La toute-puissance d’Abazigal

Le tunnel secondaire se transforma bien vite en un couloir plus élaboré. C’était comme si on avait artificiellement prolongé la galerie naturelle en une construction à taille plus humaine. Ici, la pierre n’était pas brune mais grise, et les murs droits. La créature avait certainement pénétré ce nouveau complexe, et personne ne montait la garde à son entrée. Prudemment, ses sens aiguisé à l’extrême, Daren emprunta la seule voie qui s’offrait à lui, posant sans un bruit ses pas sur le dallage marbré. Il allait devoir être particulièrement vigilant. S’il ne devinait au mieux les murs à la faveur de quelques rares cristaux faiblement phosphorescents, il pouvait ressentir la présence de nombreuses sources de vie similaires à celles qu’il venait d’affronter. Dix peut-être vingt, ou plus encore ? Il s’agissait vraisemblablement de leur repaire, et les chances qu’une autre entrée que celle-ci le conduisît à son objectif s’en trouvaient grandement augmentées. Si toutefois il parvenait à traverser ces couloirs en vie. Si un affrontement ne l’effrayait pas outre mesure, il suffisait d’un seul pour donner l’alerte. Et ni lui ni personne ne survivrait à un assaut contre plusieurs dizaines de ces créatures géantes reptiliennes. Il pesta en silence contre lui-même de son ignorance en matière de sortilèges, et s’engouffra dans le couloir en retenant sa respiration.

 

Le couloir, assez large malgré la différence notoire avec la grotte, tourna trois fois avant de se séparer en deux, suivant une sorte de « Y ». Les hommes serpents étaient tous proches à présent, et il allait devoir étudier attentivement leurs mouvements ainsi que la géographie des environs avant de pouvoir espérer franchir leurs lignes incognito. Daren opta finalement pour le couloir de gauche. Il devinait à peine quelques mètres devant lui une nouvelle intersection que deux présences confirmées par quelques sifflements continus s’avancèrent dangereusement dans sa direction. Sondant brièvement les formes de vie sur sa droite, Daren fit demi-tour et s’engagea sur l’autre voie.

De ce côté, le couloir s’élargit rapidement en une vaste salle débordant d’instruments de tortures d’une effarante variété : chevalets, roues, dames de fer, et autres ustensiles dont la simple évocation de leur usage faisait frémir de la tête aux pieds. Le couloir continuait de l’autre côté de la pièce, d’où s’échappait une odeur âcre et entêtante. Mais une seule chose importait en cet instant : les deux salamandres seraient sur lui dans les secondes qui allaient suivre.

 

Il ne détectait aucune forme de vie droit devant, et poursuivit sa fuite en avant. Le couloir se scinda rapidement en trois, dévoilant ainsi une petite dizaine de cellules de toutes tailles d’où s’échappaient ces relents de corps décomposés et de paille moisie mélangés. Daren s’immobilisa et tendit à nouveau l’oreille. Ils s’approchaient encore. S’il avait vu juste, il aurait peut-être le temps de mettre les deux sentinelles hors d’état de nuire avant qu’elles ne donnent l’alerte, mais il jugea plus prudent de rester dissimulé pour le moment. Il avança à tâtons, sa main longeant le mur couvert de poussière, avant de tester un à un les barreaux sales et rouillés et de dénicher une cellule ouverte. Dans un grincement qu’il jugea bien trop sonore à son goût, l’une des cages du couloir de droite s’entrouvrit et il s’y glissa sans attendre, allant jusqu’à recouvrir son corps d’un linge qui y traînait, si poisseux qu’aucun rat n’avait daigné s’y abriter.

 

Les bruissements se firent plus proches, à tel point qu’il percevait à présent les sifflements caractéristiques par lesquels ces créatures semblaient communiquer. Malgré sa position recroquevillée, il percevait toujours la présence des deux salamandres. Il se tenait prêt à combattre, la Furie Céleste toujours en main. Une minute s’écoula, et les sons s’éloignèrent enfin. Une fois le danger définitivement écarté, Daren quitta sa cache et s’employa à explorer les lieux.

 

Son inspection fut toutefois de courte durée. Les cellules ne retenaient aucun prisonnier, tous ayant vraisemblablement péris de maladies ou de faim dans leurs cages. L’une d’entre elles retint cependant son attention. Le corps sans vie qui l’occupait semblait presque encore intact, et il paraissait tenir dans ses mains quelque chose qui ressemblait à un livre. Il tenta de déplacer les barreaux de la cellule mais sans grande surprise, ceux-ci restèrent immobiles. Si elle abritait encore fraîchement un prisonnier, les hommes serpents ne l’avaient certainement pas déverrouillée.

 

D’un geste souple, il plaça la Furie Céleste en haut à gauche de la porte tout contre l’un des barreaux, entaillant à peine le métal usé. Il laissa ensuite filtrer une petite partie de son pouvoir, qui fit aussitôt crépiter la lame d’une énergie nouvelle et porter au rouge la barre métallique. D’un coup net, Daren abattit son arme en diagonale, sectionnant au passage sans mal le mécanisme du verrou. La porte s’ouvrit aussitôt dans un faible grincement, et Daren se faufila dans la cage. Ses sens ne lui permettaient ni de reconnaître la personne, ni de déchiffrer ce qui semblait de toute évidence être un grimoire entre ses mains, mais il avait cependant vu juste. S’assurant une dernière fois de l’absence de forme de vie aux alentours, il dégagea son briquet de son étui et se risqua à embraser une torche. La lumière orangée l’aveugla l’espace d’une seconde, puis ses yeux s’accoutumèrent aux ombres dansantes sur les murs étroits de la pièce.

 

L’homme portait une bure beige limée jusqu’à corde, et un tatouage familier ornait le front de son visage creusé par la faim et la mort. Il ne pouvait s’agir que de l’un des hommes de Balthazar. Que faisait-il ici ? Un bruit diffus le fit sursauter, et Daren dissimula tant bien que mal sa torche à l’aide de vieux tissus usagés. Il tendit l’oreille à nouveau, mais rien d’autre ne vint perturber le calme mortuaire des geôles. Son regard se porta ensuite sur le grimoire, qui s’avéra être une sorte de journal. Cet homme avait couché sur ce papier les raisons, au demeurant obscures, de sa venue, et décrivait avec une lucidité macabre les tortures qu’il avait dû endurer dans les semaines qui avaient suivies sa capture. L’encre des premières pages s’était presque totalement effacée, rendant difficile leur lecture à la simple lueur de sa torche. Mais à mesure du temps, certains passages apparaissaient encore assez clairement. À la fin de son récit, délicatement glissé entre les deux dernières pages, un étrange parchemin orné de symboles faisait face à la dernière entrée du journal, datant de seulement quelques jours auparavant.

 

« Mes blessures sont trop graves et mon corps torturé m’abandonne. Je n’ai résisté à l’étreinte de la mort que pour pouvoir accomplir mes devoirs envers Balthazar. Mais je dois accepter l’idée que je ne quitterai pas cet endroit vivant. Ce parchemin brisera le sceau de protection et permettra d’atteindre Abazigal. Vous, qui que vous soyez qui avez découvert mon secret, je vous conjure de mettre un terme à son règne, et ma mission aura été un succès. »

 

La torche crépita tout à coup, ce qui le raccrocha soudainement à la réalité. Il s’était sans doute écoulé un temps conséquent depuis sa découverte. Daren se frotta les yeux en repensant au message. Que signifiait-il ? Balthazar connaissait donc Abazigal ? Cet homme portait sans conteste la tenue traditionnelle des moines d’Amkethran, et plusieurs passages dans son journal ne laissaient aucun doute à ce sujet. Mais pourquoi et comment s’était-il retrouvé enfermé ici restait un mystère. Daren saisit le parchemin glissé entre les dernières pages et l’approcha de la flamme en prenant garde à ne pas le brûler. Un symbole étrange et complexe y figurait au centre, et était relié aux bords par plusieurs lignes droites formées par des dizaines d’autres gravures minuscules. « Le sceau de protection »… Il ne pouvait s’agir que de cette barrière magique qui lui avait refusé l’accès à la caverne.

 

« Votre Balthazar n’a pas encore compris qu’il n’était pas la peine d’insister ». Ces mots prononcés un peu plus tôt par celui qui se prétendait être le fil d’Abazigal lui revinrent en tête, confirmant une fois encore le lien encore obscur qui pouvait lier les deux. Ses compagnons ! Ils étaient encore en train de se battre là-haut, ou peut-être le combat était-il déjà terminé ? Le corps de Daren se remit en marche, et il manqua de renverser les restes d’une écuelle usagée. Il drapa sa torche et l’éteignit avant de sortir de sa cache. Le papier providentiel jauni bien en main, il sortit de ces couloirs carcéraux morbides, traversa à toute vitesse la chambre de torture toujours inhabitée, et quitta le repaire des hommes serpents dans le silence le plus absolu.

 

La caverne luisait toujours d’une aura bleutée. D’après ce qu’il en avait compris, le parchemin devait être placé sur le sceau de protection afin d’annuler son effet. Mais où trouver un tel sceau ? Et quand bien même il parviendrait enfin à le localiser, fallait-il formuler une quelconque incantation ? À tâtons, la main sur la barrière invisible, Daren entama le périmètre du vaste gouffre qu’elle semblait protéger. Il devina dans la pénombre une sorte d’escalier à même la paroi s’enfonçant dans les profondeurs de la montagne, mais ses recherches n’aboutirent à rien de plus. Il lui fallait l’admettre, il ne distinguait rien qui puisse ressembler de près où de loin à un sceau magique. Perdant patience, et sentant grandir une inquiétude montante pour ses compagnons à la surface, il frappa de toutes ses forces sur ce mur qu’il ne pouvait briser. Une onde lumineuse se propagea dans toutes les directions à l’impact, dévoilant ainsi à demi-mot la barrière. Au toucher, on aurait dit une surface métallique incroyablement douce, ou de la roche polie. Lui-même ne disposait pas des connaissances magiques suffisantes pour en venir à bout, mais… Oui, il se devait d’essayer. Sa paume droite en évidence sur ce mur invisible, il laissa filtrer son pouvoir le long de son bras, le mêlant à l’énergie magique déjà en place. Une brume bleue recouvrit rapidement la roche tout autour de lui, puis les parois. La lumière de la caverne s’intensifia et un son cristallin résonna à ses oreilles. Le même cylindre qu’avait révélé son épée apparut devant lui. Et à quelques pas de distance, étincelant au beau milieu du vide, un symbole étrange se mit à luire intensément. Il n’y avait pas de doute possible. Daren tira le parchemin de sa ceinture et le déroula : la même forme, les mêmes courbes, dessinées comme dans un miroir. Avant que la lumière ne décrût, il ajusta d’une main fébrile les deux signes jumeaux et y plaqua le morceau de papier. Dans un son suraigu, une multitude de fils dorés se dessinèrent sur le cylindre avant de s’éteindre tout aussi soudainement. C’était comme s’il se décousait sous ses yeux, ses mailles s’envolant au gré des courants. Le parchemin s’embrasa brusquement, ne laissant qu’une poignée de cendres fumantes, et en quelques secondes à peine, il ne restait plus le moindre signe du sortilège. Le souffle court, Daren avança sa main droite devant lui. Il avait réussi. L’obstacle était levé. Il poussa un soupir de soulagement et se pencha plus en avant à la recherche des marches qu’il avait entraperçues quelques minutes plus tôt.

 

− Bienvenue Daren, résonna tout à coup une voix grave et puissante.

 

Une silhouette imposante gravissait les dernières marches qui donnaient accès à la caverne. Daren esquissa un mouvement de recul. Ce n’était pas simplement dû à la lumière : son corps particulièrement musculeux, ainsi que tout son visage, arboraient une couleur bleu vif.

 

− J’ai suivi tes progrès avec grand intérêt, poursuivit l’homme à la peau bleue. Pour une créature inférieure, tu m’amuses beaucoup.

− Qui es-tu ?, demanda Daren, pressentant la réponse.

− Je crois que mon fils s’est déjà occupé de tes compagnons ?, ironisa-t-il. Il ne reste plus que toi, donc…

 

Que voulait-il dire ? Étaient-ils… morts ? Une peur mêlée d’angoisse le submergea en un instant. Cet homme étrange au visage élancé et anguleux et la peau aux reflets bleus était le puissant et redouté Abazigal. Il pouvait sentir la souillure du Seigneur du Meurtre irradier autour de lui.

 

− Tu es un homme mort, cracha Daren, sentant sa haine grandir au-delà du raisonnable. Tes crimes s’arrêtent ici, Abazigal. Pour toutes ces personnes que tu as massacrées… je te tuerais.

− Épargne-moi tes sarcasmes, siffla-t-il en plissant ses yeux aquilins. Tu ne mérites pas que le sang de Bhaal coule dans tes veines !

 

Abazigal poussa un rugissement, qui fit trembler les fondations mêmes de la caverne. Qui était-il ? Qu’était-il ? Son katana toujours en main, Daren fit quelques pas en arrière, son coeur tambourinant contre sa poitrine. Le cou d’Abazigal s’allongea soudainement, et son corps tout entier se déforma. Sa peau étincelait à présent d’un bleu vif, scintillant comme une robe d’écailles. Ses bras nus se gonflèrent jusqu’à la démesure, finissant par éclater, et laissant paraître un tissu de mailles se déployant à toute vitesse. Sa tête s’allongea elle aussi, et une gueule béante d’où perçait des crocs aussi grands que sa main mit un terme définitif à ce qui pouvait lui rester d’humain. La créature déploya deux ailes gigantesques dans son dos, soulevant la poussière au sol d’un simplement battement. C’était impossible. La terreur le paralysait totalement. Il allait mourir. C’était inévitable. Comment pouvait-il espérer vaincre…

 

− Tu viens de prononcer tes dernières paroles !, gronda le béhémoth. Seul un dragon est digne d’abriter l’essence immortelle du Seigneur du Meurtre !

