Les secrets de la Couronne

Les jours qui suivirent ne furent pas très riches en évènements. En dehors de menus travaux, ils ne trouvèrent pas d’autres emplois aussi lucratifs que les précédents. Suite au message qu’ils avaient reçu de Gaelan, ils retournèrent prendre connaissance de cette nouvelle proposition, qui s’avéra effectivement des plus intéressantes. Les Voleurs de l’Ombre, car il s’agissait bien d’eux, ne demandaient plus que quinze mille pièces au lieu des vingt mille précédentes. Le bout du tunnel n’était plus si loin, même si près de quinze jours s’étaient déjà écoulés depuis la capture d’Imoen.

 

− Tu crois qu’Imoen est toujours prisonnière avec Irenicus ?, demanda Daren à Jaheira.

 

Il était environ deux heures de l’après-midi, et ils étaient tous les cinq assis autour d’une table de la Couronne de Cuivre.

 

− C’est difficile à dire, répondit la demi-elfe. J’ai entendu que les Mages Cagoulés pouvaient retenir leurs prisonniers des années… Même si dans le cas qui nous occupe, je pense qu’ils ont pris Imoen seulement parce qu’Irenicus le leur a demandé… Maintenant, dans quel but… ?

 

Jaheira fronça les sourcils, dévisageant à nouveau le patron de l’auberge qui échangeait quelques mots particulièrement discrets avec un inconnu. Peu de temps après, celui-ci se dirigea vers une porte au fond de la salle, gardée par un vigile.

 

− Encore…

− Que se passe-t-il, Jaheira ?, demanda Aerie.

− Il se passe qu’il y a des allées et venues très étranges dans cette auberge. Vous n’avez pas remarqué comme, de l’extérieur, le bâtiment est vraiment immense ?

 

Daren parcourut la pièce du regard, jaugeant ses dimensions.

 

− Oui, tu as raison. Comment cela se fait-il ?

− Je crois que la Couronne de Cuivre cache quelques secrets, continua Jaheira pour elle-même. Tu n’as jamais remarqué les… bruits, étranges, qu’on entend la nuit ?

 

Maintenant qu’elle le faisait remarquer, il repensait à des cris de foule, des hurlements même, mais il avait toujours attribué ces évènements à l’agitation quotidienne des bas quartiers de la ville. Daren se leva. Il devait en avoir le cœur net. D’un air dégagé, il s’approcha insidieusement du garde devant la fameuse porte, écoutant d’une oreille attentive les éventuels brouhahas qu’il pourrait saisir.

 

− Hé, moucheron !, l’interpela le garde. Dégage de là !

 

Malgré le regard noir que lui lança le vigile, il tenta néanmoins sa chance.

 

− Je ne peux vraiment pas passer par là ?, demanda Daren d’une petite voix.

 

Le garde se contenta d’un grognement inamical et repositionna sa hallebarde en travers de la porte. Daren s’éloigna, déçu, mais tout de même déterminé à passer cette porte. Un grincement derrière lui le fit se retourner, et il eut juste le temps d’apercevoir l’homme que leur avait désigné Jaheira quelques minutes auparavant présenter une sorte de ticket, et s’engouffrer dans l’arrière-salle que la sentinelle referma aussitôt. Il retourna vers ses compagnons qui avaient eux aussi observé la scène.

 

− Je m’en occupe, dit Yoshimo. J’ai déjà eu à faire avec ce genre d’homme par le passé, et je pense savoir comment m’y prendre.

 

Le patron de la Couronne de Cuivre s’appelait Lethinan. Daren lui avait déjà parlé une fois, après l’avoir pris pour un joueur de tripot. C’était un homme froid et distant. Son attitude avait été particulièrement désagréable, et il était chanceux qu’en tant que seul aubergiste du quartier il ne souffrît pas de la concurrence.

 

Yoshimo parlementait depuis presque dix minutes, et Lethinan commençait à se montrer plus amical. Plusieurs fois, il désigna discrètement à Yoshimo la porte de l’arrière-salle, et jeta un coup d’œil soupçonneux au petit groupe qui observait la scène de loin. Le voleur finit enfin par revenir, la mine réjouie, agitant une petite liasse entre ses doigts.

 

− Et voilà, nous sommes les bienvenus dans les coulisses de la Couronne, annonça-t-il en distribuant à chacun son ticket. Bien entendu, discrétion absolue, et pas un mot. Si j’ai bien compris ce qui se passe, la véritable source de revenu de cette auberge se trouve derrière ces murs.

 

Yoshimo semblait ravi et se frotta les mains en se dirigeant vers le garde. Reconnaissant Daren, celui-ci inspecta longuement leur laissez-passer, puis finit par leur ouvrir. Ils franchirent un premier rideau, puis un deuxième, et pénétrèrent dans une immense salle de jeu. Des tables de paris, des revendeurs de contrebande, ainsi que quelques prostituées les assaillirent dès qu’ils eurent fait leurs premiers pas. Ce lieu était un véritable paradis de la débauche. L’alcool coulait à flot, et on pouvait voir plusieurs attroupements autour de quelques querelles qui ne demandaient qu’à dégénérer en bagarre générale. Bien entendu, aucun garde de la ville n’était représenté en ces lieux, du moins pas de manière officielle, et le semblant de sécurité, surtout autour des dépôts d’or, était assuré par d’autres sentinelles embauchées par la Couronne de Cuivre. Contrairement à ce qu’il avait supposé de premier abord, Daren compta plusieurs aristocrates qui venaient ici assouvir quelques désirs inavouables ou se procurer des substances introuvables sur le marché. Peu de temps après leur arrivée, couvrant le vacarme, un crieur fit une annonce.

 

« Votre attention, mesdames et messieurs ! Approchez-vous de l’arène, et faîtes vos jeux ! Le combat va bientôt commencer ! »

 

En un instant, tout le monde se pressa contre les rambardes de la fosse au fond de la salle, hélant le montant de leurs paris au greffier. Des cris retentirent de toute part, mêlant appréhension et excitation. Un homme fort, le torse nu et portant un fouet à la ceinture, ouvrit l’une des grilles en contrebas et entra dans l’arène en y jetant un nain apeuré, armé d’une simple épée courte. Celui-ci se mit à ramper vers son geôlier, qui le menaça de son arme. Les cris se firent plus fort, plus virulents. Le nain partit se réfugier contre la grille qui venait de se refermer derrière lui. Un autre grincement de métal retentit de l’autre entrée, et un grognement ramena le silence autour de l’arène. Des pas, lourds et visqueux, se rapprochaient. Daren sentit la main d’Aerie saisir la sienne et la serrer de manière presque douloureuse. De la pénombre venait de surgir une créature de plus de deux mètres, la peau verdâtre, gluante et filandreuse, ses griffes acérées impatiente de donner la mort. Un troll.

 

La foule reprit sa liesse, scandant des « à mort » au pauvre nain terrorisé qui tremblait sur ses jambes. Le troll s’avança, le regard avide de viande fraîche, et décapita d’un seul coup sa proie immobile. Des hurlements d’hystérie collective s’élevèrent à la vue du sang. Jaheira était restée figée, son regard brûlant de haine comme jamais, et Daren devina ses muscles se tendre le long de ses bras à mesure qu’elle serrait les poings. Il pouvait presque sentir la fureur se dégager de son corps, et avant qu’elle ne perdît tout contrôle, il l’attira en arrière, invitant ses compagnons à le suivre.

 

− Jaheira, calme-toi. Je sais ce que tu penses, et je suis d’accord avec toi.

− Bouh frétille d’impatience à l’idée de botter les fesses de ces vilains !

− Moins fort mon ami, le reprit Yoshimo. Nous ne sommes pas dans le bon endroit pour crier ce genre de choses.

− Ces esclavagistes… méritent la mort, intervint Aerie d’une voix cassante.

 

Jaheira haussa les sourcils, brisant son visage sévère, et dévisagea l’elfe comme si elle la voyait pour la première fois. Aerie lui rendit son regard, une lueur glaciale dans le bleu de ses yeux. Daren réalisa qu’il ne l’avait jamais vue aussi déterminée, ni prononcer des paroles aussi dures. Elles restèrent ainsi quelques secondes, puis la druide rompit le silence.

 

− J’ai un plan. Suivez-moi.

 

Yoshimo semblait assez inquiet de la marche à suivre, et Daren, la connaissant, se dit en lui-même que ses craintes étaient justifiées. Il se souvenait de leur épisode à Bois-Manteau et de la destruction des mines esclavagistes du Trône de Fer. Il se rappelait de sa détermination à toute épreuve, que ni lui ni Khalid n’étaient parvenus à faire fléchir.

Jaheira s’approcha d’une autre porte gardée, mais dont la surveillance laissait bien plus à désirer qu’à l’intérieur de la taverne. Le vigile semblait suffisamment imbibé d’alcool pour pouvoir être dupé facilement. Jaheira l’aborda, usant de tout son charme, et lui laissa de quoi se payer une nouvelle bière. Dans une éructation bruyante, le garde leur ouvrit la porte derrière lui avant de s’asseoir sur un tabouret un peu plus loin, le crâne visiblement très douloureux.

 

− Suivez-moi. Nous sommes des nouvelles recrues, d’accord ?, ajouta-t-elle dans un murmure.

 

Le couloir avançait jusqu’à une intersection. Sur les côtés, des barreaux rouillés séparaient l’allée centrale de cellules sordides. Les premières étaient vides, mais de celles un peu plus loin, au-delà de l’embranchement, on entendait des pleurs. Des pleurs d’enfants. À mesure qu’ils avançaient, le visage d’Aerie se tendait, laissant couler de temps à autre une larme de fureur. Jaheira avançait en tête, le pas leste, et tandis qu’elle franchissait le premier croisement, elle s’arrêta net. Daren, qui la suivait de près, manqua de la percuter de plein fouet et porta la main à sa garde aussitôt. Sur leur gauche, un homme venait d’ouvrir une grille et beuglait à travers la cellule.

 

− Hé ! Sale gamine ! Ramène-toi un peu par là !

 

Les pleurs se firent plus intenses.

 

− Tu vas venir, oui ? Ou il faut que je vienne te chercher ? Petite morveuse !

 

Jaheira s’élança en trombe sur le garde. Elle ne dégaina même pas son bâton de combat et lui décocha un violent coup de poing en pleine figure, qui l’envoya percuter la grille dans un fracas métallique retentissant. Avant qu’il ne pût réagir, elle l’attira en avant par le col et se plaça derrière lui, une main lui plaquant les épaules. L’homme reprit ses esprits et porta sa main à la ceinture, mais avant qu’il ne pût achever son geste, Jaheira lui brisa la nuque de sa main libre. L’homme s’effondra au sol, mort.

Sur un matelas de paille, une jeune fille d’une dizaine d’année tremblait encore de peur en sanglotant. Elle dévisagea Jaheira, puis ses compagnons qui l’avaient rejointe, interdite.

 

− Tu n’as pas à avoir peur, petite. Pour le moment, reste ici, mais nous reviendrons te sortir de là dès que la voie sera libre.

 

Elle acquiesça en silence dans un reniflement et sécha ses larmes. Ils traînèrent le corps du garde dans l’une des cellules alentours encore vide, et le recouvrirent de la paille qui faisait office de literie.

 

La voie de gauche se terminait finalement sur une salle d’armes. Des épées, des hallebardes, des arcs et des arbalètes de toutes sortes étaient entreposées sur différents râteliers. Ils firent demi-tour sans un bruit, optant à nouveau pour la gauche en revenant à l’embranchement. Il faisait sombre dans cette allée, on percevait d’inquiétants mouvements métalliques qui résonnaient dans les couloirs. Les bruits se firent plus proches, révélant à la dernière seconde une patrouille de quelques hommes qui se dirigeait droit sur eux. Daren eut à peine le temps d’entendre l’injonction de Jaheira qu’une lumière bleue envahit le couloir.

 

− Hé ! Qu’est-ce qui se passe ici ?

 

Daren avait reconnu le sortilège, parmi les favoris de son amie d’enfance, et d’instinct, plaqua contre la paroi son corps devenu invisible. L’un des gardes s’approcha, le regard soupçonneux. Daren retint sa respiration, et même s’il ne voyait plus ses compagnons, il devinait qu’ils devaient en faire autant.

 

− Qu’est-ce qui se passe ?, demande un autre.

− J’ai vu quelque chose, j’en suis sûr.

 

Les trois acolytes du vigile s’avancèrent à leur tour, leur regard passant plusieurs fois sur eux.

 

− Toi, t’as encore abusé de la bouteille !, ricana l’un d’eux.

− Allez, tu nous as assez fait marcher. Faut qu’on aille chercher la relève. J’en ai marre de tourner en rond au milieu de ces bouseux. Je suis sûr qu’Haegan est déjà remonté, lui !

 

Ils finirent par lâcher prise et poursuivre leur avancée, dépassant enfin le petit groupe maintenu invisible par la magie d’Aerie. Aussi soudainement qu’ils avaient disparu, le sortilège prit fin et ils retrouvèrent leur apparence normale. La magicienne mit un genou en terre, la respiration haletante.

 

− Daren, Minsc, relevez-la. Nous devons continuer à avancer, chuchota Jaheira.

 

Daren se souvenait de la difficulté qu’Imoen avait à maintenir cette magie, en particulier sur plusieurs personnes, et il murmura quelques mots de félicitations à l’oreille d’Aerie qui lui répondit d’un sourire fatigué. Le couloir se terminait par une grande salle rectangulaire qui comportait elle aussi de nombreuses cellules, toutes occupées. Des hommes, en tenue de gladiateur pour la plupart, regardaient d’un air ahuri la petite troupe qui venait de faire irruption dans leurs quartiers. Un homme d’âge mûr, les cheveux grisonnants, se leva et les interpella.

 

− Qui êtes-vous ? Vous ne ressemblez pas aux larbins de ce maudit Lethinan.

− En effet !, répondit Minsc. Nous ne sommes pas les amis de ce trafiquant de chair humaine !

− Alors vous devez nous aider !, reprit le prisonnier, un élan d’espérance dans la voix.

 

La plupart des autres détenus s’étaient redressés eux aussi, et l’espoir se lisait dans leurs yeux.

 

− Je me nomme Hendak, reprit le prisonnier. J’étais un guerrier du Nord, avant d’être capturé par des marchands d’esclaves. J’ai été emprisonné ici bien plus longtemps que n’importe lequel de ces hommes, mais j’ai survécu. J’ai fait ce que j’ai pu pour venir en aide aux esclaves et les maintenir en vie après les combats que Lethinan organise pour faire prospérer sa maudite auberge. Mais je ne sais pas pour combien de temps encore…

 

L’homme attrapa les barreaux devant lui à pleines mains et continua.

 

− Je… je vous en supplie, libérez-nous. Je n’ai que rarement supplié qui que ce soit, mais au moins pour ces hommes, ne nous laissez pas mourir dans ces cages !

 

Tous ces prisonniers étaient donc le fruit de trafiquants d’esclaves. Aucun d’eux ne devait se connaître avant d’atterrir ici, mais il était évident que tous reconnaissaient en Hendak un chef incontesté.

 

− Je crois que l’une des patrouilles a les clés de nos cellules, expliqua-t-il. Je vous en prie, trouvez-la.

 

Jaheira tourna son regard vers Yoshimo, qui avait déjà sorti une petite trousse de sa poche et passait en revue les différents crochets à sa disposition.

 

− Pourquoi chercher une issue complexe alors que la solution se tient devant nous ?, finit-il par dire en tirant d’une autre main un instrument qui ressemblait à une pince. C’est aussi facile que de danser sur la tête d’une épingle.

 

En quelques minutes, un cliquetis retentit de la serrure et la grille s’ouvrit dans un grincement. Yoshimo ne perdit pas une minute et s’attela aussitôt à la suivante. Hendak, qui était seul dans sa cellule, fit quelques pas dehors, un sourire de soulagement sur le visage.

 

− Merci, mes amis. Qui que vous soyez, merci !

− Il faut faire vite, prévint Jaheira. La patrouille va finir par revenir.

− Il y a une salle d’armes, à l’embranchement sur la droite, ajouta Daren. Je pense qu’il y en a assez pour tous.

 

Une deuxième porte céda, et trois hommes sortirent rejoindre leur chef. Il restait encore six cellules à ouvrir, mais le temps leur manquait. Aerie s’était assise contre un mur, tentant de reprendre des forces après son tour de force un peu plus tôt. Minsc, Daren et Jaheira auraient pu forcer les solides grilles à coup d’épées et de masses, mais la discrétion était essentielle à leur plan. Une troisième porte s’ouvrit, et quatre guerriers rejoignirent leurs compagnons.

 

Une voix retentit alors à l’entrée de la pièce.

 

− Alors, Hendak, c’est l’heure de la promenade ?

 

Rires. Une dizaine de gardes de la Couronne bloquaient la sortie, et tenaient tant bien que mal en respect l’énorme troll qu’ils avaient aperçus dans l’arène à l’aide de chaînes.

 

− Allez mon gros, c’est l’heure de la soupe !

 

Daren et Minsc s’étaient interposés entre la créature qui se débattait et les hommes d’Hendak. Ils étaient désarmés et n’avaient aucune chance face à ce monstre et aux gardes en armure. N’étant plus maîtrisé, le troll finit par se libérer de ses chaînes et s’avança à pas lourds vers les deux combattants. Jaheira était restée immobile, concentrée, et semblait jauger la situation. Elle leva soudainement ses deux bras et s’écria au dessus de la mêlée.

 

− Puisque la discrétion n’est plus de mise, Yoshimo, va rejoindre Daren et Minsc. Je m’occupe du reste !

 

Le voleur s’exécuta et dégaina son katana d’un geste souple. Le troll s’avançait. Ses jambes filandreuses lui donnaient une allure presque maigre, mais ses pas lourds faisaient trembler le sol à chaque enjambée. Il se tenait légèrement courbé, sa gueule penchée en avant et une bave de couleur vert pâle coulant abondamment de ses crocs. Minsc chargea le premier, l’arme au poing. Et au même moment, une explosion de métal couvrit tout autre bruit. Tous les visages se tournèrent en même temps vers Jaheira pour apercevoir sous les décombres d’innombrables lianes épaisses qui venaient d’arracher les grilles des cellules à leurs gonds. Les prisonniers, enfin libres, se mirent à assaillir de toute part l’ennemi encore médusé. Reprenant leurs esprits, les hommes de Lethinan dégainèrent arcs et flèches et mirent en joue les détenus qui se ruaient sur eux. Quelques traits fusèrent et trois évadés tombèrent sous leurs coups, mais la masse était telle que la petite patrouille ne pouvait rien face à eux et commençait à céder.

 

− Allez chercher des armes !, leur hurla Jaheira, reprenant son souffle après sa puissante invocation.

− On se charge du troll !, lança Daren à Hendak.

 

Le guerrier hocha la tête et s’engouffra dans le tunnel en faisant signe à ses hommes de le suivre.

 

Le troll frappait dans le vide depuis plusieurs minutes. Il vivait vraisemblablement en captivité, et sa dextérité souffrait elle aussi du manque d’espace. Daren, Minsc et Yoshimo esquivaient facilement ses coups de griffes, mais au fur et à mesure de leur combat, il reprenait de l’assurance. Minsc attira le monstre un instant, le taquinant de la pointe de son épée, et para un coup d’une rare violence du tranchant de sa lame, coupant ainsi net la patte de la créature. Daren profita de ce moment pour entailler sa cuisse, et sectionna lui aussi facilement le grand corps souple du troll. Un peu de sang vert jaillit de ses blessures, mais le monstre ne battit pas en retraite pour autant. Tandis que sa jambe morte gigotait encore au sol, une nouvelle, difforme mais tout aussi solide, sortait de sa hanche. Ils fixèrent ce spectacle édifiant, hébétés, et le troll profita de cet instant pour griffer sauvagement le rôdeur de sa main qui venait de repousser. Apparemment insensible à la douleur, la créature continua d’avancer, se tournant cette fois vers Daren qui avait attiré son attention pour le détourner de son compagnon à terre.

Les trolls. Ces créatures vivant dans les marais avaient des propriétés régénératrices hors du commun, il l’avait lu dans plusieurs ouvrages à la bibliothèque de Château-Suif. Dans l’excitation du combat, il ne parvenait pas à se remémorer avec suffisamment de précision les paroles de son maître. Il savait pourtant qu’il existait une faille sous cette carapace indestructible. S’ils étaient capables de guérir de toutes les blessures, quelques unes faisaient exception, il le savait. Yoshimo s’avança à son tour, mêlant habilement esquive et parade, puis profita d’un instant où son adversaire se penchait vers lui pour lui sectionner le cou de sa lame acérée. Le troll vacilla un instant, et encore un peu de ce liquide vert gicla dans les airs. La tête roula au sol dans un bruit mou, et se mit soudainement à sautiller en direction du rôdeur encore à terre, tous crocs dehors. Daren n’en croyait pas ses yeux. Le coup qu’avait porté Yoshimo était pourtant mortel, mais le corps et la tête de la créature semblaient se mouvoir indépendamment sans la moindre difficulté, et ils faisaient maintenant face à deux adversaires.

Soudain, agissant comme un déclic, un crépitement derrière lui raviva ses souvenirs. D’un geste rapide, Daren tira une torche de son crochet et la fit tournoyer vers la tête qui rampait encore vigoureusement. Elle s’enflamma alors dans un hurlement suraigu et vira progressivement du vert au rouge, puis se liquéfia dans un liquide noirâtre. Le corps de la créature, privée de ses sens, frappait à l’aveuglette devant elle. Imitant son compagnon, Yoshimo se précipita à son tour vers la plus proche torche murale et embrasa ce qui restait du troll. La créature essaya vainement de se débattre, mais Daren coupa de son épée le restant de ses membres, qui finirent eux aussi carbonisés. En quelques secondes, il ne restait qu’un cadavre fumant gisant au sol dans une flaque de sang vert.

 

− Minsc !, s’écria Daren. Minsc, tu vas bien ?

 

Le rôdeur émit un grognement d’approbation et de douleur. Son avant-bras était marqué de quatre longues déchirures et la blessure saignait encore abondamment.

 

− J’ai trop usé de mes ressources pour te soigner totalement, intervint Jaheira. Mais je peux au moins cicatriser l’essentiel.

 

Un faible éclat bleuté jaillit de la paume de ses mains et plusieurs coupures cautérisèrent sous l’effet de la magie.

 

− Ne force pas pour le moment, reprit-elle en se relevant.

 

Daren partit aux côtés d’Aerie, toujours assise à même le sol. Elle avait finalement repris ses esprits et se releva en saisissant la main tendue de son ami.

 

− Ça va aller, ne t’inquiète pas.

 

Jaheira s’engouffra dans le tunnel et invita ses compagnons à la suivre.

 

− Allons retrouver Hendak et les autres !

 

Les cellules dans les différentes allées étaient toutes vides à présent. Dans leur assaut, les hommes d’Hendak avaient dû libérer les prisonniers, ne laissant dans leur sillage que les corps des patrouilles de la Couronne de Cuivre. Les bruits de combats se fire de plus en plus proches tandis qu’ils pénétraient dans la grande salle de jeu, méconnaissable depuis leur passage. Tous les clients avaient désertés, sans doute à l’arrivée de la horde d’esclaves déchaînés. Les tables étaient retournées, et les cadavres des vigiles recouverts de verre brisé jonchaient le sol de part et d’autres des étals brisés. De la porte qui donnait sur la pièce principale de la taverne, il ne restait qu’une planche fendue à peine reliée aux gonds.

 

 

Ils atteignirent enfin l’auberge de la Couronne en tant que telle. La foule était massée autour du comptoir, à tel point Daren que peina à distinguer ce qui s’y déroulait. Seuls les crissements caractéristiques de deux lames s’entrechoquant laissaient présager le combat qui semblait se dérouler. Ils se frayèrent un chemin entre les badauds, et découvrirent Hendak et Lethinan s’affrontant dans un duel sans merci.

 

− Tu es un faible, démon !, tonna le guerrier. Tu ne survis qu’en vendant des personnes comme s’il s’agissait de tes biens !

− Quelqu’un, aidez-moi !, implora Lethinan.

 

Son regard se posa sur Jaheira qui le dévisageait fixement, les bras croisés.

 

− Tu es un chien d’esclavagiste, et tu mourras comme un chien, lui lança-t-elle sans la moindre once de pitié. Je n’éprouve en ce moment qu’un peu de jalousie envers cet homme qui aura le privilège de te transpercer le cœur.

 

Lethinan fit un pas en arrière, les yeux écarquillés, et la foule qui ne demandait qu’à le voir tomber le poussa en avant vers le combat. Hendak leva un instant les yeux vers la demi-elfe, et un sourire imperceptible se dessina sur son visage. Il pointa son épée en avant et chargea celui qui lui avait ôté de nombreuses années de sa vie. La lame transperça le corps de sa cible, et Lethinan murmura quelques dernières insultes dans un râle avant de s’affaler au sol dans une mare de sang.

Des cris de joie s’élevèrent de toutes parts. Ces hommes qui étaient encore asservis quelques heures plus tôt levèrent fièrement leur épée en scandant le nom de leur chef. De nombreux clients qui ne portaient pas Lethinan dans leur cœur étaient restés eux aussi, et acclamaient chaleureusement les évadés victorieux. Une fois le calme revenu, celui qui devint à l’unanimité le nouveau propriétaire des lieux se dirigea vers Daren et ses compagnons.

 

− Je vous dois une reconnaissance éternelle, mes amis. Vous nous avez délivrés, vous avez risqué votre vie pour nous sauver… Je ne sais pas si nous pourrons payer cette dette un jour.

 

Le petit groupe se jeta un coup d’œil entendu.

 

− Nous…, commença timidement Daren. Nous aurions besoin d’un peu d’or, pour délivrer une amie…

− Cela ne sera qu’un acompte partiel de ce que nous vous devons, mais allez dans l’arrière-salle, et servez-vous. Au moins, l’argent de ce traître servira une cause plus juste.

− Tu as une âme noble, fier guerrier, répondit Jaheira. Je suis heureuse que vous soyez libres, toi et tes hommes.

 

Ils échangèrent une poignée de mains solennelle sous les applaudissements des anciens prisonniers.

 

− Je rendrais la dignité à ces lieux, déclara Hendak. Et vous serez toujours les bienvenus ici.

 

La soirée se conclut autour d’un méchoui improvisé, partagé dans la bonne humeur générale.

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De nouveaux liens

Le temps cessa de s’écouler, aux frontières de l’inconscience. La blessure de Daren le faisait souffrir, mais il n’y prêtait plus beaucoup d’attention. Allongé sur les dalles de marbre, il contemplait le plafond comme s’il avait été la plus belle chose qu’il n’eût jamais vue. Le monde s’était arrêté. Se laissant aller à cette douce somnolence, son esprit vola de plus en plus vite, de plus en plus loin. Jusqu’à Château-Suif, à l’intérieur de la grande bibliothèque. Il était en terrain connu, familier. Durant son enfance, il avait fait connaissance avec chaque recoin de ce grand hall austère, mais la lumière blanche et terne qui y régnait en ce moment même lui donnait un aspect plutôt menaçant. Il leva les yeux et découvrit avec un calme inapproprié la pièce remplie de statues. Ou plutôt de personnes qu’il ne connaissait pas, changées en statue de pierre. Une voix s’éleva de cette constellation de sculptures, une voix qui lui rappelait de bien sombres souvenirs.

 

− Tout est question de puissance.

 

Irenicus, le mage noir, était apparu au milieu de la pièce.

 

− C’est incontestable, et parfaitement logique, reprit-il. Celui qui vit affecte le monde qui l’entoure.

 

Sa voix était comme à son habitude, calme et posée. Il se déplaçait entre les statues, imperturbable, comme pour dispenser un enseignement particulièrement délicat à assimiler.

 

− Mais… tu n’as pas besoin de cela, n’est ce pas ?, continua-t-il en s’adressant directement à lui. Tu es… différent, au fond de toi.

