un nouveau bruit d’eau. On aurait dit quelques gouttes perlant dans une étendue trop vaste pour en être perturbée. Où était-il ? Même s’il se savait toujours prisonnier de l’Antichambre de Bhaal, cet endroit lui paraissait familier. Un sentiment de déjà-vu le poussa à avancer de quelques pas et, sa vue partiellement retrouvée, il distingua trois tunnels s’enfonçant dans la roche. Que devait-il faire ? D’après Sarevok, il s’agissait d’une épreuve. Mais avait-il réellement prévu ceci ? Ses pensées se portèrent sur cet homme étrange, enfant du Meurtre, dont les derniers instants lui avaient glacé le sang. Qu’entendait-il par « châtiment » ? Ses propos pour le moins sibyllins le laissèrent pantois quelques instants, mais un grognement bien plus concret que ces pensées dérisoires le ramenèrent à la réalité. Quelqu’un, ou quelque chose, approchait.

 

− Qui va-là ?

 

Un nouveau grognement. Aigu. Un aboiement. Il connaissait ces lieux, il en était sûr à présent. Cette odeur d’humidité, de roche mêlée à une terre humide… Tout à coup, quatre formes humanoïdes trapues surgirent de l’obscurité, grognant, l’arme au poing.

 

− Des kobolds…

 

En un éclair, le lien se fit. Il se trouvait au plus profond des mines de Nashkel, en suivant ses premiers pas vers le démantèlement du complot de Sarevok et du Trône de Fer. D’un geste rapide, Daren leva un bras en avant et concentra son pouvoir dans sa paume droite. Un bourdonnement retentit dans la grotte, intimidant quelque peu les kobolds, mais l’un d’eux, rapidement imité par les autres, s’élança à l’attaque.

 

Daren referma son poing et l’ouvrit à nouveau. Une puissante onde de choc s’échappa de son corps et balaya l’assaut conjugué des créatures, qui se retrouvèrent violemment projetées contre les parois. La roche s’effrita en arc de cercle autour de lui sous la force du coup, et le craquement de leurs os mit un terme à l’affrontement qui venait à peine de débuter. Ces créatures insignifiantes ne pouvaient rien contre lui, et prendre ainsi une revanche si facile sur son passé lui procura un frisson d’extase inattendu. Sans l’ombre d’une hésitation, il emprunta le tunnel de droite et s’enfonça dans les profondeurs des mines de Nashkel.

 

Contre toute attente, le tunnel ne déboucha pas sur l’immense caverne remplie d’eau de ses souvenirs. À la place, un escalier richement décoré montait vers une porte à double battant à l’étage. Les Sept Soleils. Cette grotte semblait le projeter dans son passé, lui faisant revivre divers évènements. Daren se retourna. Le tunnel avait disparu, et avait laissé sa place au grand hall vide de l’ancienne guilde marchande de la Porte de Baldur.

 

− Ah, te revoilà enfin, Daren !

− Nous nous sommes fait du souci pour toi, tu aurais pu nous prévenir !

 

Imoen et Aerie se tenaient à l’autre bout de la pièce, le désignant d’un doigt accusateur. Comment étaient-elles arrivées ici ?

 

− C’est comme ça que tu considères notre amitié ?, insista Imoen d’une voix dure. Notre… fraternité ?

− J’ai tout abandonné pour toi, Daren, et tu préfères me tourner le dos… Cela ne se passera pas ainsi !

 

Avant qu’il n’eût le temps de répondre, les deux jeunes femmes entamèrent une incantation magique.

 

− Mais, arrêtez !, s’écria-t-il. De quoi parlez-vous ? Je ne suis…

− Espèce de sale petite gamine écervelée !, intervint une autre voix tout aussi familière en haut des marches.

− Ne te mêle pas de ça, Jaheira !, la coupa Imoen. C’est une affaire entre Daren et nous !

− Bouh ne vous laissera pas faire de mal à Daren !, intervint à son tour le rôdeur, surgissant de la porte dérobée qui menait à la cave dans un coin de la pièce.

 

Daren observait cette scène surréaliste sans savoir comment intervenir. Ses compagnons devenaient-ils fous ? Ou était-ce simplement lui qui perdait pied ? Leurs mimiques, leurs intonations, tout semblait si réel.

 

− Approche-toi de nous, et ton hamster ne sera même plus bon à donner à manger à un chat affamé !, vociféra Imoen en fronçant les sourcils.

− Minsc, Daren !, intervint Jaheira de sa traditionnelle voix autoritaire. Chacun votre cible, pendant que je m’occupe de neutraliser leurs sortilèges !

 

Mais il ne bougea pas, laissant un Minsc déchaîné lui passer devant en trombe. Devant lui, son aimée et sa sœur se tenaient en garde, prêtes à se battre jusqu’à la mort. Allaient-ils réellement se battre ? S’entretuer ? Il ne pouvait intervenir en faveur d’aucun d’eux. Une angoisse montante et insoutenable l’asphyxiait et le paralysait totalement. Il se sentait impuissant, terriblement impuissant.

 

Arrêtez !!

 

Son cœur battait à tout rompre. Le souffle court, il parcourut tour à tour ses compagnons du regard, qui s’étaient soudainement immobilisés à son injonction.

 

− Es-tu sssûr de ton choix, primate ?, lui lança Imoen, dont la voix s’était subtilement modifiée.

 

Daren poussa un long soupir silencieux, et secoua lentement la tête de gauche à droite.

 

− J’aurai dû m’en douter plus tôt…

− Tu aurais effectivement pu, susurra à son tour Aerie, dont les longs cheveux blonds se rétractaient en une masse gris terne.

 

Des dopplegangers. Ces créatures métamorphes pouvaient s’approprier l’apparence de n’importe qui, imitant jusqu’à leur voix à la perfection. Ses quatre compagnons se changèrent sous ses yeux en quatre jeunes hommes arborant fièrement des armures de cuir noir, celle des Voleurs de l’Ombre. Ils dégainèrent leurs armes en même temps et s’élancèrent à l’assaut.

 

Daren tira son épée et la fit tournoyer autour de lui, repoussant du même coup les courtes lames de ses adversaires. Contrairement aux kobolds, il ne pouvait pas aussi aisément les repousser de son pouvoir, leur force et leur taille leur permettant de mieux y résister. La seule autre alternative se trouvait être celle d’un combat à mort. Laissant filtrer une infime partie de son pouvoir, il contre-attaqua en esquivant aisément les assauts de ses ennemis. En quelques coups enchaînés à une vitesse fulgurante, il terrassa les quatre dopplegangers qui reprirent aussitôt leur forme grise naturelle, baignant dans une flaque de sang bleuté. Daren reprit rapidement ses esprits, et délaissa les cadavres des métamorphes pour le double escalier vers le premier étage. Il tourna d’un geste sûr la lourde poignée dorée, qui s’ouvrit sur une rue déserte d’un quartier qu’il ne connaissait que trop bien : les docks d’Athkatla.

 

Il faisait nuit, et un vent frais et salé parcourait les rues de la Cité de la Monnaie. Les docks étaient déserts, seulement agités des quelques remous des vagues en contrebas. Que faisait-il en ses lieux à présent ? Il suivait le fil du temps de sa destinée, entremêlé de souvenirs, et chaque nouvelle étape se résumait à une confrontation. Une confrontation avec sa propre violence, sa propre essence du Meurtre.

 

− Ah… Enfin nous nous retrouvons, mortel.

 

Il connaissait cette voix, nasillarde et hautaine. Une sensation de froid l’envahit soudainement. Un froid surnaturel et mordant.

 

− La Maîtresse a été très déçue que tu partes aussi vite, l’autre fois.

 

Lassal. Le vampire lieutenant de Bodhi, accompagné de quatre de ses sbires. Ils étaient tous morts pourtant, retourné à l’état de cadavre depuis la défaite de leur maîtresse. Mais cet endroit ne reflétait pas la réalité. L’imminence du combat attisa son pouvoir, et ses cicatrices sur son bras droit se mirent à onduler lentement, mêlant une suave alchimie de douleur et d’omnipotence.

 

Les cinq créatures se ruèrent soudainement sur lui, mais Daren tira son épée en une fraction de seconde. Une volée de sang noir gicla en cercle sur les pavés sales et usés. Le sourire sournois de Lassal lui rappela qu’il était vain espérer vaincre de cette manière. Pas contre autant d’adversaires à la fois. Daren lâcha son arme au sol, qui rebondit dans un écho métallique, puis il ferma les yeux. Les vampires passèrent à nouveau à l’attaque, l’obligeant à faire usage de son pouvoir. De puissantes lames poussèrent de sa main droite, et déformèrent son bras jusqu’à son épaule en déchirant sa peau et les coutures de son vêtement. D’un mouvement rapide, il transperça de ses griffes démesurées le cœur de l’un des vampires, qui s’effondra aussitôt en une boue noirâtre. Plusieurs blessures à la cuisse et au dos lui arrachèrent un gémissement de douleur, mais Daren continua son enchaînement, terrassant un nouvel adversaire. À mesure qu’il encaissait les coups, le pouvoir de l’Écorcheur se répandait dans ses veines, recouvrant la rue toute entière de sa brume bleu sombre. Quelques secondes plus tard, une multitude de nuages vaporeux fuyaient le champ de bataille, le laissant seul et blessé face une présence plus terrifiante encore.

 

− Te voici tel que tu es vraiment, Daren…, l’interpela une voix féminine glaciale.

− Tu as finalement libéré ton pouvoir ?, ajouta une voix d’homme familière. Intéressant…

 

Bodhi et Irenicus se tenaient devant lui. Sans qu’il ne s’en apreçût, le décor avait encore une fois changé. Son esprit l’avait conduit tout droit au sommet de l’Arbre de Vie, la même tempête qui avait servi de décor à son affrontement avec le sorcier un an auparavant battant son plein.

 

− Vous ne pouvez rien contre moi !, tonna Daren, dont la mutation en Écorcheur s’amplifiait à chaque seconde. Rien !

− Toujours aussi présomptueux ?, ricana le sorcier. Comme c’est amusant… Bodhi, débarrasse-nous de cet insecte.

 

N’y aurait-il aucune fin ? Combien d’ennemis devrait-il vaincre avant d’en finir une fois pour toutes ? La vampire s’élança droit sur lui, un brouillard sombre masquant sa course. Quelques éclairs argentés illuminaient le ciel violacé qui explosait à chaque coup de tonnerre.

 

Daren ferma les yeux. Où se trouvait-il ? Réellement ? Quelques flashs parvinrent sa mémoire, ravivant ses souvenirs. Sarevok… Les Enfers, l’Antichambre de Bhaal. Ses sens le trompaient. Et Jaheira ? Bodhi, et Irenicus ? N’étaient-ils pas déjà morts ? Une douleur sourde remit son corps à sa place, inversant le processus de transformation. Dans quelques secondes, Bodhi le frapperait de toutes ses forces. Daren respira profondément, étendant ses sens au-delà de ce simple décor qui abusait sa vision. Rien de tout ceci n’était vrai. Le grondement du tonnerre s’atténua soudainement, se perdant dans l’immensité de la caverne dans laquelle il se trouvait. La moiteur de l’orage laissa sa place aux émanations glaciales de la grotte. Il ouvrit une paupière, lentement, puis les deux. Le gros homme chauve qui l’avait accueilli se trouvait à nouveau devant lui, le fixant d’un regard inexpressif.

 

− Ainsi tu as survécu au châtiment… Moi, pas. Tu dois sans doute mieux savoir tuer que moi… Le plus étrange, c’est que plus tu survis, plus tu as de sang sur les mains. Et le châtiment ne connaît pas de fin…

 

La silhouette massive du gros homme se troubla, et il ajouta avant de disparaître totalement.

 

− Ou peut-être que si ?

 

Il était seul à présent. La caverne avait retrouvé son calme, même si un détail sur lequel il ne parvenait pas encore à mettre des mots l’intrigua. Une chose était sûre cependant : il était de retour dans l’Antichambre. Daren pivota lentement sur lui-même, vérifiant qu’aucun nouveau sortilège ne l’abusait. Mais il semblait que non. Il était en sécurité.

 

La grotte lui sembla plus lumineuse qu’à son arrivée, et aussi bien moins menaçante. La sensation d’angoisse omniprésente s’était évanouie. Il se sentait à nouveau confiant, sûr de lui. Et peut-être encore davantage… Un léger picotement au bout des doigts, un frisson imperceptible le long de la colonne vertébrale… Daren n’avait pas la moindre idée de ce qui s’était produit, mais une chose était sûre cependant : son étrange expérience ne l’avait pas laissé indemne.

 

Il fit demi-tour à pas lents vers l’entrée de la caverne, perdu dans ses pensées. À mesure que ses pas le rapprochaient de la sortie, ce qu’il venait de vivre prenait l’apparence d’un rêve, à tel point qu’il doutait l’avoir réellement vécu. Quelques blessures mineures marquaient effectivement ses bras, mais rien qui ne pouvait laisser croire à un affrontement récent. Les propos de cet homme étrange, se prétendant lui aussi enfant de Bhaal, s’emmêlaient à d’autres souvenirs, brouillant sa mémoire. Daren marmonnait seul, le regard rivé sur le sol et les sourcils froncés. Sans même qu’il ne s’en rendît compte, ses pas l’avaient conduits d’eux-mêmes en direction de ses compagnons, qui l’attendaient dans la grotte principale. Aerie s’approcha de lui la première, les yeux écarquillés d’inquiétude, et le serra longuement dans ses bras. Il sortit enfin de sa torpeur.

 

− Tu vas bien ?, s’enquit-elle après quelques longues secondes de silence.

 

Derrière elle, Minsc et Imoen s’étaient approchés, interrogeant Daren du regard. Seul Sarevok était resté en retrait, un large sourire satisfait sur le visage. Combien de temps s’était-il écoulé entre le début et la fin de son « épreuve » ? Il n’en avait pas la moindre idée, mais sa sœur lui donna une réponse avant qu’il n’eût le temps de poser la question.

 

− Que s’est-il passé là dedans, Daren ? Cela fait une heure qu’on t’attend, et quand je suis allé voir ce qui se passait dans la grotte, il n’y avait plus personne.

 

Daren fronça les sourcils, mais ne répondit pas. Il ne parvenait pas à se souvenir clairement. Quelques images, quelques impressions, lui effleurèrent l’esprit, mais elles demeuraient intangibles, comme volées à un autre monde.

 

− Je…, commença-t-il vainement. Je ne sais pas. Je ne m’en rappelle plus.

 

Le visage de l’avarielle se décomposa.

 

− Daren, tu te sens bien ?

− Cela n’a aucune importance, les coupa Sarevok de sa voix forte.

 

Tous les visages se tournèrent vers lui.

 

− Ne t’avais-je pas dit que toi seul pourrais affronter ton épreuve ?, rappela-t-il. Cependant, je sens quelque chose de différent en toi maintenant. Et je suis sûr que tu le sens aussi.

− Que veux-tu dire ?, répondit Daren, interloqué.

− Je veux dire que quelque soit ce que tu as vécu, tu es maintenant en mesure de tous nous sortir d’ici.

 

Son regard se porta aussitôt vers la massive porte d’ossements.

 

− Ne l’écoute pas…, intervint Imoen d’une voix particulièrement agressive. Tu lui as déjà rendu la vie, et tu ne lui dois rien.

