De l’obscurité à la lumière

Le couloir donnait sur un autre laboratoire d’expérience. Ici aussi, contre les murs, de nombreuses cuves étaient remplies d’un liquide verdâtre, mais à la différence de la geôle de Jaheira, ce n’étaient pas des ombres qui y remuaient à l’intérieur. Des êtres de forme humaine flottaient dans cette eau nauséabonde. Ils avaient déjà traversés de nombreuses salles plus glauques les unes que les autres, mais cette fois encore, le spectacle était pour le moins stupéfiant.

 

− C’est… Ce sont des femmes ?, dit Imoen d’une voix blanche.

 

La forme qui flottait à l’intérieur des cuves avait effectivement de longs cheveux qui ondulaient calmement.

 

− Qu’est ce qu’elles sont belles…, poursuivit-elle de la même voix.

− Ce sont… des elfes, je crois, ajouta Jaheira. Regardez leurs oreilles, et la finesse de leurs traits.

− Qui sont-elles ?, demanda Daren, lui aussi ébloui par la beauté de ces créatures. Qui est-elle ?

 

Tout le monde avait à présent remarqué que les corps ne représentaient qu’une seule et unique personne, clonée à de multiples reprises, sans doute par cet Irenicus.

 

− Je ne sais pas…, finit par répondre Jaheira, le regard toujours dans le vague.

− Bouh a vu l’une de ces personnes bouger !, s’écria Minsc. Il m’a dit qu’elle a ouvert les yeux !

 

Tout le monde tourna son regard vers lui, puis vers les cuves. Un sentiment d’angoisse perceptible envahit soudainement la pièce.

 

− Je crois que nous ne devrions pas rester dans les parages, intervint Yoshimo.

− Je suis tout à fait d’accord, renchérit Jaheira. Allons-nous en d’ici, en vitesse.

 

Daren suivit ses compagnons vers le tunnel qui sortait de la pièce, jetant un rapide coup d’œil en arrière. L’espace d’une seconde, il aurait juré voir l’une de ces elfes regarder dans sa direction, et même lui faire un sourire. Son cœur s’accéléra, et il courut à toutes jambes rejoindre Minsc qui ouvrait la marche.

 

Ils n’étaient pas sortis de la salle depuis quelques secondes qu’un bourdonnement aigu et puissant retentit dans le souterrain. Le bourdonnement se transforma en une sorte de cri monocorde et perçant, faisant même vibrer légèrement les lames de leurs épées. Tous avaient portés leurs mains aux oreilles, et Jaheira leur hurla quelque chose qu’ils peinèrent à déchiffrer.

 

− Une alarme ! Courez !

 

Mais il était trop tard. Déjà des vibrations sourdes faisant trembler le sol leur indiquaient qu’on venait dans leur direction. Les pas lourds se firent de plus en plus distincts et sonores tandis que le bourdonnement lancinant faiblissait petit à petit. Ils étaient repérés.

 

− Des golems, là !, hurla Imoen, en désignant deux mastodontes d’argile qui brisaient tout sur leur passage.

− Daren, Minsc, Yoshimo ! Occupez-vous de celui de droite !, leur cria Jaheira.

 

Ils se regardèrent un instant et dégainèrent leur armes, se mettant en position de combat. Yoshimo utilisait une longue et fine lame aiguisée comme un rasoir, une sorte de cimeterre comme Daren n’en avait encore jamais vu. De son côté, lui-même s’empara de la lourde épée de feu son frère Sarevok, serrant fermement la garde de ses deux mains.

Les golems n’étaient plus qu’à quelques mètres. Sa respiration s’accéléra. Où porter un coup contre ces créatures de terre ? Il n’avait jamais rien vu de tel auparavant et espérait que leur assaut suffirait à repousser cette attaque. Jaheira frappa le sol de ses paumes, et une lueur verte illumina le couloir un instant. Une multitude de plantes et de lianes surgirent du sol et entravèrent péniblement les jambes titanesques de l’un des gardiens d’argile.

 

− Maintenant !, hurla-t-elle.

 

Minsc poussa un cri terrifiant et frappa de toutes ses forces la carcasse du golem. Une motte de terre gluante s’éleva dans les airs et s’étala contre la paroi de la galerie. Yoshimo se battait d’un style assez étrange, alliant souplesse et rapidité, et lacéra le géant de nombreux coups de sa lame. La créature ripostait dangereusement, et plusieurs fois Minsc dût encaisser de sévères coups durs comme la pierre. Daren voyait distinctement le sang couler le long des bras musclés du rôdeur, mais le colosse au tatouage violet était un solide combattant et continuait l’assaut avec rage. Derrière lui, il entendit Imoen finir ses incantations et déverser un feu dévastateur sur ce qui servait de tête à la créature. L’autre golem se débattait férocement contre les plantes mais n’avait sans doute pas été créé dans le but de repousser un assaut de ce type, et malgré sa force titanesque, il ne parvenait qu’à rompre quelques lianes que Jaheira faisait repousser aussitôt. Daren leva son épée et fendit le corps d’argile devant lui, qui céda aussi facilement que s’il avait enfoncé un couteau dans une motte de beurre tiède.  Cette lame noire n’était pas faite d’un métal ordinaire et semblait même capable de découper de la roche. Un bras puis l’une des jambes de la créature s’affaissèrent, fondant au sol comme une masse vaseuse. Le golem était toujours en vie, si toutefois on pouvait le définir ainsi, mais était dans l’incapacité de bouger, et de frapper. Jaheira, au bord de l’épuisement, relâcha sa prise, et tous vinrent à bout de la deuxième créature en quelques secondes. Ne restaient qu’au sol des tas de terre et d’argile se débattant vainement, agitant ce qui restait de leurs poings en direction des intrus.

 

Daren souffla un instant, et son regard fut attiré par un mouvement à l’autre bout du couloir. Une silhouette sombre les avait visiblement observés pendant leur combat, sans intervenir, et s’enfuyait à l’instant même.

 

− Attendez !, s’écria Daren, tendant un bras dans sa direction.

 

Mais l’ombre s’était déjà enfuie. Toutes les têtes s’étaient tournées vers lui, se demandant ce qui se passait.

 

− Il y a quelqu’un ! Là bas !, continua-t-il à l’attention de ses compagnons.

 

Jaheira dirigea son regard vers le fond obscur de la galerie, et plissa un instant ses yeux d’elfe.

 

− Dépêchez-vous ! Il faut qu’on le rattrape avant qu’il donne à nouveau l’alerte !

 

Malgré leurs quelques blessures, ils se remirent en route aussi vite que possible, courant sur le sol rocheux. Le tunnel ne débouchait pas sur une nouvelle salle mais semblait plutôt aboutir dans d’anciennes canalisations, vraisemblablement un circuit d’égout abandonné.

 

− Ecoutez !, chuchota Imoen. Ecoutez…

 

Le silence se fit sur le petit groupe. Au loin, très loin, on entendait des bruits de bataille.

 

− La sortie !, s’exclama-t-elle, ne pouvant contenir un rire.

 

On devinait effectivement un point de lumière à l’extrémité du tunnel qui remontait fortement. Daren inspira profondément, et une sensation d’espoir qu’il avait presque oubliée le submergea. Ils allaient être enfin libres.

 

− Allons-y !, ajouta Jaheira, qui elle aussi avait retrouvé des couleurs. Nous y sommes presque !

 

Ils coururent dans le tunnel en forte pente malgré leur fatigue et leurs blessures, revigorés par cette nouvelle perspective.

 

− La lumière ! La liberté ! Oui !!, s’écria Imoen, à quelques pas de l’air libre.

 

Leur euphorie leur avait fait oublier les bruits inquiétants qui venaient de la surface. On entendait des détonations sourdes et des cris de douleur, et il était évident qu’une bataille faisait rage au dessus de leur tête. Imoen s’arrêta soudain, le visage frémissant de terreur.

 

− Cette voix…, commença-t-elle d’un timbre mal assurée. Cette voix ! C’est lui, Daren ! J’en suis sûre, c’est lui !

 

On entendait effectivement des cris indistincts au dehors, mais Daren ne reconnut rien de particulier. Il n’avait pas souvent entendu parler leur geôlier car il s’était contenté la plupart du temps de le torturer à l’aide de ses sortilèges, et lui était difficile de reconnaître sa voix parmi les multiples cris qu’on entendait du dehors. Il prit Imoen doucement par le bras, et ils sortirent ensembles vers la lumière.

 

Daren plissa les yeux à la lueur des rayons du soleil et huma lentement la douce caresse du vent frais sur son visage. Pendant un instant, il ne remarqua pas les débris de pierres brisées jonchant le sol, ni les murs calcinés autour d’eux, vestiges du récent affrontement. Le tunnel qu’ils venaient d’emprunter débouchait en pleine ville, dans les hauteurs d’une sorte d’arène gigantesque, grouillant d’hommes et de femmes attelés à leurs affaires. Une voix le tira alors de ses rêveries. Une voix menaçante et terrible.

 

− Tu oses m’attaquer ici ?

 

La personne qui venait de prononcer ces mots n’était autre que le sorcier, Irenicus. Il était entouré d’une demi-douzaine d’hommes masqués, portant le même uniforme de cuir que les cadavres qu’ils avaient trouvés lors de leur évasion. Tous avaient sorti leur arme, et la maintenait pointée dans sa direction.

 

− Sais-tu seulement à qui tu as à faire ?, continua le sorcier du même ton provocateur à l’attention de l’un des hommes armés.

 

Ses mains se chargèrent tout à coup d’une magie argentée, et il pointa un doigt vers son interlocuteur, qui se figea à l’impact. D’un geste désinvolte, il agita son autre main, et l’homme éclata en morceaux, des morceaux de roche brute. Les autres se regardèrent un instant, hésitant visiblement entre l’affrontement et la fuite, puis se jetèrent sur lui sur l’ordre de l’un d’eux, les armes à la main.

D’un geste sûr, le mage noir joignit ses paumes, et un bouclier lumineux se déploya autour son corps, brisant du même coup l’élan de ses adversaires.

 

− Tu vas souffrir !, vociféra-t-il à l’homme qui était vraisemblablement le chef de cette escouade. Vous allez tous sentir la fureur de mon courroux !

 

Le mage enchaîna ses sortilèges meurtriers et les hommes en noir tombèrent un à un, broyés par la magie foudroyante d’Irenicus. En quelques secondes, il ne restait de ces hommes que quelques corps démembrés et un tas de cendres noircissant. Relevant la tête vers la petite troupe qui venait d’assister, impuissante, à ce terrible spectacle, il s’adressa à Daren, prenant sa voix faussement doucereuse.

 

− Ainsi tu es parvenu à t’échapper… Tu as plus de ressources que je ne le pensais…

 

Il s’avança d’un pas, enjambant les débris de roches éparpillées par son attaque. Imoen prit alors la parole, débordante de colère.

 

− Tu ne nous tortureras pas plus longtemps !, vociféra-t-elle.

 

Irenicus tourna son regard vers elle, un rictus méprisant se dessinant sur son visage.

 

− Torture ? Pauvre petite idiote… Tu n’as donc pas compris ce que je suis en train de faire ?

 

Aux côtés de Daren, Imoen tremblait de fureur. Le souvenir de son supplice enduré lors de sa capture lui avait fait perdre toute contenance.

 

− Peu m’importe !, lui hurla-t-elle. Laisse-nous partir !

 

Le mage ricana à nouveau. Le combat allait être inévitable, et Daren se demandait, même à cinq contre un, s’ils avaient la moindre chance de l’emporter face à un adversaire si redoutable.

 

− Oh ! Non, tu ne partiras pas…, lui répondit-il. Pas alors que je suis près de la réussite !

− Laisse-nous en paix !, hurla à nouveau Imoen, ses mains brûlant de magie.

 

Elle dirigea toute sa hargne dans son sortilège, et l’énergie magique fusa droit vers le sorcier qui fût tellement surpris qu’il n’eut pas le temps de se protéger. L’espace d’une seconde, son sourire provocateur se transforma en un froncement de sourcil rageur.

 

− Il suffit !, tonna-t-il.

 

D’un geste de la main, il créa un halo de flammes rougeoyantes autour d’Imoen, qui lui brûlèrent la peau alors qu’il refermait son poing.

 

− Je ne supporterai pas plus longtemps les babillages d’une enfant ignorante !

 

Il n’avait pas fini de prononcer ces mots qu’un éclat jaune vif rayonna sur les ruines encore fumantes. Cinq silhouettes encagoulées et vêtues de robes grises surgirent aussitôt du néant.

 

− Halte !, cria l’un d’entre eux. Vous n’avez pas le droit d’utiliser l’énergie magique !

− Toutes les personnes concernées sont aux arrêts !, ajouta un autre. Le spectacle est terminé !

 

Les deux hommes vêtus de gris qui avaient pris la parole se dirigèrent vers Irenicus.

 

− Va-t-on enfin cesser de m’interrompre !, s’écria le mage. Cela suffit !

 

Presque simultanément, les cinq mages gris entamèrent une incantation, mais Irenicus les avait déjà pris de vitesse. D’une habileté déconcertante, il repoussa aisément les sortilèges pourtant mortels de ses adversaires, les retournant contre eux, et brisa ses ennemis aussi facilement que des brindilles. En quelques instants, ils s’effondrèrent tous, inconscients, ou morts.

L’assaut n’était pas encore fini que d’autres lumières dorées apparurent aux côtés de leurs compagnons tombés au combat. Et cette fois, ce furent presque une dizaine de mages encagoulés qui se joignirent à la bataille. La magie fusa de toute part. Daren, Jaheira, Minsc et Yoshimo n’osaient prendre part à ce combat qui les dépassait, mais Imoen, toujours tremblante de fureur, enchaînait elle aussi ses sortilèges, prêtant main forte aux assaillants de celui dont elle avait juré la perte. Malgré leur large supériorité numérique, les mages gris ne parvenaient qu’à peine à inquiéter Irenicus. La violence des chocs magiques était telle qu’une explosion retentit au centre de la bataille, renversant Daren et ses compagnons et provoquant un éboulement dans le tunnel qu’ils venaient de quitter. Il n’eut qu’à peine de temps de relever la tête, qu’il entraperçut de nouvelles lueurs jaunes venues prêter main forte à leurs alliés tombés au combat. L’un d’eux, apparu à leur côté, confia alors à l’un de ses compagnons :

 

− La puissance de ce mage est incommensurable ! Nous devons le maîtriser au plus vite !

− Cela suffit !, tonna encore une fois Irenicus. Je n’ai pas de temps à perdre avec ça !

 

Il allait entamer de nouveaux sortilèges lorsque l’un des mages encagoulés l’interrompit d’une voix autoritaire.

 

− Cessez immédiatement d’avoir recours à la magie ! Et suivez nous !

− Tout ceci est ridicule, reprit Irenicus, dont on apercevait à nouveau la silhouette sous le nuage de poussière qui commençait à se dissiper. Finissons-en !

− Même si nous tombons, continua le mage gris, d’autres nous remplacerons. Vous serez vite écrasés sous le nombre !