 

Daren ne pouvait toujours pas répondre, ne pouvant qu’écouter le sorcier et ses paroles envoûtantes. Ce dernier entama tout à coup quelques passes magiques, et une lumière bleutée entoura la statue d’une femme d’âge mûr, qui reprit vie sous ses yeux. C’était une femme blonde, d’une quarantaine d’année. Elle semblait ne pas avoir conscience de ce qui l’entourait, comme si elle n’avait pas vraiment été là.

 

− Cette femme vit, et possède une force particulière, commenta Irenicus. La peste lui a pris ses parents, et la guerre son mari. Mais jamais elle n’a baissé les bras.

 

Il tourna lentement autour d’elle, les mains croisées dans le dos.

 

− Sa ferme est prospère, et son nom respecté. Elle a des enfants, beaux, nourris, et en sécurité. En résumé, elle vit comme elle s’imaginait devoir le faire.

 

Il entama à nouveau d’autres passes et un feu orangé jaillit de ses mains. L’énergie brute frappa de plein fouet la fermière qui s’effondra, sans vie.

 

− Et maintenant, elle est morte…

 

Il reprit sur le même ton pédagogique.

 

− Ses terres seront morcelées, ses enfants partiront. Et elle sera oubliée.

 

Daren écoutait, sans pouvoir intervenir. Il avait l’impression d’assister à la scène à la troisième personne, sans être réellement présent.

 

− Sa vie était exemplaire, mais elle n’a pas connu le pouvoir. Elle n’aura été qu’une esclave…

 

Irenicus se déplaça à ses côtés et planta son regard dans le sien.

 

− Et toi ?… Es-tu prédestiné à l’oubli ? Ton existence sera-t-elle noyée dans l’ombre d’autres plus glorieuses ? Tu es né du Meurtre ! Et chaque parcelle de ton âme s’en souvient ! Si c’est ce que tu désires…

 

Il marqua une légère pause.

 

− …tu auras le pouvoir.

 

Daren eut soudain la sensation de sortir hors de l’eau et de pouvoir respirer. Il se trouvait bien à Château-Suif, mais ressentait enfin son corps comme étant le sien. Les paroles du sorcier avaient réveillé quelque chose en lui. Il s’était toujours demandé ce qui se passerait s’il se laissait totalement aller à son héritage. Était-ce ce pouvoir dont lui parlait Irenicus ? Il avait déjà senti de nombreuses fois son effleurement, lorsqu’il était en colère ou en danger, mais la retenue qu’il s’appliquait à y mettre, même inconsciemment, était un frein évident à son efficacité. Une petite voix au fond de lui brûlait d’envie de connaître la réponse, de connaître cette extase d’une puissance sans limite. Mais les conséquences que cela impliquerait lui avaient toujours fait faire marche arrière. Il n’avait jamais été jusque-là, mais il savait. Une intuition, peut-être l’ultime barrière que lui imposait son âme, lui sussurait qu’il ne survivrait sans doute pas à cette essence totalement libérée. Et quand bien même il se trompait, le risque était trop important pour être tenté. Cette fois encore, il lui fallait refuser.

 

− Les horreurs que tu m’offres ne m’intéressent pas, Irenicus !, finit-il par s’écrier.

− Vraiment ?, ironisa le mage. Mais ses conséquences sont pourtant… bien réelles.

 

Le sorcier leva les yeux et fixa quelque chose derrière lui. Daren se retourna aussitôt, un très mauvais pressentiment le prenant aux tripes. Elle était là. Belle, perdue, et l’air si innocente. Imoen était apparue dans son rêve, ses longs cheveux roux volant doucement sur ses épaules.

 

− Tes actes n’affectent pas que toi, reprit Irenicus en s’approchant d’Imoen. Tu vas rapidement te rendre compte à quel point ton choix est limité… Tu feras ce que tu dois faire, tu deviendras qui tu dois devenir ! Ou alors…

 

Il fit à nouveau flamboyer ses mains de magie, le regard plus menaçant que jamais. Daren savait ce qu’il allait faire, mais il était incapable de l’arrêter.

 

−… d’autres payeront pour ta lâcheté !

 

Sur ces dernières paroles, le mage déversa sa haine sur son amie. Alors que la vague de feu recouvrait Imoen, Daren sentit sa peau le brûler de toutes parts. Il percevait au travers des flammes ses cris de douleurs, et ressentait en même temps cette souffrance qu’il lui faisait endurer. Tout s’assombrit alors, et il tomba à la renverse sur le sol froid en même temps qu’elle. Ses paupières devinrent de plomb, et il sombra dans l’inconscience en murmurant le nom de sa protégée.

 

 

− Ça va aller, ne t’inquiète pas, chuchota une voix douce à son oreille.

 

Daren ouvrit lentement les yeux. La lumière l’éblouit un instant et il distingua un visage fin et gracieux penché sur lui. Ces grands yeux bleus en amande et les reflets dorés de ces cheveux au soleil étincelant de l’après-midi ne pouvaient appartenir qu’à une seule personne.

 

− Minsc, Yoshimo ! Venez ! Daren a reprit connaissance !

 

Se massant lentement la tête, Daren s’assit sur le lit où il était allongé, évitant de trop faire bouger son épaule encore douloureuse.

 

− Où suis-je ?, demanda-t-il d’une voix pâteuse. Que s’est-il passé ?

− Tu peux remercier notre amie ici présente pour avoir veillé sur toi et sur la druide, répondit une voix familière. C’est grâce à elle si tu es encore sur pied.

 

Le visage d’Aerie rosit légèrement, et elle fit un sourire complice à Daren. Il haussa soudainement les sourcils, les évènements de la matinée lui revenant à l’esprit. Les Ménestrels, la trahison, Jaheira, et puis plus rien. Rien que ce rêve étrange qui le hantait encore.

 

− Ce serait plutôt à nous de te demander ce qui s’est passé !, ajouta Minsc. Vous nous avez fait une belle frayeur ! Bouh a cru que vous aviez quitté ce monde !

− Où est Jaheira ?, demanda aussitôt Daren.

 

Elle avait brûlé ses dernières ressources lors de leur combat et avait perdu connaissance elle aussi.

 

− Je suis là, Daren.

 

Jaheira venait de passer le pas de la porte de sa chambre. Elle avait les traits tirés, mais semblait en bonne santé.

 

− Je suis désolée de ne pas t’avoir soigné quand il l’aurait fallu, continua-t-elle, mais c’était au dessus de mes forces. Tu peux remercier notre jeune sorcière d’avoir elle aussi quelques dons curatifs, car c’est elle qui t’a sauvé d’une situation plus qu’inquiétante.

 

Aerie sourit timidement à ce compliment, inattendu et inhabituel.

 

− Merci, je…, commença maladroitement Aerie.

− Tu n’as pas à me remercier, petite. Je n’ai habituellement pas ma langue dans ma poche, et si je dis quelque chose, c’est que je le pense vraiment.

− Je crois qu’il est temps de raconter ce qui s’est passé, tu ne crois pas Jaheira ?, finit par dire Daren.

 

Tous les quatre s’installèrent autour du lit où il était encore assis, et la druide poussa un long soupir avant de commencer son récit. Elle détailla la trahison de Galvarey et leur combat inégal contre cinq adversaires. Elle demeura néanmoins évasive quant à sa propre affiliation avec les Ménestrels, pas plus qu’elle ne mentionna sa longue hésitation à intervenir pour défendre son compagnon, mais Daren ne la reprit pas.

 

− Je vois que ton ascendance ne passe nulle part inaperçue, commenta ironiquement Yoshimo.

− Les Ménestrels ne sont pas n’importe qui, Yoshimo, intervint Jaheira. C’est une organisation présente partout, qui connaît beaucoup de choses secrètes de ce monde et dont les desseins sont nobles et justes… généralement, ajouta-elle aussitôt.

− Mais comment nous avez-vous trouvé ?, demanda Daren, réalisant que la demi-elfe devait être incapable de le transporter dans son état jusqu’à la Couronne de Cuivre.

− Un rat, répondit Aerie. Un rat, avec une petite clé entre les dents, est venu nous trouver avec Minsc, et a tourné autour de nous jusqu’à qu’on le suive.

 

Daren sourit. Ainsi, elle avait gardé ses dernières forces pour communiquer avec le plus proche animal qu’elle avait trouvé, lui expliquant l’urgence de leur situation. Daren était encore une fois sidéré de sa présence d’esprit.

 

− C’est le seul animal encore sauvage qu’on trouve dans les villes, ajouta Jaheira d’un ton de dégoût. Mais apparemment, cela a été suffisant.

 

Le restant de l’après-midi fut consacré à la détente. Ni Minsc, ni Aerie, ni Yoshimo n’avait trouvé d’offre d’emploi sérieuse, mais après les évènements de la matinée, ils avaient tous besoin de se retrouver au calme.

 

La nuit était juste tombée, et ils venaient de terminer leur repas. Yoshimo était attablé à jouer aux cartes et aux dés contre des adversaires à l’air patibulaires, Minsc et Aerie bavardaient joyeusement tandis que le rôdeur nettoyait et réajustait son équipement. Quant à Jaheira, elle se tenait comme presque tous les soirs seule au comptoir, un alcool à la main. Daren s’approcha de la druide et se hissa sur l’un des hauts tabourets encore vide. Elle pleurait, en silence. Daren préféra ne pas parler pour le moment, la laissant se souvenir de ceux qui avaient disparus. Il fit un signe à un serveur, et lui désigna la chope que tenait Jaheira.

 

− La vie est étrange, tu ne trouves pas ?, finit par dire la demi-elfe, le regard scrutant le mur devant elle.

 

Daren ne répondit pas. Sa phrase n’était pas vraiment une question. Le serveur lui de lui apporta sa bière, et il trempa la mousse amère à ses lèvres.

 

− Elle vous donne de la joie, vous fait espérer le meilleur… et finit par vous laisser le pire… Quelle ironie que de tout perdre en quelques jours…

 

Daren posa son regard sur le comptoir et vit une broche ornée d’une harpe étincelante scintiller devant elle.

 

− Elle est magnifique. C’est la tienne ?

 

Sans bouger les yeux, elle lui répondit d’une voix lasse.

 

− Je ne sais pas… je ne sais plus…

 

Elle porta la pinte à ses lèvres et en but une longue gorgée. L’amertume de la bière la fit frissonner un instant, et elle reprit d’une voix plus assurée.

 

− C’est ma broche de Ménestrel. Si cela a encore un sens…

 

Daren se sentait quelque peu coupable de ce qui s’était passé. Même s’il savait qu’il n’y était pour rien, le plus objectivement possible, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver la sensation d’avoir été à l’origine de cette tragédie. Lui en voulait-elle de l’avoir obligée à faire ce choix ? Elle s’était retournée contre les siens, contre cette organisation qu’elle portait dans son cœur et qu’elle servait depuis toujours. Il ne pouvait s’empêcher de se demander ce que Gorion aurait fait à sa place. Aurait-il lui aussi abandonné ses alliés pour… le rejeton d’un dieu mort et maléfique ? Il chercha quelques instants ses mots, ne sachant pas vraiment comment réconforter et remercier son amie qui derrière sa carapace insensible pleurait en silence.

 

− Je ne sais pas si ça vaudra ce que tu as perdu, commença-t-il, mais tu as toute ma reconnaissance. Je sais que le choix que tu as fait était difficile, mais je suis sûr que lorsque les Ménestrels apprendront ce que Galvarey a fait, ils comprendront la situation.

 

Elle ne répondit pas.

 

− Tu sais, les choses ont beaucoup changé depuis notre première rencontre, tu te souviens ? Je dois te dire que tu m’exaspérais… En fait, je crois que tu me vexais…, mais j’ai toujours eu beaucoup de respect pour toi, et pour Khalid. Gorion m’a dit un jour que lorsque la situation présente n’est pas bonne, la meilleure façon de la résoudre est d’aller de l’avant.

 

Elle finit enfin par sourire à sa dernière phrase.

 

− « Tu ne profiteras pas du présent si tu vis dans le passé, mais n’attends pas trop longtemps que le futur te trouve », répondit-elle. Qui a dit cela ? C’était Khalid.

− Et je pense qu’il avait raison. Jaheira, personne ne te rendra Khalid, tu le sais. Mais nous avons notre destin en main, et… une fois que nous aurons sauvé Imoen…

 

Il frissonna à cette évocation. Et s’ils ne la sauvaient pas ? Il avait le beau rôle de donner des conseils à Jaheira, mais comment réagirait-il si Imoen, son Imoen, était… ? Il chassa cette pensée de son esprit, se focalisant sur celui qui était la source de tous leurs malheurs, Irenicus.

 

− … nous ferons payer cette ordure pour tout ce qu’il a fait.

 

Sa voix s’était soudainement durcie, ainsi que le visage de Jaheira. Elle but le reste de sa chope d’un trait, et se leva.

 

− Merci… je ne suis pas très douée pour ce genre de choses… Mais parler me fait du bien. Merci de m’avoir écoutée.

 

Elle lui adressa un dernier sourire, et se dirigea vers les escaliers qui donnaient aux chambres. Daren commanda trois autres boissons et se dirigea vers Minsc et Aerie qui étaient toujours en pleine discussion.

 

− Cette contrée est jolie, mais j’aimerais tant montrer les champs de Rashémanie à Bouh. Nous pourrions courir librement dans la neige…

 

Le rôdeur était en pleine explication sur son pays natal.

 

− Vous venez de Rashémanie ?, demanda Aerie. Je… je croyais qu’un tel pays n’existait que dans les légendes.

− Non, elle est aussi réelle que Minsc, mais beaucoup plus grande ! Elle se trouve au loin, dans la direction du levant. Ah, mais cela fait si longtemps que je l’ai quittée…

 

Daren resta au comptoir quelques instants, un léger pincement au cœur.

 

− Pourquoi êtes-vous parti si loin de votre pays ?, reprit Aerie. Je… j’ai été arrachée au mien, mais je n’ai pas eu le choix…

− Je faisais mon Dajemma, un voyage pour prouver mon entrée dans l’âge d’homme. Nous étions deux, moi et ma sorcière… Je devais veiller sur Dynahéir, et la ramener au pays… saine et sauve. Oh, Bouh ! Je ne pourrais jamais retourner en Rashémanie ! Je me suis montré indigne ! Je ne suis plus un homme, et tu n’es plus un hamster… Nous sommes perdus !

− Oh, ne pleurez pas, répondit la magicienne. Je sais que vous et Bouh vous battez avec courage. Qui saurait dénombrer les ennemis que vous avez terrassés ? Je suis sûre que Dynahéir serait fière de vous.

 

Daren s’avança finalement vers eux et déposa ses trois chopines sur la table.

 

− Minsc et Bouh ont de la chance d’avoir d’aussi bons amis, avec toi et Daren. Mais… nous voudrions te demander quelque chose…

 

Daren se sentit mal à l’aise. Il avait été tellement obnubilé par l’avarielle qu’il en avait oublié ses compagnons. Quels liens unissaient Minsc et Aerie ? Elle l’appréciait pour ce qu’il était, c’était sûr, mais de savoir qu’il était un enfant de Bhaal l’avait toujours quelque peu intimidée. Daren préféra se lever et les laisser seuls plutôt que d’avoir à entendre des mots qui le hanteraient encore longtemps.

 

− Veux-tu devenir ma sorcière, Aerie ? Bouh et moi ne sommes rien sans une sorcière…

 

Daren s’immobilisa, une expression d’incrédulité sur le visage, et ne put s’empêcher de se retourner vers eux. Son regard croisa celui d’Aerie, qui lui adressa un sourire amusé. Minsc s’était agenouillé devant elle et avait courbé la tête. Elle s’inclina doucement, et lui répondit d’une voix chaleureuse.

 

− Si vous souhaitez devenir mon gardien, Minsc, je serai votre sorcière. Votre Dajemma n’aura pas été vaine et la mort de Dynahéir ne restera pas impunie.

 

Le rôdeur releva la tête, une expression de détermination et de fierté sur le visage. Il planta son épée dans le plancher, soulevant les regards inquiets des clients aux alentours.

 

− Mon épée, mon âme, et mon hamster… Tout cela, je le mets au service d’Aerie, ma sorcière !

 

Aerie ne put se retenir de rire. Elle prit deux chopes sur la table, tendant la sienne au rôdeur.

 

− Merci, Daren.

 

Elle inspecta d’un air soupçonneux le liquide orangé, haussant les sourcils.

 

− Ferme les yeux, et bois d’un coup, lui chuchota-t-il. C’est risqué de se poser plus de questions.

 

Elle éclata de rire et le dévisagea de ses grands yeux bleus. Daren se sentit changer de couleur et porta rapidement la liqueur à ses lèvres.

 

− Minsc et Bouh vont se coucher. Daren, Aerie, à demain !

 

Quelques minutes qui semblèrent durer à la fois une seconde et une éternité s’écoulèrent sans un mot. Aerie finit par se lever et déposa son verre à côté de celui de Daren. Elle effleura sa main un instant, dans un geste gracieux et naturel, et se leva à son tour.

 

− Merci pour la boisson, dit-elle d’une petite voix. Je vais aussi me coucher. À demain.

 

Il ne put que bégayer quelques mots incompréhensibles, le visage cramoisi, et se retrouva seul à nouveau. Il était tard, et la Couronne de Cuivre commençait à se vider. Il ne restait guère plus que Yoshimo et ses compagnons de jeu pour mettre encore un peu d’ambiance dans la grande salle. Daren se massa l’épaule encore douloureuse de sa blessure et se leva à son tour. Il prit la direction de sa chambre, perdu dans ses pensées, et s’endormit peu de temps après, son esprit bercé par l’image enchanteresse de leur belle sorcière.

Les Ménestrels

− Un tyrannœil ?

− Oui, répondit le grand prêtre de Heaume. On les nomme aussi parfois « Œil Tyran », ou encore « Spectateurs », mais d’après la description que vous m’en faîtes, il n’y a aucun doute possible. Ce sont des créatures particulièrement intelligentes, qui n’hésitent pas à se servir de leurs nombreux pouvoirs magiques pour asservir les autres races. Vous avez fait bien plus que ce la tâche qui vous incombait, et je pense que tout ceci mérite une récompense à la hauteur de votre investissement.

 

La Sentinelle Suprême Oisig ouvrit un large coffre, et en tira une cassette qu’il entrouvrit un instant.

 

− Huit mille pièces d’or, cela me semble approprié. Passez les chercher demain dans la journée, le temps que nous vérifiions que ce culte ait véritablement disparu.

 

Daren sentit son cœur bondir de joie. Ils avaient déjà récupéré plus de la moitié de leur objectif. Le sauvetage d’Imoen approchait à grand pas. Il se risqua à cette pensée à poser une question au grand prêtre.

 

− Excusez-moi… Savez-vous ce que les Mages Cagoulés font de leurs prisonniers ?

 

La question n’était pas très à propos, mais l’occasion ne se représenterait pas de sitôt. Le prêtre Helmite le dévisagea un instant, puis il lui retourna une question.

 

− Vous êtes les compagnons de ces mages que les Cagoulés ont capturés il y a quelques jours ?

 

L’escarmouche sur la Promenade de Waukyne avait détruit de nombreux gradins, et n’était pas passée inaperçue.

 

− Seulement la jeune fille, répondit-il.

− Je ne sais pas vraiment, répondit le prêtre. Personne, en dehors des Mages Cagoulés je suppose, ne le sait vraiment. J’ai entendu dire qu’ils les enfermaient dans une sorte de prison adaptée à des jeteurs de sorts…

 

Ils prirent congé de leur hôte, éreintés de leur longue journée, et suivirent les rues en direction de la Couronne de Cuivre sous une lune argentée. Daren était perdu dans ses pensées, s’imaginant les murailles infranchissables d’une forteresse isolée, Imoen en étant prisonnière dans la plus haute tour. À peine furent-ils entrés dans les quartiers populaires qu’un cri retentit dans la nuit et le sortit de ses rêves. Un cri de douleur, ou plutôt un hurlement. Dégainant leurs armes, ils coururent vers la source de ce désordre pour, à l’angle d’une ruelle, découvrir un corps sans vie dans une mare de sang.

 

− Voilà ce qui arrive à ceux qui s’opposeront à nous…

 

La personne qui venait de prononcer ces paroles était vêtue d’une cape sombre, et elle s’avança lentement vers deux hommes en armure de cuir noire. Ils semblaient incapables de bouger malgré la menace évidente, et ne pouvaient qu’attendre leur sentence, impuissants. La silhouette sombre s’approcha par derrière de leur nuque, et ils s’effondrèrent en un instant. Aerie ne put retenir un cri, et la mystérieuse personne se retourna vers la petite troupe. Daren eut un mouvement de recul en apercevant son visage. Ces mêmes joues pâles comme la mort, à l’instar de l’obscur contact qui était venu leur proposer un marché la nuit précédente. Il ressentit cette même sensation de malaise à sa vue. Elle s’avança encore, et à la lumière de leurs torches, Daren crut apercevoir sur ce visage lisse et froid le sang encore frais et dégoulinant des corps à terre.

 

− Voilà ce qui arrivera si vous choissez mal vos alliés…

 

La créature disparut en un instant, laissant le petit groupe au milieu des cadavres ensanglantés.

 

− La garde !, chuchota Yoshimo. Filons !

 

Une petite patrouille de nuit arrivait dans leur direction, et ils reprirent leur route au pas de course sans se retourner. Un quart d’heure plus tard, ils franchissaient les portes de la Couronne, épuisés et éreintés, remettant à plus tard les étranges évènements de la nuit.

 

Le lendemain en toute fin de matinée, Jaheira les attendait à une table et les invita d’un signe à la rejoindre.

 

− Bonjour à vous tous, leur lança-t-elle, joviale. Alors, dites-moi ce que votre enquête a donné !

 

Ils lui détaillèrent les évènements de la veille, du temple oublié d’Amaunator au sceptre rassemblé, sans oublier l’affrontement contre le tyrannœil.

 

− Je connais ces Spectateurs, répondit-elle pensive. Khalid… en avait déjà combattu, à une époque. Mais, combien avez-vous dit que vous avez obtenu ?, reprit-elle d’un ton vif.

− Huit mille pièces, que nous devons passer chercher dans la journée, lui répondit fièrement Daren.

− Je ne sais pas si nous trouverons de nouveaux employeurs aussi fortunés que les précédents, intervint Yoshimo, mais nous nous approchons tout de même du résultat.

− Et qu’en est-il de la proposition que tu as eue l’autre soir ?, reprit Jaheira. C’est peut-être intéressant, finalement ?

 

Tous les quatre se rappelèrent simultanément la scène de la nuit précédente, et de l’avertissement que leur avait donné la mystérieuse meurtrière. Daren informa Jaheira de la situation, et mit un coup d’arrêt à son enthousiasme. Elle fronça les sourcils et se massa la joue d’une main.

 

− C’est très inquiétant, finit-elle par répondre. J’ai appris plusieurs choses intéressantes hier, sur nos « alliés », comme sur nos supposés « ennemis ». Il s’agit de deux guildes rivales de la ville.

 

Elle jeta un regard soupçonneux autour d’elle, balayant la taverne des yeux, et reprit en baissant d’un ton. Tous s’étaient approchés d’elle et tendirent l’oreille attentivement.

 

− L’une d’entre elles est une communauté bien connue de l’Amn : les Voleurs de l’Ombre, comme nous l’avions deviné. Ce Gaelan qui nous a proposé ce marché travaille pour eux, et c’est l’une des rares organisations capable de rivaliser avec les Mages Cagoulés. L’autre… l’autre est bien plus récente, et semble se battre elle aussi pour un certain contrôle de la ville. Peu de gens ont eu affaire à eux, mais on rapporte systématiquement des faits sanglants à leur actif, comme celui dont vous m’avez parlé. Les… personnes que je suis allée voir hier m’ont fait part de révélations pour le moins troublantes à leur sujet. On parle de meurtres horribles dans certains quartiers reculés, par exemple…

 

La jeune femme qui leur avait fait une proposition concurrente leur avait parlé d’un rendez-vous nocturne au cimetière de la ville… Était-il possible de choisir un lieu plus reculé dans Athkatla ?

 

− Nous avons fait une rencontre assez terrifiante hier soir, expliqua Daren à Jaheira. Un homme, qui appartient certainement à cette fameuse « guilde », en a sauvagement tué deux autres devant nous, vraisemblablement des Voleurs de l’Ombre. Je… Même si nous sommes pris dans un conflit qui nous dépasse, je pense qu’il est dangereux de s’allier avec… ces monstres ?

− Les Voleurs de l’Ombre ne sont pas non plus des saints, rectifia Jaheira, et je n’aime pas leurs méthodes…

− Mais il a tué ces hommes de sang froid devant nous !, s’exclama Aerie.

− Parce que tu crois que les autres sont de gentils commerçants ?, répliqua Jaheira. Ils sont peut-être moins brutaux, mais les résultats sont les mêmes.

− Je ne peux pas te laisser dire ça, mon amie, intervint calmement Yoshimo. Je ne connais pas assez cette autre guilde pour affirmer quoi que ce soit, mais les Voleurs de l’Ombre sont loyaux et nous ont donné leur parole. Nous ne sommes plus si loin du résultat, je te rappelle, et ils nous ont proposé d’améliorer notre marché, ce qui est plutôt bon signe.

 

Jaheira n’était pas présente la veille au soir, et l’horreur de la scène qu’ils avaient vécue ne pouvait pas être simplement décrite. Yoshimo venait à l’évidence de marquer un point et Minsc et Aerie acquiescèrent à son intervention. La druide les jaugea quelques instants du regard, et hocha lentement de la tête.

 

− Tu ne peux pas comprendre, renchérit Daren. Cette Valen qui nous a abordés l’autre soir, et cet homme que nous avons croisé hier sont véritablement terrifiants… Je ne pense pas que ce soit une bonne idée que de travailler avec eux… surtout si la moitié de ce qu’on raconte sur cette guilde est vrai !

− Très bien, conclut-elle. Vous avez eu plus à faire à eux que moi. Je vous fais confiance.

 

Tout à coup, sans raison apparente, Jaheira posa un doigt sur ses lèvres et leva le regard vers un individu à l’allure suspecte qui franchissait une porte dans le fond de l’auberge, gardée par un vigile en armure.

 

− Qu’est ce qui se passe ?, demanda Daren.

− Ce n’est pas la première fois…, répondit-elle lentement. Non, ce n’est rien. Allons récupérer notre prime, et partons à la recherche d’un nouvel emploi.

 

Ils finirent de déjeuner joyeusement et formèrent de nouvelles équipes. Daren s’avança vers Aerie. Il allait lui proposer à nouveau de parcourir la ville ensemble, mais Jaheira lui posa une main sur l’épaule.

 

− Daren, il faut que je te parle. Aerie ira avec Minsc.

 

Surpris et frustré, Daren lança un regard noir à la demi elfe, mais son air grave lui fit changer d’avis. De son côté, Yoshimo enfila sa cape et partit de son côté à la recherche d’un éventuel emploi.

 

− Ne t’inquiète pas Daren, lui lança Minsc de sa voix forte. Bouh veillera sans relâche sur notre nouvelle sorcière.

 

Ils sortirent de l’auberge, et Jaheira prit le chemin des docks.

 

− Qu’est ce qui se passe Jaheira ? Qu’est-ce que tu voulais me dire ?

 

Jaheira fit une moue contrariée, se contentant d’un silence prolongé qu’elle ne savait comment rompre.

 

− As-tu déjà entendu parler des Ménestrels, Daren ?, finit-elle par dire.

 

La question était directe, comme toujours avec Jaheira.

 

− Gorion en faisait partie, il me semble, répondit Daren. J’ai déjà entendu ce mot pendant mon enfance, mais je ne sais pas vraiment de quoi il s’agit.

− C’est effectivement là que j’ai connu ton père adoptif, il y a longtemps. Les Ménestrels sont une organisation secrète, qui agit souvent en silence, dans l’ombre. Leurs buts sont nobles, même si nous avons nous aussi quelques brebis galeuses…

− « Nous » ?, répéta Daren.

 

Elle ne répondit pas à son intervention, et continua.

 

− Les Ménestrels œuvrent dans tous les royaumes, et participent secrètement au maintien d’un certain équilibre. Nous cherchons dans la mesure du possible à éviter les guerres, à négocier des traités de paix, et parfois à rétablir la Balance de manière plus radicale, lorsque aucune autre voie n’est possible.