 

Elle avait prononcé ces paroles suffisamment clairement pour que Sarevok les entendît, mais celui-ci resta impassible, les ignorant comme à son habitude. Cependant, il n’avait que peu d’autres alternatives que celle de se fier à son demi-frère, fussent-ils ennemis par le passé.

 

− Bouh serait ravi de sortir enfin d’ici, compléta Minsc. La forêt lui manque, et elle manque à Minsc aussi.

 

Toujours silencieux, Daren s’approcha précautionneusement de la porte infernale. D’étranges vibrations parcouraient tout son être, entrant en résonance avec son pouvoir. Elle lui parlait. Cet immense portail d’os s’adressait à lui, au travers d’émotions et de ressentis.

 

− Suivez-moi, lança-t-il à ses compagnons sans même se retourner, captivé par la fine raie de lumière qui commençait à transparaître dans l’interstice qui séparait les deux battants.

 

Aerie, Minsc et Imoen le rejoignirent aussitôt, mais tandis que sa main s’approchait de l’un des pans de la Porte, la voix de Sarevok retentit derrière lui.

 

− Daren, attends. Je… je dois te demander autre chose.

 

Pour la première fois, sa voix trahissait une certaine appréhension, peut-être même un peu de crainte. Daren se retourna vers lui. Sarevok n’avait pas encore bougé, imposant et droit, son visage légèrement crispé. De longues secondes d’un silence absolu recouvrirent la caverne d’une chape de plomb. Sarevok prit une profonde inspiration, et reprit en fixant Daren de ses yeux étincelants.

 

− Pourrais-tu… m’emmener avec toi ?

− T’emmener avec nous ?, répéta aussitôt Imoen en écho, autant indignée qu’horrifiée. Pour que tu puisses nous trahir, et planter ta lame dans notre dos ? Pourquoi voudrions-nous de toi, Sarevok ? Il en est hors de question !

 

Emmener Sarevok avec eux ? Daren pouvait déjà entendre la réplique cinglante que lui aurait réservée Jaheira si elle avait encore été parmi eux. Il sourit de manière assez incongrue à cette pensée, puis, avec un temps de retard, la demande de son frère parvint enfin à sa conscience. Son visage se figea, circonspect, sans expression. Les paroles d’Imoen étaient sages et réalistes, bien que trop influencées par leur vécu, mais il ne parvenait pas à éprouver autant de ressentiment qu’elle envers celui qui avait pourtant orchestré leur perte, et échoué. Peut-être sa confrontation avec Irenicus avait-elle affaibli la colère qu’il éprouvait envers Sarevok ?  Ou peut-être avait-il simplement mûri ?

 

− Je pensais autrefois que les anciennes prophéties parlaient de moi, expliqua Sarevok en baissant pour la première fois les yeux. Même si je ne le pense plus aujourd’hui. Cependant, j’en sais plus sur ces prophéties que quiconque. Je peux t’aider, Daren. T’aider à trouver ton chemin.

 

Il marqua une pause et reprit, en fixant à nouveau Daren dans les yeux.

 

− Bien sûr, je ne suis pas désintéressé. Un grand pouvoir t’attend, je n’en doute pas, et je ne dois pas être le premier à te le dire. De plus… tu m’as vaincu depuis longtemps. Tu as gagné mon respect. Penses-y, Daren. Nous serons ensembles… comme deux frères.

 

Quelques bribes d’images volées à un rêve éveillé s’imposèrent à son esprit. Les paroles sages de Sarevok cachaient-elles une quelconque volonté de manipulation ? Rien n’était plus probable. Mais malgré l’insistance avec laquelle Imoen lui serrait le poignet, il ne parvenait pas à trouver cette idée totalement absurde. Peut-être même envisageable. Un « Non » bref et autoritaire de sa sœur le ramena soudain à la réalité. Malgré tout, tout en restant particulièrement suspicieux envers sa proposition, une partie de lui était prête à l’accepter.

 

− Et comment être sûr que tu ne nous trahiras pas à la première occasion ?, répliqua-t-il enfin. Nous avons déjà amplement subi ce genre de… mésaventures par le passé, et j’ai nullement envie de recommencer.

− Je te l’ai déjà dit : tu m’as déjà vaincu, répondit calmement Sarevok, et je suis encore moins capable de te battre maintenant qu’à cette époque. J’ai simplement envie de vivre à nouveau, de respirer l’air pur de la surface. Mais si cela peut te satisfaire, je suis prêt à en faire le serment, ici, en ce lieu. Un tel serment aura beaucoup de pouvoir, sois-en assuré. Je ne pourrai le rompre.

− Bouh n’a aucune confiance en toi !, s’exclama Minsc. Mais il laissera à Daren le soin de te répondre.

 

Malgré les incessantes suppliques d’Imoen, Daren ne parvenait pas à prendre une décision tranchée et définitive. Malgré leurs différends, malgré leurs passés, Sarevok avait dû subir mille tortures en enfer pour ses crimes et, la pire de toutes, avait vu ses ambitions divines démesurées réduites à néant. Tout le monde avait le droit à une rédemption. Il n’aurait sans doute jamais pensé ceci un an auparavant, mais ses expériences lui avaient conféré un certain recul, et voir ce colosse l’implorer le touchait d’une certaine manière. C’était assez inexplicable, et aussi sans doute pour cette raison qu’il ne parvenait pas à se convaincre lui-même. Il n’osait croiser le regard de sa sœur, le devinant plus que sévère, puis se tourna finalement vers Aerie. L’avarielle haussa les épaules, impuissante, lui laissant toute latitude sur son choix. Les multiples trahisons et manipulations qu’ils avaient subies l’année passée auraient pu le rendre suspicieux envers tout et tout le monde, mais elles avaient au contraire apaisé le souvenir qu’il avait de leurs aventures à la Porte de Baldur. Daren prit une profonde inspiration, et lança à l’attention de Sarevok :

 

− Très bien, je t’écoute. J’aviserai ensuite.

 

Même sans la voir, Daren pouvait deviner le visage crispé d’Imoen, qui laissa échapper un sifflement à peine contrôlé entre ses lèvres. En fermant les yeux, il pouvait même ressentir son pouvoir divin s’échapper, libéré par sa colère. Faisait-il le bon choix ? Il chassa cette question de son esprit et se concentra sur les paroles de son frère, captant autant que possible ses intentions au ton de sa voix et à son attitude.

 

− Moi, Sarevok, conclut-il solennellement, je jure sur les cendres de ma mère et le maître défunt qu’était mon père, au nom de la vengeance qui coule dans mes veines… Je jure ne jamais trahir Daren tant que je serais en vie.

 

Un long et pesant silence s’installa à la dernière phrase de Sarevok. Une bourrasque glaciale et mordante souleva les cheveux de Daren, puis s’évanouit aussitôt. Ce serment aurait-il plus de poids ici qu’ailleurs ? Il n’en avait pas la moindre idée. Mais pour le moment, Sarevok semblait en connaître davantage sur lui qu’eux tous réunis. Sa présence à leurs côtés pourrait se révéler un atout non négligeable. Un millier d’images saugrenues s’entrechoquèrent dans son esprit. Était-ce le bon choix ? Cette question l’obsédait, revenant sans cesse à la charge. Il ne redoutait plus Sarevok à présent. Il dominait bien mieux que lui son pouvoir, et l’avait déjà vaincu à deux reprises. Sa seule crainte résidait en ses compagnons, et à quels tourments il allait les exposer. Sarevok connaissait-il ses origines communes avec Imoen ? Malgré la haine farouche de celle-ci à son encontre, ils n’en restaient pas moins tous deux descendants du Seigneur du Meurtre.

 

− Quelle est donc ta décision, mon frère ?, reprit Sarevok face à son silence prolongé, une certaine appréhension dans la voix.

 

Daren déglutit. « Mon frère ». Ces deux mots résonnèrent dans son esprit comme une vérité universelle. Après tout, il partageait avec lui le même lien qu’avec Imoen, et leurs destinées s’étaient déjà croisées plus d’une fois. Daren se retourna, et posa une main tremblante sur l’un des deux pans de la porte des Enfers. Imoen poussa un soupir de soulagement, qui se transforma rapidement en un petit cri de surprise.

 

− Sarevok, je te présente Aerie, ma compagne. Tu te souviens des autres, je suppose. Si tu souhaites voyager avec nous, il te faudra faire preuve de solidarité et de loyauté. Maintenant, nous avons assez perdu de temps. En route.

 

Daren posa sa paume marquée de cicatrices sur les dents qui séparaient les deux battants de la porte infernale. Une sorte de courant, comme un fluide invisible parcourant ses veines, se répandit le long de la paroi, l’auréolant d’une lumière blanche et aveuglante. La Porte s’entrouvrit sur le néant infini du Plan Astral. Vers où tout ceci allait-il le conduire ? Il connaissait déjà la réponse. Il était en route vers sa destinée, au cœur même de la cité de Saradush.

Chapitre 1 : Siège

Une sensation de vide le submergea soudainement. Deux mains gigantesques et invisibles le tenaient fermement cloué au sol, l’entraînant impitoyablement sous terre. L’air commença à lui manquer, et l’étouffement lui serra la gorge. Tout à coup, l’obscurité envahit son champ de vision, et l’engloutit sous les profondeurs de la terre. La forêt avait disparu, tandis que le pouvoir de Bhaal recouvrait toutes ses autres sensations. L’eau, les feuilles, l’orage, les pierres. Il n’y avait plus rien. Rien que la roche brute et sombre, familière. Daren ouvrit lentement les yeux. Il n’avait aucun doute. Il n’était venu ici qu’une seule fois, mais il aurait reconnu ce lieu entre mille : une immense porte d’ossements humains, massive et terrifiante. Les Neufs Enfers.

 

Que s’était-il passé ? Une force implacable le tirant vers la terre, enfouissant son esprit dans les méandres des Plans Inférieurs… Il connaissait cette sensation, pour l’avoir rêvée maintes fois. Mais pourquoi maintenant ? Et ici ? Une voix calme et posée le tira tout à coup de ses réflexions.

 

− Je te salue, enfant de Bhaal. Je t’attendais.

 

Une créature surnaturelle, rayonnante de beauté, se tenait devant lui. Les longues ailes fantomatiques de l’apparition céleste s’agitaient derrière elle comme une crinière divine. Sa voix, douce et majestueuse, résonnait encore dans l’immensité de la caverne. Une longue épée à la lame éclatante pendait de son fourreau. Toutefois, l’apparition ne semblait pas menaçante. Son visage irradiait d’une lumière crue, et ses yeux étincelaient d’un blanc aussi pur que de la neige au petit matin. Daren recula de quelques pas, son coeur tambourinant contre sa poitrine, mais la sérénité de la créature de lumière apaisa rapidement ses craintes.

 

− Qui es-tu ?

 

L’avatar ailé reprit de sa voix vibrante et chaleureuse.

 

− J’existe depuis que la première ficelle du Destin a été tissée, servante des dieux et de leurs voies. J’ai suivi la tienne avec une grande attention.

 

Elle marqua une pause. Daren était partagé, demeurant instinctivement sur le qui-vive. Sa méfiance trop visible fit sourire la créature.

 

− Je me nomme Solaire, enfant de Bhaal. Tu n’es pas sans savoir que notre serviteur mortel, Alaundo, a proclamé la vérité qui est devenue prophétie. Elle parle de ta venue et de tous les autres qui sont la progéniture de Bhaal. L’essence du divin repose en vous tous, et le temps de votre réunion est proche. Je suis ici pour t’aider, enfant divin.

 

La prophétie. Il s’était lui-même replongé dans sa lecture, mais les écrits du père spirituel de Château-Suif restaient bien trop évasifs et sibyllins pour n’avoir qu’une seule interprétation.

 

− Que sais-tu de la prophétie ?, finit par répondre Daren, une once d’agressivité dans la voix.

− Nombreux sont les descendants de Bhaal, expliqua Solaire de sa même voix posée, et sa lignée s’éteint très vite, sa flamme retournant à la source. C’est un évènement de portée divine, enfant de Bhaal. Et tu es au centre de ces évènements. De nombreuses ficelles du destin émanent de toi, ou te traversent. Je ne peux entrevoir la fin. Je dois simplement veiller sur toi, et te guider.

 

Veiller sur lui ? Le guider ? Il n’avait aucunement besoin de guide, et encore moins de « destin ». Il s’était déjà chèrement battu pour goûter à une quiétude amplement méritée, et il n’aspirait maintenant qu’à vivre en paix, entouré de sa bien-aimée, de sa sœur et de Minsc.

 

− Que peux-tu faire pour moi ?, rétorqua-t-il, toujours sur la défensive. Et qu’est ce qui me dit que ce n’est pas une ruse ?

− Je ne suis ni ici pour te tromper ni pour te faire du mal, enfant de Bhaal, répondit la créature divine d’une voix neutre. Je ne peux que t’enseigner, mais tu es libre de penser que mes paroles sont mensongères. Tu en assumeras seul les conséquences.

 

Était-ce une menace ? Un long et pesant silence plana dans la caverne. Solaire demeura immobile, attendant patiemment la suite de leur entretien.

 

− Où sommes-nous ?, lança finalement Daren.

 

Même s’il était déjà venu ici lors de son affrontement contre le mage noir, Irenicus, ce lieu restait suffisamment énigmatique à ses yeux pour mériter une question.

 

− Cet endroit est le royaume abyssal sur lequel régnait autrefois ton Père. Tu es déjà venu ici, mais ta vision était altérée par ta propre conscience.

 

« Altéré par sa propre conscience » ? Daren parcourut la caverne du regard. Elle lui semblait plus petite que la première fois, maintenant qu’il la voyait dans son ensemble. Les puits qui conduisaient aux épreuves qu’il avait subies en ces lieux avaient eux-aussi disparu, et laissé leur place à des étranglements dans la roche, dissimulant autant d’autres cavités. Solaire avait peut-être raison, finalement.

 

− Et comment comptes-tu m’aider ?, demanda Daren. D’ailleurs m’aider à quoi ?

− Je ne peux pas interférer, je ne peux que te préparer. Et achever ta formation, toi qui n’es pas encore prêt à assumer ta destinée.

 

Sa réponse le laissa sans voix.

 

− Que veux-tu dire exactement ?

− Je veux simplement dire que tu n’es pas préparé à ce qui t’attend. Ton esprit mortel ne comprend pas le pouvoir qui coule dans tes veines. Comme je te l’ai dit, quand tu es venu dans le royaume de ton Père, enfant de Bhaal, il était altéré par ta conscience. Tu n’étais pas préparé à ce pouvoir. Et tu ne l’es toujours pas aujourd’hui. Tu dois être préparé. Ta présence détermine l’issue de la prophétie, mais je ne peux pas encore l’entrevoir. Quand le moment viendra, tu seras préparé, je m’en assurerai.

 

La voix de l’avatar de lumière résonna longuement, donnant vie à la roche terne et brute de la grotte. Le royaume de son Père… Une appréhension étouffante commençait à s’emparer lui. Il n’aspirait qu’à une seule chose pourtant, vivre en paix auprès de ceux qui lui étaient chers, et les propos de la créature ravivaient un malaise dont il pensait être parvenu à se débarrasser. Toutefois, si cette vie n’était pas à sa portée pour le moment, il devait se préparer à toute éventualité, et saisir toute occasion d’en finir une fois pour toutes.