 

… un dragon. Un dragon aux écailles d’azur étincelantes, puissant et effroyable. Son cou de plusieurs mètres de long supportait une tête monstrueuse et terrifiante. Abazigal poussa un rugissement déchaîné et s’éleva dans les airs d’une simple poussée de ses griffes, qui laissèrent un cratère dans le sol de la caverne. Daren tremblait de tous ses membres, incapable du moindre mouvement. Il fallait pourtant qu’il se ressaisisse, et au plus vite, sans quoi ce monstre ailé le broierait d’un simple coup de croc. Le dragon tourna plusieurs fois dans la caverne immense, ses ailes grondant et claquant comme l’orage. L’essence de Bhaal prit finalement le dessus, et Daren se mit à courir à toutes jambes au même instant où la gueule du dragon fondait sur lui. Il reprenait le contrôle. La brume bleu sombre avait envahi tout son espace visuel et décuplé ses réflexes. Il sentait la créature titanesque le traquer des hauteurs inaccessibles, ses yeux perçants rivés sur lui. Mais à chaque attaque, une roulade de côté lui permettait d’esquiver les griffes acérées du dragon.

 

Le sol se mit alors à trembler. Abazigal s’était enfin posé. Daren se retourna, son arme serrée dans sa main, tous ses sens aux aguets. La tête du dragon fusa sur lui, et il entendit sa mâchoire claquer bien trop près à son goût. Saisissant l’occasion, Daren entailla le cou de la créature de sa lame. Le métal magique étincela de mille feux à l’impact, laissant s’échapper une myriade d’éclairs argentés courant sur le corps de la bête. L’avait-il blessé ? Abazigal avait poussé un mugissement et s’était retiré aussitôt, mais il ne lui semblait pas que cette simple attaque eût pénétré ses écailles aussi résistantes que l’acier. Abazigal se dressa sur ses pattes arrières, déployant intégralement ses deux ailes gigantesques. Le dragon continua ses assauts répétés mais malgré sa puissance, Daren parvenait toujours à esquiver ses attaques, profitant du même coup pour lui asséner le courroux de la Furie Céleste.

 

Le ballet perdura ainsi quelques minutes interminables. S’il parvenait à rester en vie au prix d’une concentration intense, Abazigal demeurait invulnérable. Son armure d’écailles le protégeait de toutes ses attaques, et il ne parvenait au mieux qu’à l’entailler superficiellement. À cette cadence, il commettrait inévitablement une erreur. Et cette erreur lui coûterait la vie. Le seul point faible de ces créatures était leur poitrail. Il devait impérativement s’approcher pour espérer l’atteindre. Son expérience lui permettait à présent d’endurer l’essence de Meurtre plus longtemps et plus efficacement, mais il devait tout de même couper court à cet affrontement incertain au plus vite.

 

Saisissant son courage à deux mains, Daren s’élança à pleine vitesse vers son adversaire, ses yeux rivés sur la partie la plus exposée de son corps d’acier. Toute son énergie était canalisée sur sa course. Le temps sembla se dérouler au ralenti autour de lui. À chacun de ses pas sur le sol, il en ressentait toutes les vibrations se répandant le long de ses membres tendus à leur maximum. Ses cicatrices sur son bras droit lui procuraient une souffrance familière et rassurante et nourrissaient son arme d’une sombre puissance. Plus que quelques pas. Plus que quelques secondes. La pointe de la Furie Céleste crépitait d’impatience à donner la mort, à s’enfoncer dans la chair et goûter au sang du Seigneur du Meurtre.

 

Mais il affrontait un dragon. L’une des créatures les plus redoutées et les plus terrifiantes de Féérune. Abazigal déplia tout à coup ses ailes, et l’onde de choc contraint Daren à ralentir l’allure. Juste assez pour permettre à une serre gigantesque de le saisir par la taille, les bras plaqués contre lui, et de le soulever du sol comme un vulgaire fétu de paille.

 

− Comment oses-tu te dresser contre moi, avorton ?, mugit la créature de sa voix rocailleuse. Comment oses-tu défier le véritable héritier de la toute-puissance de Bhaal ? Tu n’es rien ! Un insecte se battant contre un Dieu !

 

La pression se fit plus intense. Il ne pouvait plus bouger, et respirer devenait de plus en plus difficile. Abazigal le tenait serré entre ses griffes. Daren sentait ses os craquer sous l’étreinte.

 

− Et je vais te broyer comme un insecte…

 

Abazigal le porta jusqu’à sa gueule, un sourire mauvais dévoilant les crocs qui allaient le dévorer dans les secondes suivantes. Il allait mourir. Comment avait-il pu espérer vaincre seul un dragon ? Ses compagnons étaient-ils morts, eux aussi, après qu’il les eût abandonnés ? La brume de son pouvoir se teinta d’elle-même de rouge. Il ne pouvait pas abandonner. Pas si près du but.

 

Sa peau se déchira en plusieurs endroits. Son buste, ses bras, son visage, ses jambes, tous son corps se déforma en cette créature abominable qu’il s’était juré de ne plus devenir. Sa terreur se mua en rage. Il devait tuer, tuer tout être vivant qui se dressait en travers de son chemin. Abazigal eut un mouvement de recul, et sa poigne s’avéra bien vite insuffisante pour contenir la formidable énergie qu’il libérait. Daren sentit les serres du dragon s’écarter, plier à sa propre force. La créature poussa un nouveau rugissement, que Daren couvrit aussitôt du sien. Laissant tout à coup exploser sa colère, il brisa deux griffes du monstre, et Abazigal lâcha prise.

 

Sa chute sur la roche dure ne lui causa aucune douleur tant celle de sa transformation couvrait tout autre ressenti. Abazigal battit plusieurs fois des ailes, sa tête s’agitant vigoureusement. Daren expira plusieurs fois, tentant de calmer ses propres sentiments. Transformé en Écorcheur, il ne pourrait poursuivre l’affrontement bien longtemps sans perdre définitivement le contrôle, mais la tension et la peur qui le tenaillaient lui rendaient cette tâche impossible.

 

− Tu vas mourir, vermisseau !, s’écria le dragon.

 

Abazigal prit une profonde inspiration. Son poitrail se gonfla, et il souffla si fort que Daren en perdit l’équilibre. Il comprit trop tard ce qui arrivait. Une tension électrique embrasa les airs, et un millier d’éclairs furibonds le traversèrent de part en part. La douleur était au-delà de toute description. C’était comme si autant d’aiguilles acérées lui transperçaient chaque parcelle de son corps. La roche explosa autour de lui, se fendant sous l’impact électrique. Sans la protection de l’Écorcheur, il aurait brûlé sur place. Le souffle d’Abazigal lui absorbait ses forces, et les écailles noires de l’avatar de Bhaal se rétractèrent en quelques instants. C’était donc là, son pouvoir ? Quelle chance avait-il face à un tel adversaire ? Daren avait retrouvé son apparence humaine, un genou à terre, haletant. Son corps mutilé saignait de toutes parts. Sa main blessée tenait toujours fermement la Furie Céleste. Mais à quoi bon… ? Il n’avait aucune chance.

 

Le dragon reprit son souffle une seconde fois. C’était fini. Il n’allait jamais survivre à une autre attaque, en particulier sans les écailles protectrices de l’Écorcheur. La puissance de la foudre jaillit de la gueule de la créature. Dans un dernier geste de survie instinctif, Daren leva une dernière fois son arme en guise de parade insignifiante. Puis la foudre l’atteignit.

 

Il n’était pas mort. Du moins pas encore. La Furie Céleste vibrait de toute son âme, absorbant la toute-puissance de la foudre destructrice qui s’abattait sur lui. Le souffle du dragon bleu s’évaporait aussi aisément que de l’eau sur un métal brûlant. Le temps sembla s’arrêter. Investi d’une force nouvelle, Daren se redressa et s’élança à toute allure en direction d’Abazigal, stupéfait de sa renaissance inattendue. La Furie Céleste irradiait d’un pouvoir sans limite, débordant d’une foudre argentée qui illuminait l’intégralité de la caverne en se reflétant sur les cristaux qui la bordaient. Daren prit son élan et bondit de toutes ses forces en direction du poitrail nu du ver géant. Et dans un chant mélodieux, la lame du katana transperça le cuir du dragon.

 

Abazigal glissa en arrière, hurlant sa rage et sa douleur. Un sang rouge et épais gicla de la blessure, les aspergeant tous deux puissamment. La foudre s’était retournée contre son créateur et dévastait à présent le corps de la créature. Daren se cramponna au manche de son arme pour ne pas se retrouver projeté en arrière, agrandissant ainsi la blessure. Tous deux basculèrent alors dans le vide. Le dragon agitait ses griffes et sa queue de toutes parts, aveuglé par la colère, mais Daren retira son épée à temps pour parer ses attaques désordonnées. Ils chutaient de concert dans l’abysse sans fond de la montagne. Vers leur mort à tous les deux.

 

− NON !, s’écria-t-il. C’est impossible ! Ma… ma…

 

Mais Daren ne le laissa pas terminer sa phrase. D’un coup puissant, il planta derechef la pointe de sa lame en plein cœur, arrachant à la créature un nouveau hurlement de souffrance.

 

− Ta victoire… n’est qu’éphémère…, cracha Abazigal dans un dernier souffle. Je te le dis avant de mourir, pauvre imbécile… Nous nous sommes servis de toi pour mieux t’abuser… La vérité… Tu es aveugle…

 

L’obscurité totale ne lui permettait plus de discerner son environnement. Seuls résonnaient encore le vent et les paroles énigmatiques du dragon. Mais avant qu’il n’eût le temps de réaliser leur sens, une sensation d’étouffement familière s’empara de son être, et tout disparut en une fraction de seconde.

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Vers les profondeurs de la montagne

Les sons de la surface prenaient une toute autre dimension de là où il se trouvait. Atténués, lointains, et mêlés à d’autres tout aussi intrigants et inquiétants qui émanaient du cœur de la caverne. Daren ferma les yeux quelques instants. Allumer une torche aurait été plus qu’imprudent, et dans un noir aussi absolu, il n’avait pas d’autre choix que de se servir de son pouvoir afin de s’orienter. Il prit une profonde inspiration, se laissant gagner par l’essence de Bhaal. Il ne voyait pas à proprement parler. Il ressentait son environnement. Comme si chaque objet, chaque rocher, chaque être vivant dégageait un écho que son état lui permettait de discerner.

 

Il avança ainsi pendant de longues minutes, s’enfonçant lentement dans la montagne. Le tunnel s’avéra incroyablement large, à tel point qu’il se demanda à plusieurs reprises s’il n’avait pas abouti dans une caverne, mais la galerie poursuivait sa route, inlassablement. Il sentait une présence en ces lieux. Et même plusieurs. Malgré la peur sous-jacente qu’il s’évertuait à maîtriser, malgré l’angoisse qui menaçait de le submerger à la moindre défaillance de son esprit, il se sentait plus fort qu’il n’avait jamais été. La Furie Céleste en main et cette conscience aiguisée de son pouvoir lui donnait un contrôle parfait de l’essence du Meurtre. Peut-être parviendrait-il même à dominer l’Écorcheur ? Il chassa rapidement cette idée de son esprit, se recentrant sur son avenir pragmatiquement proche. Quelques rats aussi gros que des chiens de prairies longeaient les parois en quête d’une proie à leur portée. Mais aussi d’autres créatures, dont il ne reconnaissait pas l’aura. Quels monstres vivaient en ces lieux ? De quelle race Draconis se prétendait-il être ? Il ne s’agissait pas d’humains, il en était sûr. Serrant la garde de son arme qui absorbait avec délectation sa peur et son impatience, il poursuivit son avancée, focalisé sur ces créatures étranges qu’il comptait à présent au nombre de trois.

 

Sur la paroi de droite, une galerie plus étroite, bien que de dimension toujours démesurée, se séparait de la principale. Les trois premières présences semblaient s’y trouver, mais il en devina aisément le double plus en profondeur. L’avaient-ils remarqué ? Il se déplaçait le plus silencieusement possible ni ne brandissait aucune torche, mais si l’une d’elles s’avérait capable de déployer un pouvoir similaire au sien, sa ruse ne lui serait d’aucun secours. Il ne nota cependant aucun mouvement lui permettant de remettre sa stratégie en doute. Quelque chose le taraudait toutefois depuis son exploration : si Abazigal se trouvait effectivement ici, il ne parvenait pas à sentir sa présence. Optant finalement pour poursuivre dans la galerie principale, Daren laissa derrière lui l’intersection et se résigna à avancer. Il n’avait déjà perdu que trop de temps.

 

Le tunnel aboutit enfin dans une caverne si vaste qu’il n’en percevait ni les bords ni la voûte. Droit devant lui, un gouffre béant s’enfonçait droit en direction des enfers, et une fumée âcre et sombre s’en échappait en continu. Une multitude de cristaux aux reflets bleutés accrochés aux parois éclairaient doucement les lieux. Sa vision s’en accoutuma rapidement et lui permit d’avoir recours à ses propres sens. Un autre spectacle bien plus inquiétant s’offrit alors à ses yeux. Il n’était pas seul. Et certainement en danger.

 

Cinq de ces créatures reptiliennes de plus de deux mètres de haut se tournèrent aussitôt dans sa direction. Leur corps écailleux et sans jambe glissait à même le sol, tandis qu’elles arboraient chacune des armes d’hast démesurées. La première d’entre elles, une sorte de salamandre au corps bleuté, pointa son trident dans sa direction en sifflant un ordre à ses pairs. Il allait devoir se battre, cela ne faisait plus aucun doute à présent. Daren empoigna la Furie Céleste de sa main gauche et concentra son pouvoir dans sa paume droite. Les créatures rampaient à une vitesse fulgurante, et en une poignée de secondes, elles seraient sur lui. Sa main tendue se déforma, laissant apparaître les écailles noires de l’Écorcheur jusqu’au bras. Les deux serpents géants les plus proches stoppèrent net leur course, se tordant soudainement de douleur en se jetant au sol. Une satisfaction à la fois abjecte et grisante s’empara de son cœur à la vue de ce spectacle de torture. Les trois autres marquèrent un arrêt, décontenancées par son attaque aussi foudroyante que fatale. Dans un crépitement funeste, les corps des deux créatures se mirent à noircir, puis à s’effriter lentement. Quand Daren baissa enfin son bras mutilé, il ne restait plus que deux cadavres méconnaissables.

