Yaga Shura, le géant du feu

Les deux jours qui suivirent se déroulèrent sans incident particulier. Ils étaient enfin sortis de la forêt, et à l’aube du troisième jour, ils aperçurent à l’horizon plusieurs nuages de fumée qui semblaient provenir de Saradush. Arrivaient-ils trop tard ? Il était encore trop tôt pour le dire. Leur tactique d’approche de Yaga Shura se perfectionnait d’heure en heure et les rôles se dessinaient à mesure qu’ils exposaient leurs idées. Daren prendrait vraisemblablement part au groupe d’embuscade, lui conférant ainsi l’initiative de leur combat. Imoen ressassait sans cesse les rares indices qu’ils avaient glanés ici ou là sur le géant de feu, tentant d’y exploiter la moindre faille. Sarevok quant à lui n’avait pris la parole que pour confirmer sa participation à la stratégie proposée par sa sœur. Daren s’était retrouvé plusieurs fois seul à seul avec lui, mais il n’avait pas fait référence à leur conversation nocturne quelques jours plus tôt, agissant comme si de rien n’était.

 

− Il semblerait que Saradush soit toujours debout, déclara Aerie, une main en visière au-dessus des yeux.

 

Le soleil du matin éclairait la plaine devant eux, leur donnant une vision d’ensemble de la situation. Daren estima à une petite heure le temps qui les séparaient encore de l’exécution de leur plan.

 

− Très bien, poursuivit Imoen en prenant une profonde inspiration. Vous vous rappelez tous de…

− Attendez !, s’exclama Aerie, un bras tendu vers le ciel. Attendez…

− Qu’est-ce que… ?, l’interrogea Imoen.

− Regardez !

 

Tous les visages se tournèrent en direction du doigt pointé vers l’horizon, au-dessus des fumerolles noires qui surplombaient Saradush. Un éclat rouge scintillant illumina le ciel au-dessus de la ville. Tous les cinq restèrent interdits, n’osant prendre la parole. Cette lueur ne pouvait signifier qu’une seule chose.

 

− Un… un signal de détresse…, conclut Daren en brisant le silence.

− Ils ont franchi les murailles…

− Non…, murmura l’avarielle. Tout ça, pour…

− Non !!, s’écria le rôdeur en brandissant soudainement son arme. Nous n’avons pas affronté ces géants et ces démons des forêts pour baisser les bras aussi vite ! Bouh ronge son frein et enrage de laisser ces crapules saccager la ville ! Au large, infamie ! Place aux héros !!

 

Les quatre autres le dévisagèrent, à la fois galvanisés et horrifiés, puis ce fut Imoen qui prit la parole la première.

 

− Je suis d’accord avec Minsc.

− Et Bouh !

− Et Bouh, bien sûr.

− Mais nous courons tout droit au massacre !, intervint Daren, dont la réalité bien concrète de la situation le rattrapait soudainement. Même si nous parvenons à tuer Yaga Shura, je te rappelle qu’il est entouré de dizaines d’autres géants !

− Si nous tuons Yaga Shura, ses géants mourront, rétorqua Imoen.

− De quoi ? Qu’est-ce que tu en sais ?

− Rappelle-toi ce que Mélissane nous a dit à propos de l’armée de Yaga Shura…

− Notre sœur a raison, Daren, confirma Sarevok. Réfléchis un peu : comment ces géants pourraient tomber sous les coups des miliciens de la ville et pourtant ne pas baisser en nombre ?

− Je crois que si nous le tuons, cela mettra un terme à la bataille, conclut Imoen d’un ton pensif.

− Assez de palabres !, tonna le rôdeur. Des gnons, pas des mots !

− Courons ! Il est encore temps de sauver Saradush !

 

Ils s’élancèrent tous les cinq en direction du campement ennemi. Le cœur de Daren tambourinait contre sa poitrine, sous l’effet de leur course et de la tension d’un combat imminent. Cette attaque frontale était une pure folie, mais ils ne pouvaient laisser les habitants de Saradush se faire massacrer sans réagir. Ils avaient donné leur parole. Mélissane comptait sur eux. Ils étaient allés trop loin, avaient déjà pris trop de risques, pour laisser leur opportunité s’envoler ainsi.

 

Ils couraient depuis une quinzaine de minutes déjà. Ils distinguaient nettement les premières catapultes, ainsi que quelques soldats.

 

− Aerie ?, l’interpella Imoen pendant leur course. Tu te sens prête ? Il va falloir donner le maximum !

 

L’avarielle hocha brièvement de la tête et ferma les yeux un instant.

 

− Nous n’allons pas tarder à être repérés, lança Daren. On fait comment ?

− Continuez à courir, nous allons nous rendre tous invisibles le temps de mettre la main sur Yaga Shura, et ensuite…

− Là !, s’écria Minsc, le bras tendu. Ce géant dépasse les autres de trois pieds !

− C’est lui, confirma Sarevok en tirant son arme.

 

Une lumière bleutée les enveloppa un instant et leurs corps s’évaporèrent dans l’éther. Yaga Shura… Les dés étaient à présent jetés. Et ils les tenaient actuellement entre ses mains, et celles de ses compagnons.

 

Courant toujours à vive allure, ils slalomèrent entre les paillasses toutes plus sales les unes que les autres qui servaient de lieu de repos aux géants. Le faible nombre de soldats qu’ils rencontrèrent facilita leur avancée mais confirma aussi leurs craintes : les murs de Saradush étaient tombés, et une épaisse fumée âcre s’échappait de l’enceinte de la forteresse. Celui qui semblait être Yaga Shura disposait vraisemblablement d’une escorte, car quatre sentinelles solidement armées se tenaient non loin de lui, à l’écart des combats. Daren entendait les pas et même le souffle de ses compagnons invisibles autour de lui. Ils ne couraient que depuis seulement cinq minutes, mais il fallait mettre fin au sortilège au plus vite afin de ne pas épuiser les deux magiciennes. Toutefois, tandis qu’ils s’approchaient de Yaga Shura, celui-ci se tourna vers eux et éclata d’un rire tonitruant.

 

− Tu m’as beaucoup déçu, misérable cloporte !

 

La puissante voix du géant couvrit les sons de la bataille pourtant toute proche. Le sortilège d’invisibilité, à l’évidence inopérant, cessa. Daren se tenait aux côtés de ses compagnons devant ce colosse de presque six mètres, vêtu d’une gigantesque plaque de mailles. Un sentiment de désespoir et d’impuissance l’envahit soudainement. Comment pouvaient-ils espérer vaincre ? Ils allaient tous mourir, cela ne faisait plus aucun doute.

 

− J’ai redoublé d’efforts pour saccager cette ville sans intérêt quand j’ai appris que tu y étais, continua Yaga Shura. Toi, la Terreur de la Côte des Epées… mais tu étais parti !

 

Le géant tira de sa ceinture un marteau de guerre de plusieurs pieds de long, flamboyant d’une magie malfaisante. Ses quatre acolytes n’avaient pas encore bougé ni tiré leur arme.

 

− Je pensais que je devrais me contenter du massacre des plus faibles rejetons de Bhaal qui croupissaient dans cette ville et t’oublier, soupira le géant. Mais, j’ai de la chance : te revoilà ! Ha ha ha ha !

 

Sarevok et Minsc se mirent simultanément en position de combat. L’aura malfaisante qui irradiait de l’arme de Yaga Shura se mit à luire plus intensément. Leur répit n’allait être que de courte durée. Daren métamorphosa son bras droit, tandis qu’Imoen et Aerie préparaient leurs sortilèges.

 

− J’aurai dû être le premier à me lancer à tes trousses… et je vais le prouver ! Yaga Shura va devenir encore plus grand !

 

D’un coup d’une violence rare, il frappa le sol du poids de son arme. Le sol trembla, manquant de peu de leur faire perdre l’équilibre. Yaga Shura semblait vouloir se battre seul, car aucun de ses lieutenants n’avait pris par à l’assaut.

 

Daren s’élança, en même temps que ses compagnons de mêlée. Malgré sa force surhumaine, leur petite taille leur donnait l’avantage de la vitesse. Daren esquiva de justesse un autre coup, et griffa de toutes ses forces la cuisse du géant.

 

− Quoi…?, hurla-t-il. Non !  Non, c’est impossible ! Je… Je suis blessé !

 

À mesure que le ton de sa voix montait, ses muscles se tendaient de manière inquiétante sous son armure. Yaga Shura poussa un rugissement de rage et balaya le sol de son arme. Le marteau tournoyait si vite que Daren ne put l’éviter, parant tant bien que mal le coup de son bras. Le choc le souleva dans les airs, et un millier d’arcs électriques tétanisèrent son corps. Le paysage défila devant ses yeux, puis le ciel, et enfin le sol. Il ressentit à peine l’impact de son corps sur la terre sale, et ce fut les cris de ses compagnons qui le rattachèrent à la réalité.

 

− Je vais vous écraser comme les insectes que vous êtes !, vociféra-t-il.

 

Le géant de feu écrasa son arme au sol devant lui, et une gerbe d’étincelles pourpre fusa du cratère qu’il venait de former. Avant qu’aucun d’eux n’eût le temps de réagir, la foudre frappa Minsc et Sarevok de plein fouet.

 

− Vous n’êtes rien ! Rien de plus que des brindilles insignifiantes ! C’est moi qui aurais dû me charger de toi depuis le début, et c’est ce que je vais faire !

 

Daren se redressa tant bien que mal, épaulé par Imoen et Aerie. Son bras droit saignait abondamment, mais la douleur n’avait plus beaucoup d’importance. Il n’échapperait pas à son destin. Et au lieu d’attendre que l’essence de Bhaal ne l’emportât contre sa volonté, il allait puiser dans ses ressources les plus noires de lui-même.

 

− Tenez… vous… à l’écart…, murmura-t-il aux deux magiciennes.

− Daren… tu vas… ?

 

Mais déjà la voix d’Imoen peinait à parvenir à ses sens. Les écailles sombres de l’avatar du Seigneur du Meurtre recouvrirent sa peau, et un brouillard violacé s’éleva du sol. Sa peur et ses doutes se dissipèrent, le faisant petit à petit basculer dans un état second et familier. Sa perception ainsi exacerbée, il pouvait ressentir la formidable puissance de son frère de sang, mais aussi le moindre de ses mouvements ainsi que ses points faibles. En un éclair, il fusa droit sur lui et bondit jusqu’à sa poitrine, sa gueule béante assoiffée de meurtre et de violence. L’armure de Yaga Shura se fendit, et Daren porta lui plusieurs coups dévastateurs en plein cœur. Pour la première fois, il ressentit de la crainte chez son adversaire. Minsc et Sarevok avaient eux aussi repris leurs esprits, et s’acharnèrent à leur tour sur le géant, qui ne semblait pas faiblir par pour autant. D’une poigne de fer, il saisit Daren à pleine main et l’arracha à son buste dans une effusion de sang. La pression se fit plus forte, mais sa carapace l’aidait à résister. Plusieurs morsures de sa part, doublées d’entailles furieuses de ses compagnons ainsi que de plusieurs sortilèges des deux magiciennes firent lâcher prise à leur adversaire. Yaga Shura poussa un nouveau cri de rage, et une onde de choc soudaine les balaya tous en arrière.

 

− Nul ne peut vaincre Yaga Shura !

 

Il pointa un doigt en direction de ses hommes restés en retrait et leur lança d’une voix tonitruante.

 

− Soldats ! Soldats, massacrez-les ! Arrachez-leur le cœur, et surtout… surtout, faites-les souffrir ! Je reviens avec des renforts !

 

Daren se figea sur place. Ils venaient en effet de prendre l’avantage, mais uniquement parce qu’ils se battaient à cinq contre un. Si des renforts arrivaient, ils crouleraient bien vite sous le nombre. Sa transformation commençait déjà à le faire souffrir de l’intérieur, et il ne pourrait la maintenir bien longtemps encore sans en perdre le contrôle. Les quatre sentinelles restées jusque-là impassibles dégainèrent leurs armes simultanément et se positionnèrent en cercle autour d’eux.

 

− Tu n’iras nulle part, mon gros !, s’écria Imoen en joignant ses deux mains.

 

Une aura rouge se dessina autour de ses épaules et son visage s’allongea légèrement. Ses doigts devinrent crochus et les traits de son visage plus marqués, prenant l’apparence d’une bête féroce. Ses yeux changèrent aussi de couleur et de forme, irradiant d’une couleur écarlate. Daren pouvait sentir la puissance de Bhaal émaner de sa sœur, et à en juger par le regard stupéfait de Yaga Shura, il n’était pas le seul.

 

− Tu n’iras nulle part !, hurla-t-elle à nouveau, mais d’une voix rauque qui ne lui ressemblait pas. Aerie, avec moi !

 

L’avarielle sursauta à son injonction et s’exécuta aussi vite qu’elle put. Imoen détacha ses deux mains et les plaqua sur celles d’Aerie. Une gerbe d’étincelles s’échappa de leurs paumes, et le sol se mis à luire aussitôt. Une bulle multicolore se forma autour du champ de bataille, formant une barrière infranchissable entre eux et les soldats.

 

− Daren ! Minsc ! Sarevok ! À vous de jouer !

 

Les quatre sentinelles restèrent interdites devant le phénomène magique, mais sous les ordres répétés de leur chef, tentèrent vainement de briser la barrière de leurs armes. Toutefois, ils ne parvinrent qu’à générer une série d’étincelles revêches.

 

− Tu m’as affaibli !, tonna Yaga Shura. Toi… et cette damnée sorcière, je le sais ! Mais peu importe ! Yaga Shura te fera mordre la poussière ! RAAAAAA !

 

La douleur lancinante de l’Écorcheur lui rappela que son temps était compté. Saisissant l’opportunité offerte par sa sœur, il se rua à nouveau sur le géant du feu, suivi de Minsc et de Sarevok. La brume commença à tirer du violet vers un rouge sombre. Daren bondit à nouveau sur Yaga Shura, qui le frappa de toutes ses forces de son gant métallique. Ses blessures saignaient abondamment, mais la douleur ne faisait qu’accentuer sa force. De longs tentacules ondulaient autour de ses bras et de son visage, et se frayaient un chemin au travers de l’armure du géant. Yaga Shura hurlait sa fureur, en martelant le corps de Daren de ses poings enragés. Sarevok s’était hissé sur les épaules de Minsc et escalada le corps du géant tandis Daren dévorait sa chair sanguinolente toujours plus profondément, en direction de son cœur. Tout à coup, tout s’arrêta. Sarevok venait d’enfoncer son arme dans le corps de Yaga Shura, lui transperçant l’estomac à de multiples reprises. Le géant posa un genou à terre dans un râle d’outre-tombe et s’effondra. La douleur le rattrapa soudainement, si forte qu’elle l’arracha à sa conscience. Quelques cris indistincts bercèrent sa chute. Il basculait dans le vide, vers le néant. Les couleurs s’estompèrent, supplantées par une multitude de nuances de gris.

 

Jusqu’au noir absolu.

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Remords et regrets

Daren s’assit à même le sol, essoufflé, et se vida aussi vite que possible de l’essence de Bhaal. Ses membres le faisaient souffrir à chaque transformation, mais plus encore lorsqu’il n’éprouvait pas simultanément l’excitation du combat. Un bruit de chair molle résonna sous les branchages opaques. Sarevok venait de repousser le corps sans vie de Nyalee d’un coup de pied, qui tomba face contre le sol dans une mare sombre et visqueuse. Il balaya les airs de son épée d’un geste vif, ne laissant ainsi que quelques traces rougeâtres sur la lame.

 

− Tout le monde va bien ?, s’enquit Daren d’une petite voix après s’être assuré du regard que chacun de ses compagnons était bien en vie.

 

Imoen, Aerie et Minsc répondirent brièvement d’un signe de tête.

 

− La sorcière nous a trahis !, s’exclama le rôdeur en brisant d’un geste nerveux les restes de racines qui les avaient attaqués.

− Je ne suis pas sûre…, répondit Imoen, pensive. Peut-être que… Oh, Aerie ? Tu vas bien ?

 

Daren se tourna aussitôt en direction de l’avarielle. Une longue coupure de sa hanche droite jusqu’au genou venait de tacher ses vêtements.

 

− Je… Je…, bredouilla-t-elle. Ce n’est rien. J’ai été légèrement blessée, mais rien de grave.

 

Daren lui saisit la main en inspectant sa griffure.

 

− Tu es sûre que ça va aller ?, insista Imoen en fronçant les sourcils.

− Ne t’inquiète pas, je vais arranger ça en un instant, renchérit-elle d’une voix exagérément nonchalante.

 

Une moue dubitative sur le visage, Imoen haussa les épaules, et rassembla leurs affaires éparpillées pendant l’affrontement. Aerie s’empressa de soigner sa plaie de sa magie, mais Daren ne quittait pas des yeux cette cicatrice sur le corps de son aimée. Aucune branche, aucune liane quelle qu’elle fût ne pouvait lacérer de cette manière. Une larme se dessina au coin de ses yeux. Il n’y avait pas de doute possible. Imoen avait raison : tôt au tard, il commettrait l’irréparable. Il était en proie à un changement bien plus profond que cette simple transformation en réalité. Ces instants de lucidités, où tout son être rejetait son ascendance, se faisaient de plus en plus rares. Il perdait jour après jour ce qui lui restait d’humanité, au profit d’un pouvoir toujours plus grand.

 

− Ce n’est pas de ta faute, le rassura Aerie en essuyant ses larmes. Tu m’as sauvée, une fois de plus.

 

Il plongea ses yeux dans les siens. Aerie passa une main derrière sa nuque et l’embrassa tendrement.

 

− Hé ! Les tourtereaux ?, les interpella Imoen en riant. On lève le camp !

 

À peine Daren avait-il lâché la main de l’avarielle qu’elle poussa un gémissement de douleur et porta sa main sur son ventre.

 

− Aerie ? Ça va ? Aerie !

 

Elle ferma les yeux, le visage crispé, et se rassit sur le bloc de marbre le plus proche.

 

− J’ai… mal… au cœur…

 

Imoen et Minsc se précipitèrent autour d’elle, mais la douleur sembla s’estomper aussi soudainement qu’elle était apparue.

 

− Ça va aller, ce n’est rien…, les rassura-t-elle, encore essoufflée. Juste un peu de fatigue je pense. Je vais bien.

 

Elle se releva et fit quelques pas en direction des marches. Daren la dévisagea, interdit, le cœur tambourinant contre sa poitrine. La blessure qu’il lui avait infligée était-elle plus profonde que ce qu’elle voulait bien l’avouer ? Un terrible sentiment de culpabilité l’envahit soudainement, et il porta son sac sur ses épaules sans un mot, le regard perdu dans le vague.

 

Ils dressèrent le campement au même endroit qu’à leur précédent passage. Le malaise soudain d’Aerie les avait tous quelque peu alarmés, et ils repoussèrent leur marche nocturne au lendemain matin. Tous les cinq étaient assis en cercle autour d’un maigre feu, et se partageaient leurs provisions de viande et de fruits.

 

− Je ne comprends toujours pas pourquoi la sorcière nous a soudainement attaqués, s’interrogea Daren. Elle nous a mis sur la piste des cœurs après nous avoir avoué vouloir la mort de son fils, et une fois son travail accompli, elle nous attaque…

− Minsc partage ton incompréhension, Daren. Une telle infamie mérite effectivement la mort, mais Bouh souhaiterait tout de même comprendre.

− Je crois que ce n’est pas aussi simple que ça, répondit Aerie.

− Que veux-tu dire ?, intervint Imoen.

− Vous avez remarqué la tristesse sur son visage lorsqu’elle a effectué le rituel ? Il m’a semblé ne plus avoir à faire à la même personne.

− Oui, c’est vrai, acquiesça Imoen. Je l’ai remarqué, aussi.

− Et qu’est-ce que ça explique ?, insista Daren.

− Je crois que cette magie consistant à retirer son cœur n’est pas sans conséquence. Il serait tout à fait possible que l’on perde avec elle tout sentiment humain, tout ce qui fait de nous des êtres sensibles.

− Et tu penses que lorsqu’elle a retrouvé son cœur, Nyalee a pris conscience de ce qu’elle faisait ?, proposa Imoen. Oui, ça se tient. Ça expliquerait pas mal de choses, en effet.

− En tout cas, conclut Daren, le secret de Yaga Shura est percé, et nous avons à présent l’avantage.

− Je doute cependant qu’il soit aisé de le vaincre, intervint Sarevok. Yaga Shura reste un géant de feu, doublé d’un enfant de Bhaal des plus redoutés. Et il se trouve actuellement au siège de Saradush, entouré de toute son armée.

 

Il avait raison. Même ainsi affaibli, il leur était impossible d’attaquer Yaga Shura de front. Du moins sans y laisser leur propre vie. Combien de temps leur restait-il ? Saradush était-elle déjà tombée aux mains de l’ennemi ? À présent que cette première étape franchie, nombre de questions plus que concrètes qu’il avait jusque là ignorées l’assaillirent soudainement. Ce combat allait sans doute être le plus dangereux qu’il n’eût jamais mené de sa vie, et s’il n’y prenait pas garde, il pourrait aussi bien être le dernier. Une vague solution désespérée s’échafaudait dans son esprit embrumé, où il se rendrait seul défier son frère de sang, se sacrifiant ainsi pour sauver la vie de ses compagnons.

 

− J’ai peut-être une idée…, murmura Imoen, son index tendu devant ses lèvres caressant le bout de son nez. Et si nous lui tendions un piège ?

− Un piège ?, répéta Daren, hébété.

− Oui, un piège, qui l’éloignerait de ses troupes. Je ne sais pas… cela pourrait être… un message, par exemple ?

− L’un de vous sait écrire le géant du feu ?, ironisa Daren.

− Ne sois pas stupide, le rabroua-t-elle. Les hommes de Yaga Shura ne sont pas tous des géants. Vous m’avez dit que vous aviez rencontrés des duegars sous la ville, et deux humains. Ces gros balourds de géants ne sont bons qu’à cogner, mais il doit aussi avoir des lieutenants plus rusés dans son armée.