 

− Que sais-tu de mon pouvoir ?, répondit-il enfin.

− Le pouvoir vient avec la connaissance, enfant de Bhaal, comme tu t’en es déjà aperçu. Il viendra en son temps, au fil de ta destinée. Je te reverrais bientôt. D’ici là, protège ton cœur, et sache que tu n’es pas seul.

 

Un tourbillon de lumière enveloppa Solaire, qui s’évapora rapidement sous ses yeux. Qui était-elle ? Qu’était-elle ? Malgré les quelques réponses sibyllines qu’elle lui avait apportées, il ne parvenait pas à lui faire totalement confiance. Une sensation de panique s’empara soudainement de lui. Comment allait-il faire pour s’échapper de ce lieu, seul ?

 

Attends !

 

Mais sa voix mourut à l’instant même où elle avait quitté ses lèvres. Il était seul à présent. Ou presque. Son instinct, naturellement aiguisé en ces lieux, lui permettait des ressentir son environnement de marnière quasi surnaturelle. Quelqu’un, ou quelque chose, était là. Daren pivota lentement sur lui-même, inspectant chaque recoin de la grotte, chaque mouvement. « Il » avait bougé, encore. La créature ne ressemblait en rien à l’avatar de lumière, ni d’ailleurs aux démons qu’il avait affronté en ces lieux face à Irenicus. La situation incongrue dans laquelle il se trouvait avait entamé sa confiance, mais sentant à nouveau son pouvoir, il se dirigea plus bas dans la grotte, slalomant entre les immenses stalagmites de roche rouge. Un battement d’aile, il en était sûr. Même en fermant les yeux, il sentait sa présence, ses mouvements, et plus encore.

 

− Qui va là ?

 

Les battements se rapprochèrent. Daren se crispa légèrement, retenant sa respiration, mais son appréhension se changea bientôt en surprise.

 

− Salutations !, s’écria une petite voix aigue.

 

Daren sursauta et fit un pas en arrière, les yeux écarquillés. Devant lui, une créature chétive, brun orangé, arborant une paire d’ailes rachitiques, virevoltait péniblement au-dessus du sol en s’inclinant bassement devant lui.

 

− Bienvenue, Maître, continua la créature de sa voix de fausset. Besoin d’un service ?

− « Maître » ? Qui… es-tu ?

 

Le diablotin entama une nouvelle révérence, manquant de s’écraser au sol, et lança à Daren un sourire obséquieux.

 

− Je suis Cespenar, petit serviteur du grand maître Bhaal, et par conséquent de son successeur. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

− Tu es… quoi ? De quoi parles-tu ?

 

La créature soupira en levant les yeux au ciel.

 

− Mon nom est Cespenar, et je suis à ton service si tu as besoin de mon aide. Je suis clair là, ça va ?

 

Interloqué, Daren ouvrit plusieurs fois la bouche sans parvenir à formuler un mot. Cette… « chose » était à son service ? De quoi parlait-il ? Il n’avait qu’une seule question en cet instant précis : comment repartir d’où il était venu.

 

− Si tu es vraiment mon serviteur, commença Daren d’un ton dubitatif, commence par me dire comment on sort d’ici.

− Oh, mais avec plaisir, Maître.

− Tu peux m’appeler Daren, tu sais.

− Avec plaisir, maître Daren.

 

Daren secoua lentement la tête, un sourire amusé sur les lèvres. Qu’allait-il pouvoir bien faire de cette créature ?

 

− Pour quitter le royaume de Bhaal, il te suffit d’emprunter la Porte, là-bas, répondit Cespenar en désignant d’une patte crochue les gigantesques montants d’ossements. Mais à mon avis… tu ne devrais pas le faire tout seul.

− Tout seul ?, répéta Daren. De quoi parles-tu ? Qu’est-ce qu’il y a derrière cette porte ?

− Ah, ça, je ne peux malheureusement pas te répondre, puisque ce n’est pas moi qui décide.

− Et où sont mes compagnons ?, s’inquiéta-t-il soudainement.

 

Il n’avait prévenu personne de son départ pour le sanctuaire de l’Oracle, pas même Aerie. Son périple l’avait conduit bien au-delà de ce qu’il avait envisagé, finissant au cœur même des Neuf Enfers dans la demeure de son défunt père de sang. Qu’en était-il des autres enfants de Bhaal ? S’il se sentait maintenant capable d’affronter à lui seul une horde de brigands ou de malandrins, lutter contre l’un de ses pairs lui paraissait toujours hasardeux.

 

− Et, comment pourrais-je rejoindre mes compagnons si je ne peux pas sortir d’ici seul ?, ironisa Daren. Tu as sans doute une réponse à ça, aussi ?

 

Le diablotin émit un petit rire proche d’un couinement et tira une langue fourchue en étirant ce qui lui servait de lèvres en un sourire éclatant.

 

− Bien sûr, Maître ! Cespenar est toujours content de servir le maître !

 

Le diablotin frappa trois fois dans ses paumes et une puissante explosion retentit derrière lui, baignant la roche d’une épaisse fumée grisâtre. Un long silence angoissant régna soudainement, tandis que la brume se dissipait lentement.

 

− Daren… ? Tu es là ?

 

Imoen. Cette voix était celle de sa sœur. Trois silhouettes se dessinèrent une fois le brouillard dissipé, familières, bien que leur démarche hésitante laissaient deviner une certaine surprise.

 

− Aerie ! Imoen ! Minsc ! C’est… C’est bien vous ?

− Daren ! J’étais si inquiète !

 

L’avarielle courut droit vers lui et l’enserra résolument en reposant sa tête sur son épaule. Imoen contemplait d’un air interdit les pointes de roche ferreuse surgissant du sol, tandis que Minsc les observait d’un œil déterminé, lui et Aerie, les deux bras croisés sous la poitrine.

 

− Que s’est-il passé, Daren ? Je t’ai cherché toute la soirée, j’étais si inquiète !

− Daren…, coupa Imoen d’un ton à la fois surprise et horrifiée, nous sommes bien… où je pense ?

 

Il hocha la tête, confirmant les déductions de sa sœur.

 

− Mais…, reprit Imoen, plus curieuse que véritablement inquiète, comment as-tu… avons-nous…

− C’est Cespenar, répondit aussitôt Daren. C’est une créature qui…

 

Il tourna soudainement son regard vers le diablotin, qui avait étrangement disparu. Il laissa sa phrase en suspens, contournant chaque stalagmite et chaque rocher, en vain, laissant ses compagnons circonspects.

 

− Que s’est-il passé ?, demanda Aerie. Pourquoi sommes-nous de retour ici ? Il y a quelque chose d’étrange… Je ne ressens pas cette aura hostile omniprésente comme l’autre fois. Sommes-nous… morts ? À nouveau ?

 

Daren prit une profonde inspiration, et relata les incroyables évènements de la soirée à ses compagnons qui l’écoutaient en silence, ébahis.

 

− Hé bien…, répondit Imoen en brisant les quelques secondes de silence qui suivirent son récit. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai bien l’impression que nous voilà embarqués dans une nouvelle histoire…

 

Seul le rôdeur, imperturbable, ne semblait pas particulièrement s’émouvoir de la situation.

 

− Et toi, Minsc ?, l’interrogea Daren. Tout ça ne semble pas t’étonner plus que ça ?

− Oh, Minsc ne se pose pas toutes ces questions. Bouh fonce, et Minsc le suit. C’est comme ça que nous fonctionnons !

 

Un léger sourire se dessina sur le visage de Daren. Maintenant rassuré d’avoir ses compagnons à ses côtés, il se remémora les paroles du diablotin sur les portes squelettiques du royaume de Bhaal.

 

− C’est par là, donc ?, interrogea Aerie en désignant l’arche menaçant d’un geste mal assuré.

− Je n’en sais rien… Cette créature, Cespenar, m’a dit que je devais passer par là pour sortir… mais pas tout seul… Je n’en sais pas plus.

− Ah oui, ironisa Imoen, ton… « serviteur », c’est ça ?

− Il vous a amené d’ici d’un claquement de doigt, je vous rappelle…, précisa Daren d’un haussement de sourcil presque inquiet. D’ailleurs… je me demande où il est passé…

 

De l’une des grottes annexes, Daren sentit soudainement une nouvelle présence. Il ne s’agissait pas de ce Cespenar cette fois, mais d’autre chose, de bien plus terrifiant, et de bien plus familier aussi. Un pas résonna dans l’obscurité, et les ténèbres laissèrent apparaître une silhouette massive et imposante dans la galerie. Une peur, primitive, incontrôlable et irrationnelle, s’empara soudainement de son être. L’ombre grandissait à chaque seconde, dévoilant peu à peu la stature d’un colosse.

 

− Enfin je te retrouve… Je me demandais combien de temps j’allais encore t’attendre…

 

Daren retint sa respiration. Cette voix… Il l’aurait reconnue entre mille.

 

− Sarevok !, s’écria Imoen, une fureur palpable dans le verbe. Que fais-tu ici ?

 

Ses mains s’enflammèrent en quelques secondes, menaçantes, mais Sarevok la foudroya d’un regard autoritaire.

 

− Silence !, tonna-t-il. J’attendais Daren, et c’est à lui seul que je veux parler.

 

Les yeux de son frère étincelaient d’une lumière blanche surnaturelle, et Daren ne parvenait à en détacher son regard, incapable de prononcer un mot.

 

− Sa… Sarevok ?, bredouilla-t-il enfin. Mais… que… que fais-tu donc ici ? Je croyais t’avoir déjà tué… ici-même ?

 

Le visage sombre de Sarevok s’adoucit, et il croisa lentement les bras sous sa poitrine. Maintenant qu’il se dressait à la lumière, Daren mesurait toute la prestance de son frère de sang.

 

− Oui, tu m’as tué, confirma-t-il. Tu l’as fait, effectivement, mais ce n’était pas de mon fait. Cependant, en me convoquant ici, tu m’as arraché aux tourments éternels qui m’étaient promis.

− Te… convoquer ? De quoi parles-tu ?

 

Même s’il était déjà venu ici une première fois, il ne connaissait rien aux arcanes des Plans Inférieurs, en dehors de quelques généralités entendues durant son enfance. Derrière lui, Minsc et Imoen se tenaient aux aguets, mais malgré leurs précédents conflits, Sarevok ne leur semblait pas hostile. Il se contentait simplement d’ignorer les compagnons de Daren, et le fixait de ses yeux blancs.

 

− Tu finiras par comprendre que c’est ta volonté qui donne forme au royaume de notre Père, continua-t-il, que tu en soies conscient ou non. Je ne suis rien d’autre aujourd’hui que l’ombre que tu voies devant toi.

− Cela ne m’explique toujours pas ce que tu fais ici…, répliqua Daren en fronçant les sourcils.

 

Sarevok écarquilla les yeux, étonné que Daren ne connût pas la réponse.

 

− Je veux conclure un marché, naturellement.

 

Un marché ? Daren se retourna instinctivement vers ses compagnons, eux aussi abasourdis. De quoi voulait-il parler ?

 

− Je n’ai pas grand-chose à perdre, ajouta-t-il, une pointe de gêne dans la voix, et beaucoup à gagner. Comme toi, finalement. Et j’ai attendu suffisamment longtemps chez toi pour te parler, enfin.

− Chez… moi ?, répéta Daren en écho. Je croyais que…

− Comment ?, le coupa Sarevok, maintenant franchement surpris. Tu… ne sais pas où tu es ? Tu n’es pas venu ici dans un but précis ?

 

Daren ne put que secouer lentement la tête de droite à gauche. Malgré l’assurance nouvelle qu’il s’était découverte depuis quelques mois, il se sentait à nouveau impuissant et ignorant, sentiment qu’il aurait préféré ne plus avoir à se rappeler.

 

− Ha ha, quelle ironie !, s’exclama Sarevok en éclatant de rire. Tu avances à tâtons vers ton véritable pouvoir et tu es toujours en vie, alors que moi, Sarevok, j’en ai été réduis à cela…

 

Son ton se colora d’une pointe d’amertume. Sarevok poussa un soupir, et reprit son explication.

 

− Bah, très bien Daren. Je vais t’en dire un peu plus. Tu es dans le royaume abyssal de ton Père. Ce Plan était autrefois sous le règne de Bhaal, et sa forme actuelle dépend de la souillure qui est dans ton âme, et qui n’est plus dans la mienne, d’ailleurs. Tu es déjà venu ici, tu le sais. C’est une sorte de… cocon. Une version miniature du grand royaume de ton Père, une sorte de Plan à l’intérieur du Plan. Je présume que ton esprit l’a créé pour te protéger du pouvoir qui baigne cet endroit. C’est assez… ingénieux, cher frère, je ne pensais pas que tu avais cela en toi. Néanmoins, lorsque j’ai remarqué l’endroit où tu m’as invoqué, j’ai préféré attendre, sachant que tu finirais par revenir. Ainsi, nous pourrions discuter de mon… marché.

 

Sarevok marqua une pause, visiblement ravi de son effet. Daren se remémorait tant bien que mal son exposé invraisemblable, cherchant une cohérence à tous ces évènements. Avait-il réellement créé de toutes pièces  cette caverne enfouie au plus profond des Enfers ? Une partie de lui qu’il n’osait pas écouter lui susurrait pourtant cette vérité, vérité qu’il avait découverte de lui-même, fortuitement, par le hasard de ses expériences. Daren souffla lentement plusieurs fois et croisa le regard interdit de ses compagnons, qui n’étaient plus intervenus depuis l’injonction de Sarevok. Il connaissait son demi-frère, pour avoir fait échouer ses plans diaboliques et sanguinaires à la Porte de Baldur, et il n’avait aucune confiance en ses paroles. Cependant, son attitude calme et pacifique incitait à la crédibilité, même si Daren ne pouvait que se méfier de toute tentative de manipulation de sa part. Cespenar ne lui avait pas clairement expliqué comment quitter cet endroit, et il lui apparaissait à présent évident que Sarevok détenait cette réponse.

 

− Dis-moi comment je peux sortir d’ici, répondit-il enfin, c’est tout ce que je veux savoir.

 

Sarevok plissa légèrement les yeux, agacé, et répondit par une autre question.

 

− Et où irais-tu ? Nous ne sommes pas dans un bâtiment, nous sommes dans un autre Plan. Et si tu n’as pas appris à voyager entre les Plans depuis notre dernière rencontre, tu ne pourras pas sortir d’ici.

− Cespenar m’a dit que je devais franchir cette porte, répliqua Daren d’un ton agressif en désignant l’arche osseuse derrière lui.

− Ah ah ah, penses-tu vraiment que ce serait aussi simple ?, le railla-t-il. Cette porte est effectivement la clé pour sortir d’ici, mais si tu ne contrôles pas ce pouvoir, il est vain de tenter de l’ouvrir.

 

Il reprit soudainement un ton sérieux, et continua.

 

− Je sais comment sortir d’ici, et je suis prêt à partager cette connaissance. Cependant, j’aurai un service à te demander en échange.