 

Pour la première fois, le visage impassible d’Irenicus sourcilla. Les propos du mage étaient sensés, et malgré sa formidable puissance, il ne pourrait tenir seul face à tant d’adversaires. Il fronça les sourcils, et lui répondit d’un air mauvais.

 

− Tu m’ennuies, sorcier de pacotille. Il se peut que je me rende…

 

Il tourna son regard vers Imoen.

 

− … mais la fille viendra avec moi !

 

Stupeur. Tous les regards se tournèrent vers elle. Le visage d’Imoen se figea, et elle s’écria, désespérée :

 

− Qu… quoi ? Non ! Je n’ai rien fait de mal !

 

Le mage encagoulé se tourna dans sa direction, et lui récita ses charges tel un automate.

 

− Vous êtes impliquée dans une affaire concernant l’utilisation illégale de la magie ! Veuillez nous suivre.

 

Daren sentit son cœur s’emballer. Il crut un instant avoir mal compris ses propos, mais le visage blême de Jaheira lui confirma ses craintes. Elle avait effectivement fait usage de sortilèges mineurs, mais aucun d’eux ne connaissait la réglementation en matière de magie de cette ville.

 

− Attendez !, intervint Daren. Nous ne savions…

− Je ne veux pas aller avec eux !, s’écria Imoen, alors que l’un des mages la prenait par le bras. Non !

 

Elle jeta un regard désespéré à ses compagnons, alors qu’un autre mage s’occupait d’Irenicus et commençait une incantation. Daren voulut se lever, imité par Jaheira et Minsc, mais une barrière invisible l’empêcha d’avancer davantage.

 

− Daren ! Au secours ! Pitié !

 

Et en un éclair jaune vif, elle disparut sur ces dernières paroles, laissant ses compagnons seuls, hagards. Ils venaient de perdre Imoen, et n’avaient pas la moindre idée de ce qui allait lui arriver, capturée par ces mages impitoyables et en compagnie du sorcier le plus puissant qu’ils n’eussent jamais rencontré.

Un allié de circonstance

La pièce n’ayant pas d’issue, la seule alternative était le tunnel rocheux que Daren avait noté un peu plus tôt. Des bruits de gouttes d’eau résonnaient contre les parois de la galerie, et une forte odeur d’humidité emplissait l’atmosphère. Au tournant de ce tunnel, le petit groupe découvrit un spectacle horrible. De nombreux corps, brûlés ou transpercés de parts en parts, étaient allongés au sol.

 

− Par Sylvanus !, s’écria Jaheira. Que s’est-il passé ici ?

 

Imoen avait fait quelques pas en arrière, mais ne parvenait pas à détourner son regard de cette scène horrible.

 

− Je crois… je crois que ce sont les personnes qui ont attaqué cet endroit, répondit Daren. Mais, apparemment, aucun n’a survécu…

− Je ne suis pas surprise de ce résultat, à la vue de la puissance du propriétaire des lieux…, ajouta Jaheira. Continuons à avancer… si nous ne voulons pas subir le même sort !

 

Le tunnel s’élargit soudain pour finir sur une caverne étrange. Des nombreux cristaux fixés au sol illuminaient la pièce d’une lueur rougeâtre, et des cratères dans la roche formaient de petites mares. Le complexe dans lequel ils se trouvaient était sans doute bâti autour d’une caverne. Tous les quatre avancèrent avec précaution au milieu de ces rochers étranges, et Daren pencha son regard vers l’un des bassins qui avait aussi des reflets orangés. Des images floues d’une ville et de ses habitants se dessinèrent un instant, mais à peine eut-il cligné des yeux que l’eau reprit son aspect lisse et calme. Il allait poser sa main sur le bras d’Imoen pour lui montrer ce phénomène, mais elle rompit avant le silence qui régnait dans la grotte.

 

− Cet endroit est chargé en magie, déclara-t-elle. C’est vraiment étrange, je ne l’avais jamais ressenti comme ça avant. Je peux presque en sentir des picotements sur mes bras.

− Je suis d’accord avec toi, renchérit Jaheira. Cette caverne et ces cristaux ne sont pas naturels, je le sens moi aussi. J’espère que nous parviendrons à nous enfuir avant de croiser cet Irenicus…

 

Ils franchirent la grotte, qui se changea à nouveau en galerie, puis enfin en un couloir creusé de mains humaines.

 

− Il y a une porte, là bas, dit Jaheira, en désignant le bout sombre du tunnel. Je ne sais pas ce qui se trouve derrière, mais préparez vos armes.

 

Minsc et Daren dégainèrent en même temps leurs épées, et tous les quatre s’approchèrent de l’issue. S’ils devaient rencontrer des ennemis dans la pièce suivante, autant les prendre par surprise. D’un geste rapide, Daren ouvrit la porte en grand, et Minsc s’élança en brandissant son arme.

La salle dans laquelle ils venaient de pénétrer ne comptait pas âme qui vive, et seules quelques souris terrifiées s’enfuirent à l’arrivée du colosse. Daren entra lui aussi, et découvrit une pièce des plus déconcertantes, presque familière. Perdus au milieu d’une caverne souterraine, ils venaient de pénétrer dans une immense bibliothèque regorgeant de livres et d’étagères.

 

− Château-Suif…, murmura Imoen, derrière lui. Des étagères poussiéreuses, de vieux livres débordant des rayons…

 

Un sourire nostalgique se dessina sur leurs deux visages, humant cette odeur caractéristique qu’ils avaient connue de toujours.

 

− Je veux sortir d’ici, s’il te plaît, Daren.

 

La bibliothèque continuait sur un autre couloir. Contrairement aux cellules lugubres qu’ils venaient de quitter, Daren avait la nette sensation que cette partie du souterrain était habitée. Le sol était dallé, et on devinait sur les murs les traces noires de suie d’une torche régulièrement entretenue. Le passage s’élargit à nouveau, et déboucha sur une autre pièce tout aussi incongrue.

 

− Quelle chaleur !, dit Imoen, essuyant son front d’un revers de la main.

− C’est une forge, répondit aussitôt Daren, reconnaissant les vapeurs familières de ses premiers pas de forgerons durant son enfance. Et même une forge immense.

 

En effet, même dans le cas où Gorion ne l’aurait pas initié à cet artisanat, les instruments qui étaient suspendus aux murs de la pièce ne laissaient planer aucun doute : marteaux, pinces et autres soufflets, ainsi que de nombreuses armes rangées dans des râteliers. Une voix rocailleuse s’éleva alors de l’autre côté de la pièce.

 

− Qui êtes-vous ?

 

Trois, quatre, puis cinq petites silhouettes apparurent, menaçantes, les armes à la main. Ils n’étaient pas plus grands que des enfants, mais leur regard malveillant et leur peau grisâtre les rendaient particulièrement effrayants.

 

− Des… nains ?, murmura Imoen.

 

Leur stature et leur démarche pouvaient faire penser à cette race de montagnards, mais ces yeux rouges et cette peau presque noire n’avaient jamais été mentionnés dans aucun ouvrage que Daren n’eût jamais lu.

 

− Des duegars, rectifia Jaheira de la même voix basse. Des nains gris des profondeurs. Ce sont des créatures malfaisantes qui ne vivent presque qu’en Ombreterre. Je me demande d’ailleurs ce qu’elles font ici.

 

Brandissant son marteau, l’une d’entre elles s’écria alors en direction d’une autre :

 

− Les prisonniers se sont évadés ! Va prévenir le maître !

 

Minsc rendit son arme à Daren, et s’empara d’une énorme lame dans l’un des râteliers. Daren dégaina alors sa propre épée et ajusta ses deux lames. Ils devaient à tout prix les empêcher de donner l’alerte. L’un d’eux était presque sorti de la pièce lorsqu’un trait siffla à leurs oreilles. Il tomba en avant, mort sur le coup. Imoen encocha une autre flèche, et Minsc et Daren foncèrent dans la mêlée.

 

Malgré leur petite taille, ces duegars étaient de rudes combattants. Leur condition de vie précaire dans le monde sans pitié qu’étaient les souterrains de l’Ombreterre avait renforcé la force physique et l’habileté au combat de leur race. Minsc et Daren en affrontait chacun deux, et le combat n’était pas vraiment à leur avantage. Imoen était restée auprès de Jaheira qui n’était pas armée, mais ne parvenait pas à viser correctement les nains sans risquer de blesser ses compagnons. Minsc, malgré sa force physique impressionnante, ne parvenait pas à frapper avec précision ces créatures qui lui arrivaient à peine à la cuisse.

 

Cependant, après quelques minutes de lutte acharnée, les duegars finirent par céder, non sans avoir égratigné sinon blessé les deux combattants.

 

− Jaheira, lui lança Daren. Pourquoi tu n’es pas intervenue ? Il y a des armes ici !

 

Elle rougit légèrement, et bégaya une réponse.

 

− Je… je ne sais pas me servir d’une épée.

 

Daren écarquilla les yeux, imité par Imoen. Jaheira, la redoutable guerrière, ne savait pas se servir de la plus élémentaire des armes de combat.

 

− Les druides n’utilisent pas d’épées, continua-t-elle à se justifier. Je suis désolée…

 

Un silence embarrassant régnait dans la pièce, et ni Daren ni Imoen ne voulait la mettre davantage mal à l’aise pour le moment.

 

− Je vais soigner vos blessures, finit-elle par dire, en passant ses mains qui commençaient à bleuir sur les plaies des deux combattants. Nous ne sommes pas encore sortis.

 

Minsc et Daren s’équipèrent un peu plus solidement avant de continuer. Ce n’étaient pas les armes qui manquaient, et ces duegars avaient forgé suffisamment de pièces d’armures pour que tous les deux y trouvent leur taille. Le couloir qui sortait de la forge bifurquait à nouveau, et débouchait encore une fois sur pièce déconcertante : une chambre, richement décorée, et regorgeant de mobilier de valeur.

 

− Ce… ce n’est pas possible, dit Imoen, la voix légèrement tremblante. Comment un être aussi… ignoble peut-il vivre dans un endroit aussi beau ?

 

L’architecture de la chambre était effectivement des plus harmonieuse. Des arcades sculptées à même la roche donnaient l’impression de pénétrer dans un patio, et les jeux de lumières faisaient rayonner la salle dans toute sa splendeur.

 

− Le goût et la cruauté ne sont pas incompatibles, on dirait bien…, répondit Jaheira. Mais nous avons un autre problème, je pense.

 

Elle désigna les deux portes qui permettaient de quitter cet endroit.

 

− Je pense qu’il est inutile voire dangereux de nous séparer, continua-t-elle, et je vous propose donc de prendre tous celle de gauche.

 

Aucun n’émit d’objection et tous la suivirent, à l’exception de Daren, qui regardait immobile une immense épée fixée au mur.

 

− Daren, qu’est ce que tu attends ? Tu ne viens pas ?

 

Daren ne répondit pas, continuant de contempler l’arme noire. Il s’avança d’un pas, et tendit sa main vers la garde. D’un geste sûr, il souleva l’épée, et porta sa lame à la lumière.

 

− Cette épée, commença-t-il… c’est…

 

Il s’arrêta, examinant davantage les fines gravures qui la décoraient. Il ne pouvait y avoir d’erreur. Il aurait reconnu cette arme terrible entre mille. Cette arme qui avait tué son père bien-aimé.

 

− C’est celle de Sarevok !

 

Imoen étouffa un cri.

 

− Comment…, commença Jaheira, ne trouvant plus ses mots. Qu’est ce que tu dis ? Tu es sûr ? Comment est-ce possible ? Comment est-elle arrivée là ?

− J’en suis certain, répondit aussitôt Daren. Je l’ai vue de très près lorsque j’ai combattu Sarevok, je ne peux pas me tromper.

 

Il réfléchit un instant. La présence de cette arme en ces lieux était en effet troublante, voire déroutante. Sa mémoire lui revint alors, et il se souvint des paroles d’Irenicus lorsqu’il était en captivité.

 

− J’ai peut-être une explication, continua-t-il. Irenicus sait que je suis un enfant de Bhaal, il me l’a dit plusieurs fois. Il a fait référence à… à un pouvoir que j’aurai, enfoui en moi…

 

Il lança un regard à ses compagnons, car ils savaient tous à l’exception peut-être de Minsc ce à quoi il faisait référence. Toutefois, le rôdeur ne posa aucune question à ce sujet, se contentant d’écouter sans intervenir.

 

− Il sait, donc, reprit Daren. Et s’il sait pour moi, il se peut qu’il sache pour Sarevok. Peut-être étudie-t-il les enfants de Bhaal ? Ou peut-être que Sarevok a quelque chose à voir avec lui… ?

 

Il n’était pas pleinement convaincu par ses propres explications, mais ils n’avaient pas le temps d’en débattre pour le moment.

 

− Dans tous les cas, que ce soit bien celle de Sarevok ou pas, c’est une belle arme que tu as trouvée, et elle nous sera sûrement utile pour sortir de là, conclut Jaheira en ouvrant la porte. Avançons. Je commence à ne plus supporter d’être enfermée sous terre comme ça.

 

Le couloir qu’ils venaient de prendre redevint petit à petit une simple galerie. Ils venaient vraisemblablement de quitter la zone habitée pour retrouver un environnement au décor plus sobre. Le couloir aboutit dans une caverne faiblement éclairée.

 

− Oh, non…, non…, murmura Imoen.

− Un chevalet, une dame de fer, des pieux…, ajouta Jaheira. Des instruments de tortures de toutes sortes…

 

Au milieu de la pièce, sur une table, un corps immobile était allongé sur le dos, probablement mort. Daren s’avança, et découvrit à la lumière des torches un cadavre défiguré qui pourrissait ici depuis plusieurs jours. Il détourna le regard, une moue sur le visage, puis son cœur s’accéléra soudainement. Malgré les nombreuses entailles, le visage du corps étendu sur la table de torture lui parut soudainement étrangement familier. Il posa à nouveau son regard sur les yeux clos et bouffis, et sa respiration s’arrêta.

 

− Kha…lid ?, bégaya Jaheira derrière lui d’une voix étranglée. Non, ce n’est pas possible. Ce n’est pas Khalid ? C’est un rêve ! Une illusion ! Un cauchemar !!

 

Sa voix s’élevait à mesure qu’elle exprimait sa colère et sa peine.

 

− Soit maudit !, s’écria-t-elle en brandissant un poing vers le plafond. J’arracherai le cœur de ceux qui ont fait ça ! J’arracherai leur âme noircie ! Je leur… je…

 

Elle s’arrêta, la voix étranglée par un sanglot. Daren regardait le corps inanimé de Khalid, hébété.

 

− Ce n’est pas vrai, hein ? Il n’est pas mort ?, demanda-t-il inutilement, s’accrochant désespérément à sa toute dernière lueur d’espoir.

− Tais-toi !, le coupa Jaheira en hurlant. Plus un mot ! Les mots ne sont rien !

 

Minsc parla alors, de sa voix grave et vibrante.

 

− Un brave homme est tombé ici, mais ce n’est pas une raison pour crier ainsi sur les vivants. Là, Bouh va te réconforter.

− Imbécile ! Tu es un affront à la nature ! Que sais-tu, toi et ton rongeur dégénéré ? Que peux-tu bien savoir ?