 

Il restait plusieurs zones d’ombre, mais ils tenaient une piste. Ils étaient tous suffisamment expérimentés pour mener à bien une mission d’infiltration, et détenaient l’avantage de la surprise. Une fois Yaga Shura séparé de ses soldats, le combat serait plus équitable, et la victoire envisageable. L’heure qui suivit fut particulièrement animée, et dessina lentement les contours d’une stratégie de plus en plus précise. Une fois leur ébauche de plan approuvée, chacun regagna sa tente, à l’exception de Sarevok qui avait pris le premier tour de garde. La nuit était plutôt calme, et seuls les hululements de quelques oiseaux nocturnes venaient perturber les crépitements de leur foyer. Daren était resté assis près du feu tandis que ses compagnons partaient rejoindre leur couche. La chaleur des flammes vacillantes lui brûlait quelque peu le visage, mais la sensation n’était pas si désagréable qu’il aurait pu le penser.

 

− Sarevok…

 

Son frère ne répondit pas, et n’esquissa pas non plus le moindre mouvement. Daren attendit quelques instants et poursuivit.

 

− Je voulais te remercier, pour tout à l’heure… C’est toi qui nous as sauvé, et je regrette de ne pas t’avoir fait totalement confiance jusque là.

 

Un très léger sourire se dessina au coin des lèvres de Sarevok, qu’il abrégea une approbation gutturale.

 

− Et cela ne t’es pas venu à l’esprit que j’ai davantage intérêt à ce que tu restes en vie pour le moment que de faire preuve d’une pitoyable « bonté d’âme » ?

− Intérêt à ce que je reste en vie ?, répéta Daren en haussant les sourcils. Que veux-tu dire ?

− De quoi crois-tu que je parle ? De toi, accomplissant ta destinée sur les cadavres de tes ennemis, ne laissant rien derrière ton chemin. Pour rien au monde je ne voudrais manquer ça.

 

Daren poussa un long soupir de résignation. Il n’était pas vraiment en colère, mais simplement déçu.

 

− Inutile de te mentir, mon frère. Tu prouves sans cesse que tu es le vrai fils du Meurtre, quelques soient les moyens et quelque soit la situation, peut-être même contre ta volonté. Je trouve cela impressionnant, pas toi ?

− Je me doutais bien que tu pensais de la sorte, répondit Daren en secouant lentement la tête, pourtant, je t’assure que je ne prends aucun plaisir à tous ces combats.

− Tu te mens à toi-même. Ne sens-tu pas que chaque mort te rapproche de ce qui t’es dû ? Chacun de tes meurtres n’est après tout qu’une nouvelle preuve que tu es un rejeton du Dieu Bhaal… et non un pauvre bouseux de Château-Suif.

− Arrête avec ça, la coupa brutalement Daren d’un ton sec. Tu ne sais rien de Château-Suif.

− Que tu crois, mon frère… Mais à ta guise. Enfin… Triste jour si un champion tel que toi ne tire aucune fierté de ses prouesses…

− Je n’essaie pas de marcher dans les pas d’un dieu mort, Sarevok. Je ne suis pas comme toi.

− Peut-être, qui sait… ?

 

Il marqua une pause, laissant le temps au silence de reprendre un instant son rôle, et poursuivit.

 

− Je suis bien conscient de l’attirance que les valeurs que l’on t’a inculqué depuis ta naissance peuvent avoir sur certaines personnes. Mon seul objectif est de te faire comprendre combien il est déplacé pour une personne comme toi de nourrir de tels scrupules.

 

Ses dernières paroles l’horrifièrent et le rassurèrent à la fois. Il n’était pas tombé si bas, finalement.

 

− Donc, si je comprends bien, répondit enfin Daren, tu n’aurais aucun scrupule à suivre le même chemin qu’autrefois ?

− Bien sûr que non, et je te l’ai déjà dit. Mais je ne te comprends pas, en fait. Qu’est-ce qui te retient ? Tu ressens l’excitation du combat, je l’ai lue en toi, et tu sais parfaitement que tuer est nécessaire pour parvenir à tes fins, pour franchir un à un les obstacles.

 

Un visage familier s’imposa soudainement à son esprit. Un ancien compagnon de route, tour à tour ami, traître, puis repenti. Yoshimo. Ses yeux noirs et mystérieux, sa longue queue de cheval toujours serrée… Il n’avait été qu’un simple « obstacle », lui aussi. Mais était-il nécessaire qu’il mourût ? Un autre souvenir fit alors place au premier, un autre personnage qui s’était dressé sur sa route. Yoshimo avait une sœur lui aussi, que le destin avait placé sur leur route à tous les deux.

 

− N’as-tu jamais une seule pensée pour tes victimes, Sarevok ? Ou pour ceux qui leur sont proches ?

 

Sarevok haussa brièvement les épaules d’un air agacé.

 

− Hors sujet. Et si tu fais référence à Gorion, ton attachement n’a été qu’une bride, et tu devrais me remercier de t’en avoir libéré.

− Je vais être plus précis, dans ce cas, continua Daren sans répondre à sa provocation. N’as-tu jamais… aimé personne, Sarevok ?

− C’est le cas, et en général, cela m’a plutôt bien servi. Et tu peux faire mieux que d’évacuer ta moralité sur moi, Daren.

 

Sa voix trahissait un certain malaise, plutôt inhabituel chez son frère. Lui qui parvenait toujours à maîtriser son ton laissait entrevoir une faiblesse, ou plutôt un reste d’humanité.

 

− Si tu me soutiens ne t’être jamais préoccupé de quelqu’un qui avait souffert pour toi par ta faute, tu es un menteur.

 

Ses yeux se plissèrent, mais Sarevok ne répondit pas. Il resta un instant rêveur, presque mélancolique, et tourna lentement son regard vers Daren.

 

− Je ne pense pas que tes mots soient prononcés au hasard, je me trompe ?

 

Daren répondit d’un signe de tête par la négative.

 

− Tu parles de Tamoko. Je sais qu’elle t’a affronté.

− En effet. Et tu l’as poussée à le faire. Elle est morte désormais, et par ta faute.

 

Daren marqua une pause, le temps de laisser à ses mots de prendre tout leur sens. Mais face à l’absence de réaction de son frère, il insista.

 

− Je suis toujours hors sujet ?

− Je suis surpris que tu te rappelles d’elle, répondit-il enfin.

− C’est le cas. Et je sais aussi qu’elle voulait que tu changes. Elle voulait te sauver.

− Ne tire pas de conclusions trop hâtives. Sa conception de me « sauver » aurait été différente de ce à quoi tu pourrais penser.

− Et alors ? Cela ne t’a rien fait ? Tu n’as éprouvé aucun remord ?

− Elle avait déjà un pied dans la tombe, se justifia-t-il. Mais… Je…

 

Il s’arrêta quelques secondes, la gorge sèche. Daren n’avait jamais vu son frère réagir ainsi, et préféra ne pas le brusquer davantage.

 

− J’aimerai savoir comment cela s’est déroulé.

 

Sa voix tremblait légèrement, et sa respiration saccadée trahissait une forte appréhension. Daren se remémora leur rencontre, dans ce temple abandonné sous la Porte de Baldur. Une jeune femme à la longue chevelure noire comme la nuit, rongée par son désespoir et son amour.

 

− Elle s’est suicidée.

− Suicidée ?, répéta Sarevok, visiblement surpris. Tu ne l’as pas tuée ?

 

Mais avant que Daren n’eût le temps de répondre, il avait déjà reprit.

 

− Je vois…, murmura-t-il. Oui… C’est sans doute le choix qu’elle a dû faire.

 

Sarevok fixa Daren un long moment, jaugeant ses paroles, une expression indéfinissable sur son visage.

 

− Sa mort était… regrettable.

− Je suis à la fois désolé et heureux si j’ai rouvert de vieilles blessures. Si tu ne regrettes rien de ton passé, alors tant mieux pour toi. Mais dans le cas contraire… tu as une nouvelle chance.

− Hum… Tu utilises cela comme une excuse fort utile. Tu ne sais pas ce que veut dire « seconde chance »… Je pense que tu verras qu’il n’y a plus personne à qui je tienne. Mais je garderai tes mots en tête.

− Ce n’est pas tout. Est-ce que le nom de Yoshimo te dit quelque chose ?

 

Son expression se changea en franche surprise à l’évocation du nom du voleur.

 

− Le frère de Tamoko ? Bien sûr. Elle m’en parlait assez souvent.

 

Le regard de Sarevok se fit plus perçant.

 

− Que sais-tu de lui ?

− Yoshimo m’a trahi afin de « venger » sa sœur, pensant que je l’avais tuée. Il m’a livré à Irenicus dans l’espoir de venger sa mort, sans savoir qu’il ne pourchassait pas la bonne personne.

− S’il cherchait vengeance, c’est son honneur qu’il défendait, pas celui de sa sœur. Et s’il a succombé du fait de son empressement ou de son incompétence, c’est de sa faute, pas de la mienne.

− Dans tous les cas, voici où cela nous a mené. Toi et ton ambition ont détruit quelqu’un a qui tu tenais, ainsi que le lien qui l’unissait à son frère. Cela ne te fait toujours rien ?

− Assez !, s’écria soudainement Sarevok.

 

Sa propre colère le surpris lui-même un instant, mais il poursuivit sur le même ton, incapable de se contenir davantage.

 

− Je te suggère de ne pas me parler comme si je ne savais pas que toute action entraîne une conséquence ! Ou comme si Tamoko ne le savait pas ! Ce n’est pas un jeune chiot dans ton genre qui me jugera !

− Ce n’est pas…

− Tu es bien présomptueux ! Tu penses connaître mon passé, et pouvoir me faire réagir par mes émotions ! Mais je n’en ai pas, souviens-toi s’en bien ! Cette conversation est terminée.

 

Daren se leva sans un mot et se dirigea vers sa tente. Il lança un dernier regard à son frère, le visage faiblement éclairé par les flammes orangées virevoltant devant lui, et crut un instant deviner une larme sur sa joue.

Coeur de feu, coeur de pierre

Des gémissements. Comme les cris indistincts de milliers d’âmes emprisonnées. Où était-il ? Que s’était-il passé ? Il ne parvenait pas à se souvenir. Seule une force souveraine guidait son esprit à travers les Plans et les âges. Une colonne de lumière irisée irradiait du néant, déployant autour d’elle une multitude de signes cabalistiques entremêlés. Une aura d’une puissance rare rayonnait de ce spectacle sibyllin. Un bourdonnement sourd couvrit alors les lamentations sans fin des âmes perdues. À mesure qu’il s’en approchait, Daren devinait au travers des faisceaux de lumière une large structure d’ossements, mais la trop forte luminosité l’empêchait de s’en faire une idée plus précise. Soudain, les cris reprirent à nouveau le dessus. Mais ils avaient changé. Ceux-là appelaient son nom. Et leurs sonorités lui étaient bien plus familières.

 

− Daren !

 

Cette voix… Ces voix. Ses souvenirs lui revenaient. Une bouffée d’air le ramena soudainement à la vie. Ses sens fonctionnaient à nouveau. Il pouvait entendre, sentir, et en soulevant péniblement ses paupières, voir. Ses compagnons en cercle autour de lui guettaient son réveil. Daren prit une profonde inspiration, et plia un bras afin de se relever.

 

− Doucement… doucement…, intervint Imoen. Ne force pas trop. Comment tu te sens ?

 

Une soudaine douleur au dos le fit grimacer un instant, mais Daren parvint à s’asseoir. Il s’étira brièvement et porta une main à sa nuque.

 

− Que… Que s’est-il passé ?, marmonna-t-il d’une voix pâteuse.

− C’est… incroyable, souffla Aerie, à la fois soulagée et passablement inquiète. Tu as une capacité de résistance hors du commun.

− Il s’est passé que ce géant n’a pas eu le temps de regretter de s’en être pris à toi, répondit Sarevok. Ton Écorcheur est tout à fait spectaculaire, et plutôt efficace. Je t’ai peut-être sous-estimé, mon frère.

− Bouh n’aime pas te voir te transformer ainsi, intervint Minsc d’un ton sévère.

− Dis à ton hamster que sans l’Écorcheur, Daren ne serait plus qu’un corps déchiqueté à l’heure qu’il est, railla Sarevok. Sans l’essence de Bhaal, tu n’es rien.

− Là n’est pas la question, reprit précipitamment Daren, sentant la conversation dégénérer dangereusement. Est-ce que quelqu’un pourrait me dire ce qu’il s’est passé, et si nous avons toujours les cœurs ?

− Il s’est passé que ce géant t’a planté une hache de deux mètres dans le dos, répondit Imoen d’un air grave. Tu t’étais transformé en… en tu vois ce que je veux dire, et tu l’as littéralement… dépecé, avant de tomber en arrière, inconscient, et couvert de sang. Aerie a terminé le rituel du portail peu de temps après, et nous avons tous franchi l’arche. Elle a ensuite soigné ta blessure… mais je crois que tu n’aurais normalement pas dû y survivre…

 

Elle s’arrêta quelques secondes, visiblement encore assez troublée.

 

− Je suppose que c’est un moindre mal, reprit-elle d’une voix peu assurée. Mais c’était… vraiment…

 

Elle s’interrompit à nouveau et frissonna.

 

− Et les cœurs ?, insista Daren. Les cœurs de Yaga Shura et de la sorcière ?

− Nous les avons toujours, enfin je pense qu’il s’agit bien de cela.

 

Imoen entrouvrit son sac à dos, d’où s’échappa aussitôt un mélange de lumières roses et vertes. L’essentiel était là. Ils étaient tous en vie. Éprouvés et blessés, mais en vie. Et avec ce pourquoi ils étaient venus. Daren se tourna vers Aerie, et remarqua une larme sur sa joue.

 

− Aerie ? Je vais bien, ne t’inquiète pas. Et grâce à toi.

− Je ne sais pas…, répondit-elle d’une voix blanche. Je ne sais plus…

 

C’était la seule qui ne l’avait pas quitté depuis son réveil. Daren passa un bras autour de ses épaules, et l’attira jusqu’à lui.

 

− Ce n’est rien. C’est fini…

 

Aerie éclata en sanglot, ne retenant enfin plus ses larmes. Daren l’embrassa à plusieurs reprises sur les joues et le front, caressant sa longue chevelure dorée.

 

− Je n’en peux plus, Daren…, murmura-t-elle à son oreille. J’ai peur… Peur de te perdre. De tout perdre… Je ne sais pas ce que…

− Je t’aime, Aerie. Ne l’oublie jamais.

 

Un haussement des pommettes de l’avarielle sur sa joue lui laissa deviner un sourire, et il l’étreignit une nouvelle fois, se laissant bercer par son contact chalereux.

 

− Nous devrions y aller, trancha Sarevok.

 

Daren ne réalisa qu’à ce moment là qu’ils avaient rejoint la forêt de Mir.

 

− À quelle distance sommes-nous de la clairière de la sorcière ?, interrogea-t-il.

− Une journée de marche, si tout va bien, répondit Imoen. Mais nous sommes hors de portée de ces géants, ici. De plus, Aerie est épuisée, et nous avons tous besoin de repos.

− Je vais bien, insista l’avarielle avec un sourire. Je… Je…

 

Elle chancela en se redressant, aussitôt soutenue par Daren.

 

− Tu as invoqué seule un portail de téléportation, et tu nous as tous soigné après ça. Je pense qu’un peu de repos ne serait pas superflu.

− Minsc et Bouh vont chasser un peu de nourriture.

− Bonne idée, s’exclama Imoen en frappant dans ses mains. Reposons-nous quelques heures, et reprenons notre route ensuite.

 

La forêt semblait bien plus protectrice qu’à l’aller. Les géants ne les pourchasseraient vraisemblablement pas ici. Une petite heure plus tard, Minsc revenait avec suffisamment de prises pour leur repas. Après une rapide cuisson, ils partagèrent leur pitance plus au calme.

 

− C’est vraiment une magie très étrange, s’extasia Imoen en inspectant le contenu de son sac à dos. Comment peut-on survivre… sans son cœur ?

− Le plus prudent est de laisser faire cette sorcière, répondit Aerie.

 

Daren était épuisé. Même si ses blessures physiques étaient cicatrisées, il se sentait courbaturé et fourbu. Les conversations parvenaient à ses oreilles dénuées de sens et le berçaient doucement. L’Écorcheur le vidait à chaque fois de ses ressources, plus encore à chaque transformation. Une fois la mutation entamée, une intense lutte contre l’essence du Meurtre s’engageait systématiquement, et drainait toute son énergie. Il était allé plus loin que toutes les autres fois. Plus près de la mort, et de l’anéantissement de son âme. Était-ce là la limite de son pouvoir ? Ne parviendrait-il jamais à dompter cette créature qui sommeillait en lui ? Ses paupières se fermèrent malgré lui, comme seule réponse à toutes ces questions inextricables. Il s’assoupit enfin, harassé par la fatigue.

 

Quelques heures plus tard, ils repartirent en direction de leur objectif. Le sentier vers la clairière n’était pas aussi facile à suivre qu’à l’aller, mais le sens de l’orientation de Minsc conjugué à l’habileté cartographique d’Imoen les guidèrent néanmoins à bon port. Au cœur de la forêt, l’obscurité était de mise, malgré la pleine journée. Tous les cinq marchaient en rang serrés, aux aguets d’éventuels animaux sauvages, ou d’autres créatures plus sombres encore. Après une journée et demie de marche, ils approchaient enfin de la clairière.

 

− Daren ?, l’interpella discrètement Imoen. Je voudrais te parler un moment.

 

Il ralentit jusqu’à sa hauteur et l’interrogea du regard, inquiet. L’air grave sur son visage ne laissait rien présager de bon.

 

− Je ne sais pas trop comment te dire ça…, commença-t-elle. C’est à propos de ce qui s’est passé hier, contre les géants…

 

Il ne répondit pas, comprenant où sa sœur voulait en venir. Imoen se tut quelques instants, et après avoir pris une profonde inspiration, fixa Daren du regard.

 

− Tu n’es plus le même, Daren. Depuis quelques temps déjà, mais c’est pire encore depuis que Sarevok voyage avec nous.

− Imoen…, la coupa-t-il. Tu sais que nous avons besoin de lui, et que…

− Ce n’est pas que ça !, reprit-elle en haussant involontairement le ton. C’est… Je…

 

Elle s’interrompit à nouveau, et déglutit plusieurs fois.

 

− Tu ne dois plus te transformer en Écorcheur, Daren.

− C’était un accident. Et si je ne l’avais pas fait, je te signale que je…

− Je sais ! Je sais… Mais… C’était tellement…

− Je ferai ce que je pourrais, c’est promis.

− Je ne t’ai plus reconnu. Ce n’était plus toi. Cette bête te tuera, Daren, si tu…

− Je t’ai dit que je ferai ce que je pourrais !, s’exaspéra-t-il.

 

Imoen eut un mouvement de recul, mais Daren s’excusa rapidement.

 

− Je suis désolé… Je suis un peu sur les nerfs en ce moment…

− Je comprends… Je pense juste que tu ne devrais éviter le plus possible d’avoir recours à cette transformation. Pourquoi ne te battrais-tu pas de nouveau avec une arme, comme avant ? Au lieu de toujours… torturer ton bras de cette manière ?

− C’est mon arme la plus efficace, rétorqua Daren d’un ton glacial, et je n’ai besoin de rien pour m’en servir. Et je doute qu’une simple épée puisse trancher aussi bien que les griffes de l’Écorcheur.

− Je t’en prie…, renchérit Imoen d’un ton suppliant. Je ne veux pas qu’il t’arrive quelque chose… que tu meures… Ou pire…

 

Pire ? Qu’avait-il à craindre ? Sans le pouvoir de Bhaal, il n’était rien. Rien de plus que l’insignifiant fils adoptif de Gorion, se morfondant entre les murs de la bibliothèque de Château-Suif. Alors qu’il était maintenant capable d’affronter ses frères de sang, et de les vaincre. Devait-il refuser ce pouvoir qui s’offrait à lui ? Sous quel prétexte ? Sans lui, il serait mort, maintes fois. Il était parvenu à dominer ses peurs, dresser ses cauchemars, canaliser sa haine et sa douleur, et ainsi maîtriser une force incommensurable. Il avait dépassé son maître à présent, ainsi que tous les ennemis qui avaient eu l’audace de l’affronter. Et tôt ou tard, il se ferait totalement maître de l’Écorcheur.

 

− Si tu ne le fais pas pour moi, conclut Imoen, fais-le au moins pour Aerie.

 

Sans un mot, elle s’éloigna de lui, résignée. La certitude laissa sa place au doute, mais la voix de Minsc mit un terme à ses réflexions.

 

− Nous sommes presque arrivés.

 

Imoen se plongea aussitôt dans ses notes, et confirma l’affirmation du rôdeur.

 

− Le passage est juste là. Le soir va tomber, nous ferons escale pour la nuit une fois tout ceci terminé.

 

Ils traversèrent la clairière au même endroit que la première fois. L’odeur de mort empestait toujours autant, et le même brouillard froid inexplicable flottait toujours à quelques mètres du sol. Mais contrairement à leur premier passage, le spectre de Gorion ne gardait pas les lieux. Tous les cinq gravirent les marches menant au cœur de l’ancien temple du Seigneur du Meurtre, où se dressait toujours le brasero verdâtre conférant à la scène une aura angoissante.

 

− Tu es de retour, enfant divin ?, les interpella la voix nasillarde de la sorcière. As-tu retrouvé le précieux cœur de Nyalee ?

 

Son visage ridé baigné par la lumière verte exagérait ses traits déjà décharnés. Ses yeux semblaient exorbités, et son sourire dévoilait plusieurs dents noircies. Imoen s’avança, la salua brièvement, puis sortit les deux joyaux tièdes et encore palpitants de son sac.

 

− Oh, oui…, s’extasia-t-elle. C’est bien le cœur de Nyalee ! Et celui du garçon ! Donne-le. Donne-le à Nyalee, que Nyalee puisse l’éteindre.