 

Il aurait pu se précipiter devant la porte d’os et se ridiculiser à s’évertuer vainement à l’ouvrir, mais il savait au fond de lui qu’il ne se produirait rien. La mort d’Illasera, dans le monde des vivants, avait éveillé en lui un nouveau pouvoir. En réalité, il avait davantage l’impression de lui avoir volé une partie de son essence de Bhaal, venue s’ajouter à la sienne, et que ce pouvoir l’avait conduit ici. Cependant, si Sarevok disait la vérité, il était vain d’espérer sortir sans aide. Il ne voulait pas lui laisser croire qu’il cédait aussi facilement à sa proposition, mais il devait à tout prix en apprendre davantage.

 

− Et que demandes-tu ? En supposant que je souhaite marchander avec un être aussi… vil que toi.

− Que crois-tu que je veuille…?, s’étonna Sarevok. Je veux… exister. Je veux revivre. Et tu peux m’y aider. Un tout petit morceau de ton âme… offert librement, et contenant le sang de notre défunt Père. Ma chair serait ainsi recréée, et ma mortalité serait restaurée. Sarevok… vivra à nouveau !

 

Une lueur de concupiscence illumina ses yeux blancs fantomatiques. Daren fit un pas en arrière, inquiet, presque intimidé. « Un tout petit morceau de son âme » ? Après sa mésaventure avec Irenicus, cette phrase prenait un tout autre sens à ses yeux, et laisser quiconque s’en prendre à son âme le révulsait au plus haut point. De plus, même s’il parvenait à se faire une raison sur ce premier point, un autre, tout aussi important, demeurait un obstacle de taille.

 

− Tu oublies une chose… Je t’ai déjà tué, par deux fois. Pour quelle raison souhaiterais-je te rendre la vie ?

− Je ne suis pas venu les mains vides, Daren, répondit Sarevok en le fixant dans les yeux. Tu me prends pour un idiot ? Tu es plus fort que moi… je ne le conteste pas. Plus maintenant. Mais je peux t’aider, et c’est le prix à payer. Je n’ai pas que le moyen de sortir d’ici à t’offrir. J’ai aussi… quelque chose qui date de mon existence dans les Plans Primaires, alors que je gagnais le contrôle du Trône de Fer. Quelque chose qui t’intéressera au plus haut point…

 

Il s’approcha à pas lents, ignorant toujours ses compagnons, et murmura des paroles que lui seul pouvait entendre.

 

− Je sais quelle est ta destinée, Daren, murmura-t-il. Je sais par où tu dois aller pour la rencontrer. Bien sûr, tu peux chercher par toi-même, mais cela risquera de prendre du temps… et il est déjà presque trop tard. Le temps de l’ancienne prophétie est venu, en tout cas pour toi.

− Et qu’est ce que qui m’empêcherait de te tuer une nouvelle fois dès que tu m’auras révélé ce que tu sais ?, répondit Daren à pleine voix en se dégageant.

 

Sarevok resta silencieux quelques secondes, contrarié. La lumière glaciale qui s’échappait de son regard s’allongea et s’intensifia, puis il reprit d’une voix posée.

 

− Rien, peut-être. Mais cela ne te rendrait pas ce que tu m’as donné librement en tout cas. Et… pourquoi me tuerais-tu ? Pour te venger ? Tu as déjà eu ta revanche. Peux-tu me blâmer pour mon ambition d’autrefois ? Je referais la même chose si cela m’était possible. Mais je ne peux pas. Tu n’as rien à craindre de moi.

− Et qu’as-tu l’intention de faire de ta nouvelle vie ?, le questionna aussitôt Daren. Je n’ai nullement l’envie de commettre une erreur aussi lourde de conséquences.

− C’est… une très bonne question, répondit Sarevok après une seconde d’hésitation.

 

Pour la première fois, il semblait assez déstabilisé, comme s’il était sur le point de confier quelque chose de particulièrement douloureux à admettre.

 

− En premier lieu, je dirais que j’éviterai de te trahir, Daren, reprit-il. Mon ambition était tout pour moi, autrefois. Maintenant que la souillure de Bhaal n’est plus en moi… je ne sais pas vraiment… Mais j’en envie de vivre. J’ai… Non, je ne peux pas t’en dire plus sans avoir une réponse définitive de ta part.

 

Le silence retomba dans la caverne qui parut soudainement bien étroite. Daren regarda tour à tour la large porte d’ossement, son frère, puis se tourna vers ses compagnons derrière lui. Imoen tentait désespérément de retenir son regard, ses yeux bleu gris figés dans une expression de crainte, secouant lentement la tête en mimant un « non » sur ses lèvres. Une appréhension, plus forte et plus pressante, lui serra le cœur, et il détourna les yeux avant de changer d’avis. Ses pensées se tournèrent soudainement vers Jaheira, et Khalid. Que lui auraient-ils conseillé s’ils avaient toujours été à ses côtés ? Non, il devait rester maître de ses choix. Et même s’il prenait un risque certain, il savait au fond de lui que c’était la seule issue possible à ces évènements incroyables.

 

− Très bien…, répondit-il enfin à son frère. Tu ne me laisses pas le choix, on dirait bien.

 

Daren sentit la main de sa sœur serrer son poignet, et crut entendre un « non » avant de se diriger vers un Sarevok rayonnant.

 

− Merci, cher frère, conclut-il d’un sourire terrifiant. C’est le plus beau cadeau que tu ne puisses jamais me faire…

 

Son cœur se mit à battre plus fort et plus vite. Allait-il réellement rendre la vie à cette brute sanguinaire ? S’il en avait été encore capable, il se serait enfui aussi loin que possible. Mais cette damnée caverne ne comportait qu’une seule sortie, et seul Sarevok en possédait la clé. À contrecoeur, il s’approcha de son frère, qui posa une main large et puissante sur son front. Daren n’avait pas la moindre idée sur la manière dont il allait s’y prendre, ni s’il devait faire quelque chose en retour pour sceller leur pacte. Tout à coup, il sentit une présence dans son esprit fouiller chaque recoin de son âme. Sarevok, sans doute. La présence se fit plus forte, et il crut un instant deviner une brume rouge familière auréoler le corps de son frère. Une vibration sonore irradia ses sens, lui faisant même perdre l’équilibre. Il se sentit arraché à son être, coupé en deux. Une angoissante montante prit tout à coup le dessus. Une douleur aigue et soudaine le fit chanceler, et Daren se recula d’un coup, le souffle court. Sarevok leva deux bras victorieux au-dessus de lui.

 

− Je… Je vis !, s’écria-t-il. Je vis ! Je suis fait de chair, de sang, et d’os ! J’avais juré de tout faire pour revenir dans le monde des vivants… et j’ai réussi !

 

La douleur s’évanouit aussi brusquement qu’elle était née. Daren inspecta rapidement ses mains, puis son visage, et leva enfin les yeux vers son frère.

 

− Sarevok est de nouveau en vie ?, s’écria une voix grave et puissante derrière lui. Cet acte honteux est une insulte à tout ce qui est juste et bon ! Bouh sait que tu as tes raisons, Daren, mais Minsc n’approuve pas ta décision.

− Daren… qu’as-tu fait ?, gémit Imoen. Qu’as-tu fait…

 

Aerie s’approcha de lui et posa ses deux mains sur sa taille.

 

− Je ne te juge pas, Daren, murmura-t-elle à son oreille. Je te fais confiance.

 

Malgré ses craintes et son appréhension, Sarevok ne se montra pas pour autant hostile. L’espace de quelques instants, il s’était revu dans cette cuve de verre sordide, à la merci du sorcier Irenicus, son âme arrachée à son corps. Mais maintenant qu’il avait reprit ses esprits, il ne ressentait pas le même vide, et se demanda même si Sarevok était effectivement parvenu à ses fins.

 

− Mon épée et mon armure ne sont pas revenues, reprit-il, mais… peu importe, je me débrouillerai sans elles. Merci Daren, je suis satisfait.

− C’est… étrange, répondit Daren en contemplant ses mains, je ne ressens aucune différence.

− Ne t’ai-je pas dit qu’un infime fragment suffirait ? Je pensais bien qu’en le faisant ici, en ces lieux, cela pourrait marcher… mais je n’en étais pas sûr. Je suis heureux de voir que je ne me trompais pas.

− Tu… tu n’étais pas sûr que ça marcherait ?, s’indigna Imoen. Je le savais ! Tu bluffes depuis le début, Sarevok ! Daren, n’écoute pas une seconde de plus ce traître !

− Je n’ai pas réussi dans la vie sans prendre de risques, la coupa-il soudainement. Et… ce n’était pas du bluff. J’avais suffisamment d’informations pour me douter que cela pouvait réussir, notre héritage étant le même. Mais ce n’est pas important, à présent… J’imagine que tu es impatient d’entendre ce que j’ai à te dire ?

 

Daren acquiesça silencieusement.

 

− Très bien. Tout d’abord, je dois te dire comment quitter l’Antichambre que tu as créée. Elle est la prolongation de ta volonté, Daren. Elle existe… parce que tu as besoin qu’elle existe. C’est cette porte qui ouvre le portail, mais… tu ne pourras pas aller là où tu veux. Tu ne pourras te rendre que là où tu dois être, ou peut-être là où tu crois que tu dois être. Mais je ne peux pas te donner le pouvoir de faire en sorte que ce Plan crée un tel portail. En ce lieu qui est tien, il y a de nombreux passages dont je ne sais presque rien. Mais je peux te faire prendre conscience que l’un d’eux cache ce que tu cherches… Regarde…

 

Sarevok désigna l’une des ouvertures d’un des tunnels s’échappant de la caverne principale, et une sensation indescriptible de doute et d’angoisse s’empara soudainement de lui. Sans en connaître la raison, il savait soudainement que cette pièce renfermait pour lui un défi. Comme l’étrange impression de devoir affronter un aspect de lui-même dont il avait peur, un aspect caché au plus profond de son être, effleurant à peine sa conscience.

 

− Elle t’appelle, n’est-ce pas ?, murmura alors Sarevok.

 

Il sursauta. Son angoisse se lisait-elle à ce point sur son visage ? Depuis qu’il lui avait mentionné ce détail, cette grotte semblait murmurer son nom, et captivait toutes ses émotions, l’hypnotisant même.

 

− Nous ne pouvons ni la voir, ni t’aider, reprit Sarevok. La seule chose que je sais, c’est qu’elle t’apportera la connaissance, et avec elle, le pouvoir. Le pouvoir de quitter cet endroit, vers la prochaine étape de ta destinée.

 

Un murmure porté par le vent résonna à ses oreilles en un appel fascinant, attendu et redouté. Il n’y avait à présent plus aucun doute possible, il devait se rendre dans cette grotte, pour une raison qui lui échappait encore.

 

− J’ai passé beaucoup de temps à étudier les vieilles légendes de l’ordre de Bhaal, expliqua Sarevok, et j’ai découvert l’une des anciennes prophéties provenant d’une secte de Cyric peu coopérative… qui parle longuement de temps que nous vivons aujourd’hui. La Côte des Epées baignera dans le sang, oui… mais les combats culmineront au cours d’une immense bataille dans une ville au sud du Téthyr, la cité de Saradush. C’est là-bas que tu dois aller, j’en suis sûr, là où la prophétie commencera à se réaliser. Mais tu dois avant toute chose affronter ton épreuve.

 

Saradush… Ainsi, les rumeurs étaient fondées. Les échos portés par un murmure sanglant avaient franchi les portes de Suldanessalar. Sa destinée se trouvait-elle là-bas ? Il n’avait jamais voyagé aussi loin dans le Sud, et il ne savait d’ailleurs même pas comment s’y rendre.

 

− Et que se passera-t-il ensuite ?, demanda-t-il, la gorge serrée.

− Alors…, répondit lentement Sarevok, Alors le futur commencera. Et nous verrons quel rôle tu joueras dans ce conflit, et si tu es digne de l’héritage du Seigneur du Meurtre.

De l’obscurité à la lumière

Le couloir donnait sur un autre laboratoire d’expérience. Ici aussi, contre les murs, de nombreuses cuves étaient remplies d’un liquide verdâtre, mais à la différence de la geôle de Jaheira, ce n’étaient pas des ombres qui y remuaient à l’intérieur. Des êtres de forme humaine flottaient dans cette eau nauséabonde. Ils avaient déjà traversés de nombreuses salles plus glauques les unes que les autres, mais cette fois encore, le spectacle était pour le moins stupéfiant.

 

− C’est… Ce sont des femmes ?, dit Imoen d’une voix blanche.

 

La forme qui flottait à l’intérieur des cuves avait effectivement de longs cheveux qui ondulaient calmement.

 

− Qu’est ce qu’elles sont belles…, poursuivit-elle de la même voix.

− Ce sont… des elfes, je crois, ajouta Jaheira. Regardez leurs oreilles, et la finesse de leurs traits.

− Qui sont-elles ?, demanda Daren, lui aussi ébloui par la beauté de ces créatures. Qui est-elle ?

 

Tout le monde avait à présent remarqué que les corps ne représentaient qu’une seule et unique personne, clonée à de multiples reprises, sans doute par cet Irenicus.

 

− Je ne sais pas…, finit par répondre Jaheira, le regard toujours dans le vague.

− Bouh a vu l’une de ces personnes bouger !, s’écria Minsc. Il m’a dit qu’elle a ouvert les yeux !

 

Tout le monde tourna son regard vers lui, puis vers les cuves. Un sentiment d’angoisse perceptible envahit soudainement la pièce.

 

− Je crois que nous ne devrions pas rester dans les parages, intervint Yoshimo.

− Je suis tout à fait d’accord, renchérit Jaheira. Allons-nous en d’ici, en vitesse.

 

Daren suivit ses compagnons vers le tunnel qui sortait de la pièce, jetant un rapide coup d’œil en arrière. L’espace d’une seconde, il aurait juré voir l’une de ces elfes regarder dans sa direction, et même lui faire un sourire. Son cœur s’accéléra, et il courut à toutes jambes rejoindre Minsc qui ouvrait la marche.

 

Ils n’étaient pas sortis de la salle depuis quelques secondes qu’un bourdonnement aigu et puissant retentit dans le souterrain. Le bourdonnement se transforma en une sorte de cri monocorde et perçant, faisant même vibrer légèrement les lames de leurs épées. Tous avaient portés leurs mains aux oreilles, et Jaheira leur hurla quelque chose qu’ils peinèrent à déchiffrer.

 

− Une alarme ! Courez !

 

Mais il était trop tard. Déjà des vibrations sourdes faisant trembler le sol leur indiquaient qu’on venait dans leur direction. Les pas lourds se firent de plus en plus distincts et sonores tandis que le bourdonnement lancinant faiblissait petit à petit. Ils étaient repérés.

 

− Des golems, là !, hurla Imoen, en désignant deux mastodontes d’argile qui brisaient tout sur leur passage.

− Daren, Minsc, Yoshimo ! Occupez-vous de celui de droite !, leur cria Jaheira.

 

Ils se regardèrent un instant et dégainèrent leur armes, se mettant en position de combat. Yoshimo utilisait une longue et fine lame aiguisée comme un rasoir, une sorte de cimeterre comme Daren n’en avait encore jamais vu. De son côté, lui-même s’empara de la lourde épée de feu son frère Sarevok, serrant fermement la garde de ses deux mains.