 

Elle hurlait son désespoir et crachait sa haine, même sur ses compagnons. Des larmes se dessinèrent au contour de ses yeux, mais sa rage l’empêchait de pleurer pleinement. Jamais Daren ne l’avait encore vue perdre son sang-froid à ce point.

 

− Plus un mot ! Plus de mots…

 

Sa voix faiblit lentement.

 

− Garde tes discours, garde tes proverbes…

 

Elle ne s’adressait à personne à en particulier, et son regard vague fixait un point à l’opposé de la salle.

 

− La seule voix que je voulais entendre est… morte. C’est terminé. Plus de…

 

Elle avait fini dans un murmure.

 

− Non…

 

Elle s’agenouilla, lentement, et entama une prière.

 

− Sylvanus, guide la lumière vers la source. Emmène cet homme vers ce qu’il mérite. Par… Par la volonté de la Nature, ce qui a été donné est rendu, ce qui était tourmenté est désormais en paix.

 

Elle ferma les yeux, imité par les autres

 

− Khalid… Laisse mon amour te guider…

 

Des larmes coulèrent enfin sur ses joues, et le silence régna dans la pièce, un silence que personne n’osait interrompre. Tout à coup, Jaheira se releva, séchant rapidement son visage.

 

− Nous… nous devrions faire vite avant d’être remarqués. Nous devons sortir de cette… tombe, et chercher la lumière d’en haut. En route.

 

Elle se dirigea vers la porte au fond de la salle, sous le regard ébahi des trois autres. Jaheira n’aimait pas étaler ses sentiments, mais Daren savait qu’au fond d’elle-même son cœur saignait sous cette carapace insensible.

 

La pièce suivante était une autre cellule, vide elle aussi. La seule issue était celle par laquelle ils venaient d’entrer.

 

− Il n’y a personne ici, dit Daren en parcourant les cages vides du regard.

− Ne perdons pas de temps, ajouta Jaheira. Sortons d’ici au plus vite.

 

Une ombre fugitive glissa le long d’une armoire de métal au fond de la pièce, heurtant légèrement l’un des barreaux de fer qui tinta distinctement dans le silence de la pièce. Minsc se retourna aussitôt et dégaina son épée, tandis Imoen encochait une flèche à son arc, mettant en joue tout ennemi éventuel. Contrairement à ce qu’ils avaient pensé en arrivant, ils n’étaient donc pas seuls : levant ses deux mains au dessus de sa tête, un homme tout habillé de noir s’approcha du petit groupe à pas lents.

 

− Il y donc un peu de bon sens au cœur de toute cette folie ?, commença-t-il d’un accent très oriental. Si tu n’es pas de mèche avec le mal qui hante cet endroit impie, Yoshimo implore ton assistance.

 

Daren avait porté naturellement la main à sa garde. Rien de ce qu’ils avaient trouvés en ces murs ne leur avait apporté de bonnes nouvelles, et la méfiance était de mise. L’homme en armure de cuir noire était d’assez petite taille, et ses yeux bridés ainsi que sa longue queue de cheval lui donnait un air assez folklorique. La voix forte de Minsc fut la première à lui répondre.

 

− Nous ne servons pas les mauvais mages, non monsieur ! Mais Bouh te regarde avec suspicion, petit homme. Comment es tu arrivé ici ? Je n’ai jamais vu les moustaches de Bouh trembler ainsi !

 

L’homme qui prétendait se nommer Yoshimo dévisagea Minsc d’un regard incrédule, se demandant sans doute s’il n’était pas en train de devenir fou, mais Daren le rassura aussitôt.

 

− Ne t’inquiète pas comme ça, nous voulons juste savoir comment tu es arrivé ici.

− Je…, commença-t-il. Comme toi, je suppose. J’ai essayé de m’enfuir, mais j’ai été blessé en essayant. Une énorme créature de terre m’a pourchassée, et je me suis réfugié ici en pensant être à l’abri.

− Comment as-tu été enfermé ici ?, continua Daren.

− C’est en fait assez… heu… embarrassant, en réalité. Ma profession est réservée à ceux qui sont prudents, et pourtant je me suis fait surprendre par imprudence. J’ai quitté Kara-Tur pour Athkatla il y a longtemps, en quête de fortune. Un jour, je suis allé me coucher dans ma chambre à la Couronne de Cuivre, et je suis me suis réveillé avec la tête lourde dans une salle étrange.

 

Il s’arrêta, interrogeant du regard ses interlocuteurs.

 

− Je ne sais pas combien de temps je suis resté ainsi avant de me réveiller, ajouta-t-il.

− Tu penses que nous sommes toujours à Athkatla ?, continua Daren.

− Je ne sais pas exactement. On m’a peut-être drogué avant de m’amener ici. J’étais peut-être inconscient…

− Alors tu sais combien il est difficile d’être placé dans un labyrinthe comme un pauvre hamster sans défense !, intervint Minsc. Nous sommes des camarades en péril, et Bouh te demande ce que tu proposes pour la suite des évènements, petit homme !

 

Yoshimo recula d’un pas, toujours impressionné par le colosse, puis reprit de son accent oriental.

 

− Je ne connais pas la sortie. J’ai traversé une chambre étrange avant d’atterrir ici, c’est tout ce dont je me souviens. Mais nous devrions peut-être chercher la sortie ensemble ?

− Et comment pourrions-nous être sûrs que tu n’es pas un démon qui cherche à nous attirer dans un piège ?, intervint Jaheira, toujours cassante.

− Mais je ne suis pas un démon !, s’écria-t-il. Je suis juste Yoshimo, un simple voleur, et je suis tout aussi perdu que vous !

 

Daren et Jaheira s’échangèrent un regard, puis hochèrent la tête ensemble. Comme l’avait dit Jaheira plus tôt, ils allaient avoir besoin de toute l’aide possible pour sortir d’ici vivants, et cet homme semblait sincère.

 

− Très bien, reprit Daren après cette brève délibération. Tu as l’air honnête, pour un voleur bien sûr. Tu peux nous accompagner.

− Yoshimo sera ravi d’apporter ses services à ses nouveaux compagnons, lui répondit-il en s’inclinant.

− Je m’appelle Daren, et voici Jaheira, une demi elfe. Le grand gaillard là bas s’appelle Minsc… et son hamster Bouh, s’empressa-t-il d’ajouter en voyant le rôdeur ouvrir la bouche. La petite rouquine derrière moi se nomme Imoen. C’est mon amie d’enfance.

 

Yoshimo salua chaleureusement la petite troupe.

 

− Que proposes-tu ?, demanda la druide. As-tu une idée sur comment on pourrait sortir d’ici ?

− Je ne sais pas… J’étais prisonnier dans une cellule, que j’ai finalement réussi à ouvrir à l’aide d’un fil de métal, mais la créature m’a trouvée, et j’ai dû me réfugier ici. Elle n’a pas dû me voir me dissimuler et à fait demi-tour. Je suis ici depuis, attendant une opportunité de m’enfuir.

 

La créature dont parlait Yoshimo ne pouvait être que l’un de ces golems qu’ils avaient aperçus un peu plus tôt.

 

− Bien, conclut soudainement Jaheira, il ne faut pas traîner ici. En route.

 

La salle où s’était cloîtré le voleur n’avait pas d’autre issue, et tous les cinq firent demi-tour en direction de l’autre porte dans l’étrange chambre dont ils étaient sortis quelques minutes plus tôt. Imoen, qui était restée silencieuse depuis la découverte de Khalid, s’approcha de Jaheira et posa une main sur son épaule.

 

− Jaheira… Je voulais te dire à quel point je suis désolée pour Khalid. Je… je sais combien c’est difficile et…

− Non, tu n’en sais rien, la coupa Jaheira d’un ton las en se dégageant. Et l’heure est mal choisie pour cette conversation, mon enfant.

− Arrête de m’appeler comme ça, lui répondit aussitôt Imoen, piquée au vif. J’ai le même âge que Daren, je te rappelle, et en plus je peux t’assurer que Khalid n’a pas souffert.

 

Jaheira la regarda d’un air à la fois outragé et surpris.

 

− Qu’est ce que tu inventes encore, Imoen ? Je ne suis pas d’humeur !

− Je ne délire pas ! Je…

 

Elle déglutit au souvenir qu’elle allait évoquer. Tous écoutaient la conversation, maintenant.

 

− Je l’ai vu, reprit-elle. Khalid était déjà mort quand il a commencé à… à lui faire toutes ces choses.

 

Jaheira, ainsi que Daren et Minsc la regardait avec des yeux ronds.

 

− Tu as vu ça ? Tu as regardé ?, finit pas lui répondre la demi elfe, d’un ton à la fois horrifié et accusateur.

− Je ne savais pas que c’était Khalid, continua Imoen, la voix tremblante. Il m’a montré. Il a… découpé, et il m’a montré… Il m’a forcé à ouvrir les yeux et à regarder pendant que…

 

Elle s’arrêta, encore très choquée par ce souvenir.

 

− Arrête, la coupa Jaheira. Je ne veux rien entendre.

 

Mais Imoen ne l’écoutait plus. Elle était perdue dans ses terribles pensées.

 

− Il a dit que je devais voir pour comprendre. Mais… mais je ne sais pas quoi ! Je ne sais pas quoi voir !

 

Ses mains tremblaient elles aussi. Jaheira lui intima encore une fois de se taire, mais elle continua, vidant sa conscience de ce terrible poids.

 

− Il découpait, découpait, encore et encore ! Et il n’arrêtait pas de me dire « tu vois ? »… Mais je ne voyais rien… rien… Je ne voulais qu’une chose, qu’il s’arrête… qu’il s’arrête…

 

Elle s’effondra, en pleurs. Daren la soutint alors doucement, lui murmurant des paroles réconfortantes et l’invitant à se relever.

 

− Je ne veux plus rien entendre !, s’écria alors Jaheira, elle aussi à la limite des larmes.

 

Le silence retomba sur le petit groupe, qui reprit sa marche dans une atmosphère tendue. Au fond de lui, Daren se sentit presque chanceux. Il imagina une seconde ce qu’il aurait ressenti s’il avait découvert Imoen assassinée comme l’avait été Khalid et vraisemblablement Dynahéir, et frissonna en chassant cette idée au plus vite. Il ouvrit la deuxième porte de la chambre et s’engouffra dans le couloir devant lui, suivi par ses compagnons.

Chapitre 1 : Évasions

− Je… Imoen… C’est bien toi ? Que…

− Toi aussi, il t’a chamboulé la tête, non ?, le coupa-t-elle. Toi aussi, il t’a… torturé ?

 

Daren ne répondit pas. Il entendait seulement les bruits métalliques de la dague improvisée en clé.

 

− J’ai… presque… fini…, continua-t-elle, son instrument entre les dents.

 

Il était faible, et fourbu. Sa tête lui faisait encore mal et il se sentait nauséeux. Soudain, un cliquetis grinçant retentit et les barreaux rouillés de la porte de sa cage s’entrouvrirent lentement.

 

− Voilà ! J’ai fini ! Viens, il faut qu’on sorte de là avant qu’il revienne !

 

Elle frissonna à cette idée.

 

− Je… Je n’aurais pas la force de m’évader une fois de plus.

 

Daren était soulagé que son amie l’eût secouru, et plus encore de la savoir en vie, mais il n’arrivait pas à éprouver pleinement le sentiment de joie qu’il aurait dû ressentir. Il esquissa toutefois un sourire fatigué, mais alors qu’il rassemblait ses forces, de nombreuses questions lui vinrent à l’esprit.

 

− Comment t’es-tu échappée ? J’ai entendu des cris tout à l’heure, qu’est ce qui s’est passé ici ?

− Je n’en sais pas plus que toi, lui répondit-elle aussitôt. J’étais moi aussi dans une cellule, un peu plus grande, et des gens sont arrivés, il y a une bataille je crois. Des types étranges ont débarqués et ont commencé à fracasser pas mal de choses, et puis il y a eu ce golem qui est arrivé. Il les a pris par surprise et il les a éliminés facilement. Mais pendant la bataille, ma cage a été endommagée et j’ai pu m’échapper.

 

Il n’avait donc pas rêvé. Malgré son état de faiblesse, il avait bien distingué des voix et des cris inhabituels. Qui étaient-ils ? Que voulaient-ils ? Cela n’avait aucune importance pour le moment. Ils venaient de perturber le mage qui les retenait prisonnier ici, et leur avaient fourni l’occasion de s’enfuir. Une occasion qu’il fallait saisir au plus vite.

 

− Dans la pièce à côté, il y a des armes, continua Imoen, en désignant la dague qu’elle tenait dans la main. Pas grand-chose, mais au moins de quoi nous défendre un peu…

 

Daren se leva et sortit de sa cage. Il se massa un instant les épaules et étira ses jambes. Il n’avait pas eu l’occasion de se redresser de toute sa longueur depuis plusieurs semaines. Encore une fois, Imoen les avait sortis d’une situation périlleuse et avait fait preuve d’un sang froid et d’une efficacité exceptionnels. Il allait la remercier et la féliciter de sa présence d’esprit, mais s’aperçut qu’elle le dévisageait intensément depuis quelques secondes, les larmes aux yeux.

 

− Oh, Daren ! Je n’en peux plus… Il… Je ne sais pas ce qu’il m’a fait… Ma tête… J’ai l’impression qu’elle va éclater…

 

Elle frissonna à nouveau, un sanglot secouant sa voix.

 

− Il m’a fait des choses… horribles ! Je… je ne pourrai pas les supporter à nouveau… Allons-nous en d’ici, je t’en prie…

 

Elle s’était pelotonné dans ses bras en implorant ses dernières paroles, et pleurait doucement. Vraisemblablement, il n’y avait pas qu’à lui qu’on avait fait subir toute sorte d’épreuves abominables, mais de s’être attaqué à quelqu’un comme Imoen lui serra le cœur.

 

− Je sais, Imoen… Je sais. Mais il paiera pour ses crimes, je te le promets.

 

Il avait prononcé ces derniers mots d’une voix froide et déterminée qu’il ne se connaissait pas. Toutefois, ils devaient penser à s’évader tant qu’ils en avaient l’occasion. Ils retrouveraient sans doute ce mage bien assez tôt par la suite.

 

L’une des pièces qui jouxtait sa cellule devait effectivement servir de dépôt d’armes. C’était une petite pièce annexe, de quelques mètres de large, qui comportait un râtelier et de vieux coffres usés et poussiéreux. Daren examina rapidement les différentes pièces qui y étaient entassées en désordre, et emporta quelques épées qu’il jugea suffisamment équilibrées. Une porte dans le fond semblait dissimuler une sorte de placard et une autre, entrouverte, menait sur une petite cellule endommagée.

 

− C’est d’ici que je me suis évadée, expliqua Imoen. Mais il n’y a rien d’intéressant, ni aucune autre sortie.

 

Des traces de lutte récente expliquaient comment la cage avait pu être suffisamment détériorée pour lui permettre de s’échapper. Imoen désigna l’autre porte, s’y avança la première, et en tourna le loquet.