 

Imoen eut un mouvement de recul. Comme l’autre fois, un voile oppressant, presque opaque, pesait sur leurs épaules. Daren se tenait aux aguets, prêt à passer à l’attaque, et il lisait sur le visage de ses compagnons qu’ils ressentaient le même malaise. Imoen croisa son regard, l’interrogeant sur sa décision, que Daren valida d’un discret hochement de tête. La sorcière s’empara des deux joyaux, et plaqua celui de couleur émeraude contre sa poitrine.

 

Un vent glacial se leva et froissa les branches autour d’eux. Un mince filet de poussière s’éleva du sol, s’écoulant nerveusement autour de leurs bottes. Nyalee prononça quelques paroles d’une voix étonnamment grave, et la lumière s’intensifia, attisant même le brasero de quelques envolées de flammes vertes. La brise se fit plus forte. Le visage de la vieille femme se crispa de douleur lorsqu’elle enfonça la pierre au travers de son corps, avant de reprendre vie dans la seconde qui suivit. Le vent cessa aussitôt. Et Nyalee se posa un instant sur un bloc de pierre à sa portée, le souffle court.

 

− Enfin… Nyalee a son cœur…

 

Sa voix était posée et calme. Son regard se perdit dans le vague, et une lueur de mélancolie passa dans ses yeux à mesure qu’elle reprenait ses esprits.

 

− Nyalee avait oublié comment c’est quand on a un cœur… Oublié… Vieux souvenirs… Nyalee est triste…

 

Elle secoua soudainement la tête, et saisit le cœur du géant dans ses mains. D’un geste presque machinal, elle tira une longue aiguille de sa tunique qu’elle agita au-dessus en prononçant quelques incantations. Daren fit un pas en arrière, de peur de subir quelque dommage collatéral. La sorcière s’affaira autour du cœur l’espace de quelques minutes, et la lueur rosée qui en émanait s’atténua, pour se ternir totalement.

 

− Et voilà… C’est fini, soupira-t-elle. C’était très simple. Le cœur du garçon est froid, maintenant. Aussi froid que le vieux cœur de sa mère…

 

Elle resta immobile à contempler l’organe qu’elle tenait fermement serré dans ses mains. Daren se risqua à un sourire et entama quelques remerciements discrets, mais la vieille femme se redressa subitement, les yeux écarquillés.

 

− Tu… Tu vas faire du mal à mon garçon ?, s’écria-t-elle. Non !

 

Elle fit demi-tour sur elle-même, semblant chercher quelqu’un du regard. Sa respiration se fit de plus en plus saccadée.

 

− Qu’a fait Nyalee ?, reprit-elle plus fort. Mon pauvre garçon, l’enfant de Bhaal veut te faire du mal !

 

Que se passait-il ? Daren se tourna vers ses compagnons, tout aussi circonspects que lui, à l’exception peut-être de Sarevok qui tira tout de suite son arme du fourreau.

 

− Il y a un problème ?, se risqua Daren d’une voix incertaine.

 

Mais elle ne l’écoutait pas. Nyalee gémissait toujours désespérément, haletante. Elle ne cessa son manège que lorsque Daren fit un pas de plus dans sa direction. Au même moment, elle pointa un doigt accusateur dans sa direction et s’écria.

 

− L’enfant de Bhaal est un assassin ! Nyalee doit l’arrêter !

− Mais… ?

 

Allait-elle les attaquer ? Ils lui avaient amené le cœur de Yaga Shura sur ses conseils, et elle avait elle-même mis fin à son immortalité, mais cette sorcière semblait sur le point de s’en prendre à eux.

 

− Venez à moi, Esprits de la Clairière !, tonna-t-elle en brandissant ses bras vers le ciel. Venez à moi, Ombres de la Forêt ! Nous devons protéger mon garçon, mon cher Yaga Shura !

 

Avant qu’il n’eût le temps de réagir, une liane desséchée s’enroula autour du poignet de Daren. Puis une autre, plus large, le paralysa à la taille.

 

− Arrière !, s’écria Minsc en taillant les branches qui fusaient vers lui. Arrière, démons !

 

Une nouvelle liane s’agrippa autour du cou de Daren, qui y porta spontanément sa seule main de libre. Imoen et Aerie étaient immobilisées elles aussi, et la nature contrôlée par la sorcière les empêchait d’utiliser leurs mains, et du même coup leur magie. Daren bredouilla quelques mots, mais l’étreinte de plus en plus forte étouffa sa voix. Sa tête commença à tourner et sa vue se brouilla. Instinctivement, il libéra le pouvoir de l’Écorcheur, et les frêles branchages se déchirèrent. Seule une partie de son corps s’était transformée, mais cela avait suffit à le libérer de l’emprise de la nature. Les arbres morts qui bordaient le temple semblaient s’être animés d’une vie propre et lançaient leurs griffes sur eux, déployant simultanément au sol leurs profondes racines noueuses. Une nouvelle attaque fendit une dalle de marbre, et ligota en un instant les jambes de Daren, qui manqua de perdre l’équilibre. D’un coup de griffe de son bras droit, il déchira une partie des lianes, mais une nouvelle salve s’entortilla autour de son coude, puis de son torse. Un rire suraigu dément résonna à ses oreilles. Il sentait le pouvoir de cette nature corrompue émaner de la sorcière et se dresser contre eux. Un gémissement d’Aerie en arrière attira son attention. Les liens autour de son cou se resserraient dangereusement, et elle était toujours dans l’impossibilité d’utiliser sa magie. D’un bond rageur, Daren brisa la dalle sous ses pieds et se porta aussitôt au secours de l’avarielle.

 

− Daren ! Minsc ! Au secours !, s’écria Imoen.

 

On distinguait à peine son visage sous la masse informe brune. S’il n’intervenait pas, elle allait étouffer. Ainsi qu’Aerie. La colère et la peur s’emparèrent de son esprit, le guidant sur une route trop familière. Il devait à tout prix garder suffisamment de contrôle pour ne pas blesser ses compagnons. Daren déchira les lianes qui emprisonnaient Aerie sur toute leur longueur, et à sa grande surprise, les lianes se mirent étrangement à saigner. Il poussa un grognement, plus animal qu’humain, et s’élança en direction de sa sœur. Les branches maléfiques fondaient sur lui de toutes parts, mais se brisaient sur sa peau maintenant écaillée. Il leva son bras droit, mais tout s’arrêta soudainement. La puissance de la nature s’était tout à coup évanouie, et les lianes qui retenaient ses compagnons prisonniers s’affaissèrent au sol, sans aucune résistance. Tous les regards se portèrent en direction de la sorcière, un filet écarlate coulant de ses lèvres, et la lame de Sarevok ressortant de sa poitrine ensanglantée.

Le temple sous la montagne

Aerie et Sarevok marchaient à ses côtés. Ils avaient franchis les principales colonnes du temple sous les premiers rayons du soleil jusque-là dissimulé derrière les cimes. Leur objectif n’était déjà pas des plus simples, mais comportait également de nombreux risques. Daren lança un dernier regard inquiet en direction du couloir gigantesque dans lequel s’étaient engouffrés Minsc et Imoen, et se concentra à nouveau sur leur tâche. Leur ascension de l’escalier qui donnait accès à la partie supérieure du bâtiment ressemblait davantage à une escalade. Rien n’avait été conçu pour des humains, ici. Des « décorations », pour la plupart guerrières, ornaient régulièrement les murs et bords de pièces, et offraient surtout d’inestimables abris s’ils venaient à croiser l’une de ces créatures. Un bruit de fond, sourd et grave, résonnait en permanence dans l’édifice, rendant toute détection plus précise impossible.

 

− Ici, ça semble parfait, déclara Sarevok en désignant une gigantesque intersection sur la droite.

 

L’embranchement menait à une partie plus sombre du temple, et certainement peu fréquentée. Daren inspecta rapidement les lieux et acquiesça en silence.

 

− Il ne nous reste plus qu’à attendre, conclut Sarevok en croisant ses bras.

 

Plusieurs minutes s’écoulèrent, sans autre perturbation que les grondements répétés qui résonnaient contre ces murs colossaux.

 

− C’est vraiment désert…, chuchota Aerie, couvrant à peine les crépitements des gigantesques torches adossées aux murs. J’espère que Minsc et Imoen n’auront pas eu d’ennuis.

− Ne t’inquiète pas pour eux, répondit Daren de la même voix. Ils ne sont pas…

− Plus un bruit !, les coupa soudainement Sarevok.

 

Nouveaux martèlements. Plus proches cette fois. Daren se retourna aussitôt, et découvrit une crinière flamboyante se dandinant en contrebas. Ils étaient suivis.

 

− Courez !, lança Sarevok.

 

Daren saisit la main de l’avarielle et s’élança à son tour. Il leur fallait six pas pour couvrir une enjambée du géant. Allait-il les repérer avant qu’ils ne se missent à l’abri ? Ils bondirent tous les trois derrière le socle brisé d’une colonne et se tapirent dans les ombres, écoutant les bruits sourds se rapprocher inéluctablement.

 

− Vous êtes prêts ?, murmura Sarevok du bout des lèvres.

 

Il tira imperceptiblement sa lame de son fourreau, tandis que Daren concentrait son pouvoir dans son bras droit. Aerie avait joint ses deux mains en chuchotant quelques incantations à peine audibles. La clé de leur réussite résidait en une parfaite coordination. Et sans doute en une bonne dose de chance. Le géant venait d’atteindre leur niveau. Chacun de ses pas faisait trembler le sol. Daren prit une profonde inspiration et croisa le regard déterminé de Sarevok. L’essence du Meurtre anesthésiait quelque peu sa crainte et aiguisait ses sens. Sa main droite, à présent totalement transformée, tremblait d’impatience à l’idée de donner la mort. Encore un pas. Il fallait faire vite, sans quoi l’opération échouerait. Les cheveux d’Aerie se soulevèrent lentement au dessus de ses épaules, et ondulèrent auréolés de bleu sous l’effet de son sortilège.

 

− Maintenant !, s’écria Sarevok.

 

Daren bondit de sa cache au même instant. Sous l’effet de la peur, sa transformation s’amplifia encore davantage, remontant jusqu’à l’épaule. Un éclat de lumière aveuglant illumina le couloir, et avant que la créature n’eût le temps de réagir, la griffe acérée de Daren trancha son talon en découpant le cuir épais de sa botte. Un coup puissant de Sarevok de l’autre côté fit définitivement perdre l’équilibre à la créature, qui sous l’emprise du sortilège d’Aerie ne parvint pas à se défendre ni appeler à l’aide. « Plus grands ils sont, plus fragiles sont leurs bases ». Imoen avait raison, une fois de plus. Le géant s’agenouilla, en provoquant un véritable séisme, et Sarevok bondit sur son dos en l’espace de quelques secondes. Aerie, les mains toujours serrées, maintenait un nuage crépitant de magie autour de la tête de leur ennemi, brouillant ainsi ses sens. Le géant semblait cependant reprendre bien trop rapidement ses esprits. Il porta une main à sa bouche, s’apprêtant à donner l’alerte. Allaient-ils finalement échouer ? Le cœur de Daren se serra, et les marques noires sur son bras s’agitèrent soudainement. Mais avant que le moindre son le quittât les lèvres de la créature, Sarevok lui avait enfoncé sa lame à la base de la nuque, lui arrachant un simple râle agonisant. Un épais filet de sang coula de sa barbe rousse hirsute, et il s’effondra au sol, sans vie.

 

Le temps s’arrêta. Daren s’avança prudemment vers la sentinelle, mais celle-ci ne s’était toujours pas relevée.

 

− Et de un, conclut Aerie avec un sourire à la fois soulagé et horrifié.

− Ne laissons pas traîner ça ici, lança Sarevok à son frère. Viens, aide-moi.

 

Ce monstre de plus de quatre mètres devait facilement peser cinq cents ou six cents livres, mais ils parvinrent tout de même à le traîner hors du passage.

 

− Espérons que personne n’ait l’idée de tourner ici…, soupira Aerie.

− Retournons à notre poste, proposa Daren, essoufflé de son effort et de leur combat. Nous devons mettre hors de combat un maximum de sentinelles pour laisser le champ libre à Minsc et Imoen.

 

Ils reprirent position derrière leur cache improvisée, à l’affût de leur prochaine cible. Plus d’un quart d’heure s’écoula sans autre son que les désormais traditionnels grondements qui hantaient le temple. Ils devaient se tenir à l’affût de toute autre patrouille, éclaircissant ainsi le champ d’action de ses compagnons partis explorer le repaire dans ses profondeurs. L’attente commençait à lui peser. Daren sentait ses cicatrices le démanger, aiguillonnées par la peur et le stress. Ces monstres de plus de quatre mètres pouvaient les réduire en bouille d’un seul de leur coup. Un bruit étrange provenant de l’escalier le fit sursauter. Daren se tourna instinctivement vers ses compagnons, qui acquiescèrent silencieusement en se mettant en position de combat. Quelqu’un approchait, à nouveau. Daren laissa filtrer son pouvoir et une brume bleutée s’échappa des murs et du sol. Une présence, discrète et insaisissable. Cela ne ressemblait pas à un géant. D’ailleurs, ses autres sens pourtant en alerte n’en détectaient pas la moindre manifestation. Plus près. Plus près encore. À quelques mètres de lui, Aerie murmura des paroles indistinctes en formant un signe de ses mains, et une lumière grise auréola les murs. Un voile fugitif se leva sur deux ombres rôdant devant eux. À seulement quelques pas. Daren métamorphosa son bras droit par réflexe, se préparant à frapper le premier.

 

− Hé ! Tout doux mon grand !

 

Le voile se leva totalement, et ce qu’il vit le coupa aussitôt dans son élan.

 

− Imoen ! Minsc !, s’écria Aerie, oubliant soudainement ses chuchotements.

 

Le visage et les bras brûlés, Imoen tenait à bout de bras son sac à dos noirci par les flammes. Derrière elle, Minsc, lui aussi couvert de larges traces noires, s’évertuait à frotter son hamster pour le débarrasser de la suie dont il était recouvert. Daren ouvrit une première fois la bouche, mais le regard malicieux de la sœur lui fit garder le silence.

 

− Mission… accomplie !, s’exclama-t-elle avec un clin d’œil.

− Mission accomplie ?, répéta Daren, bouche bée. Que veux-tu…

 

Mais il ne termina pas sa phrase. Imoen entrouvrit son sac à dos, et en dévoila discrètement deux joyaux étincelants aussi gros que le poing, l’un brillant de rouge, et l’autre d’un vert pâle. Une lumière chaude semblait s’en échapper à intervalle régulier, et leur conférait l’illusion d’être vivants. Et en y regardant de plus près, c’était effectivement le cas.

 

− Où… Où avez-vous trouvé ça ?, demanda Aerie en écarquillant les yeux.

− Ça n’a pas été simple… Ce temple regorge de pièges en tous genres, au moins aussi dangereux que ces géants, répondit Imoen en relevant ce qui restait de ses manches.

− Nous ne devrions pas rester ici, trancha soudainement Sarevok. Nous avons les cœurs, nous n’avons plus rien à faire ici, en dehors de nous y faire tuer.

 

Cette dernière phrase fit presque sursauter Daren, qui reprit tout à coup conscience du lieu où ils se trouvaient. La sorcière de la forêt avait peut-être dit vrai, finalement. Mais ils devaient en première instance sortir vivants du repaire de Yaga Shura. Sans un bruit, tous les cinq longèrent les murs trop hauts du couloir et sautèrent une à une et tant bien que mal les marches inadaptées à leur modeste taille humaine. Près d’un quart d’heure plus tard, ils atteignaient le grand hall d’entrée du temple, cerné de colonnes majestueuses. De leur point de vue surélevé, Daren remarquait maintenant un symbole gigantesque représenté à même le sol, qu’il n’avait pas réalisé lors de leur arrivée. Un crâne aux yeux menaçants, cerclé d’une couronne de sang : l’emblème de Bhaal. À vrai dire, il avait été plutôt surpris de ne pas avoir aperçu le crâne du Seigneur du Meurtre plus tôt. Cette vision, qui n’avait pas non plus échappé à son frère, le réconforta de manière inexpliquée, presque inquiétante. Tous les cinq se trouvaient au centre de la pièce par laquelle ils étaient arrivés, à portée de la victoire. Un sentiment d’oppression latent empêchait toutefois Daren de se sentir totalement soulagé.

 

− C’est étrange…, murmura Imoen en s’arrêtant soudainement.

 

Elle fronça les sourcils et se pinça le haut du nez en plissant les yeux. Sa respiration se fit plus saccadée, et Daren pouvait deviner sur son visage la même sensation que lui-même éprouvait. Elle retint tout à coup sa respiration et se retourna en trombe.

 

− C’est un piège !, s’écria-t-elle sans retenue. Les portes sont fermées ! Nous sommes repérés !

 

Mais il était déjà trop tard. Du haut de chaque couloir qui bordait le grand hall sortait un géant, une gigantesque lame au poing. Au total, quatre soldats vêtus d’épaisses mailles usées par la guerre en rejoignaient un autre, plus grand, et sans doute plus fort : un géant de presque cinq mètres, coiffé d’un casque de la taille d’une marmite et orné de cornes terrifiantes. Il tenait entre ses mains une hache si volumineuse que lui-même devait la tenir de ses deux mains.

 

− Je crois que nous avons un problème…

 

La situation venait de prendre une tournure plus que critique. Le sol se mit à trembler, plus fort à mesure que les géants approchaient. Le plus grand d’entre eux leva un énorme doigt menaçant dans leur direction, et beugla quelques mots incertains dans la langue commune.

 

− VOUS MORTS ! BERENN TUER INTRUS !

− Hé bien au moins, nous sommes fixés, soupira Imoen.

 

Le combat était donc inéluctable. Daren laissa l’essence du Meurtre se répandre dans son corps, se préparant à un affrontement à l’issue incertaine. Comment pouvaient-ils vaincre un adversaire aussi robuste en combat régulier ? Un seul de leurs coups pouvait les couper en deux, et leur allonge devait être le triple de la leur.

 

− Daren ! Minsc ! Sarevok !, retenez-les autant que possible, s’écria tout à coup Imoen. Aerie ! Avec moi ! On passe au plan B !

− On risque d’avoir besoin de magie, Immy !, lui répondit Daren en se positionnant aux côtés des deux autres.

− Très bien. Aerie, tu peux te débrouiller toute seule ?

 

L’avarielle tira sa longue chevelure en arrière et retroussa ses manches. Elle plongea sa main dans une bourse de cuir à sa ceinture, et en retira une poudre grisâtre qu’elle saupoudra devant elle. Aussitôt, une pluie d’étincelles dorée illumina le dallage au sol tandis qu’elle s’agenouillait, les yeux clos, en tenant fermement ses mains serrées en un symbole étrange.

 

− Ils ne doivent pas passer !, s’époumona Imoen en invoquant une foudre circulaire entre ses mains.

 

Minsc et Sarevok faisaient chacun face à un ou deux adversaires, mais le plus grand des géants serait le sien. L’ombre des torches s’amenuisait à mesure que le colosse en armure se dirigeait vers lui. La brume bleue recouvrit le sol et les murs, décuplant ses réflexes. Le géant leva sa hache au dessus de sa tête. Plus rien ne comptait à présent, en dehors de ce couperet gigantesque. D’un bond qui fissura presque le sol, Daren esquiva l’attaque, et avant que le géant ne relevât son arme, il sauta jusqu’à sa cuisse et lui taillada vivement sa chair qui gicla d’un sang épais de couleur pourpre.

 

− BERENN TUER !, hurla à nouveau le colosse.

 

Il frappa puissamment le sol de ses bottes de métal, manquant de renverser Daren. Autour d’eux, la magie fusait de toute part. Aerie, les mains toujours jointes, déclamait ses incantations autour d’un puits de lumière naissant. La foudre crépitait autour d’Imoen, qui déchaînait sa colère sur leurs ennemis. Atteindre son adversaire n’était pas une tâche aisée. Daren leurrait son ennemi, principalement, et tentait de maintenir l’attention sur lui tandis que l’avarielle au centre de la pièce oeuvrait pour leur salut. Le ballet d’esquives et de feintes lassa finalement le géant, qui tourna son regard en direction de Minsc. Il devait passer à l’action. Minsc luttait déjà difficilement contre deux autres de ces mastodontes, et ce monstre titanesque semblait bien plus fort que ses congénères. Saisissant un instant d’inattention, Daren s’élança à nouveau sur son adversaire. La jambe du géant saignait abondamment, lacérée par son précédent coup de griffe, même s’il n’en semblait pas véritablement affecté. Il fallait sans doute plus qu’une simple blessure pour mettre hors de combat une telle force de la nature. La brume qui l’enveloppait gagnait en écarlate à mesure que les secondes s’écoulaient, sous l’effet de la tension et de la peur. Il avait encore du mal à contenir le fabuleux et terrifiant pouvoir de l’Écorcheur. Sa peau se durcissait à chacun de ses battements de cœur, laissant apparaître les écailles noires de l’avatar de Bhaal. Le géant avait à peine soulevé sa hache que Daren bondit jusqu’à sa poitrine, enfonçant ses bras devenus monstrueux au travers des épaisses plaques de son armure. Le métal crissa, puis se fendit. Et son bras palpitant s’enfonça de plus en plus profondément, arrachant au colosse un mugissement enragé. Son visage s’était maintenant déformé lui aussi, et la mâchoire tentaculaire de l’Écorcheur dévora instinctivement à son tour la chair du géant. Il sentait ses pulsations agitées et le sang chaud qui recouvrait ses vêtements. La fureur décuplait ses forces. Puis la douleur supplanta toute autre sensation. Une douleur atroce, indicible. Le géant venait de relever sa hache à double tranchant et la lui avait enfoncée dans le dos. Sous le choc, la mutation en Écorcheur s’accéléra encore, et se compléta en une fraction de seconde. La brume devint noire, et seul le goût âcre d’un sang épais teinté de haine et de souffrance parvenait encore à ses sens. Tout se déroula très vite. Un hurlement, lointain, fut son dernier lien avec le monde des vivants. Et l’obscurité prit finalement le dessus.