 

La salamandre la plus imposante réitéra un ordre dans un langage sifflant avant de s’élancer à l’assaut, épaulée des deux autres. À peine la garde de la Furie Céleste en main que ses cicatrices se remirent à danser avec force, canalisant l’essence de Bhaal au travers de la lame. L’excitation du combat avait entièrement supplanté la peur. Les pointes du gigantesque trident acéré fusèrent dans sa direction mais Daren les esquiva d’une roulade, ne les laissant transpercer que la roche sous ses pieds. Les deux autres l’encerclaient à présent, armées de lances tout aussi menaçantes. La créature leva son arme et balaya devant elle si vite qu’elle en fit siffler la pointe. Daren n’eut qu’à peine le temps de porter sa lame en parade, encaissant ainsi un coup d’une violence rare. Le manche pourtant en métal du javelot se fendit à l’impact. Saisissant sa chance, il plongea sa lame soudainement parcourue d’éclairs silencieux en plein cœur de la salamandre, qui émit une série de stridulations désordonnées avant de s’effondrer dans une flaque de sang jaunâtre. Plus que deux. Le métal siffla à nouveau à son visage, marquant cette fois sa course de trois fines coupures sur son visage. Il ne devait pas relâcher son attention. Si ces laquais ne représentaient pas la même menace que l’un de ses frères de sang, ils n’en restaient pas moins de réels adversaires qu’il se devait de ne pas sous-estimer. Il se baissa une fois encore pour éviter la lance avant de s’élancer en direction de celui qui semblait donner les ordres. Effectuant une série de passes fulgurantes, le katana blessa le corps écailleux de la créature en de multiples coupures aussi nettes que profondes, la contraignant à se replier sur elle-même. Sans stopper sa course, il contourna le corps de son adversaire, se protégeant ainsi des assauts du premier, et plongea la lame effilée dans son corps, qui ressortit jusqu’à son poitrail. Leurs écailles leur procuraient une protection des plus efficaces à l’épreuve des armes conventionnelles, mais dérisoire face au tranchant de la Furie Céleste. Le corps sans vie de la salamandre s’effondra au moment où il en retira l’arme, et d’un enchaînement toujours aussi prompt, il acheva son dernier adversaire après lui avoir  brisé son javelot.

 

Le cœur battant à tout rompre, il glissa son katana au fourreau et s’agenouilla. Une goutte de sang perla le long de sa joue avant de colorer la roche à ses pieds. Daren passa lentement sa main sur son visage, laissant trois traînées sombres sur ses phalanges. Les coupures n’étaient pas profondes, et en dehors d’un faible picotement à chaque battement de cœur, il ne les ressentait qu’à peine. Maintenant plus au calme, son regard se porta naturellement sur l’abîme sans fond au centre de la caverne. Il s’agissait en fait d’une sorte de tunnel vertical d’une vingtaine de mètres de diamètre qui transperçait le sol aussi bien que le plafond. Comment allait-il s’y prendre pour descendre ? À mesure que ses pas le portaient plus près du bord, une obscurité sans équivoque donnait la mesure de la profondeur du gouffre. Et il n’était même pas envisageable d’espérer escalader jusqu’à ce plafond à plus de dix mètres de hauteur. Daren fit encore quelques pas en avant, bien décidé à étudier la paroi avant de déployer son matériel d’escalade, mais un obstacle invisible et silencieux le heurta de plein fouet dans un choc mou, le contraignant à s’asseoir pour ne pas tomber à la renverse. Hagard, Daren cligna plusieurs fois des paupières. Que s’était-il passé ? Il se massa la tête, puis se redressa, méfiant, avant de palper l’air devant lui de sa main droite. Il n’avait pas rêvé. Une barrière invisible se dressait entre lui et cet abîme, confirmant ainsi son intuition première. Il frappa sur l’obstacle de son poing, tout d’abord avec retenue, puis de toutes ses forces, et jusqu’à ne plus en sentir ses doigts. En vain. Il s’agissait sans doute là de quelques sortilèges que la force brute ne serait en mesure de défaire.

 

Daren recula d’un pas et tira son épée. S’il avait une chance de forcer la barrière magique, c’était celle-la. Il pointa sa lame en avant et l’enfonça de toutes ses forces dans le vide. Pour la première fois, un crissement rompit le silence de la caverne. Il poussait sur le manche de son arme à s’en faire blanchir la paume de ses mains, mais la protection magique l’avait stoppé aussi aisément qu’une plaque de métal face à un simple couteau. Il ne devait pourtant pas abandonner. Ses compagnons risquaient sans doute leur vie en cet instant même. Il ne pouvait renoncer maintenant. Son pouvoir jaillit de ses mains, faisant crépiter la lame aussitôt parcourue d’éclairs zigzagants. La Furie Céleste se nourrissait de l’essence de Bhaal. Le crissement s’intensifia, et la foudre qui s’échappait de la lame s’embrasa tout à coup, dessinant le contour de la barrière invisible d’étincelles argentées. Du sol au plafond, un cylindre quasi parfait prit forme sous ses yeux, dévoilant ainsi l’obstacle qui le séparait de sa cible. La caverne resta illuminée comme en plein jour l’espace de quelques secondes, puis sombra lentement dans l’ombre à l’instant où il retira son arme.

 

Il fallait se rendre à l’évidence. Ce sortilège n’était pas l’œuvre d’un simple mage, ou encore moins  de ces créatures qu’il venait d’affronter et dont les cadavres jonchaient encore le sol de la caverne. Celui qui avait posé ce sceau magique disposait d’un pouvoir au moins aussi grand que le sien. Et si son instinct ne le trompait pas, il ne pouvait s’agir que d’une seule personne. Abazigal.

 

Mais avant qu’il n’eût le temps de se poser davantage de questions, son corps tout entier se remit en état d’alerte. Quelqu’un, ou quelque chose, approchait. Daren se plaqua au sol, retint sa respiration, et laissa l’essence du Meurtre devenir ses yeux une fois encore. Une autre de ces créatures reptiliennes rôdait à l’entrée de la caverne, puis s’éclipsa dans la galerie transversale qu’il avait croisée un peu plus tôt. Au moins ne semblait-elle pas l’avoir repéré. Ses choix étaient de toute façon plus que limités, mais il n’était pas non plus déraisonnable d’espérer découvrir une autre entrée en explorant les lieux. Une fois certain d’être définitivement hors de vue de l’homme serpent, Daren se redressa. À pas de loups, il fila la créature dans l’ombre, l’arme au poing.

Le gardien de la caverne

Ils suivirent le premier jour la même piste que lors de leur précédente expédition. Le lendemain, ils bifurquèrent rapidement en direction du Nord-Est, vers les hauteurs. D’après les indications de Mélissane, leur objectif se trouvait en pleine montagne, ce qui n’allait faciliter ni leur avancée, ni leurs recherches, à supposer que le repaire fût aussi bien dissimulé que celui de Sendai. Après trois jours de marche, les premiers contreforts des Monts Alamir pointaient à l’horizon. La météo était clémente, leur offrant à la fois une température supportable pour un mois d’Uktar tout en leur évitant la pluie. Cependant, à mesure qu’ils s’éloignaient du désert et s’approchaient de la montagne, un froid sec et aride les contraignit à ralentir leur progression et à s’équiper de leurs plus chaudes fourrures. Les nuits tombaient vite en cette saison, et avancer torches au poing s’avérait trop risqué une fois dans un périmètre proche de l’antre d’Abazigal. Ils ne connaissaient rien de leur cible, si ce n’était son nom, mais conserver un effet de surprise potentiel ne pouvait qu’être à leur avantage. Une dizaine de jours s’étaient écoulés depuis leur départ, dont les trois derniers à arpenter les cols arides de la chaîne d’Alamir. Si les indications étaient justes, ils toucherait au but dans les heures qui suivraient, bien que l’irrégularité de leur avancée ne leur permettait pas de le déterminer aussi catégoriquement.

 

− Ni Minsc ni Bouh ne repère de trace de pas dans les environs ! Si quelqu’un est passé ici, c’était il y a plusieurs jours au moins.

− Étrange…, murmura Imoen en fronçant les sourcils. Même si une averse a effacé les traces…

− La pluie n’est pas tombée depuis au moins une semaine, précisa Minsc en inspectant une maigre plante qui bataillait pour sa survie entre deux blocs de roche blanche.

− Plus étrange encore…

− Peut-être que ce que nous cherchons se trouve… sous terre ?, s’interrogea Aerie. Ça ne serait pas la première fois.

− Même…, reprit aussitôt Imoen en secouant la tête. La nourriture ne tombe pas des arbres par ici, et quelques soient ceux qui y vivent, ils doivent sortir chasser régulièrement. Ce qui laisserait nécessairement des traces.

 

Comme il s’y attendait, ils allaient certainement devoir se séparer pour débuter leurs recherches. Mais en dehors de Minsc, aucun d’eux n’avait d’expérience particulière de la montagne, et risquait ainsi de se perdre. Ils établirent un campement de fortune pour la nuit près d’une série de pics aux formes suffisamment insolites pour être repérables, et élaborèrent un plan d’action pour les jours à venir. Minsc ferait équipe avec Imoen, tandis que Daren, Aerie et Sarevok exploreraient les environs de leur côté.

 

La nuit était fraîche, et l’air épuré par l’altitude balayait sans relâche les pans nus de la montagne de violentes rafales. Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi, dans une relative quiétude malgré le froid. Les tours de garde s’enchaînèrent sans incident et les toutes premières lueurs d’un soleil encore timide colorièrent l’horizon d’un rose teinté de gris. Un coup de tonnerre brisa tout à coup le murmure continu de la brise. Un orage, aussi soudain que puissant, déchira le ciel en de multiples éclairs argentés. Un orage sans pluie.

 

− Regardez !, s’écria Imoen en désignant la sombre et volumineuse masse nuageuse qui s’amoncelait au-dessus de la montagne.

− Cela n’a rien de naturel…, murmura Aerie en plissant ses yeux.

− Notre cible se trouve là-bas, conclut Sarevok en endossant son pourpoint de maille.

 

Personne ne répondit, mais cela semblait effectivement le plus vraisemblable. À moins qu’il ne s’agît d’un piège ? Ils avaient pourtant pris maintes précautions pour éviter d’être repérés, mais leur ennemi maîtrisait bien davantage le terrain qu’eux. Cependant, ils n’avaient guère le choix, et saisir cette occasion allait probablement leur éviter de gaspiller de précieuses heures de recherches inutiles à errer dans les montagnes.

 

− En route, lança Daren en bouclant sa ceinture à laquelle pendait son arme.

 

Cet orage n’avait rien de naturel, il le sentait lui aussi. Sarevok avait très certainement vu juste. Il pouvait ressentir l’essence de Bhaal suinter de cette atmosphère soudainement électrique, et cette simple perspective ne pouvait que laisser entrevoir le pire. Leur adversaire commandait-il aux éléments ? Manipulait-il la foudre comme lui son épée ? Il avait déjà éprouvé ce pouvoir commandant à la nature, en la réduisant en esclavage. Sa propre colère pouvait être à la source de tels phénomènes, il l’avait déjà observé, mais il ne maîtrisait en rien cette faculté.

 

Ils arpentèrent les chemins invisibles en silence, sous le grondement rampant du tonnerre haché par quelques claquements sourds à chaque effusion de lumière. La tension était presque palpable, et personne ne parla le temps de leur trajet. Le jour s’était sans doute levé, mais la lumière du soleil ne perçait plus les ténèbres vers lesquels ils plongeaient. Leurs pas les portèrent jusqu’à un plateau que surplombait l’entrée large et majestueuse d’une grotte. Ils étaient seuls, du moins en apparence. Une présence semblait les observer, resserrant son étau à chacun de leurs pas. Le vent soufflait si fort qu’il leur glaçait les os au travers de leurs vêtements pourtant épais. Minsc tira son arme, rapidement imité par Daren et Sarevok. Leur objectif se situait dans cette caverne, cela ne faisait aucun doute. Au-dessus d’eux, un nuage noir tourbillonnait en une hélice capricieuse agitée au gré de la tourmente.

 

− Qui ose se présenter ici ?

 

Une voix puissante et aussi saisissante que le tonnerre lui-même s’éleva du néant.

 

− Votre Balthazar n’a pas encore compris qu’il n’était pas la peine d’insister ?

 

Un éclair illumina soudainement le ciel, révélant ainsi celui qui venait de s’adresser à eux. Un homme, assis en tailleur dans la pénombre de l’embrasure et vêtu d’une simple bure noire, se releva sans un bruit. Son visage allongé et sévère abritait un regard froid et pénétrant dont les yeux reflétaient l’éclat argenté des nuages qui flamboyaient à présent de mille feux. Daren maintenait fermement sa main sur la garde de sa lame. Les cicatrices sur son bras droit s’agitaient d’elles-mêmes, aiguisées par l’imminence du danger. La Furie Céleste absorbait son essence divine, entrant lentement en symbiose avec lui.

 

− Oh…, reprit l’homme en toge noire. Mais… je vois que je me trompe. Vous n’êtes pas de ces tatoués pathétiques… Je ressens… quelque chose…

 

Une puissance mystérieuse irradiait de cet homme. Était-ce leur cible ? Abazigal ?

 

− Qui êtes-vous ?, déclara Daren en couvrant les grondements du tonnerre.

 

Son visage se durcit soudainement, et il leva une main dans leur direction.

 

− Attention !, s’écria Aerie en préparant un sortilège.

 

Une bulle bleutée crépitante jaillit tout autour d’eux, mais aucune attaque ne vint.

 

− Nous sommes à la recherche d’Abazigal, ajouta Daren.

− Je vois…

 

L’homme joignit ses deux mains. La terre se mit légèrement à vibrer, puis à trembler.

 

− C’est bien ce qu’il me semblait…, murmura-t-il d’une voix étonnamment claire. La souillure de Bhaal est un indice qui ne trompe pas.

 

Il fit quelques pas en avant, s’approchant de la barrière de protection d’Aerie.