 

Un cri de surprise déchira le silence qui régnait dans la pièce. Imoen était tombée à la renverse, les deux mains sur sa bouche, et était tellement apeurée qu’elle en oublia de se redresser. Daren quant à lui écarquilla les yeux devant la vision abominable qui se tenait devant eux : une créature couleur terre et argile de plus de deux mètres était à l’intérieur du réduit, et fixait les deux compagnons d’un regard sans vie.

 

− Un… un golem !, bégaya la jeune femme, se débattant pour reculer le plus vite possible.

− Je crois que je l’ai déjà vu, lui répondit Daren. Maintenant que je le vois plus clairement, il me semble que c’est lui qui est venu prévenir notre geôlier que son… repaire était attaqué. Ou alors, quelque chose qui lui ressemblait beaucoup.

 

La créature les regardait toujours, immobile.

 

− Mais… il ne nous attaque pas ?, murmura Daren à son amie.

− C’est une créature artificielle et dénuée de toute intelligence, lui chuchota à son tour Imoen. Elle ne peut recevoir que des ordres très simples, et les exécute toujours à la lettre. Tant qu’on ne viole pas ce qu’elle garde, elle continuera à nous ignorer.

− Là, regarde, l’interrompit Daren. Derrière.

 

Il pointa un doigt vers la créature, et désigna une sorte de petit secrétaire contre la paroi du local. Imoen s’avança, lentement, son regard ne quittant pas celui du monstre d’argile.

 

− N’avance pas !, s’écria Daren. Imagine si… s’il se réveillait ?

 

Elle se retourna, un sourire malicieux sur le visage.

 

− Je suis sûre qu’il ne fera rien…

 

Elle semblait douter légèrement de ses propres paroles, mais continua de se diriger à pas feutrés en direction du golem. Daren, derrière elle, l’épée à la main, se tenait prêt à intervenir à tout moment. Il ne savait pas vraiment comment battre une telle créature, mais il préféra ne pas se poser davantage la question pour le moment. Imoen n’était plus qu’à quelques pas du petit bureau, et de la volumineuse masse d’argile qui faisait office de cuisse à la créature. La tension monta encore. Elle tendit la main vers le tiroir du petit bureau, une main légèrement tremblante mais décidée. Et elle l’ouvrit d’un seul coup.

 

− Bouh !

 

Daren sursauta si brusquement que sa lame heurta le couvercle encore ouvert de l’un des coffres.

 

− Tu vois ?, reprit Imoen, radieuse. Je t’avais dit qu’il n’y avait rien à craindre !

 

La créature n’avait effectivement pas bougé. Elle fouilla rapidement le tiroir ouvert devant elle et en tira une petite clé de couleur cuivrée qu’elle agita devant elle. Daren, encore sous le choc, reprit péniblement son souffle avant de lui répondre.

 

− Tu ne te rends pas compte, Imoen ! Et si… et si le golem s’était réveillé ? Et s’il t’avait…

− Tu pourrais me faire confiance, un de ces jours, le coupa-t-elle d’un ton mi hautain mi amusée en rangeant sa prise dans une poche. Regarde les bras de ce golem d’un peu plus près.

 

Daren s’avança, et vit que les membres de la créature étaient lacérés à plusieurs endroits. On distinguait même quelques pointes de flèches encore enfoncées dans son corps de terre.

 

− C’est le golem que j’ai vu tout à l’heure, celui qui a combattu ceux qui sont entrés par effraction dans ce repaire.

 

Elle marqua une pause et le regarda d’un air entendu.

 

− Et ?, interrogea Daren, ne comprenant pas où son amie voulait en venir. Qu’est ce que ça signifie ?

− Ah, oui… J’oublie toujours que tu ne connais rien à la magie, répondit-elle d’un ton légèrement supérieur, qui se transforma rapidement en un franc sourire. Je t’explique. Les golems sont des créatures particulièrement… stupides. Disons qu’elles ne peuvent pas réfléchir, comme nous. Elles ne savent exécuter qu’un ordre bien précis. Et si elle a attaqué les intrus, c’est qu’elle devait avoir pour ordre de tuer quiconque pénètrerait sans autorisation ici.

− Et elle n’a donc rien à faire de ce bureau, termina Daren qui commençait à comprendre où elle voulait en venir.

 

Il était encore une fois ébahit de la vivacité d’esprit de son amie, et de la facilité avec laquelle elle pouvait faire appel à toutes ses connaissances dans les pires situations.

 

− Au fait, je ne t’ai pas encore remercié de m’avoir libéré…

− Tu me remercieras quand on sera sortis d’ici, répondit-elle d’un ton décidé.

 

Elle s’empara d’un arc et de quelques flèches encore en état.

 

− Allons fouiller les pièces alentours. Cette clé doit bien ouvrir quelque chose, et je doute que notre « hôte » se soit attendu à ce qu’on la récupère.

 

Ils sortirent du petit local et traversèrent la grande pièce où se trouvait la cage dans laquelle il avait passé ses dernières semaines. Sur leur droite, un couloir qui ressemblait plus à une galerie de grotte semblait s’enfoncer dans la roche, et on distinguait une porte d’un vert défraîchi à l’opposé.

 

− Je te propose d’essayer en face, murmura-t-elle, le volume imposant de la pièce dans laquelle ils se trouvaient incitant au silence.

 

Daren acquiesça d’un signe de tête et, l’arme au poing, traversa le sol grillagé, un bruit métallique résonnant doucement à chacun de ses pas.

 

La porte donnait dans une pièce plus petite, comportant elle aussi des cages similaires. La lumière qui éclairait les lieux émanait de braseros verdâtres suspendus aux murs qui baignaient la pièce d’une atmosphère inquiétante. Daren s’avança précautionneusement, suivi de près par Imoen. Ils étaient visiblement entrés dans une autre cellule.

 

− Le mal goûtera de mon épée, aussi longtemps que je vivrais !, s’écria une voix tonitruante et menaçante.

 

Daren se plaqua contre le mur, imité par Imoen.

 

− Au large, infamie !, continua la même voix forte.

 

Imoen s’avança lentement, son regard s’éclairant à mesure qu’elle tendait l’oreille.

 

− Je connais cette voix, murmura-t-elle pour elle-même.

 

Daren fronça lui aussi les sourcils. Cette intonation, cette fureur dans le verbe, lui rappelait des souvenirs encore embrouillés par sa captivité.

 

− Minsc ?, osa timidement Imoen.

 

Un léger piaillement retentit dans la pièce.

 

− Qui réclame Bouh ?, répondit la voix.

− Minsc ! C’est bien toi ! C’est moi, Imoen ! Minsc !

 

Le rôdeur était enfermé dans une impressionnante cage à l’autre bout de la pièce, et sa captivité semblait l’avoir rendu encore plus perturbé, si cela s’avérait possible.

 

− Ah ! Minsc sera bientôt libre !, fit-il en reconnaissant Imoen qui courrait vers lui.

 

Daren accourut lui aussi, et fit un sourire au colosse.

 

− Il t’a enfermé toi aussi ?, demanda-t-il, tout en cherchant une serrure.

− Trêve de discours inutile !, s’écria le rôdeur de sa même voix forte. Je vais faire pleuvoir des gnons sur ceux qui ont osés toucher à… à…

 

Il hésita, visiblement très perturbé.

 

− Sur ceux qui ont osé toucher à Dynahéir ! Elle sera vengée !

 

Le visage d’Imoen se décomposa. Elle ouvrit la bouche une première fois, mais aucun son ne sortit. Elle finit péniblement par articuler le nom de sa maîtresse.

 

− Dynahéir… elle… elle est… ?

− Son esprit nous a quitté, reprit Minsc, lui aussi visiblement très peiné, mais tellement hors de lui qu’il en avait oublié de pleurer. Je devais la protéger, mais elle… mais elle…

− Dynahéir, répéta Imoen à peine plus fort. Non… ce n’est pas possible… Non… NON !

 

Elle posa un genou à terre et prit son visage entre ses mains. Elle pleurait silencieusement, murmurant le nom de la magicienne désormais disparue.

 

− Il l’a tuée alors que je la regardais !, reprit Minsc toujours à la limite de la fureur. Je ne sais pas qui il était… mais je me rachèterai ! Elle sera vengée !

 

Il tourna son regard vers Daren et s’adressa à lui, toujours en criant.

 

− M’aideras-tu ? M’aideras-tu à venger Dynahéir ? Libère-moi, et notre furie sera telle que les bardes en assècheront leur plume !

 

Daren sursauta, et acquiesça aussitôt. Il cherchait depuis son arrivée une serrure, un cadenas, ou tout autre système de fermeture, mais la cage de Minsc semblait être faite d’un seul bloc.

 

− Minsc ? Sais-tu s’il y a un moyen d’ouvrir ta cage ? Je ne vois rien qui permette de te libérer.

− Je ne sais pas, répondit le rôdeur. Mais je suis fier qu’ils me craignent assez pour m’enfermer de manière permanente !

 

C’était peut-être la vérité, mais cela n’allait pas les aider à libérer leur compagnon. Imoen pleurait toujours, et releva son visage rougit par les larmes vers Minsc.

 

− Est-ce qu’elle a… souffert ? Il l’a torturée, elle aussi ? Elle est peut-être… seulement évanouie ? Il l’a… vraiment… ?

 

La question n’était sûrement pas à propos, mais Imoen ne pouvait se résoudre à l’idée que Dynahéir fût décédée. Elle devait savoir, comprendre, ou même espérer.

 

− Minsc a tout vu. Minsc a vu ce monstre lui… lui…

 

Il ne parvint pas à finir sa phrase, très ému par les larmes d’Imoen. Daren fouillait les alentours, chaque recoin, à la recherche d’un mécanisme secret pour ouvrir la cage, mais en vain.

 

− Ces barreaux !, continua Minsc, le visage crispé de colère. Ils me rendent fou ! FOU !

 

Minsc saisit alors les arcs de métal devant lui à pleines mains, et les écarta de toutes ses forces. Une veine palpitante se dessina sur son crâne chauve, et des larmes de fureur coulèrent le long de son visage rougeoyant. Daren était abasourdi par la force brute que dégageait le colosse, et petit à petit, dans un cri de guerre terrifiant, le métal qui semblait indestructible plia légèrement, puis se brisa au sommet et à la base. Seuls restaient les deux montants arrachés dans les mains encore tremblantes du géant. Daren et Imoen n’avaient pas quitté Minsc du regard, et n’en croyaient pas leurs yeux.

 

− Minsc ne supporte pas de voir la petite Imoen si triste pour sa sorcière, et ses larmes ont décuplé sa force. Mais ne perdons pas de temps en palabres inutiles !

 

Il prit la main d’Imoen et la releva d’un geste.

 

− Daren ! Bouh ! Allons-y ! Nous avons des arrière-trains à botter !

 

Cette dernière phrase arracha un sourire à Imoen. Malgré la perte terrible de Dynahéir, ils avaient retrouvé un solide et loyal compagnon, ce qui se révèlerait sans aucun doute un atout non négligeable pour sortir vivant de cet endroit. Daren dégaina l’une de ses épées et la tendit à Minsc, qui la saisit fermement. S’ils devaient affronter quelqu’un, ils avaient maintenant un allié de poids.

 

− Il y a encore une autre porte, là bas, intervint Imoen, en désignant une ouverture dans le mur. Il y a peut-être quelqu’un d’autre enfermé ici ?

 

La porte n’était pas verrouillée elle non plus, mais le spectacle qu’ils y trouvèrent dépassait l’entendement.

 

D’immenses cuves de verre remplies d’un liquide blanchâtre bouillonnant étaient disposées le long des murs. À l’intérieur, des sortes d’ombres floues et difformes semblaient flotter. Un étrange murmure aqueux emplissait la pièce d’une aura angoissante. Les trois compagnons étaient toujours à l’entrée, stupéfiés par cet étrange et peu rassurant spectacle.

 

− D… Daren ? C’est bien toi ?

 

Une voix féminine à l’autre bout de la pièce s’éleva au dessus des chuchotements.

 

− Daren ! Imoen ! Minsc ! Par ici ! C’est moi, Jaheira !

 

La demi elfe était enfermée dans une cage similaire à la leur, et leur faisait maintenant de grands signes de la main.

 

− Jaheira ! Tu es prisonnière ici, toi aussi ?

 

Ils coururent à sa rencontre, slalomant entre les débris de verre jonchant au sol.

 

− Que je suis heureuse de vous voir, tous les trois !, s’exclama-t-elle. Il faut qu’on sorte d’ici au plus vite !

 

Contrairement à celle de Minsc, sa cage était munie d’une serrure, et déjà Imoen s’y affairait avec sa dague.

 

− Khalid n’est pas avec toi ?, demanda Daren.

 

Elle ne répondit pas tout de suite, une ombre sur son visage trahissant une inquiétude certaine.

 

− Nous avons été séparés, finit-elle par dire. Je crois bien que j’ai été droguée, et je ne sais pas vraiment depuis combien de temps je suis enfermée ici. Il doit être prisonnier autre part.

 

Elle se massa lentement la tête.

 

− Mais au moins, je crois avoir échappé aux séances de tortures… ce qui ne semble pas être ton cas, continua-t-elle en observant les nombreuses brûlures sur le corps de Daren. Je suis terriblement inquiète, et il faut absolument qu’on retrouve Khalid, avant que…

 

Elle ne termina pas sa phrase, et fut interrompu par un juron d’Imoen qui se débattait toujours avec le cadenas.

 

− Je n’ai pas le matériel qu’il faut pour ça, grogna-t-elle, en jetant sa dague limée au sol. Je ne sais pas quel genre de clé peut ouvrir ce…

 

Elle s’arrêta et releva les sourcils, portant son regard sur Daren. Son visage s’était éclairé soudainement, et Daren se souvint lui aussi.

 

− Qu’est ce qui… ?, commença Jaheira.

− La clé !, s’écria-t-elle en cherchant frénétiquement dans ses poches. La clé du golem ! Je suis sûre que…

 

Elle l’introduisit dans la serrur, et la tourna dans un déclic sonore. La grille s’ouvrit, et Jaheira s’empressa de sortir de sa cellule.

 

− Ahh…, soupira-t-elle, en fermant les yeux. Enfin… Merci du fond du cœur les amis. J’ai vraiment cru finir mes derniers jours enfermée dans cette maudite cage !

 

Les remerciements de Jaheira étaient rares, mais derrière sa nature austère, Daren savait qu’un être sensible et amical se cachait. La voix de Minsc s’éleva alors derrière eux.

 

− Bouh dit qu’il n’aime pas ces choses dans ces bocaux. Il dit qu’elles lui font peur.

− Je… je crois savoir ce que c’est, répondit Jaheira, frissonnant à cette idée. J’ai eu le temps de les écouter, et de les observer. J’ai l’impression que ce sont les âmes de ses serviteurs, qu’il a tués, mais n’a pas libérées.

− Ils sont… morts ?, demanda timidement Imoen.

 

Elle attrapa la main de Daren et la serra avec force.