Les Monts de la Marche

La nuit se déroula au calme, sans davantage d’inquiétude que quelques hululements indistincts d’animaux de la forêt. Imoen avait retrouvé sa sérénité habituelle, et même si Daren décela un soupçon d’angoisse dans son regard au petit matin, leur conversation  de la veille semblait avoir porté ses fruits. Leur avancée se trouva ralentie par un dénivelé de plus en plus prononcé. Au pic du soleil, ils pouvaient apercevoir le flanc rougeoyant des Monts de la Marche par delà les branchages de plus en plus clairsemés. La piste qu’ils suivaient s’arrêtait bientôt, et il était temps de planifier une stratégie d’approche plus concrète du repaire de Yaga Shura.

 

− Nous approchons…, déclara Imoen en fronçant les sourcils. D’après les indications de Mélissane, le domaine de Yaga Shura se trouve au pied du pic qui dépasse, là, tout près d’un ancien cratère volcanique.

− C’est loin ?, interrogea Daren qui soufflait quelque peu de leur montée de plus en plus abrupte.

− Loin…, répéta-t-elle avec une moue contrariée, ce n’est pas vraiment le mot. Disons plutôt que ça va être long. À vol d’oiseau, on y serait dans l’après-midi. Mais là… Je peux pas vraiment dire… Ça risque d’être plus long que prévu.

− Nous n’avons pas le choix de toute façon. Et c’est la dernière piste qu’il nous reste…

− D’après Mélissane, Yaga Shura ne se trouverait pas ici, et les patrouilles de géants devraient être plus clairsemées qu’à l’habitude. Je vous rappelle que notre objectif est de trouver une faille dans son invulnérabilité, pas de prendre sa forteresse d’assaut.

− Il y a toujours cette histoire de « cœurs »…, rappela Aerie. Vous pensez que cette femme disait la vérité ?

− Qu’elle dise la vérité ou qu’elle pense la dire…, intervint Daren, cela revient au même. Nous n’avons que peu d’autres choix en dehors de celui d’entrer dans le repaire, et de le fouiller de fond en comble. Même si je doute fort que nous trouvions ces « cœurs » dont elle parle.

− Oh !, s’exclama Aerie alors qu’ils franchissaient la lisière de la forêt. Cette roche…

− … est rouge, compléta Imoen. Ces terres sont gorgées de fer. Mais cherchez plutôt une piste de couleur noire. Elle nous mènera au volcan, et notre destination en est toute proche. Minsc ! Ouvre l’œil, et part en reconnaissance devant.

− Minsc et Bouh sont prêts !, s’exécuta le rôdeur.

 

Daren porta à nouveau son sac à dos à son épaule et croisa le regard de Sarevok. Toujours silencieux, comme à son habitude, il décela cependant une certaine gêne dans ses yeux, que ce dernier chassa bien vite en forçant l’allure.

 

La marche en montagne s’avéra bien plus éprouvante que celle en forêt. Même en suivant les larges pistes difficilement dissimulables des géants, la roche souvent escarpée constituait un sérieux obstacle pour tout être mesurant sous les trois mètres de hauteur. Le pic qui leur servait de boussole semblait toujours aussi éloigné, et paraissait s’enfoncer un peu plus loin vers l’horizon à mesure qu’ils escaladaient les sentiers sinueux conduisant au cœur des Monts de la Marche. Le soir tombait, dévoilant avec lui un ciel sombre scintillant d’étoiles naissantes. Le soleil disparaissant derrière les monts imposants, il ne restait des cimes escarpées que quelques lignes fines séparant l’insolite masse obscure de la montagne de la voûte céleste, bleue sombre tirant sur l’orangé.

 

− On monte… le campement… ici ?, haleta Aerie en s’affalant sur la première roche surélevée à sa portée. Je n’ai… pas l’habitude… de marcher aussi longtemps…

 

Son visage rougeoyant était couvert de sueur. Daren l’avait plusieurs fois épaulée lors de leur ascension, mais sa faible constitution d’avarielle lui rendait la montée éprouvante. Malgré le regard sarcastique de Sarevok qui ne témoignait d’aucune fatigue, ils posèrent leurs sacs à terre, à l’abri de quelques rochers. Tout à coup, alors que les dernières lueurs du soleil s’éclipsaient à l’occident, la terre se mit à trembler. D’abord imperceptiblement, puis de plus en plus fort. Plusieurs martèlements réguliers effritèrent la roche autour d’eux, tandis que leurs sacs glissaient lentement au rythme des secousses. Tous les cinq se levèrent en même temps et se dévisagèrent, interdits.

 

− Que se passe-t-il ?, chuchota Daren, le cœur battant à tout rompre.

− Et si c’était… le volcan ?, répondit Imoen d’une voix blanche. Il fait si sombre…

 

Le volcan. Ils n’avaient pas pensé à ce « détail ». S’il était toujours en activité, cela compliquerait certainement leur avancée. Les géants du feu supportaient sans doute la proximité de la lave, mais eux-mêmes périraient si une éruption éclatait.

 

− Bouh sent une présence…, intervint Minsc en posant son oreille contre un roc.

 

Une présence ? La coulée de lave les avait-elle déjà rattrapés ? Les grondements réguliers se rapprochaient à chaque seconde.

 

− Par… Baervan…

 

Aerie porta un bras devant son visage, horrifiée. Elle désigna l’horizon de son autre main, ne parvenant pas à articuler plus que quelques mots.

 

− Ce n’est pas… le volcan…

 

Ce n’était effectivement pas le volcan. Ils le voyaient tous à présent. Et c’était peut-être même encore pire. Daren serra son poing, le cœur tambourinant contre sa poitrine. Ce n’était pas un tremblement de terre. Ce n’était pas non plus de la lave. C’étaient des pas. Les pas d’un géant : un colosse aux cheveux de feu de plus de quatre mètres, qui se dirigeait droit sur eux.

 

La terreur le paralysa. Par chance, ils n’avaient pas encore allumé de feu, et seul un mince quartier de lune pouvait trahir leur position. Allaient-ils devoir combattre ? Leur ennemi pouvait les balayer d’un simple revers de son gourdin titanesque. Et même en espérant qu’il fût seul, il semblait imbattable. Minsc et Sarevok se tenait prêts à passer à l’attaque au moindre signal, mais à mesure que le géant se rapprochait d’eux, un sombre pressentiment rongea ses certitudes, qui fondaient comme neige au soleil. Ils ne pouvaient espérer vaincre.

 

− À couvert !, chuchota-t-il soudainement.

 

Ce n’étaient pas les énormes rochers plus difformes les uns que les autres qui manquaient pour se dissimuler efficacement, et ses compagnons s’exécutèrent sans attendre. Ils n’avaient plus qu’à prier d’avoir été suffisamment véloces pour ne pas avoir éveillé les soupçons du géant. Quelques secondes s’écoulèrent, parmi les plus longues de toute sa vie, puis les martèlements se firent moins marqués. Sans même y réfléchir, il avait retenu sa respiration, et ce furent les battements de plus en plus désespérés de son cœur qui le rappelèrent à l’ordre. Aucun d’eux n’avait encore esquissé le moindre mouvement, et ce ne fut qu’une fois le calme totalement revenu que Daren se risqua à une expiration bruyante et soulagée.

 

− Par tous les dieux…, souffla Imoen, la bouche légèrement entrouverte. Nous allons devoir affronter… ça ?

− Pas « ça », comme tu le penses, petite sœur, renchérit Sarevok. Des dizaines de « ça », dirigées par leur chef, descendant comme Daren et toi du Seigneur du Meurtre.

 

Il semblait au moins autant en admiration devant son frère de sang qu’il craignait pour leur survie. Yaga Shura ne pouvait être qu’un adversaire redoutable. Peut-être même le plus dangereux qu’ils n’eussent jamais eu à affronter. Ils pouvaient toujours fuir, et ce n’était pas l’envie qui lui manquait, mais ce monstre n’aurait de cesse de le traquer tant que l’un d’eux serait encore en vie. Il était encore possible de détenir l’avantage, de prendre l’initiative de cette rencontre. Et peut-être de vaincre. La désagréable sensation d’un « destin » incontournable inscrit sur sa route le fit grimacer un instant, mais il fallait se rendre à l’évidence : tôt ou tard, il combattrait ce Yaga Shura. Une interrogation à peine formulée sur l’issue de cet éventuel combat effleura son esprit, mais fut providentiellement détournée par l’intervention d’Imoen.

 

− Je pense que nous devrions tout de même nous reposer quelques heures, proposa-t-elle d’un air grave. Le sentier est éprouvant jusqu’au repaire de Yaga Shura, et nous aurons besoin de toutes nos forces si nous devons livrer bataille. De plus, il fait nuit maintenant, et avancer avec des torches nous rendrait bien trop voyants. Je propose que nous nous installions ici.

 

Les quatre autres acquiescèrent mollement avant de déballer le contenu de leur sac à dos restés à terre. Les arguments d’Imoen n’étaient pas discutables et en quelques minutes, chacun rejoignit une couche de fortune inconfortable avant de s’assoupir, terrassé par la fatigue.

 

Quelques heures plus tard, une poigne solide saisit Daren à l’épaule et le tira de son sommeil. L’aube pointait à l’extrême horizon d’une délicate couleur rose pâle, mais cela suffisait pour s’orienter sans recourir à une lumière artificielle. Sarevok s’était levé le premier, et tous deux réveillèrent ensuite leurs compagnons sans un bruit. Ils possédaient au moins un avantage sur ces géants : la discrétion. Avec un peu de chance, et sans doute un peu de magie, il leur serait peut-être possible d’atteindre, voire de fouiller le temple de Yaga Shura sans avoir à livrer bataille.

 

Tous les cinq reprirent leur ascension en silence, en suivant la piste indiquée la veille par Imoen. Ils étaient partis depuis près d’une heure lorsque, au loin, on distinguait les premières lueurs de ce qui pourrait être leur objectif : une sorte de caverne, au pied d’un massif de couleur ébène dont s’échappait une lumière rougeâtre dansante.

 

− C’est ici, déclara soudainement Imoen à mi-voix. Le volcan, et sur la droite, le repaire de Yaga Shura.

 

Ils effectuèrent une courte pause, ménageant leurs forces tout en repérant les lieux.

 

− Ce n’était pas si difficile que ça à trouver, s’étonna Aerie, un sourire forcé sur son visage essoufflé.

− Je ne crois pas que Yaga Shura se cache, elfe, lui répondit Sarevok d’une voix tranchante. Qui serait assez fou pour oser défier le temple d’un demi-dieu, ici même, sur ses terres ?

 

Aerie dévisagea Sarevok quelques instants, interloquée.

 

− Minsc et Bouh botterons les fesses de ce vilain, et lui feront payer les crimes qu’il a commis !

− Nous avons donné notre parole, Sarevok, rappela Daren. Saradush est menacée, et si nous ne faisons rien, ses habitants se feront massacrer.

 

Son frère tourna son regard vers lui et haussa les sourcils en levant les yeux au ciel.

 

− Et lorsqu’il aura eu ce qu’il veut, ajouta Daren, Yaga Shura se mettra à nos trousses.

− Je me rends au second argument, concéda Sarevok.

− Et tu ferais bien de t’en souvenir…, siffla Imoen, les dents serrées.

− Continuons, lança Daren d’un ton sec en haussant soudainement le ton. Nous ne sommes pas encore arrivés.

 

Personne ne répondit, et chacun reprit sa marche. La lumière du soleil se faisait plus intense à chaque minute, et même si elle rendait leur avancée plus aisée, elle balayait aussi les ombres qui leur servaient de couverture. À mesure qu’ils s’approchaient, une peur silencieuse s’insinuait dans le groupe. Même s’il avait sans doute raison, les paroles de Sarevok avaient semé le doute dans leurs esprits. Que se préparaient-ils à faire ? Leurs chances de vaincre un seul de ces géants de feu étaient minces. Mais affronter Yaga Shura en personne tenait en vérité d’une mission suicide. Même si par miracle la sorcière de la forêt parvenait à contourner son invulnérabilité, il n’en restait pas moins un enfant de Bhaal des plus redoutables. Daren possédait des pouvoirs, lui aussi. Il ne pouvait pas le nier. Peut-être parviendrait-il même à vaincre le géant. Mais à quel prix…? La simple idée de perdre un nouvel être cher lui serrait le cœur si fort qu’il en avait du mal à respirer. Il ne pouvait se résoudre à conduire l’un de ses compagnons vers une mort certaine. Et si… Aerie… Non, il devait à tout prix la protéger. Les protéger, tous. Ses loyaux compagnons s’étaient battus pour lui, avaient soufferts à sa place. Et certains en étaient même morts. Daren s’approcha de l’avarielle et lui saisit la main, l’aidant à escalader ces sentiers trop abrupts pour elle. Il ne devait pas lui dévoiler son inquiétude, dont seul son frère semblait avoir saisi la teneur sans qu’il ne puisse véritablement se l’expliquer. Un nouveau grondement sourd le tira de ses sombres réflexions. Il faisait jour à présent. Et les premières colonnes du temple de l’enfant de Bhaal se dressaient fièrement au pied du volcan rouge et noir.

 

− Il n’y a personne ?, s’étonna Daren en parcourant les environs du regard.

 

Les géants ne pouvaient cacher leur présence. Et aucun d’eux ne rôdait aux alentours.

 

− Minsc a repéré des traces de patrouilles récentes, expliqua le rôdeur en désignant quelques rochers brisés en contrebas. Mais le bruit que nous venons d’entendre provient de l’intérieur.

− Je pense que nous devrions réfléchir à une stratégie avant de nous élancer droit dans la gueule du loup, déclara Imoen.

 

Les quatre autres s’arrêtèrent, et tous les regards se tournèrent vers elle. Malgré la fatigue évidente qui se lisait sur son visage, Daren aurait reconnu ce sourire malicieux et espiègle entre mille.

 

− Et que proposes-tu, chère sœur ?, l’interrogea Sarevok d’un ton sarcastique.

 

Elle le toisa du regard, mais à la grande surprise de Daren, conserva son sourire.

 

− Je crois que j’ai une idée…

Veillée fraternelle

Les émotions de cette journée trop longue s’entrechoquaient dans l’esprit de Daren, à tel point qu’il peinait à maintenir une concentration minimale pour veiller effectivement sur ses compagnons. L’image de Gorion, sa barbe grisonnante et son regard flamboyant, le hantait encore. Et dire qu’il y avait presque cru… Cependant, ses propos avaient été si justes et si précis qu’il ne pouvait simplement s’agir d’une coïncidence. Et s’il avait eu raison ? Et si, au fond de lui, il se posait toutes ces questions ? Daren frissonna à cette pensée. Un froissement suspect derrière lui l’arracha providentiellement à ses méditations, et il se retourna aussitôt.

 

− Pas de danger, annonça une voix grave et monocorde. Je n’ai juste pas envie de dormir.

 

C’était Sarevok, à sa grande surprise, qui déposa quelques couvertures au sol près de lui avant de s’asseoir à ses côtés. Ses grands yeux blancs évitèrent les siens, et malgré son visage toujours sévère, Daren devina une pointe d’hésitation dans son attitude. Ils restèrent ainsi côte à côte, sans parler pendant près d’un quart d’heure. Même s’il préférait n’en rien laisser paraître, une partie de lui restait aux aguets, prête à réagir à la moindre menace.

 

− Bien…, commença-t-il d’une voix rauque trop longtemps restée silencieuse.

 

Daren sursauta à son intervention, mais Sarevok ne s’en offusqua pas.

 

− Je suis encore à tes côtés, ajouta-t-il d’un ton neutre. J’en suis surpris. Mais à en juger par tes regards inquiets, je crois que tu ne me fais pas encore confiance. N’ai-je pas raison ?

 

Lisait-il à ce point dans ses pensées ? Toutefois, s’il était impossible de nier que le souvenir de l’enfant de Bhaal menant la guerre à tout un royaume avait profondément altéré son opinion, un élément inexplicable l’avait poussé à tourner la page. Après quelques longues secondes, Daren se décida à répondre à son frère.

 

− Tu as prêté serment, Sarevok. Et je pense que tu respecteras ce serment.

− Ah… Mon serment.

 

Il marqua une légère pause, et continua.

 

− Je t’ai dit que la magie qui existe dans le Plan de ton Père lui confèrerait un pouvoir beaucoup plus important. Et c’est la vérité… Je peux presque le sentir. Mais je suis cependant intrigué. En dehors du serment que j’ai dû prêter, pourquoi as-tu accepté de m’emmener avec toi ? Tu ne gardes donc aucune rancune de nos combats d’autrefois ?

− Non, pas vraiment. Tu as payé pour ce que tu as fait.

 

Les yeux de Sarevok se rétrécirent jusqu’à ne plus laisser passer qu’une fente.

 

− Je… j’ai payé, en effet. Mais tu ne ressens aucune colère après ce que j’ai fait à ton beau-père ?

− Peut-être… Mais j’ai déjà eu ma revanche. Aujourd’hui, je te laisse le bénéfice du doute.

− C’est… un point de vue intéressant, Daren, même s’il te conduira peut-être à ta perte. Je… J’y réfléchirai.

 

Son cœur battait à tout rompre. Il ne parvenait pas à se l’expliquer, mais il éprouvait une certaine sympathie pour son frère. Malgré leur passé. Malgré leurs divergences. Peut-être qu’il s’y reconnaissait d’une manière ou d’une autre ? Son père adoptif lui avait expliqué que chacun recherchait la compagnie dans son entourage en fonction de l’écho qu’il leur renvoyait. Et si Sarevok n’était en définitive qu’une facette de lui-même ?

 

− Autrefois, reprit Sarevok, le regard fixant un point dans le vide, je pensais être celui dont parlait la prophétie d’Alaundo. Je sais maintenant que ce n’est pas le cas. Il s’agit peut-être de toi, mais cela doit encore être prouvé sans que le moindre doute ne puisse subsister.

 

Daren le laissa s’exprimer sans l’interrompre. Son frère ne parlait que peu, et il ne voulait pas perdre une rare occasion d’en connaître davantage sur lui. Il imaginait déjà la fureur d’Imoen si elle venait à saisir ces pensées, mais il chassa rapidement sa culpabilité.

 

− Quand tout cela sera fini, je n’aurai plus aucune utilité pour toi. Mon serment expirera. Qu’auras-tu l’intention de faire de moi, ensuite ?

 

Daren manqua à cacher son étonnement. À vrai dire, il ne s’était pas vraiment posé la question. Et maintenant que quelqu’un d’autre la lui posait, aucune réponse ne lui venait à l’esprit. Tout ceci aurait-il un jour une fin ? La Porte de Baldur, Athkatla. Et maintenant Saradush… Pourrait-il un jour cesser d’être celui qu’il incarnait contre sa volonté ? Une vie simple, paisible, auprès de sa bien-aimée Aerie. Fonder une famille, ne plus avoir à fuir et à se battre. Une toux discrète de Sarevok le ramena soudainement à la réalité et il bredouilla quelques mots en guise de réponse.

 

− Je… Je ne sais pas… Enfin, je veux dire… Pourquoi serait-ce à moi de décider ? Ce choix t’appartient, Sarevok.

− Tu me laisserais choisir ? Je veux dire… Tu me laisserais… partir ?, s’étonna-t-il. Nous nous séparerions, et je serais libre de faire ce dont j’ai envie ?

 

Daren haussa les sourcils, légèrement inquiet, mais acquiesça d’un hochement de tête.

 

− Quels que soient mes projets ?, insista Sarevok en détachant chaque mot.

 

Daren ne répondit pas tout de suite. Il savait parfaitement ce à quoi son frère faisait référence. Mais il avait besoin de lui. Du moins pour le moment.

 

− Tu es maître de ton propre destin, Sarevok. Tu peux refaire les mêmes erreurs, si tu le dois vraiment.

− Je t’ai proposé mes services car je savais que tu aurais besoin de mon aide et de mon savoir, et que tu suivais la voie qui mène au pouvoir. Mais je ne pensais pas que tu me laisserais ma liberté…

 

Pourquoi lui confiait-il tout cela ? Si ses intentions étaient aussi sombres qu’il le laissait supposer, pourquoi ne s’en cachait-il pas ?

 

− Pourquoi me racontes-tu tout ceci, Sarevok ?

− Il me semblait que la réponse était évidente… Je voulais juste avoir ton point de vue.

− Hé bien je pense que ce sera à toi de décider.

− Vraiment ? Même si je décide de satisfaire à nouveau mes ambitions ? Tout en le sachant, tu me laisserais tout de même la liberté ?

 

Il semblait véritablement surpris cette fois, mais Daren refusait de le condamner d’avance.

 

− Tu n’es pas obligé de recommencer les mêmes erreurs, Sarevok.

 

Le silence s’installa à nouveau, peut-être plus apaisé. Sarevok serrait machinalement son brassard de cuir à son poignet, sans prononcer un mot. Sa respiration plus rapide ainsi que quelques plis au coin de ses yeux laissaient penser à Daren que ses dernières paroles l’avaient touché.

 

− C’est très généreux de ta part, conclut-il soudainement en se relevant. Je vais aller dormir. À demain.

− À demain.

 

Sarevok plia sa couverture et se dirigea vers le campement. L’ambiance irréelle de la forêt reprit petit à petit le dessus, altérant le souvenir de leur conversation de la couleur du rêve. Le reste de sa veillée se déroula cependant sans incident, et quelques temps plus tard, il réveilla Minsc avant de rejoindre l’avarielle qui dormait paisiblement sous ses couvertures.

 

La nuit s’écoula sans autres heurts, et aux premières lueurs de l’aube, Aerie le tira de son sommeil en lui murmurant quelques paroles douces au creux de son oreille.

 

− Il fait presque jour, mon aimé.