 

− Mais mon père m’a mis en garde contre toi, Daren. Et je ne te laisserais pas franchir le seuil de cette caverne.

− Ton… père ?, répéta Daren, stupéfait.

− Tu es le fils d’Abazigal ?, lança Imoen.

 

Il ignora leurs questions et plaqua sa main sur le globe de magie.

 

− Comme si quelqu’un comme toi pouvait mériter d’avoir une essence immortelle coulant dans ses veines…, cracha-t-il à l’attention de Daren. Les créatures de ma race sont les seules à être dignes du Seigneur du Meurtre !

 

Plusieurs éclairs zigzagants jaillirent de la paume de leur adversaire, malmenant la fragile protection de l’avarielle. Aerie posa un genou à terre, le souffle court, puis renforça son sortilège en se redressant. Ainsi, il le connaissait. Cela n’était pas surprenant avec le recul. Une autre question le tarauda cependant. Que voulait-il dire par « de ma race » ? Il n’était pas humain ?

 

− Tu ne pourras rien empêcher, Daren !, tonna-t-il à nouveau. Le Seigneur du Meurtre renaîtra, et je me montrerai digne d’Abazigal en me baignant dans ton sang souillé !

 

Daren s’immobilisa. Il ne pouvait s’agir d’une coïncidence. Cet homme, ou quoi qu’il pût être, savait-il ?

 

− Et maintenant, vous allez mourir !, s’écria-t-il.

 

Dans un vacarme assourdissant, la foudre s’abattit sur Daren et ses compagnons. Aerie poussa un cri. Un crissement insupportable déchira les airs, faisant voler en éclat sa magie protectrice. L’homme en noir riait aux éclats, les mains tendues vers le ciel. La roche se fendit soudainement autour d’eux, en soulevant un impressionnant nuage de poussière. Daren sentit l’essence de Bhaal se libérer, les recouvrir et les envelopper. Un nouvel éclair illumina le ciel, frappant une nouvelle fois sa cible. Daren se protégea instinctivement le visage de son bras, mais le choc ne vint pas. La fumée commença à se dissiper. L’homme en noir ne riait plus. Et devant lui se dressait une autre silhouette familière, irradiant d’une sombre puissance. Imoen.

 

− Je vois que tu n’es pas seul, Daren…, murmura-t-il, soudainement bien plus sérieux. Dans ce cas, je vais devoir en finir rapidement avec vous tous. Vous ne franchirez pas ce seuil.

 

Une puissante aura magique s’éleva au-dessus de ses épaules, jusqu’à former de l’éther deux sortes d’ailes fantomatiques. L’homme en noir forma quelques signes de ses mains, et un éclair frappa la clef de voûte de l’arc gigantesque surplombant l’entrée de la caverne.

 

− Il veut nous bloquer l’entrée !, hurla Imoen par-dessus le vent qui gémissait plus que jamais.

 

Plusieurs blocs de roche gigantesques éclatèrent à l’impact de la foudre et se détachèrent de leur arc. Imoen avait raison : à ce rythme, la galerie allait s’effondrer, leur rendant impossible toute exploration de la grotte, ou retardant au moins considérablement leur avancée. Si Abazigal s’y trouvait effectivement, il aurait ainsi tout le loisir de s’enfuir ou de leur tendre un piège.

 

− À l’assaut !, s’écria Minsc en tirant son épée. Le puissant Bouh aura tes yeux !

 

Le colosse chargea, imité par Sarevok. S’ils devaient avoir une chance de le vaincre, il leur fallait la tenter au plus vite. Un nouvel impact de foudre s’abattit sur la roche, fissurant encore une fois les parois à présent bien instables.

 

− Aerie ! Immy ! Couvrez-nous !, s’écria Daren en tirant son arme à son tour.

 

La Furie Céleste tintait doucement, attisée par sa fébrilité. Malgré le vent et le tonnerre, il parvenait à l’entendre vibrer. Une vague d’énergie déferla dans leur direction, soufflant la poussière en une onde de choc imparable. Daren porta instinctivement son bras au visage, mais une barrière bleutée surgit devant eux, déviant du même coup le sortilège. D’un rapide coup d’œil en arrière, il s’assura des deux magiciennes qui, mains jointes, repoussaient les assauts magiques de leur adversaire. Minsc et Sarevok furent les premiers sur le mage, mais deux formes éthérées créées de l’immatériel s’interposèrent devant leur cible, prenant la forme de pantins brandissant une arme pour parer leurs assauts.

 

Daren bondit à son tour, tentant de déborder leur unique adversaire. Mais à peine avait-il contourné ses compagnons que le sorcier se tourna vers lui en tirant une lame flamboyante du néant.

 

− Tu oses te mesurer à moi ?, s’écria-t-il. Vous osez vous mesurer à Draconis ?

 

Daren enchaîna plusieurs passes aussi fulgurantes que mortelles, que l’ennemi para tant bien que mal. La Furie Céleste crépitait, nourrie de son essence de Bhaal. À chaque coup, une gerbe d’étincelles illuminait la nuit maintenant noire. La foudre éclatait de toute part, courant sur sa lame et déchirant le ciel. Comme il l’avait prévu, le corps à corps tourna à leur avantage, et sous leurs assauts conjugués, Daren parvint à plusieurs reprises à percer l’armure de sortilèges de Draconis. Le combat ne dura que quelques secondes tout au plus. Tout à coup, le ciel étincela de mille feux et dans un vacarme assourdissant, la lumière céleste s’abattit une fois encore sur la fragile arche qui vola littéralement en éclat.

 

− Vous croyez pouvoir me vaincre aussi facilement ? Voilà encore une preuve de votre infériorité !

 

Le temps parut s’arrêter. D’immenses blocs de roche fusèrent vers le ciel comme s’ils n’avaient étés que de vulgaires fétus de paille, prêts à ensevelir l’unique passage à leur portée. C’était fini. Un sourire sardonique se dessina sur le visage aquilin du sorcier.

 

− Maintenant que vos espoirs sont réduits à néant, souffla-t-il, je n’ai plus de raison de…

 

Mais il s’arrêta brusquement. Une onde familière d’une rare puissance traversa le corps de Daren, et les enveloppa tous.

 

− Je crois que tu parles trop vite !, s’écria une voix en arrière.

 

Imoen, une aura rougeoyante brûlant tout autour de ses épaules et le visage déformé par la toute-puissance de Bhaal, maintenait de ses deux bras en avant un cône d’énergie en direction de l’entrée de la grotte.

 

− Cours, Daren ! Pars devant !, s’exclama-t-elle. Nous nous chargeons de lui !

 

Il resta figé l’espace d’une seconde, contemplant d’une fierté mêlée d’horreur l’incroyable pouvoir de sa sœur qui maintenait en apesanteur ces monstres de roche de plusieurs tonnes.

 

− Cela ne se passera pas ainsi !, tonna Draconis.

 

Les deux formes éthérées qui affrontaient Minsc et Sarevok se réunirent aussitôt en une seule, et fusèrent en direction de la magicienne en s’allongeant pour prendre la forme d’une lance acérée. Dans un claquement sonore, l’attaque fut bloquée par un sortilège défensif de l’avarielle.

 

− Cours, Daren !

 

Son corps se remit subitement en marche. Imoen ne pouvait tenir indéfiniment en déployant une telle force, et il devait saisir la chance offerte par ses compagnons. Il s’élança en avant, laissant les autres couvrir ses arrières. La voix de Draconis gronda une nouvelle fois dans la tempête, accompagnée de crissements de métal et de sortilèges, mais il ne se retourna pas. Daren plongea sous l’arche en suspension, enjambant agilement les premiers éboulis, et s’enfonça dans les profondeurs de la montagne. Il n’avait pas fait dix pas dans ce souterrain si large qu’on aurait pu y conduire une armée que la terre se mit à trembler, la roche enfin libre de son emprise magique emportant avec elle les maigres parcelles de lumière qui donnaient vie à ces lieux. Toute retraite était coupée à présent, et lorsque la poussière omniprésente soulevée par l’effondrement regagna après de longues minutes le sol auquel elle avait été arrachée, un silence de mort accompagna les ténèbres qui l’avaient englouti.

 

Il était seul, et perdu dans l’obscurité. Mais il était en vie. Et jamais il n’avait été aussi près de sa cible.

Rêves d’avenir

− Rien… Voilà ce que nous avons trouvé, soupira Aerie. Impossible de mettre la main sur quoi que ce soit d’autre qu’un peu de tissu ou quelques cruches d’eau dans ce tas de sable géant…

− Minsc a rarement vu des gens aussi peu bavards, s’étonna le rôdeur. Même les barbares de Rashémanie parlaient davantage.

− Ces faibles ont peur, voilà tout, expliqua Sarevok à son tour. Ils n’osent pas répondre à vos questions, car ils ont peur de Balthazar et de ses mercenaires.

− Hé bien, nous en avons trouvé un moins timoré que les autres, ironisa Imoen. Si tout va bien, nous devrions avoir nos vivres et notre équipement cette nuit.

 

Les regards se tournèrent aussitôt dans sa direction, et Daren ne put réprimer un sourire. En quelques instants, ils relatèrent à leurs compagnons leur improbable rencontre avec Saemon Havarian ainsi que les évènements qui en avaient découlé.

 

− Encore ce traître !, fulmina Minsc en frappant du poing sur la table, provoquant ainsi un concert de tintements métalliques improvisés.

− Et que faisait-il ici, cette fois ?, ajouta Aerie d’un ton acerbe.

− « Esamon », ça vous dit quelque chose ?, rappela Daren.

− L’associé de Carras…, répondit aussitôt l’avarielle. Je ne suis pas surprise de le retrouver dans des affaires de contrebande…

− Et je jure que si je lui remets la main dessus, ragea Imoen, il paiera pour toutes ses traîtrises…

− Enfin…, récapitula Daren, l’essentiel est que nous ayons trouvé l’opportunité de nous ravitailler.

 

Tous acquiescèrent en silence. Quelques heures plus tard, il devait rencontrer son contact. Et si tout se passait bien, ils entameraient leur périple vers l’antre d’Abazigal dès le lendemain ou le surlendemain. Ils s’étaient accordés quelques heures de sommeil avant leur rendez-vous, et chacun rejoignit sa chambre une fois la collation achevée. Seule Aerie prit la direction opposée, le visage blafard, et sortit de l’auberge. Imoen se retourna au même instant, mais apercevant son frère se précipiter à sa suite, elle s’éclipsa à son tour.

 

− Aerie ? Tu vas bien ?

 

Le murmure nocturne d’Amkethran venait à peine de s’éveiller avec le coucher du soleil. Un léger souffle d’air moins chaud qu’à l’accoutumée caressa leur visage, donnant forme et vie à la longue chevelure dorée de l’avarielle. Elle n’avait pas encore répondu, et une larme se dessina au coin de ses yeux avant de rouler calmement sur sa joue.

 

− Aerie ?

 

Elle sursauta à sa nouvelle intervention puis, sans bouger, déclara d’une voix blanche et énigmatique.

 

− Jusqu’à quel point m’aimes-tu, Daren ?

 

Il haussa les sourcils, quelque peu désarçonné par la rudesse de son propos.

 

− Je donnerai ma vie pour toi, mon aimée.

− Je suis faible, reprit-elle de la même voix tremblante. Je suis fragile. Je suis un obstacle permanent qui te sépare de ta destinée. Me crois-tu assez idiote pour ne pas le voir ?

− Ne dis pas ça, mon aimée. Tu n’es pas…

− Je me demande simplement quand est-ce que tu t’en rendras compte, et que tu m’abandonneras à mon sort.

 

Elle avait spontanément haussé le ton de sa voix, afin de surmonter le sanglot naissant qui menaçait de l’étouffer. Une profonde lassitude s’empara de Daren, doublée d’un terrible désarroi. Tant de certitudes avaient été bousculées ces derniers jours, tant de révélations toutes plus douloureuses les unes que les autres avaient hanté ses nuits… L’avarielle demeurait comme un phare dans la tempête, un oasis d’espérance, un point de repère immuable pour lequel aucune interrogation permanente ne venait lui torturer l’esprit. Et ce dernier carré s’effritait sous ses yeux.

 

− Pourquoi dis-tu cela, Aerie ? Pourquoi ? Je t’aime, de tout mon cœur. Je passerai ma vie avec toi, et tu le sais. Pourquoi me dis-tu tout cela ?

− Et que se passera-t-il si tu dois choisir un jour entre moi et… ta « destinée » ?

− Cela ne se passera jamais. Tu feras partie de ma destinée, ou elle ne sera pas mienne.

− Comment peux-tu en être certain ?, insista-t-elle à nouveau. Tu as changé, Daren. Depuis que je te connais, et plus encore récemment, tu as changé. Tu n’es plus le même. J’ai l’impression que ce qui m’apparaissait comme notre idéal commun n’est plus que le mien. Tu n’aspirais qu’à la paix, et voilà que tu cours l’aventure. Tu sembles si… vivant lorsque tu partages ta vie avec ta sœur. Imoen par-ci, Imoen par là… Imoen est géniale, Imoen est merveilleuse ! Je le vois dans ton regard, tu la dévores littéralement des yeux ! Mais j’ai aussi ma fierté, Daren, tu le comprends ? Je ne veux de pitié de personne, et je ne la supporterai encore moins de l’un de vous deux ! Es-tu certain que je te convienne, Daren ? Ne préfèrerais-tu pas partager une existence plus palpitante avec elle ? Es-tu sûre que je suis la femme qui te rendra heureux ? Avec qui tu partageras le quotidien… et dont tu auras des enfants un jour ?

 

Elle avait énoncé son discours d’une seule traite, comme si elle l’avait préparé de longue date et n’avait attendu que le moment propice pour le lui confier. Daren resta un long moment silencieux, incapable de formuler une réponse claire et surtout adéquate. Il ne pouvait nier qu’il avait changé. Que cela fût dû à son expérience ou à la lente usure que l’essence du Meurtre exerçait sur son esprit, il avait effectivement et indiscutablement changé. Mais qu’en était-il de son amour pour l’avarielle ? Il ne pouvait nier qu’elle avait touché un point sensible. Il avait toujours été fasciné par Imoen. Depuis sa plus tendre enfance. Déjà à l’ombre des murs calfeutrés de Château-Suif, il ressentait plus qu’une simple amitié pour celle avec qui il partageait sans le savoir tant de points communs. Ses yeux pétillants, ses cheveux de feu, son intelligence hors du commun et sa loyauté sans égal en faisaient une compagne idéale. Mais ils partageaient plus encore. Elle hantait ses rêves les plus intimes, donnait vie à son inconscient, et incarnait le plus tabou de tous ses fantasmes.