 

− Morts… ou plutôt pire. Je crois qu’ils errent sans fin dans une sorte d’état intermédiaire… C’est une forme de magie et de corruption que je n’avais encore jamais vue…

 

Elle avait fini sa phrase dans une moue de dégoût. La druide qui vénérait la nature et l’équilibre ne pouvait être qu’horrifiée par ces sordides expériences. À ses côtés, Imoen était paralysée de terreur, et Daren savait parfaitement pourquoi. Et si Dynahéir avait été transformée en l’une de ces choses ? Et si ce n’était plus que l’une de ces ombres flottant dans une cuve malodorante ? Il préféra ne pas lui en parler pour le moment, afin de ne pas ajouter de la peine à ses angoisses, mais espéra au plus profond de lui-même qu’elle fût bel et bien morte, et non pas transformée en l’une de ces caricatures.

Les chuchotements qu’elles produisaient étaient presque compréhensibles, comme si ils imploraient quelque chose.

 

− On peut leur parler ?, intervint-il alors. S’ils sont vivants…

− Je ne sais pas, répondit Jaheira. Je ne sais pas s’ils peuvent encore nous entendre, ou nous comprendre.

 

Daren s’approcha du récipient de verre, lentement, essayant désespérément de saisir le sens des murmures qui s’échappaient de l’eau bouillonnante.

 

− Tu peux m’entendre ?, commença-t-il doucement. Qui es-tu ? Tu entends mes paroles ?

 

Le chuchotement se fit plus fort, plus distinct, et se transforma petit à petit en une faible voix légèrement métallisée.

 

− Maître ? Vous êtes là, Maître ?

 

Daren sursauta et eut un mouvement de recul. Cette voix. On l’aurait crue provenant d’un autre monde. Les trois autres s’étaient avancés, et écoutèrent eux aussi attentivement.

 

− Je ne suis pas ton maître, mon ami, reprit-il de sa même voix calme. Peux-tu me dire qui tu es, et ce qui t’es arrivé ?

− Pitié maître ! Je ne savais pas ! Pardonnez-moi !, continua la voix, prenant un ton suppliant. S’il vous plaît, Maître Irenicus, libérez moi. Je ne recommencerai plus, je vous le jure.

 

Ils se regardèrent un instant, interloqués, et Daren reprit.

 

− Comment puis-je te libérer, mon ami ? Explique-moi.

− Non, s’il vous plaît, Maître ! Ne me laissez pas ici ! Maître ! Libérez-moi ! Lib…

 

La voix s’éteint alors dans un gargouillis étrange. Imoen, le visage serré dans une expression de colère, venait de briser les tubes de verre qui reliaient la cuve à d’étranges cristaux suspendus aux murs.

 

− Je ne peux pas en supporter davantage, Daren. Je…

 

Elle termina sa phrase dans un sanglot.

 

− Tu as bien fait, petite, la rassura Jaheira. Ce mage est d’une cruauté sans pareille, et ces âmes torturées méritent de trouver le repos. Je crois d’ailleurs que nous devrions toutes les libérer avant de quitter cette pièce.

 

Daren et Minscs’échangèrent un regard et acquiescèrent d’un hochement de tête en sortant leurs armes. Quelques secondes plus tard, les chuchotements avaient disparus, plongeant la pièce dans un silence presque surnaturel.

 

− Irenicus…, murmura Daren.

 

Il se demandait s’il avait jamais haï autant quelqu’un, avant même de le connaître. Même Sarevok et ses terribles machinations lui paraissait fades à côté de ce qu’il ressentait pour ce meurtrier sadique.

 

− Je crois que c’est en effet le nom de notre geôlier, ajouta Jaheira.

− Son nom rejoindra celui des traîtres qui auront péri sous ma lame, rugit Minsc. Bouh saura se souvenir du nom de ce scélérat !

− C’est un sorcier particulièrement puissant, répondit Jaheira, et je ne sais pas si nous serions en mesure de le vaincre si nous le rencontrions dans son repaire. Il… il nous a capturés si facilement, que …

 

Elle s’arrêta, le regard dans le vague. Reprenant rapidement ses esprits, elle releva Imoen, et fit signe aux autres de la suivre.

 

− Je ne serai pas tranquille tant qu’on n’aura pas retrouvé Khalid. Allons-y. Il y a peut-être d’autres prisonniers de cet Irenicus ailleurs, et nous ne seront pas de trop si nous devions l’affronter.

Nouveau départ

Un rayon de soleil dépassant d’un rideau tira Daren de son sommeil. Il entrouvrit les yeux difficilement, ébloui par la luminosité ambiante, et distingua une silhouette familière assise non loin de lui.

− Bonjour, toi. Bien dormi, la marmotte ?

C’était Imoen. Elle était apparemment levée depuis un petit moment, et veillait sur lui depuis.

− Hmmm, je serai bien resté comme ça au moins quelques jours de plus, répondit-il.

Elle poussa un soupir de soulagement.

− Tu peux te lever ? Je… je ne sais pas si ta blessure te fait toujours mal.

Sa blessure. Il n’y avait plus pensé. Instinctivement, il essaya de bouger sa jambe, mais ne ressentit aucune douleur. Retirant les couvertures, il inspecta sa cuisse droite, mais en dehors du cuir entaillé de son pantalon, il ne releva aucune trace d’une quelconque coupure.

− Que… quel est ce prodige ?

Imoen semblait gênée et médusée à la fois.

− C’est… Jaheira. Je lui ai dit que tu avais été blessé tout à l’heure. Elle est partie dans ta chambre sans un mot, et pendant que tu dormais, elle a examiné ta plaie. Elle a ensuite posé ses deux mains dessus, et … une sorte de halo bleuté s’est formé tout autour.

Imoen marqua une pause. Daren l’écoutait, stupéfait.

− Elle est restée comme ça quelques secondes, puis elle s’est relevée et est repartie comme elle était venue. Je… je n’ai pas osé lui demandé ce qu’elle avait fait, mais je me suis douté qu’elle t’avait guéri, ou quelque chose comme ça.

Elle baissa soudainement le ton, et chuchota à l’oreille de Daren.

− Elle est vraiment bizarre cette fille, tu ne trouves pas ? Comme hier soir, avec les gros hommes à la taverne…

Daren ne put qu’acquiescer, et se leva.

− Je meurs de faim, pas toi ?

− Il est déjà midi tu sais ?, lui répondit-elle amusée. J’ai déjà mangé, mais tu peux descendre à table toi aussi. Attends, je vais te montrer le chemin. Viens !

Ils sortirent de la chambre, pour arriver dans un couloir qui avait sûrement dû servir de chemin de ronde il y a longtemps. Imoen lui fit signe de la suivre, et ils descendirent les escaliers qui menaient à la grande taverne où ils étaient arrivés la veille au soir. La salle était presque pleine, et ils eurent quelques difficultés à trouver une place assise parmi les nombreux habitués. Daren interpella une serveuse, et commanda un plat qui semblait être le même pour tous les clients. À peine celui-ci fut-il servi qu’il se jeta dessus, sans se poser d’autres questions inutiles.

− Hé bien ! On sent que tu avais faim, toi !, lui sourit Imoen.

Il répondit d’un signe, ne perdant pas une seconde pour engloutir son plat.

Peu de temps après, Jaheira et Khalid entrèrent par la porte principale, et se dirigèrent vers eux. Khalid les salua de loin, d’un geste de la main, puis s’approcha avec un sourire et s’assit à leur table.

− Alors les jeunes ? Bien dormi ?

Daren, la bouche toujours pleine, acquiesça d’un hochement de tête.

− La nuit et le repas, c’est pour nous, ajouta le demi-elfe d’un clin d’œil. Vous en faites pas. Mangez à votre faim les enfants !

Jaheira arriva alors, et annonça à son compagnon :

− Bon, Khalid, il faut qu’on y aille. Ça ne sert plus à rien d’attendre maintenant. On a d’autres problèmes à régler, je te rappelle.

Khalid poussa un soupir, et reprit en direction d’Imoen et de Daren.

− Bon, hé bien, ravi de vous avoir rencontrés. Mais nous avons du travail, Jaheira et moi.

Il se leva, et les regarda une dernière fois en haussant les sourcils et les épaules, comme pour s’excuser de ne pas pouvoir rester plus longtemps. Daren faillit s’étouffer, et avala le plus vite possible ce qu’il était en train de mastiquer.

− Attendez ! Vous ne pouvez pas nous laisser comme ça !

Jaheira se retourna, et le fixa avec un regard provocateur.

− Tu crois vraiment qu’être le fils de Gorion te rend indispensable ? On a du travail, Khalid et moi, et du travail dangereux. Je ne crois pas que toi ou ta copine soient de taille à faire face à un combat. On n’a pas besoin de quelqu’un dans les pattes à materner.

Le sang de Daren ne fit qu’un tour. Elle venait de les accueillir et de le soigner, mais il ne pouvait pas la laisser lui parler sur ce ton.

− Je sais me battre !, lança-t-il sur un ton de défi.

− Moi aussi !, renchérit aussitôt Imoen, qui n’avait pas non plus apprécié la façon dont elle venait d’être traitée.

Daren et Jaheira se toisaient du regard, sans ciller, manifestant leur détermination sans faille. Khalid leva un bras entre eux, et tenta de temporiser la situation.

− Allez… Jaheira…, la mission que nous avons ne sera pas facile à deux. On aura sûrement besoin d’un ou deux coups de main. Je suis sûr que ces gamins ont de la ressource. Ce sont les disciples de Gorion, tout de même !

Intérieurement, Daren remerciait mille fois Khalid de sa considération, et brûlait de faire ses preuves pour enfin faire taire cette femme.

− Bon… D’accord. Vous pouvez nous suivre, concéda finalement Jaheira. Mais attention ! Hors de question qu’on se trimballe deux chouineurs. Si ça va trop vite pour vous, vous connaissez le chemin. Compris ?

Imoen se mit au garde à vous, et répondit du tac au tac.

− Oui, chef !

Jaheira, ne sachant si elle devait s’en trouver flattée ou vexée, se retourna brusquement en faisant un signe de sa main.

− Allez, en route. Il faut qu’on soit à Berégost d’ici deux ou trois jours maximum.

Khalid leur lança un clin d’œil agrémenté d’un sourire, et leva discrètement son pouce en signe de victoire.

L’espoir était né. En plus d’avoir retrouvé sa confiance, Daren éprouvait une étrange sensation. Une sensation qu’il n’avait ressentie que de manière diffuse pendant toute son enfance. Une envie de voir le monde, et la certitude qu’il était fait pour ça. L’aventure, qui l’avait toujours appelé, même enfermé entre les murailles épaisses de Château-Suif, était à portée de main. Son rêve allait peut-être enfin devenir réalité.

Khalid et Jaheira

L’homme accoudé au comptoir reprit alors la parole.

− Bon, tu t’es bien amusée maintenant ? On peut monter dormir ?

Elle se dégagea légèrement, et émit un « hum » d’approbation. Daren était impressionné, mais s’avança, et prit la parole.

− Excusez-moi. Je voulais vous remercier pour tout à l’heure. Et… Vous vous appelez Jaheira, c’est ça ?

Elle se tourna pour la première fois vers lui. Son visage était très fin, et de ses longs et épais cheveux châtains dépassaient la pointe des ses oreilles. La pointe de ses oreilles ? La surprise se lisait sur le visage de Daren, et l’homme prit à son tour la parole, en lui tendant une main chaleureuse.

− Bienvenue à toi, mon ami. Je m’appelle Khalid, et voici ma femme, Jaheira.

Cet homme était donc Khalid. Après réflexion, il aurait pu le deviner seul. Il était sensiblement de la même taille que Daren, peut-être légèrement plus petit, les cheveux bruns très courts, et lui aussi arborait une paire d’oreilles pointues.

− Vous… vous êtes des elfes ?, ne put résister Daren.

Un large sourire se dessina sur le visage de Khalid. Jaheira, elle, avait déjà fait demi-tour, et commençait à se diriger vers les escaliers.

− Non, enfin pas vraiment. Nous sommes des demi-elfes. Ce qui signifie que nous avons des parents des deux races, vois-tu ?

Il marqua une pause. Daren l’écoutait, les yeux écarquillés.

− Il faut faire attention, petit. Les rixes dans ce genre sont monnaie courante par ici. Et on ne sera pas toujours là pour te sauver la mise. Allez, bonne nuit, et fais attention à toi.

Après une rapide poignée de main, il fit lui aussi demi-tour, et rejoignit Jaheira qui l’avait attendu. Une fois la surprise passée, Daren venait de se rendre compte qu’il ne lui avait même pas demandé ce pourquoi il était venu. Il leva le bras en direction des deux demi-elfes, et les interpella.

− Attendez ! Je dois vous dire quelque chose !

Khalid, tourna sensiblement la tête, ralentissant son pas, mais Jaheira continua comme si de rien n’était.

− Je me nomme Daren, et je suis l’enfant de Gorion.

À cette évocation, les deux s’arrêtèrent en même temps. Jaheira fit demi-tour, et s’approcha de Daren, son regard noir et perçant fixant le sien.

− Que s’est-il passé ? Parle.

Elle avait presque murmuré ses paroles, incitant son interlocuteur à en faire autant.

− Gorion… Gorion est mort cette nuit, répondit Daren en baissant lui aussi la voix. Nous avons été attaqués par un groupe mené par un homme en armure noire. Apparemment, Gorion s’attendait à une rencontre dans ce genre. Il m’avait même dit de venir vous trouver ici à Brasamical si la situation tournait mal. Et… voilà ce qui s’est passé.

Khalid s’était rapproché, et Imoen aussi. Voyant le regard interrogateur de Jaheira à son sujet, Daren s’empressa d’ajouter :

− C’est Imoen, mon amie d’enfance. Elle a été élevée à Château-Suif comme moi, et a suivi l’enseignement de Gorion elle aussi.

Imoen fit un semblant de révérence, et acquiesça d’un sourire.

− Nous avons été attaqués pendant la nuit, reprit-il, plusieurs fois. Mon père est mort, et… nous sommes perdus… S’il vous plait… aidez-nous…

Il avait dit ces derniers mots en chancelant, sa blessure et la fatigue ayant maintenant raison de lui. Jaheira le soutint par le bras, le passa par-dessus son épaule, et se dirigea ainsi vers les chambres. Khalid fit signe à Imoen de les suivre, et ils gravirent ensemble les escaliers. Une fois en haut, tous les deux s’effondrèrent sur leur lit, sans même avoir remarqué l’endroit où ils se trouvaient, et sombrèrent en quelques instants dans un sommeil sans rêve, terrassés par la fatigue.

Chercher de l’aide

Après une course effrénée de quelques minutes, ventre à terre, Imoen fit encore un signe à Daren et chuchota :

− Là ! Par ici ! Il y a une souche creuse bien dissimulée, faufile-toi et passe devant.

Daren s’exécuta, et rampa tant bien que mal dans l’herbe encore humide de l’averse de la nuit. Ils n’avaient couru qu’une poignée de minutes tout au plus, mais la surprise était telle chez leurs assaillants, qu’ils avaient pris l’avantage. On entendait encore à quelques mètres les cris des brigands, autant décidés à ne pas laisser filer leur proie qu’à chercher une revanche. La nuit aidant, ils ne les avaient pas distinctement repérés, et avaient seulement pu tout au plus deviner la direction qu’ils avaient empruntée. Daren se demandait même s’ils avaient compris qu’un complice l’avait aidé à s’échapper.