− Ce que nous avons accompli sur la Côte des Epées, c’étaient aussi les Ménestrels qui l’avaient commandité ?

 

Elle acquiesça d’un sourire. Comme Daren s’en doutait, Jaheira faisait donc bien partie de cette organisation, comme son père. Une question s’imposa néanmoins à son esprit : pourquoi lui parlait-elle de tout ceci, surtout si l’organisation en question était basée sur le secret ? Toutefois, il n’eut pas besoin de formuler son interrogation.

 

− Comme tu l’as peut-être deviné, la jeune femme qui m’attendait à la taverne hier matin faisait elle aussi partie de l’Ordre. Nous avons un quartier général, ici, à Athkatla, dans un domaine appartenant à un homme du nom de Galvarey. Notre hiérarchie est particulièrement stricte. La personne qui administre chaque secteur est appelée Héraut. Et… celui d’Athkatla souhaite te rencontrer.

− Moi ? Mais…

− Tu verras, le coupa-t-elle, je ne peux pas t’en dire plus pour le moment. Suis-moi, nous sommes presque arrivés.

 

Non loin du port, un bâtiment aux murs brun orangé était gardé par un homme seul. Daren était passé plusieurs fois devant ce qu’il avait pris pour un entrepôt abandonné, sans remarquer ce qu’il avait de si spécial.

 

− Bonjour Rylock, le salua Jaheira. C’est moi, laisse-nous entrer.

 

L’homme jeta un œil aux alentours, et lui fit un signe discret.

 

− Allez-y, vous êtes attendus.

 

Il leur ouvrit la lourde porte, et tous les deux pénétrèrent dans ce qui était donc le quartier général des Ménestrels.

Le hall d’entrée était une grande salle dallée de marbre, au centre de laquelle trônait une immense statue de la déesse de la magie, Mystra. Cet intérieur tranchait radicalement avec la sobriété externe du bâtiment, et Daren eut le sentiment d’être quelque peu privilégié de pouvoir contempler ainsi le repaire si secret des Ménestrels. Devant la statue, quatre hommes et la femme qu’ils avaient aperçue à la Couronne de Cuivre les attendaient.

 

− Jaheira, te voilà enfin, l’accueillit  un homme en armure étincelante. C’est bon de te revoir.

 

La demi-elfe ne sembla toutefois pas sensible à cette chaleureuse salutation, en témoigna la dureté de son visage.

 

− Cet accueil est un leurre, Galvarey. C’est le Héraut que nous sommes venus voir, et je n’ai pas de temps à perdre avec toi.

− Ah… Jaheira, reprit-il, toujours aussi fougueuse et enflammée… Mais je vais clarifier la situation. En réalité, c’est moi qui t’ai appelée.

− Toi ?, répéta-t-elle en haussant le ton. Tu n’es pas le Héraut ! C’est une imposture ! Meronia, tu…

− Meronia n’a fait que ce que je lui ai demandé, l’interrompit Galvarey. Mais le plus important est que tu soies ici, avec ton ami.

 

Il tourna pour la première fois son regard vers Daren.

 

− Je ne vois pas pourquoi nous resterions un instant de plus, reprit Jaheira, la voix toujours glaciale. Nous sommes venus voir le Héraut, et personne d’autre.

− Ma chère Jaheira, vois-tu, il manque un Héraut dans cette région. Et je souhaiterais vivement en installer un, ici, à Athkatla. Mais pour cela, tu m’aideras en faisant ce qui est juste. Car tu sais ce qui est juste, n’est ce pas Jaheira ?

 

Daren ne comprenait pas où il voulait en venir, mais la druide sembla saisir le sens caché de ses paroles.

 

− Ce que je sais, c’est que tu es un imbécile ambitieux, répondit-elle. Tu sais que la position de Héraut demande…

− Et moi ce que je sais, la coupa-t-il une fois encore, c’est qu’un Héraut doit avoir le désir de s’établir ! Les Grands Hérauts jugeront si cela est mérité, mais ceci est une autre histoire. Revenons à notre petite affaire, veux-tu ?

 

Jaheira ne répondit pas tout de suite, mais poussa un long soupir de résignation.

 

− Très bien, pose tes questions. Moi aussi, j’ai d’autres choses à faire.

− Parfait ! Tu sers la grande cause que nous servons tous, et tu seras récompensée pour ça. Mais passons aux choses sérieuses. Daren, c’est bien cela ?

 

Ce dernier sursauta à son nom, et hocha rapidement de la tête.

 

− Bien. Sais-tu pourquoi tu es ici ?

 

Son visage s’empourpra légèrement à cette question. Jaheira ne lui avait rien dit de cet entretien, et il n’avait pas la moindre idée de ce qui pouvait lui avoir valu l’attention des Ménestrels. Toutefois, il se souvint des paroles de Yoshimo, la veille, leur rappelant que lui et ses compagnons avaient fait une entrée fracassante à Athkatla quelques jours plus tôt.

 

− Si vous voulez faire allusion à l’explosion sur la Promenade de Waukyne, je vous assure que ce n’était pas moi !

− Ah… Mais c’est pourtant le cas, indirectement tout au moins. C’est le genre de chose qui semble te poursuivre à chaque coin de rue. Et c’est précisément la raison pour laquelle tu es ici.

 

Daren ouvrit la bouche mais ne trouva rien à dire. Était-il ici parce qu’il n’avait pas eu de chance que cet Irenicus se fût intéressé à lui ?

 

− Permets-moi de te questionner franchement, Daren. Rien d’indiscret, je t’assure, mais quelques questions sur certains épisodes de ta vie. Par exemple, que peux-tu me dire de tes premiers souvenirs ? Vois-tu des souvenirs heureux ?

 

Il fut si surpris de la question qu’il dut la lui faire répéter une deuxième fois. Qu’est ce que des souvenirs de son enfance pouvaient bien avoir à faire ici ? Jaheira n’était pas intervenue cette fois, se contentant de fixer le sol. Ses premiers souvenirs… Une image venait immédiatement à son esprit, celle de son père adoptif, Gorion. Mais dans quelle situation ? Il se rappelait vaguement de grandes portes, et d’une immense statue qui l’avait longtemps traumatisé. Maintenant qu’il y repensait, il revoyait presque distinctement l’entrée majestueuse de la bibliothèque de Château-Suif, et se rappelait de lui courant après son maître de peur qu’il ne le laissât seul avec l’effigie d’Alaundo.

 

− Je me revois courir derrière mon père adoptif, quelque peu intimidé par une statue de pierre.

 

Il ne savait pas si ceci allait satisfaire son interlocuteur, mais c’était la seule chose qui lui était venu à l’esprit.

 

− Ah… Gorion…

 

Galvarey parut lui aussi se remémorer le passé. Son père ayant été un Ménestrel, il n’était pas étonnant qu’il fût connu chez les siens.

 

− L’idéaliste… Je faisais partie de ceux qui pensaient que c’était une erreur… Mais bon… Je t’expliquerai plus tard.

 

Où voulait-il en venir ? Son ton mielleux commençait à l’exaspérer, et il était à présent pressé d’en finir.

 

− Je vais maintenant en venir au vif du sujet. Étant un enfant de Bhaal, n’as-tu jamais eu de pensées disons… violentes ?

 

Cette fois-ci, ce fut au tour de Daren de durcir son regard. Ainsi, ils y étaient, tous ces détours pour en arriver là. Ces Ménestrels étaient au courant de son héritage. En y réfléchissant un instant, il réalisa que seuls son père adoptif ou Jaheira avaient pu les mettre au courant, mais il préféra ne pas se poser davantage la question pour le moment.

 

− Pas plus qu’un autre, finit-il par répondre. J’use de violence lorsque je le dois, comme pour défendre mes amis, mais je l’évite lorsque je peux.

 

Daren se demanda s’il faisait allusion au pouvoir de son père de sang, et à la terrible force qui le submergeait parfois, mais il préféra donner cette réponse « passe-partout » plutôt que de se lancer dans une explication plus qu’hasardeuse. Galvarey saisit une plume et un parchemin, et y inscrivit quelques notes.

 

− Hmmm… Doit user de violence…, murmura-t-il entre ses dents, mais suffisamment fort pour que lui-même et Jaheira l’entendissent. Il fallait s’y attendre…

− Tu déformes ses mots, Galvarey, intervint la demi-elfe d’un ton sec. Ce n’est pas ce qu’il a dit.

− La tromperie est intimement liée à tout son être, Jaheira. Peux-tu comprendre ce que pense un illithid ? Ou un tyrannœil ? Ton ami leur est plus apparenté qu’à nous.

− Seulement dans ton esprit !, rétorqua aussitôt Jaheira. C’est grotesque !

− Les questions continueront néanmoins, sans autres interruptions je l’espère.

 

Daren comprenait petit à petit où il comptait l’amener. Ce « test » n’était là que pour le faire passer pour une sorte de monstre, et il était bien déterminé à ne pas tomber dans le piège qui aurait consisté à protester inutilement.

 

− Dis-moi, Daren, quelle est ta couleur préférée ?

− Qu’est ce que ça vient faire ici ?, s’indigna la demi-elfe.

− Jaheira !, répondit aussitôt Galvarey. Je commence à croire que tu n’as pas pleinement foi en notre cause ! Soit patiente, et ma méthode ne te paraîtra que plus claire. Encore une fois, Daren, quelle est ta couleur préférée ?

 

Daren réfléchit quelques secondes, et répondit le plus spontanément possible.

 

− Le bleu.

− C’était si évident… La couleur de la tristesse et du désespoir, bien sûr, commenta-t-il en griffonnant sur son parchemin.

 

Daren n’eut même pas le temps de réaliser son commentaire que Jaheira intervenait à nouveau.

 

− Sans oublier le ciel, ou l’océan ! Si tu es aussi impatient de voir ce que tu souhaites, la réponse importe peu !

 

Cet interrogatoire tournait effectivement à la farce. Cet homme avait vraisemblablement décidé de le faire passer pour un fou sanguinaire, et tous les moyens semblaient bons pour y parvenir. Qu’allait-il arriver par la suite ? Jaheira était tendue depuis qu’ils étaient arrivés ici, et elle paraissait douter de chacune de ses décisions.

 

− Tu as en partie raison, Jaheira. Les réponses n’ont pas énormément d’importance. Il est évident qu’il sème le trouble partout où il passe, mais cet entretien ne peut que clarifier les choses.

− Mais vous deviez voir Daren comme il est, pas comme vous pensiez que lui était ! Je devais le ramener ici pour…

 

Sa voix s’étrangla avant qu’elle ne pût achever sa phrase. Jaheira semblait désespérée et résignée à la fois. Daren ne savait plus que faire, mais il sentait une menace de plus en plus distincte planer au dessus de lui.

 

− Tu devais le ramener ici pour que nous puissions le voir ! Notre plan d’action a toujours été très clair, Jaheira.

− Je suis toujours ici, dans ce cas, finit par répondre Daren. Que voulez-vous de moi, en dehors de ces questions ridicules ?

− Tu en savais juste assez pour le ramener ici, ma chère, continua-t-il en direction de Jaheira, et en l’ignorant totalement. En te donnant plus d’éléments, nous aurions compromis la mission. Et en tant que Ménestrels, nous…

− Les Ménestrels se respectent entre eux !, hurla-t-elle.

− Notre principal devoir est de maintenir l’harmonie !, lui répondit-il sur le même ton. Comment peux-tu, en tant que Ménestrel… en tant que druide, cautionner la liberté de cette… créature ! Comment va-t-il perturber la Balance ? Ne me dis pas que tu ne t’es jamais posée cette question !

 

Ces derniers mots avaient laissé place à un silence de plomb. Jaheira avait toujours la bouche ouverte, prête à s’époumoner encore davantage, mais cette phrase l’avait touchée. Daren tourna son regard vers son amie mais elle détourna le sien au même moment, terriblement gênée.

 

− Et si… s’il n’a pas de mauvaises intentions ?, reprit-elle d’un ton timide. Nous ne pouvons pas savoir ce qui déstabilisera ou ce qui renforcera la Balance…

− On ne peut pas prendre ce risque, trancha Galvarey. Non, nous n’avons pas le choix… Daren, tu dois être…

 

Un cliquetis s’éleva de la porte derrière eux, et l’un des quatre hommes qui accompagnaient Galvarey reprit sa place aux côtés de son chef, une clé à la main. La respiration de Daren s’accéléra.

 

− …isolé.

− Isolé ?, répéta-t-il bêtement. Que voulez-vous dire ? Vous voulez m’enfermer dans une cellule ?

− Oh, il ne s’agit pas d’une quelconque prison…, reprit le Ménestrel. Il s’agit d’un enfermement magique, dont on ne s’évade pas.

 

Daren porta aussitôt la main au fourreau. Ces hommes étaient fous, et il était hors de question qu’il se laissât faire aussi facilement.

 

− Je refuse !

− Oh, mais j’ai bien peur que ta voix ne compte pas, ici. Range cette épée, il est inutile de résister. Tu es seul, et si tu veux te battre, tu devras affronter six Ménestrels. L’issue de ce combat me paraît claire, et nous ne voulons pas t’infliger de souffrances inutiles.

 

Une bouffée d’angoisse le submergea. Ces hommes et cette femme étaient sans doute de puissants combattants, et il n’avait aucune chance de les vaincre seuls. Il avait mentionné six Ménestrels, mais Daren n’en comptait que cinq. Tout à coup, comprenant où il voulait en venir, il se tourna vers Jaheira, ses deux bras pendants, encore inertes.

 

− Jaheira… Pas toi…

 

La demi-elfe ne put retenir une larme.

 

− Khalid… pardonne-moi…

− Tu n’es pas obligée de faire ça, Jaheira…

− Ça suffit maintenant !, tonna Galvarey. Soumets-toi, ou bien meurs !

 

Daren dégaina une deuxième arme et la retourna contre son avant-bras. Le combat était peut-être perdu d’avance, mais il ne se rendrait pas sans tenter sa chance. Au fond de lui, il sentait gronder son essence. S’ils voulaient voir un enfant de Bhaal, ils allaient être servis. Galvarey s’avança le premier, accompagné de la jeune femme. À ses côtés, Jaheira murmurait toujours des paroles incohérentes, le visage ruisselant de larmes.

 

− Meronia. Nous pouvons commencer l’incantation.

 

Daren s’élança à ce moment, la pointe de son épée en avant, mais un simple geste de la magicienne l’arrêta aussi aisément qu’un pantin. Il était paralysé, et plus il se débattait, plus ses muscles le faisaient souffrir. La jeune femme entama une série de signes magiques tandis qu’une lumière noire commençait à l’entourer.

 

− Khalid…, sanglotait Jaheira d’une voix faible.

 

L’obscurité s’épaissit, et Daren sentit son âme se retrouver à l’étroit. Il allait se faire capturer, condamné pour l’éternité à un sort pire que la mort. Et trahi par celle en qui il avait pleinement confiance… Un sentiment de grand désespoir l’envahit. Il repensa à Imoen, à Gorion. Et à Aerie. Il aurait tant voulu lui dire ce qu’il avait ressentit pour elle depuis leur première rencontre.

 

− PARDONNE-MOI !

 

Un coup d’une violence rare percuta la magicienne devant lui, qui s’envola dans les airs avant de percuter de plein fouet une colonne, et finissant sa course, inconsciente, plusieurs mètres plus loin. Les ténèbres s’éclaircirent, dévoilant Jaheira en position de combat, le visage crispé de fureur.

 

− Non, Galvarey ! Il n’y a que toi et tes laquais ! Et si cela doit signifier que je ne soies plus Ménestrel, alors qu’il en soit ainsi !

 

Elle se retourna un instant vers Daren, et fit tournoyer son bâton.

 

− Tu es mon compagnon d’armes, et je sais que ton cœur est pur. Je… je combattrais à tes côtés, quoi que cela implique !

 

Daren n’en croyait pas ses yeux, et ce retournement de situation embrasa son pouvoir. Un brouillard bleu foncé commençait déjà à colorer les colonnes du grand hall.

 

− Tu fais une erreur, Jaheira, répondit Galvarey d’une voix calme. Grâce à son emprisonnement, je pourrais être appuyé pour devenir Héraut, mais tu préfères te battre contre les Ménestrels, aux côtés de ce monstre. C’est dommage, mais tu partageras son sort.

 

Daren et Jaheira s’étaient positionnés côte à côte. L’épée de Sarevok tremblait légèrement à mesure que son pouvoir se répandait dans la pièce. Il sentait ses réflexes s’aiguiser à leur maximum et une force terrifiante couler dans ses veines, mais le sentiment de solidarité particulièrement fort qu’il ressentait en ce moment l’aidait à garder le contrôle sur ses instincts meurtriers. Jaheira murmura quelques paroles qu’il fut le seul à pouvoir entendre.

 

− J’ai agi comme une imbécile, et je ne crois pas que Khalid aurait voulu ça. À mon signal, commence ton enchaînement… son enchaînement.

 

Daren hocha imperceptiblement de la tête, serrant la garde de son épée. Ses mains tremblaient d’excitation et de colère, une colère juste.

 

− Alors tant pis pour vous !, hurla Galvarey.

 

Et le combat commença. Les trois hommes qui l’accompagnaient avaient dégainé leurs épées et se précipitèrent vers Jaheira. La magicienne, toujours inconsciente, gisait au sol quelques mètres plus loin. Quant à Galvarey, il s’attaqua à lui en personne. Le Ménestrel était vêtu d’une armure épaisse, et le pouvoir tranchant de la lame de Sarevok ne parvenait pas à en traverser les protections de métal. Néanmoins, il parvenait à faire face à son adversaire sans fléchir. Jaheira affrontait à elle seule trois ennemis, qu’elle tenait en respect à la seule force de sa fureur. Ils combattaient depuis à peine trois minutes que Galvarey entama à son tour des paroles magiques. Il implorait Mystra, la déesse de la magie, et Daren sentit au même moment ses yeux le piquer de fatigue. Son épée lui parut lourde, et ses mouvements pesants. Jaheira commençait à en ressentir les effets elle aussi, se frottant les yeux vigoureusement. Il fallait néanmoins continuer à se battre. Dans un puissant cri, elle propulsa l’un de ses adversaires qui partit rejoindre la mage, mais l’espace d’une seconde d’inattention, Daren reçut une lame acérée en pleine épaule, qui le fit s’effondrer de douleur.

 

− Daren !, s’écria Jaheira.

 

Elle délaissa ses adversaires et accourut aussitôt à ses côtés.

 

− Je t’avais dit que c’était inutile, Jaheira, reprit la voix cynique de Galvarey. Mais maintenant, vous allez mourir tous les deux.

− Tiens-toi prêt, chuchota si doucement Jaheira que Daren peina à la comprendre.

 

Il concentra son pouvoir, faisant fi de la douleur. Accroupi comme il l’était, personne ne pouvait voir ses mains, ni les lames qu’il positionnait contre ses avant-bras.

 

− Je vais avoir le plaisir de vous porter de coup de grâce. Imaginez, le Héraut Galvarey rétablissant la Balance en terrassant l’enfant de Bhaal et une traîtresse à son ordre.

− Dans quelques instants…, chuchota-t-elle.

 

Daren sentit un pouvoir grandir à ses côtés, un autre pouvoir que le sien. Lorsqu’il était dans cet état, il pouvait ressentir toute sorte de choses qui étaient au delà de sa perception habituelle. Il tenait fermement ses deux lames, tremblant de rage et de douleur, lorsque la voix de son amie explosa.

 

− MAINTENANT !

 

En un éclair, elle posa ses deux mains éclatantes d’une lumière vert vif au sol, et la terre se mit à trembler. Cette fois-ci, ce ne furent pas de simples lianes qui jaillirent du sol, mais de véritables troncs et d’épaisses branches noueuses. Avant même qu’ils ne pussent réagir, les hommes de Galvarey se retrouvèrent prisonniers de la nature déchaînée, immobilisés jusqu’à la taille. Galvarey fut tout d’abord surpris, mais entama ses propres incantations pour se dégager de l’emprise de la druide. Daren ne lui laissa cependant pas le temps de la moindre tentative. Sa plaie à l’épaule saignait abondamment, mais il se rua sur son adversaire en serrant les dents. Il enfonça sa lame si puissamment que l’armure du Ménestrel se fendit dans une giclée écarlate. De son autre épée, il transperça le cœur de ses autres adversaires à portée, et termina par celui qui se trouvait en face de Jaheira, le décapitant de ses deux lames simultanément. Le brouillard bleu s’estompa, et le silence se fit à nouveau dans le hall ensanglanté du quartier général des Ménestrels. Dans un gémissement d’épuisement, la druide encore accroupie perdit connaissance et s’effondra au sol.

Le sceptre maudit

Le chemin du retour parut bien plus simple. Le pont sous le dôme vert était reformé, et les morts vivants n’étaient plus ressortis des eaux qui les avaient engloutis. Ils remontèrent enfin les hautes marches de métal pour finalement arriver dans la pièce secrète, repaire du vieux Sassar. Assis sur l’unique chaise branlante de la caverne, il avait tourné la tête en entendant revenir les quatre compagnons. Daren s’avança le premier, et avant qu’il ne pût s’introduire, le vieil homme l’avait questionné d’une voix blanche.

 

− Vous l’avez ? Vous avez le sceptre ?

 

Daren ne répondit pas. Ils s’étaient mis d’accord pendant la montée qu’ils ne donneraient pas l’occasion à qui que ce fût de leur voler le morceau d’ébène.

 

− Oui, vous l’avez, je le sens…, poursuivit-il en hochant de la tête. C’est un artefact bien trop puissant pour passer inaperçu, surtout aux sens de quelqu’un comme moi qui a perdu la vue.

− Où se trouve l’Œil Aveugle ?, demanda Daren.

− Je ne vous apprends rien si je vous dis que Gaal porte toujours avec lui sa moitié ?, répondit-il en éludant sa question. Il ne sera pas aisé de vous en emparer.

− Où se trouve l’Œil ?, répéta Daren.

− Oui, oui, l’Œil… Un homme garde une sorte de fosse, de là où s’échappe cette fumée verte qui recouvre le repaire. Il s’appelle Tad. C’est un dissident, comme moi, mais il a choisi tout de même de rester. Allez le voir, et demandez-lui si « l’Œil est aveugle ». C’est un mot de passe. Il vous dira quoi faire.

− Il nous faudrait aussi votre bure, ajouta Yoshimo.

 

Ils avaient mis au point une stratégie pour reformer le Grand Instrument, et ensuite affronter la terrible créature. Yoshimo, de part ses qualités indéniables de voleur à la tire, s’était naturellement proposé pour dérober le sceptre à Gaal. Il ne lui fallait qu’un déguisement adéquat pour approcher son repaire sans être découvert, et ils comptaient sur Sassar pour obtenir ce qui leur manquait.

 

− Vous n’aurez pas beaucoup de temps une fois que vous l’aurez, les mit en garde le vieil homme. Je pense que Gaal peut sentir tout comme moi le pouvoir du sceptre, et il ne mettra pas longtemps à s’apercevoir que sa moitié a été volée.

 

Sassar leur ouvrit à nouveau le passage vers la grotte, et ils retournèrent à l’embranchement qui menait au repaire de l’« Œil Aveugle ». Yoshimo s’avança seul, grimé en adepte du culte et penché en avant afin de dissimuler au mieux son visage.

Daren, Minsc et Aerie se postèrent en arrière, l’air grave. Yoshimo avait insisté pour opérer seul, et c’était sans doute la meilleure solution pour parvenir à leurs fins, mais cela ne les empêchait pas de s’en inquiéter. Daren observait la moitié du sceptre en leur possession. Un silence inhabituel régnait dans les profondeurs, comme le calme avant la tempête, et il pouvait presque sentir le morceau de bois noir s’adresser directement à lui.

 

− J’espère vraiment qu’il ne va pas se faire prendre, chuchota Aerie d’une voix tremblante.

 

Un quart d’heure s’écoula ainsi, sans un bruit. Daren savait que leur compagnon ne s’était pas fait prendre, car dans le cas contraire, l’alerte aurait été donnée. La brume verte au loin éclairait la galerie d’un reflet malveillant, et il était difficile de voir ce qui pouvait se passer plus en avant au travers du brouillard. Soudain, un grondement terrible retentit et le sol se mit à trembler. Une voix terrifiante s’éleva du néant.

 

« Désespoir… Les voyants sont familiers de la mort… »

 

Jaillissant du sol, une forme sphérique et tentaculaire fissura la roche devant eux  et s’éleva dans les airs. La créature couleur terre ouvrit alors un œil unique gigantesque de plus d’un mètre de large, et déploya dans le même temps une dizaine de petits appendices tout autour. Chaque tentacule se terminait par un autre œil, plus petit, qui scrutait les trois compagnons.

 

− Que…Quelle est cette abomination ?, balbutia Aerie.

− C’est… l’Œil Aveugle !

 

Et avant qu’ils n’eussent le temps de se préparer au combat, une lumière orangée jaillit de l’œil central et les enveloppa. Daren était paralysé. Il ne parvenait à bouger que ses yeux, et ni Minsc ni Aerie ne semblaient en meilleure posture. La créature flotta dans leur direction, ses tentacules s’agitant frénétiquement, jusqu’à ce que l’une d’entre elles tirât un rayon violacé en direction d’Aerie. Daren observait la situation, impuissant, et ce fut Minsc qui, dans un cri de rage terrifiant, s’élança dans les airs pour parer de son corps le sortilège de ce monstre sphérique. Il était sans doute comme lui immobilisé par sa magie, mais parvint tout de même dans un effort surhumain à s’en dégager pour protéger la sorcière. Le rayon percuta le rôdeur de plein fouet et Minsc fut projeté à terre, se tordant d’une douleur sans nom. La créature émit un grognement, et elle pointa un autre de ses tentacules vers l’elfe. Daren sentit quelque chose le brûler de l’intérieur. Le sceptre l’appelait, il entrait en résonance avec son pouvoir maléfique. Le brouillard vert vira vers le rouge à mesure que l’Œil s’approchait d’Aerie. Elle serait sa prochaine victime, c’était évident. Malgré la pupille centrale qui le maintenait prisonnier de sa magie, Daren parvint au prix d’un lourd effort à tourner la tête en direction de l’elfe. La jeune femme était à genou, les mains à terre, et ses longs cheveux tombaient en avant en voilant son visage. Une lumière violette jaillit à nouveau de la créature, et Daren se mit à hurler. Il sentait l’essence de Bhaal l’envahir, guidée par ce bâton de bois noir dans sa sacoche, et il se laissa aller à son pouvoir. Couvrant les murmures qui s’amplifiaient dans son esprit, il leva une main pour bloquer le rayon de magie noire. L’impact le projeta en arrière lui aussi, et une douleur aigue lui traversa le corps, amplifiant encore le phénomène. Il sentait son corps trembler sous la fureur.

 

Une voix, lointaine, s’éleva alors derrière l’Œil. La voix de Yoshimo.

 

− Daren ! Attrape !

 

Le démon tentaculaire tourna aussitôt la plupart de ses appendices en arrière, et frappa de la même magie pourpre le voleur qui s’effondra lui aussi. Daren avait recouvré sa liberté de mouvement et se concentra pour retrouver son calme. Juste au dessous de l’Œil, il aperçut le petit objet encore en vol que venait de lancer Yoshimo. Il ne pouvait pas le rater. Il ne devait pas le rater. Daren plongea de côté en étirant son bras au plus loin qu’il put, et attrapa la pièce de bois avant qu’elle ne touchât le sol. Les murmures se firent plus forts. La créature émit un nouveau grognement, et déploya toute sa puissance en déchaînant sa magie contre celui qui détenait maintenant les deux moitiés du sceptre. Un globe se forma autour de Daren, et il sentit le bâton d’ébène vibrer entre ses mains. La moitié que possédait Gaal était la clé pour résister aux pouvoirs de cet œil géant.

 

« Donne-moi le sceptre, humain. »

 

La voix résonna dans son esprit. Calme, déterminée, et terriblement convaincante.

 

« Dépose les deux morceaux, et présente-les moi ».