 

Daren s’étira paresseusement, embrassa Aerie, et se prépara. En moins d’un quart d’heure, tous ses compagnons étaient prêts, et malgré l’épaisseur des branchages au-dessus d’eux, quelques pâles rayons réchauffaient l’atmosphère encore fraîche de la nuit. Imoen, le visage tiré, se frotta vivement les yeux en s’aspergeant d’eau froide. Chacun terminait de ranger les dernières toiles de tente tandis que Minsc éteignait les restes de leur foyer et qu’Imoen dépliait un à un ses parchemins jaunis.

 

− Direction…, s’exclama-t-elle en ajustant sa carte, …plein Est pour commencer. Nous allons suivre ce chemin, puis celui-ci, et nous devrions atteindre les Monts de la Marche d’ici deux à trois jours.

 

Elle coinça le parchemin entre ses lèvres, et en tira un autre de son sac à dos.

 

− Mmm après, mmmm, mous fuffira be…

− Ça ira pour le moment, la coupa Daren en éclatant de rire. Nous te croyons tous sur parole.

 

Elle resta quelques instants interdite, et manqua de lâcher sa prise en étouffant un fou rire naissant. Les tensions de la nuit s’étaient étiolées avec la lumière du jour, et la petite troupe reprit sa route, perdue au cœur de la Forêt de Mir.

 

Minsc marchait en tête, suivi de Daren puis de sa sœur et d’Aerie, qui entretenaient d’éternelles conversations. Enfin, Sarevok, seul et silencieux, fermait la marche. De temps à autre, Imoen lançait quelques indications au rôdeur, qui partait en éclaireur avant de revenir faire son rapport. Aucune mauvaise rencontre n’était venue perturber leur avancée, et si les prévisions d’Imoen se révélaient exactes, ils atteindraient les premiers contreforts de la montagne dès le lendemain.

 

« Je crois que tu devrais en parler à Daren. »

 

C’était la voix d’Aerie. Daren sursauta à l’évocation de son nom, et ralentit subrepticement le pas. Une poignée de secondes plus tard, une toux timide le poussa à finalement se retourner. Il découvrit sa sœur abattue, le regard grave.

 

− Daren…

− Oui ?

− Je peux te parler un moment ?

 

Daren se tourna en arrière, et croisa un instant le regard d’Aerie qui lui répondit d’un haussement d’épaules inquiet.

 

− Je… J’ai fait des cauchemars très étranges, commença Imoen, le ton hésitant.

 

Elle marqua une pause, cherchant visiblement ses mots. Imoen posa deux yeux interrogateurs sur son frère, le suppliant de la comprendre. Daren ne l’interrompit pas, et l’invita silencieusement à poursuivre.

 

− Comme si… je naviguais sur des rivières de sang.

 

Elle frissonna à cette simple évocation, et s’empourpra légèrement.

 

− Tout semblait si réel, reprit-elle. Tu rêvais toi aussi, juste après la mort de Gorion, non ? Était-ce pareil pour toi ?

 

Elle avait énoncé sa dernière phrase d’une traite et fixait maintenant le sol, le souffle court. Mais il ne pouvait que la comprendre. Cette sensation… Cette folie écarlate, grisante et sans limite. Tout avait commencé par de simples rêves, lui aussi. Ses « cauchemars » comme ils les appelaient. Tout ceci n’était qu’une simple question de temps. Il l’avait ressenti, bien avant elle.

 

− Oui…, répondit-il enfin en se hissant hors de ses pensées. Et même pire.

− Pire ?, répéta-t-elle, horrifiée. Je… Je ne sais pas combien de temps je pourrais continuer ainsi. Les visions… Elles jaillissent de mon esprit quand je dors, malgré tous les efforts pour les chasser de mes pensées.

 

Il la saisit affectueusement par l’épaule et la tira contre lui. Imoen se détendit un instant, mais se dégagea presque aussitôt, visiblement toujours contrariée.

 

− Et… ce n’est pas tout.

 

Elle déglutit.

 

− J’ai développé… certains pouvoirs.

 

Elle n’osa toujours pas croiser le regard de Daren. Elle mordit légèrement sa lèvre inférieure, tremblante d’émotion. Il était soulagé et inquiet à la fois. Soulagé, car lui-même l’avait déjà vécu, et inquiet des souffrances que tout ceci pourrait lui causer.

 

− Je sens que ma magie n’est plus la même…, continua-t-elle d’une voix monocorde. De temps à autres, je sens une rage inexplicable m’envahir… J’ai même l’impression que ça me déforme le visage…

− Je sais, lui répondit-il simplement. Je sais. Je me demandais juste quand est-ce que tu allais en prendre conscience.

− Tu savais ?, s’écria-t-elle d’une voix soudainement plus forte et agressive. Tu savais, et tu ne m’as rien dit ?

− Imoen…

− Ne suis-je pas censée être ta soeur ? Quelqu’un en qui tu as vraiment confiance ? Pas comme ce… ce…

− Ce frère, qui marche derrière nous ?

 

Elle ne répondit pas. Sa respiration était haletante, et une colère familière jaillissait littéralement de son visage.

 

− Je ne t’ai rien dit jusque-là car tu ne m’aurais pas cru, Immy. Ou pire encore, tu te serais focalisée sur ça, et tu n’aurais fait qu’empirer les choses.

− Je vois…, souffla-t-elle après quelques secondes de réflexion. Excuse-moi, je suis vraiment à cran ces temps-ci…

− Il n’y a pas de problème.

− Tu sais… Je crois que ça s’est manifesté pour la première fois il y a déjà plus d’un an. Lorsque nous avons affronté Bodhi… Cette fois-là, j’ai bien cru que…

− Je sais, la coupa-t-il à nouveau. Je peux parfois ressentir le pouvoir de Bhaal, et je te connais assez pour le deviner chez toi. Je sais ce que tu ressens, et je comprends tes angoisses. J’ai vécu ces choses-là moi aussi.

− Alors cela veut dire que…, murmura-t-elle en écarquillant lentement les yeux, je suis le même chemin que toi ? Que… je vais me transformer en…

 

Sa voix s’étouffa d’elle-même avant de finir sa phrase, se refusant à prononcer l’inacceptable. Il ne connaissait pas l’avenir. Et il ne lui souhaitait pour rien au monde d’avoir à lutter contre ces forces les plus obscures du Seigneur du Meurtre. Lui-même naviguait en permanence aux limites de la folie, résistant à chaque instant face à ce pouvoir un peu plus enivrant chaque jour. Une larme coula sur le visage de sa soeur, roulant lentement en suivant les lignes de ses joues. Daren saisit sa main dans la sienne et l’embrassa sur le front.

 

− Ne t’inquiète pas, Imoen. Je serai toujours là pour veiller sur toi.

 

Elle le dévisagea quelques secondes sans réaction, puis lui rendit son sourire, ses deux yeux bleu foncés scintillants de larmes.

 

− Je… Merci. Je comprends seulement maintenant ce que tu as enduré… Et ce que tu endures chaque jour…

 

Ils marchèrent ainsi quelques minutes en silence, main dans la main. Le visage d’Imoen s’éclaira à nouveau, resplendissant de grâce. Elle lâcha finalement la main de son frère, le gratifiant d’un timide « merci », et s’élança à la poursuite de Minsc.

 

− Tu comptes beaucoup pour elle, tu sais ?

 

Aerie s’était avancée à sa hauteur, et le saisit par la taille.

 

− Tout comme tu comptes beaucoup pour moi.

 

Elle sourit à sa réponse et l’embrassa amoureusement. Le soir allait tomber, et il fallait songer à trouver une place suffisamment dégagée pour y dresser un campement.

La Sorcière de la Clairière

Ses compagnons avaient engagé le combat. Daren s’était rué sur cette créature ayant volé l’apparence de son défunt maître. Ses cicatrices se mirent à crépiter de pouvoir et de fureur. Deux longs bras vaporeux surgirent de chaque côté de la cape noire, tandis que le visage squelettique se déformait en un rictus monstrueux. Ce n’était qu’une brume, éthérée et sans consistance réelle, mais il pouvait sentir sa puanteur démoniaque. Sa paume se mit à scintiller et, d’un seul coup, il transperça le spectre ailé, laissant un trou béant dans sa cape noire. Le choc fut tel que les arbres devant lui s’embrasèrent.

 

La créature disparut soudainement. Ne restait d’elle que le tissu troué pendant sans vie autour de son poignet. L’avait-il vaincue ? Un rapide coup d’œil en arrière lui indiqua que ses compagnons luttaient toujours âprement pour leur survie. Daren resta plusieurs secondes à contempler le drap sombre à son bras qui ondulait sous la brise. Quelque chose n’allait pas. C’était trop simple. Trop rapide. Mais ce n’est que lorsqu’il tenta de faire un pas en arrière qu’il comprit réellement la situation. L’esprit s’était insinué en lui, rampant insidieusement le long de ses muscles, se frayant un chemin jusqu’à son âme.

 

Les couleurs s’effacèrent tout à coup. Les flammes rongeant le bois mort autour de lui léchaient l’écorce noire dans une danse blafarde et agitée. Les ténèbres l’envahissaient. La panique qu’il venait d’éprouver quelques secondes plus tôt s’atténua dangereusement, puis s’évanouit. Daren porta lentement une main à son visage. Une fine couche de glace se formait sur ses joues, le coupant encore davantage de la réalité. Les sons de ses compagnons continuant la lutte lui parvenaient de manière étouffée et lointaine. Il avait froid, et respirer lui devenait difficilement supportable. Il posa un genou à terre et prit sa tête à pleines mains. Les murmures revenaient. Les murmures de ceux qui n’étaient plus revenaient pour le hanter. Gorion, Khalid, Jaheira… Son cœur battait de plus en plus lentement, à mesure que l’obscurité recouvrait ses sens. La mort l’accueillait à bras ouverts, et il ne pouvait faire autrement que de s’y plonger. Le froid avait engourdi tout son corps et ses pensées. Ses paupières se fermèrent calmement, sans lutte, et son corps bascula en avant. C’était la fin.

 

Un coup féroce suivi d’une vive douleur à l’épaule le ramenèrent à la réalité. Daren sentit la glace se briser et leva instinctivement le regard. Deux yeux blancs sévères fixèrent les siens. Sarevok venait de le frapper violemment à l’épaule. Son cœur se remit soudainement en marche, et la forme vaporeuse sombre prit à nouveau forme devant lui en un visage flottant décharné et squelettique.

 

− Laisse-toi faire, enfant divin, susurra-t-elle dans un murmure. Viens à moi…

 

Mais sa douleur le raccrochait à la réalité. Les bruits de chairs tranchées et de magie crépitante de la bataille résonnèrent à ses oreilles.

 

− Ça n’arrête pas !, s’écria une voix désespérée en arrière. Aerie ! On te couvre ! Il faut que tu tentes quelque chose !

 

Imoen déploya ses mains autour d’elle, et un cercle de flammes bleues se dressa entre eux et les corps démembrés qui les attaquaient sans relâche. Daren se tourna à nouveau vers l’esprit dont deux yeux sanguinolents prenaient forme au milieu de son visage famélique. Il ne pouvait l’atteindre physiquement, mais pouvait au moins l’empêcher de prendre possession de son esprit, ou de s’en prendre à ses compagnons. Le visage du spectre se métamorphosait à chaque seconde, prenant des traits familiers à mesure qu’il sondait son esprit. Mais Daren ne se laissa plus perturber aussi aisément. La paume de sa main droite dressée, il maintenait une barrière entre lui et la créature, dont les mouvements se faisaient de plus en plus nerveux. Couvrant subitement le crépitement des flammes, un chant mélodieux s’éleva au-dessus de la mêlée. Le brouillard prit soudainement une teinte nacrée, à la fois douce et rassurante. Le psaume d’Aerie désorienta les créatures des ténèbres, et arracha une grimace de douleur au spectre. Saisissant l’occasion, Daren concentra toute son énergie dans sa main droite et percuta le masque de glace du mort-vivant, qui vola en éclat sous la puissance du coup. Les paroles d’Aerie résonnèrent encore quelques secondes sous les arbres, puis la lumière s’estompa finalement, laissant progressivement sa place à l’obscurité ambiante. Puis ce fut le silence. Daren poussa un soupir de soulagement et se tourna, haletant, vers ses compagnons.

 

− Bouh commence à en avoir assez de ces créatures qui ne veulent pas mourir !

− Bien joué, Aerie !, s’exclama Imoen en levant un pouce victorieux.

 

L’avarielle lui répondit d’un sourire harassé, et souffla quelques instants en appuyant ses mains sur ses cuisses.

 

− Tout le monde va bien ?, s’inquiéta Daren.

 

Ses compagnons lui répondirent d’une même voix, à l’exception de Sarevok qui lissa plusieurs fois son arme avant de la glisser dans son fourreau.

 

− Qu’est-ce que c’était que ce… cette… chose ?, demanda enfin Imoen après plusieurs secondes de silence. Ce… n’était pas Gorion hein ?

− Non… Ce n’était… qu’un souvenir… Rien de plus qu’un souvenir.

 

Daren se dirigea en direction d’Aerie et la serra dans ses bras. Elle avait elle aussi subi un choc lors de leur confrontation avec le spectre. Et c’était grâce à sa magie qu’elle les avait tirés d’une situation désespérée. Elle laissa sa tête posée sur l’épaule de Daren, qui resserra son étreinte en lui caressant les cheveux.

 

− C’est fini… Ce n’est rien…

− Tu sais…, murmura-t-elle, j’aurai espéré que… moi et ma mère…

− Ce n’était que des mensonges, la coupa-t-il. Rien de plus. Tu n’as rien fait de mal, et ta mère n’est sans doute pas morte.

− Je ne sais pas…, répondit-elle en se dégageant.

− Je crois que le danger est maintenant écarté, déclara Imoen. Vous venez ?

 

Daren saisit la main d’Aerie dans la sienne, et ils rejoignirent leurs compagnons. Derrière l’endroit où se tenait le fantôme de Gorion quelques minutes auparavant, on apercevait à nouveau l’escalier montant dans la brume. Daren passa le premier et posa précautionneusement un pied sur la première marche de marbre usagée. Il faisait nuit, et seules les magies d’Aerie et d’Imoen éclairaient faiblement les lieux.

 

− Cet endroit… murmura Aerie. Je ressens une présence…

 

En haut du court escalier d’une dizaine de marches, plusieurs colonnes brisées au sol témoignaient du caractère sacré des lieux. Malgré les ruines, malgré le temps, on ne pouvait déambuler sur ces dalles fissurées sans éprouver un certain respect, ou une certaine appréhension.

 

− Regardez…, s’écria Imoen à mi-voix. Est-ce que c’est… ce que je pense ?

 

Elle désignait ce qu’il restait d’une mosaïque sous les colonnes de pierre. Imoen ajusta sa torche magique et balaya la poussière au sol de son pied. Et ce qu’elle venait de révéler expliquait bien des choses, y compris leur présence ici.

 

− Bhaal…

− Au moins, nous sommes sur la bonne piste, conclut Daren en prenant une profonde inspiration. Qui devons-nous rencontrer ici, déjà ?

 

Imoen haussa les épaules, fataliste.

 

− Pas la moindre idée… Peut-être que…

− Bouh a entendu quelque chose par là, chuchota tout à coup Minsc en désignant d’autres marches effondrées donnant accès à un deuxième étage.

 

Tout le monde se tut. Aux aguets, ils escaladèrent les blocs de roches encore intacts jusqu’au second niveau. La brume ambiante masquait toujours leur environnement, mais on devinait la silhouette des arbres morts en contrebas, tel d’immobiles gardiens ancestraux. Même abandonnés, Daren pouvait sentir en ces lieux la présence du Seigneur du Meurtre. Une aura diffuse et oppressante. Son séjour à la Porte de Baldur et son combat contre Sarevok sous les fondations de la ville lui revenaient à l’esprit. Un autre domaine du Mal s’étendait ici, et il pouvait en ressentir les vibrations sur sa peau. Daren tenta de croiser le regard de son frère, mais le soin tout particulier que celui-ci mit à éviter le sien lui confirma qu’il pensait à la même chose. Qui vivait ici ? Yaga Shura en personne ? À l’étage, une lueur verdâtre illuminait le brouillard, qui se délita pour laisser apparaître un brasero de la même couleur brûlant sous un étroit abri de pierre.

 

− Ahhh ! Tu es finalement venu… La puissante créature est venue… Nyalee savait que tu viendrais.

 

Une voix nasillarde surgit du néant, et se dévoilant des buissons qui débordaient des branches mortes gisant au sol, une femme âgée aux traits tirés s’avança vers eux en s’appuyant sur un long bâton noueux. Ses cheveux gris retenus en queue de cheval lui allongeaient un visage déjà longiligne. Elle s’approcha d’eux en boitant.

 

− Qui es-tu ?, s’exclama soudainement Daren sur la défensive.

− Qui est Nyalee ?, répéta la vieille femme de sa voix haut perchée. La Sorcière de la Clairière, c’est ainsi que l’on me nomme. Et pour plus d’une bonne raison…

 

Elle s’inclina maladroitement en heurtant une colonne de pierre de la pointe de sa canne. Ses cheveux s’emmêlèrent devant son visage, et elle les balaya négligemment en se redressant.

 

− Mais pose tes questions, reprit-elle avant qu’aucun d’eux n’eût le temps de réagir. Tu as tellement de questions, je le sais. Nyalee t’as attendu. Nyalee sait pourquoi tu es venu. Oh oui, elle le sait !

 

Sa voix désagréable résonnait aux oreilles de Daren comme un le son strident d’un insecte entêté. Cependant, il pressentait dans son regard fuyant qu’elle détenait une partie des réponses à leurs questions.

 

− Tu viens à cause de Yaga Shura, chantonna-t-elle, oh oui. Nyalee le sait ! Mon petit garçon est la source de bien des souffrances pour toi et pour moi. Et comme moi, tu veux voir son sang couler, n’est ce pas ?

 

Daren en resta bouche bée. Il ne pouvait y avoir de coïncidence. Il avait distinctement entendu le nom de « Yaga Shura ». Mais comment était-il possible que…

 

− « Ton » garçon ?, intervint Imoen, tout aussi stupéfaite que lui. Yaga Shura ne peut pas être ton fils !

− Non non non…, répondit aussitôt la sorcière en lançant à Imoen un sourire en coin. Mon petit garçon n’est pas vraiment mon fils. Nyalee a vu l’enfant de Bhaal dans son berceau et l’a volé ! Nyalee l’a ensuite élevé ici, dans ce temple, comme son propre fils.

− Minsc n’aime pas les voleurs d’enfants, vieille femme !

 

Nyalee posa son regard sur Mins, et éclata d’un rire aigu et naïf. Elle roulait des yeux en haussant vigoureusement les sourcils, lui conférant une démarche plus qu’inquiétante. Mais Daren se remémorait ses paroles au sujet de Yaga Shura. Il échangea un rapide regard avec Aerie et Imoen, puis se tourna vers Sarevok, toujours impassible. Pouvaient-ils lui faire confiance ? Et était-elle réellement en mesure de les aider ?

 

− Pourquoi vouloir te venger de ton fils, dans ce cas ?, la questionna-t-il à nouveau.

− Parce que mon garçon est un traître !, vociféra-t-elle soudainement en levant son bâton au-dessus de sa tête. Nyalee l’a élevé ! Nyalee lui a tout appris ! Et le mauvais garçon a abandonné Nyalee ici pour qu’elle pourrisse ici ! Il lui a même… volé… son cœur.

 

Sa voix s’était éteinte à la fin de sa phrase, et elle porta inconsciemment sa main à sa poitrine en grimaçant à demi. La vieille femme resta quelques secondes silencieuse et impassible, à tel point que Daren s’inquiéta d’avoir posé la question de trop. Non pas qu’ils ne pussent vaincre cette sorcière si elle venait à les attaquer, mais elle représentait pour le moment leur meilleur − et seul − espoir de défaire Yaga Shura et son armée.

 

− Nous avons un ennemi commun, reprit tout à coup la sorcière d’une voix métamorphosée, étonnamment sérieuse. Nyalee voudrait bien tuer son garçon, oh oui, mais elle ne peut rien faire sans son propre cœur. Nyalee a besoin de toi, enfant de Bhaal.

− Qui t’a dit que j’étais un enfant de Bhaal ?, répliqua aussitôt Daren, piqué au vif.

 

Elle le fixa quelques instants dans les yeux, et lui sourit.

 

− Le Gardien me l’a dit. Mais plus simplement, qui d’autre qu’un rejeton de Bhaal pourrait vouloir venir se perdre ici, dans l’une de ses anciennes demeures ? Écoute-moi attentivement.

 

Nyalee contourna le brasero de lumière verte et s’assit sur les restes d’une colonne de pierre. Elle invita d’un geste Daren et ses compagnons à la rejoindre, mais aucun d’eux n’esquissa le moindre mouvement. La sorcière n’insista pas, prit une profonde inspiration, et entama son récit.

 

− Autrefois, Nyalee était une grande prêtresse de Bhaal. Mais lorsqu’il est mort, Nyalee a dû se tourner vers les Arts Anciens pour survivre. Et Nyalee a volé l’enfant de Bhaal Yaga Shura pour l’élever dans son temple. Nyalee a voulu ramener à la vie le Seigneur du Meurtre, comme nombre d’entre nous à cette époque. Quelle folie a bien donc pu traverser l’esprit de Nyalee ? Elle a tout appris au garçon. Tout. Même les pratiques les plus sombres et les plus obscures… Elle lui a appris comment retirer son propre cœur.

 

Elle marqua une pause, presque horrifiée par ses propres propos. Daren restait suspendu à ses lèvres, et préféra la laisser poursuivre avant de l’assaillir de questions.

 

− Mon garçon s’est enlevé le cœur, et le conserve maintenant en combustion permanente dans un bain de flammes magiques, au cœur de la montagne. Tant que le cœur brûle, aucun mal ne peut être causé à Yaga Shura. Tant que son cœur ne sera pas détruit, Yaga Shura sera invincible.