Les voix se rapprochèrent. Quelques rayons de lumières illuminaient les seuls brins d’herbes que les deux fugitifs avaient pour horizon. Le plan d’Imoen semblait toutefois porter ses fruits. Un, deux, trois, puis quatre hommes passèrent devant la cache improvisée, sans remarquer les traces de pas pourtant nombreuses laissées sur le sol. Une fois les bruits suffisamment éloignés, Imoen fit mine de se dégager, mais Daren la retint par la jambe, lui faisant comprendre qu’il préférait passer quelques minutes de plus à attendre, même dans cette position inconfortable, plutôt que de retomber dans une nouvelle embuscade.

Ses soupçons semblèrent néanmoins infondés. Après un bon quart d’heure passé à épier les moindres bruits aux alentours, Imoen, puis Daren s’extirpèrent de leur tronc creux, à la fois aux aguets mais aussi soulagés d’être enfin sortis d’affaire. Imoen regarda Daren affectueusement, et sourit.

− Hé bien, c’était moins une.

Pour toute réponse, Daren lui renvoya son sourire, et essuya son front encore transpirant. Au bout de quelques secondes, après avoir repris son souffle, des dizaines de questions s’entrechoquèrent dans son esprit, et il ne savait par où commencer.

− Imoen… Je… Comment… Comment est-ce possible ?

Elle s’attendait visiblement à cette question, et était ravie qu’on la lui pose.

− Oh, hé bien, je me promenais dans le coin. J’adooore la chasse de nuit en plein orage, et tu comprends, je… Ohhh ! Me regarde pas comme ça ! Tu n’as vraiment aucun sens de l’humour !

Sa bonne humeur avait redonné quelque peu le moral à Daren, mais il réitéra sa question, toujours sérieux.

− Bon bon, si tu tiens vraiment à le savoir, je vais te répondre, reprit Imoen, faussement contrariée. Je… Je suis tombée sur plusieurs lettres, que je n’aurai sûrement pas du lire, et j’ai compris qu’il se préparait quelque chose de grave. Surtout après ce que tu m’avais dit plus tôt dans l’après-midi. Je ne suis pas si idiote que tu crois, tu sais. J’ai tout de suite pensé qu’il pourrait t’arriver des ennuis. Oh, je sais, tu vas me dire que Gorion était avec toi, et que tu ne risquais rien, mais je ne pouvais pas me défaire de cette idée. Alors, j’ai préparé mes affaires, et je me suis enfuie. J’ai passé toute la nuit à courir partout, espérant vous trouver, mais avec cette pluie, c’était vraiment difficile. Alors, je suis tombée sur ces hommes, de loin. Heureusement qu’ils ne m’ont pas repérée les premiers… j’aurai passé un sale quart d’heure je crois ! Mais bon, reprenons, où en étais-je déjà ?

Daren luttait péniblement pour suivre le flot intarissable de paroles d’Imoen. Il avait à peine saisit la question qu’elle venait de poser, qu’elle avait déjà repris :

− Ah oui, voilà. Donc, je me suis dit : « Imoen, ces types sont louches, ce sont sûrement des brigands ». Je cherchais un petit groupe de deux personnes, et eux, cherchaient sûrement aussi des gens à dépouiller. Je me suis dit que j’allais les suivre de loin, et comme ça, non seulement ils ne m’attraperaient pas moi, mais en plus j’avais une bonne chance de vous retrouver !

Elle marqua une pause, apparemment ravie d’exposer son plan, puis finit :

− Et toi ? Où est passé le vieux ? Vous n’étiez pas censé voyager tous les deux ?

Au fond de lui, Daren redoutait cette question, avant même de l’avoir entendue. Son visage se figea, et des larmes lui montèrent aux yeux. Imoen réalisa tout de suite la situation, et se mordit la lèvre. Doucement, elle prit les mains de Daren dans les siennes.

− Oh, pardon… Je suis désolée… pardon…

Il ne pouvait pas répondre pour le moment. Sa gorge était serrée, et de chaudes larmes commençaient à couler sur ses joues. L’embuscade, l’homme à l’armure, son épée transperçant le corps de son père. Tout lui revenait à l’esprit en même temps. Prenant une longue inspiration, il prit enfin la parole, la voix légèrement tremblante.

− Un homme, en armure noire. Il nous attendait. Il m’attendait. Il lui a dit, il me voulait moi ! Il me voulait moi, Imoen ! Et il… il… Gorion m’a dit de fuir, mais je n’ai pas pu… Et… J’aurais dû mourir tout à l’heure ! C’était moi qui aurais dû mourir ! Et Gorion, il m’a …. et il est…

Les sanglots étouffaient maintenant sa voix, et il ne pouvait plus continuer. De toute façon, Imoen avait compris. Elle ne savait quoi répondre à son ami de toujours. Elle n’avait pas été aussi proche de Gorion que lui, et ne pouvait pas partager la même peine, mais elle le laissa pleurer toutes les larmes qu’il fallait, le réconfortant de sa voix douce. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, hors du temps, et Daren reprit ses esprits.

− Et toi ? Comment vas-tu faire pour rentrer ? Et comment t’es-tu débrouillée pour qu’on te laisse sortir ? Sans raison ?

Imoen avait toujours le chic pour échafauder des plans, et c’était encore une fois le cas.

− Hé bien, j’ai tout simplement fait croire à tout le monde que Gorion voulait que je t’accompagne. Tu te demandes comment j’ai réussi ça, hein ? J’ai tout simplement utilisé une des lettres que j’ai saisie pour imiter la signature du v… de Gorion pour faire croire à un mandat officiel, me convoquant avec lui. Génial, n’est ce pas ?

Daren était encore une fois impressionné par les stratagèmes d’Imoen, mais il ne pouvait se résoudre à la voir se sacrifier pour lui ainsi. Après tout, sa vie était en danger maintenant, et il ne voulait surtout pas lui faire courir un quelconque risque à l’accompagner.

− Mais comment vas-tu rentrer à Château-Suif maintenant ? Ecoute, je vais venir avec toi, je vais dire que c’est moi qui t’ai amenée de force, et je suis sûr qu’ils t’accepteront de nouveau. C’est beaucoup trop dangereux que tu restes avec moi maintenant. Il peut m’arriver n’importe quoi, n’importe quand, et je…

− Non, mais oh ! Qu’est ce que tu crois, monsieur je-sais-tout ? Tu crois que je n’ai pas pensé à tout ça ? Tu me prends pour une idiote ?

Imoen avait haussé le ton, et sa dernière phrase résonnait encore. Toute trace de sourire avait maintenant disparu de son visage, et ses yeux bleus gris flamboyaient d’une détermination que Daren n’avait encore jamais vue chez son amie d’enfance.

− Si je t’ai suivi, c’est que je l’ai décidé. Tu crois vraiment que je suis du genre à laisser tomber mes amis au moindre problème ? Mais tu me prends pour qui ??

Un silence qui parut durer une éternité plana au dessus des arbres. Daren ne savait pas quoi répondre, et il était partagé entre le soulagement d’avoir son amie à ses côtés, et l’inquiétude du risque qu’il lui faisait maintenant courir. Son regard croisa celui d’Imoen, et il sut qu’il était inutile de la contredire davantage.

− Bon, tu as sans doute raison, finit-il par lâcher, résigné.

Imoen retrouva instantanément son sourire, et conclut la conversation d’un ton enjoué.

− Parfait ! Bon, il y a une cité qui n’est plus très loin vers le nord je crois, et on devrait pouvoir l’atteindre avant le lever du soleil. Tu te sens d’attaque ?

Daren hocha la tête, et rassembla ses affaires. Imoen fit de même et ils cheminèrent ensemble en direction de Brasamical.

− Imoen … ?

Elle se retourna, intriguée.

− Oui ?

− Merci…

Elle lui décocha un grand sourire qui en disait plus que des mots, rajusta la sangle de son sac, et continua sa route, imitée par Daren.

Après quelques heures de marche, le soleil commençait déjà à illuminer très légèrement l’horizon. Il devait être quatre ou cinq heures du matin. Daren était épuisé, mais son entraînement physique régulier l’avait habitué à endurer ce genre de situation. Imoen aussi semblait encore alerte. Ils ne parlèrent que peu pendant la marche, chacun étant concentré sur ses pas.

Soudain, sortant d’un petit passage légèrement boisé, le sentier qu’ils suivaient leur dévoila les murailles d’une forteresse. Une forteresse qui semblait imprenable, dont on distinguait le haut de la tour du donjon.

− C’est … une auberge ?, lança incrédule Daren.

− Une auberge ? On dirait plutôt une place forte ! Tu connais cet endroit, Daren ?

− Non, enfin, je ne sais pas. Gorion m’a parlé avant de partir d’une auberge que je devrai rejoindre en cas le problème, vers le nord. L’auberge de Brasamical. Tu penses que ça peut être ça ?

− Ça ressemble à tout sauf à une auberge… Enfin, le meilleur moyen d’en être sûr, c’est de demander, tu ne crois pas ?

Une moue sur le visage, Daren reprit la marche en direction de ce qui semblait être un pont-levis. Arrivés enfin sur place, celui-ci était abaissé, et Daren s’y engagea, suivi de près par Imoen.

− Halte-là, voyageurs !

Une voix sortie de nulle part les fit bondir. Un homme, vêtu d’une armure et armé d’une hallebarde, était posté telle une statue invisible aux abords de la route, et venait de les arrêter.

− Vous vous apprêtez à entrer dans l’auberge du Brasamical. Je dois vous informer que les combats de rue sont interdits ici, et si vous avez l’intention de traquer quelqu’un qui s’y serait réfugié, je vous demanderai de passer votre chemin ! Me suis-je bien fait comprendre ?

L’homme à la hallebarde avait débité son discours comme s’il le connaissait par cœur. Mais l’essentiel était là : l’auberge du Brasamical, enfin. Ils avaient réussi leur premier objectif. Daren poussa un soupir de soulagement.

− Me suis-je bien fait comprendre ?, reprit plus fort le garde.

Imoen passa devant, et s’inclina légèrement devant lui.

− Oui, monsieur, pas de problème ! On sera sage comme des images !

Le garde sembla satisfait, et il leur répondit :

− Parfait. L’auberge elle-même est dans le donjon. Bon séjour, et bonne nuit.

Daren et Imoen passèrent le pont, et découvrirent une vue des plus incroyables. Cet endroit n’avait pas été une auberge depuis toujours, c’était impossible. C’était un vrai château fortifié, et les bâtisses militaires de la cour avaient été reconverties en habitations. On pouvait même en distinguer une qui abritait maintenant un temple consacré à Heaume, au vu du grand œil qui ornait ses portes. Au centre, un grand escalier montait au donjon principal.

Gravissant péniblement les hautes marches, les deux réfugiés, épuisés de leur nuit mouvementée, arrivèrent essoufflés devant une porte à double battant majestueuse, légèrement entrouverte. D’ici, on pouvait entendre un brouhaha mêlé à des bruits de bouteilles.

L’intérieur était des plus étonnant. Une immense pièce de plusieurs mètres de hauteur faisait office de taverne. Des dizaines de tables étaient disposées en désordre, et malgré l’heure, quelques unes étaient encore occupées. Au fond de la pièce, on pouvait distinguer d’autres escaliers, qui montaient sans doute aux chambres à l’étage. La plupart des clients présents étaient discrets, accoudés à leur table, ou encore au comptoir à consommer quelques boissons frelatées. Un groupe au centre perturbait néanmoins cet équilibre. Quatre personnages à l’air patibulaire semblaient disputer une partie de cartes, et apostrophaient régulièrement une serveuse qui semblait terrifiée à la simple idée de s’approcher d’eux.

− Hééé !! Ness ! Qu’es’ qu’on t’a dit ? À boire ! Et plus vite que ça !, beugla l’un d’eux, un homme d’une carrure extraordinaire aux crâne presque rasé.

La pauvre « Ness » tremblait de tous ses membres, et on entendait à l’autre bout de la salle les bouteilles s’entrechoquer dans ses mains. Daren s’avança, et se faufila un chemin entre les chaises en désordre qui jonchaient la pièce.

Soudain, un bras musclé se dressa devant lui, et le percuta de plein fouet.

− Ness ! Tu te ramènes ? Ou tu veux qu’on vienne te …

Le choc renversa Daren et l’homme interrompit sa phrase aussitôt. Il le dévisagea un instant, se demandant apparemment ce qu’il faisait par terre, puis se leva. Il prit Daren par le col et le souleva au dessus du sol.

− Hé, moucheron…. T’sais que tu viens d’salir mon tatouage ?

Son haleine empestait l’alcool frelaté. Ce colosse devait bien mesurer dans les deux mètres, et peser plus de deux cents livres. Il portait en effet un énorme tatouage sur son avant-bras, tellement recouvert de cicatrices qu’il était difficile de dire ce qu’il représentait. Ses trois comparses semblaient ravis d’un peu de distraction, et émettaient des rires gras.

− Ex…cu…sez…moi…, articula péniblement Daren, le souffle coupé par la prise inconfortable.

− Mon mignon, tu sais que tu tombes à pic, toi ? J’étais justement en train de me faire tondre par ces trois enflures, et je suis sûr que tu aurais de quoi me dépanner, hein gamin ?

Il serra encore les mains, rapprochant encore le visage de Daren du sien. Les trois autres riaient maintenant sans retenue.

− Allez, mon p’tit gars, vide-moi tes poches, et on en parle plus.

Daren était à bout de force, et il ne voyait pas comment il allait se tirer de cette situation sans y laisser ses économies. Mais une voix surgit alors du comptoir :

− Lâche cet enfant, l’ami.

Cette voix, féminine, venait de stopper net le gros homme. Il reposa Daren sur le sol, cherchant du regard qui avait pu le défier de la sorte.

− C’est quoi ton problème ?, lança-t-il en direction du bar.

Une frêle silhouette féminine à la chevelure châtain bouclée, accoudée au bar, réitéra son avertissement.

− Laisse cet enfant tranquille. Il ne cherche pas les ennuis, et tu ferais bien d’en faire autant.

Le ton était calme, mais on y sentait une détermination sans faille. L’homme délaissa Daren et renversa quelques chaises pour se frayer un chemin jusqu’au comptoir.

− C’est à moi que tu parles, la donzelle ?

Un homme, accoudé à quelques mètres lui aussi prit la parole d’un ton las.

− Jaheira, laisse tomber… Tu le fais vraiment exprès…

Il avait l’air résigné. Il poussa un soupir, et fit un signe au tenancier pour commander une boisson.

Le gros homme leva le bras, et posa une main gigantesque sur l’épaule de la femme, qui ne s’était pas encore retournée. En un éclair, elle fit volte-face, puis l’immobilisant habilement, elle lui décocha un violent coup dans le ventre. Malgré sa très forte corpulence, le trop-plein d’alcool et la puissance du choc l’envoyèrent à terre. La jeune femme faisait maintenant face à la salle, et tout le monde avait les yeux rivés sur elle. Daren profita de la situation pour s’écarter, tant bien que mal. Un silence religieux régnait maintenant dans l’auberge.