 

Daren fouilla lentement sa poche et en sortit l’autre moitié. Il avait du mal à penser de lui-même, et sentait son esprit somnoler à ces paroles. Sans savoir ce qu’il faisait vraiment, il approcha les deux extrémités. La voix du démon essayait tant bien que mal de le plier à sa volonté, mais d’autres murmures, bien plus forts et bien plus familiers, obtenaient un plus large écho à ses yeux. L’essence de Bhaal.

Les deux moitiés se fixèrent l’une à l’autre, tels deux aimants. Dans un tremblement terrible, le plafond de la grotte se fissura et des petites roches mêlées à de la poussière se mirent à danser sur le sol. Pour la première fois, le gros œil blanc au centre de la créature vacilla. Dans une expression de peur et de colère, il tenta d’assaillir Daren de sa magie dans un dernier assaut, en vain. Levant le bâton noir ainsi reformé, il le pointa vers celui qu’on nommait à juste titre l’« Œil Aveugle », qui explosa silencieusement.

Des morceaux de chair brune retombèrent sur le sol, dans un curieux mélange de chocs mous. Il avait simplement dirigé le bâton d’ébène vers lui, et le gros œil avait volé en éclat. Le jeune homme sentit alors une main se poser sur son épaule.

 

− C’est… fini ?, demanda Aerie.

− Je crois…, soupira-t-il, encore étourdi par la scène surréaliste qui venait de se produire. Allons aider Minsc et Yoshimo, et sortons d’ici.

 

Daren porta les corps inconscients de ses compagnons jusqu’à un endroit sûr, le temps qu’Aerie préparât ses incantations curatives. Un peu plus loin, dans les décombres de ce qui avait été le repaire de l’« Œil Aveugle », on entendait des cris de panique et des hurlements de terreur. Le sombre pouvoir que leur avait conféré la créature en échange de leur vue venait de s’évanouir.

 

− Où sommes-nous ?, demanda Minsc qui revenait à lui.

− Nous n’avons pas bougé, répondit aussitôt Daren. Mais le démon a été vaincu.

 

Yoshimo ouvrit les yeux à son tour.

 

− De retour chez les vivants, Yoshimo, lui adressa Aerie d’un sourire.

 

Daren se tourna vers lui, le gratifiant d’un sourire franc et amical.

 

− Bien joué, Yoshimo. Parfaite coordination, c’était un sans-faute.

− Ça a même été plus facile que ce que j’avais prévu, répondit-il en se massant la tête. Du moins, jusqu’à ce que je revienne.

 

Il s’interrompit un instant, ses yeux se plongeant dans les siens.

 

− Et… tu as reconstitué le sceptre ?

 

Son regard trahissait une certaine concupiscence, et Daren fut le premier à détourner le sien.

 

− Je… heu… oui.

− Te rends-tu compte que tu pourrais retrouver Irenicus et Imoen bien plus facilement grâce à cet artefact ?

 

Dans l’excitation du moment, Daren n’avait pas réalisé qu’il détenait effectivement un objet d’une puissance exceptionnelle, et vu la facilité avec laquelle il avait mis en déroute l’Œil  Aveugle, même le sorcier qu’ils recherchaient ne résisterait pas à son pouvoir.

 

− Non Yoshimo, intervint Aerie. Nous avons promis quelque chose, et ce sceptre ne nous appartient pas.

− Et vous feriez bien de vous en remettre à la sagesse de cette jeune personne, ajouta une voix âgée derrière eux.

 

C’était Sassar.

 

− Vous avez vaincu l’Œil, je le sens, mais le sceptre ne doit pas quitter ces lieux et remonter à la surface.

− Pourquoi ?, demanda Daren. Qu’est ce qui m’empêche de l’emporter avec moi ?

− Daren !, le coupa Aerie.

 

Ils avaient donné leur parole, mais avoir à portée de main quelque chose qui pût lui ramener Imoen n’avait pas de prix.

 

− Parce que, dans le cas contraire… vous mourrez.

 

Personne ne répondit. Le vieil homme bluffait-il ? Voulait-il simplement leur faire peur pour récupérer le trophée pour lui seul ?

 

− En plus d’avoir brisé le sceptre en deux, les dieux l’ont également condamné à demeurer enfoui dans les entrailles de la terre. Remontez-le à la surface, et vous succomberez à sa malédiction.

 

Quelque part au fond de lui, un espoir s’était évanoui à cette réponse. La mince étincelle coupable qui s’était embrasée lorsque Yoshimo lui avait prendre conscience de ce qu’il avait entre les mains avait disparu.

 

− Nous ferons ce que nous avons promis, se résigna-t-il. C’est la seule solution.

 

Aerie poussa un soupir de soulagement. Sassar les guida à nouveau jusqu’à son repaire, et ils firent route une fois encore vers les profondeurs. Daren sentait le bâton d’ébène, fermement serré dans sa main droite, vibrer d’une pulsation régulière, comme s’il avait été vivant. Un mal sournois et latent s’en dégageait. C’était presque imperceptible, mais son affinité avec Bhaal le Seigneur du Meurtre lui avait aiguisé les perceptions de cet ordre.

Ils arrivèrent enfin devant le temple oublié. Les gardiens étaient toujours là, immobiles depuis l’éternité.

 

− Pourquoi ?, s’écria leur chef à leur retour. Pourquoi êtes-vous revenu ?

 

Daren s’avança le premier.

 

− Rien ne change ici !, poursuivit-il, sa voix pleine de rancœur et de lassitude. Vous n’existez pas, vous…

 

Il s’arrêta aussitôt, le regard figé sur le sceptre.

 

− Le Grand Instrument ! Vous avez déplacé le Grand Instrument !

− Oui, en effet. Par la volonté de votre Dieu. Et je l’ai reconstitué.

 

Daren brandit devant lui le bâton de pouvoir qui avait retrouvé sa taille d’origine.

 

− Ce… ce n’est pas possible ! Je ne vous crois pas ! Rien ne peut changer, ici ! Vous mentez !

− Alors suivez-moi dans le temple. Et vous verrez.

 

Daren, Aerie, Minsc et Yoshimo poussèrent les lourdes portes du temple. Les fidèles hésitèrent un instant, mais les suivirent peu après, pour la première fois quelque peu ébranlés dans leurs certitudes. À l’intérieur, la salle était vide. Il n’y avait ni avatar, ni démon.

 

− Vous voyez ?, commença le gardien, reprenant son ton sarcastique. Vous voyez ? Il n’y a rien, ici. Rien que les relents de notre haine et de notre dégoût.

− Nous vous avons apporté un signe, répondit Daren. Qu’en ferez-vous ?

− Vous pourriez au moins prononcer son nom en son hommage, vous ne croyez pas ?, ajouta Aerie.

− Nous ne prononçons plus ce nom maudit depuis une éternité. Nous…

− Alors ne vous étonnez pas qu’il ne vous écoute plus !, s’écria Minsc. Vous ne valez pas mieux qu’un homme abandonnant son hamster !

 

Le gardien ne répondit pas. Sa respiration était saccadée, et il semblait en proie à un intense conflit intérieur.

 

− Je… Je vais le faire…

 

Le prêtre déchu prit une longue inspiration et ferma les yeux quelques secondes. La tension dans la salle était presque palpable. Les fidèles s’étaient disposés tout autour de la pièce en silence, reproduisant d’un instinct oublié le rituel qu’ils avaient probablement accompli des milliers de fois par le passé. Tout à coup, le prêtre leva les bras au ciel et s’écria d’une voix forte :

 

− A… Amaunator ! Ton peuple t’appelle ! Moi, Agru Tindul, Seigneur du Soleil de la Troisième Maison, je prononce par la présente ton nom à haute voix ! Nous demandons… je t’en prie… nous t’adressons un appel. S’il te plait… nous avons besoin de toi…

 

L’homme avait fini dans un demi-murmure, et on devinait des larmes qui se formaient à ses yeux. Il baissa la tête à nouveau, et une vive flamme blanche illumina la pièce. L’avatar de lumière était apparu, plus majestueux et plus brillant encore.

 

− Mes enfants, déclara-t-il de sa voix vibrante, je vous entends enfin, vous qui avez souffert et qui souffrez encore.

 

À cette apparition, nombre de fidèles se prosternèrent devant lui, une expression d’infini soulagement et de gratitude sur le visage.

 

− Que… que pouvons-nous faire pour vous servir ?, reprit doucement leur chef.

− Rien. Vous deviez veiller sur le mal qui réside ici jusqu’à la fin des temps, et notre temps est révolu. Vous avez accompli votre devoir. Vous serez tous présents aux côtés d’Amaunator dans la Forteresse du Soleil Éternel. Les ennemis ancestraux ne sont plus et notre tâche ici est accomplie.

 

L’avatar tourna la tête vers Daren et tendit une main blanche.

 

− Enfant de Bhaal, tu as reformé le sceptre. Qu’en feras-tu maintenant ?

 

Daren sursauta à ces paroles, comme se réveillant brutalement d’un rêve. Il finit par tendre lentement le bâton noir, presque à contrecœur, et le déposa dans les mains de l’apparition de lumière.

 

− Tu as bien agi, enfant de Bhaal…

 

La lumière s’intensifia tout à coup, et un vent puissant se leva du néant. Avant qu’aucun d’eux ne pût réagir, un éclat argenté les aveugla l’espace de quelques secondes. Lorsque la lumière se tamisa à nouveau, ils étaient seuls sous les colonnes du temple.

 

− Amaunator, chuchota Aerie. Le Dieu Soleil…

− J’ai déjà entendu parler de lui, répondit Daren. C’était un dieu bon, et généreux. Mon père adoptif m’avait dit qu’il s’était éloigné de ce monde, et je crois que c’est pour ça que ses fidèles ne parvenaient plus à entrer en contact avec lui…

− Ils sont libres désormais, ajouta Minsc.

− Libres. Et nous, nous sommes libres d’aller chercher notre récompense, conclut Yoshimo, toujours pragmatique. Je pense que nous avons bien mérité notre argent.

− Et tous ces pauvres gens ?, réalisa Aerie. Ces… Les anciens fidèles de l’Œil, que va-t-il advenir d’eux ?

− Ils ont bien mérité ce qui leur arrive !, tonna le rôdeur.

− Oh, Minsc, je ne sais pas, répondit Aerie. Je crois qu’ils ont été abusés par cette créature…

− Ce n’est pas à nous de décider de leur sort, intervint Daren. Nous informerons le temple de Heaume de la situation dans les souterrains, et ils feront ce qu’ils jugeront bon de faire.

 

Ils sortirent du temple et prirent le chemin de la surface, le cœur allégé d’une noble tâche accomplie. Ils franchirent le dôme au toit d’émeraude, et Daren crut percevoir un léger craquement derrière eux.

 

− Regardez !, dit Yoshimo en désignant le pont.

 

La passerelle qu’ils venaient de franchir s’était fendue, et les abysses séparaient une nouvelle fois le monde réel de ce temple hors du temps.

 

− Nous n’avons plus rien à faire ici à présent, conclut Daren. Cet endroit va retrouver son calme ancestral, et les étrangers n’ont plus rien à y faire.

 

La petite troupe arpenta une nouvelle fois les égouts, et ils sortirent encore crasseux de leur périple en direction du temple Helmite. Il faisait nuit, et la lune éclairait faiblement la place de son premier quartier.

Le temple oublié

L’escalier en colimaçon s’enfonçait toujours plus profondément, se réduisant petit à petit à de simples plaques de métal rivées à la paroi. Seul un courant d’air régulier circulant au centre de la trouée leur laissait présager de la profondeur qu’ils leur restaient à parcourir. L’air était lourd, et Daren avait l’impression de pénétrer dans un autre temps. Finalement, après de longues minutes de descente prudente, ils arrivèrent au fond, dans une petite cavité qui donnait sur une sorte d’immense caverne dont on ne distinguait pas les parois.

 

− Je… Cet endroit est particulièrement angoissant, surtout pour les gens de mon peuple, murmura doucement Aerie. J’ai toujours détesté les grottes, et je crois que je ne suis jamais descendue aussi profondément sous terre de ma vie !

− Allumons de nouvelles torches, proposa Daren, et allons dans cette direction. Il me semble que je vois quelque chose qui brille par là-bas.

 

La lumière des torches avait du mal à rayonner ici bas, mais à mesure qu’ils s’avançaient vers cette lueur, le noir presque absolu dans lequel ils se trouvaient se dissipa petit à petit, découvrant de hautes murailles prises dans la roche au-dessus de leur tête. Il devait s’agir des vestiges d’un ancien bâtiment, construit par une civilisation sans doute oubliée. Ils s’approchèrent enfin de l’inexplicable luminosité, qui s’avéra émaner d’un dôme vert pâle surplombant quelques marches.

 

− Quel endroit étrange, murmura Daren. Regardez cet escalier, il ne mène nulle part.

− Il devait y avoir un pont, ici, répondit Yoshimo. Regarde en face, on distingue les mêmes marches qui redescendent.

 

D’un pas précautionneux, il s’avança lentement, scrutant le fragile dôme de faïence émeraude. Il s’approcha de la première marche, le cœur battant à tout rompre.

 

− Oh, non, ce n’est pas vrai…, balbutia Aerie. Regardez, tout autour !

 

Daren se retourna en un éclair et découvrit avec horreur ce dont l’elfe voulait parler : d’autres morts-vivants, par dizaines, sortaient de la paroi et titubaient vers le petit groupe. Ils étaient pris au piège.

 

− Il faut traverser, vite !, s’écria Yoshimo.

 

Minsc s’était posté aux côtés de la magicienne et faisait tournoyer son épée au dessus de sa tête, prêt à frapper le premier zombie qui s’approcherait.

 

− Le pont est détruit !, lui hurla Daren en retour.

 

Il réfléchissait à toute vitesse. C’était sans aucun doute l’un des pièges dont leur avait parlé le vieux Sassar, et il devait y avoir un moyen de le contourner. Il monta quelques marches, et se retourna vers Aerie.

 

− Il faut que tu les tiennes à distance quelques minutes !

 

L’elfe le regarda tout d’abord d’un air effaré, puis se ressaisit en hochant la tête. Daren grimpa les dernières marches et passa sous le dôme. Devant lui, à seulement quelques pas, le pont était brisé, et reprenait un peu plus loin sur l’autre rive. Il s’avança encore. Ce pont qui paraissait si fragile franchissait en réalité un abîme sans fond d’où s’échappaient de terrifiants gémissements. La lumière blanche et protectrice d’Aerie illumina les parois, contraignant les créatures à tourner autour de leurs proies sans parvenir à s’approcher. Daren étudia le plus rapidement possible toute possibilité de franchir ce gouffre, repérant chaque prise pour une éventuelle cordée, mais avant qu’il n’eût eu le temps de se poser davantage de questions, une voix grave et grondante s’éleva de l’abîme.

 

« Il voyage avec toi, et au travers de lui tu voyages ; et pourtant il te laisse derrière lui. Qui est avec toi ? La réponse t’ouvrira la route, mais une erreur te précipitera vers ta fin. »

 

Une énigme… Il n’avait jamais été très doué pour ce genre de petit jeu… Les grognements des zombies autour d’eux l’empêchaient de se concentrer pleinement, et il posa ses deux mains sur ses oreilles afin de faire le vide dans son esprit. « Il voyage avec toi », avait dit la voix. Qui voyageait avec lui ? Ses compagnons ? Et « Au travers de lui tu voyages ». « Au travers ». Que cela pouvait-il signifier ? Il voyageait au travers… de l’air, peut être ? Mais sûrement pas au travers de ses compagnons. « Il te laisse derrière lui »… C’était donc quelqu’un qui lui passait aussi devant…

 

− Dépêche-toi, Daren !, hurla Yoshimo.

 

Rester concentré. Il fallait rester concentré. Qu’aurait répondu Imoen dans cette situation ? « Au travers »… Il y avait peu de chance que la voix fît allusion à quelqu’un, ou même à quelque chose. Oui, l’astuce devait se trouver là.

 

− Daren, fait vite, Aerie ne pourra pas tenir très longtemps !

− « Au travers »…, murmura Daren pour lui-même. « Au travers »… Et s’il me laisse derrière lui alors qu’il voyage avec moi, c’est sans doute qu’il est un peu partout. Omniprésent. Oui, c’est sûrement ça.

 

Qui pouvait être partout ? La magie ? Un dieu ? La lumière blanche commençait à faiblir, et le cercle des morts-vivants à se resserrer. Il fallait trouver, c’était leur seul espoir. Vite. Plus vite. « Il voyage avec toi », « Au travers de lui tu voyages »… Qui… Comment… ?

 

− Daren !, hurla Minsc. On a plus le temps ! Fais vite !

 

Un déclic se fit, et le visage de Daren s’éclaira. La réponse lui parut insolemment évidente. Il se redressa, faisant face au précipice, et déclama d’une voix forte :

 

− La réponse est… « Le temps » !

 

La terre trembla. Autour d’eux, le sol s’effondra comme une baignoire pleine dont on aurait retiré le bouchon, et les zombies furent précipités vers les abysses dans un fracas de roche retentissant. Dans le même temps, la faille qui séparait les deux parties du pont se rétrécit à vue d’œil, jusqu’à ne laisser plus qu’une mince rainure au sol. Il avait résolu l’énigme, et le pont s’était reformé.

 

En quelques secondes, il n’y eu à nouveau plus aucun bruit en dehors du faible crépitement des torches de ses compagnons.

 

− Bravo, Daren ! Bouh lui-même n’aurait pas fait mieux !

 

Yoshimo, Minsc et Aerie l’avaient rejoint sous le dôme et le félicitèrent vivement. Son cœur battait encore à tout rompre, éprouvé par ce difficile exercice mental. Aerie le fixa droit dans les yeux, le dévisageant intensément de son regard azur, et l’espace d’une seconde, il sentit la douceur de ses mains serrer les siennes. Elle allait lui dire quelque chose, quelque chose d’important.

 

− Continuons à avancer. Nous ne devons sûrement plus être très loin.

 

Tous les deux sursautèrent aux paroles de Yoshimo, et reprenant leurs esprits, ils franchirent le pont en direction de l’inconnu.

 

La grotte était toujours aussi vaste, mais le chemin qu’ils suivaient se rétrécissait à vue d’œil, laissant la place à des eaux sombres de chaque côté. Au loin, dans une lumière tamisée, se dressait un temple aux couleurs ternies par les âges. Il dégageait cependant encore une forte prestance, et on devinait qu’il avait été richement décoré d’or et de marbre avant d’être abandonné. Découvrant une ombre camouflée derrière une colonne, Daren recula d’un bond et se mit en garde aussitôt. Un homme était là, le teint blafard et une capuche sur la tête, immobile et silencieux. Jetant un regard inquiet à ses compagnons, Daren s’avança vers lui, et lui adressa un signe amical.

 

− Bonjour à vous… Je… Nous… Enfin, pouvez-vous nous dire quel est cet endroit ?

 

L’homme ne répondit toujours pas, et Daren crut le voir lever les yeux au ciel en poussant un soupir. Il réitéra sa question.

 

− Bon…, finit par articuler l’homme encapuchonné d’une voix lasse, je pense que je vais finir par vous répondre, sans quoi vous ne me laisserez pas tranquille, non ? Je devrais sûrement l’écrire, ça m’éviterait d’avoir à le répéter… Enfin, ce n’est pas comme si j’avais des souvent des visiteurs…

 

Surpris, Daren allait s’excuser lorsque son interlocuteur lui coupa la parole.

 

− Mais bon, cela n’a pas vraiment d’importance. Je n’ai rien à cacher, et quand bien même, cela me serait égal…

 

Il prit une profonde inspiration, et continua de la même voix désabusée.

 

− Je suis le gardien. Oh, pas la peine de prendre cet air impressionné, je garde juste ce temple, dit-il en levant paresseusement une main en direction du bâtiment derrière lui. C’est très important, car tous les quelques siècles, quelqu’un s’aventure presque jusqu’ici…

− Et que gardez-vous ?, osa Yoshimo. Si ce n’est pas indiscret ?

− Ça l’est, lui répondit-il du même ton cynique. Sinon, vous n’auriez pas posé la question… Enfin, je vous ai dit que ça m’était égal, alors je vais vous répondre. C’est simple, nous avons oublié ce que nous gardons, et nous avons même oublié depuis combien de générations nous sommes ici…

− « Nous » ?, répéta Daren.

 

À peine avait-il prononcé ces mots que d’autres silhouettes à l’allure identique sortirent des ombres : d’autres hommes vêtus de la même bure brune, mais aussi des femmes et des enfants. Leurs mines étaient toutes identiques, et toute trace de bonheur semblait leur avoir été enlevée il y a bien longtemps.

 

− Mais pourquoi restez-vous là ?, continua Daren. Quel est ce temple ? Et qui sont ces personnes ?

 

L’homme remonta ses lèvres, dans un sourire dénué de toute expression.

 

− Ah… ça. C’est la dégénérescence de nos âmes et de nos esprits, lui répondit-il. Nous vivons dans la haine, la haine de cette puissance qui nous maintient en vie. Et c’est elle qui nous pourrit de l’intérieur. Il n’y a pas de remède, pas d’échappatoire,… pas de fin.

− C’est… c’est un destin très cruel, intervint timidement Aerie d’une petite voix. Mais pourquoi n’implorez-vous pas le dieu à qui appartient ce temple ? Il pourrait vous aider.

− Le dieu…, répéta lentement l’homme devant eux. Cela fait si longtemps que nous n’avons pas prononcé son nom que nous l’avons tous oublié. Quelle loyauté devons-nous à une créature qui nous condamne à cela ?

− Dans ce cas, pourquoi restez-vous ?, reprit Daren. Qu’est ce qui vous retient ici ?

− Nous ne pouvons partir. Nous ne pouvons même pas mourir !, répondit-il aussitôt. Nous renaissons dans un cycle infini de réincarnations, et nous sommes condamnés à revivre indéfiniment un destin dont nous ne voulons plus… Mais j’ai assez parlé. Partez maintenant, nous ne voulons pas de votre aide. Rien ne change ici, rien ne bouge; le temps est figé.

 

Daren considéra un instant les ombres de ceux qu’avaient dû être autrefois de fidèles serviteurs d’une puissante divinité. Mais ils n’étaient pas venus ici dans ce but. Le sceptre, sa deuxième moitié, devait se trouver dans le bâtiment juste devant eux, et ils n’allaient pas faire demi-tour si près du but. Gardiens ou pas.

 

− Est-il possible de pénétrer dans le temple ?, finit par demander Daren.

 

L’homme secoua lentement la tête.

 

− Entrez, prenez ce que vous voulez, pillez comme bon vous semble… Nous ne sommes gardiens que de nom… Mais comme tous ceux avant vous, vous échouerez. Adieu maintenant.

 

Aerie, Minsc et Yoshimo s’étaient approchés, et tous les quatre se concertèrent sur la marche à suivre. S’avançant vers les marches, ils poussèrent la porte et pénétrèrent dans le temple de ce dieu oublié.

 

La salle était vide. De grandes colonnes soutenaient un plafond usé, mais plus aucune décoration n’ornait les lieux. Au sol, le pavage bleu et blanc était recouvert d’une épaisse poussière et on devinait d’anciens symboles inscrits sur les dalles de marbres. Ils étaient seuls. Et pourtant, une présence hantait cette demeure. Une présence malveillante et agressive. Tout à coup, prenant forme sous leurs yeux, la présence se matérialisa au centre de la pièce. D’une pensée entêtante, elle venait de prendre une forme physique.

 

− La haine est ici ! La haine !

 

La créature ressemblait à un humain. Un homme au visage difforme, et aux yeux rougeoyant de fureur. À mesure qu’elle parlait, d’épaisses ailes lui poussèrent dans le dos et des griffes coupantes de ses mains. C’était sans aucun doute un démon, un démon venu des profondeurs des Abysses.

 

− Qui êtes-vous ?, s’écria Daren, l’arme au poing.

 

La créature grogna, continuant d’achever sa transformation. Elle ne ressemblait en rien à un homme maintenant, ni à aucune forme de vie connue des Plans Primaires. Elle mesurait plus de deux mètres, et sa peau était couverte d’écailles noires comme la nuit.

 

− Attaquez ! Attaquez-moi avec toute votre colère et nourrissez-moi !, rugit-elle à nouveau.

 

La créature s’élança, chacun de ses pas faisant trembler le sol. Daren eut juste le temps d’esquiver sa charge avant qu’elle ne fût sur lui. Elle était si imposante, semblait si indestructible, qu’il ne savait pas par quel flanc l’attaquer. Minsc s’était déjà lancé dans la bataille, tandis Yoshimo avait sorti son arc et commençait à tirer. Seule Aerie la regardait encore, presque calmement, les sourcils froncés. Daren chargea à son tour, plantant sa lame mortelle dans le corps du démon.

 

− Oui ! Haine, Souffrance !, éructa-t-elle.

 

Le démon déploya son aile et percuta Daren de plein fouet, l’envoyant heurter une colonne. La plaie béante qu’il venait de percer en son flanc suintait d’un sang ocre, mais ne semblait pas l’avoir affecté pour autant. La créature griffa de toutes ses forces le bras de Minsc, qui peina à se dégager à grands coups d’épée.

 

− Elle est coriace !, leur héla Yoshimo. Essayons tous ensemble. Aerie ?

 

Il se tourna vers l’elfe, qui n’avait pas encore bougé.

 

− Attendez, je crois que… nous faisons fausse…

− Attention, Minsc !

 

Le monstre attaquait à nouveau. Le rôdeur, déjà blessé, encaissa un coup d’une force terrifiante et s’effondra un peu plus loin, inconscient. Aussitôt, Yoshimo décocha une volée de flèches en quelques secondes, qui se figèrent toutes dans la poitrine du démon. Il vacilla un instant à l’impact, le même sang beige et fumant coulant le long de ses écailles, puis se tourna vers lui.

 

− Ah ah ah ! Continuez ! Nourrissez-moi de votre haine !

 

Il chargea encore une fois. Plus rapide, plus fort. Plusieurs de leurs coups avaient été mortels, même pour un démon. Cependant, chaque blessure qu’ils lui infligeaient semblait au contraire le rendre plus fort. Yoshimo n’eut pas le temps de parer, ni même de voir venir l’attaque. Une griffe gigantesque lui lacéra l’épaule et le projeta dans les airs, leur compagnon finissant sa course contre le mur de pierre. Le monstre se retourna. Il fixait à présent Daren. Il avait encore grandit, et semblait encore plus invincible.

 

− Tu as un pouvoir, enfant de Bhaal. Sert-en ! Fais appel à ton sang !

 

Daren se figea. Cette créature lisait-elle à ce point dans ses pensées ? Il ne pouvait nier qu’à cet instant il ne l’avait pas envisagé. Deux de ses compagnons étaient tombés, et même s’il redoutait toujours autant d’y faire appel, la situation était devenue suffisamment critique pour faire taire toute réticence. Une brume rouge envahit la pièce. Son cœur s’accéléra. Il sentait son visage se déformer lui aussi, une rage rituelle s’emparer de son âme.

 

− Non, Daren ! Que fais-tu ?

 

La voix lointaine d’Aerie résonna à ses oreilles; un appel réconfortant dans la tourmente, comme le chant apaisant d’une nymphe. Sa vision se fit plus nette à nouveau, et son cœur était partagé entre céder totalement à la folie, et renoncer tant qu’il en était encore temps. Le démon avança vers lui, dans une scène semblant se dérouler au ralenti.

 

− Daren ! Ne fais pas ça ! Il y a un autre moyen !

 

Plus que quelques mètres. Il avançait toujours, ses bras puissants prêts à donner la mort. S’il tombait lui aussi, Aerie serait sa prochaine victime. L’ombre de la créature ailée le recouvrait presque totalement. Son sang divin bouillonnait, refusant d’abandonner la lutte et irradiant de sa lumière écarlate. Puis le démon s’arrêta.

 

Elegard Aquilar, Tanar’ri ! M’Kery Ivae’ess Uuthra !

 

Aerie le défiait, prononçant d’étranges paroles dans sa langue natale. Le démon la toisa un instant, presque inquiet, et délaissa Daren pour fondre sur l’elfe. Elle avait une main tendue vers lui, étincelant d’un éclat bleuté, et dévisageait la créature d’un air déterminé.