 

La légende disait donc vrai. Yaga Shura était effectivement invulnérable. Ajouté à ses dons tirés de son ascendance divine, et à la nature particulièrement puissante des géants, cela faisait de lui un adversaire redoutable. Leur seul espoir résidait en cette vieille femme, si toutefois elle n’avait pas inventé son histoire de toutes pièces. Ses compagnons semblaient aussi pensifs que lui, mais guère plus convaincus. Dans tous les cas, leur seule autre destination était le repaire de Yaga Shura lui-même. Et s’ils avaient l’opportunité de vérifier la véracité de ses propos, ils aviseraient en conséquence.

 

− Je dois donc trouver son cœur et l’éteindre, c’est bien cela ?

 

La vieille femme acquiesça avec un sourire avide.

 

− Et comment devrons-nous nous y prendre ?, interrogea Imoen.

− Seule Nyalee connaît les mots et la manière d’éteindre le cœur du garçon. Mais Nyalee a besoin de son propre cœur pour le faire… Et le garçon lui a volé le sien il y a longtemps.

 

Yaga Shura ne pouvait les conserver qu’au cœur de son repaire, là où Mélissane leur avait déjà suggéré de se rendre.

 

− Très bien, conclut Daren. Nous reviendrons avec les deux cœurs.

− Parfait… Oh oui, parfait. Nyalee aura sa revanche. Va, enfant de Bhaal. Nyalee est impatiente.

 

Il salua la sorcière et fit demi-tour, imité par ses compagnons. Qu’elle heure était-il ? La réalité le rattrapa à l’instant même où ses pieds se posèrent sur les dernières marches du temple abandonné. À mesure qu’ils s’éloignaient des ruines, la forêt reprenait son aspect énigmatique et effrayant, dissimulée par un brouillard humide.

 

− Hé bien… Quelle histoire…, soupira Imoen. Je me demande si tout ceci nous sera d’une grande aide.

− Ce n’est pas comme si nous avions trop de pistes à suivre…, ajouta Daren, aussi peu convaincu qu’elle. Mais dans l’immédiat, concentrons-nous sur notre objectif.

 

Il faisait nuit noire à présent. Et leur combat, ajouté à leur longue marche de la journée, leur imposait un temps de repos.

 

− Vous croyez qu’on va pouvoir dormir ici ?, s’inquiéta Aerie d’une petite voix.

− Pouvoir ?, répéta Imoen d’un ton ironique, dissimulée derrière sa carte dépliée. Je crois que « devoir » serait plus approprié.

− Est-ce bien prudent de rester ici ?, renchérit l’avarielle en scrutant les alentours. Après ce que nous avons rencontré tout à l’heure…

− Nous sommes à plus de deux jours en direction des Monts de la Marche, expliqua Imoen, et rejoindre la lisière en plein milieu de la nuit me semble particulièrement hasardeux. De plus, même en optant pour cette solution, en évitant la forêt, cela nous rallongerait de plusieurs jours, et je crains que Saradush ne dispose pas d’un tel délai.

 

Daren savait qu’il n’y avait pas à discuter. Il faisait une entière confiance à sa sœur, et son point de vue avisé faisait office de vérité. Aerie poussa un soupir de résignation et se faufila jusqu’au bras de Daren qu’elle serra vivement.

 

− Hé bien, montons le campement pour la nuit, déclara Daren en jetant à bas son sac à dos.

 

Ils montèrent leurs tentes en silence, et optèrent brièvement pour un tour de garde. À peine leur installation terminée qu’Imoen étudiait à nouveau leur itinéraire des jours suivants. Ne parvenant pas à trouver le sommeil, il s’était porté volontaire pour le premier tour, et tandis que ses compagnons rejoignaient leurs tentes, il s’installa à côté de leur foyer, crépitant timidement face à la menace invisible de la forêt.

Les ombres du passé

Le trajet pour rejoindre la forêt se révéla bien plus long qu’il ne l’aurait paru au premier abord. Le crépuscule avait recouvert le ciel d’un voile bleu sombre, et il devenait indispensable d’atteindre l’un des sentiers balisés avant la tombée de la nuit.

 

− Au fait, demanda soudainement Imoen en préparant une torche, tu ne nous as pas dit comment vous vous êtes retrouvés dans le palais avant nous ?

− Et vous ?, rétorqua Daren avec le sourire.

− Houlà…, s’exclama-t-elle en levant les yeux au ciel. C’est une longue histoire… Mais il me semble que j’ai posé la question la première !

 

Ils éclatèrent de rire tous ensembles, ce qui apaisa quelque peu la tension latente qui montait à mesure que la nuit conférait à la forêt un manteau des plus malveillants. Daren relata leur excursion dans les égouts de Saradush, leur combat contre les hommes de Yaga Shura, et enfin la conversation volée entre Gromnir et Mélissane.

 

− Heureusement que vous êtes arrivés à temps !, s’exclama Aerie, admirative.

− Effectivement, renchérit Imoen. Parfaite coordination !

− Rien n’aurait été possible sans l’aide de Sarevok, rectifia Daren en désignant son frère. C’est grâce à lui si nous avons pu pénétrer aussi vite dans le palais.

 

Le visage d’Imoen se figea, et quelques secondes d’un silence pesant coupèrent court à la conversation. Sarevok émit un petit toussotement amusé, très vite suivi d’un long craquement d’articulation de sa sœur.

 

− Nous avons eu de la chance de notre côté, intervint précipitamment Aerie, exagérément enthousiaste.

 

Imoen émit un grognement contrarié, et se résolut finalement à entreprendre son récit.

 

− Quand nous nous sommes séparés, je devais entrer dans la caserne, invisible. Le principal souci était de franchir la porte sans attirer l’attention. Comme convenu, on a essayé le premier plan, et ça a parfaitement fonctionné. Minsc s’est soudainement mis à hurler « au feu » dans la rue, et le résultat ne s’est pas fait attendre : la porte s’est ouverte dans les secondes qui ont suivies, et je me suis faufilée en douceur à l’intérieur. J’ai farfouillé un peu partout, et en dehors des trois types partis voir ce qui se passait au dehors, les autres dormaient. Ils ne m’ont pas entendue et j’ai pu me balader partout. Je suis finalement tombée sur une réserve de clés plutôt anciennes, que j’ai discrètement subtilisées.

 

− Pendant ce temps, continua Aerie, j’ai fait le tour de la prison. Minsc surveillait la rue au cas où une patrouille arrive. Je suis entrée au même moment qu’Imoen, et à l’intérieur, il y avait une poignée de sentinelles qui montaient la garde, et quelques prisonniers. Dans une arrière-salle, une sorte de garde-manger je crois, il y avait une trappe solidement fermée sous une table, avec un cadenas et plusieurs chaînes.

− Ressortir n’a pas été si complexe que ça, reprit Imoen. J’ai simplement entrouvert une fenêtre, et je suis passée par là, tout en douceur. J’ai ensuite traversé la rue, et j’ai fait passer mon trousseau de clé à Aerie par une petite fenêtre à barreaux.

− Ça n’a pas été difficile de trouver quelle clé ouvrait la trappe de l’arrière-salle. Sous la trappe cadenassée, il y avait une grille, verrouillée elle aussi, mais le trousseau contenait la clé correspondante. Je suis retournée en vitesse voir Imoen, et je lui ai donné le signal.

− Le plus difficile a été de faire passer Minsc inaperçu, tu peux te douter. J’étais restée trop longtemps invisible pour nous balader tous les deux sans risque, sans parler qu’il fallait trouver un moyen d’entrer sans attirer l’attention des gardes.

− Quand j’ai vu qu’ils n’allaient pas réussir à trouver quelque chose, enchaîna Aerie, j’ai pensé à une idée toute simple.

− Toute simple ?, s’indigna Imoen. Géniale, oui ! Elle a libéré les prisonniers ! Ça a été la panique là dedans ! Aerie nous a ouvert et à deux, on a rendu Minsc invisible avant de rejoindre la trappe. Le reste, tu t’en doutes : la galerie menait dans un sous-sol du château, et on a débarqué dans un cachot, heureusement vide. On s’est un peu baladé dans le palais, et on a entendu du bruit : des gardes qui escortaient Mélissane vers la sortie. On a pris le chemin d’où ils venaient. Tu connais la suite.

 

Daren les écoutait tout en marchant, hochant lentement la tête de temps à autres, une moue admirative sur le visage. Minsc avait ponctué leurs discours de quelques mimiques guerrières, illustrant à grand renfort de son hamster les péripéties qu’ils avaient endurées.

 

− J’étais sûre que tu trouverais un moyen d’entrer de ton côté, conclut Imoen en donnant une grande claque dans le dos de Daren. Mais je regrette un peu le temps où…

 

Elle s’arrêta soudainement, le visage figé. Minsc s’était soudainement tu, et venait de poser un bras devant eux en s’accroupissant, un doigt sur les lèvres. Tous les cinq s’immobilisèrent en silence. La lisière de la forêt était toute proche, sombre, tortueuse, et terriblement menaçante.

 

− Que se passe-t-il ?, chuchota Daren.

 

Minsc ne répondit pas, mais un mouvement furtif souleva quelques feuillages à l’orée des grands arbres. Était-ce le vent ? Cela aurait pu. Il n’en savait rien, à vrai dire. Mais le regard inquiet et concentré du rôdeur ne laissait planer aucun doute à ce sujet. Quelqu’un, ou quelque chose, approchait. La légère brise s’était soudainement éteinte, laissant derrière elle une atmosphère particulièrement étouffante pour la saison.

 

− Nous devons continuer à avancer, intervint Imoen sur le même ton. Le sentier n’est plus très loin, mais nous devons pénétrer dans la forêt. Les derniers rayons du soleil devraient nous permettre de trouver notre chemin.

 

Daren acquiesça, et passa le premier, aux aguets.

 

− Restons sur nos gardes, murmura-t-il à ses compagnons.

 

Ils pénétrèrent enfin sous les premiers arbres de la Forêt de Mir, faiblement éclairés par leurs maigres torches vacillantes dont les flammes elles-mêmes semblaient intimidées par l’oppressante aura qui régnait ici.

 

De manière presque trop simple, ils rejoignirent en moins d’un quart d’heure les quelques traces boueuses qui prétendaient faire office de piste.

 

− Nous n’avons plus qu’à suivre le sentier, soupira Imoen en repliant la carte. Lorsque nous atteindrons une clairière, il faudra le quitter et traverser, et nous serons presque arrivés. Si toutefois ces indications sont correctes…

 

Quelques hululements identifiables et rassurants leur avaient fait oublier leur première frayeur en s’engouffrant sous les arbres. Ni Daren ni Imoen n’étaient familier de cet environnement. Les seuls bois qu’ils avaient eus l’occasion de traverser se trouvaient loin au nord d’ici, près de la Porte de Baldur, et ils étaient alors accompagnés par une servante de la nature, Jaheira. Ses pensées se tournèrent vers la défunte druide, dont il regrettait particulièrement la présence en cet instant. Ils marchèrent encore près d’une heure, en suivant la route fuyante à la lueur de leurs torches. Chacun de leurs pas les éloignaient de leurs repaires, tandis que la forêt semblait resserrer un étau autour d’eux.

 

− Je ne suis pas très rassurée, chuchota Aerie en serrant la main de Daren. Je ressens… tellement de haine, ici.

− Bouh n’aime pas quand les animaux de la forêt s’arrêtent de parler.

 

Il avait raison. Plus de cris. Plus de froissements d’ailes. Même les sons de leur propre avancée semblaient étouffés par un voile invisible. La faible lumière de leur torche ne leur permettait qu’à peine de distinguer la piste. La nature, ou quelque chose de plus sombre que la nature, se dressait en travers de leur route.

 

− La clairière, ici !, lança Imoen à voix basse.

 

Ils étaient enfin arrivés. Des nuages, bas et épais, dissimulaient toute trace d’étoile dans le ciel. Ils traversèrent non loin de la clairière en forme d’ovale, là où leur suivant les indications d’Imoen. Pourquoi ne parvenait-il toujours pas à se sentir soulagé ? Des milliers d’yeux semblaient les épier, dissimulés sous les feuillages, derrière chaque tronc. La température s’était soudainement abaissée sans raison, et Daren ne put refreiner un frisson. N’était-ce que sa propre imagination ?

 

− Ce froid n’est pas naturel, déclara Sarevok d’une voix posée, le regard fixé sur un objectif invisible.

− Que veux-tu dire ?, répondit Imoen en se retournant vers lui, si brusquement qu’elle en oublia ses chuchotements.

 

Sarevok s’arrêta et prit une profonde inspiration. Il resta ainsi quelques instants, immobile et silencieux, et reprit sa marche à la même allure.

 

− Je ne connais que trop bien cette sensation, conclut-il en fermant les yeux.

 

Daren aussi pressentait cette aura indescriptible et angoissante, diffuse, et pourtant omniprésente. Et inexplicablement familière. Comme si…

 

− Regardez !, s’exclama Imoen.

 

Derrière les arbres, derrière les buissons, une lueur verdâtre fantomatique éclairait une brume naissante. Les arbres n’étaient pas aussi denses que de l’autre côté, mais bien plus effrayants. Par delà la brume, par delà les branchages, les premières colonnes d’un temple baignant dans la lumière. Et au pied des marches qui montaient vers l’édifice, un homme, revêtu d’une longue cape noire, seul.

 

− Ne va pas plus loin, mon enfant. Il me semble que nous ayons à parler.

 

Cette voix. Impossible. Le cœur de Daren manqua un battement, et l’air commença à lui manquer. Il rêvait, ce n’était pas possible autrement. Au prix d’un effort surhumain, il parvint à ouvrir la bouche à et bredouiller quelques mots.

 

− Ce… Ce n’est… pas… Comment…

− Gorion ?

 

Imoen venait d’intervenir à son tour, la gorge nouée. Sa voix tremblait d’émotion, et Daren la sentait au bord des larmes. Comment cela était-il possible ? Il n’en savait rien, mais se trouver à nouveau face à celui qui l’avait élevé, aimé et protégé l’émut à ne plus pouvoir prononcer un simple mot.

 

− En effet, reprit Gorion en dévoilant son éternel bâton de marche sous sa cape. Aurais-tu déjà oublié tout ce que je t’ai appris ? Ce que j’ai fait de toi ? M’as-tu… déjà oublié ?

 

La joie se mua bien vite en une terrible angoisse, qui prit le pas sur tout autre sentiment. Quelques larmes coulèrent sur sa joue. Comment pourrait-il avoir oublié son père et maître ?

 

− Que voulez-vous dire ?, s’écria tout à coup Daren. Je ne vous ai pas oublié, père !

 

Gorion resta impassible, le visage sévère. Daren ne connaissait que trop bien ce regard. Ce regard de pierre, juste mais implacable.

 

− J’ai tenté de te préserver de ton destin, continua Gorion. J’ai essayé de te guider du bon côté de la Balance… Et qu’es-tu devenu ? Tu verses le sang et répand la mort sur ton passage ! Tu m’as déçu, mon enfant !

 

Son ton acide chargé de reproches transperçait le cœur de Daren de part en part. Il se sentait impuissant, anéanti, détruit. Son propre père, qu’il avait toujours aimé et respecté, l’accusait de l’avoir trahi. Tout ceci était insensé. C’était un véritable miracle que son père fût toujours en vie, et il ne demandait qu’à pouvoir exprimer pleinement sa joie. Mais la voix et le regard de Gorion ne laissaient planer le moindre doute.

 

− Cela n’était pas censé se passer comme ça, Daren, continua son père adoptif. Un destin grandiose t’attendait. Et en dépit de tout ce que j’ai fais pour toi… tu m’as assassiné.

 

Sa dernière phrase résonna sans fin dans son esprit, achevant ses dernières forces. Les larmes se mirent à couler sur ses joues. Des larmes de souffrance et de désarroi. Cette nuit d’orage. Cette nuit à jamais gravée dans son esprit qui revenait le hanter lors de ses pires cauchemars. Et s’il avait écouté son ordre…

 

− C’est faux !, s’écria Daren à la limite de l’étranglement. Ce n’est… ce n’est pas vrai. Père… Je ne vous ai pas tué… C’est… C’est…

− Mensonges !, s’indigna Gorion en pointant son bâton vers lui.

 

Une douleur le foudroya. Gorion le tenait en respect de sa magie, et la puissance de son attaque venait de lui faire poser un genou à terre.

 

− Tu refuses de voir la vérité en face !, continua-t-il en haussant le ton. Tu crois que c’est ce… cet « animal », Sarevok, qui est responsable de ma mort ? Je n’en espérais pas mieux de lui. Un esclave… rongé jusqu’à l’os par son ambition.

 

Son regard se tourna vers son frère de sang.

 

− Et pourtant…, siffla-t-il en peinant à contenir son mépris. Tu l’as ressuscité, et tu le salues à présent comme un camarade !

− Prends garde vieillard…, tonna Sarevok en retour. Tu t’es déjà dressé en travers de ma route une fois. Ne me tente pas à nouveau…

 

Daren déglutit. Malgré son ton arrogant, on sentait poindre la crainte dans ses mots, et même s’il ne le reconnaîtrait sans doute jamais, Sarevok était aussi impressionné que lui et Imoen. Gorion ne releva cependant pas sa phrase, et continua à l’attention de Daren.

 

− Je t’ai caché de ceux qui te pourchassaient. Je t’ai élevé comme mon propre enfant, et t’ai permis de devenir ce que tu es. Je suis mort pour toi ! Et tu as manqué à tes engagements envers moi. Envers tout ce que j’espérais ! C’est de cette manière que tu m’as assassiné !

 

Et s’il disait vrai ? Et si Gorion avait lu dans son cœur, et compris cette dualité qui le rongeait à chaque instant ? Et si, à perpétuellement lutter contre l’essence du Meurtre, celle-ci avait obscurci son esprit ?

 

− Gorion…, intervint Imoen. Pourquoi ? Nous sommes tellement heureux de te revoir, nous avons cru au pire ! Nous souhaitons juste…

− Ah…Imoen…, soupira Gorion, un sourire nostalgique sur les lèvres. Mon deuxième espoir…

 

Il se retourna brusquement vers Daren en pointant vers lui un doigt accusateur.

 

− Mais tu l’as pervertie, elle aussi ! Transformée en conspiratrice de ton propre échec ! Tout son potentiel… gâché ! Tu me dégoûtes ! Vous me dégoûtez tous les deux !

− Non !, s’écria Imoen. Gorion, non ! Tu… tu ne peux pas dire une chose pareille ! Je… Je t’en prie !

 

Elle avait fini dans un sanglot elle aussi, mais Gorion ignora sa supplique et reprit, toujours plus dur, toujours plus amer.

 

− Qu’as-tu donc fait ? Où es-tu allé ? Trop de corps gisent dans ton sillage. Trop de souffrance, de destruction… dont tu es responsable ! Pourquoi ? Pourquoi ?

− Je… Je ne tue pas pour le plaisir !, se justifia Daren. Je ne défends que mes compagnons et ceux qui me sont chers…

 

De nombreux cadavres se révélèrent dans le brouillard. Les cadavres de dizaines d’hommes et de femmes, gisant dans leur propre sang. Avait-il réellement tué toutes ces personnes ? Il ne s’en souvenait pas. Oui… Il avait déjà tué. Et peut-être y avait-il plaisir ? L’essence de Bhaal se mit à gronder en lui à cette simple évocation.

 

− Ce… c’était un accident…, bredouilla-t-il. Ce n’était pas moi !

− Alors, tu ne sais rien !, le coupa Gorion. Tu n’as rien appris ! Rien ! Tu n’es que l’esclave de ton propre sang souillé ! Tu tueras tout ceux que tu aimes, et tu mourras comme tu l’auras choisis : comme un monstre !

 

L’air était devenu glacial. Une bise, coupante et brûlante. Et irrespirable.

 

− Jamais je ne permettrai !, s’écria son père adoptif en désignant à nouveau Daren de son arme.

 

Une nouvelle douleur lui arracha un cri. La toute-puissante colère de son père brisait ses barrières aussi aisément qu’une torche brûlait une toile.

 

− Combien d’autres devront souffrir avant que tu ne comprennes ? Combien d’autres mourront par ta faute ? Et combien de tes anciens compagnons ont déjà péri à cause de toi ?

 

Il était inutile de répondre. Les larmes coulaient sur ses joues sans qu’il ne pût les retenir. Mais il avait raison. Khalid. Jaheira. Yoshimo. Et tous ceux qui avaient eu l’infortune de croiser sa route, quelques jours ou quelques semaines, et à jamais tourmentés. Par sa faute.

 

− Et… que dire du chagrin inévitable que tu dois causer à l’élue de ton cœur ? Celle que tu nommes… Aerie ?

 

Il avait terminé sa phrase en détachant chaque syllabe. Le visage de Gorion demeurait impassible. Ne trahissant pas la moindre émotion, à l’exception peut-être d’une colère contenue.

 

− Que… Que voulez-vous dire ?, bredouilla l’avarielle.

 

Son cœur se remit soudainement en marche. La voix de son aimée le tirait de son cauchemar.

 

− Daren ne m’a jamais apporté que de grandes joies, continua-t-elle. J’étais perdue et isolée, et il m’a…

− Tu ne sais plus de quoi tu parles, jeune avarielle, la coupa-t-il. Tu es liée à lui, et tu as tué, tout comme lui.

 

Gorion leva un bras au niveau de son épaule et balaya les airs. Une onde se propagea dans la brume, dévoilant une mince silhouette féminine sur les marches derrière lui.

 

− Vois… Vois par toi-même.

 

La silhouette fit quelques pas en avant et sortit enfin du brouillard. C’était une femme, aux traits fins et à la longue chevelure d’or, dont le visage portait les cicatrices d’une vie chargée de malheurs.

 

− Aerie ?, s’étonna-t-elle d’une petite voix aigue. Oh, Aerie, c’est bien toi ?

− M-Maman ? Oh, maman… Mais… comment…

 

La voix d’Aerie se serra tout à coup.

 

− Maman, où sont… tes ailes ?

− Ma chère Aerie…, répondit sa mère en secouant lentement la tête. Croyais-tu réellement que je ne te chercherais pas ? Que je ne chercherais pas ma propre enfant ?