Les golems n’étaient plus qu’à quelques mètres. Sa respiration s’accéléra. Où porter un coup contre ces créatures de terre ? Il n’avait jamais rien vu de tel auparavant et espérait que leur assaut suffirait à repousser cette attaque. Jaheira frappa le sol de ses paumes, et une lueur verte illumina le couloir un instant. Une multitude de plantes et de lianes surgirent du sol et entravèrent péniblement les jambes titanesques de l’un des gardiens d’argile.

 

− Maintenant !, hurla-t-elle.

 

Minsc poussa un cri terrifiant et frappa de toutes ses forces la carcasse du golem. Une motte de terre gluante s’éleva dans les airs et s’étala contre la paroi de la galerie. Yoshimo se battait d’un style assez étrange, alliant souplesse et rapidité, et lacéra le géant de nombreux coups de sa lame. La créature ripostait dangereusement, et plusieurs fois Minsc dût encaisser de sévères coups durs comme la pierre. Daren voyait distinctement le sang couler le long des bras musclés du rôdeur, mais le colosse au tatouage violet était un solide combattant et continuait l’assaut avec rage. Derrière lui, il entendit Imoen finir ses incantations et déverser un feu dévastateur sur ce qui servait de tête à la créature. L’autre golem se débattait férocement contre les plantes mais n’avait sans doute pas été créé dans le but de repousser un assaut de ce type, et malgré sa force titanesque, il ne parvenait qu’à rompre quelques lianes que Jaheira faisait repousser aussitôt. Daren leva son épée et fendit le corps d’argile devant lui, qui céda aussi facilement que s’il avait enfoncé un couteau dans une motte de beurre tiède.  Cette lame noire n’était pas faite d’un métal ordinaire et semblait même capable de découper de la roche. Un bras puis l’une des jambes de la créature s’affaissèrent, fondant au sol comme une masse vaseuse. Le golem était toujours en vie, si toutefois on pouvait le définir ainsi, mais était dans l’incapacité de bouger, et de frapper. Jaheira, au bord de l’épuisement, relâcha sa prise, et tous vinrent à bout de la deuxième créature en quelques secondes. Ne restaient qu’au sol des tas de terre et d’argile se débattant vainement, agitant ce qui restait de leurs poings en direction des intrus.

 

Daren souffla un instant, et son regard fut attiré par un mouvement à l’autre bout du couloir. Une silhouette sombre les avait visiblement observés pendant leur combat, sans intervenir, et s’enfuyait à l’instant même.

 

− Attendez !, s’écria Daren, tendant un bras dans sa direction.

 

Mais l’ombre s’était déjà enfuie. Toutes les têtes s’étaient tournées vers lui, se demandant ce qui se passait.

 

− Il y a quelqu’un ! Là bas !, continua-t-il à l’attention de ses compagnons.

 

Jaheira dirigea son regard vers le fond obscur de la galerie, et plissa un instant ses yeux d’elfe.

 

− Dépêchez-vous ! Il faut qu’on le rattrape avant qu’il donne à nouveau l’alerte !

 

Malgré leurs quelques blessures, ils se remirent en route aussi vite que possible, courant sur le sol rocheux. Le tunnel ne débouchait pas sur une nouvelle salle mais semblait plutôt aboutir dans d’anciennes canalisations, vraisemblablement un circuit d’égout abandonné.

 

− Ecoutez !, chuchota Imoen. Ecoutez…

 

Le silence se fit sur le petit groupe. Au loin, très loin, on entendait des bruits de bataille.

 

− La sortie !, s’exclama-t-elle, ne pouvant contenir un rire.

 

On devinait effectivement un point de lumière à l’extrémité du tunnel qui remontait fortement. Daren inspira profondément, et une sensation d’espoir qu’il avait presque oubliée le submergea. Ils allaient être enfin libres.

 

− Allons-y !, ajouta Jaheira, qui elle aussi avait retrouvé des couleurs. Nous y sommes presque !

 

Ils coururent dans le tunnel en forte pente malgré leur fatigue et leurs blessures, revigorés par cette nouvelle perspective.

 

− La lumière ! La liberté ! Oui !!, s’écria Imoen, à quelques pas de l’air libre.

 

Leur euphorie leur avait fait oublier les bruits inquiétants qui venaient de la surface. On entendait des détonations sourdes et des cris de douleur, et il était évident qu’une bataille faisait rage au dessus de leur tête. Imoen s’arrêta soudain, le visage frémissant de terreur.

 

− Cette voix…, commença-t-elle d’un timbre mal assurée. Cette voix ! C’est lui, Daren ! J’en suis sûre, c’est lui !

 

On entendait effectivement des cris indistincts au dehors, mais Daren ne reconnut rien de particulier. Il n’avait pas souvent entendu parler leur geôlier car il s’était contenté la plupart du temps de le torturer à l’aide de ses sortilèges, et lui était difficile de reconnaître sa voix parmi les multiples cris qu’on entendait du dehors. Il prit Imoen doucement par le bras, et ils sortirent ensembles vers la lumière.

 

Daren plissa les yeux à la lueur des rayons du soleil et huma lentement la douce caresse du vent frais sur son visage. Pendant un instant, il ne remarqua pas les débris de pierres brisées jonchant le sol, ni les murs calcinés autour d’eux, vestiges du récent affrontement. Le tunnel qu’ils venaient d’emprunter débouchait en pleine ville, dans les hauteurs d’une sorte d’arène gigantesque, grouillant d’hommes et de femmes attelés à leurs affaires. Une voix le tira alors de ses rêveries. Une voix menaçante et terrible.

 

− Tu oses m’attaquer ici ?

 

La personne qui venait de prononcer ces mots n’était autre que le sorcier, Irenicus. Il était entouré d’une demi-douzaine d’hommes masqués, portant le même uniforme de cuir que les cadavres qu’ils avaient trouvés lors de leur évasion. Tous avaient sorti leur arme, et la maintenait pointée dans sa direction.

 

− Sais-tu seulement à qui tu as à faire ?, continua le sorcier du même ton provocateur à l’attention de l’un des hommes armés.

 

Ses mains se chargèrent tout à coup d’une magie argentée, et il pointa un doigt vers son interlocuteur, qui se figea à l’impact. D’un geste désinvolte, il agita son autre main, et l’homme éclata en morceaux, des morceaux de roche brute. Les autres se regardèrent un instant, hésitant visiblement entre l’affrontement et la fuite, puis se jetèrent sur lui sur l’ordre de l’un d’eux, les armes à la main.

D’un geste sûr, le mage noir joignit ses paumes, et un bouclier lumineux se déploya autour son corps, brisant du même coup l’élan de ses adversaires.

 

− Tu vas souffrir !, vociféra-t-il à l’homme qui était vraisemblablement le chef de cette escouade. Vous allez tous sentir la fureur de mon courroux !

 

Le mage enchaîna ses sortilèges meurtriers et les hommes en noir tombèrent un à un, broyés par la magie foudroyante d’Irenicus. En quelques secondes, il ne restait de ces hommes que quelques corps démembrés et un tas de cendres noircissant. Relevant la tête vers la petite troupe qui venait d’assister, impuissante, à ce terrible spectacle, il s’adressa à Daren, prenant sa voix faussement doucereuse.

 

− Ainsi tu es parvenu à t’échapper… Tu as plus de ressources que je ne le pensais…

 

Il s’avança d’un pas, enjambant les débris de roches éparpillées par son attaque. Imoen prit alors la parole, débordante de colère.

 

− Tu ne nous tortureras pas plus longtemps !, vociféra-t-elle.

 

Irenicus tourna son regard vers elle, un rictus méprisant se dessinant sur son visage.

 

− Torture ? Pauvre petite idiote… Tu n’as donc pas compris ce que je suis en train de faire ?

 

Aux côtés de Daren, Imoen tremblait de fureur. Le souvenir de son supplice enduré lors de sa capture lui avait fait perdre toute contenance.

 

− Peu m’importe !, lui hurla-t-elle. Laisse-nous partir !

 

Le mage ricana à nouveau. Le combat allait être inévitable, et Daren se demandait, même à cinq contre un, s’ils avaient la moindre chance de l’emporter face à un adversaire si redoutable.

 

− Oh ! Non, tu ne partiras pas…, lui répondit-il. Pas alors que je suis près de la réussite !

− Laisse-nous en paix !, hurla à nouveau Imoen, ses mains brûlant de magie.

 

Elle dirigea toute sa hargne dans son sortilège, et l’énergie magique fusa droit vers le sorcier qui fût tellement surpris qu’il n’eut pas le temps de se protéger. L’espace d’une seconde, son sourire provocateur se transforma en un froncement de sourcil rageur.

 

− Il suffit !, tonna-t-il.

 

D’un geste de la main, il créa un halo de flammes rougeoyantes autour d’Imoen, qui lui brûlèrent la peau alors qu’il refermait son poing.

 

− Je ne supporterai pas plus longtemps les babillages d’une enfant ignorante !

 

Il n’avait pas fini de prononcer ces mots qu’un éclat jaune vif rayonna sur les ruines encore fumantes. Cinq silhouettes encagoulées et vêtues de robes grises surgirent aussitôt du néant.

 

− Halte !, cria l’un d’entre eux. Vous n’avez pas le droit d’utiliser l’énergie magique !

− Toutes les personnes concernées sont aux arrêts !, ajouta un autre. Le spectacle est terminé !

 

Les deux hommes vêtus de gris qui avaient pris la parole se dirigèrent vers Irenicus.

 

− Va-t-on enfin cesser de m’interrompre !, s’écria le mage. Cela suffit !

 

Presque simultanément, les cinq mages gris entamèrent une incantation, mais Irenicus les avait déjà pris de vitesse. D’une habileté déconcertante, il repoussa aisément les sortilèges pourtant mortels de ses adversaires, les retournant contre eux, et brisa ses ennemis aussi facilement que des brindilles. En quelques instants, ils s’effondrèrent tous, inconscients, ou morts.

L’assaut n’était pas encore fini que d’autres lumières dorées apparurent aux côtés de leurs compagnons tombés au combat. Et cette fois, ce furent presque une dizaine de mages encagoulés qui se joignirent à la bataille. La magie fusa de toute part. Daren, Jaheira, Minsc et Yoshimo n’osaient prendre part à ce combat qui les dépassait, mais Imoen, toujours tremblante de fureur, enchaînait elle aussi ses sortilèges, prêtant main forte aux assaillants de celui dont elle avait juré la perte. Malgré leur large supériorité numérique, les mages gris ne parvenaient qu’à peine à inquiéter Irenicus. La violence des chocs magiques était telle qu’une explosion retentit au centre de la bataille, renversant Daren et ses compagnons et provoquant un éboulement dans le tunnel qu’ils venaient de quitter. Il n’eut qu’à peine de temps de relever la tête, qu’il entraperçut de nouvelles lueurs jaunes venues prêter main forte à leurs alliés tombés au combat. L’un d’eux, apparu à leur côté, confia alors à l’un de ses compagnons :

 

− La puissance de ce mage est incommensurable ! Nous devons le maîtriser au plus vite !

− Cela suffit !, tonna encore une fois Irenicus. Je n’ai pas de temps à perdre avec ça !

 

Il allait entamer de nouveaux sortilèges lorsque l’un des mages encagoulés l’interrompit d’une voix autoritaire.

 

− Cessez immédiatement d’avoir recours à la magie ! Et suivez nous !

− Tout ceci est ridicule, reprit Irenicus, dont on apercevait à nouveau la silhouette sous le nuage de poussière qui commençait à se dissiper. Finissons-en !

− Même si nous tombons, continua le mage gris, d’autres nous remplacerons. Vous serez vite écrasés sous le nombre !

 

Pour la première fois, le visage impassible d’Irenicus sourcilla. Les propos du mage étaient sensés, et malgré sa formidable puissance, il ne pourrait tenir seul face à tant d’adversaires. Il fronça les sourcils, et lui répondit d’un air mauvais.

 

− Tu m’ennuies, sorcier de pacotille. Il se peut que je me rende…

 

Il tourna son regard vers Imoen.

 

− … mais la fille viendra avec moi !

 

Stupeur. Tous les regards se tournèrent vers elle. Le visage d’Imoen se figea, et elle s’écria, désespérée :

 

− Qu… quoi ? Non ! Je n’ai rien fait de mal !

 

Le mage encagoulé se tourna dans sa direction, et lui récita ses charges tel un automate.

 

− Vous êtes impliquée dans une affaire concernant l’utilisation illégale de la magie ! Veuillez nous suivre.

 

Daren sentit son cœur s’emballer. Il crut un instant avoir mal compris ses propos, mais le visage blême de Jaheira lui confirma ses craintes. Elle avait effectivement fait usage de sortilèges mineurs, mais aucun d’eux ne connaissait la réglementation en matière de magie de cette ville.

 

− Attendez !, intervint Daren. Nous ne savions…

− Je ne veux pas aller avec eux !, s’écria Imoen, alors que l’un des mages la prenait par le bras. Non !

 

Elle jeta un regard désespéré à ses compagnons, alors qu’un autre mage s’occupait d’Irenicus et commençait une incantation. Daren voulut se lever, imité par Jaheira et Minsc, mais une barrière invisible l’empêcha d’avancer davantage.

 

− Daren ! Au secours ! Pitié !

 

Et en un éclair jaune vif, elle disparut sur ces dernières paroles, laissant ses compagnons seuls, hagards. Ils venaient de perdre Imoen, et n’avaient pas la moindre idée de ce qui allait lui arriver, capturée par ces mages impitoyables et en compagnie du sorcier le plus puissant qu’ils n’eussent jamais rencontré.

Un allié de circonstance

La pièce n’ayant pas d’issue, la seule alternative était le tunnel rocheux que Daren avait noté un peu plus tôt. Des bruits de gouttes d’eau résonnaient contre les parois de la galerie, et une forte odeur d’humidité emplissait l’atmosphère. Au tournant de ce tunnel, le petit groupe découvrit un spectacle horrible. De nombreux corps, brûlés ou transpercés de parts en parts, étaient allongés au sol.

 

− Par Sylvanus !, s’écria Jaheira. Que s’est-il passé ici ?

 

Imoen avait fait quelques pas en arrière, mais ne parvenait pas à détourner son regard de cette scène horrible.

 

− Je crois… je crois que ce sont les personnes qui ont attaqué cet endroit, répondit Daren. Mais, apparemment, aucun n’a survécu…

− Je ne suis pas surprise de ce résultat, à la vue de la puissance du propriétaire des lieux…, ajouta Jaheira. Continuons à avancer… si nous ne voulons pas subir le même sort !

 

Le tunnel s’élargit soudain pour finir sur une caverne étrange. Des nombreux cristaux fixés au sol illuminaient la pièce d’une lueur rougeâtre, et des cratères dans la roche formaient de petites mares. Le complexe dans lequel ils se trouvaient était sans doute bâti autour d’une caverne. Tous les quatre avancèrent avec précaution au milieu de ces rochers étranges, et Daren pencha son regard vers l’un des bassins qui avait aussi des reflets orangés. Des images floues d’une ville et de ses habitants se dessinèrent un instant, mais à peine eut-il cligné des yeux que l’eau reprit son aspect lisse et calme. Il allait poser sa main sur le bras d’Imoen pour lui montrer ce phénomène, mais elle rompit avant le silence qui régnait dans la grotte.