 

− C’est ma sœur, Aerie. Je l’aime comme une sœur, rien de plus.

 

Était-ce là toute la vérité ? Il n’avait pas de réponse, du moins pour le moment. Mais à la seconde présente, rien ne lui aurait fait plus de peine que de faire souffrir Aerie inutilement.

 

− Je…, bredouilla-t-elle en se laissant gagner par les larmes.

 

Elle se blottit soudainement dans ses bras et s’abandonna enfin à sa tristesse. Le contact doux et soyeux de sa peau lui raviva une foule de souvenirs. Il lui rendit son étreinte en lui embrassant doucement le front.

 

− Je suis désolée, Daren… Je t’aime, et tu es la plus belle chose au monde qui me soit arrivée. Pardonne-moi…

 

Il ne répondit pas, et se contenta de caresser ses cheveux en laissant ses lèvres appuyées sur sa peau. Quelques minutes s’écoulèrent sans autre perturbation que l’agitation nocturne quotidienne. Ils montèrent tous deux dans leur chambre sans un mot, attendant une heure plus avancée dans la nuit.

 

Ce fut Minsc qui les éveilla, l’heure de leur rendez-vous approchant. Après une trop courte sieste, ils s’absentèrent de l’auberge du Zéphyr pour rejoindre les niveaux supérieurs du village troglodyte. Par une astucieuse série d’échelles et de ponts de bois naviguant entre les toits, ils aperçurent bien vite les tentures de couleurs que leur avait indiquées le bourgmestre dans la journée. Daren avait pour consigne de s’y rendre seul, mais par mesure de sécurité, ses compagnons avaient décidé de l’escorter jusque-là, si ce n’était pour s’assurer du bon déroulement de sa rencontre, au moins pour faire face à une éventuelle escarmouche avec les mercenaires.

 

Tout se passa très vite, et bien plus aisément qu’ils n’auraient pu l’espérer. Asana reconnut Daren avant qu’il n’eût à se présenter et le conduisit dans les dédales secrets du village. Là, ils rencontrèrent un autre groupe d’hommes vêtus de toges grises unies et encagoulés qui lui fournirent contre espèces sonnantes et trébuchantes toutes les provisions dont ils avaient besoin. Chargé de trois pleins sacs, et à nouveau guidé par la fille d’Omar Haraad, il refit surface à l’exact opposé de l’endroit où il avait disparu. Traînant avec peine ses volumineuses provisions, abrité par le voile de la nuit, Daren reprit contact avec ses compagnons avant de rejoindre plus définitivement leur couche jusqu’au petit matin.

 

Habilement maquillés par magie, leurs sacs de victuailles restèrent anonymes toute la journée du lendemain. Les épreuves et leurs récents voyages les avaient tous éprouvés, et ils s’accordèrent une journée complète d’inactivité bien méritée. Aerie se montra moins distante, bien que Daren remarquât une relative inimitié tacite de sa part envers Imoen.

 

Les évènements des jours précédents défilèrent à nouveau dans l’esprit de Daren. Aerie avait raison : il changeait. En bien selon certains, en mal selon d’autres, mais il changeait. De ça, il devait se rendre à l’évidence. À chacun de ses séjours dans l’Antichambre, il en revenait transformé, une once de son humanité envolée avec ces mystérieuses épreuves dont il ne gardait à chaque fois aucun souvenir. Habituellement, cela ne le préoccupait guère, ou au moins ne prenait-il jamais le temps de s’en préoccuper, mais après cette journée de repos sans rien d’autre à faire que de penser, rester impassible se révélait plus délicat qu’il ne l’aurait envisagé. Que faisait-il ici ? Et quand bien même il aurait choisi d’y être, suivait-il le « bon » chemin ? Qu’aurait pensé Gorion de tout ceci ? Comment se comportait-il envers ses compagnons ? Plusieurs d’entre eux déjà avaient péri, et il lui arrivait de se voir comme une sorte vampire, ne se nourrissant pas de sang, mais se repaissant plutôt de la vie de ceux qui partageaient la sienne. N’aurait-il pas dû s’alerter de voir ainsi Sarevok se réjouir de ses « progrès » à chacune de ses plongées le rapprochant de Bhaal ? Ou de voir sa sœur et Aerie s’inquiéter de ses trop nombreuses pulsions meurtrières ? Ce pouvoir, cette destinée qui s’offrait à lui comblait ses attentes les plus folles, ou au moins flattait suffisamment son ego pour l’attirer plus en avant encore. Et il y avait cette histoire de prophétie, à laquelle il était lié qu’il le voulût ou non. Pouvait-il se retirer de l’engrenage dans lequel il avait mis la main ? Et quand bien même, le voudrait-il ? La perspective de voir la Côte des Epées sombrer dans le chaos le terrifiait tout autant que les remords qu’il pouvait avoir de ne pas agir, ou au moins d’avoir tenté de faire son possible.

 

D’après trop de personnes, il avait un rôle à y jouer. Et d’après une en particulier. Lui-même. « Empêcher la prophétie de se réaliser »… Qu’avait voulu signifier son « double » lors de son dernier passage dans l’Antichambre ? Il était lui-même un enfant de Bhaal, et son destin était donc soit de périr, soit de se réincarner en l’avatar de feu son père, franchissant définitivement ses limites de simple mortel. Quel était donc son rôle ? Exterminer ses frères restants ? Ou tout au moins les plus influents d’entre eux ? Mais en quoi cela le différenciait-il de ces criminels, à l’instar de ceux qu’il affrontait ? En quoi les desseins de Yaga Shura, de Sendai ou d’Abazigal étaient moins louables que les siens ? Ses réflexions le poussèrent à se remémorer ces dernières phrases énigmatiques que lui avaient léguées ses précédents adversaires. Ils parlaient tous de « complot », ou évoquaient une « victoire illusoire ». De quoi parlaient-ils ? Dans quel but lui livraient-ils ces mots ? Quel lien les unissait, en dehors de celui de leur lignée ? Il avait la sensation qu’une pièce du puzzle lui échappait encore. Une pièce majeure, qui aurait donné tout son sens à l’œuvre et justifié ces meurtres sans fin. Mais Mélissane avait besoin de son aide, et à travers elle, de nombreux innocents. Saradush était tombée en raison de sa faiblesse. Il avait une occasion de se racheter et ne devait pas la perdre.

 

Mélissane leur avait confié deux tâches dans ce sens, tâches qu’ils auraient bientôt accomplies. Cela mettrait-il un terme à ce « destin » qui pesait sur ses épaules ? Les rumeurs faisaient état de cinq enfants de Bhaal, mettant à feu et à sang les royaumes. Étaient-elles fondées ? Et si oui, combien d’entre eux déjà avaient péri ? Seul l’avenir le dirait.

 

À l’aube du deuxième jour, tous les cinq prenaient la route vers l’Est, se faufilant entre les falaises en direction de l’antre d’Abazigal.

Une ancienne connaissance

Le vide. Le néant. L’obscurité régnait dans un froid glacial dépouillé de toute vie. Et au cœur de cette sombre immensité, Daren flottait. Il errait lentement, se laissant porter par des courants invisibles. Un grommellement sourd résonna, tandis que se dessinait à l’horizon un nuage informe tirant sur le vert. Un millier de chuchotements murmurèrent son nom. Il était comme aspiré, aspiré par cette forme grandissante, qui se révéla être un gigantesque amas d’ossements d’où irradiait la lumière. Le grondement se fit plus distinct. Il n’avait jamais approché cette structure qui hantait ses rêves de si près. On aurait dit un trône, d’os, de taille démesurée, et rayonnant d’un Mal ancestral. Son corps lévita jusqu’au seuil de la structure. Il s’y sentait à la fois étranger, et terriblement familier. Il pouvait presque lui parler, et le comprendre. Puis tout s’effaça en un instant, déchiré par un cri suraigu.

 

− Je dois… Je dois partir !

 

Aerie s’était soudainement redressée dans le lit, haletante et en sueur.

 

−  Je dois aller la voir !, reprit-elle, paniquée. Je dois retourner à Faenya-Dail !

 

Ses yeux bleus hagards pleuraient à chaudes larmes.

 

− Calme-toi Aerie… Calme-toi…

 

Daren la saisit aussitôt dans ses bras. Elle transpirait, et tout son corps tremblait au rythme de chacun des battements de son cœur. Il la maintint fermement contre lui, caressant ses longs cheveux emmêlés par la nuit. Il sentait sa poitrine se soulever contre la sienne, puis sa respiration ralentit.

 

− Raconte-moi, Aerie. N’aie pas peur.

− C’était…, souffla-t-elle, encore émue, c’était cette… créature… Ma mère… Je l’ai tuée…

 

Il sentit son étreinte se resserrer, et un nouveau sanglot monter dans sa voix. Ses propos étaient décousus, mais il parvint cependant à leur trouver un sens. Lui aussi avait ressenti un certain malaise après leur confrontation dans la forêt et l’apparition de son père adoptif, mais l’évocation de la mère d’Aerie l’avait bien plus affectée que lui.

 

− Ce n’est rien, Aerie. C’est fini. Ce n’était qu’un mensonge.

− Comment peux-tu le savoir, Daren ?, s’écria-t-elle tout à coup en se dégageant. Comment savait-il toutes ces choses ?

 

Elle hoqueta plusieurs fois, avant de fondre silencieusement en larmes.

 

− Maman… Dis-moi que ce n’est pas vrai…

− Aerie, répéta Daren en insistant sur chaque syllabe pour capter son attention. Cette créature incarnait le Mal. Elle a dit toutes ces choses pour te blesser. Pour nous blesser… C’est tout.

− Je… Je dois rentrer chez moi, insista l’avarielle, cherchant désespérément une issue du regard. Je dois savoir si cet esprit disait la vérité.

− Ne pars pas Aerie…, la coupa-t-il. Je t’en prie. Ce n’est plus que du passé. Tu n’es pas responsable de la mort de ta mère, Aerie. Quoi qu’ait pu dire cette créature.

− Comment peux-tu en être certain ?, s’écria-t-elle brusquement. Comment peux-tu en être certain ??

 

Ils restèrent ainsi, immobiles, yeux dans les yeux. Il ne pouvait nier que les paroles du spectre de la forêt de Mir ne l’avaient pas atteint lui aussi, mais il avait déjà affronté ses démons du passé une première fois, ce à quoi sa compagne ne semblait pas préparée. Le regard de l’avarielle était chargé de crainte, d’angoisse, et peut-être de reproches, mais il le soutint sans défaillir, ne sachant comment réagir sans la blesser davantage. De longues minutes s’écoulèrent sans autre son que quelques cris lointains dans la nuit étouffés par les murs de l’auberge, jusqu’à qu’Aerie brisât enfin le silence.

 

− Je… Je sais que tu as raison, Daren…, soupira-t-elle enfin en baissant les yeux. Ma mère est peut-être vraiment morte, mais je ne l’ai pas tuée. N’est ce pas ? Non, ce n’est pas en rentrant que je la ferai revenir. Et j’ai oublié depuis trop longtemps cette partie de ma vie. Ma place est ici, maintenant. À tes côtés.

 

Elle s’appuya sur son épaule et se glissa sous son bras. Sa respiration était à nouveau calme, et Daren poussa un long soupir de soulagement. Aerie avait vécu auprès de son peuple toute son enfance, coupée du monde, tout comme lui, mais sa capture et la perte de ses ailes l’avaient fragilisée au point qu’elle perdît toute confiance en elle-même. Il connaissait pourtant sa force et son courage, dont elle avait maintes fois fait preuve lors de leurs aventures. Aerie avait risqué sa vie pour la sienne sans l’ombre d’une hésitation, et la voir ainsi tourmentée par de simples chimères lui brisait le cœur. Il se contenta donc de l’écouter. Imoen était aussi sa confidente, et il soupçonnait d’ailleurs sa sœur d’en connaître plus sur elle que lui-même, mais il devait reconnaître qu’elle savait trouver les mots les plus justes pour lui rendre sa foi.

 

− Un jour…, murmura-t-elle, rêveuse. Un jour, je rentrerai à Faenya-Dail. Mais plus tard. Et je ne le ferais qu’avec toi. Je ne laisserai pas un fantôme du passé détruire la seule lumière qui éclaire mon monde.

 

Il l’embrassa délicatement sur le front, puis sur la joue.

 

− Ça va aller ?

− Je ne sais pas… Mais ça ira mieux. Merci, Daren. Merci… pour tout. Je n’aurai jamais survécu sans toi. Je te dois tout…

 

Elle marqua une pause, puis reprit d’un air décidé.

 

− Mais restons-en là pour cette histoire. Je ne veux pas que les autres commencent à nouveau à marmonner « la pauvre petite Aerie » dans mon dos. Ça ira mieux demain matin.

 

À la fois surpris et amusé par sa dernière phrase, Daren acquiesça en silence puis se rallongea. Il leur restait encore quelques heures de repos, et la journée du lendemain ne s’annonçait pas des plus simples.

 

 

« Le petit déjeuner arrive ! », s’esclaffa la voix tonitruante et joyeuse de Zakee, le tenancier de la taverne du Zéphyr.

 

Ce dernier se montrait toujours de bonne humeur, et la plupart du temps sympathique, lorsque son établissement ne débordait pas de ces mercenaires patibulaires. Tous les cinq étaient attablés autour d’une purée de céréales locales imbibée de lait d’ânesse, savourant enfin quelques instants de calme après leurs derniers jours mouvementés. La discussion porta cependant bien vite sur leur prochaine expédition, et sur la manière dont ils comptaient s’y rendre.