− Toi… ? Mais que… Je ne savais pas, maman, je…

− Bien sûr que je t’ai cherchée, reprit-elle. Partout, et pendant des mois. Mais en vain…

 

Elle s’arrêta un instant, perdue dans de douloureux souvenirs. Daren pouvait entendre la respiration saccadée de l’avarielle derrière lui, mais ses yeux ne parvenaient pas à quitter le terrible spectacle qui se jouait devant eux.

 

− À la fin, des sorciers humains m’ont capturée, et ont pris mes ailes… Et j’ai été assassinée.

− Non…, sanglota Aerie. Non ! Maman, ne dis pas ça ! C’est impossible ! Les mages n’ont pas pu te tuer ! Tu ne…

− Ils ont pris mes ailes pour créer leur infâme poudre magique, insista-t-elle. Mais c’est toi qui m’as assassinée. Toi, dans ta sottise pour sauver la créature humaine. Tu as enfoncé un couteau dans mon cœur, Aerie. Tu as tué ta propre mère !

− Non… Non ! NOOOON ! Non… je t’en supplie, non…

 

Elle saisit le bras de Daren à pleine main, le forçant à croiser son regard. Ses grands yeux bleus désespérés appelait à l’aide.. Mais il demeurait impuissant. Anéanti.

 

− Tu dois empêcher ça, Daren !, s’écria-t-elle Ce n’est pas possible… Ce n’est pas possible !

− Arrête, Gorion !, hurla-t-il soudainement.

 

Le silence revint tout à coup, à peine troublé par les sanglots d’Aerie. Une fureur familière venait de refaire surface en lui, balayant une partie de ses tourments. Dans sa colère, il venait de tutoyer Gorion. Son père le fixait, menaçant, tandis que le brouillard glacial s’épaississait encore davantage. La mère d’Aerie se perdit dans la brume, et s’évanouit aussi soudainement qu’elle était venue à eux.

 

− Ne lui fais pas ça !, tonna-t-il à l’encontre de son maître. Elle n’est pas responsable de ce qui t’es arrivé !

 

Que lui arrivait-il ? Une partie de son âme lui hurlait de ne pas répondre de manière aussi insolente à son père bien-aimé, dont le jugement avait toujours été juste et bon. Qui était-il pour douter de sa parole ? De son expérience et de sa droiture ?

 

− Je ne permettrais pas que la prophétie se réalise à cause de toi !, s’écria Gorion. Je ne le permettrais jamais ! Si tu souhaites aller plus loin… Alors, tu devras mourir. Par ma main !

− Je ne veux pas me battre contre vous, père !, s’écria Daren en reculant d’un pas, horrifié.

 

Les marques sur son bras s’agitaient de manière inexpliquée. L’essence du Meurtre grondait, de plus en plus fort, à chaque réplique. Il pouvait la sentir l’envahir, lentement, inexorablement. Ne pouvait-il que devenir le monstre qu’il était destiné à être ?

 

− La prophétie ne se réalisera pas !, tonna Gorion en levant à nouveau son arme.

 

Sa chair le brûla de l’intérieur, et la douleur fut telle qu’il ne put en crier. Plusieurs chocs mous en arrière lui indiquèrent que ses compagnons venaient de perdre connaissance. L’étau se resserrait. Son cœur palpitait au rythme de sa douleur. À mesure que les secondes s’écoulaient, cet homme devant lui perdait son identité. Ce n’était qu’un simple ennemi de plus à abattre. Un simple obstacle qu’il devait éliminer pour accomplir son destin.

 

− Soumets-toi, et renonce à la vie ! Il n’y a pas d’autres alternatives !

 

Quelle était cette sensation ? Le bruissement dans les arbres. À nouveau. Il pouvait le sentir… de l’intérieur. Un autre être, s’insinuant dans son esprit, malmenait son âme et torturait ses souvenirs les plus chers. Cet homme à la cape noire. C’était lui, il en était sûr. Une brume bleue familière recouvrit le brouillard ambiant. Tout était clair à présent.

 

− Non !, rugit Daren en déployant son pouvoir.  Ce n’est pas vrai ! Tu es dans ma tête, je peux te sentir ! Tu mens ! Cela n’est pas vrai ! C’est un mensonge ! Tu n’es pas Gorion !

− Aaahhh…, siffla la créature devant lui dont les traits commençaient à perdre toute forme humaine. Ton pouvoir est trop grand ! Tu es un délice d’enfant divin ! Je vais me délecter de ton âme !

 

La cape noire se mit soudainement à flotter dans les airs. De l’homme qui prétendait être son père, il ne restait qu’un patin squelettique monstrueux flottant dans les airs, les orbites vides, qui s’élança vers eux en poussant un cri strident.

 

Meurs !

 

Mais il n’avait plus peur à présent. Le combat était imminent, et il avait retrouvé le plein usage de son pouvoir. Daren déploya son énergie d’une paume de sa main et heurta le spectre de plein fouet, coupant ainsi court à son élan.

 

− Attention !, s’écria Imoen derrière lui.

 

Ses compagnons avaient repris connaissance, mais tout autour d’eux, des dizaines d’humanoïdes, boitant et râlant, surgissaient du brouillard. Des créatures sans âme et sans vie. Des zombies. Le cri de guerre de Minsc le sortit de sa torpeur, et Daren s’élança en avant, sa colère et sa rage concentrées dans son bras droit en une attaque destructrice.

Chapitre 2 : Immortel

Il était seul. Ni la créature de lumière, Solaire, ni le diablotin. Ni aucun de ses compagnons. Un peu plus loin, la porte d’ossement dominait toujours les lieux de son aura inquiétante. Il avait donc réussi la première étape. Ne restait plus qu’à sortir là où il fallait. Mais avant toute chose, il devait permettre à ses compagnons de le rejoindre. Comment ? Il n’en avait pas la moindre idée. Il avait deviné intuitivement le chemin à prendre pour se rendre seul ici, mais ses connaissances sur l’Antichambre se limitaient pour le moment à celle-ci.

 

− Solaire ?, tenta-t-il d’une voix peu sûre.

 

Rien. Seul le vent froid et coupant des Enfers lui offrit une réponse. La panique, encore voilée, s’insinuait graduellement dans son esprit.

 

− Aerie ? Imoen ?

 

Sa voix tremblait davantage à chaque tentative, mais seul son propre écho se répercutait contre les parois de la caverne.

 

− Sarevok…?, lança-t-il d’un dernier appel désespéré.

 

Mais rien ne se produisit. Il devait affronter son destin seul. Résigné, Daren se dirigea vers la porte. Il posa sa main sur la brèche osseuse qui séparait les deux battants et laissa son pouvoir fusionner avec celui de ces lieux. La lumière blanche aveuglante s’échappa lentement de l’interstice, baignant l’Antichambre de sa luminosité sans chaleur. Il allait être aspiré dans les méandres du Plan Astral, lorsque qu’il fit soudainement un bond en arrière. Et si… ? Il devait essayer.

 

− Cespenar ?

 

Une explosion de poussière retentit derrière lui, et Daren ne put retenir un cri de surprise. Le nuage de fumée se dissipa, et la créature ailée s’inclina maladroitement.

 

− Cespenar est toujours présent pour servir le maître, Maître.

 

Daren resta un instant bouche bée, encore trop stupéfait pour aligner quelques mots, mais pas assez pour ne pas éclater de rire. Un rire nerveux, de soulagement.

 

− Comment Cespenar peut-il rendre service au maître ?

− Je voudrais que tu fasses venir mes compagnons ici. Peux-tu le faire pour moi ?

 

Le diablotin s’inclina une nouvelle fois, et claqua sèchement les griffes qui lui servaient de doigts. Une nouvelle explosion de fumée jaillit du néant que déjà quelques silhouettes familières s’en détachaient.

 

− Même quand on s’y attend, c’est toujours aussi terrifiant…, haleta Imoen en agitant les mains pour disperser le nuage. Tout le monde est là ?

 

Daren poussa un soupir de soulagement. Imoen, Minsc, Aerie et Sarevok se tenaient tous les quatre devant lui.

 

− Hé !, s’écria Imoen en relevant un bras devant son visage. Qu’est-ce que c’est… que ça ?

 

Daren tourna les yeux et découvrit l’objet de son exclamation. Virevoltant maladroitement, Cespenar s’inclina devant les nouveaux arrivants.

 

− Cespenar, gente Dame. Pour vous servir.

− Waouh !, s’exclama-t-elle, véritablement stupéfaite. Tu as vraiment un serviteur ?

 

Daren bredouilla un semblant de réponse, mais déjà Imoen, Aerie et Minsc s’affairaient avec curiosité autour de la créature ailée.

 

− Que fais-tu ici ?, questionna Aerie.

− Je suis Cespenar, le petit majordome du grand Bhaal, répondit le diablotin d’un ton digne.

− Et tu sais faire quoi ?, intervint Imoen, visiblement très intéressée.

− Je peux exécuter la plupart des volontés du Maître, pour lui faciliter la vie dans son royaume.

− Tu sais faire de la magie ?, renchérit-elle.

− Bien sûr. Ma spécialité est de confectionner et d’assembler les matériaux magiques des différents Plans. Mais je peux aussi…

− Merci Cespenar…, le coupa tout à coup Daren. Mais nous avons besoin de sortir d’ici.

 

Le brouhaha cessa aussitôt et toutes les têtes se tournèrent vers lui. Daren esquissa un léger toussotement, qu’il modela en un « en route » peu convainquant.

 

− Le Maître connaît la sortie, répondit Cespenar d’un ton obséquieux en désignant la porte un peu plus loin.

− Et comment ferais-je pour savoir où aller ? Je ne souhaite pas retourner là d’où je viens. J’ai besoin de quitter la ville de Saradush.

− Si le Maître doit se trouver quelque part, alors la Porte le conduira là où il doit se rendre.

 

Sa réponse plus qu’énigmatique le laissa sans voix, mais Daren n’insista pas davantage. Ils avaient déjà perdu assez de temps, et maintenant que ses compagnons l’avaient rejoint, il ne servait plus à rien de rester ici. D’un pas décidé, il s’avança en direction des colonnes d’ossements.

 

− Allons-y.

 

Aerie lui saisit le poignet à son passage et le tira à elle jusqu’à croiser son regard.

 

− Comment te sens-tu ?

 

Daren ne répondit pas. Pour la simple raison qu’il n’avait pas de réponse à cette question. Une nouvelle plongée vers l’inconnu. Vers toujours plus de violence, toujours plus de sang et de morts. Tout ceci n’aurait-il jamais de fin ? Il concéda finalement un sourire fatigué à l’avarielle et l’embrassa sur le front. Au moins ses compagnons étaient toujours avec lui, et en vie. Le reste n’était que vaines suppositions.

 

− Tu sais au moins où on va ?, s’enquit Imoen en dépliant la carte confiée quelques instants plus tôt par Mélissane. Elle avait parlé d’une clairière dans la forêt… Tu ne veux pas jeter un œil avant ?

− Tu es touchante de naïveté, chère sœur, ironisa Sarevok. La Porte se moque éperdument de ta carte ou de toute autre considération matérielle.

 

Imoen le foudroya du regard. Malgré ses deux têtes de moins que lui, elle demeurait fière et imperturbable, le défiant presque de la frapper. Mais ils n’avaient pas le temps pour de telles querelles.

 

− Je crois que Sarevok a raison, intervint-il à contrecoeur. Je ne peux que l’ouvrir, mais je ne décide pas de la destination.

 

Il sentit le regard de braise d’Imoen lui brûler le visage. Malgré toute la retenue qu’elle s’appliquait à y mettre, elle fulminait de rage, et Daren pouvait percevoir son essence de Bhaal s’échapper de son corps. Aerie fut la première à réagir et apaisa sa fureur naissante d’un geste amical sur son bras. Cet endroit maudit semblait attiser la haine et cultiver la violence. Daren serra les dents et s’excusa silencieusement auprès de sa sœur. Ils devaient quitter ces lieux, au plus vite.

 

Les invitant à le suivre d’un geste de la main, il rejoignit finalement la porte des Enfers et s’appliqua à modeler son pouvoir pour en déclencher l’ouverture. Quelle direction prendre ? Il n’en avait pas la moindre idée. Mais si lui ne le savait pas, son « destin », ou quelque chose d’avoisinant, déciderait à sa place.

 

L’envol était toujours aussi impressionnant. Des milliers d’images, d’eau de prairies et de forêts, défilaient si vite qu’elles ne lui laissaient même pas le temps de respirer. Il se sentait aspiré, propulsé à l’intérieur d’un tube invisible, défiant les lois élémentaires du temps et des distances. Aussi brutalement qu’à leur départ, le décor se figea soudainement et se matérialisa en moins d’une seconde. Une vive lumière fut ce qui parvint en premier à ses yeux. Quelque peu désorienté, Daren porta un bras en visière à son front, découvrant un soleil orangé déclinant sur d’immenses pâturages en contrebas. Quelques bruissements sur l’herbe en arrière lui indiquèrent que ses compagnons l’avaient rejoint.

 

− Hé bien…, s’exclama Imoen en titubant. Très impressionnant…

− Minsc n’a pas eu le temps de voir défiler le paysage.

− Et où sommes-nous ?, reprit-elle d’un air dégagé.

 

Daren ne répondit pas. Lui non plus n’avait pas la moindre idée de l’endroit où il avait transporté ses compagnons. Ils étaient sortis de Saradush, mais c’était pour le moment sa seule certitude.

 

− Je n’en ai pas la moindre idée…, soupira-t-il.

 

Imoen déplia sa carte à nouveau, inspecta les alentours, et s’agenouilla à même le sol. Leur position surélevée leur permettait d’embrasser un large horizon, et déjà Imoen griffonnait quelques marques sur le parchemin.

 

− L’Ouest est par là…, marmonna-t-elle en ajustant son plan. Derrière nous… Oui, ce doit être les Monts de la Marche…

− Il y a de la fumée, là-bas au loin, intervint Aerie en plissant les yeux face au soleil couchant.

− Ce doit être Saradush qu’on aperçoit.

 

Elle resta à murmurer plusieurs minutes pour elle-même, cochant à de multiples reprises quelques repères sur le papier usé. Daren en profita pour admirer le paysage, captivé par ces monts escarpés qui dominaient la région alentour. Tout à coup, brisant le silence, Imoen prit une profonde inspiration et parla enfin à haute voix.

 

− Ce qui signifie que…

 

Elle se redressa et tourna plusieurs fois sur elle-même lentement, les sourcils froncés. Son visage s’éclaira soudainement, et elle déclara d’un ton ravi.

 

− La Forêt de Mir est ce que nous apercevons ici… à quelques heures dans cette direction.

− Quelle heure est-il, d’ailleurs ?, interrogea Aerie en haussant les sourcils. Il faisait nuit à Saradush… Et pourtant, le soleil se couche.

 

Daren réalisa ce paradoxe en même temps qu’elle. Combien de temps s’était-il écoulé depuis leur départ de la salle du trône à Saradush ?

 

− Je crois que n’avons pas seulement traversé quelques plaines…, soupira Imoen. Mais bon, je pense savoir à peu près où nous sommes.

− Bouh fait entière confiance aux talents d’Imoen. Et Minsc fait une confiance aveugle à Bouh.

 

Daren avait beau côtoyer sa sœur depuis toutes ces années, elle parvenait encore à le surprendre. Perdus au milieu des collines Calimshites, Imoen avait en quelques minutes tiré au clair leur position, et agencé un parcours pour se rendre à leur destination. Il la dévisageait, admiratif et silencieux.

 

− Daren ?, s’inquiéta Imoen en croisant son regard. Ça va ?

 

Ne sachant que répondre, il sourit en hochant lentement de la tête.

 

− Un jour…, soupira-t-elle en prenant un air faussement supérieur, tu apprendras pour quelles raisons la gente féminine dirige ce monde…

 

Elle conclut sa phrase d’un clin d’œil complice, et éclata de rire en même temps qu’Aerie devant la mimique déconfite de Daren.

 

− Tu as un certain talent, chère sœur, reconnut Sarevok. Mais je crois que tu ne sais pas de quoi tu parles…

 

Imoen serra les dents, et se contenta finalement d’ignorer sa provocation en soufflant nerveusement par le nez, au grand soulagement de Daren. Sentant poindre une tension bien trop étouffante à son goût, il changea de sujet au plus vite.

 

− Bien, en route. Nous n’avons pas de temps à perdre.

 

Daren sauta sur quelques rochers qui formaient un semblant de piste praticable en direction de l’Est. Les rayons orangés du soleil mourant à l’horizon illuminaient les pics culminant sur l’Orient. Aux pieds de la montagne rougissante s’étendait une immense forêt, s’agrippant à la roche comme la mer recouvre le sable d’une plage, vague après vague. Et perdue au cœur de cette immensité verdoyante, leur destination.

 

− D’après la carte, conclut Imoen, il existe plusieurs pistes qui traversent la forêt. Et si tout va bien, nous devrions pouvoir rejoindre l’une d’elles.

− Est-ce bien prudent de s’engager en pleine forêt de nuit ?, remarqua timidement Aerie.

 

Personne ne releva sa phrase, mais elle n’en restait pas moins pertinente. Daren prit une profonde inspiration et ajusta la sangle de son sac à dos. Il saisit la main de l’avarielle dans la sienne, et lança un dernier regard en arrière en contemplant une ultime fois l’astre descendant qui s’éclipsait derrière un voile rosé de nuages. Ils n’avaient pas le choix. Le destin de Saradush était entre leurs mains, et le temps leur manquait cruellement. Imoen ouvrit la marche, tenant toujours un pan de sa carte dans les mains, et dévala la pente rocailleuse qui s’enfonçait dans les profondeurs de la Forêt de Mir.

Les secrets de la Couronne

Les jours qui suivirent ne furent pas très riches en évènements. En dehors de menus travaux, ils ne trouvèrent pas d’autres emplois aussi lucratifs que les précédents. Suite au message qu’ils avaient reçu de Gaelan, ils retournèrent prendre connaissance de cette nouvelle proposition, qui s’avéra effectivement des plus intéressantes. Les Voleurs de l’Ombre, car il s’agissait bien d’eux, ne demandaient plus que quinze mille pièces au lieu des vingt mille précédentes. Le bout du tunnel n’était plus si loin, même si près de quinze jours s’étaient déjà écoulés depuis la capture d’Imoen.

 

− Tu crois qu’Imoen est toujours prisonnière avec Irenicus ?, demanda Daren à Jaheira.

 

Il était environ deux heures de l’après-midi, et ils étaient tous les cinq assis autour d’une table de la Couronne de Cuivre.

 

− C’est difficile à dire, répondit la demi-elfe. J’ai entendu que les Mages Cagoulés pouvaient retenir leurs prisonniers des années… Même si dans le cas qui nous occupe, je pense qu’ils ont pris Imoen seulement parce qu’Irenicus le leur a demandé… Maintenant, dans quel but… ?

 

Jaheira fronça les sourcils, dévisageant à nouveau le patron de l’auberge qui échangeait quelques mots particulièrement discrets avec un inconnu. Peu de temps après, celui-ci se dirigea vers une porte au fond de la salle, gardée par un vigile.

 

− Encore…

− Que se passe-t-il, Jaheira ?, demanda Aerie.

− Il se passe qu’il y a des allées et venues très étranges dans cette auberge. Vous n’avez pas remarqué comme, de l’extérieur, le bâtiment est vraiment immense ?

 

Daren parcourut la pièce du regard, jaugeant ses dimensions.

 

− Oui, tu as raison. Comment cela se fait-il ?

− Je crois que la Couronne de Cuivre cache quelques secrets, continua Jaheira pour elle-même. Tu n’as jamais remarqué les… bruits, étranges, qu’on entend la nuit ?

 

Maintenant qu’elle le faisait remarquer, il repensait à des cris de foule, des hurlements même, mais il avait toujours attribué ces évènements à l’agitation quotidienne des bas quartiers de la ville. Daren se leva. Il devait en avoir le cœur net. D’un air dégagé, il s’approcha insidieusement du garde devant la fameuse porte, écoutant d’une oreille attentive les éventuels brouhahas qu’il pourrait saisir.

 

− Hé, moucheron !, l’interpela le garde. Dégage de là !

 

Malgré le regard noir que lui lança le vigile, il tenta néanmoins sa chance.

 

− Je ne peux vraiment pas passer par là ?, demanda Daren d’une petite voix.

 

Le garde se contenta d’un grognement inamical et repositionna sa hallebarde en travers de la porte. Daren s’éloigna, déçu, mais tout de même déterminé à passer cette porte. Un grincement derrière lui le fit se retourner, et il eut juste le temps d’apercevoir l’homme que leur avait désigné Jaheira quelques minutes auparavant présenter une sorte de ticket, et s’engouffrer dans l’arrière-salle que la sentinelle referma aussitôt. Il retourna vers ses compagnons qui avaient eux aussi observé la scène.

 

− Je m’en occupe, dit Yoshimo. J’ai déjà eu à faire avec ce genre d’homme par le passé, et je pense savoir comment m’y prendre.

 

Le patron de la Couronne de Cuivre s’appelait Lethinan. Daren lui avait déjà parlé une fois, après l’avoir pris pour un joueur de tripot. C’était un homme froid et distant. Son attitude avait été particulièrement désagréable, et il était chanceux qu’en tant que seul aubergiste du quartier il ne souffrît pas de la concurrence.

 

Yoshimo parlementait depuis presque dix minutes, et Lethinan commençait à se montrer plus amical. Plusieurs fois, il désigna discrètement à Yoshimo la porte de l’arrière-salle, et jeta un coup d’œil soupçonneux au petit groupe qui observait la scène de loin. Le voleur finit enfin par revenir, la mine réjouie, agitant une petite liasse entre ses doigts.

 

− Et voilà, nous sommes les bienvenus dans les coulisses de la Couronne, annonça-t-il en distribuant à chacun son ticket. Bien entendu, discrétion absolue, et pas un mot. Si j’ai bien compris ce qui se passe, la véritable source de revenu de cette auberge se trouve derrière ces murs.