Les trois autres se levèrent aussitôt, et l’un d’eux mit la main à la garde de ce qui semblait être un couteau. La jeune femme tendit la main vers lui, et une chose incroyable se produisit : l’homme était incapable de dégainer son arme ; une épaisse liane venait de surgir de la table, et s’était enroulée autour de son bras. Les trois hommes avaient maintenant les yeux écarquillés, et ne savaient plus que faire.

− Vous feriez bien de filer d’ici, tous les trois, avant que je ne me fâche vraiment !, tonna-t-elle.

La jeune femme avait prononcé ces paroles avec un tel aplomb que les deux encore libres ne demandèrent pas leur reste, et filèrent en courant, tels deux chiens battus. Le troisième, incapable de se libérer de l’emprise des plantes, qui semblait se resserrer davantage, balbutia quelques mots.

− Pi…pitié ! Laissez-moi partir !

Ce grand gaillard de presque deux mètres sanglotait comme un enfant. D’un geste désinvolte, elle laissa retomber sa main droite, et les lianes se desserrèrent aussitôt. Sentant une chance de sauver sa peau, il fila aussi vite qu’il put. La jeune femme se retourna de nouveau, et claqua des doigts d’un air dégagé, désignant le verre qu’elle venait de vider à une jeune serveuse qui était encore tétanisée par ce qui venait de se produire.

Imoen se rapprocha de Daren, et lui posa une main sur l’épaule.

− Ça va ? Tu n’as rien ?

Mais Daren ne pensait pas à ça. Il se remémorait les paroles de l’homme accoudé au comptoir.

− Ces hommes étaient terrifiants ! Mais cette femme là-bas, l’était au moins tout autant, tu ne trouves pas ?

Cette femme là-bas… Il avait distinctement entendu son nom. Elle s’appelait Jaheira, et c’était son contact, ici, à l’auberge de Brasamical.

Seul dans la nuit

Combien de temps s’était-il écoulé ? Deux heures ? Peut-être trois ou quatre ? Daren avait couru jusqu’à l’épuisement. Des rêves étranges, mêlant réel et imaginaire, embrouillaient son esprit. Tout à coup, un son, continu, pénétra petit à petit la barrière de ses pensées, et Daren finit par revenir à lui. Il ouvrit une paupière. Puis les deux.

Il faisait encore très sombre. La pluie avait totalement cessé maintenant, et seules l’odeur de la terre humide et quelques marques de boues pouvaient rappeler qu’un violent orage avait éclaté peu de temps auparavant. On pouvait maintenant entendre distinctement les crissements des insectes, et les hululements des oiseaux de nuit. En un instant, tout ce qui s’était passé ces dernières heures lui revint à l’esprit. Quelques larmes lui montèrent aux yeux, mais l’angoisse le paralysait tellement qu’il ne pouvait même pas pleurer. Qu’allait-il faire à présent ? Seul, et avec un équipement aussi dérisoire, il n’allait pas survivre bien longtemps.

L’embuscade, la mort de Gorion, ces quelques minutes, les dernières de son père, l’obsédaient, et défilaient en boucle dans son esprit. « Remettez-nous votre enfant », avait-il dit. Et Gorion lui avait demandé de prendre la fuite… Si seulement il l’avait écouté tout de suite, peut-être ne serait-il pas mort… ? Peut-être. Un terrible sentiment de culpabilité doublé d’impuissance l’envahissait. Gorion n’était pas seulement mort. Il était mort pour le protéger, et peut-être même par sa faute. La seule évocation de cette idée lui donnait la nausée. Au bout de longues minutes sans parvenir à bouger, Daren rassembla ses esprits, et la situation plus que précaire dans laquelle il se trouvait actuellement prit le pas sur ses pensées morbides : qu’allait-il faire maintenant ?

Château-Suif n’était pas loin, mais ce n’était pas la peine d’y retourner. Non pas qu’il ne puisse retrouver son chemin, mais sans Gorion, il était impensable d’espérer y entrer. Les règles d’accès à la citadelle étaient des plus draconiennes : afin de préserver la sérénité du lieu, les visiteurs de la ville-bibliothèque devaient fournir un ouvrage de grande valeur pour y être admis. Ce système permettait de tenir à l’écart les malandrins de toutes sortes, et Gorion lui avait toujours expliqué qu’en dehors de lui-même et de quelques privilégiés, personne, Daren y compris, ne pourrait déroger à cette règle multi centenaire. C’était grâce à ceci que la place forte était restée intacte depuis des siècles, et ce n’était pas lui, même fils adoptif du grand Gorion, qui allait remettre ce fonctionnement en question. Aucun retour possible, donc. Il fallait aller de l’avant.

De l’avant, mais où ? Grâce aux quelques connaissances acquises dans les livres, Daren avait une vague idée de la région, mais il regrettait amèrement de ne pas avoir été plus attentif lorsqu’il avait étudié les grandes villes de la Côtes des Epées. Il se souvint soudain. Gorion lui avait parlé d’un lieu avant de partir. Comment était-ce, déjà ? Le « Bras Secoureur » ? Un déclic se fit : Brasamical. C’était l’auberge du Brasamical. Jaheira, Khalid ! La mémoire lui revenait. Une lueur d’espoir lui emplit le cœur. Il était perdu au milieu de la nuit, seul, son père adoptif mort sous ses yeux quelques heures auparavant, mais il y avait une lumière au bout du tunnel. Intérieurement, il rageait que Gorion ne l’eut pas davantage mis au courant de la situation. Que se passait-il ? À quoi devait-il s’attendre ? Et même plus concrètement : à quoi ressemblaient ces deux personnes qu’il était censé rejoindre ? Une chose cependant était sûre : il ne tiendrait pas longtemps seul, avec le peu de matériel qu’il possédait. Instinctivement, il mit la main dans sa poche, et sentit la bourse remplie des quelques pièces d’or léguées par son père adoptif : il ne l’avait pas perdue dans sa course. La chance tournait-elle enfin ? Adressant une rapide prière intérieure à Tymora, il rassembla ses affaires, et se mit en quête d’étoiles pouvant le guider vers sa destination : le Nord.

À nouveau, le son revint. Ce même hurlement, continu, qu’il avait entendu lors de son réveil. Maintenant qu’il avait totalement repris ses esprits, Daren reconnut tout de suite ce qui l’avait tiré de son évanouissement. Ce hurlement était celui d’un loup.

Il le savait, non seulement pour en avoir déjà entendu, lors d’une de ses rares sorties en dehors de Château-Suif avec Gorion, mais aussi car son tuteur le lui avait déjà mentionné, les loups arpentaient régulièrement les plaines dans la région. Ils n’étaient habituellement pas très agressifs, mais lorsqu’ils chassaient en meute, mieux valait ne pas rester dans les parages. Il se mit donc en chemin, après avoir préparé son épée, préférant se guider à la lueur des étoiles, plutôt que de prendre le risque d’allumer une torche. Les meurtriers de son père étaient peut-être toujours dans les environs, et il ne pouvait pas prendre le risque de se faire repérer. Pas après ce qui s’était passé.

Les cris s’éloignèrent, et Daren en déduisit qu’il était finalement sorti du domaine de chasse des loups. Il marcha pendant une petite heure, sans rencontrer âme qui vive. L’auberge devait être à plusieurs lieues encore, et il ne savait pas s’il l’aurait atteinte avant le lever du jour. La fatigue aurait normalement eu raison de lui, mais son esprit ne parvenait pas à trouver un quelconque repos, et marcher lui permettait de penser à autre chose, ou plutôt lui permettait de ne pas penser. Il était concentré sur chacun de ses pas, et il savait que s’il s’arrêtait maintenant, le chagrin et l’angoisse prendraient à nouveau le dessus, l’empêchant d’atteindre son seul espoir de survie. Alors que son esprit fatigué était concentré sur son objectif, une voix rocailleuse, avec un fort accent local, sortit Daren de sa torpeur.

− Alors, petit. Tu ne sais pas que c’est dangereux de se promener dehors tout seul sans papa et maman ?

Son cœur s’emballa, et ses réflexes reprirent le dessus. Il avait déjà la main à la garde, et son regard avait fait le tour de son horizon pour repérer les présences autour de lui.

Rires. Ils étaient plusieurs, apparemment. Et les paroles de l’homme qui se tenait un peu plus loin devant lui avaient fait mouche.

− Tsss tsss, regardez-moi ça ! Ça sait peut-être même se battre ! Oohhhhh ! J’ai peur !

Rires à nouveau. À en croire son ouïe, ils devaient être quatre ou cinq. Etaient-ils liés à l’homme en armure noire ? L’avait-il retrouvé ? Il chassa cette pensée de son esprit, concentrant ce qui lui restait de force sur la délicate situation devant laquelle il se trouvait.

− Allez, mon petit. C’est une bien jolie épée que tu as là, en parfait état en plus. Si tu avais un peu d’or aussi, on pourrait même te laisser en vie. Pas vrai, les gars ?

Encore des rires. Cette fois, il les avait tous repérés. Ils étaient quatre, plus l’homme qui semblait être leur chef. Avait-il une chance à cinq contre un ? Très doucement, de manière presque invisible, il descendit sa main le long de sa jambe droite, là où étaient cachées ses dagues de lancer. Il excellait à ce petit jeu, et avait même réussi à en planter une dans le mille les yeux bandés, une fois. Une fois. Mais cette fois encore, il fallait réitérer l’exploit.

En un éclair, une dague jaillit de l’obscurité, et fendit l’air en direction de l’un des brigands. Dégainant simultanément son épée, il entendit un cri de douleur, lui indiquant qu’il venait de faire mouche. Il en restait quatre. Chargeant de toutes ses forces, il fonça vers l’homme qui lui barrait la route, et le désarçonna sous le choc. Il fallait fuir, encore. Il le savait. C’était la seule issue.

− Qu’est ce que vous attendez ? Bande d’abrutis !, brailla leur chef, maintenant à terre. Réglez-lui son compte, et ne le laissez pas filer !

Daren entendit alors siffler des flèches derrière lui. Ils avaient dégainé leur arc. Instinctivement, il continua sa course en se baissant et il remercia intérieurement Tymora une nouvelle fois que ces manchots sachent aussi bien se servir de leurs arcs qu’ils avaient l’air versés dans la littérature poétique. Sa blessure à la cuisse le lançait, mais la tension du combat était telle qu’il n’y prêta pas attention. Il devait courir, et leur échapper. Tout semblait se dérouler avec succès, quand soudain, il entendit cet ordre :

− Vas-y ! Maintenant !

Sans comprendre ce qui se passait, il se retrouva immobilisé, empêtré dans un filet de chasse. L’un des hommes était dissimulé dans un arbre, et n’attendait que la fuite de sa proie pour la faire tomber dans son piège. Dans un effort surhumain, il tenta de couper les cordes usées du filet à l’aide de son épée, mais c’était peine perdue. Le gros homme, barbu et hirsute, finissait de descendre de son poste, et exultait déjà en le voyant se débattre. Il approcha, le regard presque fou, une hache à la main, et se mit à crier.

− Je l’ai eu ! Ici, près du …

Un trait fendit l’air, et le bandit finit sa phrase dans un râle, mêlé à un gargouillis de sang. Une flèche venait de lui transpercer la gorge, et il s’effondra dans un spasme, le regard mort. Ne comprenant pas ce qui venait de se passer, mais ne voulant pas laisser sa seule et unique chance de salut s’enfuir à nouveau, Daren commença à retirer progressivement le filet, pendant que les autres approchaient, se demandant ce qui avait bien pu arriver à leur compagnon.

Tout à coup, une main saisit son poignet. Le sang de Daren se figea. Il venait d’être capturé à nouveau. C’était fini. La pression sur son bras se fit plus forte, et la traction fut telle qu’il en partit presque à la renverse. Il se retourna, et il aperçut une ombre qui courait en lui faisant signe de le suivre. Etait-ce un autre piège ? Qu’importe… Il n’avait vraiment plus rien à perdre. Il se mit lui aussi en marche, rattrapant son sauveur, juste le temps de saisir quelques mots de la silhouette sombre qui s’échappait elle aussi.

− Viens vite ! Par ici !

Cette voix. Il n’avait entendu qu’un murmure, mais il ne pouvait pas se tromper. La personne qui venait de décocher ce tir, la personne qui l’avait saisi par le poignet et qui l’avait entraîné, la personne qui courait actuellement devant lui et lui montrait le chemin, cette personne, c’était Imoen.

Chapitre 1 : Rencontres

Après plusieurs heures de marche, coupant à travers les prairies, Daren et son père adoptif rencontrèrent les premières gouttes de pluie. Une pluie chaude, comme on en trouve en plein été. Le vent s’était remis à souffler, et on entendait maintenant distinctement l’orage gronder, de plus en plus proche. S’abritant sous leurs capes, les deux hommes avançaient péniblement contre les éléments qui semblaient déterminés à l’acharner contre eux. Le ciel s’illuminait régulièrement presque de manière surnaturelle, comme si Talos lui-même venait dévoiler les sentiers cachés que Gorion leur faisait suivre. Contrairement à ce qu’il avait promis, le maître et tuteur de Daren ne lui avait pas expliqué le but précis de leur voyage. En fait, ils n’avaient même pas échangé un mot depuis leur départ de Château-Suif en début de soirée. Il devait être minuit maintenant, mais il avait semblé à Daren qu’il faisait nuit noire depuis longtemps, car les nuages avaient obscurci le ciel rapidement. Il avait bien essayé de prendre la parole pour initier quelques discussions, même anodine, autant pour briser le silence que pour vaincre son angoisse, mais Gorion s’était contenté de réponses monosyllabiques, de sorte de grognements ou de hochements de tête. Il semblait préoccupé, et ses yeux pourtant âgés transperçaient la noirceur de la nuit et le voile de l’eau qui les entouraient, scrutant les moindres mouvements aux alentours. Plusieurs fois, il s’était retourné de manière assez brusque, faisant sursauter Daren, la main déjà au fourreau, avant de pousser un discret soupir de soulagement et de reprendre la marche.

N’étant pas d’un naturel superstitieux ni couard, Daren se repassa calmement les évènements en tête, afin de clarifier la situation. En fait, c’était bien plus ce qu’il y avait autour de ce voyage qui le mettait mal à l’aise, que le voyage lui-même. Un Gorion préoccupé et anxieux (ou alors était-ce lui qui voyait les choses de cette manière ?), un orage le soir de son départ, et cette désagréable sensation d’être constamment épié, comme si un œil invisible flottait au dessus de son corps, perçant jusque dans ses pensées les plus intimes… Non. Tout ceci n’était que fantasmagorie, divagation, illusion. Il était Daren, le fils de Gorion, et il allait entreprendre un voyage des plus passionnants avec son maître qu’il avait toujours tant admiré. Il repensait à Imoen. C’était elle qui avait raison : il n’y avait aucune raison de s’inquiéter. Autant profiter du voyage.

« Le temps est vraiment épouvantable, mon enfant. »

Daren sursauta une nouvelle fois. Gorion avait pris la parole, et l’avait sorti de ses réflexions. Amusé par sa réaction, il continua, un léger sourire aux lèvres.