 

− Avant de repartir pour les montagnes, nous devons trouver du nouvel équipement, suggéra Daren, qui entamait déjà son troisième bol.

− J’ai bien peur que Carras n’ait définitivement fermé boutique…, souleva Aerie en faisant la moue. Et s’il ne l’a pas fait de lui-même, les hommes de Balthazar l’ont certainement contraint à s’exiler… ou pire.

− Je ne pense pas que Carras ait été capturé, remarqua Imoen. Sinon, je pense que notre accueil en ville aurait été… plus mouvementé. Non, je pense qu’il s’est effectivement enfui avant d’être inquiété. Mais je suis sûre qu’il doit rester des lieux de contrebandes ici, à Amkethran, qui pourraient nous vendre ce dont nous avons besoin.

− Ne reste plus qu’à les débusquer…, soupira Aerie.

− Je suis sûr que Bouh nous guidera sans faille !, s’exclama Minsc. Même s’il trouve qu’il y a trop de sable ici pour être au meilleur de sa forme.

− Il y a une autre solution, Daren, intervint Sarevok.

 

Ils se turent aussitôt, surpris de son intervention. Sarevok resta immobile un instant, puis poussa un long soupir en secouant lentement la tête.

 

− Que veux-tu dire ?, lança Daren, avant que sa sœur ne perdît définitivement patience.

− Tu pourrais trouver tout ce dont tu as besoin, et certainement bien plus, dans la forteresse de Balthazar.

− Pardon ??, s’insurgea Imoen. Nous n’allons pas…

− Je parle à Daren, trancha Sarevok d’un ton méprisant. Tu sais qu’un jour ou l’autre, il y a de grandes chances que tu sois amené à affronter Balthazar, donc autant provoquer la confrontation tout de suite.

− C’est ridicule !, attaqua à nouveau Imoen, plus fort. Nous n’allons pas massacrer tous ceux que nous rencontrons simplement parce que monsieur Sarevok a décidé qu’il serait de bon ton de le faire ! Nous pouvons aussi parler, ou demander, par exemple, non ? Ah non, mais ça, c’est impensable pour le fils d’un…

− Imoen, s’il te plaît…, la coupa précipitamment Daren.

 

Elle suspendit sa phrase aussitôt, et se rendant compte de ce qu’elle s’apprêtait à crier, serra les lèvres jusqu’à se les faire blanchir. Imoen se laissa retomber sur sa chaise, le visage crispé. Sarevok paraissait satisfait de la réaction de sa sœur, et laissa paraître un sourire discret lourd de sens.

 

− Nous chercherons par nos propres moyens, trancha Daren en tentant de temporiser la situation.

 

Sarevok n’ajouta mot. Il se leva calmement et sortit de la taverne en jetant négligemment une pièce sur le comptoir. Leur collation terminée, les quatre autres le suivirent peu après, s’apprêtant à arpenter les ruelles étouffantes d’Amkethran sous un soleil matinal déjà de plomb.

 

Minsc et Aerie partirent de leur côté, et Daren et sa sœur du leur. Il s’agissait de procéder avec la plus grande discrétion possible, et se déplacer par petits groupes leur conférait d’autant plus de chance de passer inaperçus. Ils avaient eu la preuve, une semaine plus tôt, que les hommes de Balthazar le surveillaient de près. Ils devaient donc faire preuve de la plus grande prudence. Le rôdeur et l’avarielle avaient tenté une exploration par les toits, en suivant les échelles qui menaient jusqu’à la falaise. Très vite, il perdit leur trace dans la nébuleuse dorée que formaient les rayons du soleil réverbérés sur le sable. Après deux tentatives infructueuses sous les premières tentures qui avaient croisées leur chemin, un concert de voix belliqueuses s’éleva au dessus du calme relatif qui régnait jusqu’alors.

 

− Tu pensais peut-être que tes contrebandiers pouvaient revendre notre matériel sans être inquiétés ? Hein, Esamon ?

 

Trois de ces mercenaires en armure faisaient front devant un autre homme, dont seuls quelques cheveux dépassaient des épaules des soldats.

 

− Allons, ne nous énervons pas, messieurs, répondit celui qu’ils avaient nommé Esamon en reculant lentement.

 

Daren n’en crut pas ses oreilles. Il se tourna vers Imoen, dont le regard aussi abasourdi que le sien lui confirma ses doutes.

 

− Comme vous le savez, reprit-il, je ne peux pas être impliqué dans cette affaire, car je ne suis revenu que récemment à Amkethran.

− Épargne ta salive, sale fouine !, le coupa un autre mercenaire en hurlant et brandissant son arme.

 

Cet homme… ici ?

 

− Nous savons que tu contrôles la contrebande, ici !, renchérit le troisième. Tu dois donc répondre de tes actes !

− Tu ne peux pas t’échapper ! Rends-nous ce qui nous appartient, Esamon, ou je coupe ta sale gorge de menteur ! Où as-tu dissimulé ta contrebande ?

 

« Esamon »… comment n’y avaient-ils pas pensé tout de suite ? Ce regard fuyant et cette voix doucereuse ne pouvaient appartenir qu’à une seule personne. L’ex-capitaine de « La Galante »… Saemon Havarian.

 

− Heu, oui, oui, bien sûr…, bredouilla-t-il en reculant subrepticement à mesure que ses agresseurs l’encerclaient.

 

Daren était partagé entre la curiosité et un sentiment de satisfaction qu’il peinait dissimuler. Tout à coup, « Esamon » les aperçut, lui et Imoen, et son visage s’éclaira.

 

− Mais, oh ! Qui voilà ? Daren, mon vieil ami, que je suis heureux de vous revoir !

 

Les trois hommes en armures se retournèrent aussitôt dans leur direction. Daren entendit sa sœur faire craquer ses jointures en découvrant enfin face à face le visage de celui qui les avait trahis déjà à deux reprises.

 

− Toujours dans le pétrin, à ce que je vois…?, ironisa Daren.

− Votre arrivée tombe à point nommé, étant donnée la situation !, s’enthousiasma Saemon avec une exagération feinte que Daren redoutait déjà. En fait, je crois que vous pouvez résoudre mon problème avec ces messieurs quelques peu énervés.

− Tu connais ce sale rat, escroc ?, interrogea l’un des mercenaires d’un ton brusque.

 

À son côté, Imoen manqua de s’étrangler de colère à plusieurs reprises. Elle fulminait intérieurement, et Daren pouvait sentir sur sa peau l’essence de Bhaal de sa sœur s’échapper de son corps.

 

− Pas vraiment, répondit poliment Daren. Disons que nous nous sommes déjà rencontrés…

− Ce ne sont pas tes affaires, de toute façon !, le coupa brutalement un autre. C’est une histoire entre nous et Esamon ! Passe ton chemin, étranger.

 

Daren s’inclina et fit demi-tour en saisissant fermement la main d’Imoen.

 

− Bien, messieurs, entendit Daren derrière lui, je peux régler ce petit différent très facilement. Hem hem… S’il vous plait… Daren ?

 

Ses muscles se crispèrent à l’évocation de son nom. Il hésita une fraction de seconde à se retourner ou à poursuivre comme si de rien n’était, et ce ne fut qu’à l’instant où il sentit la traction de sa sœur sur son bras qu’il se rendit compte qu’il s’était arrêté.

 

− Daren, mon ami, poursuivit Saemon d’un ton à la fois obséquieux et gêné, pourriez-vous, je vous prie, rendre à ces charmantes personnes tout l’équipement que vous êtes venus m’acheter l’autre jour ?

− Quoi ?, s’exclama l’un des trois hommes. Tu as acheté notre matériel ?

− Comment… Comment osez-vous ?, hurla Imoen en laissant enfin éclater sa colère. Espèce de… Vous n’êtes qu’un…

− Nous n’avons jamais acheté de matériel à cette personne !, intervint Daren avant qu’Imoen ne fût totalement hors de contrôle. Cet homme est un fieffé menteur, qui vous a même menti sur son nom !

 

Les mercenaires les dévisagèrent d’un œil perplexe. Leur regard allait et venait d’eux à Saemon Havarian, qui secoua la tête en poussant un long soupir de dépit.

 

− Je vous en prie, Daren…, lui lança-t-il d’une voix trop implorante pour ne dissimuler aucune traîtrise. Nous voyons tous que vous transportez de l’équipement qui ne vous appartient manifestement pas…

 

Daren fit un pas en arrière, les yeux écarquillés.

 

− Hé, c’est vrai ça ?, s’exclama l’un des soldats. Regarde, c’est pas une épée à nous, ça ?

− Et ces bottes !, renchérit l’un de ses compagnons. Exactement comme les miennes ! C’est notre matériel !

 

Daren en avait le souffle coupé. En quelques secondes, ils venaient de passer du rang de simples passants à celui de bandits. Ces hommes se laissaient si facilement berner par Saemon que cela lui en ôta toute répartie.

 

− Mais enfin, tenta-t-il enfin de se justifier, c’est ridicule ! Toutes les bottes se ressemblent !

− Daren, enfin, s’indigna Saemon, vous savez pourtant que vous n’avez pas le choix… Coopérez, je vous en conjure ! Je ne suis pas certain de pouvoir retenir ces brutes bien plus longtemps…

− Espèce de sale… traître !, siffla Imoen entre ses dents. Tu vas nous le payer, je te jure, tu vas nous le payer !

 

Daren porta sa main au pommeau de son arme.

 

− Ah, c’est comme ça !, beugla celui qui semblait être leur chef en tirant son épée de son fourreau. Si tu ne veux pas nous rendre ce qui est à nous, alors nous viendrons le chercher sur ton cadavre !

− Ouais ! On va t’apprendre à voler nos affaires !

− Je vous certifie que…

 

Mais cela ne servait vraisemblablement plus à rien. Il ne restait plus d’autre choix qu’un affrontement. La Furie Céleste bondit de son écrin et canalisa l’essence de Bhaal dans sa lame étincelante.

 

− Je suis vraiment désolé, Daren…, soupira Saemon en formant quelques signes magiques de ses mains. Mais j’ai bien peur de ne rien pouvoir faire pour vous…

 

À peine son incantation achevée, il disparut dans un éclair doré, les laissant seuls face aux mercenaires. Il fallait agir prudemment. Pas que le combat l’inquiétait plus que de mesure, mais si n’importe qui les surprenait près des corps des mercenaires engagés par l’Ordre, il risquait au mieux le bannissement d’Amkethran, et au pire le courroux de Balthazar. L’un des mercenaires engagea le combat, mais Daren para sans effort le coup de sa lame. Devait-il les tuer ? Dissimuler les corps dans ces rues désertes n’allait pas être chose aisée, mais pouvait-il prendre le risque qu’on donnât leur signalement ? Une deuxième attaque de flanc manqua de le surprendre, mais il esquiva à la dernière seconde. Il préférait rester en position défensive pour le moment, tant qu’il n’avait pas trouvé d’issue favorable à leur confrontation. Tout à coup, les trois hommes marquèrent simultanément un pas en arrière, et une chaleur intense s’éleva derrière lui.

 

− Écrasez-moi ça !, hurla celui qui semblait être leur chef. Cette bande de…

 

Mais il n’acheva pas sa phrase. Une déflagration sourde balaya le sable alentours, et dans une explosion dont Daren ne ressentit d’abord que le souffle, les trois corps des mercenaires implosèrent sous ses yeux, ne laissant derrière eux qu’un petit tas de cendres brunes qui s’envola au vent. Imoen, ruisselante de pouvoir, tenait ses deux paumes encore fumantes en avant.

 

− Je suis désolée… mais ça m’a énervée.

 

Daren regarda successivement sa sœur et la poussière grise mêlée au sable, les yeux écarquillés. Il ouvrit la bouche plusieurs fois sans parvenir à formuler une phrase intelligible, puis éclata finalement de rire.

 

− Bon, hé bien je me demandais comment on pourrait faire disparaître les corps…

 

Un mouvement à l’angle de la rue les fit tous deux sursauter.

 

− Filons d’ici !, chuchota-t-il en rengainant son épée.

 

Réajustant leurs capes afin de dissimuler leur visage, Daren et Imoen s’éclipsèrent aussi vite qu’ils purent. Si personne n’avait observé leur combat, ils s’en tireraient plutôt à bon compte.

 

« Messeigneurs ! », les héla une voix âgée à l’autre bout de la rue.

 

Ils s’immobilisèrent aussitôt. Si un témoin de la scène les dénonçait, Balthazar saisirait ce prétexte pour les pourchasser, voire les exécuter.

 

« Messeigneurs, par ici ! », répéta le vieil homme emmitouflé dans sa toge.

 

Il retira la partie qui lui dissimulait le visage et leur fit un signe. C’était Omar Haraad, le bourgmestre d’Amkethran. D’un rapide geste de la main, il leur indiqua une entrée dissimulée par une tenture par laquelle il s’engouffra. Une brise chaude balaya la rue déserte en laissant une légère onde sur le sable. Sans perdre un instant, ils le rejoignirent dans le bâtiment blanchi à la chaux.

 

− Entrez, entrez, nobles seigneurs, leur répéta-t-il en désignant deux chaises basses.

− Ça va aller, merci beaucoup, répondit Daren en s’inclinant. J’espère surtout que personne ne nous a vus tout à l’heure.

− Ne vous en faites pas pour ça, le rassura le vieil homme. Les gens d’ici n’apprécient guère ces mercenaires et leurs menaces, et ces balourds sont si empotés qu’on les entend arriver à des lieues à la ronde. Vous allez vous cacher ici un petit moment, et je vous ferais ressortir par les hauteurs. Personne ne pourra vous soupçonner d’être impliqué dans la disparition de ces hommes.

− Nous vous sommes extrêmement reconnaissant, ajouta Imoen à son tour. Vous nous ôtez une épine du pied.

− Ce n’est que justice, répondit le bourgmestre. Vous avez risqué vos vies pour sauver ma fille, et si je peux faire quoi que ce soit pour vous venir en aide, ce serait avec plaisir.

 

Daren croisa le regard de sa sœur un instant. S’il existait quelqu’un capable de les orienter dans leur recherche, c’était certainement cet homme.