 

− Cet endroit est chargé en magie, déclara-t-elle. C’est vraiment étrange, je ne l’avais jamais ressenti comme ça avant. Je peux presque en sentir des picotements sur mes bras.

− Je suis d’accord avec toi, renchérit Jaheira. Cette caverne et ces cristaux ne sont pas naturels, je le sens moi aussi. J’espère que nous parviendrons à nous enfuir avant de croiser cet Irenicus…

 

Ils franchirent la grotte, qui se changea à nouveau en galerie, puis enfin en un couloir creusé de mains humaines.

 

− Il y a une porte, là bas, dit Jaheira, en désignant le bout sombre du tunnel. Je ne sais pas ce qui se trouve derrière, mais préparez vos armes.

 

Minsc et Daren dégainèrent en même temps leurs épées, et tous les quatre s’approchèrent de l’issue. S’ils devaient rencontrer des ennemis dans la pièce suivante, autant les prendre par surprise. D’un geste rapide, Daren ouvrit la porte en grand, et Minsc s’élança en brandissant son arme.

La salle dans laquelle ils venaient de pénétrer ne comptait pas âme qui vive, et seules quelques souris terrifiées s’enfuirent à l’arrivée du colosse. Daren entra lui aussi, et découvrit une pièce des plus déconcertantes, presque familière. Perdus au milieu d’une caverne souterraine, ils venaient de pénétrer dans une immense bibliothèque regorgeant de livres et d’étagères.

 

− Château-Suif…, murmura Imoen, derrière lui. Des étagères poussiéreuses, de vieux livres débordant des rayons…

 

Un sourire nostalgique se dessina sur leurs deux visages, humant cette odeur caractéristique qu’ils avaient connue de toujours.

 

− Je veux sortir d’ici, s’il te plaît, Daren.

 

La bibliothèque continuait sur un autre couloir. Contrairement aux cellules lugubres qu’ils venaient de quitter, Daren avait la nette sensation que cette partie du souterrain était habitée. Le sol était dallé, et on devinait sur les murs les traces noires de suie d’une torche régulièrement entretenue. Le passage s’élargit à nouveau, et déboucha sur une autre pièce tout aussi incongrue.

 

− Quelle chaleur !, dit Imoen, essuyant son front d’un revers de la main.

− C’est une forge, répondit aussitôt Daren, reconnaissant les vapeurs familières de ses premiers pas de forgerons durant son enfance. Et même une forge immense.

 

En effet, même dans le cas où Gorion ne l’aurait pas initié à cet artisanat, les instruments qui étaient suspendus aux murs de la pièce ne laissaient planer aucun doute : marteaux, pinces et autres soufflets, ainsi que de nombreuses armes rangées dans des râteliers. Une voix rocailleuse s’éleva alors de l’autre côté de la pièce.

 

− Qui êtes-vous ?

 

Trois, quatre, puis cinq petites silhouettes apparurent, menaçantes, les armes à la main. Ils n’étaient pas plus grands que des enfants, mais leur regard malveillant et leur peau grisâtre les rendaient particulièrement effrayants.

 

− Des… nains ?, murmura Imoen.

 

Leur stature et leur démarche pouvaient faire penser à cette race de montagnards, mais ces yeux rouges et cette peau presque noire n’avaient jamais été mentionnés dans aucun ouvrage que Daren n’eût jamais lu.

 

− Des duegars, rectifia Jaheira de la même voix basse. Des nains gris des profondeurs. Ce sont des créatures malfaisantes qui ne vivent presque qu’en Ombreterre. Je me demande d’ailleurs ce qu’elles font ici.

 

Brandissant son marteau, l’une d’entre elles s’écria alors en direction d’une autre :

 

− Les prisonniers se sont évadés ! Va prévenir le maître !

 

Minsc rendit son arme à Daren, et s’empara d’une énorme lame dans l’un des râteliers. Daren dégaina alors sa propre épée et ajusta ses deux lames. Ils devaient à tout prix les empêcher de donner l’alerte. L’un d’eux était presque sorti de la pièce lorsqu’un trait siffla à leurs oreilles. Il tomba en avant, mort sur le coup. Imoen encocha une autre flèche, et Minsc et Daren foncèrent dans la mêlée.

 

Malgré leur petite taille, ces duegars étaient de rudes combattants. Leur condition de vie précaire dans le monde sans pitié qu’étaient les souterrains de l’Ombreterre avait renforcé la force physique et l’habileté au combat de leur race. Minsc et Daren en affrontait chacun deux, et le combat n’était pas vraiment à leur avantage. Imoen était restée auprès de Jaheira qui n’était pas armée, mais ne parvenait pas à viser correctement les nains sans risquer de blesser ses compagnons. Minsc, malgré sa force physique impressionnante, ne parvenait pas à frapper avec précision ces créatures qui lui arrivaient à peine à la cuisse.

 

Cependant, après quelques minutes de lutte acharnée, les duegars finirent par céder, non sans avoir égratigné sinon blessé les deux combattants.

 

− Jaheira, lui lança Daren. Pourquoi tu n’es pas intervenue ? Il y a des armes ici !

 

Elle rougit légèrement, et bégaya une réponse.

 

− Je… je ne sais pas me servir d’une épée.

 

Daren écarquilla les yeux, imité par Imoen. Jaheira, la redoutable guerrière, ne savait pas se servir de la plus élémentaire des armes de combat.

 

− Les druides n’utilisent pas d’épées, continua-t-elle à se justifier. Je suis désolée…

 

Un silence embarrassant régnait dans la pièce, et ni Daren ni Imoen ne voulait la mettre davantage mal à l’aise pour le moment.

 

− Je vais soigner vos blessures, finit-elle par dire, en passant ses mains qui commençaient à bleuir sur les plaies des deux combattants. Nous ne sommes pas encore sortis.

 

Minsc et Daren s’équipèrent un peu plus solidement avant de continuer. Ce n’étaient pas les armes qui manquaient, et ces duegars avaient forgé suffisamment de pièces d’armures pour que tous les deux y trouvent leur taille. Le couloir qui sortait de la forge bifurquait à nouveau, et débouchait encore une fois sur pièce déconcertante : une chambre, richement décorée, et regorgeant de mobilier de valeur.

 

− Ce… ce n’est pas possible, dit Imoen, la voix légèrement tremblante. Comment un être aussi… ignoble peut-il vivre dans un endroit aussi beau ?

 

L’architecture de la chambre était effectivement des plus harmonieuse. Des arcades sculptées à même la roche donnaient l’impression de pénétrer dans un patio, et les jeux de lumières faisaient rayonner la salle dans toute sa splendeur.

 

− Le goût et la cruauté ne sont pas incompatibles, on dirait bien…, répondit Jaheira. Mais nous avons un autre problème, je pense.

 

Elle désigna les deux portes qui permettaient de quitter cet endroit.

 

− Je pense qu’il est inutile voire dangereux de nous séparer, continua-t-elle, et je vous propose donc de prendre tous celle de gauche.

 

Aucun n’émit d’objection et tous la suivirent, à l’exception de Daren, qui regardait immobile une immense épée fixée au mur.

 

− Daren, qu’est ce que tu attends ? Tu ne viens pas ?

 

Daren ne répondit pas, continuant de contempler l’arme noire. Il s’avança d’un pas, et tendit sa main vers la garde. D’un geste sûr, il souleva l’épée, et porta sa lame à la lumière.

 

− Cette épée, commença-t-il… c’est…

 

Il s’arrêta, examinant davantage les fines gravures qui la décoraient. Il ne pouvait y avoir d’erreur. Il aurait reconnu cette arme terrible entre mille. Cette arme qui avait tué son père bien-aimé.

 

− C’est celle de Sarevok !

 

Imoen étouffa un cri.

 

− Comment…, commença Jaheira, ne trouvant plus ses mots. Qu’est ce que tu dis ? Tu es sûr ? Comment est-ce possible ? Comment est-elle arrivée là ?

− J’en suis certain, répondit aussitôt Daren. Je l’ai vue de très près lorsque j’ai combattu Sarevok, je ne peux pas me tromper.

 

Il réfléchit un instant. La présence de cette arme en ces lieux était en effet troublante, voire déroutante. Sa mémoire lui revint alors, et il se souvint des paroles d’Irenicus lorsqu’il était en captivité.

 

− J’ai peut-être une explication, continua-t-il. Irenicus sait que je suis un enfant de Bhaal, il me l’a dit plusieurs fois. Il a fait référence à… à un pouvoir que j’aurai, enfoui en moi…

 

Il lança un regard à ses compagnons, car ils savaient tous à l’exception peut-être de Minsc ce à quoi il faisait référence. Toutefois, le rôdeur ne posa aucune question à ce sujet, se contentant d’écouter sans intervenir.

 

− Il sait, donc, reprit Daren. Et s’il sait pour moi, il se peut qu’il sache pour Sarevok. Peut-être étudie-t-il les enfants de Bhaal ? Ou peut-être que Sarevok a quelque chose à voir avec lui… ?

 

Il n’était pas pleinement convaincu par ses propres explications, mais ils n’avaient pas le temps d’en débattre pour le moment.

 

− Dans tous les cas, que ce soit bien celle de Sarevok ou pas, c’est une belle arme que tu as trouvée, et elle nous sera sûrement utile pour sortir de là, conclut Jaheira en ouvrant la porte. Avançons. Je commence à ne plus supporter d’être enfermée sous terre comme ça.

 

Le couloir qu’ils venaient de prendre redevint petit à petit une simple galerie. Ils venaient vraisemblablement de quitter la zone habitée pour retrouver un environnement au décor plus sobre. Le couloir aboutit dans une caverne faiblement éclairée.

 

− Oh, non…, non…, murmura Imoen.

− Un chevalet, une dame de fer, des pieux…, ajouta Jaheira. Des instruments de tortures de toutes sortes…

 

Au milieu de la pièce, sur une table, un corps immobile était allongé sur le dos, probablement mort. Daren s’avança, et découvrit à la lumière des torches un cadavre défiguré qui pourrissait ici depuis plusieurs jours. Il détourna le regard, une moue sur le visage, puis son cœur s’accéléra soudainement. Malgré les nombreuses entailles, le visage du corps étendu sur la table de torture lui parut soudainement étrangement familier. Il posa à nouveau son regard sur les yeux clos et bouffis, et sa respiration s’arrêta.

 

− Kha…lid ?, bégaya Jaheira derrière lui d’une voix étranglée. Non, ce n’est pas possible. Ce n’est pas Khalid ? C’est un rêve ! Une illusion ! Un cauchemar !!

 

Sa voix s’élevait à mesure qu’elle exprimait sa colère et sa peine.

 

− Soit maudit !, s’écria-t-elle en brandissant un poing vers le plafond. J’arracherai le cœur de ceux qui ont fait ça ! J’arracherai leur âme noircie ! Je leur… je…

 

Elle s’arrêta, la voix étranglée par un sanglot. Daren regardait le corps inanimé de Khalid, hébété.

 

− Ce n’est pas vrai, hein ? Il n’est pas mort ?, demanda-t-il inutilement, s’accrochant désespérément à sa toute dernière lueur d’espoir.

− Tais-toi !, le coupa Jaheira en hurlant. Plus un mot ! Les mots ne sont rien !

 

Minsc parla alors, de sa voix grave et vibrante.

 

− Un brave homme est tombé ici, mais ce n’est pas une raison pour crier ainsi sur les vivants. Là, Bouh va te réconforter.

− Imbécile ! Tu es un affront à la nature ! Que sais-tu, toi et ton rongeur dégénéré ? Que peux-tu bien savoir ?

 

Elle hurlait son désespoir et crachait sa haine, même sur ses compagnons. Des larmes se dessinèrent au contour de ses yeux, mais sa rage l’empêchait de pleurer pleinement. Jamais Daren ne l’avait encore vue perdre son sang-froid à ce point.

 

− Plus un mot ! Plus de mots…

 

Sa voix faiblit lentement.

 

− Garde tes discours, garde tes proverbes…

 

Elle ne s’adressait à personne à en particulier, et son regard vague fixait un point à l’opposé de la salle.

 

− La seule voix que je voulais entendre est… morte. C’est terminé. Plus de…

 

Elle avait fini dans un murmure.

 

− Non…

 

Elle s’agenouilla, lentement, et entama une prière.

 

− Sylvanus, guide la lumière vers la source. Emmène cet homme vers ce qu’il mérite. Par… Par la volonté de la Nature, ce qui a été donné est rendu, ce qui était tourmenté est désormais en paix.

 

Elle ferma les yeux, imité par les autres

 

− Khalid… Laisse mon amour te guider…

 

Des larmes coulèrent enfin sur ses joues, et le silence régna dans la pièce, un silence que personne n’osait interrompre. Tout à coup, Jaheira se releva, séchant rapidement son visage.

 

− Nous… nous devrions faire vite avant d’être remarqués. Nous devons sortir de cette… tombe, et chercher la lumière d’en haut. En route.

 

Elle se dirigea vers la porte au fond de la salle, sous le regard ébahi des trois autres. Jaheira n’aimait pas étaler ses sentiments, mais Daren savait qu’au fond d’elle-même son cœur saignait sous cette carapace insensible.

 

La pièce suivante était une autre cellule, vide elle aussi. La seule issue était celle par laquelle ils venaient d’entrer.

 

− Il n’y a personne ici, dit Daren en parcourant les cages vides du regard.

− Ne perdons pas de temps, ajouta Jaheira. Sortons d’ici au plus vite.

 

Une ombre fugitive glissa le long d’une armoire de métal au fond de la pièce, heurtant légèrement l’un des barreaux de fer qui tinta distinctement dans le silence de la pièce. Minsc se retourna aussitôt et dégaina son épée, tandis Imoen encochait une flèche à son arc, mettant en joue tout ennemi éventuel. Contrairement à ce qu’ils avaient pensé en arrivant, ils n’étaient donc pas seuls : levant ses deux mains au dessus de sa tête, un homme tout habillé de noir s’approcha du petit groupe à pas lents.

 

− Il y donc un peu de bon sens au cœur de toute cette folie ?, commença-t-il d’un accent très oriental. Si tu n’es pas de mèche avec le mal qui hante cet endroit impie, Yoshimo implore ton assistance.

 

Daren avait porté naturellement la main à sa garde. Rien de ce qu’ils avaient trouvés en ces murs ne leur avait apporté de bonnes nouvelles, et la méfiance était de mise. L’homme en armure de cuir noire était d’assez petite taille, et ses yeux bridés ainsi que sa longue queue de cheval lui donnait un air assez folklorique. La voix forte de Minsc fut la première à lui répondre.

 

− Nous ne servons pas les mauvais mages, non monsieur ! Mais Bouh te regarde avec suspicion, petit homme. Comment es tu arrivé ici ? Je n’ai jamais vu les moustaches de Bouh trembler ainsi !

 

L’homme qui prétendait se nommer Yoshimo dévisagea Minsc d’un regard incrédule, se demandant sans doute s’il n’était pas en train de devenir fou, mais Daren le rassura aussitôt.

 

− Ne t’inquiète pas comme ça, nous voulons juste savoir comment tu es arrivé ici.

− Je…, commença-t-il. Comme toi, je suppose. J’ai essayé de m’enfuir, mais j’ai été blessé en essayant. Une énorme créature de terre m’a pourchassée, et je me suis réfugié ici en pensant être à l’abri.