Daren n’eut même pas le temps de crier. Le démon leva une griffe puissante, mais Aerie fut plus rapide et posa sa main sur son corps meurtrit et ensanglanté. Un hurlement de douleur retentit entre les murs bleuis par le reflet de son sortilège, et la créature fit quelques pas en arrière, ses mains contre sa poitrine.

 

− Non ! Je ne peux pas être vaincu !

 

Ses plaies se refermèrent lentement, et à mesure que la magie curative d’Aerie faisait son effet, le démon s’agenouillait, secoué de tremblements terribles.

 

− Non !! Ce n’est pas…

 

Ses ailes s’effritèrent, et ses écailles noirâtres se lissèrent pour finir par ressembler à nouveau à une peau humaine.

 

− Je…

 

Sa voix avait changé elle aussi. D’un timbre grave et rauque, elle était passée à une sonorité chaude et sereine. L’homme qui se tenait à présent devant eux se releva, auréolé d’une lumière blanche. Il parcourut la pièce du regard, toujours silencieux, et d’un geste, il pointa sa main vers Minsc et Yoshimo. Se tournant enfin vers Daren et Aerie, il prit à nouveau la parole.

 

− Qui pénètre dans mon temple ?

 

L’homme dont cette lumière émanait semblait être ébloui lui-même, et parcourait la pièce du regard les sourcils froncés.

 

− Présentez-vous, ajouta-t-il. Vous êtes presque au-delà de ma perception…

− Daren, et voici mes compagnons. Et vous, qui êtes-vous pour vous matérialiser ainsi ? Et quel était ce gardien ?

 

L’homme tourna la tête vers Daren, les yeux grands ouverts et dans le vague, tel un aveugle. Dans le même temps, Minsc et Yoshimo s’étaient redressés, leurs blessures soignées par cette nouvelle incarnation.

 

− Le gardien ? Le gardien n’est pas une création de Je. La Bête a détruit mon apparence à maintes reprises… Vous ne l’avez tué que pour quelques temps, mais elle revient, encore et encore.

− Que pouvons-nous faire pour vous ?, osa timidement Aerie.

− La Bête est une féroce divinité, car elle a plus de pouvoir que je ne peux en rassembler, à présent. Ma cohorte de fidèle a nourri cette créature, et je suis affaibli au point de disparaître.

− Vos fidèles ne vous vénèrent plus, honorable divinité, intervint Yoshimo. Ceux à l’extérieur n’expriment que du dégoût.

 

L’apparition parut s’indigner tout à coup.

 

− Mais ils doivent me servir ! Ils devaient me protéger et je devais subvenir à leurs besoins !

− Mais cela fait si longtemps qu’ils ne se rappellent même plus votre nom, ajouta Aerie. Tout doit avoir une fin, non ?

 

L’apparition prit soudainement une mine résignée, abattue.

 

− Alors il n’est pas étonnant que je n’arrive pas à vaincre la Bête… Elle est l’incarnation de leur répugnance et est devenue l’objet de leur vénération, consciemment ou non. Le temps a passé, et je n’ai plus rien à faire ici. Le Grand Instrument a perdu de sa puissance, et n’est plus aussi redoutable que je ne le craignais.

 

Les quatre compagnons se regardèrent un instant. Ce « Grand Instrument » était-il ce qu’ils étaient venus chercher ?

 

− Nous… nous sommes ici pour récupérer le morceau d’un sceptre, et nous pensons qu’il est ici, dans ce temple, finit par dire Daren.

− L’accord avait pour but que le Grand Instrument ne soit plus jamais utilisé, reprit l’apparition. Et si je dois quitter définitivement cet endroit, mon dernier acte doit être de le détruire. Mais je n’en ai pas le pouvoir…

− Mais vos fidèles vont continuer à errer sans fin ainsi, dans ce cas, répondit Aerie.

− Leur ferveur et leur conviction sont le secret de mon pouvoir. Peut-être que de réunir une dernière fois le sceptre éveillera en eux assez d’espoir pour nous libérer tous ?

 

Daren réfléchissait à toute vitesse. Il leur fallait cette moitié cachée ici dans ce temple, mais cette divinité mourante ne leur laisserait sans doute pas si facilement.

 

− Je peux vous proposer un accord, finit-il par dire à l’avatar lumineux. Vous nous laissez le sceptre car nous en avons besoin pour une autre tâche, et nous vous rapportons les deux parties rassemblées une fois que nous aurons fini.

 

Au moment où il parlait, il n’avait pas encore la moindre idée de la manière dont ils allaient se procurer celle en possession de Gaal, mais ils improviseraient en temps utile. Pour le moment, l’apparition le dévisageait et Daren ressentit une présence sonder chaque recoin de ses pensées.

 

− Tu as l’air honnête, enfant de Bhaal, reprit-il. Mais je t’en conjure, reviens vite et n’échoue pas, ou les conséquences pourraient en être terribles.

 

Il tendit la main et matérialisa devant lui ce qu’il appelait le Grand Instrument : la moitié noire d’un bâton d’ébène.

 

− Faites vite, faites vite…, finit-il dans un murmure.

 

Il disparut, les laissant seuls avec la partie du sceptre.

 

− Bouh n’a encore jamais rien vu de tel, et il espère que tu sais ce que tu fais, Daren.

− Je suis d’accord avec ton hamster, Minsc, ajouta Yoshimo. Nous mettre au service de Heaume, je comprends que nous ayons besoin d’argent, mais tout ceci ne me semble pas nous concerner. Y aurait-il quelque chose que j’ignore ?

− Nous devons aider ces pauvres gens, dehors, répondit aussitôt Aerie. Cela fait une éternité qu’ils gardent quelque chose inutilement, et c’est une raison suffisante pour avoir accepté.

− C’était aussi le seul moyen d’obtenir ce que nous étions venus chercher, Yoshimo, ajouta Daren. Je ne crois pas que nous aurions pu le récupérer sans l’accord de son propriétaire.

 

Ils descendirent les marches du temple. Dehors, aucun des fidèles n’avait bougé, toujours tapis dans les ombres. Ils passèrent devant eux, mais aucun ne leur parla.

Le culte de l’Œil Aveugle

− Bonsoir, s’éleva devant la porte de la Couronne de Cuivre une voix féminine. Je vous attendais.

 

Daren et Aerie s’échangèrent un regard inquiet, et répondirent d’un discret « bonsoir ». La frêle silhouette devant eux portait une capuche noire, mais à la lueur des torches, la pâleur de son visage avait quelque chose d’effrayant.

 

− Je vais être directe, reprit-elle aussitôt d’une voix froide. Vous travaillez avec des gens qui vous espionnent, et qui vous demandent une somme d’argent très importante pour ça.

 

Ils n’avaient encore rien dit, mais ses propos les intriguèrent.

 

− Ma maîtresse a une autre proposition à vous faire. Elle a de quoi résoudre vos… petits problèmes personnels, pour une somme plus abordable, bien sûr. C’est une personne digne de confiance.

 

Daren croisa son regard, et une sensation inexpliquée d’anxiété l’envahit. Cette femme dégageait une aura angoissante, et ses yeux noirs sur son visage blanc accroissaient encore ce malaise.

 

− Si vous vous sentez digne de la sienne, continua-t-elle, rendez-vous au cimetière de la ville demain soir. Après le coucher du soleil. Elle vous parlera plus en détail de sa proposition.

 

Daren lança un très rapide coup d’œil à Aerie, qui avait toujours le regard figé sur celui sur leur interlocutrice.

 

− Je vois, finit-il par dire. Et… de qui dois-je me réclamer ?

− Je me nomme Valen, répondit la jeune femme. Mais vous n’aurez pas besoin de vous présenter. Ma maîtresse sait qui vous êtes, et elle vous attendra là bas.

− Mais pourquoi un endroit aussi incongru ?, finit par demander Daren. Pourquoi cette rencontre là bas ?

− Des questions, toujours des questions… Acceptez, et vous aurez les réponses.

 

Elle le dévisagea une dernière fois.

 

− Refusez, et…

 

Un frisson lui parcourut l’échine. Le visage de cette Valen, bien que très fin, était aussi particulièrement effrayant.

 

− Que voulez-vous d… ?, commença Daren.

− Bonne nuit, le coupa-t-elle, et j’espère à bientôt.

 

Sans un bruit, elle s’engouffra dans une ruelle et les laissa tous deux aussi subitement qu’elle les avait abordés. Leurs compagnons étaient couchés depuis un moment déjà, et les deux compagnons montèrent eux aussi dans leur chambre en silence. Daren repensa un long moment au visage de cette Valen, puis s’endormit lentement.

 

La nouvelle ne tarda cependant guère à faire débat. À peine levés, il en informa aussitôt ses compagnons autour de la table du petit déjeuner.

 

− Une autre offre ? Cette nuit ?, répondit Jaheira à peine eut-il terminé.

 

La demi-elfe semblait quelque peu alarmée par son récit.

 

− C’est insensé, poursuivit-elle. Toute la ville est au courant de ce qui s’est passé, ou quoi ?

− Notre évasion n’a pas été des plus discrètes mon amie, intervint Yoshimo, et toute la population d’Athkatla a pu être au courant de ce qui nous est arrivé. Je ne crois pas que cette personne nous espionne particulièrement.

− Tu as peut-être raison, Yoshimo, reprit la demi elfe, mais tu ne m’enlèveras pas cette impression. Et d’après ce que nous décrit Daren, cette personne avait l’air étrange, c’est ça ?

− Elle nous a surtout donné rendez-vous au… cimetière, ajouta Aerie d’un air presque effrayé. Et de nuit, en plus !

 

Un petit garçon d’une dizaine d’années s’approcha de leur table.

 

− Bonjour m’sieurs dame !

 

Il posa sur la table une petite note manuscrite, et s’éloigna aussitôt en leur faisant un signe de la main.

 

− De la part de votre employeur. Et bonne journée !

 

En quelques secondes, il disparut vers la sortie, laissant le petit groupe à peine réveillé sans voix, leur regard oscillant entre la porte et le message sur la table. D’un geste lent, Daren ramassa le morceau de papier et le lut à haute voix.

 

− « N’allez pas voir votre contact ce soir. Nous allons améliorer notre proposition. »

 

Jaheira répondit la première.

 

− Et voilà ! Encore et toujours épiés… Et par deux clans, qui plus est.

− Je ne pense pas que ça change grand-chose, non ?, continua Daren. Nous devons toujours trouver cet argent, et sauver Imoen.

− Et botter les fesses de cet Irenicus !, ajouta Minsc.

− Tu as raison, admit-elle. Même si je n’aime pas trop ça… Enfin, allons au quartier des temples, et essayons de résoudre…

 

Elle s’interrompit, visiblement troublée. Son regard était fixé sur une femme assise à une autre table un peu plus loin, qui la dévisageait en retour. Sans un mot, Jaheira se leva et partit s’asseoir à ses côtés. Daren interrogea ses compagnons du regard, mais ils ne semblaient pas davantage percevoir le fin mot de l’histoire que lui. Après un bref échange, elle revint vers eux, le visage préoccupé.

 

− Je… je ne pourrais pas vous accompagner aujourd’hui, déclara-t-elle sans autre forme d’explication.

 

Daren, mais aussi Yoshimo, Minsc et Aerie ouvrirent la bouche en même temps, stupéfiés, mais elle les coupa avant qu’ils n’eussent le temps de continuer.

 

− Inutile de me poser des questions, je ne peux pas vous en dire plus, pour le moment. Je serai sans doute de retour demain. Encore désolée, et bon courage.

 

Elle sortit en compagnie de cette femme, et tourna avant de quitter le bâtiment un dernier regard vers Daren, un regard mêlé de gêne et d’excuses.

 

− Bien. Quelle est la route à suivre, maintenant ?, finit par demander Yoshimo, brisant ainsi le silence embarrassant qui s’était installé depuis le départ de la druide.

 

Il rajusta sa queue de cheval et serra la ceinture de son épée tandis que Minsc faisait remonter son hamster sur ses épaules. Aerie semblait particulièrement troublée que Jaheira partît ainsi sans une explication, mais elle n’évoqua pas le sujet, rassemblant et préparant elle aussi ses affaires. Regardant une dernière fois le message qu’ils venaient de recevoir de leur employeur, Daren se leva et sortit le premier de l’auberge.

 

Le petit groupe, amputé de Jaheira, prit la direction du nord et traversa le fleuve Weng. Leur mission consistait en un simple espionnage, mais ils devaient avant tout repérer un membre de cette secte, et si c’était possible l’homme nommé Gaal qu’ils avaient aperçu lors de leur précédente visite. Depuis la veille, il semblait que les patrouilles avaient été renforcées afin d’éviter un nouveau rassemblement malencontreux. La Sentinelle Suprême Oisig avait parlé d’un culte « des profondeurs », et peut-être fallait-il prendre cette expression au pied de la lettre.

 

Tandis que ses compagnons s’étaient dispersés en quête d’indices, Daren repensa à Jaheira et à cette femme qu’elle avait suivie. Que se passait-il ? Il se remémora les évènements des jours précédents, et se rappela de leur première journée à la Couronne de Cuivre. Chacun d’eux était parti à la recherche d’un peu d’argent pour leur journée, mais c’était la seule qui n’avait pas dévoilé l’endroit où elle s’était rendue. Que pouvait-elle avoir de plus important à l’esprit que la situation dans laquelle ils se trouvaient ? Cela avait-il un rapport avec Khalid ? Ou… s’apprêtait-elle à les trahir… ? La voix d’Aerie le tira de ses sombres réflexions.

 

− Daren ! Daren ! Viens, suis-moi !

 

Elle lui saisit le poignet et courut en direction d’une petite allée entre deux bâtiments. Ils arrivèrent juste à temps pour apercevoir un homme recouvert d’une cape et d’une capuche s’engouffrer par une trappe, qui se referma derrière lui en un bruit sec.

 

− Qu’est ce que… ?, commença Daren.

− Son visage, l’interrompit à voix basse Aerie, un doigt sur ses lèvres. J’ai vu son visage, et…

 

Ses yeux bleus en amande s’agrandirent dans une expression d’étonnement et d’horreur.

 

− Ses yeux…, chuchota-t-elle. Ses yeux sont morts ! J’ai vu distinctement ses pupilles blanches avant qu’il ne les referme… Et il prononçait des prières très étranges, parlant de « l’Œil »… si tu vois ce que je veux dire.

− Allons chercher les autres et suivons-le, conclut Daren. C’est sûrement une piste.

 

Il partit aussitôt chercher Minsc et Yoshimo qui rejoignirent rapidement l’elfe restée près du passage. Une fois regroupés, ils soulevèrent la trappe qui dévoila une échelle s’enfonçant dans l’obscurité. Sans attendre, ils se mirent à sa poursuite et entamèrent la descente.

 

− Il fait si sombre…, murmura Aerie. Les Avariels ne vivent jamais sous terre…

− Nous sommes dans les égouts de ce quartier, je crois bien, commenta Yoshimo.

 

À en juger par l’odeur, il avait sans aucun doute raison. Une fois le silence revenu, ils percurent des bruits étranges et peu rassurants qui résonnaient dans le conduit.

 

− Je me demande par où cet homme a pu filer, demanda Minsc. Bouh dit qu’il y a trop de rongeurs dans les environs pour qu’il puisse sentir une piste.

 

Les bruits de leur pas retentissaient contre les parois, et à chaque tournant on entendait des rats s’enfuir à leur passage. Toutefois, malgré leur aspect plutôt angoissant, ces égouts n’étaient en rien différents de ceux de n’importe quelle ville, et Daren voyait mal comment il était possible d’y fonder une secte illégale sans être repéré par les personnes chargées de son entretien.

 

− Attendez…, murmura Aerie à demi-mot.

 

La jeune elfe était concentrée, ses mains formant un cercle qui commença à luire d’une couleur argentée.

 

− Vers… là. Dans cette direction, je le sens.

 

Elle désigna un tunnel qui se dirigeait vers le nord-ouest.

 

− Qui y a-t-il par là ?, demanda Daren.

− Notre homme. Il a pris dans cette direction, je le sens.

− Très bien, nous te suivons répondit Yoshimo.

 

Ils suivirent cette piste pendant presque une demi-heure. Leur avancée était réduite dans la pénombre, et ils devaient souvent barboter dans une eau sale jusqu’à mi cuisse pour franchir certains embranchements. De ses yeux d’elfes, Aerie scrutait attentivement le bout de la galerie qu’elle leur avait fait emprunter, mais elle continuait toujours tout droit, encore et encore. Se trouvaient-ils toujours sous le quartier des temples ? Rien n’était moins sûr.

 

Le sol se fit finalement plus sec, et les parois plus usées. On aurait dit que cette partie du réseau n’était plus utilisée depuis très longtemps. Le tunnel s’enfonça petit à petit, et finit par s’élargir. L’air était lourd dans ces bas-fonds. Daren se rappela soudainement la ville souterraine dans sous-sols de la Porte de Baldur. Était-il courant de bâtir des cités sur les ruines d’autres plus anciennes ? Qu’allaient-ils trouver à l’autre bout de ce souterrain ? Quelque chose, une menace impalpable, semblait être aux aguets ici.

 

− Regardez !

 

Aerie avait presque poussé un cri en même temps, et leur désigna quelque chose au sol. Minsc passa aussitôt devant elle et s’approcha, l’épée à la main.

 

− Un cadavre, finit-il par leur dire.

 

Yoshimo l’avait suivi de près et inspectait lui aussi le corps qui gisait devant eux.

 

− Et un cadavre plutôt ancien… Je me demande comment il est arrivé jusqu’ici…

 

Mais Daren était occupé par un détail, entre les mains encore serrées du cadavre. Il semblait ternir fermement quelque chose, qui dépassait au dessus de son index. Il s’approcha à son tour, le regard toujours fixé sur sa main.

 

− Attendez…

 

Aerie semblait inquiète. Elle tournait sans cesse le regard de gauche à droite, la respiration presque haletante. Daren fit encore un pas. Lui aussi avait un étrange pressentiment, mais cette « chose » qu’il tenait entre ses mains l’obnubilait.

 

− Non, Daren, n’avance pas. Je crois que…

 

Guidé par sa curiosité, Daren s’agenouilla devant le corps et s’atela à ouvrir la main serrée, crispée à l’extrême par la mort. Les doigts cédèrent enfin, et ce qu’il découvrit l’horrifia : à l’intérieur de cette paume morte était écrasée une paire d’yeux encore sanguinolents. Il eut un mouvement de recul, étouffant un cri, et Minsc s’écria au même instant :

 

− Nous sommes attaqués !

 

Daren n’eut même pas le temps de lever les yeux qu’il comprit aussitôt la menace qui pesait sur eux : la main desséchée devant lui se referma, et le corps en décomposition qui était jusque là inanimé se releva en boitant.

 

− Des morts-vivants…

 

Minsc décapita en un instant le zombie qui venait de se redresser, et sa tête rebondit contre le mur de la galerie avant de retomber dans un bruit de chair molle. Daren savait d’expérience qu’il n’était pas aussi simple de vaincre ces créatures et le corps sans tête tourna ses épaules en direction du rôdeur, avançant comme s’il était indemne.

 

− Oh, non…, implora doucement la voix terrifiée d’Aerie derrière eux. Baervan, sauvez-nous…

 

Minsc rugit à nouveau et découpa encore une fois le corps devant lui, qui finit privé de ses membres par s’immobiliser à nouveau. Quelques mètres plus loin, une horde d’une vingtaine de ces créatures avançaient maladroitement en émettant des grognements rauques.

 

− Il va finir par se relever, lança Daren au rôdeur. Minsc, Yoshimo, mettez vous en position. Notre seule chance de nous en sortir est de les mettre à terre le plus rapidement possible et de passer à ce moment là !

− Ne serait-il pas plus prudent de fuir ?, proposa Yoshimo.

 

Daren feignit de ne pas l’entendre et se tourna vers l’elfe.

 

− Aerie ! Il faut nous aider ! Sers-toi de ta magie !

 

Mais la jeune sorcière ne parvenait pas à détourner le regard de ces morts-vivants. La vision de ces cadavres pour la plupart démembrés boitant vers eux dans un concert de râles infâmes avait en effet de quoi faire fuir le plus courageux des héros. Daren sortit son épée et se concentra. Ils devaient être une vingtaine. Vingt, contre quatre.

 

Ce fut encore Minsc qui chargea le premier. Sa force surhumaine faisait voler nombre de leurs adversaires, mais cela n’affectait pas vraiment ces créatures déjà mortes, qui continuaient d’approcher leurs griffes et leurs crocs des chairs de leurs victimes. Le combat durait depuis à peine cinq minutes que déjà les premiers corps tombés se relevaient à nouveau pour rejoindre la bataille. Daren tranchait lui aussi, la sombre lame de Sarevok pénétrant encore plus profondément la chair que les autres, mais même si les zombies mis à terre par son épée y demeuraient un peu plus longtemps, ils finissaient aussi par se relever. Tout à coup, Daren entendit un chant derrière eux. Un chant si beau et mélodieux qu’il apaisa presque ses blessures et amena le calme sur le champ de bataille. Les créatures semblaient l’entendre elles aussi, car elles s’arrêtèrent presque en même temps et se tournèrent vers la personne qui le récitait : Aerie.

 

Malgré la mélodie si envoûtante, le visage de l’elfe s’était durci, et elle tenait fermement une main tendue devant elle, comme si elle repoussait de sa simple paume ce Mal qu’ils combattaient depuis presque un quart d’heure. Elle s’arrêta tout à coup, et psalmodia des paroles en elfique dont Daren ne comprit pas le sens. Une lueur blanche l’aveugla, et il dut poser un bras sur ses yeux pour continuer à observer la scène qui se déroulait. Les morts-vivants en revanche, se mirent à courir de manière désordonnée, se heurtant les uns les autres en fuyant cette lumière.

 

Ath Baervan ! Mai, Kyed ! Vanessaril Guenhyvar !

 

La lumière disparut dans un flash argenté, et les corps autour d’eux se consumèrent en un feu sacré, et ne laissèrent que quelques traces noires sur le sol. Aerie tomba à genou, ses longs cheveux blonds perlant de sueur.

 

− Aerie ! Tu vas bien ?

 

Daren s’était précipité à son secours. L’elfe se releva doucement, et resta un moment les mains sur ses cuisses à reprendre sa respiration.

 

− Que s’est-il passé ?, reprit Daren. Je n’ai jamais rien vu de tel !

− Les forces d’un dieu peuvent réduire à néant des créatures comme ces zombies si le réceptacle qui les dirige est suffisamment solide, répondit Yoshimo. Notre belle magicienne a beaucoup plus de ressources qu’il n’y parait.

 

Il regarda l’elfe à nouveau. Elle venait d’inspirer un profond respect aux trois autres. Daren se dit pour lui-même qu’il regrettait que Jaheira ne fût pas là pour la voir à l’oeuvre, ce qui aurait sûrement fait taire ses sarcasmes réguliers sur Aerie. Après quelques félicitations, Minsc et Daren lui tendirent la main pour l’aider à se redresser.

 

− Merci… à tous, je vais bien maintenant, dit-elle en se relevant, la respiration encore quelque peu saccadée. Nous pouvons repartir.

− Restons sur nos gardes, ajouta Daren.

 

Ils avancèrent à nouveau dans le tunnel qui continuait à descendre.

 

− Ecoutez, on entend des bruits.

 

La galerie s’était élargie à une intersection, et donnait à présent dans une sorte de grotte. Des voix et un chant grave et continu s’élevaient de l’intérieur en une étrange mélopée. Sans un bruit, Daren, Minsc, Yoshimo et Aerie s’avancèrent au plus près en se dissimulant derrière un bloc de roche pour observer la scène terrible qui se déroulait un peu plus loin.

 

« Révoques-tu la faiblesse des voyants ? »

 

La voix résonna dans la caverne. Devant une fosse au sol d’où sortaient des vapeurs de fumée verte, un homme portant une cagoule noire agitait les bras en direction d’un autre, ligoté et à terre. Le prisonnier acquiesça lentement de la tête, le visage apeuré, et bredouilla quelques mots.

 

− Je… j’accepte.

− Révoques-tu ton ancien culte ainsi que le pouvoir mensonger de la vue ?

− J’y renonce.

 

L’homme à la cagoule leva alors une sorte de sceptre, et poussa un hurlement. Un hurlement terrifiant, accompagné de cris et des tambours des autres fidèles qui assistaient à la cérémonie.

 

− Ô Seigneur Aveugle ! Ôtes à cet être impur sa vision et ses images qui lui empoisonnent son esprit !

 

Quelque chose d’incroyable se produisit alors. Une lumière pourpre illumina le sceptre pointé vers le plafond et de la fumée verdâtre sortit une main, puis tout un corps. La créature s’extirpa de la cheminée, lentement, puis se redressa. Enfin, il tourna ses orbites vides en direction de l’homme ligoté qui tentait de se relever.

 

− Je… Non !, supplia-t-il. Je ne veux plus ! Je ne…

 

Mais la créature ne lui laissa pas l’opportunité d’achever sa phrase. D’un geste brusque et impitoyable, elle lui arracha les yeux du visage dans un cri qui déchira le silence de la caverne. La lumière violette illumina toute la pièce, et le prisonnier s’effondra au sol, évanoui. Daren et ses compagnons avaient le regard rivé sur cette scène d’horreur sans parvenir à s’en détacher. Ce fut le contact d’Aerie à ses côtés qui s’était imperceptiblement réfugiée contre lui le ramena à la réalité.

 

− Nous ferions mieux d’y aller, chuchota Yoshimo. Rester ici plus longtemps serait risqué.

 

Ils firent tous demi-tour avant que quiconque ne les aperçût et firent le point à l’entrée de la grotte.

 

− Vous avez vu ce bâton qu’il tenait dans les mains ?, demanda Aerie. J’ai l’impression que c’est ça qui lui donne ce pouvoir.

− Toute cette légende sur cet « Œil Aveugle » pour un simple sceptre ?, émit Yoshimo, pensif.

− Nous ne savons pas si cet objet est le seul responsable de ce qui se passe ici, trancha Daren. Peut-être se passe-t-il autre chose ? Mais dans tous les cas, nous avons deux possibilités : revenir sur nos pas et informer le temple de Heaume, ou…

− Dérober le sceptre, c’est bien à ça que tu penses mon ami ?, termina Yoshimo.

 

Daren acquiesça d’un hochement de tête.

 

− Je pense que nous serions encore plus payés si en plus d’avoir l’explication, nous parvenons à mettre fin aux agissements de ce Gaal.

 

Daren leva les yeux vers Minsc, qu’il eut juste le temps de voir froncer les sourcils en dégainant son arme. Yoshimo en face de lui avait lui aussi mis la main au fourreau. Daren se retourna aussi vite qu’il put et découvrit un homme, seul et encapuchonné, qui posa une main âgée sur son épaule.

 

− Qui êtes-vous ?, s’exclama Daren en se dégageant de façon brutale.

 

L’homme tâtonnait son bras de sa main ridée et répondit d’une voix faible et chevrotante.

 

− Ne me faîtes pas de mal… Je vous demande juste de me suivre…

 

Sans attendre leur réponse, la silhouette fit demi-tour et tourna dans l’un des tunnels latéraux, ses mains palpant la roche de la paroi. Tous les quatre se regardèrent un instant, interloqués, avant de s’élancer à sa poursuite.

 

− Attendez !, lança Daren, n’osant cependant pas trop hausser le ton de peur d’être repéré par les membres de la secte un peu plus loin.

 

Mais le vieil homme ne lui répondit pas, se contentant de poursuivre son avancée cahotique. Après tout, qu’avaient-ils à craindre d’un vieillard peinant à tenir sur ses jambes ? Après quelques minutes de marche, le souterrain se transforma en un couloir qui lui-même terminait en un cul-de-sac. Le vieil homme tâtonna le mur de droite, sa main glissant le long des rainures, puis pressa quelque chose entre deux blocs. Un cliquetis métallique résonna, révélant un panneau qui se souleva dans la paroi d’en face.

 

− Entrez, répondit enfin le vieil homme. Suivez-moi.