 

− Excusez-moi…, demanda timidement Daren. Mais… pourriez-vous nous dire où il serait possible d’acheter des équipements et du matériel, ici ? Nous avons fait…

− Oh, vous cherchez de la contrebande, c’est cela ?, le coupa-t-il.

− Hé bien… en quelque sorte, oui…

− C’est vrai que depuis que Carras a été contraint de déménager, s’approvisionner est devenu plus complexe, expliqua-t-il. Mais je connais encore suffisamment de monde pour ça, fort heureusement.

 

Il lança tout à coup un regard incongru derrière lui, et baissa le ton en s’approchant d’eux.

 

− Ce soir, au pied de la falaise sud, ma fille Asana se tiendra non loin des tentures rouge et blanche. Rendez-vous au premier niveau, seul. Je pense qu’elle vous reconnaîtra, mais dites-lui que vous venez de ma part. Elle vous conduira auprès de personnes qui pourront vous fournir ce dont vous avez besoin.

− Entendu, confirma Daren en acquiesçant. Merci beaucoup.

− Nous vous sommes redevables, renchérit Imoen.

− Ce n’est rien, s’empourpra le vieillard en souriant. Ça fait plaisir de voir des jeunes qui ont encore le sens de la justice par ici.

 

Omar Haraad les conduisit dans une arrière-salle, puis dans un dédale de petites pièces à travers tout un labyrinthe de portes dérobées. Il leur fit escalader plusieurs échelles, avant qu’ils ne ressortent à l’air libre au beau milieu des toits, sur les étages supérieurs d’Amkethran.

 

− Descendez par ici en suivant les marches, leur indiqua-t-il, et vous atteindrez l’auberge du Zéphyr.

− Merci. Merci pour tout.

− Quelle que soit votre entreprise, je vous souhaite de la réussir.

 

En quelques minutes, sous le soleil décroissant, ils rejoignirent les ruelles ensablées d’Amkethran. À l’auberge, leurs compagnons les attendaient autour d’une table, la mine défaite.

Furie Céleste

Unique. Extraordinaire. Les mots lui manquaient pour décrire les sensations que lui procurait la simple tenue de cette arme. Elle semblait n’être qu’une simple prolongation de son bras, une partie de son corps, aussi sensible et réactive. Il sentait son pouvoir couler le long de la lame, canaliser l’essence de Bhaal. « Furie Céleste »… Ce nom lui seyait à merveille. À contrecoeur, il la glissa à sa ceinture et ouvrit les portes de l’Antichambre, avant d’être aspiré une fois de plus dans le néant du Plan Astral.

 

La bataille n’était pas encore terminée. À peine son voyage achevé que les sons de combats parvenaient à ses oreilles, mêlés au bourdonnement caractéristique de la magie. Minsc, Sarevok, Aerie et Imoen tenaient leur position au sommet des marches de la tour, luttant avec acharnement pour lui laisser le temps nécessaire au succès de sa propre confrontation. Sans attendre, il dégaina son épée de son fourreau et lui insuffla l’essence du Meurtre dont elle n’attendait que la venue. Le métal trembla sous la décharge d’énergie, et les vibrations continues de la lame laissèrent s’échapper un léger sifflement. La Furie Céleste était prête à donner la mort.

 

− Sarevok ! Minsc !, s’écria Daren en bondissant en avant. Écartez-vous !

 

Il n’aurait été plus agile avec son bras. L’arme réagissait au moindre de ses désirs, à la moindre de ses demandes. En un éclair au cœur de la mêlée, il tournoya sur lui-même, sectionnant les corps à sa portée. L’air lui-même conduisait la fureur de sa lame et bien vite, les blocs de pierre des murs portaient les symptômes de la fulgurance de son assaut. Une dizaine d’elfes noirs s’effondrèrent simultanément après quelques secondes d’affrontement, tandis que les autres battaient en retraite sous les appels désordonnés de leur supérieur.

 

Il ne savait plus si c’était son pouls qui battait au creux de sa main, ou celui de son arme qui se propageait dans son bras. Ses ennemis à terre, la lame cessa de chanter. Daren se redressa, du sang ruisselant de ses bras et sur son torse.

 

− Da…ren ?, bégaya Imoen. Mais… qu’est-ce que… ?

 

Il prit plusieurs inspirations profondes et, le sourire aux lèvres, rengaina son arme.

 

− Nous pouvons y aller. C’est fini, déclara-t-il d’une voix si assurée qu’il s’en surprit lui-même.

− Sendai…, commença Aerie.

− Sendai est morte, la coupa-t-il. Nous pouvons remonter à la surface.

 

Les derniers drows encore en vie s’enfuirent par quelques tunnels de fortune vers les profondeurs de l’Ombreterre. Le bastion de Sendai n’était plus. Victorieux, ils rejoignirent Keldorn et sa troupe à la surface.

 

− Le Cœur Radieux vous doit une fière chandelle !, s’exclama le paladin, exténué mais rayonnant. Sans vous, nous n’aurions jamais vaincu aussi facilement !

− C’est nous qui vous remercions, Keldorn, s’inclina Daren.

− Je parlerais de vous tous à l’Ordre, croyez-moi !

− C’est trop d’honneur, le remercia Imoen.

− Vous feriez-nous l’honneur de nous accompagner jusqu’à Athkatla pour y recevoir une récompense à la hauteur des risques que vous avez pris ?

 

Un sourire amusé et nostalgique traversa le visage de Daren. Après tout ce temps, revenir à Athkatla ? Il ne pouvait nier qu’une partie de lui réclamait à corps et à cris de s’échapper enfin de cet engrenage dans lequel il semblait avoir mis la main, mais cette partie n’avait plus son mot à dire. Elle était comme étouffée, prisonnière d’une autre époque à jamais révolue. D’un haussement d’épaule fataliste, il déclina l’offre du paladin, sous le regard compréhensif de ses compagnons. Son destin n’était pas là-bas. Et il lui restait encore une tâche à accomplir ici.

 

− Je suis vraiment désolé, mais nous devons repartir pour Amkethran. Notre travail ici n’est pas encore terminé.

− Vous m’envoyez navré… Acceptez au moins de partager le repas avec nous ? Vous n’allez tout de même pas repartir en pleine nuit ?

 

Une cinquantaine de chevaliers étaient morts dans la bataille, et au moins le double de blessés sur les trois cents que comptait le détachement. Mais malgré les pertes, tous avaient aux lèvres le sourire du devoir accompli. Après un repas copieux dans la bonne humeur, que Minsc passa à narrer sans relâche les exploits de son hamster à une assemblée conquise et hilare, Daren se dirigea finalement vers sa couche. Pour la première nuit depuis leur départ, ils allaient dormir sur autre chose qu’un maigre tas de feuillages, et la perspective d’une nuit dans un véritable lit, fut-il militaire, lui procura un frisson de bonheur.

 

− Daren ? Je peux te parler ?

 

Imoen s’était postée derrière lui, son équipement propre encore humide pendant sur son bras droit. Il n’avait pas encore eu l’occasion de parler de son expérience dans l’Antichambre et comptait le faire le lendemain, mais sa sœur avait pris les devants.

 

Daren rassembla ses esprits et relata ce par quoi les évènements avaient commencé, juste avant l’arrivée de l’Ordre du Cœur Radieux : sa rencontre avec le célébrissime mage Elminster.

 

− Quoi ?, l’interrompit-elle en manquant de lâcher ce qu’elle tenait en main. Qui ??

− Je te dis la vérité, Imoen. Il s’agissait bien d’Elminster, j’en suis certain. Et… Tu te rappelles cette histoire l’année dernière, à Athkatla, avec le vieil homme qui m’avait mis sur la piste de Jaheira ?

 

Imoen plissa les yeux un instant et acquiesça.

 

− Hé bien, il m’a aussi avoué que c’était lui. Rappelle-toi comment il avait prétendu s’appeler…

− « Terminsel »…, souffla-t-elle. Une simple anagramme… Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Et il t’a dit quoi cette fois ?

− Oh, comme d’habitude… Quelques phrases énigmatiques, comme… ah, oui, que « ceux que je pourrais prendre pour mes ennemis n’en sont peut-être pas », ou encore que je devais entrer un jour dans la forteresse de Balthazar, et que… comment il avait dit, déjà ? Ah, ça me revient : « que la clé viendrait d’un homme que j’ai déjà rencontré par le passé », ou quelque chose comme ça.

 

Imoen resta pensive un instant, son index allongé sur sa joue, puis haussa les épaules en s’avouant elle aussi vaincue.

 

− Bon, que ceux qui paraissent être tes ennemis n’en soient finalement pas, on peut penser qu’il s’agit de Keldorn, tu ne crois pas ?

− Ah oui, j’oubliais, ajouta Daren. Et c’est lui aussi qui m’a indiqué que l’entrée du repaire de Sendai se trouvait dans la cabane.

− Impressionnant…, souffla Imoen à mi-voix. Je me demande à quel point tes faits et gestes sont connus à travers tout Féérune…

− Il a aussi dit que les Ménestrel s’intéressaient à moi, pour le danger que je pouvais représenter…

− On ne peut que les comprendre, répondit-elle. Mais dis-moi, tu n’as pas fini : que s’est-il passé ensuite… en Enfer ?

 

Daren relata son étrange entretien avec son double, ainsi que ses révélations sibyllines sur la prophétie et le rôle qu’il allait y tenir.

 

− Hé bien… Voilà qui est assez… stupéfiant. Tu es en train de me dire que… toi-même, dans le futur ? es venu te dire que tu devais mettre un terme à la prophétie d’Alaundo, c’est bien ça ?

− Je sais que ça paraît incroyable…, concéda Daren. Je ne suis d’ailleurs même pas sûr d’y croire moi-même…

− Tu pourrais quand même te faire un peu plus confiance, ironisa-t-elle. Cela dit, tout ça donne une vision assez différente des évènements.

− C’est à dire ?

− Ceux que nous affrontons s’entretuent pour devenir celui en lequel Bhaal ressuscitera. C’est quand même rassurant de se dire que tu ne te bats pas pour la même chose, tu ne crois pas ?

− Je…, oui, effectivement, je n’avais pas vu ça comme ça.

− Et…, poursuivit Imoen, qui n’avait pas fini son interrogatoire, ton…

− Mon épée ?

 

Elle acquiesça d’un hochement de tête, à la fois intriguée et satisfaite. Daren la tira de son fourreau avec la même sensation grisante, bien qu’atténuée par l’absence de combat.

 

− Je ne suis pas une experte en la matière, commenta Imoen en admirant l’œuvre, mais je ne pense pas me tromper en disant que tu ne l’as pas trouvée à l’écurie.

− Effectivement, répondit Daren en enchaînant quelques passes.

 

Il continua son entraînement fictif, savourant chaque seconde, sentant l’air se fendre sous le tranchant de sa lame.

 

− Et donc ?, insista Imoen.

− C’est Cespenar qui me l’a forgée.

− Waouh !, s’exclama-t-elle avec une surprise non feinte. Ce vieux machin a réussi à te fabriquer ça ?

− Tu devrais lui témoigner davantage de respect, lui rétorqua Daren en coupant net plusieurs fougères qui dépassaient insolemment leurs consoeurs. J’ai récupéré l’armure de Sendai après notre affrontement, et Cespenar a utilisé le matériau dans lequel elle avait été forgée pour créer cette épée.

 

Imoen ne répondit pas, et observa calmement son frère retrouver les joies du combat à l’épée. Un soupçon de fierté teintait ses sentiments, une fierté mêlée de soulagement. Il avait enfin à sa portée une alternative au pouvoir de l’Écorcheur, qui si elle s’averrait de moindre puissance, ne lui coûtait pas sa santé mentale, ni ne mettait en danger la vie de ses compagnons.

 

− Elle s’appelle « Furie Céleste », déclara-t-il enfin, après quelques minutes de silence entrecoupées de sifflements métalliques.

− Elle ressemble à celle de Yoshimo, remarqua Imoen. C’est un katana, elle aussi ?

 

Daren s’immobilisa et se tourna vers sa sœur.

 

− Elle a été forgée sur son modèle, avoua-t-il, presque surpris. J’ai toujours aimé la ligne et la célérité de cette arme.

− C’est une très bonne chose, l’encouragea Imoen en souriant. Je suis soulagée que tu aies enfin décidé de te passer de ce… « bras » difforme à chaque fois que tu avais à te battre.

 

Il plongea la lame dans son fourreau, qui tinta une dernière fois avant de se lover dans son écrin.

 

− « Furie Céleste », répéta Imoen, songeuse. C’est toi qui lui as donné ce nom ?

− Non, c’est Cespenar, mais je trouve qu’il lui va à ravir. Et…

 

Il marqua une légère pause, s’apercevant d’un fait maintenant incontestable.

 

− En fait, je crois que c’est son vrai nom. Tu sais, Cespenar a eu besoin d’un peu de mon sang pour forger l’épée, et… j’ai parfois l’impression qu’elle est… comment dire… « vivante ». Comme si elle était animée d’une vie propre.

 

Il s’arrêta un instant, observant la réaction de sa sœur.

 

− Je sais que ça peut paraître complètement ridicule, se reprit-il aussitôt, mais…

− Je te crois, le coupa-t-elle. J’ai quelques notions en forge magique, et c’est tout à fait possible que tu aies raison. Cespenar t’a fait là un cadeau d’une valeur inestimable.

 

Il lui sourit, et Imoen l’imita en retour. Il lisait dans ses yeux son approbation, et ce simple sentiment lui suffisait.

 

− Allons nous coucher, conclut-elle tout à coup. Le soleil va bientôt se lever, et nous n’avons pas non plus toute la journée pour dormir !

 

Elle partit en direction de sa tente et lui de la sienne, où l’avarielle dormait déjà paisiblement. Daren se faufila sous les couvertures et sombra à son tour dans un sommeil profond plus que mérité.