− Comment as-tu été enfermé ici ?, continua Daren.

− C’est en fait assez… heu… embarrassant, en réalité. Ma profession est réservée à ceux qui sont prudents, et pourtant je me suis fait surprendre par imprudence. J’ai quitté Kara-Tur pour Athkatla il y a longtemps, en quête de fortune. Un jour, je suis allé me coucher dans ma chambre à la Couronne de Cuivre, et je suis me suis réveillé avec la tête lourde dans une salle étrange.

 

Il s’arrêta, interrogeant du regard ses interlocuteurs.

 

− Je ne sais pas combien de temps je suis resté ainsi avant de me réveiller, ajouta-t-il.

− Tu penses que nous sommes toujours à Athkatla ?, continua Daren.

− Je ne sais pas exactement. On m’a peut-être drogué avant de m’amener ici. J’étais peut-être inconscient…

− Alors tu sais combien il est difficile d’être placé dans un labyrinthe comme un pauvre hamster sans défense !, intervint Minsc. Nous sommes des camarades en péril, et Bouh te demande ce que tu proposes pour la suite des évènements, petit homme !

 

Yoshimo recula d’un pas, toujours impressionné par le colosse, puis reprit de son accent oriental.

 

− Je ne connais pas la sortie. J’ai traversé une chambre étrange avant d’atterrir ici, c’est tout ce dont je me souviens. Mais nous devrions peut-être chercher la sortie ensemble ?

− Et comment pourrions-nous être sûrs que tu n’es pas un démon qui cherche à nous attirer dans un piège ?, intervint Jaheira, toujours cassante.

− Mais je ne suis pas un démon !, s’écria-t-il. Je suis juste Yoshimo, un simple voleur, et je suis tout aussi perdu que vous !

 

Daren et Jaheira s’échangèrent un regard, puis hochèrent la tête ensemble. Comme l’avait dit Jaheira plus tôt, ils allaient avoir besoin de toute l’aide possible pour sortir d’ici vivants, et cet homme semblait sincère.

 

− Très bien, reprit Daren après cette brève délibération. Tu as l’air honnête, pour un voleur bien sûr. Tu peux nous accompagner.

− Yoshimo sera ravi d’apporter ses services à ses nouveaux compagnons, lui répondit-il en s’inclinant.

− Je m’appelle Daren, et voici Jaheira, une demi elfe. Le grand gaillard là bas s’appelle Minsc… et son hamster Bouh, s’empressa-t-il d’ajouter en voyant le rôdeur ouvrir la bouche. La petite rouquine derrière moi se nomme Imoen. C’est mon amie d’enfance.

 

Yoshimo salua chaleureusement la petite troupe.

 

− Que proposes-tu ?, demanda la druide. As-tu une idée sur comment on pourrait sortir d’ici ?

− Je ne sais pas… J’étais prisonnier dans une cellule, que j’ai finalement réussi à ouvrir à l’aide d’un fil de métal, mais la créature m’a trouvée, et j’ai dû me réfugier ici. Elle n’a pas dû me voir me dissimuler et à fait demi-tour. Je suis ici depuis, attendant une opportunité de m’enfuir.

 

La créature dont parlait Yoshimo ne pouvait être que l’un de ces golems qu’ils avaient aperçus un peu plus tôt.

 

− Bien, conclut soudainement Jaheira, il ne faut pas traîner ici. En route.

 

La salle où s’était cloîtré le voleur n’avait pas d’autre issue, et tous les cinq firent demi-tour en direction de l’autre porte dans l’étrange chambre dont ils étaient sortis quelques minutes plus tôt. Imoen, qui était restée silencieuse depuis la découverte de Khalid, s’approcha de Jaheira et posa une main sur son épaule.

 

− Jaheira… Je voulais te dire à quel point je suis désolée pour Khalid. Je… je sais combien c’est difficile et…

− Non, tu n’en sais rien, la coupa Jaheira d’un ton las en se dégageant. Et l’heure est mal choisie pour cette conversation, mon enfant.

− Arrête de m’appeler comme ça, lui répondit aussitôt Imoen, piquée au vif. J’ai le même âge que Daren, je te rappelle, et en plus je peux t’assurer que Khalid n’a pas souffert.

 

Jaheira la regarda d’un air à la fois outragé et surpris.

 

− Qu’est ce que tu inventes encore, Imoen ? Je ne suis pas d’humeur !

− Je ne délire pas ! Je…

 

Elle déglutit au souvenir qu’elle allait évoquer. Tous écoutaient la conversation, maintenant.

 

− Je l’ai vu, reprit-elle. Khalid était déjà mort quand il a commencé à… à lui faire toutes ces choses.

 

Jaheira, ainsi que Daren et Minsc la regardait avec des yeux ronds.

 

− Tu as vu ça ? Tu as regardé ?, finit pas lui répondre la demi elfe, d’un ton à la fois horrifié et accusateur.

− Je ne savais pas que c’était Khalid, continua Imoen, la voix tremblante. Il m’a montré. Il a… découpé, et il m’a montré… Il m’a forcé à ouvrir les yeux et à regarder pendant que…

 

Elle s’arrêta, encore très choquée par ce souvenir.

 

− Arrête, la coupa Jaheira. Je ne veux rien entendre.

 

Mais Imoen ne l’écoutait plus. Elle était perdue dans ses terribles pensées.

 

− Il a dit que je devais voir pour comprendre. Mais… mais je ne sais pas quoi ! Je ne sais pas quoi voir !

 

Ses mains tremblaient elles aussi. Jaheira lui intima encore une fois de se taire, mais elle continua, vidant sa conscience de ce terrible poids.

 

− Il découpait, découpait, encore et encore ! Et il n’arrêtait pas de me dire « tu vois ? »… Mais je ne voyais rien… rien… Je ne voulais qu’une chose, qu’il s’arrête… qu’il s’arrête…

 

Elle s’effondra, en pleurs. Daren la soutint alors doucement, lui murmurant des paroles réconfortantes et l’invitant à se relever.

 

− Je ne veux plus rien entendre !, s’écria alors Jaheira, elle aussi à la limite des larmes.

 

Le silence retomba sur le petit groupe, qui reprit sa marche dans une atmosphère tendue. Au fond de lui, Daren se sentit presque chanceux. Il imagina une seconde ce qu’il aurait ressenti s’il avait découvert Imoen assassinée comme l’avait été Khalid et vraisemblablement Dynahéir, et frissonna en chassant cette idée au plus vite. Il ouvrit la deuxième porte de la chambre et s’engouffra dans le couloir devant lui, suivi par ses compagnons.

Chapitre 1 : Évasions

− Je… Imoen… C’est bien toi ? Que…

− Toi aussi, il t’a chamboulé la tête, non ?, le coupa-t-elle. Toi aussi, il t’a… torturé ?

 

Daren ne répondit pas. Il entendait seulement les bruits métalliques de la dague improvisée en clé.

 

− J’ai… presque… fini…, continua-t-elle, son instrument entre les dents.

 

Il était faible, et fourbu. Sa tête lui faisait encore mal et il se sentait nauséeux. Soudain, un cliquetis grinçant retentit et les barreaux rouillés de la porte de sa cage s’entrouvrirent lentement.

 

− Voilà ! J’ai fini ! Viens, il faut qu’on sorte de là avant qu’il revienne !

 

Elle frissonna à cette idée.

 

− Je… Je n’aurais pas la force de m’évader une fois de plus.

 

Daren était soulagé que son amie l’eût secouru, et plus encore de la savoir en vie, mais il n’arrivait pas à éprouver pleinement le sentiment de joie qu’il aurait dû ressentir. Il esquissa toutefois un sourire fatigué, mais alors qu’il rassemblait ses forces, de nombreuses questions lui vinrent à l’esprit.

 

− Comment t’es-tu échappée ? J’ai entendu des cris tout à l’heure, qu’est ce qui s’est passé ici ?

− Je n’en sais pas plus que toi, lui répondit-elle aussitôt. J’étais moi aussi dans une cellule, un peu plus grande, et des gens sont arrivés, il y a une bataille je crois. Des types étranges ont débarqués et ont commencé à fracasser pas mal de choses, et puis il y a eu ce golem qui est arrivé. Il les a pris par surprise et il les a éliminés facilement. Mais pendant la bataille, ma cage a été endommagée et j’ai pu m’échapper.

 

Il n’avait donc pas rêvé. Malgré son état de faiblesse, il avait bien distingué des voix et des cris inhabituels. Qui étaient-ils ? Que voulaient-ils ? Cela n’avait aucune importance pour le moment. Ils venaient de perturber le mage qui les retenait prisonnier ici, et leur avaient fourni l’occasion de s’enfuir. Une occasion qu’il fallait saisir au plus vite.

 

− Dans la pièce à côté, il y a des armes, continua Imoen, en désignant la dague qu’elle tenait dans la main. Pas grand-chose, mais au moins de quoi nous défendre un peu…

 

Daren se leva et sortit de sa cage. Il se massa un instant les épaules et étira ses jambes. Il n’avait pas eu l’occasion de se redresser de toute sa longueur depuis plusieurs semaines. Encore une fois, Imoen les avait sortis d’une situation périlleuse et avait fait preuve d’un sang froid et d’une efficacité exceptionnels. Il allait la remercier et la féliciter de sa présence d’esprit, mais s’aperçut qu’elle le dévisageait intensément depuis quelques secondes, les larmes aux yeux.

 

− Oh, Daren ! Je n’en peux plus… Il… Je ne sais pas ce qu’il m’a fait… Ma tête… J’ai l’impression qu’elle va éclater…

 

Elle frissonna à nouveau, un sanglot secouant sa voix.

 

− Il m’a fait des choses… horribles ! Je… je ne pourrai pas les supporter à nouveau… Allons-nous en d’ici, je t’en prie…

 

Elle s’était pelotonné dans ses bras en implorant ses dernières paroles, et pleurait doucement. Vraisemblablement, il n’y avait pas qu’à lui qu’on avait fait subir toute sorte d’épreuves abominables, mais de s’être attaqué à quelqu’un comme Imoen lui serra le cœur.

 

− Je sais, Imoen… Je sais. Mais il paiera pour ses crimes, je te le promets.

 

Il avait prononcé ces derniers mots d’une voix froide et déterminée qu’il ne se connaissait pas. Toutefois, ils devaient penser à s’évader tant qu’ils en avaient l’occasion. Ils retrouveraient sans doute ce mage bien assez tôt par la suite.

 

L’une des pièces qui jouxtait sa cellule devait effectivement servir de dépôt d’armes. C’était une petite pièce annexe, de quelques mètres de large, qui comportait un râtelier et de vieux coffres usés et poussiéreux. Daren examina rapidement les différentes pièces qui y étaient entassées en désordre, et emporta quelques épées qu’il jugea suffisamment équilibrées. Une porte dans le fond semblait dissimuler une sorte de placard et une autre, entrouverte, menait sur une petite cellule endommagée.

 

− C’est d’ici que je me suis évadée, expliqua Imoen. Mais il n’y a rien d’intéressant, ni aucune autre sortie.

 

Des traces de lutte récente expliquaient comment la cage avait pu être suffisamment détériorée pour lui permettre de s’échapper. Imoen désigna l’autre porte, s’y avança la première, et en tourna le loquet.

 

Un cri de surprise déchira le silence qui régnait dans la pièce. Imoen était tombée à la renverse, les deux mains sur sa bouche, et était tellement apeurée qu’elle en oublia de se redresser. Daren quant à lui écarquilla les yeux devant la vision abominable qui se tenait devant eux : une créature couleur terre et argile de plus de deux mètres était à l’intérieur du réduit, et fixait les deux compagnons d’un regard sans vie.

 

− Un… un golem !, bégaya la jeune femme, se débattant pour reculer le plus vite possible.

− Je crois que je l’ai déjà vu, lui répondit Daren. Maintenant que je le vois plus clairement, il me semble que c’est lui qui est venu prévenir notre geôlier que son… repaire était attaqué. Ou alors, quelque chose qui lui ressemblait beaucoup.

 

La créature les regardait toujours, immobile.

 

− Mais… il ne nous attaque pas ?, murmura Daren à son amie.

− C’est une créature artificielle et dénuée de toute intelligence, lui chuchota à son tour Imoen. Elle ne peut recevoir que des ordres très simples, et les exécute toujours à la lettre. Tant qu’on ne viole pas ce qu’elle garde, elle continuera à nous ignorer.

− Là, regarde, l’interrompit Daren. Derrière.

 

Il pointa un doigt vers la créature, et désigna une sorte de petit secrétaire contre la paroi du local. Imoen s’avança, lentement, son regard ne quittant pas celui du monstre d’argile.

 

− N’avance pas !, s’écria Daren. Imagine si… s’il se réveillait ?

 

Elle se retourna, un sourire malicieux sur le visage.

 

− Je suis sûre qu’il ne fera rien…

 

Elle semblait douter légèrement de ses propres paroles, mais continua de se diriger à pas feutrés en direction du golem. Daren, derrière elle, l’épée à la main, se tenait prêt à intervenir à tout moment. Il ne savait pas vraiment comment battre une telle créature, mais il préféra ne pas se poser davantage la question pour le moment. Imoen n’était plus qu’à quelques pas du petit bureau, et de la volumineuse masse d’argile qui faisait office de cuisse à la créature. La tension monta encore. Elle tendit la main vers le tiroir du petit bureau, une main légèrement tremblante mais décidée. Et elle l’ouvrit d’un seul coup.

 

− Bouh !

 

Daren sursauta si brusquement que sa lame heurta le couvercle encore ouvert de l’un des coffres.

 

− Tu vois ?, reprit Imoen, radieuse. Je t’avais dit qu’il n’y avait rien à craindre !

 

La créature n’avait effectivement pas bougé. Elle fouilla rapidement le tiroir ouvert devant elle et en tira une petite clé de couleur cuivrée qu’elle agita devant elle. Daren, encore sous le choc, reprit péniblement son souffle avant de lui répondre.

 

− Tu ne te rends pas compte, Imoen ! Et si… et si le golem s’était réveillé ? Et s’il t’avait…

− Tu pourrais me faire confiance, un de ces jours, le coupa-t-elle d’un ton mi hautain mi amusée en rangeant sa prise dans une poche. Regarde les bras de ce golem d’un peu plus près.

 

Daren s’avança, et vit que les membres de la créature étaient lacérés à plusieurs endroits. On distinguait même quelques pointes de flèches encore enfoncées dans son corps de terre.

 

− C’est le golem que j’ai vu tout à l’heure, celui qui a combattu ceux qui sont entrés par effraction dans ce repaire.

 

Elle marqua une pause et le regarda d’un air entendu.

 

− Et ?, interrogea Daren, ne comprenant pas où son amie voulait en venir. Qu’est ce que ça signifie ?

− Ah, oui… J’oublie toujours que tu ne connais rien à la magie, répondit-elle d’un ton légèrement supérieur, qui se transforma rapidement en un franc sourire. Je t’explique. Les golems sont des créatures particulièrement… stupides. Disons qu’elles ne peuvent pas réfléchir, comme nous. Elles ne savent exécuter qu’un ordre bien précis. Et si elle a attaqué les intrus, c’est qu’elle devait avoir pour ordre de tuer quiconque pénètrerait sans autorisation ici.