 

Il passa le premier, suivi par les autres, aux aguets. Le passage secret donnait dans une immense pièce sombre et austère. Seule une table et quelques chaises y étaient entreposées au milieu, et en dehors de la lumière de leurs torches, rien d’autre n’éclairait cet endroit. L’homme releva sa capuche et leva le visage vers eux.

 

Na Aerdrië !, s’écria Aerie, une main devant la bouche.

 

Sous ses paupières, deux orbites béantes témoignaient du rituel qu’il avait dû subir.

 

− Vous êtes avec eux !, s’écria Daren. Vous êtes un serviteur de ce…

− Non !, l’interrompit aussitôt leur interlocuteur, visiblement effaré. Doucement jeune homme. Je… je vous ai entendu parler tout à l’heure, et… Et si vous êtes arrivés jusqu’ici, c’est que vous êtes tous les quatre habiles et courageux. Vous… vous devez nous aider.

− Vous aider ?, reprit Daren, surpris et méfiant. Que voulez-vous dire ? Vous vous êtes fait arracher les yeux par ce fou, qui me dit que vous n’essayez pas de nous tendre un piège ?

 

L’homme poussa un long soupir, et s’assit en trébuchant sur une chaise.

 

− Je me nomme Sassar. Vous avez raison, autrefois j’étais bien un fidèle de l’« Œil Aveugle », et même un fidèle particulièrement dévoué. Je faisais partie de l’élite. Et c’est d’ailleurs comme ça que j’ai compris.

 

Tous les quatre s’assirent à leur tour et l’écoutèrent parler attentivement.

 

− Il existe une créature, reprit-il, une créature qui vit encore plus profond sous terre, dans un souterrain dont on ne peut sortir vivant. Aucun de nous ne l’a encore vue, car les seuls qui aient pu l’approcher sont ceux qui ont subis le rituel… La seule chose que je peux vous dire, c’est que c’est une créature maléfique, qui ne cherche qu’à répandre le mal et le chaos. Je… je ne l’ai pas compris tout de suite, séduit par son pouvoir, mais lorsque j’ai enfin saisi ses véritables desseins…

 

Il s’arrêta un instant, et reprit.

 

− Le sceptre, celui que possède Gaal actuellement, est la seule chose capable de se protéger des pouvoirs mortels de cette créature. Mais il ne permet pas de la détruire, non… Pas cette seule moitié…

− Moitié ?, répéta Daren. Que voulez-vous dire ?

− Le sceptre était un artefact des plus dangereux, continua le vieil homme. Il fut créé par les Dieux, il y a bien longtemps. Mais son pouvoir fut corrompu par ses utilisateurs, qui ne cherchaient par lui que la gloire et la fortune personnelle. Corrompu à un tel point que l’un de ces dieux le brisa en deux parties. Ses deux morceaux gardèrent encore une puissance terrible, mais étaient affaiblis et n’appartenaient plus à la même personne. L’un des deux fut trouvé par Gaal, il y a quelques mois.

 

Il s’arrêta, cherchant de la main un verre d’eau posé sur la table.

 

− Et l’autre ?, demanda Daren. L’autre morceau, qu’en est-il advenu ?

 

Le vieil homme but de longues gorgées, et poursuivit.

 

− L’autre…, répéta-il d’une voix pensive. L’autre resta la propriété du dieu qui l’avait brisé et fut scellé dans son temple, dans les profondeurs.

− Alors il est inutile d’espérer le retrouver.

− Seules les deux parties à nouveau assemblées seront capables d’anéantir le terrible « Œil ». Et… si vous vous montrez à nouveau habiles et courageux, je peux vous montrer le chemin qui vous mènera vers ce que vous cherchez.

 

Daren regarda ses compagnons. Aerie haussa les épaules, lui signifiant que c’était à lui de prendre une décision tandis que Yoshimo se tint le menton entre le pouce et l’index, visiblement partagé entre le désir de continuer et celui de faire demi-tour.

 

− J’ai peur de ne pas comprendre, l’interrogea Daren. Pourquoi nous racontez-vous tout ceci ? Pourquoi ne pas mettre un terme à tout ceci vous-même, si vous savez où se trouvent les deux parties du sceptre ?

 

Le vieil homme soupira à nouveau.

 

− Ah… Je le ferais bien, si je le pouvais. Mais depuis que j’ai quitté l’Ordre, les pouvoirs surnaturels que me conférait l’ « Œil » ont disparus, me laissant aussi aveugle que j’aurais dû l’être après m’être fait arracher les yeux… Je suis donc maintenant faible, et sans la possibilité de m’aventurer bien loin… Je survis en me rendant dans les égouts de la ville, et en volant les restes de nourriture jetés par les habitants…

 

Tout à coup, Minsc, l’air décidé, frappa son poing sur la table et s’écria de vive voix :

 

− Et nous serons habiles et courageux, vieil homme ! Bouh a été très impressionné par ton histoire, même si Minsc n’a pas tout bien compris, et il veut que nous allions récupérer ce que tu as dit tout à l’heure. Pas vrai, Daren ? Nous ne pouvons pas laisser ces gens maléfiques continuer ainsi !

 

L’enthousiasme sans faille de Minsc décida tout le monde, et ils demandèrent à Sassar de leur montrer le chemin de ce temple dont il avait parlé plus tôt. Le vieillard se leva, plus à l’aise dans cette étrange pièce dans laquelle il vivait que dans la galerie, et ouvrit un autre mécanisme secret en face de celui où ils étaient arrivés.

 

− Allez-y, mais prenez garde… Des créatures diaboliques, ou des pièges mortels… Seuls les dieux savent ce qui rôde dans les profondeurs…

 

Allumant de nouvelles torches, ils descendirent précautionneusement les hautes marches qui plongeaient dans les ténèbres.

Une première récompense

− Et tu dis que tu as vu Imoen et Irenicus, dans ton rêve ?, demanda Jaheira d’un air sceptique. Je ne pense pas qu’il s’agisse de prémonition, mais bien effectivement d’un rêve… Et ce qui est arrivé à la porte s’explique simplement par…

 

Elle hésita un instant. Ni Yoshimo ni Aerie n’étaient au courant de sa terrible ascendance.

 

− Oh, et puis zut. Si nous devons voyager ensemble, je pense que tu peux tout dire  au sujet de ton… père, Daren. Non ?

 

Il haussa les épaules, fataliste.

 

− Que se passe-t-il au sujet de ton père ?, demanda Yoshimo. Il a fait des choses… répréhensibles ?

− C’est rien de le dire… Tu ne me croiras jamais si je te le disais…

 

Il prit une longue inspiration.

 

− Mon père est Bhaal, le Seigneur du Meurtre.

 

Aerie étouffa un cri, ce que Daren redoutait le plus.

 

− Mon oncle Quayle m’a parlé de la prophétie d’Alaundo. C’est… Je suppose que c’est un poids difficile à porter, non ?

− Je fais ce que je peux pour être normal, soupira-t-il, quelque peu agacé d’être en permanence l’objet de ce genre de questionnements. Mais il m’arrive parfois de démolir une porte dans mon sommeil…

 

Sa petite phrase détendit l’atmosphère devenue bien trop pesante à son goût, et parvint même à arracher un sourire à Jaheira.

 

− Bien, voilà ce que je vous propose, reprit-elle. Je vais attendre ici le contact du Conseil des Six en écoutant les ragots de la Couronne, et pendant ce temps, vous allez vous balader en ville et fouiner à droite à et gauche. Je vous rappelle que nous n’avons pas moins de vingt mille pièces d’or à dégoter si nous voulons sortir Imoen de là, et que nous sommes encore loin du résultat !

 

Minsc et Yoshimo partirent ensemble en direction des docks à la recherche d’un éventuel travail qui sortirait de l’ordinaire, tandis que Daren et Aerie prirent la direction des temples de la ville. Bien qu’il ne fût pas un fidèle de Heaume ou de Lathandre, il ne voyait aucun inconvénient à effectuer une quelconque tâche pour l’un de ces deux clergés.

 

Le quartier des temples d’Athkatla était particulièrement harmonieux. De gigantesques chapelles surmontées de dômes colorés délimitaient les allées bordées de statues de marbre. Devant l’entrée de chaque monument, des sentinelles aux couleurs de leur divinité gardaient fièrement les portes majestueuses. Daren regardait Aerie marcher devant lui. Son allure leste et agile reflétait sans conteste la grâce naturelle des elfes.

 

− Aerie… ?

 

Elle se retourna en haussant les sourcils au dessus de ses grands yeux bleu clair.

 

− Oui, Daren ? Qui y a-t-il ?

− Vous… vous avez dit être une elfe avarielle, non ? Je veux dire, vous êtes une elfe… ailée ? C’est bien ça ?

 

Une légende parlait d’un peuple elfique vivant dans une cité sur les nuages. Ce peuple était connu sous le nom d’Avariels, un peuple resté coupé du monde durant de longs siècles. Le visage d’Aerie s’assombrit aussitôt. Elle détourna son regard, mais Daren aperçut une larme couler le long de sa joue.

 

− Oh, je… je suis désolé, s’empressa-t-il d’ajouter. Je ne voulais pas…

− Ce n’est rien, le coupa Aerie. Vous avez sans doute raison de me le faire remarquer…

 

Daren ne répondit pas. Elle s’assit sur un banc, le regard dans le vague, et il l’imita en silence.

 

− J’étais une avarielle, continua-t-elle. Jusqu’à ce que je perde mes ailes. Avant d’être au cirque avec oncle Quayle, j’étais…

 

Un sanglot étouffa sa voix. Elle déglutit lentement, reprenant son souffle.

 

− J’étais en cage. Capturée par des esclavagistes, qui m’ont vendue au plus offrant.

 

Daren se mordit la lèvre. La jeune elfe semblait complètement abattue, et ses souvenirs étaient vraisemblablement douloureux. Il approcha sa main de la sienne.

 

− Mais nous parlerons de ça une autre fois, dit elle en se levant soudainement.

 

Elle sécha ses larmes, et regarda Daren dans les yeux.

 

− Je vous le promets.

 

Ils avaient à peine fini leur conversation qu’une foule était en train d’être dispersée par des gardes au tabar orné d’un grand œil, celui de Heaume. Un homme âgé agitant un bâton semblait proférer des menaces, et était amené plus loin par ces sentinelles. Son auditoire derrière lui débattait à tout rompre et un grand homme, un prêtre du dieu vigilant à en juger par ses habits semblables à ceux des gardes, ramenait tant bien que mal le calme parmi la foule. Daren et Aerie s’approchèrent, tentant de saisir le motif de la polémique.

 

− Vous ne devez pas écouter ce prophète fou !, répétait inlassablement le grand prêtre. Cet « Œil Aveugle » n’est qu’un leurre pour vous entraîner dans la folie ! Seul Heaume saura vous guider vers la vérité !

 

Une fois le calme revenu, à grands renforts militaires, l’homme qui venait de prêcher à la foule s’en retourna vers son temple, le visage préoccupé. Ils le suivirent jusqu’à sa destination et entrèrent à leur tour dans le majestueux temple du dieu Sentinelle.

 

La beauté du lieu avait de quoi convertir quiconque pénétrait en cet endroit. Au fond du temple, une gigantesque sphère dorée illuminait les colonnes d’une lumière d’or, et les immenses statues représentant le dieu Heaume vêtu de son armure semblaient garder les lieux depuis l’aube des temps. Au centre du monument, un grand œil sur une main gantée représentait à même le sol le symbole du dieu gardien.

 

− Que la bénédiction de Heaume soit avec vous, les salua un jeune moine en s’inclinant devant eux.

− Excusez-moi, demanda timidement Daren. Pourriez-vous nous dire qui est cet homme qui vient à l’instant de rentrer ici ? Nous souhaiterions lui parler.

− Oh ! Vous voulez parler de la Sentinelle Suprême, Oisig ? Je ne sais pas s’il pourra vous recevoir, mais vous pouvez toujours essayer de parler à l’un de ses disciples.

 

Le moine leur désigna un autre homme un peu plus loin.

 

− Il s’agit du prêtre Telwyn. Je suis sûr qu’il pourra répondre à vos questions.

 

Il s’en alla en une courte révérence. Aerie et Daren s’avancèrent vers le prêtre, s’inclinant à leur tour.

 

− Salutations, commença Daren.

 

L’homme s’inclina lui aussi, et lui rendit son salut.

 

− Nous… nous avons entendu votre grand prêtre tout à l’heure, dans la rue, à propos d’un certain « Œil Aveugle », et nous voudrions savoir si vous auriez besoin de… faire appel à des personnes extérieures… afin de vous aider ?

 

Il avait fini d’une voix incertaine, sentant à mesure qu’il parlait que le lieu ne se prêtait guère à de quelconques tractations dans ce genre. Son visage s’était légèrement empourpré, et il attendait à présent la réponse de son interlocuteur.

 

− C’est exactement ce que je cherchais, les interrompit une voix forte. Telwyn, laissez-moi m’entretenir avec ces visiteurs.

 

C’était Oisig, la Sentinelle Suprême en personne, qui avait visiblement un travail à leur proposer. Aerie et Daren le suivirent jusqu’à sa loge privée. Il les invita à s’asseoir, lui-même restant debout face à une fenêtre en contemplant les allées et venues de la rue.

 

− Bien. Vous avez entendu ce qui s’est passé sur la place, tout à l’heure ?

− Hé bien…, commença Daren, nous avons entendu la fin, surtout. Et nous sommes en quête de travail… bien rémunéré pour… enfin, je veux dire…

− Heaume paiera grassement pour ce que je vais vous demander de faire, si toutefois vous en sortez vivants.

 

Le grand prêtre était toujours retourné. Aerie et Daren s’échangèrent un regard, mais ne répondirent pas à sa dernière phrase.

 

− Voici la situation, reprit Oisig. Une sorte de… secte, dirigée par ce fou de Gaal, fait croire à la population qu’une nouvelle déité venue des profondeurs aurait vu le jour depuis quelques semaines. L’ « Œil Aveugle », pour être plus précis. C’est bien entendu une totale imposture, et il joue seulement sur le sentiment d’insécurité ambiant qui s’accroît depuis les derniers mois. Hélas, notre clergé n’est pas en mesure de lutter contre cette propagande populiste qui joue sur la naïveté du peuple et leurs peurs inconscientes. La tâche que je vais vous demander est assez simple : espionner ce qui se passe dans leur… repaire. Nous aviserons ce qui doit être fait ensuite.

 

Il se retourna enfin vers eux.

 

− Bien sûr, vous ne serez pas seuls, car d’autres sont déjà venus proposer leurs services à Heaume. Appelez-les « alliés » ou « concurrents », comme vous voudrez. Mais de toute façon, pour l’instant, aucun d’eux n’est encore revenu… Et pour ne rien vous cacher, j’ai la nette impression qu’ils ne reviendront pas…

 

Le silence se fit dans la petite pièce. Daren et Aerie s’échangèrent un murmure. Le travail était sans doute des plus dangereux, mais n’était-ce pas là ce qu’ils cherchaient ? Avec l’aide de Minsc, Jaheira et de Yoshimo, ils seraient probablement en mesure de percer les mystères de ce culte imposteur sans se faire capturer. Daren se leva et tendit sa main vers le grand prêtre de Heaume, qui la serra dans la sienne.

 

− Nous ferons ce que nous pourrons.

− Je vous remercie, jeunes gens. Prévenez-nous dès que vous avez des informations. Ce nouveau « dieu » n’en est certainement pas un, mais cela n’enlève pas la possibilité de la présence d’une créature suffisamment terrible, et intelligente, pour se faire passer pour tel.

 

Tous les deux quittèrent le temple et reprirent la direction de la Couronne de Cuivre. Il était dix-huit heures, et le soleil commençait à décroître sur la mer.

 

L’auberge était en effervescence. Un attroupement devant l’une des tables lançait de vifs encouragements à deux personnes qui semblaient se battre. Daren et Aerie se faufilèrent parmi les personnes massées un peu plus loin, et découvrirent avec stupeur le corps d’un homme à terre, immobilisé par de solides lianes sorties de la table à ses côtés.

 

− Bon, ça vous suffit pas !?, tonna une voix féminine qu’ils connaissaient bien. Vous n’avez pas encore compris que cet or ne vous appartient pas, et qu’en plus il est dangereux de vouloir vous l’approprier ??

 

Jaheira se leva d’un coup, et tous les badauds s’enfuirent en même temps, manquant de renverser Daren et Aerie sur leur passage.

 

− Ah, vous voilà, reprit-elle d’une voix plus posée. Le type du Conseil est passé, et il nous a laissé un bon paquet d’or.

 

Elle désigna les quatre bourses sur la table.

 

− Mais ces imbéciles se sont mis en tête de nous piller, évidemment…, dit-elle d’un ton las en montrant d’un geste de la main les corps enchevêtrés se débattant inutilement à terre. Je déteste vraiment les villes…

− Oh ! Félicitations, Jaheira !, lui lança Aerie d’une voix timide. Vous êtes remarquable.

− Arrête un peu fillette, tu veux bien ?, la railla aussitôt la druide. Tu n’as pas besoin de me lancer des fleurs. Daren a bien voulu de toi, et c’est la seule raison pour laquelle j’ai choisi de te supporter, mais ça s’arrêtera là.

 

Le visage d’Aerie se décomposa. Daren foudroya Jaheira du regard, qui l’imita en retour. Ils se toisèrent ainsi quelques secondes, jusqu’au moment où Aerie se retourna et s’apprêta à sortir de l’auberge, au bord des larmes. Daren lui saisit aussitôt le poignet et l’arrêta.

 

− Non… reste, s’il te plaît, lui chuchota-t-il.

− Cette…, cette femme, elle me déteste, alors que je ne lui ai rien fait !

− Je sais. Mais ce n’est pas après toi qu’elle en a. Disons qu’elle est… triste en ce moment, et elle déverse sa rancune sur toi, mais ça lui passera. Ne l’écoute pas, ce sera mieux.

 

La voix de Jaheira mit un terme à cette conversation.

 

− Minsc, Yoshimo, par ici !

 

Leurs deux autres compagnons venaient d’arriver, et ils s’assirent tous les cinq à une table pour faire le point sur leur journée. De nombreux regards étaient encore tournés vers eux, ou plutôt sur les volumineuses besaces sur leur table, mais après la représentation efficace de Jaheira quelques minutes plus tôt, personne n’osa plus les importuner.

 

− Bon, déjà quatre mille pièces d’or, commença la druide. C’est encore loin du compte, mais c’est un bon début. Je n’en espérais pas tant. J’ai essayé de parler d’Imoen à ce représentant, mais il n’était pas particulièrement loquace. Je crois qu’ils ne sont pas du genre à laisser filtrer leurs petits secrets aussi facilement… Enfin, bref.

 

Elle se tourna vers les deux nouveaux arrivants.

 

− Minsc, Yoshimo, qu’avez-vous trouvé du côté des docks ?

 

Yoshimo sortit lui aussi une petite bourse, et la déposa sur la table.

 

− Rien d’exceptionnel, mais nous avons tout de même réussi à être payés pour quelques menus travaux. Minsc a déchargé des tonneaux des cargos qui venaient d’arriver, pendant que moi-même je délestais sans un bruit les marchands qui en descendaient. Quelques pièces d’or et d’argent pour notre piètre journée.

 

Jaheira tourna la tête vers Daren, l’invitant à exposer sa journée. La proposition du grand prêtre retint évidemment l’attention de tous. Il leur avait laissé présager de grands dangers et une récompense à la hauteur de l’enjeu, et c’était précisément ce type de travail qu’ils recherchaient.

 

− Parfait, conclut Jaheira. Nous commencerons demain matin.

 

Ils mangèrent ensemble, et chacun s’en alla à ses activités en attendant la nuit. Daren s’approcha de l’elfe avant qu’elle ne remontât dans la chambre.

 

− Aerie ? Vous…

 

Il se mordit l’intérieur de la joue, cherchant ses mots. Plus il y pensait, plus il se disait que depuis leur rencontre au cirque…

 

− Oui ? Daren ?

− Heu… Vous voulez venir marcher un peu dehors ? Tant qu’il fait frais ?

 

Il n’avait pas vraiment prévu de terminer sa phrase ainsi, mais c’était toujours mieux que rien. Aerie lui fit un grand sourire qui lui fit presque oublier la question qu’il venait de lui poser.

 

− Avec plaisir. Vers où voulez-vous aller ?

 

Daren resta quelques instants sans répondre, envoûté par ce regard bleu pâle, et bredouilla quelques mots lorsqu’il perçut le long soupir de Jaheira derrière lui.

 

L’air qui venait de l’océan était pur et vivifiant. Ils étaient tous deux assis à contempler l’horizon sur une muraille qui surplombait la mer, au sommet d’un long et étroit escalier qui descendait jusqu’aux rochers à marée basse.

 

− À Faenya-Dail, ma ville natale, tout me semblait beaucoup plus simple, raconta Aerie. Nous étions à l’abri du danger, dans notre famille. Nous vivions sur de hautes montagnes, et nos maisons étaient de vastes espaces ouverts où l’on pouvait admirer toute la chaîne de montagne. Il n’y avait pas un endroit où nous ne pouvions déployer nos ailes… Les Avariels sont une race très particulière, vous savez ? Nous avons des ailes longues et soyeuses. C’est la fierté de chacun que de les entretenir régulièrement. Vous… vous ne pouvez pas vous imaginer ce que ça représente de pouvoir voler…

− Alors racontez-moi ?, proposa Daren.

 

Elle le regarda, presque surprise de sa question.

 

− C’est… la liberté absolue. Une sensation d’harmonie avec la nature… Vous n’avez aucune contrainte, aucun obstacle, vous pouvez sentir le vent encore pur contre votre visage…

 

Ses yeux s’étaient fermés alors qu’elle parlait, un sourire nostalgique sur les lèvres.

 

− Je priais Aerdrië Faenya, avant… La déesse ailée des Avariels. Mais cela n’est plus possible maintenant… depuis que…

 

Elle s’arrêta. Daren ne la questionna pas davantage. Elle passa machinalement sa main derrière son épaule, sans doute là où se trouvaient ses ailes, et une larme perla de ses yeux.

 

− Le vent est plus froid, d’un coup, non ?, reprit-elle soudainement. Nous ferions mieux de rentrer.

 

Elle se leva, et Daren la suivit.

 

− Merci de m’avoir écoutée… Je crois… que c’est ce dont j’avais besoin.

 

Il lui fit un large sourire, qu’elle lui rendit aussitôt.

 

− Oh, vous devez me trouver bien sotte à tout le temps parler de mon passé, non ? Ce doit être bien insignifiant comparé à ce que vous avez dû subir…

− Ne croyez pas ça, Aerie. Je n’ai pas connu mes parents, c’est vrai, et j’ai appris depuis peu que mon véritable père était un dieu maléfique. Mais mon père adoptif s’est toujours occupé de moi avec beaucoup d’affection, et j’ai passé une enfance plutôt heureuse.

 

Ils rentrèrent en direction de l’auberge, côte à côte, en silence. La nuit était déjà tombée et seul un mince quartier de lune éclairait faiblement les rues d’Athkatla.

Songes et souvenirs

Le Conseil des Six siégeait au nord d’Athkatla, dans le quartier « du gouvernement » comme les habitants du cru leur avait présenté. La vue y était totalement différente de celle offerte par les bas quartiers de la ville, même de nuit. De grandes bâtisses à plusieurs étages où flottaient à la brise les armoiries de nobles familles contrastaient avec les taudis miséreux qui pullulaient autour de la Couronne de Cuivre. Le décor avait radicalement changé dès qu’ils avaient traversé le gigantesque pont marchand sur le fleuve Weng. À proximité d’une fontaine majestueuse, un immense bâtiment encore ouvert affichait en lettres capitales « Bâtiment du Conseil ».

 

− Attendez-moi !

 

Une voix féminine s’éleva dans le calme de la nuit, et Daren entendit un bruit de pas léger et rapide qui approchait. À la lueur de la lune, il distingua un reflet orangé qui flottait dans leur direction.

 

− Attendez… moi…, s’écria encore une fois la silhouette essoufflée de sa course.

 

C’était Aerie.

 

− Je vous ai entendu parler du Bâtiment du Conseil… et je… je n’ai pas l’habitude de courir…

 

Elle s’assit un instant sur le rebord de la fontaine, le visage rougi par l’effort. Daren sentit un nœud se former dans son estomac et une formidable pression battre contre ses tempes.

 

− Et que nous vaut le plaisir de ta visite, cette fois… ?, demanda Jaheira d’un ton ironique. Tu n’as plus besoin d’être sauvée, j’espère… ?

− Les rues de nuit sont dangereuses pour une jeune femme comme toi, ajouta Yoshimo. Tu ne devrais pas te promener seule à cette heure.

 

Aerie leva son regard vers Jaheira, puis Daren, cherchant un quelconque soutien.

 

− Je… j’ai quelque chose à vous demander.

− Nous commençons à avoir l’habitude, ironisa une fois encore la demi-elfe. Que t’arrive-t-il, ma petite ?

− Voilà. J’ai discuté avec mon oncle Quayle, et…

 

Elle déglutit, ne sachant pas comment choisir ses mots.

 

− Et il m’a proposé de quitter le cirque, si je le souhaitais. Vous avez l’air de personnes qui voyagent beaucoup… Oh oui, je sais, ces voyages sont dangereux, ajouta-t-elle précipitamment. Mais pourriez-vous… pourriez-vous m’amener avec vous ?

 

Elle avait fini dans un murmure à peine audible. Daren sentit son pouls s’emballer encore davantage. Jaheira la toisa du regard, le même regard flamboyant et perçant qu’elle leur avait jeté à lui et Imoen lors de leur première rencontre à Brasamical.

 

− Et tu crois vraiment être indispensable ? Tu as l’air de tenir à peine sur tes jambes ! Notre quête est déjà suffisamment dangereuse, et je n’ai pas envie de m’encombrer d’un boulet. Adieu, et bonne nuit.

 

Elle lui tourna le dos, et s’avança vers la grande porte du bâtiment du Conseil. Aerie la regardait, le visage décomposé. Qui était-elle, d’où venait-elle ? Aucun d’eux ne le savait, mais sa soif de liberté se lisait sur son visage. À cet instant précis, Daren n’aurait rien trouvé de plus cruel que de la renvoyer chez son « oncle » à se morfondre dans un cirque.

 

− Non…

 

Jaheira se retourna, le regard toujours menaçant.

 

− Jaheira a toujours été un peu… rude, ajouta Daren, mais nous avons de la place pour toi, je te rassure.

− À quoi joues-tu, Daren ?, hurla Jaheira, hors d’elle. Nous poursuivons un mage qui possède un pouvoir que nous n’imaginons même pas ! Ton amie d’enfance s’est faite enlevée sous nos yeux, mon…mon…

 

Elle hésita une seconde, puis reprit sur le même ton.

 

− Et toi, tout ce que tu trouves à faire, c’est de ramasser tous les demeurés qui croisent notre chemin, juste parce qu’ils te demandent de t’accompagner ? J’en ai marre, de tout ça !, MARRE ! Tu m’entends ??

 

Daren crut entendre un sanglot dans sa voix, mais Jaheira s’était déjà éloignée dans la nuit en laissant le petit groupe derrière elle. Personne n’osa prendre la parole pendant presque une minute. Aerie était encore très choquée des propos de la druide, et pleurait doucement. Daren s’approcha et s’assit à ses côtés.

 

− Notre amie est très perturbée en ce moment, j’ai l’impression, remarqua Yoshimo. La perte de son mari a dû être très douloureuse.

− Minsc et Bouh ont perdu leur maîtresse, eux aussi, ajouta le rôdeur, mais aucun d’eux ne crie sur une elfe innocente !

− Je… je suis désolée, sanglota Aerie. Je ne voulais pas causer de problèmes, je voulais juste…

− Ne t’inquiète pas, la rassura Daren. Ce n’est pas de ta faute. Et je pense que tu as tout à fait ta place à nos côtés, si c’est ce que tu souhaites vraiment.

− Allons chercher notre récompense et retournons à l’auberge, conclut Yoshimo. Je pense que c’est ce qu’il y a de mieux à faire pour le moment.