− Nous allons essayer de trouver un abri. Peut-être une ferme isolée, ou une ancienne grange. Ce n’est pas ce qui manque par ici. Nous ne sommes que deux, et peu armés de surcroît, je pense que nous ne seront pas pris pour des brigands, pourtant monnaie courante dans les environs.

− Des brigands ?, demanda Daren, intrigué.

− Tout à fait. Depuis la pénurie de fer, il n’y a plus seulement que l’or qui intéresse les fripouilles en tout genre. Tout individu portant des armes ou armures en métal encore en bon état est une cible aussi lucrative qu’un riche bourgeois regorgeant de bijoux. Néanmoins, nous ne sommes ni l’un ni l’autre, et encore moins des détrousseurs de grand chemin. Nous serons accueillis, je l’espère, pour être hébergés pour le restant de la nuit.

Il s’interrompit un instant, puis reprit, prenant un air faussement interrogateur, digne d’Imoen dans ses meilleurs jours.

− Tu as l’habitude de dormir dans des étables, à ce que j’ai compris, n’est ce pas ?

Surpris, et à la fois embarrassé par ces révélations, Daren bafouilla quelques mots.

− Heu… non, pourquoi ? Enfin, je veux dire oui… heu, non, ce n’est pas une habitude, mais…

Avec un sourire encore plus franc, à la limite du rire, il mit fin à ses bafouillages.

− Je t’ai dit de ne pas t’en faire. Continuons à avancer dans cette direction, nous finirons bien par…

Silence. Le sourire de Gorion s’était soudainement effacé. Il prit un air grave, un air comme Daren ne l’avait que rarement vu chez son maître. Ses yeux s’étaient figés vers le nord, comme s’il avait aperçu quelqu’un, ou quelque chose. Et c’était le cas. Rien ne pouvait tromper la vigilance du sage. Ni la nuit, ni l’orage, ni même une conversation aussi joyeuse et détendue fut-elle. En un éclair, il plongea sa main dans sa toge, et en ressortit une sorte de poudre scintillante, qui se mit à étinceler très légèrement au contact de l’eau. Il murmura ensuite quelques paroles, dans un langage que Daren ne comprenait pas, et les étincelles se transformèrent en éclairs, qui tournoyaient autour de sa main droite. On aurait dit qu’il manipulait lui-même la foudre, tel un forgeron maniant son marteau. Gorion était sans conteste un grand mage, et de tels actes étaient pour lui aussi enfantin qu’il est à un oiseau de voler, mais Daren n’avait que rarement eu l’occasion de le voir pratiquer son art, « l’Art » comme il l’appelait lui-même.

Ses dernières incantations à peine terminées, il cacha aussitôt son bras dans les plis de sa toge, afin que personne ne puisse remarquer la boule de foudre crépitante dans sa main droite, prête à surgir pour faire face au danger. Daren mit la main au fourreau, et dégaina lentement et silencieusement sa fidèle épée. Allait-il s’en servir réellement ? Même si son habileté aux maniements des armes avait plusieurs fois été relevée par ses maîtres, il n’avait jamais mené de réels combats. Sa main moite tremblait de peur et d’excitation, ses yeux battant des cils pour y chasser la pluie et éclaircir son champ de vision. Maintenant qu’il y pensait, il n’avait jamais tué personne, et l’idée que cela puisse arriver le révulsait au plus haut point. Tout au plus avait-il blessé bien malencontreusement ce pauvre Hull alors qu’il s’entraînait au lancer de dague avec Imoen… Il ne savait rien d’un vrai combat, et la peur menaçait de le paralyser totalement. Il avait envie de crier, de hurler même, pour se réveiller enfin dans l’étable de ce bon vieux Dreppin. Que ce cauchemar se termine. Les battements de son cœur résonnaient dans sa tête, plus rapides, plus forts, comme s’il allait exploser.

« Reste en arrière. »

C’était Gorion. Il avait chuchoté ces paroles, et sa voix avait agit comme un déclic. Il était bien dans la région qu’on appelait « le Passage du Lion », entre Château-Suif et Berégost, et il voyageait avec son maître.

Gorion poursuivit, sans bouger.

− Ne fait pas de bruit ni de geste inconsidéré. Garde la main à l’épée. Si la situation tourne mal : fuis. Et ne te retourne pas.

− Hein ?

Daren ne put s’empêcher de hausser la voix.

− J’ai dit : si la situation tourne mal, fuis et ne te retourne pas. Tu m’as compris ?

− Mais je… père…

− Tu m’as compris ?, coupa Gorion, haussant lui aussi très légèrement le ton.

− Bien père.

Etait-ce un test ? Une simple épreuve destinée à le rendre plus fort, mise au point par son maître ? Il préféra ne pas se poser davantage la question. De toute façon, autre chose accapara son esprit, quelque chose de bien plus concret et réel que ces questions sans réponses : plusieurs silhouettes se dessinaient sous la pluie, les éclairs sporadiques révélant leurs formes. Deux grands humanoïdes à l’allure lourde et maladroite, vêtus de simples peaux, et maniant de volumineuses masses, ressemblant plus à des branches d’arbres qu’au fruit du travail d’un forgeron, encadraient un homme de stature impressionnante. Cet homme était vêtu d’une armure comme jamais Daren n’en avait vue : d’un noir de jais, des pointes de métal étaient hérissées sur les épaulières, les genoux et les bras. Il avait dans son dos une gigantesque épée, dont la simple garde semblait peser autant que l’épée de Daren tout entière, et était coiffé d’un casque à la mesure de son armure : des piques de métal en sortaient de manière désordonnée, et une grille ne laissait passer que son regard, que l’on pressentait terrifiant. La pluie, tombant sur ce monstre en armure, résonnait de manière métallique dans toutes les oreilles, et ajoutait encore davantage à la terreur qu’inspirait cet impitoyable trio.

− Holà, voyageurs !, lança Gorion, d’une voix forte. Etes-vous amis, ou ennemis ?

Pour toute réponse, l’homme en armure s’avança, suivi mécaniquement par ses deux acolytes.

− Avez-vous besoin d’assistance ? Nous ne sommes que peu équipés, mais j’ai là quelques ingrédients qui pourraient permettre de nous entendre, continua Gorion, la voix calme, mais le bras toujours dissimulé dans sa robe.

Un éclair particulièrement violent illumina le ciel, et Daren découvrit avec stupeur que les deux géants aux côtés de l’homme en armure étaient en réalité des ogres, ces créatures dont la force n’avait d’égal que la stupidité. Une pensée lui vint alors à l’esprit : il était impossible que cette rencontre s’achève sans heurt. Les ogres ne pensaient qu’à se battre, à piller, et à tuer. Il le savait : il l’avait lu et relu dans de nombreux ouvrages à la bibliothèque de Château-Suif. Tous les héros de Féérune avaient un jour ou l’autre combattu ces bêtes, que ce soit pour sauver un village en détresse, ou pour atteindre un mage noir qui les envoyait comme chair à canon. Ces « voyageurs », comme les nommait Gorion n’étaient ni plus ni moins que des bandits, sûrement ceux dont il lui avait parlé quelques instants auparavant. Il était rassuré, car il avait moins de mal à s’imaginer porter le coup de grâce à ces caricatures de vie humaine, qu’à un être qui aurait pu être son frère, ou son père.

Soudain, l’homme en armure prit la parole. Sa voix sonnait comme le tonnerre lui-même, grave et rauque, tout droit sortie de l’Ombreterre.

− Je sais que vous êtes réceptif, vieil homme. Vous savez pourquoi je suis ici. Rendez-vous, et il ne vous sera fait aucun mal.

Il marqua une pause, puis reprit.

− Résistez, et vous le payerez de votre vie.

Un coup de tonnerre d’une rare violence assomma Daren et fit le silence sur les deux parties, comme si les dieux eux-mêmes réagissaient à cette phrase terrible. Il sentit monter en lui un sentiment de haine et de doute à la fois. Qui était cet homme, pour menacer son maître de la sorte, et agir comme s’il le connaissait ? Comme s’il le connaissait… C’était justement le problème. Ignorait-il quelque chose ? Quelque chose d’une ampleur sans pareille, qui se tramait derrière lui, au-dessus de lui, le manipulant comme un pantin dont on tirerait les ficelles. Il avait certes ce sentiment depuis quelques temps déjà, et s’était juré de ne plus y faire crédit. Mais ce sentiment revenait à toute allure, plus fort et plus concret à chaque seconde qui passait. La pluie diminua quelque peu d’intensité, mais dans le ciel on apercevait toujours distinctement des éclairs zigzaguer avec fougue.

− Vous avez tort de croire que je vais vous faire confiance, répondit froidement Gorion. Mettez vous sur le côté et laissez-nous passer. Aucun mal ne vous sera fait, à vous comme à vos laquais.

Les deux ogres regardèrent leur chef, interrogateurs, impressionnés par l’appoint de Gorion. Et il y avait de quoi. Ses yeux flamboyaient, tels deux phares insubmersibles défiant une mer pourtant déchaînée. On aurait dit qu’il aurait pu les tuer d’un simple regard, et ces deux balourds l’avaient senti. L’homme en armure ne leur accorda pourtant aucun signe, et reprit.

− Je suis désolé que vous le preniez comme ça, vieil homme…

À peine avait-il fini de prononcer ces mots, qu’il dirigeait sa main vers la garde de son immense épée dans son dos. Daren eut à peine le temps de comprendre ce qui se passa ensuite. D’un geste fulgurant, Gorion sortit son bras toujours dissimulé dans les replis de sa robe, et libéra alors la magie qu’il avait accumulée vers l’un des deux ogres. Un éclair argenté et aveuglant terrassa la créature, qui n’eut même pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait. Elle s’effondra, brûlée, comme si elle avait été traversée par la foudre. Les deux autres entrèrent en scène, mais Gorion avait recommencé ses incantations : ses mains déjà flamboyaient de mille feux, et étaient prêtes à donner la mort.

Daren sortit alors son épée et sa targe, et se mit en garde, évacuant son stress en se remémorant l’entraînement. Cet ogre était peut être deux fois plus grand que lui, mais il n’avait pas l’air plus compliqué à vaincre que ce vétéran de Hull. L’homme en armure dégaina son épée, et fendit l’air devant lui, comme s’il avait voulu découper la pluie en deux. Daren sentit une douleur fulgurante à la cuisse, et crut même voir son sang jaillir de ses vêtements. Que s’était-il passé ? Ce démon était pourtant à plus de cinq pas, et bien que son épée fût aussi grande que lui, il était hors de portée de n’importe lequel de ses coups.

L’homme en armure s’approcha de Gorion, et leva encore une fois son épée. Daren, paralysé à l’idée de ce qui pourrait arriver, laissa échapper un cri. L’épée s’abattit sur son père, qui riposta en déployant toute la magie dont il savait faire preuve : un bouclier jusqu’alors invisible se révéla à quelques centimètres de son corps, et dans un bruit de métal crissant, l’épée s’arrêta net sur ce concentré de magie protectrice.

− Vous vous défendez bien, vieil homme. Et je vois qu’il en faudra plus pour vous vaincre, dit l’homme en armure d’une voix caverneuse.

− Vous auriez dû écouter mon avertissement !, répliqua Gorion, en déversant sur lui le feu qui brûlait depuis quelques instants dans ses paumes.

L’homme en armure, surpris par la vélocité de l’assaut, n’eut pas le temps de riposter, et le choc de l’attaque magique le projeta en arrière, embrasant le métal même dont il était recouvert. Néanmoins, il se releva rapidement, et déclara.

− Je vous ai sous-estimé, et je n’aurai pas dû. Je vous adresse un dernier avertissement vieil homme, et je dis bien le dernier. Remettez-nous votre enfant, ou vous mourrez.

Le temps sembla se figer. « Remettez-nous votre enfant ». Daren était incapable du moindre mouvement. Il en avait après lui. Il venait de le dire, c’était lui qu’il voulait ! Mais pourquoi ? Et comment Gorion le savait-il ? Car il le savait, c’était évident maintenant. Au moment même où les mots de l’homme en armure avaient-ils franchi ses lèvres, que Gorion en eut presque les larmes aux yeux. Il reconnaissait cette expression, la même que lorsqu’il parlait de sa mère. La voix du mage retentit soudainement, couvrant le tonnerre et le vent.

− Fuis !

Mais Daren était incapable de bouger. Ce n’était pas sa blessure à la cuisse, plus douloureuse que profonde, qui l’empêchait de se déplacer, mais la blessure qu’il venait de recevoir au cœur : son maître savait que la situation ne pouvait pas bien se finir, et pour la première fois, il avait envisagé le pire… Et si … Non, c’était impossible ! Pourtant au fond de lui… NON !

− FUIS !!, reprit la voix tonnante de Gorion.

L’homme en armure se mit alors à rire, d’un rire démoniaque et sans âme.

− Ha ha ha ! Tu es pathétique, vieil homme. Tu es prêt à sacrifier ta vie pour ce minable avorton. Ha ha ha ! Voyons ce que tu vas faire maintenant !

D’un geste de la main, il désigna Daren, et l’ogre, tel un automate, se retourna vers lui, la massue brandie, prête à frapper. Daren vit le monstre s’approcher de lui, plus près, plus près encore, allant abattre son terrible coup. C’était fini. Tout. Il ne pouvait en être autrement, il allait mourir cette nuit là, écrasé sous les coups d’un ogre, sans même avoir pu se défendre.

Mais au moment de l’impact, un éclat bleu aveuglant détonna devant lui en un halo de lumière bienfaitrice, repoussant le géant à quelques pas et le renversant. Il n’avait aucun doute au sujet de ce qui s’était passé : Gorion venait encore une fois de le sauver. La lumière se dissipa, et il vit la scène se dérouler au ralenti devant lui. L’homme à l’armure noire tenait son épée tendue, le manche à quelques centimètres de Gorion, et la lame ressortant de l’autre côté.

Le vent venait de s’arrêter, et seul le bruit de l’eau clapotant sur l’armure de métal permettait à Daren de se raccrocher à la réalité. C’était impossible. Impossible, mais fait. Une vérité décochée en plein visage : Gorion venait de se faire tuer, et il était mort car il l’avait protégé, lui, Daren.

Telle une décharge électrique, ce qu’il venait de voir remit son corps en état de marche, et Daren courut alors à toute vitesse, à l’aveuglette, loin. Très loin. Il fallait qu’il fuie, comme son maître venait de lui dire. Il ne sentait plus sa blessure, tellement la rage et la colère avaient envahies son corps. Les gouttes de pluies se mêlaient à ses larmes. Il courait tout droit, sans se préoccuper de rien d’autre, sans se retourner, l’image de Gorion transpercée par cette lame maudite envahissant chaque parcelle de son âme.

Au bout de plus d’une heure de course effrénée, Daren s’effondra à même le sol, épuisé. La pluie avait presque cessé, et on pouvait entendre de nouveau les chants et les cris des animaux de la nuit. Mais Daren n’entendait rien de tout cela. Seuls les battements de son cœur mêlés à la voix de son père hantaient son esprit.

Il était environ une heure du matin, le 3 Mirtul de l’an 1373, et une seule chose importait à présent : Gorion, le grand sage, était mort.