− Et elle n’a donc rien à faire de ce bureau, termina Daren qui commençait à comprendre où elle voulait en venir.

 

Il était encore une fois ébahit de la vivacité d’esprit de son amie, et de la facilité avec laquelle elle pouvait faire appel à toutes ses connaissances dans les pires situations.

 

− Au fait, je ne t’ai pas encore remercié de m’avoir libéré…

− Tu me remercieras quand on sera sortis d’ici, répondit-elle d’un ton décidé.

 

Elle s’empara d’un arc et de quelques flèches encore en état.

 

− Allons fouiller les pièces alentours. Cette clé doit bien ouvrir quelque chose, et je doute que notre « hôte » se soit attendu à ce qu’on la récupère.

 

Ils sortirent du petit local et traversèrent la grande pièce où se trouvait la cage dans laquelle il avait passé ses dernières semaines. Sur leur droite, un couloir qui ressemblait plus à une galerie de grotte semblait s’enfoncer dans la roche, et on distinguait une porte d’un vert défraîchi à l’opposé.

 

− Je te propose d’essayer en face, murmura-t-elle, le volume imposant de la pièce dans laquelle ils se trouvaient incitant au silence.

 

Daren acquiesça d’un signe de tête et, l’arme au poing, traversa le sol grillagé, un bruit métallique résonnant doucement à chacun de ses pas.

 

La porte donnait dans une pièce plus petite, comportant elle aussi des cages similaires. La lumière qui éclairait les lieux émanait de braseros verdâtres suspendus aux murs qui baignaient la pièce d’une atmosphère inquiétante. Daren s’avança précautionneusement, suivi de près par Imoen. Ils étaient visiblement entrés dans une autre cellule.

 

− Le mal goûtera de mon épée, aussi longtemps que je vivrais !, s’écria une voix tonitruante et menaçante.

 

Daren se plaqua contre le mur, imité par Imoen.

 

− Au large, infamie !, continua la même voix forte.

 

Imoen s’avança lentement, son regard s’éclairant à mesure qu’elle tendait l’oreille.

 

− Je connais cette voix, murmura-t-elle pour elle-même.

 

Daren fronça lui aussi les sourcils. Cette intonation, cette fureur dans le verbe, lui rappelait des souvenirs encore embrouillés par sa captivité.

 

− Minsc ?, osa timidement Imoen.

 

Un léger piaillement retentit dans la pièce.

 

− Qui réclame Bouh ?, répondit la voix.

− Minsc ! C’est bien toi ! C’est moi, Imoen ! Minsc !

 

Le rôdeur était enfermé dans une impressionnante cage à l’autre bout de la pièce, et sa captivité semblait l’avoir rendu encore plus perturbé, si cela s’avérait possible.

 

− Ah ! Minsc sera bientôt libre !, fit-il en reconnaissant Imoen qui courrait vers lui.

 

Daren accourut lui aussi, et fit un sourire au colosse.

 

− Il t’a enfermé toi aussi ?, demanda-t-il, tout en cherchant une serrure.

− Trêve de discours inutile !, s’écria le rôdeur de sa même voix forte. Je vais faire pleuvoir des gnons sur ceux qui ont osés toucher à… à…

 

Il hésita, visiblement très perturbé.

 

− Sur ceux qui ont osé toucher à Dynahéir ! Elle sera vengée !

 

Le visage d’Imoen se décomposa. Elle ouvrit la bouche une première fois, mais aucun son ne sortit. Elle finit péniblement par articuler le nom de sa maîtresse.

 

− Dynahéir… elle… elle est… ?

− Son esprit nous a quitté, reprit Minsc, lui aussi visiblement très peiné, mais tellement hors de lui qu’il en avait oublié de pleurer. Je devais la protéger, mais elle… mais elle…

− Dynahéir, répéta Imoen à peine plus fort. Non… ce n’est pas possible… Non… NON !

 

Elle posa un genou à terre et prit son visage entre ses mains. Elle pleurait silencieusement, murmurant le nom de la magicienne désormais disparue.

 

− Il l’a tuée alors que je la regardais !, reprit Minsc toujours à la limite de la fureur. Je ne sais pas qui il était… mais je me rachèterai ! Elle sera vengée !

 

Il tourna son regard vers Daren et s’adressa à lui, toujours en criant.

 

− M’aideras-tu ? M’aideras-tu à venger Dynahéir ? Libère-moi, et notre furie sera telle que les bardes en assècheront leur plume !

 

Daren sursauta, et acquiesça aussitôt. Il cherchait depuis son arrivée une serrure, un cadenas, ou tout autre système de fermeture, mais la cage de Minsc semblait être faite d’un seul bloc.

 

− Minsc ? Sais-tu s’il y a un moyen d’ouvrir ta cage ? Je ne vois rien qui permette de te libérer.

− Je ne sais pas, répondit le rôdeur. Mais je suis fier qu’ils me craignent assez pour m’enfermer de manière permanente !

 

C’était peut-être la vérité, mais cela n’allait pas les aider à libérer leur compagnon. Imoen pleurait toujours, et releva son visage rougit par les larmes vers Minsc.

 

− Est-ce qu’elle a… souffert ? Il l’a torturée, elle aussi ? Elle est peut-être… seulement évanouie ? Il l’a… vraiment… ?

 

La question n’était sûrement pas à propos, mais Imoen ne pouvait se résoudre à l’idée que Dynahéir fût décédée. Elle devait savoir, comprendre, ou même espérer.

 

− Minsc a tout vu. Minsc a vu ce monstre lui… lui…

 

Il ne parvint pas à finir sa phrase, très ému par les larmes d’Imoen. Daren fouillait les alentours, chaque recoin, à la recherche d’un mécanisme secret pour ouvrir la cage, mais en vain.

 

− Ces barreaux !, continua Minsc, le visage crispé de colère. Ils me rendent fou ! FOU !

 

Minsc saisit alors les arcs de métal devant lui à pleines mains, et les écarta de toutes ses forces. Une veine palpitante se dessina sur son crâne chauve, et des larmes de fureur coulèrent le long de son visage rougeoyant. Daren était abasourdi par la force brute que dégageait le colosse, et petit à petit, dans un cri de guerre terrifiant, le métal qui semblait indestructible plia légèrement, puis se brisa au sommet et à la base. Seuls restaient les deux montants arrachés dans les mains encore tremblantes du géant. Daren et Imoen n’avaient pas quitté Minsc du regard, et n’en croyaient pas leurs yeux.

 

− Minsc ne supporte pas de voir la petite Imoen si triste pour sa sorcière, et ses larmes ont décuplé sa force. Mais ne perdons pas de temps en palabres inutiles !

 

Il prit la main d’Imoen et la releva d’un geste.

 

− Daren ! Bouh ! Allons-y ! Nous avons des arrière-trains à botter !

 

Cette dernière phrase arracha un sourire à Imoen. Malgré la perte terrible de Dynahéir, ils avaient retrouvé un solide et loyal compagnon, ce qui se révèlerait sans aucun doute un atout non négligeable pour sortir vivant de cet endroit. Daren dégaina l’une de ses épées et la tendit à Minsc, qui la saisit fermement. S’ils devaient affronter quelqu’un, ils avaient maintenant un allié de poids.

 

− Il y a encore une autre porte, là bas, intervint Imoen, en désignant une ouverture dans le mur. Il y a peut-être quelqu’un d’autre enfermé ici ?

 

La porte n’était pas verrouillée elle non plus, mais le spectacle qu’ils y trouvèrent dépassait l’entendement.

 

D’immenses cuves de verre remplies d’un liquide blanchâtre bouillonnant étaient disposées le long des murs. À l’intérieur, des sortes d’ombres floues et difformes semblaient flotter. Un étrange murmure aqueux emplissait la pièce d’une aura angoissante. Les trois compagnons étaient toujours à l’entrée, stupéfiés par cet étrange et peu rassurant spectacle.

 

− D… Daren ? C’est bien toi ?

 

Une voix féminine à l’autre bout de la pièce s’éleva au dessus des chuchotements.

 

− Daren ! Imoen ! Minsc ! Par ici ! C’est moi, Jaheira !

 

La demi elfe était enfermée dans une cage similaire à la leur, et leur faisait maintenant de grands signes de la main.

 

− Jaheira ! Tu es prisonnière ici, toi aussi ?

 

Ils coururent à sa rencontre, slalomant entre les débris de verre jonchant au sol.

 

− Que je suis heureuse de vous voir, tous les trois !, s’exclama-t-elle. Il faut qu’on sorte d’ici au plus vite !

 

Contrairement à celle de Minsc, sa cage était munie d’une serrure, et déjà Imoen s’y affairait avec sa dague.

 

− Khalid n’est pas avec toi ?, demanda Daren.

 

Elle ne répondit pas tout de suite, une ombre sur son visage trahissant une inquiétude certaine.

 

− Nous avons été séparés, finit-elle par dire. Je crois bien que j’ai été droguée, et je ne sais pas vraiment depuis combien de temps je suis enfermée ici. Il doit être prisonnier autre part.

 

Elle se massa lentement la tête.

 

− Mais au moins, je crois avoir échappé aux séances de tortures… ce qui ne semble pas être ton cas, continua-t-elle en observant les nombreuses brûlures sur le corps de Daren. Je suis terriblement inquiète, et il faut absolument qu’on retrouve Khalid, avant que…

 

Elle ne termina pas sa phrase, et fut interrompu par un juron d’Imoen qui se débattait toujours avec le cadenas.

 

− Je n’ai pas le matériel qu’il faut pour ça, grogna-t-elle, en jetant sa dague limée au sol. Je ne sais pas quel genre de clé peut ouvrir ce…

 

Elle s’arrêta et releva les sourcils, portant son regard sur Daren. Son visage s’était éclairé soudainement, et Daren se souvint lui aussi.

 

− Qu’est ce qui… ?, commença Jaheira.

− La clé !, s’écria-t-elle en cherchant frénétiquement dans ses poches. La clé du golem ! Je suis sûre que…

 

Elle l’introduisit dans la serrur, et la tourna dans un déclic sonore. La grille s’ouvrit, et Jaheira s’empressa de sortir de sa cellule.

 

− Ahh…, soupira-t-elle, en fermant les yeux. Enfin… Merci du fond du cœur les amis. J’ai vraiment cru finir mes derniers jours enfermée dans cette maudite cage !

 

Les remerciements de Jaheira étaient rares, mais derrière sa nature austère, Daren savait qu’un être sensible et amical se cachait. La voix de Minsc s’éleva alors derrière eux.

 

− Bouh dit qu’il n’aime pas ces choses dans ces bocaux. Il dit qu’elles lui font peur.

− Je… je crois savoir ce que c’est, répondit Jaheira, frissonnant à cette idée. J’ai eu le temps de les écouter, et de les observer. J’ai l’impression que ce sont les âmes de ses serviteurs, qu’il a tués, mais n’a pas libérées.

− Ils sont… morts ?, demanda timidement Imoen.

 

Elle attrapa la main de Daren et la serra avec force.

 

− Morts… ou plutôt pire. Je crois qu’ils errent sans fin dans une sorte d’état intermédiaire… C’est une forme de magie et de corruption que je n’avais encore jamais vue…

 

Elle avait fini sa phrase dans une moue de dégoût. La druide qui vénérait la nature et l’équilibre ne pouvait être qu’horrifiée par ces sordides expériences. À ses côtés, Imoen était paralysée de terreur, et Daren savait parfaitement pourquoi. Et si Dynahéir avait été transformée en l’une de ces choses ? Et si ce n’était plus que l’une de ces ombres flottant dans une cuve malodorante ? Il préféra ne pas lui en parler pour le moment, afin de ne pas ajouter de la peine à ses angoisses, mais espéra au plus profond de lui-même qu’elle fût bel et bien morte, et non pas transformée en l’une de ces caricatures.

Les chuchotements qu’elles produisaient étaient presque compréhensibles, comme si ils imploraient quelque chose.

 

− On peut leur parler ?, intervint-il alors. S’ils sont vivants…

− Je ne sais pas, répondit Jaheira. Je ne sais pas s’ils peuvent encore nous entendre, ou nous comprendre.

 

Daren s’approcha du récipient de verre, lentement, essayant désespérément de saisir le sens des murmures qui s’échappaient de l’eau bouillonnante.

 

− Tu peux m’entendre ?, commença-t-il doucement. Qui es-tu ? Tu entends mes paroles ?

 

Le chuchotement se fit plus fort, plus distinct, et se transforma petit à petit en une faible voix légèrement métallisée.

 

− Maître ? Vous êtes là, Maître ?

 

Daren sursauta et eut un mouvement de recul. Cette voix. On l’aurait crue provenant d’un autre monde. Les trois autres s’étaient avancés, et écoutèrent eux aussi attentivement.

 

− Je ne suis pas ton maître, mon ami, reprit-il de sa même voix calme. Peux-tu me dire qui tu es, et ce qui t’es arrivé ?

− Pitié maître ! Je ne savais pas ! Pardonnez-moi !, continua la voix, prenant un ton suppliant. S’il vous plaît, Maître Irenicus, libérez moi. Je ne recommencerai plus, je vous le jure.

 

Ils se regardèrent un instant, interloqués, et Daren reprit.

 

− Comment puis-je te libérer, mon ami ? Explique-moi.

− Non, s’il vous plaît, Maître ! Ne me laissez pas ici ! Maître ! Libérez-moi ! Lib…

 

La voix s’éteint alors dans un gargouillis étrange. Imoen, le visage serré dans une expression de colère, venait de briser les tubes de verre qui reliaient la cuve à d’étranges cristaux suspendus aux murs.

 

− Je ne peux pas en supporter davantage, Daren. Je…

 

Elle termina sa phrase dans un sanglot.

 

− Tu as bien fait, petite, la rassura Jaheira. Ce mage est d’une cruauté sans pareille, et ces âmes torturées méritent de trouver le repos. Je crois d’ailleurs que nous devrions toutes les libérer avant de quitter cette pièce.

 

Daren et Minscs’échangèrent un regard et acquiescèrent d’un hochement de tête en sortant leurs armes. Quelques secondes plus tard, les chuchotements avaient disparus, plongeant la pièce dans un silence presque surnaturel.

 

− Irenicus…, murmura Daren.

 

Il se demandait s’il avait jamais haï autant quelqu’un, avant même de le connaître. Même Sarevok et ses terribles machinations lui paraissait fades à côté de ce qu’il ressentait pour ce meurtrier sadique.

 

− Je crois que c’est en effet le nom de notre geôlier, ajouta Jaheira.

− Son nom rejoindra celui des traîtres qui auront péri sous ma lame, rugit Minsc. Bouh saura se souvenir du nom de ce scélérat !

− C’est un sorcier particulièrement puissant, répondit Jaheira, et je ne sais pas si nous serions en mesure de le vaincre si nous le rencontrions dans son repaire. Il… il nous a capturés si facilement, que …

 

Elle s’arrêta, le regard dans le vague. Reprenant rapidement ses esprits, elle releva Imoen, et fit signe aux autres de la suivre.

 

− Je ne serai pas tranquille tant qu’on n’aura pas retrouvé Khalid. Allons-y. Il y a peut-être d’autres prisonniers de cet Irenicus ailleurs, et nous ne seront pas de trop si nous devions l’affronter.