 

Tous les quatre poussèrent les portes du bâtiment, et tombèrent sur un greffier si voûté que ses épaules dépassaient de sa tête.

 

− Noms ? Races ? Résidence ?

 

Surpris un instant par la froideur administrative de leur interlocuteur, ils s’exécutèrent et répondirent chacun leur tour à ses questions. Le greffier nota lentement sur un épais registre la déposition des quatre compagnons.

 

− Nous irons vérifier vos dires demain dans la journée, et nous vous contacterons sur le lieu de résidence que vous avez mentionné. Bonne soirée.

 

Ils sortirent tous les quatre, la fatigue de la nuit commençant à se faire sentir, et se dirigèrent vers la Couronne de Cuivre. L’auberge était presque vide en ce milieu de nuit, et seules une poignée de silhouettes attablées au comptoir sirotaient encore quelques boissons frelatées. Ses compagnons venaient de monter aux chambres, mais Daren jeta un dernier regard vers une longue chevelure châtain, assise sur un haut tabouret devant une chope. Jaheira n’était pas véritablement partie. Elle était affalée au comptoir sur ses deux bras croisés. Daren s’approcha discrètement d’elle, et prit une place à ses côtés en silence.

 

− Il y a bien longtemps que je n’étais pas partie aussi loin au Sud…, commença-t-elle d’une voix pâteuse. Je me souviens y avoir rencontré Gorion il y a quelques années… Il était déjà perdu dans ses livres…

 

Elle s’arrêta, le regard dans le vague et les yeux encore rougis. Daren ne répondit pas tout de suite, la laissant vider sa conscience. Jaheira ne se confiait que rarement, mais il voyait bien que les récents évènements l’avaient profondément bouleversée.

 

− Excuse-moi…, continua-t-elle en lui adressant un vague sourire, je ne peux pas m’empêcher de penser aux morts, ces derniers temps. Ça fait presque une semaine que… que…

 

Elle fit glisser son doigt le long du contour de sa chope, le regard toujours flou. Ses yeux s’embuèrent de quelques larmes, mais elle les stoppa d’une profonde inspiration.

 

− Pour autant que je me souvienne, finit par répondre Daren, Gorion n’était pas triste, malgré sa fin. Il a toujours été lucide et… comment dire… « vivant ».

− Oui… tu as sans doute raison…

− Je crois qu’il n’aurait pas voulu que son souvenir fasse de la peine.

 

Jaheira le regarda à nouveau, une lueur d’espoir sur le visage.

 

− J’aime à penser que… Khalid en aurait voulu ainsi, lui aussi.

 

C’était la première fois qu’elle prononçait le nom de son défunt mari depuis leur évasion quelques jours plus tôt. Elle avait appuyé chacune des syllabes de son nom, savourant leur sonorité comme si elle les découvrait pour la première fois.

 

− C’était un grand homme, bon et généreux, répondit Daren. En fait, c’était leur cas à tous les deux.

 

Une expression de profonde mélancolie passa encore sur le visage de la druide, puis un sourire triste se dessina aux coins de ses lèvres. Son regard se fixa à nouveau sur sa chope, puis elle reprit.

 

− Oui… C’étaient deux hommes courageux, ils savaient prendre des risques quand il le fallait. Khalid savait vivre, et… je ne sais pas ce qu’il penserait de tout ça…

− Il n’aurait pas toléré qu’on se lamente sur son sort lui non plus, répondit Daren, se souvenant lui aussi de son aîné. Nous honorerons sa mémoire par nos actions, en poursuivant comme il l’aurait souhaité, tu ne crois pas ?

 

Une larme coula sur sa joue. Jaheira plongea son regard sombre dans celui de Daren, une expression de profonde gratitude au fond des yeux.

 

− Tu… tu as raison. Ta vision est celle d’un sage. On croirait entendre Gorion.

 

Elle laissa échapper un petit rire à cette dernière phrase, que Daren partagea avec elle. Jaheira se leva, et laissa une pièce sur le comptoir.

 

− Bien, allons nous coucher. On finit toujours pas trop pleurer lorsqu’on parle de ceux qui ont disparus.

 

Daren se leva lui aussi. Elle baissa les yeux, et murmura quelque chose.

 

− Daren… merci, et… je voulais m’excuser pour tout à l’heure. Ça ne se reproduira plus. Tu es un bien meilleur chef de groupe que moi, en définitive.

 

Il lui fit un dernier sourire qu’elle lui rendit, et tous les deux montèrent rejoindre leurs compagnons qui dormaient déjà depuis longtemps.

 

Le ciel était sombre, sans étoile. La terre d’un rouge brun s’étendait à ses pieds et les arbres qui formaient un parc familier étaient irréels, presque transparents. Château-Suif. C’était la citadelle de son enfance. Les hautes murailles reflétaient une lumière grise qui donnait cette allure si étrange à ce lieu. Il était seul. Ni Gorion, ni Hull, ni aucune personne qu’il avait connue durant toutes ces années ne croisaient son chemin. Tout à coup, déambulant derrière les arbres, une silhouette fugitive s’avança lentement vers lui. Ces cheveux longs et roux ne pouvaient être que ceux d’Imoen. Une Imoen triste, et presque aussi irréelle que cet endroit.

 

− Un rêve, commença-t-elle. Un rêve complexe, où se retrouvent amis, et famille. Il y a toujours un sens caché, tu ne crois pas ?

 

Daren ne répondit pas. D’ailleurs, il avait la sensation de ne pas pouvoir parler, mais Imoen ne s’en offusqua pas. Elle lui fit un signe de la main, l’invitant à la suivre dans le verger. Ils marchèrent quelques minutes en silence et finirent par apercevoir la grande statue d’Alaundo, devant l’entrée de la bibliothèque. L’eau dans la fontaine était noire, d’une profondeur insondable. Imoen se tourna à nouveau vers lui et reprit la parole.

 

− Ces portes n’évoquent-elles rien pour toi ? Je m’en souviens… Je crois…

 

Sa voix trahissait une certaine nostalgie et une profonde lassitude.

 

− Oui, j’étais ici chez moi pendant bien longtemps…

 

Un sourire se dessina une fraction de seconde sur son visage, mais celui-ci s’assombrit aussitôt.

 

− Mais il est trop tard pour rebrousser chemin. Ils ne voudraient pas de toi, ni de moi…

 

Elle le fixa dans les yeux, et sa voix se fit presque suppliante.

 

− Quelqu’un d’autre… Il veut quelque chose… Je ne sais pas quoi. Même ceux en capuchon ne le savent pas…

 

Daren entendit un bruit derrière lui, et se retourna d’un coup. Il était devant la grande herse de Château-Suif, pourtant à l’autre bout du parc, et celle-ci était ouverte. Tous les deux marchaient dans sa direction. Il n’y avait personne, aucun gardien. Un peu plus loin, sortant de la citadelle, trois hommes se tenaient debout, immobiles, le regard dans le vide : son père adoptif, Gorion, un mage tout vêtu de rouge qu’il reconnut aussitôt comme étant Elminster, et un défunt ami avec qui il avait vécu toutes ses aventures, Khalid.

 

− Tu te souviens de Gorion ?, reprit Imoen. Ou des autres ? Je crois que je m’en souviens, oui… Ils étaient… attends un peu…

 

Elle fronça les sourcils, cherchant désespérément à raccrocher ces visages à sa mémoire.

 

− Ils étaient nos guides, oui, c’est ça. Et il y avait encore tant à apprendre… Mais il est désormais trop tard… Ils sont si loin…

 

Sa voix était chargée de mélancolie et résignée à la fois. Elle se tourna vers Daren et poursuivit.

 

− Tu es loin. Trop loin. Trop loin pour m’aider. Pourquoi… ? Les souvenirs doivent subsister, mais il creuse toujours plus profondément… il écarte tout…

 

Une larme coula le long de sa joue. Elle semblait terrorisée en prononçant ces paroles. Daren écoutait toujours son amie, sans parvenir à parler. Elle tourna encore une fois son regard vers les trois formes immobiles devant eux et secoua lentement la tête en s’éloignant.

 

− Je ne me souviens d’aucun d’entre vous…

 

Khalid, Gorion et Elminster s’effondrèrent aussitôt, une lueur blanche s’échappant de leur corps, et disparurent sans laisser de trace. Daren se retourna vers son amie. Ils étaient devant l’écurie du fermier Dreppin.

 

− Te souviens-tu de Sarevok ?, poursuivit Imoen. Ou des autres ?

 

Quelques mètres plus loin, son demi frère vêtu de sa terrible armure noire regardait dans le vide, lui aussi immobile. Il y avait aussi Tazok, Mulahey, et d’autres adversaires qu’ils avaient combattus et vaincus.

 

− Ils veulent ta mort, ou la mienne. Ils avaient l’air si importants, mais je… je ne me souviens pas d’eux…

 

Sarevok et ses comparses s’évanouirent eux aussi, comme ses trois maîtres un peu plus tôt. Imoen regarda soudainement derrière elle, le visage tendu.

 

− Quelque chose d’autre… quelque chose d’autre est… Il y a quelque chose de plus dangereux, de plus proche… Je le sens !

 

Elle avait fini dans un cri et sa respiration s’était accélérée. Daren, toujours silencieux, ne pouvait qu’observer sans agir, impuissant. Elle s’écarta quelque peu et se retourna. Son regard bleu gris intense fixa Daren, et d’une voix à nouveau calme et posée, elle s’adressa directement à lui.

 

− Te souviens-tu… de moi ?

 

Daren sentit une présence maléfique envahir les lieux.

 

− Je… je peux presque te voir, te toucher… Je le veux ! Je…

 

Son visage s’assombrit.

 

− Trop tard… Tu arriveras trop tard…

 

L’expression d’Imoen se figea et son corps changea de couleur, devenant blanc et lisse comme la pierre. Une voix, familière et ténébreuse, s’éleva alors derrière lui. Daren se retourna, et croisa le regard sans âme du sorcier Irenicus.

 

− Elle résiste… Elle s’accroche à son ancienne vie comme si c’était important ! Mais elle apprendra…

 

Daren sentit sa colère affluer, et il prit la parole sans même s’apercevoir qu’il pouvait à nouveau s’exprimer.

 

− À quoi cela rime-t-il ?, tonna-t-il d’une voix pleine de fureur. Où sommes-nous, et que lui as-tu fait ?

− Voilà une image de ce qui s’est passé, ou de ce qui pourrait se passer, répondit Irenicus d’un sourire malveillant. Te raccroches-tu toi aussi au passé ? Ou peux-tu voir par delà la douleur ?

 

Daren ne répondit pas.

 

− Ne sens-tu pas le pouvoir ? Ce pouvoir qui est en toi ? Refuseras-tu ce que tu désires vraiment ? Ce que tu peux réclamer ? Ce qui t’appartient ?

 

Une sueur froide lui parcourut le corps. Irenicus reprit d’un ton encore plus menaçant.

 

− Tu sais ce que tu désires ! N’est ce pas toi qui nous as amené dans ce rêve, après tout ?

 

Il ricana.

 

− Rien de ceci n’est réel… pour l’instant…

 

Son regard se tourna vers Imoen, toujours figée telle une statue, et elle vola en éclat. Sans un bruit, les morceaux de roches blanches retombèrent au sol en une masse inerte. Daren courut vers elle en hurlant son désespoir, mais il était trop tard.

 

− NOOOOON !!

 

Il était assis sur son lit, les mains tendues en avant, et la porte de sa chambre était réduite à un petit tas de cendres encore fumant sur le pas de l’entrée.

Sous le chapiteau

Malgré l’heure tardive, il restait sur la promenade quelques commis attelés à décharger les derniers arrivages ou à nettoyer les sols encore jonchés de détritus. Le soleil éclairait le ciel d’une lueur orangée, mais à l’intérieur du théâtre immense, on aurait déjà dit qu’il faisait nuit. Isolé des étals marchands, un chapiteau de taille modeste était ceinturé de quelques soldats en armure. À part ces militaires encore en service à cet endroit, rien ne laissait présager que quelque chose s’était passé ici.

 

− Un instant !, les interpella l’un des gardes. Cette tente a été condamnée, pour votre sécurité, citoyen. Le cirque est fermé jusqu’à nouvel ordre.

 

Daren prit le premier la parole.

 

− Nous savons, effectivement. Mais nous sommes ici pour apporter notre aide. Pouvez-vous nous dire ce qu’il s’y est passé ?

 

Le garde le dévisagea un instant, incrédule.

 

− Vous voulez vraiment entrer là dedans ?, répondit-il en détachant chaque syllabe.

− Nous aimerions voir si nous pouvons faire quelque chose pour régler la situation, ajouta Jaheira.

 

Le soldat réfléchit un instant, et reprit après quelques secondes de silence.

 

− Oh, très bien, comme vous voulez ! En fait, on ne sait pas vraiment ce qui se passe. Tout allait bien jusqu’à la représentation de ce matin. Elle se déroulait normalement, jusqu’à ce que…

 

Il fronça les sourcils, presque gêné.

 

− En fait, continua-t-il, personne n’est ressorti de cette tente… Même pas ceux qu’on a envoyé voir ce qu’il s’y passait.

 

Il se passa la main sur le menton, pendant que le petit groupe écoutait son histoire avec attention.

 

− Une histoire de magie, si vous voulez mon avis !, reprit-il plus fort, comme pour se rassurer. Nous attendons l’intervention des Mages Cagoulés, ils devraient savoir quoi faire, eux. Mais bon… je crois qu’ils sont un peu trop occupés pour un incident aussi peu spectaculaire…, finit-il, résigné.

 

Les Mages Cagoulés avaient donc été appelés suite à ces évènements. Peut-être que s’ils résolvaient cette affaire avant eux, ce serait une occasion d’obtenir davantage d’informations au sujet d’Imoen ? Et par la même occasion de se passer de l’aide plutôt onéreuse des Voleurs de l’Ombre…

 

− Personne n’est ressorti de là ?, s’étonna Jaheira. Et… vous attendez simplement des renforts, c’est bien ça ?

− Hé !, s’indigna le garde. Nous ne sommes pas non plus payés pour risquer notre vie, hein ? Je crois que l’un des dresseurs du cirque est sorti comme une flèche au début de la représentation, mais il a filé si vite que nous n’avons pas réussi à mettre la main dessus.

 

Jaheira bouillait intérieurement, et Daren lui aussi commençait à trouver l’attitude de ces soldats à la limite de l’imposture.

 

− Nous devons sauver ces gens à l’intérieur !, gronda Minsc. Si vous n’êtes pas capables de faire ce travail vous-même, Minsc et Bouh s’en chargeront !

− Oh, mais puisque vous avez l’air d’y tenir, je ne vais pas vous empêcher de mourir comme vous l’entendez !, répondit le garde d’un ton suffisant. Allez-y, entrez ! Vous ne pourrez pas dire que je ne vous aurai pas averti !

− Il n’y a aucun risque !, s’exclama Minsc. Pas tant que le courage et nos bras seront au service du Bien ! Pas vrai, Bouh ?

− Montrons-nous prudent, tout de même, tempéra Yoshimo. Si même les gardes ne contrôlent pas la situation, il peut se passer beaucoup de choses, ou presque.

 

Minsc entra le premier, suivi de près par Daren, Jaheira, puis Yoshimo.

 

Une bouffée d’un air marin frais souleva une mèche de cheveux de Daren. Il releva instinctivement la tête, et faillit heurter Minsc qui s’était arrêté subitement devant lui. Daren allait ouvrir la bouche, mais son regard découvrit le spectacle extraordinaire qui avait stoppé son compagnon. Devant eux, un pont gigantesque franchissait une rivière si profonde qu’on ne la distinguait pas, et conduisait à une tour massive qui s’élevait de l’autre côté. La structure devant eux était si colossale qu’elle aurait à peine tenu à l’intérieur de l’arène de la promenade, et il était encore plus incroyable qu’elle se trouvât à l’intérieur de cet étroit chapiteau.

 

− Quel… quel est ce maléfice ?, finit par dire Jaheira, brisant ainsi le silence. Où nous trouvons-nous ?

 

Le même silence de plomb retomba aussitôt.

 

− Je crois que notre ami au dehors était dans le vrai au sujet de la magie, constata Yoshimo.

 

Daren se retourna à cette remarque et étouffa un juron. La porte d’entrée avait disparu, et la route sur laquelle ils se trouvaient continuait derrière eux, s’enfonçant dans les ténèbres.

 

− Nous sommes pris au piège !, s’exclama Minsc. Comme un hamster dans une cage !

− C’est… impossible !, s’écria Daren. Que se passe-t-il ici ?

− Je crois que nous n’aurons des réponses qu’en avançant, lui répondit Jaheira d’un haussement d’épaules.

 

L’immense tour de l’autre côté du pont possédait effectivement une entrée, mais un très mauvais pressentiment fit frissonner Daren. Quelqu’un, ou quelque chose, les observait.

Jaheira s’avança, suivie des trois autres. Le pont semblait s’étirer au fur et à mesure qu’ils s’avançaient, les éloignant un peu plus de leur destination à chaque pas. Après un temps anormalement long, ils finirent par arriver devant la porte majestueuse de l’improbable tour devant eux.

 

− Attention !, s’écria Yoshimo.

 

Daren eut juste le temps de tourner la tête en direction de la main tendue de son compagnon pour découvrir une créature mi humaine mi loup fonçant sur lui tous crocs dehors. Dans un grognement inquiétant, elle s’élança d’un bond impressionnant, que Daren esquiva de justesse. Il dégaina son épée, et frappa de toutes ses forces la créature qui disparut aussitôt sous les yeux ébahis de ses compagnons.

 

− Vous… vous avez vu ça ?, finit-il par dire.

 

Les trois autres hochèrent la tête d’un air inquiet. De la magie était à l’œuvre ici, mais aucun d’eux n’était assez compétent en la matière pour en comprendre les ficelles.

 

− Imoen… Où es-tu…?, marmonna Daren entre ses dents.

 

Ils franchirent enfin l’étrange porte devant eux et pénétrèrent dans la tour si haute qu’ils n’en distinguaient plus le sommet.

 

Un ogre. La première chose qui sautait aux yeux à l’intérieur de cette tour gigantesque était un ogre, colossal et hideux. Cette créature se tenait devant eux, dans une pièce qui ressemblait à une sorte de cour à ciel ouvert. Daren, Jaheira et Yoshimo avaient déjà sorti leur arme, et Minsc se préparait à charger. De son habituel cri de guerre, il s’élança l’arme au poing.

 

− Oh, qui êtes-vous ?, s’éleva une douce voix féminine. Qui que vous soyez, fuyez cet endroit au plus vite, je vous en conjure !

 

Minsc stoppa net son élan, regardant d’un air ahuri la créature devant lui dont s’échappait la voix mélodieuse qu’ils venaient d’entendre.

 

− Il… il a tué tout ceux qui se sont aventurés ici ! Oh, je vous en supplie… partez !

 

Daren n’avait encore jamais entendu une voix aussi harmonieuse, et encore moins sortie de la bouche d’une créature telle qu’un ogre.

 

− Nous ne nous laisserons pas abuser par une autre illusion !, tonna Jaheira d’une voix forte.

− Comment un monstre peut-il parler d’une voix aussi douce ?, s’étonna Minsc à voix haute. Bouh ne sait plus quoi penser.

− Je… je ne suis pas un monstre !, s’exclama l’ogre, de sa même petite voix aigue. Je suis une elfe, une elfe ailée…enfin… j’étais…

 

La voix finit sa phrase dans un léger sanglot. Daren ne savait quoi penser. Ses sens étaient mis à rude épreuve, et il était difficile de prendre une décision sans comprendre de quoi il en retournait.

 

− Cette… enveloppe que vous voyez n’est qu’une sorte d’illusion… mais si vous y croyez, elle devient réalité, continua l’ogre. Je vous supplie de me croire ! Maintenant, partez, avant qu’il ne vous arrive malheur, de grâce !

− C’est un piège, Daren, poursuivit Jaheira. Un vulgaire piège. Je ne sais pas ce qui se trame dans ce chapiteau, mais cet ogre n’est pas plus un elfe ailé que toi. Je pense qu’il s’agit simplement d’une manœuvre pour nous empêcher de continuer.

− Regarde là-bas, intervint Yoshimo. Regarde, cet escalier. Je crois qu’il monte à l’étage.

 

Si leur vision ne les trompait pas, les marches permettaient d’accéder à l’étage supérieur de la tour. Néanmoins, la cour dans laquelle ils se trouvaient était à ciel ouvert, et on distinguait les étoiles scintillant dans le ciel, et le chemin qui menait aux escaliers passait devant l’ogre qui se tenait devant eux.

 

Daren ne parvenait pas à prendre une décision. Jaheira avait sans doute raison, et cette mascarade n’était vraisemblablement qu’un vulgaire piège, mais il ne parvenait pas à se défaire de la voix envoûtante de cet ogre qui prétendait être une elfe. Il finit par s’adresser à la créature.

 

− Qui est derrière tout ça, alors ? Qui a tué tout le monde ?

− C’est Kalah !, lui répondit aussitôt l’ogre. Oh, je ne sais pas ce qu’il a fait exactement, ni comment… mais tout ici n’est qu’illusion ! Mais c’est une magie qui peut vous blesser si vous y croyez.

 

La voix s’arrêta à nouveau, visiblement désespérée.

 

− Je sais que tout ceci est incompréhensible… Je ne sais pas ce qu’il a fait à la tente, ni à ceux qui y sont entrés, mais leur mort est bien réelle ! Vous devez fuir !

− J’en ai assez entendu, s’exclama Jaheira d’une voix menaçante. Je vais en finir avec ce…

− Non !, la coupa Daren. Non… Attends…

 

Son cœur battait de plus en plus fort. Il savait qu’il prenait un risque conséquent en continuant de parler avec cet ogre à la voix si douce, mais il devait en avoir le cœur net avant de continuer.

 

− Donnez-nous une explication, lança-t-il à l’ogre. Nous ne ferons pas demi-tour, et il est inutile de continuer à essayer de nous en convaincre.

 

L’ogre hésita un instant, puis répondit d’une voix résignée.

 

− Je… J’espère que vous ne finirez pas comme…comme les autres… Mais très bien, si vous y tenez. Je m’appelle Aerie. Je travaille au cirque avec mon oncle, Quayle. Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé, mais tout a changé depuis ce matin. Tout a été bouleversé, au point que me voilà transformée en ce que vous voyez ici. Mes quelques talents magiques m’ont permis de conserver ma voix, mais l’illusion qui règne en ce lieu est trop puissante pour être simplement dissipée. Néanmoins, tout cela n’est pas réel.

 

Elle s’arrêta quelques secondes. Jaheira n’était pas intervenue, et tous l’écoutaient attentivement.

 

− Ils disaient tous qu’ils servaient Kalah, reprit-elle, c’est ainsi que je sais qui est derrière tout ça… C’est l’illusionniste du cirque, mais je n’arrive pas à comprendre comment il a pu accomplir une telle chose ! Il faut mettre fin à ses agissements, avant qu’il ne s’en prenne à d’autres… Je vous en supplie, si… si vous me libérez de mes chaînes, je pourrais vous aider à l’arrêter.

 

Jaheira émit une toux sceptique à cette dernière phrase. Daren savait ce qu’elle pensait, et il était tout à fait possible qu’elle eût raison. Le piège, si c’en était un, était assez gros pour que personne ne s’y laissât prendre. Néanmoins, Daren décida de faire confiance à la créature devant lui. Il s’approcha, lentement, son regard fixé sur les bras de l’ogre, près à réagir au moindre signe.

 

− Tu ne devrais pas…, commença Jaheira.

− Laisse-moi essayer !, la coupa Daren. Restez juste sur vos gardes.

 

Son regard descendit vers les bras, puis les jambes de la créature, mais Daren ne vit aucune trace de chaînes. Il recula d’un bond, la main au fourreau, et reprit en direction de l’ogre.

 

− Il n’y a aucune chaîne ! Vous êtes en train de nous faire perdre notre temps !

 

Jaheira soupira d’un air agacé, mais l’ogre lui répondit avant qu’elle ne pût s’exprimer.

 

− Les chaînes sont invisibles… camouflées par l’illusion ! Et elles m’empêchent de lancer mes propres sorts pour les briser… Le seul moyen est de les ouvrir avec leur clé… Mais…

 

La voix déglutit.

 

− Mais elle ne ressemble pas à une clé… C’est… cette épée, qui est posée devant la fontaine. Amenez-la-moi, et je pourrais retrouver ma forme normale.

− Daren ! , s’écria Jaheira. Nous n’allons tout de même pas continuer à écouter ces inepties plus longtemps ? Tu ne vas pas donner une arme à ce monstre !

 

Daren respirait de plus en plus vite. Allait-il être suffisamment stupide pour faire tout ce que cet ogre lui demandait ? Dans aucun livre il n’avait lu l’histoire de héros donnant une épée à une créature maléfique juste parce qu’elle leur demandait… Mais il n’avait jamais rien lu non plus sur ces mêmes ogres racontant une histoire aussi alambiquée. Si l’elfe disait vrai, tout n’était qu’illusion ici. Et l’épée était peut-être bien une clé déguisée…, comme la voix qu’il entendait n’était peut-être bien pas celle de la créature devant eux. Il sentait le regard menaçant de Jaheira derrière lui. Minsc et Yoshimo étaient restés silencieux, mais partageait visiblement le point de vue de la demi-elfe. Le bon sens était si évident qu’il se demandait même pourquoi il se posait toutes ces questions. Il allait rejoindre ses compagnons et planifier une attaque, lorsque son regard se posa une dernière fois sur l’épée devant la fontaine. Et si… et si elle disait la vérité ? Le doute l’assaillit à nouveau. Rassemblant ses esprits, il ramassa l’arme à ses pieds, et fit un pas en direction l’ogre.

 

− Daren ! Ne…

 

Un autre. L’ogre devant lui le fixait droit dans les yeux, la bouche entrouverte. L’espace d’une seconde, il s’imagina mort, transpercé par la lame qu’il venait de tendre à la créature, mais il chassa cette pensée d’un mouvement de tête.

 

− Reviens ici tout de suite !, s’exclama une fois encore Jaheira.

 

Les yeux plissés d’appréhension, Daren tendit le bras, et présenta l’épée à la créature qui la saisit fermement.

 

Mais l’ogre ne s’en servit pas pour l’attaquer. Dans un halo bleuté et vaporeux, il se métamorphosa sous ses yeux. Sa peau grise et rugueuse se transforma petit à petit en couleur pêche, et sa taille diminua de plusieurs pieds. La peau de cuir qui l’habillait prit une couleur jaune orangée, et s’allongea pour devenir une robe. Daren contempla ce spectacle d’un air ébahi. La terrible créature de plus de deux mètres s’était muée en une jeune femme magnifique.

 

− Mes mains !, s’exclama-t-elle en les portant à son visage. Ma peau ! J’ai retrouvé mon corps ! Oh merci, Baervan !

 

Elle se tourna vers Daren, se massant les poignets et les bras encore douloureux de sa captivité. Son visage était très fin et elle portait un étrange signe sur le front, recouvert en partie par ses longs cheveux couleur or. Daren ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. Il était comme hypnotisé par ses grands yeux bleu clair en amande.

 

− Merci, merci ! Qui que vous soyez !, reprit l’elfe.

 

Son sourire disparut alors.

 

− Nous devons retrouver mon oncle Quayle, et arrêter Kalah avant qu’il ne commette plus de mal !

 

Jaheira, Minsc et Yoshimo s’étaient approchés. La jeune elfe se tourna vers eux et leur adressa un sourire.

 

− Je m’appelle Aerie. Je suis une Avarielle, enfin… j’étais…

− Une elfe avarielle ?, répéta Jaheira d’un ton sarcastique. Une elfe ailée ?

− Mes…, bredouilla Aerie. Mes ailes ont été coupées lorsque j’ai…

 

Elle s’arrêta, visiblement troublée.

 

− Nous n’avons pas le temps, nous devons arrêter Kalah !

 

Daren jeta un regard furieux à Jaheira, et fit les présentations.