 

Yoshimo semblait ravi et se frotta les mains en se dirigeant vers le garde. Reconnaissant Daren, celui-ci inspecta longuement leur laissez-passer, puis finit par leur ouvrir. Ils franchirent un premier rideau, puis un deuxième, et pénétrèrent dans une immense salle de jeu. Des tables de paris, des revendeurs de contrebande, ainsi que quelques prostituées les assaillirent dès qu’ils eurent fait leurs premiers pas. Ce lieu était un véritable paradis de la débauche. L’alcool coulait à flot, et on pouvait voir plusieurs attroupements autour de quelques querelles qui ne demandaient qu’à dégénérer en bagarre générale. Bien entendu, aucun garde de la ville n’était représenté en ces lieux, du moins pas de manière officielle, et le semblant de sécurité, surtout autour des dépôts d’or, était assuré par d’autres sentinelles embauchées par la Couronne de Cuivre. Contrairement à ce qu’il avait supposé de premier abord, Daren compta plusieurs aristocrates qui venaient ici assouvir quelques désirs inavouables ou se procurer des substances introuvables sur le marché. Peu de temps après leur arrivée, couvrant le vacarme, un crieur fit une annonce.

 

« Votre attention, mesdames et messieurs ! Approchez-vous de l’arène, et faîtes vos jeux ! Le combat va bientôt commencer ! »

 

En un instant, tout le monde se pressa contre les rambardes de la fosse au fond de la salle, hélant le montant de leurs paris au greffier. Des cris retentirent de toute part, mêlant appréhension et excitation. Un homme fort, le torse nu et portant un fouet à la ceinture, ouvrit l’une des grilles en contrebas et entra dans l’arène en y jetant un nain apeuré, armé d’une simple épée courte. Celui-ci se mit à ramper vers son geôlier, qui le menaça de son arme. Les cris se firent plus fort, plus virulents. Le nain partit se réfugier contre la grille qui venait de se refermer derrière lui. Un autre grincement de métal retentit de l’autre entrée, et un grognement ramena le silence autour de l’arène. Des pas, lourds et visqueux, se rapprochaient. Daren sentit la main d’Aerie saisir la sienne et la serrer de manière presque douloureuse. De la pénombre venait de surgir une créature de plus de deux mètres, la peau verdâtre, gluante et filandreuse, ses griffes acérées impatiente de donner la mort. Un troll.

 

La foule reprit sa liesse, scandant des « à mort » au pauvre nain terrorisé qui tremblait sur ses jambes. Le troll s’avança, le regard avide de viande fraîche, et décapita d’un seul coup sa proie immobile. Des hurlements d’hystérie collective s’élevèrent à la vue du sang. Jaheira était restée figée, son regard brûlant de haine comme jamais, et Daren devina ses muscles se tendre le long de ses bras à mesure qu’elle serrait les poings. Il pouvait presque sentir la fureur se dégager de son corps, et avant qu’elle ne perdît tout contrôle, il l’attira en arrière, invitant ses compagnons à le suivre.

 

− Jaheira, calme-toi. Je sais ce que tu penses, et je suis d’accord avec toi.

− Bouh frétille d’impatience à l’idée de botter les fesses de ces vilains !

− Moins fort mon ami, le reprit Yoshimo. Nous ne sommes pas dans le bon endroit pour crier ce genre de choses.

− Ces esclavagistes… méritent la mort, intervint Aerie d’une voix cassante.

 

Jaheira haussa les sourcils, brisant son visage sévère, et dévisagea l’elfe comme si elle la voyait pour la première fois. Aerie lui rendit son regard, une lueur glaciale dans le bleu de ses yeux. Daren réalisa qu’il ne l’avait jamais vue aussi déterminée, ni prononcer des paroles aussi dures. Elles restèrent ainsi quelques secondes, puis la druide rompit le silence.

 

− J’ai un plan. Suivez-moi.

 

Yoshimo semblait assez inquiet de la marche à suivre, et Daren, la connaissant, se dit en lui-même que ses craintes étaient justifiées. Il se souvenait de leur épisode à Bois-Manteau et de la destruction des mines esclavagistes du Trône de Fer. Il se rappelait de sa détermination à toute épreuve, que ni lui ni Khalid n’étaient parvenus à faire fléchir.

Jaheira s’approcha d’une autre porte gardée, mais dont la surveillance laissait bien plus à désirer qu’à l’intérieur de la taverne. Le vigile semblait suffisamment imbibé d’alcool pour pouvoir être dupé facilement. Jaheira l’aborda, usant de tout son charme, et lui laissa de quoi se payer une nouvelle bière. Dans une éructation bruyante, le garde leur ouvrit la porte derrière lui avant de s’asseoir sur un tabouret un peu plus loin, le crâne visiblement très douloureux.

 

− Suivez-moi. Nous sommes des nouvelles recrues, d’accord ?, ajouta-t-elle dans un murmure.

 

Le couloir avançait jusqu’à une intersection. Sur les côtés, des barreaux rouillés séparaient l’allée centrale de cellules sordides. Les premières étaient vides, mais de celles un peu plus loin, au-delà de l’embranchement, on entendait des pleurs. Des pleurs d’enfants. À mesure qu’ils avançaient, le visage d’Aerie se tendait, laissant couler de temps à autre une larme de fureur. Jaheira avançait en tête, le pas leste, et tandis qu’elle franchissait le premier croisement, elle s’arrêta net. Daren, qui la suivait de près, manqua de la percuter de plein fouet et porta la main à sa garde aussitôt. Sur leur gauche, un homme venait d’ouvrir une grille et beuglait à travers la cellule.

 

− Hé ! Sale gamine ! Ramène-toi un peu par là !

 

Les pleurs se firent plus intenses.

 

− Tu vas venir, oui ? Ou il faut que je vienne te chercher ? Petite morveuse !

 

Jaheira s’élança en trombe sur le garde. Elle ne dégaina même pas son bâton de combat et lui décocha un violent coup de poing en pleine figure, qui l’envoya percuter la grille dans un fracas métallique retentissant. Avant qu’il ne pût réagir, elle l’attira en avant par le col et se plaça derrière lui, une main lui plaquant les épaules. L’homme reprit ses esprits et porta sa main à la ceinture, mais avant qu’il ne pût achever son geste, Jaheira lui brisa la nuque de sa main libre. L’homme s’effondra au sol, mort.

Sur un matelas de paille, une jeune fille d’une dizaine d’année tremblait encore de peur en sanglotant. Elle dévisagea Jaheira, puis ses compagnons qui l’avaient rejointe, interdite.

 

− Tu n’as pas à avoir peur, petite. Pour le moment, reste ici, mais nous reviendrons te sortir de là dès que la voie sera libre.

 

Elle acquiesça en silence dans un reniflement et sécha ses larmes. Ils traînèrent le corps du garde dans l’une des cellules alentours encore vide, et le recouvrirent de la paille qui faisait office de literie.

 

La voie de gauche se terminait finalement sur une salle d’armes. Des épées, des hallebardes, des arcs et des arbalètes de toutes sortes étaient entreposées sur différents râteliers. Ils firent demi-tour sans un bruit, optant à nouveau pour la gauche en revenant à l’embranchement. Il faisait sombre dans cette allée, on percevait d’inquiétants mouvements métalliques qui résonnaient dans les couloirs. Les bruits se firent plus proches, révélant à la dernière seconde une patrouille de quelques hommes qui se dirigeait droit sur eux. Daren eut à peine le temps d’entendre l’injonction de Jaheira qu’une lumière bleue envahit le couloir.

 

− Hé ! Qu’est-ce qui se passe ici ?

 

Daren avait reconnu le sortilège, parmi les favoris de son amie d’enfance, et d’instinct, plaqua contre la paroi son corps devenu invisible. L’un des gardes s’approcha, le regard soupçonneux. Daren retint sa respiration, et même s’il ne voyait plus ses compagnons, il devinait qu’ils devaient en faire autant.

 

− Qu’est-ce qui se passe ?, demande un autre.

− J’ai vu quelque chose, j’en suis sûr.

 

Les trois acolytes du vigile s’avancèrent à leur tour, leur regard passant plusieurs fois sur eux.

 

− Toi, t’as encore abusé de la bouteille !, ricana l’un d’eux.

− Allez, tu nous as assez fait marcher. Faut qu’on aille chercher la relève. J’en ai marre de tourner en rond au milieu de ces bouseux. Je suis sûr qu’Haegan est déjà remonté, lui !

 

Ils finirent par lâcher prise et poursuivre leur avancée, dépassant enfin le petit groupe maintenu invisible par la magie d’Aerie. Aussi soudainement qu’ils avaient disparu, le sortilège prit fin et ils retrouvèrent leur apparence normale. La magicienne mit un genou en terre, la respiration haletante.

 

− Daren, Minsc, relevez-la. Nous devons continuer à avancer, chuchota Jaheira.

 

Daren se souvenait de la difficulté qu’Imoen avait à maintenir cette magie, en particulier sur plusieurs personnes, et il murmura quelques mots de félicitations à l’oreille d’Aerie qui lui répondit d’un sourire fatigué. Le couloir se terminait par une grande salle rectangulaire qui comportait elle aussi de nombreuses cellules, toutes occupées. Des hommes, en tenue de gladiateur pour la plupart, regardaient d’un air ahuri la petite troupe qui venait de faire irruption dans leurs quartiers. Un homme d’âge mûr, les cheveux grisonnants, se leva et les interpella.

 

− Qui êtes-vous ? Vous ne ressemblez pas aux larbins de ce maudit Lethinan.

− En effet !, répondit Minsc. Nous ne sommes pas les amis de ce trafiquant de chair humaine !

− Alors vous devez nous aider !, reprit le prisonnier, un élan d’espérance dans la voix.

 

La plupart des autres détenus s’étaient redressés eux aussi, et l’espoir se lisait dans leurs yeux.

 

− Je me nomme Hendak, reprit le prisonnier. J’étais un guerrier du Nord, avant d’être capturé par des marchands d’esclaves. J’ai été emprisonné ici bien plus longtemps que n’importe lequel de ces hommes, mais j’ai survécu. J’ai fait ce que j’ai pu pour venir en aide aux esclaves et les maintenir en vie après les combats que Lethinan organise pour faire prospérer sa maudite auberge. Mais je ne sais pas pour combien de temps encore…

 

L’homme attrapa les barreaux devant lui à pleines mains et continua.

 

− Je… je vous en supplie, libérez-nous. Je n’ai que rarement supplié qui que ce soit, mais au moins pour ces hommes, ne nous laissez pas mourir dans ces cages !

 

Tous ces prisonniers étaient donc le fruit de trafiquants d’esclaves. Aucun d’eux ne devait se connaître avant d’atterrir ici, mais il était évident que tous reconnaissaient en Hendak un chef incontesté.

 

− Je crois que l’une des patrouilles a les clés de nos cellules, expliqua-t-il. Je vous en prie, trouvez-la.

 

Jaheira tourna son regard vers Yoshimo, qui avait déjà sorti une petite trousse de sa poche et passait en revue les différents crochets à sa disposition.

 

− Pourquoi chercher une issue complexe alors que la solution se tient devant nous ?, finit-il par dire en tirant d’une autre main un instrument qui ressemblait à une pince. C’est aussi facile que de danser sur la tête d’une épingle.

 

En quelques minutes, un cliquetis retentit de la serrure et la grille s’ouvrit dans un grincement. Yoshimo ne perdit pas une minute et s’attela aussitôt à la suivante. Hendak, qui était seul dans sa cellule, fit quelques pas dehors, un sourire de soulagement sur le visage.

 

− Merci, mes amis. Qui que vous soyez, merci !

− Il faut faire vite, prévint Jaheira. La patrouille va finir par revenir.

− Il y a une salle d’armes, à l’embranchement sur la droite, ajouta Daren. Je pense qu’il y en a assez pour tous.

 

Une deuxième porte céda, et trois hommes sortirent rejoindre leur chef. Il restait encore six cellules à ouvrir, mais le temps leur manquait. Aerie s’était assise contre un mur, tentant de reprendre des forces après son tour de force un peu plus tôt. Minsc, Daren et Jaheira auraient pu forcer les solides grilles à coup d’épées et de masses, mais la discrétion était essentielle à leur plan. Une troisième porte s’ouvrit, et quatre guerriers rejoignirent leurs compagnons.

 

Une voix retentit alors à l’entrée de la pièce.

 

− Alors, Hendak, c’est l’heure de la promenade ?

 

Rires. Une dizaine de gardes de la Couronne bloquaient la sortie, et tenaient tant bien que mal en respect l’énorme troll qu’ils avaient aperçus dans l’arène à l’aide de chaînes.

 

− Allez mon gros, c’est l’heure de la soupe !

 

Daren et Minsc s’étaient interposés entre la créature qui se débattait et les hommes d’Hendak. Ils étaient désarmés et n’avaient aucune chance face à ce monstre et aux gardes en armure. N’étant plus maîtrisé, le troll finit par se libérer de ses chaînes et s’avança à pas lourds vers les deux combattants. Jaheira était restée immobile, concentrée, et semblait jauger la situation. Elle leva soudainement ses deux bras et s’écria au dessus de la mêlée.

 

− Puisque la discrétion n’est plus de mise, Yoshimo, va rejoindre Daren et Minsc. Je m’occupe du reste !

 

Le voleur s’exécuta et dégaina son katana d’un geste souple. Le troll s’avançait. Ses jambes filandreuses lui donnaient une allure presque maigre, mais ses pas lourds faisaient trembler le sol à chaque enjambée. Il se tenait légèrement courbé, sa gueule penchée en avant et une bave de couleur vert pâle coulant abondamment de ses crocs. Minsc chargea le premier, l’arme au poing. Et au même moment, une explosion de métal couvrit tout autre bruit. Tous les visages se tournèrent en même temps vers Jaheira pour apercevoir sous les décombres d’innombrables lianes épaisses qui venaient d’arracher les grilles des cellules à leurs gonds. Les prisonniers, enfin libres, se mirent à assaillir de toute part l’ennemi encore médusé. Reprenant leurs esprits, les hommes de Lethinan dégainèrent arcs et flèches et mirent en joue les détenus qui se ruaient sur eux. Quelques traits fusèrent et trois évadés tombèrent sous leurs coups, mais la masse était telle que la petite patrouille ne pouvait rien face à eux et commençait à céder.

 

− Allez chercher des armes !, leur hurla Jaheira, reprenant son souffle après sa puissante invocation.

− On se charge du troll !, lança Daren à Hendak.

 

Le guerrier hocha la tête et s’engouffra dans le tunnel en faisant signe à ses hommes de le suivre.

 

Le troll frappait dans le vide depuis plusieurs minutes. Il vivait vraisemblablement en captivité, et sa dextérité souffrait elle aussi du manque d’espace. Daren, Minsc et Yoshimo esquivaient facilement ses coups de griffes, mais au fur et à mesure de leur combat, il reprenait de l’assurance. Minsc attira le monstre un instant, le taquinant de la pointe de son épée, et para un coup d’une rare violence du tranchant de sa lame, coupant ainsi net la patte de la créature. Daren profita de ce moment pour entailler sa cuisse, et sectionna lui aussi facilement le grand corps souple du troll. Un peu de sang vert jaillit de ses blessures, mais le monstre ne battit pas en retraite pour autant. Tandis que sa jambe morte gigotait encore au sol, une nouvelle, difforme mais tout aussi solide, sortait de sa hanche. Ils fixèrent ce spectacle édifiant, hébétés, et le troll profita de cet instant pour griffer sauvagement le rôdeur de sa main qui venait de repousser. Apparemment insensible à la douleur, la créature continua d’avancer, se tournant cette fois vers Daren qui avait attiré son attention pour le détourner de son compagnon à terre.

Les trolls. Ces créatures vivant dans les marais avaient des propriétés régénératrices hors du commun, il l’avait lu dans plusieurs ouvrages à la bibliothèque de Château-Suif. Dans l’excitation du combat, il ne parvenait pas à se remémorer avec suffisamment de précision les paroles de son maître. Il savait pourtant qu’il existait une faille sous cette carapace indestructible. S’ils étaient capables de guérir de toutes les blessures, quelques unes faisaient exception, il le savait. Yoshimo s’avança à son tour, mêlant habilement esquive et parade, puis profita d’un instant où son adversaire se penchait vers lui pour lui sectionner le cou de sa lame acérée. Le troll vacilla un instant, et encore un peu de ce liquide vert gicla dans les airs. La tête roula au sol dans un bruit mou, et se mit soudainement à sautiller en direction du rôdeur encore à terre, tous crocs dehors. Daren n’en croyait pas ses yeux. Le coup qu’avait porté Yoshimo était pourtant mortel, mais le corps et la tête de la créature semblaient se mouvoir indépendamment sans la moindre difficulté, et ils faisaient maintenant face à deux adversaires.

Soudain, agissant comme un déclic, un crépitement derrière lui raviva ses souvenirs. D’un geste rapide, Daren tira une torche de son crochet et la fit tournoyer vers la tête qui rampait encore vigoureusement. Elle s’enflamma alors dans un hurlement suraigu et vira progressivement du vert au rouge, puis se liquéfia dans un liquide noirâtre. Le corps de la créature, privée de ses sens, frappait à l’aveuglette devant elle. Imitant son compagnon, Yoshimo se précipita à son tour vers la plus proche torche murale et embrasa ce qui restait du troll. La créature essaya vainement de se débattre, mais Daren coupa de son épée le restant de ses membres, qui finirent eux aussi carbonisés. En quelques secondes, il ne restait qu’un cadavre fumant gisant au sol dans une flaque de sang vert.

 

− Minsc !, s’écria Daren. Minsc, tu vas bien ?

 

Le rôdeur émit un grognement d’approbation et de douleur. Son avant-bras était marqué de quatre longues déchirures et la blessure saignait encore abondamment.

 

− J’ai trop usé de mes ressources pour te soigner totalement, intervint Jaheira. Mais je peux au moins cicatriser l’essentiel.

 

Un faible éclat bleuté jaillit de la paume de ses mains et plusieurs coupures cautérisèrent sous l’effet de la magie.

 

− Ne force pas pour le moment, reprit-elle en se relevant.

 

Daren partit aux côtés d’Aerie, toujours assise à même le sol. Elle avait finalement repris ses esprits et se releva en saisissant la main tendue de son ami.

 

− Ça va aller, ne t’inquiète pas.

 

Jaheira s’engouffra dans le tunnel et invita ses compagnons à la suivre.

 

− Allons retrouver Hendak et les autres !

 

Les cellules dans les différentes allées étaient toutes vides à présent. Dans leur assaut, les hommes d’Hendak avaient dû libérer les prisonniers, ne laissant dans leur sillage que les corps des patrouilles de la Couronne de Cuivre. Les bruits de combats se fire de plus en plus proches tandis qu’ils pénétraient dans la grande salle de jeu, méconnaissable depuis leur passage. Tous les clients avaient désertés, sans doute à l’arrivée de la horde d’esclaves déchaînés. Les tables étaient retournées, et les cadavres des vigiles recouverts de verre brisé jonchaient le sol de part et d’autres des étals brisés. De la porte qui donnait sur la pièce principale de la taverne, il ne restait qu’une planche fendue à peine reliée aux gonds.

 

 

Ils atteignirent enfin l’auberge de la Couronne en tant que telle. La foule était massée autour du comptoir, à tel point Daren que peina à distinguer ce qui s’y déroulait. Seuls les crissements caractéristiques de deux lames s’entrechoquant laissaient présager le combat qui semblait se dérouler. Ils se frayèrent un chemin entre les badauds, et découvrirent Hendak et Lethinan s’affrontant dans un duel sans merci.

 

− Tu es un faible, démon !, tonna le guerrier. Tu ne survis qu’en vendant des personnes comme s’il s’agissait de tes biens !

− Quelqu’un, aidez-moi !, implora Lethinan.

 

Son regard se posa sur Jaheira qui le dévisageait fixement, les bras croisés.

 

− Tu es un chien d’esclavagiste, et tu mourras comme un chien, lui lança-t-elle sans la moindre once de pitié. Je n’éprouve en ce moment qu’un peu de jalousie envers cet homme qui aura le privilège de te transpercer le cœur.

 

Lethinan fit un pas en arrière, les yeux écarquillés, et la foule qui ne demandait qu’à le voir tomber le poussa en avant vers le combat. Hendak leva un instant les yeux vers la demi-elfe, et un sourire imperceptible se dessina sur son visage. Il pointa son épée en avant et chargea celui qui lui avait ôté de nombreuses années de sa vie. La lame transperça le corps de sa cible, et Lethinan murmura quelques dernières insultes dans un râle avant de s’affaler au sol dans une mare de sang.

Des cris de joie s’élevèrent de toutes parts. Ces hommes qui étaient encore asservis quelques heures plus tôt levèrent fièrement leur épée en scandant le nom de leur chef. De nombreux clients qui ne portaient pas Lethinan dans leur cœur étaient restés eux aussi, et acclamaient chaleureusement les évadés victorieux. Une fois le calme revenu, celui qui devint à l’unanimité le nouveau propriétaire des lieux se dirigea vers Daren et ses compagnons.

 

− Je vous dois une reconnaissance éternelle, mes amis. Vous nous avez délivrés, vous avez risqué votre vie pour nous sauver… Je ne sais pas si nous pourrons payer cette dette un jour.

 

Le petit groupe se jeta un coup d’œil entendu.

 

− Nous…, commença timidement Daren. Nous aurions besoin d’un peu d’or, pour délivrer une amie…

− Cela ne sera qu’un acompte partiel de ce que nous vous devons, mais allez dans l’arrière-salle, et servez-vous. Au moins, l’argent de ce traître servira une cause plus juste.

− Tu as une âme noble, fier guerrier, répondit Jaheira. Je suis heureuse que vous soyez libres, toi et tes hommes.

 

Ils échangèrent une poignée de mains solennelle sous les applaudissements des anciens prisonniers.

 

− Je rendrais la dignité à ces lieux, déclara Hendak. Et vous serez toujours les bienvenus ici.

 

La soirée se conclut autour d’un méchoui improvisé, partagé dans la bonne humeur générale.