 

− Je m’appelle Daren, et voici Jaheira. Voici Minsc, et son hamster Bouh, et enfin Yoshimo. A vrai dire, nous sommes venus ici après avoir entendu qu’il y se passait des choses à l’intérieur.

 

Minsc et Yoshimo la saluèrent chaleureusement, mais Jaheira se contenta d’un froid signe de la tête.

 

− Allons-y, continua Daren, en désignant les marches dans le fond de la pièce.

 

Ils gravirent les escaliers en colimaçon, et malgré l’absence de plafond au rez-de-chaussée, ils arrivèrent tout de même à l’étage supérieur de la tour.

 

− Méfiez-vous des illusions, leur murmura Aerie. Nous ne sommes pas vraiment dans une tour, ni même dans cette salle.

 

La pièce dans laquelle ils venaient d’entrer ressemblait à un riche salon. Des étagères arrondies couvraient la plupart des murs, et de confortables fauteuils trônaient au centre sur des peaux de bêtes sauvages qui faisaient office de tapis. Le décor aurait été des plus reposant et des plus calmes si une dizaine de loups hybrides tel que celui qu’ils avaient croisé un peu plus tôt ne grognaient pas dans leur direction.

Sortant leurs armes, ils foncèrent au combat avant de finir totalement encerclés. Malgré leur infériorité numérique, ils avaient une expérience du combat suffisante pour faire face à un adversaire en surnombre, et l’arme de Daren était redoutablement efficace en combat. Les créatures ne parvenaient pas à les blesser sérieusement, tandis qu’eux-même les tailladaient aisément de leurs lames. Toutefois, à peine étaient-elles à terre qu’elles s’évanouissaient sans laisser de trace, et qu’une autre surgissait de nulle parte en rejoignant la mêlée.

 

− Ne vous laissez pas avoir, ce sont des illusions !, leur cria Aerie qui était restée en retrait. Vous ne devez pas y croire !

 

C’était en réalité plus facile à dire qu’à faire. Leurs griffes acérées entaillaient de manière bien réelle leurs chairs, et c’était bien du sang qui coulait de leurs bras.

 

− Et comment sommes-nous censés nous y prendre ?, lui héla Jaheira en reprenant son souffle.

 

La jeune elfe ne lui répondit pas.

 

Daren commençait à fatiguer lui aussi, et il devinait que Minsc et Yoshimo trouvaient aussi le combat trop long à leur goût. Il fallait trouver une solution pour faire disparaître ces illusions au plus vite. Jaheira, le visage dur et déterminé, plaqua ses mains au sol et invoqua son pouvoir druidique afin d’immobiliser leurs assaillants. Un cri retentit alors derrière eux.

 

− Ne faites pas ça ! Cela ne fonctionnera pas !

 

Mais il était trop tard. Déjà les plantes surgissaient du sol, obéissant à la volonté de leur maîtresse, et s’enroulèrent autour des pattes de ces étranges loups. Daren poussa un soupir de soulagement, mais leur répit ne fût que de courte durée. Les plantes continuèrent de pousser, grossissant au-delà du nécessaire sous le regard abasourdi de Jaheira, pour former à leur tour de nouvelles créatures hybrides. Son pouvoir s’était retourné contre eux, et ils affrontaient maintenant une vingtaine d’adversaires. Il entendait à ses côtés le souffle rauque de Minsc, légèrement blessé à la cuisse ainsi que le sifflement de la lame de Yoshimo. Jaheira était restée un genou au sol, épuisée de sa puissante invocation pourtant restée vaine.

Les grognements reprirent, plus forts et plus nombreux. Les homme-loups s’approchaient, la bave dégoulinant de leurs crocs. Ils sentaient la peur de leurs adversaires dorénavant, car même s’ils avaient conscience de l’irréalité de la situation, leurs esprits ne parvenaient pas à se défaire de leurs sens. La meute continuait d’avancer, toujours menaçante. Poussant son cri de guerre, Minsc chargea. Il parvint à mettre à terre quelques unes des créatures, mais rapidement, les nombreuses morsures et coups de griffes eurent raison de sa stature, et les trois autres se portèrent le plus vite possible à son secours, repoussant tant bien que mal ces loups qui réapparaissaient aussi vite qu’ils étaient tués. Une sonorité étrange mais pourtant familière s’éleva dans la pièce, et Daren tourna instinctivement son regard vers Aerie. Elle était en train de former des signes magiques, et il devina une onde invisible déformant les airs se développer autour du corps de l’elfe. En un claquement de paume, une sourde détonation fit voler les calices de verre en éclat sur la table, et mit à terre la vingtaine de créatures qui commença à retourner au néant en se tordant de douleur. Quelques secondes plus tard, le silence était revenu, et on n’entendait plus que les respirations saccadées des combattants qui reprenaient leur souffle.

 

− Tu as du talent, jeune sorcière, dit le premier Yoshimo, en s’inclinant devant Aerie.

− Minsc et Bouh sont heureux de se battre une nouvelle fois avec une sorcière, continua le rôdeur.

 

Aerie sourit timidement, et son visage rougit quelque peu.

 

− Alors, tu fais de la magie…, dit Daren, plus pour lui-même.

 

Il se rappela d’Imoen, lors de leur terrible combat contre Davaeorn, qui avait dissipé les illusions qu’ils combattaient avec un sort similaire. C’était pour cette raison que ces incantations lui avaient semblé familières. Une lueur de mélancolie passa sur son visage, mais elle fut rapidement chassée par le sourire mutin de la jeune elfe.

 

− Continuons, dit Jaheira, le visage fatigué mais toujours crispé.

 

Elle désigna d’autres marches qui continuaient de monter.

 

− Nous devons trouver ce Kalah, continua-t-elle.

 

Ils se remirent en formation, et gravirent l’escalier les armes à la main, aux aguets.

 

Le nouvel étage auquel ils venaient d’accéder semblait être le dernier. Au milieu de la pièce trônait une immense créature humanoïde de couleur bleu pâle, et autour de lui, des dizaines d’homme-loups se tenaient en cercle, prêts à passer à l’attaque.

 

− Ah… ma bête, déclara-t-elle d’une voix puissante, merci de les avoir guidés jusqu’ici… Tu as bien servi Kalah, mon petit animal en cage.

 

Le monstre s’adressait visiblement à Aerie.

 

− Comment ? Je ne suis pas…

− Tu n’es pas quoi ?, la coupa Kalah. Ma bête ? Oh, mais si, tu l’es. Vous êtes tous mes petits animaux de compagnie, tu ne vois pas ?

 

Il éclata d’un rire léger et dérangeant.

 

− Qu’avez-vous fait à mon oncle Quayle ?, s’exclama Aerie, la voix tremblante.

 

Autour d’eux, les loups commençaient à se positionner. Minsc, Yoshimo, Jaheira et Daren s’étaient rapprochés, ne perdant pas de vue le moindre de leurs mouvements. Même si ce n’était encore une fois que des illusions, ils ne s’en sortiraient pas vivants contre des adversaires en si grand nombre.

 

− Aerie ? C’est toi ?

 

Une voix âgée s’éleva de derrière Kalah, sortant de nulle part. L’elfe se raidit aussitôt et sa respiration s’accéléra.

 

− Je n’ai pas d’yeux, je ne peux pas te voir !

 

Une larme coula sur sa joue, mais une expression de détermination sans faille se dessina sur son visage.

 

− Tu es amusante, petite fille, reprit Kalah de sa voix sarcastique. Mais mes loups vont vous mettre en pièce…

− Je ne peux pas utiliser mes pouvoirs, ici, murmura Jaheira à Aerie. Tu as une idée ?

− Ne vous inquiétez pas, lui répondit-elle sur le même ton. Je peux faire diversion, mais il vous faudra atteindre Kalah le plus vite possible.

 

La créature fit un signe, et ses illusions avancèrent, prêtes à frapper.

 

− Vous ne nous aurez pas aussi facilement, cette fois !, s’écria Aerie.

 

Daren avait sorti son arme, mais ne savait où frapper tellement leurs ennemis étaient nombreux. Une lumière grisée surgissant de derrière illumina la pièce, et forma une sorte de globe autour d’eux.

 

− Dépêchez-vous !, s’écria l’elfe. Je ne les retiendrais pas très longtemps !

 

La magie d’Aerie avait créé une bulle transparente dans la pièce, et aucune des créatures fantôme de Kalah ne parvenait à y pénétrer sans s’y évanouir. Le géant bleuté devant eux eut un mouvement de recul, mais reprit ses esprits aussitôt.

 

− Tu es surprenante, ma bête, mais n’oublie pas qui est le maître ici. Voyons ce que tu peux faire contre ça.

 

D’un geste, il se dédoubla en trois, puis quatre copies identiques de lui-même. Contrairement à ses loups, le véritable Kalah n’éprouvait aucune difficulté à se déplacer à l’intérieur du globe protecteur d’Aerie. L’elfe était toujours concentrée derrière eux, et maintenait sa magie tant bien que mal.

 

− Allons-y !, s’écria Jaheira.

 

Les quatre combattants s’avancèrent. Les copies de Kalah semblaient aussi intangibles que ses invocations, mais au moins ils n’avaient qu’un seul adversaire chacun. Daren avait l’impression qu’à chacun de leurs coups, la forme devant eux se brouillait légèrement, révélant l’imposture de l’illusion. Sans doute la magie d’Aerie l’empêchait-elle de se dissimuler pleinement.

Malgré la fatigue et les blessures, ils parvenaient à tenir en respect la créature bleue, peu habile au combat au corps à corps. Un gémissement derrière lui rappela qu’il leur faudrait faire vite avant que l’elfe ne cèdât sous les assauts des loups. Son épée pourtant étonnamment tranchante ne parvenait pas à entailler la créature devant lui, révélant que leur véritable ennemi se trouvait probablement autre part. La lumière grise faiblit, et Aerie mit un genou à terre. Les créatures grognèrent encore davantage, sentant l’elfe fatiguer secondes après secondes. Le temps était compté. Jaheira et Yoshimo avaient eux aussi compris la supercherie et cherchaient du regard un indice de la présence réelle de Kalah. Encore un gémissement. Aerie était à bout.

Daren ferma un instant les yeux, s’extrayant autant que possible de son environnement. Leur seul espoir était en lui, il le savait. En son pouvoir qu’il tenait de son Père maudit. Il écouta les battements de son cœur, et laissa ses sens se propager autour de lui. Une brume familière s’échappa du sol, envahissant tout de sa couleur bleu sombre. Il était entré de nombreuses fois en contact avec son sang divin suite aux tortures d’Irenicus, et avait appris à apprivoiser son pouvoir, quand bien même il ne prétendait pas en maitriser tous les effets secondaires. Il ne laissa cependant pas le temps à la présence maléfique de le posséder totalement, et observa simplement les mouvements de son adversaire. À l’intérieur du brouillard, il distingua une forme quasi immobile, qu’ils n’avaient pas encore remarquée. Daren leva son épée au dessus de sa tête, et abattit la lourde lame.

 

Le monde tourna autour de lui. Un tourbillon déforma le plafond et les murs, aspirant même le sol. Un sifflement de plus en plus fort envahit la pièce, transperçant chaque meuble et chaque plante. Les homme-loups volaient en éclat, se désintégrant dans la violente tempête qui s’était déclenchée. Après quelques secondes de ce spectacle saisissant, Daren eut l’impression que ses pieds touchaient à nouveau le sol. Devant lui se tenait une petite créature chétive, un gnome, gisant au sol dans une flaque écarlate.

 

− Noooooon !, s’écria une petite voix nasillarde.

 

Le gnome devant eux toussa fortement et cracha du sang.

 

− J’ai… préparé ceci pendant… trop longtemps ! Vous ne pouvez pas… Je voulais juste…

 

Sa voix faiblit subitement.

 

− Que s’est-il passé ici, gnome ?, demanda Jaheira.

− Tu… tu ne comprends rien ! Je suis Kalah, l’illusionniste ! J’étais un clown… j’attendais mon heure… je…

 

La voix d’Aerie s’éleva derrière eux.

 

− Quayle ! Mon oncle ! Vous êtes vivant !

 

L’elfe se précipita vers un autre gnome qui semblait éreinté par le poids des ans.

 

− En Amn…, reprit Kalah, un mage est un criminel, et un gnome un objet de moquerie… Dans cette tente… Kalah était… le maître… personne ne riait…

 

Sa respiration s’arrêta. Daren avait du mal à réaliser qu’autant de désordre avait été créé par une aussi chétive créature.

 

− C’était un remarquable illusionniste, néanmoins, commenta Yoshimo. Mais nous devrions aller demander une récompense aux Mages Cagoulés si nous ne voulons pas avoir fait tout ceci en vain.

 

L’autre petit gnome à la barbe blanche s’avança vers le groupe, accompagné d’Aerie.

 

− Je savais que Kalah finirait par faire un faux pas…, déclara-t-il en fixant le corps sans vie du regard. C’est vraiment regrettable… Mais je suis heureux qu’il m’ait suffisamment méprisé pour jouer avec moi, et ne pas m’éliminer comme certains autres…

 

Aerie avait quelques larmes au coin des yeux. Ce gnome qu’elle appelait « mon oncle » représentait visiblement beaucoup pour elle.

 

− Je voulais vous remercier jeunes gens. Pour m’avoir sauvé, ainsi que ma petite Aerie.

− Je vous remercie aussi de tout mon cœur, ajouta l’elfe. Oh, que ferais-je sans vous, mon oncle ? J’étais tellement inquiète !

− Tu sais Aerie, reprit-il de sa voix chevrotante, je ne suis pas si omnipotent que tu voudrais bien le penser. Et cet épisode avec Kalah m’a donné à réfléchir…

 

Après quelques rapides adieux, il était temps de prévenir les autorités des événements afin d’espérer toucher une récompense. Daren eut un léger pincement au cœur en regardant une dernière fois le visage souriant de la jeune elfe, et d’un signe de la main, se dirigea vers la porte du chapiteau qui avait reprit son aspect habituel. Ses compagnons le suivirent, et ils sortirent sur la Promenade de Waukyne, illuminée par les étoiles.

Premier contact

Le réveil fut douloureux. L’espace d’une minute, toute la journée de la veille n’avait été qu’un sordide cauchemar. Pour la première fois depuis des semaines, il dormait dans un véritable lit, mais cela n’était en rien réconfortant.

La Couronne de Cuivre était une grande auberge, par la taille, mais placée dans les bas quartiers de la ville elle attirait les racailles de toutes sortes. Des individus à l’attitude suspecte entraient et sortaient à toute heure du jour et de la nuit, accueillis par un serveur. Jaheira, Minsc et Yoshimo étaient déjà partis depuis plus d’une demi-heure, tandis que lui-même mangeait, seul, une pitance difforme et sans goût. Leur situation était assez désespérée, et avant de songer à tenter quoi que ce fût pour sauver leur amie, ils devaient avant tout trouver un revenu qui leur permettrait de se loger et de se nourrir décemment.

Une fois son semblant de repas terminé, Daren se leva et quitta l’établissement. Athkatla était, comme la Porte de Baldur, une ville côtière, et les docks y étaient toujours un lieu d’activité intense. Ce n’étaient pas les offres de travail qui manquaient : rapidement, et sans poser trop de questions, on l’embaucha pour la journée à décharger caisses et tonneaux des bateaux accostés aux ponts. Le travail était difficile sous la chaleur, mais lui assurait au moins une source de revenu suffisante pour survivre quelques jours.

Le soir tomba sur la capitale de l’Amn, et Daren et ses compagnons se retrouvèrent à l’auberge, exténués. Minsc avait trouvé un poste de vigile dans une auberge du centre ville, Yoshimo détroussait quelques riches marchands de leurs surplus quotidiens. Seule Jaheira demeura évasive sur ses activés de la journée, mais elle revint comme les trois autres avec quelques pièces. Abattus, autour de leur table, ils mangeaient silencieusement, ruminant autant le ragoût qu’ils avaient dans leur assiette que de bien sombres pensées.

 

Quatre jours s’écoulèrent ainsi, dans un mélange de résignation et de désespoir. Leur situation n’avait pas beaucoup évolué depuis leur arrivée, mais ils avaient au moins réussi à trouver de quoi survivre, et à se mêler à la population locale. Ils n’avaient pas appris grand-chose sur ces Mages Cagoulés qui avaient capturés Imoen, ni sur Irenicus, mais leur situation s’était au moins stabilisée. Ils étaient comme chaque soir attablés au même comptoir, lorsqu’un personnage aux cheveux bruns très courts et vêtu d’une armure de cuir noire s’approcha d’eux, et leur adressa d’un argot amical :

 

− Bonsoir à vous, jeunes gens.

 

Jaheira, Minsc et Daren levèrent les yeux vers ce personnage étrange, surpris d’être ainsi approchés par un inconnu. Son regard s’attarda quelques secondes sur Yoshimo, qui continuait à garder les yeux dans son assiette, puis il continua en se tournant vers Daren.

 

− Ah ! Vous devez être celui que j’recherche, si j’m’abuse point.

 

Daren haussa les sourcils. Il commençait à avoir l’habitude d’être abordé par de parfaits inconnus, mais cette habitude commençait vraiment à devenir pesante.

 

− Vous vous appelez bien Daren, pas vrai ?

 

D’un ton las, Daren hocha la tête en signe d’approbation.

 

− Que voulez-vous, ? intervint Jaheira, dont l’humeur commençait à se dégrader.

− C’est pas c’que veux, qui compte, reprit-il du même fort accent, mais c’que j’peux faire pour vous. Vous cherchez des informations à propos d’une pépée qui s’est faite arrêter par les magiciens lorsque vous êtes arrivés ici, pas vrai ?

 

Daren faillit s’étouffer, et Minsc écarquilla les yeux d’un air ahuri. Seule Jaheira continuait à froncer les sourcils, un regard menaçant sur le visage.

 

− Vous voulez parler d’Imoen ?, s’écria Daren. Que savez-vous d’elle ?

 

Son cœur s’était mis à battre terriblement fort.

 

− Voyons…, reprit l’homme en noir, Imoen…, ouais c’est bien ça. La pauvrette a eu la malchance de lancer des sorts dans une ville qui n’apprécie pas vraiment la magie. Vous voulez la retrouver, alors ?

 

Daren sentit une pointe d’ironie dans sa voix, mais préféra s’accrocher à cette faible, mais nouvelle, lueur d’espoir.

 

− Bien sûr que je veux la retrouver !, répondit-il aussitôt. Que…

− Et pourrions-nous savoir à qui nous avons à faire ?, le coupa Jaheira, qui n’avait pas détaché son regard de leur interlocuteur.

− Oh, mais quel idiot je fais !, reprit l’homme d’un sourire en direction de la demi-elfe. On dirait que j’en oublie les bonnes manières…

 

Daren ne releva pas, mais il était plus que d’accord avec cette dernière affirmation, ce qui était aussi le cas de Jaheira à n’en pas douter.

 

− J’m’appelle Gaelan Bayle, continua-t-il. Pas la peine de vous creuser la tête, ajouta-t-il en direction de Jaheira, je suis sûr qu’aucun de vous n’a jamais entendu parler de moi.

 

Yoshimo émit une toux discrète, mais parfaitement audible.

 

− Ce que je veux vous dire, c’est que je sais où trouver votre Imoen, ainsi que le mage qui l’accompagne d’ailleurs. Ils sont tous les deux au même endroit, de toute façon.

 

Le regard de Jaheira croisa celui de Daren.

 

− Très bien, vous avez gagné, conclut-elle.

− Dites-nous ce que vous savez, continua Daren.

 

L’homme émit un petit rire, et entama son explication.

 

− Tiens donc. Enfin, j’sais pas grand-chose par moi-même, mon gars. Mais, j’peux vous mettre en contact avec un groupe qui en sait long. Ou qui peut vous en apprendre beaucoup.

 

Relevant soudainement la tête, il parcourut la grande salle de l’auberge du regard.

 

− Mais c’est pas vraiment le meilleur endroit pour en parler, continua-t-il en baissant d’un ton. J’ai un coin qui irait beaucoup mieux, pas bien loin.

 

Daren hésita un instant. Jaheira allait ouvrir la bouche pour émettre son avis, mais Gaelan la coupa avant qu’elle n’ait pu parler.

 

− Et pourquoi j’vous y amènerais pas maintenant ? C’est à deux pas.

− Et qui nous dit que ce n’est pas un piège ?, demanda férocement Jaheira, toujours sur la défensive.

 

Daren était partagé entre suivre cet individu et partir sauver Imoen au plus vite, et faire preuve d’un peu de patience et ne pas se précipiter. Il avait déjà été victime par le passé d’un peu trop d’empressement, mais maintenant qu’ils avaient enfin un début de piste pour retrouver son amie, rester raisonnable s’avérait un exercice plutôt difficile. Il laissa cependant Jaheira poser sa question sans l’interrompre.

 

− Ah ! Mais je n’ai aucune raison de vous tendre un piège, répondit Gaelan. Vous servir s’ra bien plus rentable ! Bon… j’dirai plus rien maintenant. Venez chez moi, et quand on y sera, vous déciderez si on continue ou pas.

 

L’homme se leva. Sans l’ombre d’une hésitation, Daren l’imita, suivi quelques secondes après de Minsc, puis de Jaheira. Seul Yoshimo était resté à sa place, le visage légèrement baissé. Il murmura à Daren « qu’il préférait rester ici en attendant », et lui fit léger sourire en ajoutant qu’il n’avait pas à s’inquiéter pour lui.

Quelques minutes plus tard, ils suivaient Gaelan Bayle qui les conduisait vraisemblablement chez lui, à quelques bâtisses de la Couronne de Cuivre.

 

− Bien, commença Daren sans plus tarder. Expliquez-nous de quoi il retourne.

− J’vous ai dit que j’connaissais un groupe qui peut vous aider. Ils pourront vous trouver le magicien, et la fille. Mais, ils peuvent faire encore mieux que ça, mon ami. Ils peuvent même te sauver la fille, te capturer le magicien, ou les deux si ça te chante.

 

Daren tremblait presque d’excitation.

 

− Bien sûr que je suis intéressé ! Ils peuvent sauver…

− Et quelle est cette organisation, au juste ?, coupa Jaheira.

 

L’homme se tordit le nez dans une grimace gênée.

 

− Hem… J’peux pas vous l’dire pour le moment.

 

Jaheira émit un petit rire sarcastique.

 

− Mais j’peux vous assurer qu’ils peuvent vous aider ! Et… ils sont de taille à défier les Mages Cagoulés, c’est tout ce dont vous avez besoin de savoir.

− Je vois, répondit Jaheira, toujours méfiante. Et… où est le piège ? Je suppose que leur aide ne sera pas gratuite.

 

Gaelan eut un léger moment d’hésitation.

 

− Les Mages Cagoulés ne sont pas des ennemis faciles… Cela vous paraître sûrement un peu cher… Disons qu’ils pourront vous aider pour… vingt mille pièces d’or.

 

Daren eut l’impression qu’on lui assénait un coup de poing en pleine figure. Minsc lui aussi émit un grognement d’étonnement. Vingt mille pièces d’or ? C’était tout bonnement impossible. Ils étaient sans-le-sou, vivant péniblement au jour le jour. Il leur faudrait des années avant de pouvoir espérer réunir une telle somme. Seule Jaheira s’attendait visiblement à une telle réponse, et elle fixait toujours Gaelan Bayle les bras croisés, sans sourciller.

 

− Comment…, finit par articuler Daren. C’est énorme ! Comment sommes-nous censés réunir autant d’argent ?

 

Jaheira fit mine de s’en aller, mais il la retint par le bras. Même si la proposition de cet homme était des plus malhonnêtes, c’était leur seul espoir de sauver Imoen, et Daren ne pouvait accepter de la refuser si vite.

 

− Oh, vous savez, reprit-il d’un air dégagé, il y a du travail, dangereux certes, mais lucratif, pour celui qui veut bien se donner la peine de chercher un peu à Athkatla. La ville abonde de riches marchands et de seigneurs ne sachant plus comment dépenser leur or. Z’avez p’t-êtr’ remarqué que la milice amnienne n’est pas particulièrement zélée, et ici, tout se règle au noir. Tenez, par exemple, j’suis passé devant le cirque ce matin même, et j’crois bien qu’il s’y passe des trucs pas normaux. Mais au lieu de régler l’problème, les soldats ont juste éloigné les gens, et ont mis la zone en quarantaine. J’suis sûr que vous trouverez des gens qui vous payeront bien pour ça. C’est pas l’argent qui manque ici, c’est plutôt les gens pour l’gagner !

 

Daren hésita longuement. Il lançait régulièrement des regards presque suppliants à Jaheira, mais celle-ci ne lui répondait rien et restait de marbre.

 

− Je… je vais y réfléchir, finit-il par répondre.

− Bien ! Bonne nouvelle. Lorsque vous aurez réuni ce que je vous demande, repassez donc me voir. J’me ferais un plaisir de vous recevoir.

 

Ils quittèrent la maison, en silence. Jaheira était visiblement assez en colère que Daren eut accepté si vite une telle association, mais se contenta pour le moment d’une attitude glaciale. Ils rentrèrent à la « Couronne », retrouver Yoshimo qui les avait attendus. Daren le mit rapidement au courant de la situation, et s’affala au comptoir d’un air résigné. Réunir cette somme colossale était certes un progrès par rapport à leur précédente situation, mais sa réalisation semblait si éloignée qu’elle avait du mal à le réconforter.

 

− Il faut que je vous avoue quelque chose, mes amis, lança tout à coup Yoshimo d’une voix hésitante.

 

Tout le monde tourna son regard vers lui.

 

− J’ai entendu parler de cet homme, Daren, ce Gaelan Bayle. Enfin, un peu. J’ai… quelques relations dans le monde souterrain de cette ville, et d’après ce que j’en sais, c’est plutôt un homme de parole.

 

Il s’arrêta un instant, et reprit.

 

− Je crois que le groupe auquel il faisait allusion n’est autre que les Voleurs de l’Ombre, mon ami. Si rien n’a changé ici, il travaille toujours pour eux, et je ne vois pas quelle autre organisation pourrait être suffisamment influente pour rivaliser avec les Mages Cagoulés.

− Je m’en doutais un peu, Yoshimo, répondit Jaheira. J’ai moi aussi quelques contacts à Athkatla, et j’ai entendu parler de cette guilde de voleurs. Ils règnent sur les quartiers les plus pauvres, et vivent de contrebande et de larcins divers. Comme arnaquer un petit groupe d’aventuriers comme nous…, poursuivit-elle d’un ton ironique.

− Je pense qu’ils seront capables de t’aider, Daren, reprit Yoshimo. Les Voleurs de l’Ombre sont très puissants, et si Gaelan Bayle te l’a promis, c’est une chance que tu dois saisir.

− Minsc et Bouh n’aiment pas trop travailler pour des voleurs, intervint le rôdeur. Mais si c’est la seule façon de retrouver Imoen, alors nous le ferons, bon gré mal gré.

 

Daren ne répondit pas tout de suite. Au-delà de la surprise, une question lui taraudait l’esprit. Pourquoi ? Pourquoi lui, à nouveau ? Maintenant qu’il y repensait, ces cadavres qu’ils avaient découverts en s’échappant de l’antre d’Irenicus étaient habillés comme ce Gaelan. Étaient-ils après lui, eux aussi ? Et ne se servaient-ils pas d’eux pour leur fournir de l’or, alors qu’ils auraient de toute façon poursuivit le sorcier, quelque fut sa réponse ? Quelque fûrent les réalités de leur « aide », ils n’avaient pas le choix que de se mettre en quête de tout cet argent, pour le moment.

 

− Et si nous allions jeter un œil à ce cirque ?, proposa Jaheira. Quelque soit ce que nous ferons de cet or une fois que nous l’aurons, autant commencer tout de suite, non ? Il a bien précisé qu’il y avait des problèmes là-bas, et que nous serions certainement payés pour les résoudre. Qu’en dites-vous ?

 

Ils se regardèrent un instant. Le soir était tombé, mais c’était justement l’occasion d’agir sans être importuné par la foule. Le cirque était installé en plein centre de la Promenade de Waukyne, et devait être particulièrement encombré en journée.

 

− Nous te suivons, répondit Yoshimo qui ajustait le fourreau de son sabre qui dépassait de son dos.