 

Le voyage de retour fut bien plus détendu que l’aller. Ils étaient revenus victorieux, et en vie. Keldorn et ses chevaliers s’en étaient retournés vers le Nord, en direction de l’Amn, tandis qu’eux cinq avaient repris la route vers l’Occident. Amkethran n’était qu’à quelques jours de marche, et un agréable temps pluvieux leur allégea le fardeau de la chaleur du désert. La végétation de plus en plus rase leur indiqua qu’ils approchaient, et après deux jours et demi de voyage, les contreforts oxydés du village troglodyte se détachaient sur les dunes monotones. Durant les longues heures de marche qui les séparaient de leur destination, Daren s’était remémoré les évènements d’Ombreterre, puis ceux de l’Antichambre. Le médaillon de Solaufein lui avait sauvé la vie lors de son affrontement contre Sendai, contre toute attente, et il le contemplait depuis chaque soir, destinant une pensée à leur ancien compagnon. Les propos sibyllins de son double hantaient parfois son esprit avant qu’il ne trouvât le sommeil, mais il ne parvenait pas encore à leur donner suffisamment de sens pour s’y accrocher, ou s’en inquiéter, et il avait finalement décidé de les laisser de côté pour le moment.

 

Daren avait opté pour révéler l’existence de la Furie Céleste à ses autres compagnons, sans cependant entrer dans les détails de sa fabrication ou de ses pouvoirs, même si le regard amusé de Sarevok laissait présager qu’il se doutait de quelque chose. Cela dit, ni son frère ni aucun autre n’aborda plus le sujet, ce dont Daren leur fut reconnaissant.

 

− Nous devrions arriver à la tombée de la nuit, déclara Imoen en désignant l’astre rougeoyant sur les dunes à l’horizon. J’espère que nous trouverons un moyen de faire le plein de provisions pour le prochain voyage…

− Nous verrons bien…, soupira Daren, qui n’avait pas encore le cœur à se préoccuper de nouveaux problèmes.

 

La nuit fraîchement tombée, Amkethran s’éveillait à nouveau. Des dizaines de lumières naissaient tout autour de la falaise, mettant en valeur la majestueuse et sombre forteresse de l’Ordre Monastique.

 

− Nous verrons demain pour les provisions, proposa Daren en s’étirant. Je pense que nous avons tous mérité un bon repas et un lit douillet !

 

Ils se dirigèrent tous les cinq en direction du Zéphyr et s’installèrent à une table au milieu de nombreux autres clients, avant de rejoindre leurs chambres.

Seul face à soi-même

L’air moite et glacial à la fois fut comme toujours ce qui parvint le premier à ses sens. Il était de retour dans les Neuf Enfers, dans l’Antichambre de Bhaal, allongé sur la roche. Devant son visage, gisaient en boule les mailles fines et bleutées de l’armure de Sendai. Daren se frotta les yeux, rassemblant ses esprits, et se leva, courbaturé aux bras et aux épaules.

 

− Je te salue à nouveau, enfant de Bhaal. La seconde révélation t’attend.

 

La lumière blanche qui régnait toujours en ces lieux s’intensifia, jusqu’à en devenir difficilement soutenable. Solaire. Un pas de sa destinée s’était accompli, et l’avait arraché à son Plan, comme cela s’était passé par deux fois déjà. Daren se tourna vers l’avatar de lumière, ses ailes déployées dans son dos et son arme à sa ceinture, et soupira. Il aurait souhaité, un instant, un minuscule petit instant, n’être seulement qu’en train de rêver, et non pas sur le point de découvrir les facettes les plus sombres de son histoire.

 

− S’agit-il encore de mon passé ?, répondit-il d’un ton las.

− Cette fois-ci, ce n’est pas ton passé qui nous intéresse, enfant de Bhaal, rectifia Solaire. Nous allons nous pencher sur ton présent. La prophétie va connaître son apogée, et tu le sais. Ta place dans cette prophétie est peut-être la question, mais…

 

Solaire leva un bras en direction de Daren, qui se retrouva soudainement baigné d’une lumière crue. L’obscurité reprit aussitôt sa place, mais une forme onirique flottait à présent face à lui.

 

− …tu trouveras cette fois la réponse par toi-même, termina-t-elle.

 

Le spectre resta immobile quelques instants, puis ses contours se précisèrent. Et malgré ses traits encore flous, Daren devina sans mal l’identité de l’apparition fantomatique. Mince, les cheveux quelque peu en bataille. Il entrevit son visage nébuleux un instant. Il n’y avait aucun doute possible. Même si cette vision lui glaçait le sang, l’avatar spectral que venait d’invoquer Solaire n’était autre que lui-même.

 

− Que… Pourquoi suis-je ici ?, s’étonna son double d’une voix lointaine.

− Tu es ici pour te dévoiler la prophétie et la place que tu y occupes, répondit Solaire d’une voix calme.

− Ma… place ?, répéta Daren, incrédule. Vous voulez dire dans la prophétie d’Alaundo ? De quoi parlez-vous ?

 

Son fantôme intangible sembla le remarquer au même moment.

 

− Tu peux choisir d’avancer en trébuchant comme un aveugle, expliqua l’avatar de lumière, mais la connaissance de soi t’apportera le pouvoir… et le contrôle de cette destinée qui semble tant t’effrayer. Écoute-toi parler, enfant de Bhaal. Écoute-toi, et apprends.

− Je m’adresse à une copie de moi-même, Solaire ?, l’interrogea le spectre.

− C’est… une partie de toi, exposa-t-elle. Peut-être d’un autre temps, ou d’une autre dimension. Mais c’est pourtant toi. Parle-toi de la prophétie d’Alaundo, je t’y invite.

 

Son double fit quelques pas, se massant la joue dans une expression que Daren ne connaissait que trop bien, et reprit de la même voix étouffée.

 

− Oui… Je… je vais le faire. N’ai-je pas autrefois appris la prophétie de cette manière, moi aussi ?

 

Solaire acquiesça d’un hochement de tête bienveillant. Que voulait-il signifier par « moi aussi » ? Était-ce lui-même, dans le futur ? Ce à quoi sa destinée l’avait conduit ? Un millier de questions naquirent simultanément dans son esprit, mais la voix fantomatique reprit avant qu’il ne pût en formuler une seule.

 

− Très bien. Écoute attentivement. Tu es au centre de la prophétie. Mais… pas de la manière dont tu penses. Tu meurtris tous ceux que tu touches, c’est vrai… Autant ceux que tu détestes que ce que tu aides… Et même ceux que tu aimes. Tu n’y peux rien, c’est dans ta nature.

 

Il marqua une pause, cherchant visiblement les mots les plus convaincants pour apporter la lumière sur la situation présente.

 

− Mais ce n’est pas de cela dont parle la prophétie, reprit-il. Les enfants de Bhaal engendreront le chaos et détruiront presque tout Féérune… Mais tu n’en fais pas partie. Tu as déjà tué plusieurs de tes frères et sœurs dont parle la prophétie, ces enfants, responsables de ces destructions. Tu sèmes la mort, oui, mais ce n’est rien à côté de ce qu’ils pourraient faire s’ils parvenaient à leurs fins. Tu es ici pour les en empêcher, Daren. Que tu le veuilles ou non, tu existes, pour empêcher la prophétie de se réaliser. La prophétie parle… du retour de Bhaal. Mais elle ne parle pas de nous.

 

Ses dernières paroles se répercutèrent en écho avant de se perdre dans l’immensité de l’Antichambre. Les propos énigmatiques de son double éthéré le laissèrent sans voix, partagé entre la gratitude et la colère. Daren prit une profonde inspiration, et bredouilla une réponse.

 

− Je… J’ai peur de ne pas comprendre…

− Un jour…, conclut l’apparition spectrale en se dissipant progressivement, j’ai ressenti la même chose que toi. Prépare-toi à ce qui va arriver Daren, c’est tout ce que je peux te dire.

 

Une légère brise emporta ce qui restait de l’invocation et quelques secondes plus tard, il se retrouvait à nouveau seul à seul avec Solaire, qui n’était plus intervenu depuis. Daren cligna plusieurs fois des yeux, son regard perdu dans le vague, et le posa enfin sur l’ange de lumière.

 

− Tu as été conseillé par toi-même, résuma-t-elle. Tu connais maintenant ton rôle dans ces évènements, et tu sais pourquoi tu es ici. Toutes les âmes n’ont pas cette chance.

 

Quelles possibilités lui restait-il ? Il ne pouvait vraisemblablement pas se soustraire à son destin. Malgré toutes ses tentatives de se dissimuler aux yeux du monde, le calme auquel il aspirait se refusait systématiquement à lui. La vision de son avenir le réconforta quelque peu sur sa décision inéluctable, et Daren se résigna à la seule issue qui lui restait.

 

− Très bien… Je… je n’ai pas le choix, dans ce cas.

− Alors il ne me reste plus qu’une question avant que tu ne reprennes ta route, le sollicita Solaire. Quand tu te réveilleras, tu repartiras vers ton but : empêcher la prophétie de se réaliser. Ma question est : pourquoi ? Pourquoi le feras-tu ?

 

La question le prit au dépourvu. Il avait toujours soigneusement évité d’y répondre, préférant se laisser guider par les évènements. Mais il ne pouvait raisonnablement imputer au hasard son départ de Château-Suif et ce qui en avait découlé. Pourquoi alors se battait-il ? Parce qu’un marionnettiste talentueux tirait habilement les ficelles dans l’ombre ? Dans les moments de doute et d’incertitude, il se sentait impuissant, contraint à suivre un chemin dont il n’avait de cesse de fuir. Mais il ne pouvait se résoudre à cela. Ce qui le poussait à avancer était plus noble. Il le fallait.

 

− Je… Sans doute parce que c’est ce qu’il y a de mieux à faire ?, proposa-t-il d’un ton incertain.

 

Solaire le considéra un instant, sans esquisser la moindre émotion ni le moindre jugement, puis conclut de sa même voix calme et posée.

 

− Dans de telles circonstances, la vérité est dans la perception, enfant de Bhaal. Réfléchis à ce que tu as appris.

 

L’avatar de lumière se mit à briller plus intensément, comme chaque instant précédant sa disparition. Sa voix résonna une dernière fois dans l’Antichambre, puis se perdit en de multiples échos

 

− Une nouvelle épreuve t’attend, enfant de Bhaal. Affronte-la, puis franchit la Porte. Je te souhaite bonne chance… et te dis adieu.

 

Daren poussa un long soupir, résigné. Une angoisse bien trop familière venait de se refermer sur son cœur. Un tunnel qu’il n’avait jusque là pas remarqué s’imposa à lui. Ayant abandonné tout espoir de lutte, il se dirigea à pas lents en direction de la galerie sombre et étroite. Tenter de d’éviter son appel était vain, et mieux valait se préparer à affronter les recoins les plus cachés et les plus sombres de son âme. Et si possible de rester en vie.

 

« Abandon… Tu m’as abandonné, Daren… »

 

− Qui est là ?

 

Sa respiration s’accéléra d’elle-même. Il connaissait cette voix, il en était sûr.

 

« Je m’affaiblis de plus en plus chaque jour… »

 

− Montrez-vous !

 

Daren fit quelques pas vers le centre de la caverne, mais il était seul. Son cœur tambourinait contre sa poitrine. Il s’arrêta de respirer un instant, scrutant les moindres sons, mais seuls le clapotis régulier d’une stalactite sur la roche parvenait à ses oreilles.

 

« J’ai pris forme à Château-Suif, pendant ta jeunesse, ignorant ton héritage… ignorant le mal qui imprégnait ton âme… C’est moi qui ai veillé sur toi, qui connaissais tes limites, qui t’ai conseillé la prudence… »

 

Daren déglutit péniblement. Il étouffait. L’air semblait lui manquer dans cette grotte soudainement trop étroite.

 

« Je suis ton doute, Daren. Ton… incertitude. »

 

La voix marqua un arrêt. Comment cela était-il possible ? Que voulait-elle dire par son « incertitude » ?

 

− Montrez-vous !, s’écria-t-il avec autant de véhémence que ses certitudes s’évaporaient. Je n’ai pas peur de me battre !

 

« Tu n’as pas besoin de me perdre à jamais, Daren », susurra la voix d’un ton mielleux. « Tu n’as pas besoin de me chasser de ton cœur. Ta lutte contre la souillure de ton Père m’a usée, mais je ne t’ai pas quitté. Tu peux encore me reprendre ! »

 

− Comment…, s’étrangla-t-il. Comment est-ce possible ?

 

« Ce lieu est une extension de toi-même. Tout comme je le suis. Mais voix résonne encore en toi, et j’ai besoin de te parler… tout comme tu as besoin de m’entendre. Cette fois, ta décision pèsera lourd… très lourd. Tu n’as que deux choix devant toi, Daren. Tu peux décider de me retrouver. Autrefois, tu ne connaissais pas le pouvoir, ni le Meurtre, ni toutes ces choses obscures et souillées qui ont obscurci ton âme. Un seul mot, Daren… Un seul… et tout serait effacé… Tu redeviendrais le jeune homme de Château-Suif, heureux et insouciant. »

 

− Mais… Je…

 

Des centaines d’images défilèrent dans son esprit. Son enfance, son père adoptif… Ses séances de lecture à la bibliothèque, son entraînement avec Hull, et toutes ces petites choses d’une vie quotidienne si simple qu’il en avait presque oublié la saveur. Insouciant. C’était le mot. Il était insouciant, et peut-être même heureux. À l’abri des cruautés du monde, protégé par les remparts inébranlables de la ville-bibliothèque. Un nuage nébuleux prit vaguement forme un peu plus loin, et la voix continua.

 

« Sans autres barrières que les murs de ton royaume, Daren, tu dérives dans le néant. »

 

Elle semblait émaner de l’apparition. Il écouta son discours, se laissant bercer par son timbre chaud et rassurant.

 

« Tu avances comme un aveugle, en trébuchant. Tu tends les bras dans le vide. L’incertitude permet de définir des limites. Toi, qui es d’héritage divin, tu as encore besoin de moi. Sans ce doute, jusqu’où iras-tu ? Quand ta soif de pouvoir sera-t-elle épanchée ? Que, et qui, détruiras-tu sur ton passage ? Que deviendras-tu ? Cette incertitude est la dernière barrière qui repousse la souillure que tu cherches à maîtriser. Sans moi, elle te submergera, comme elle a été si proche à plusieurs reprises. Sans moi, tu es une menace pour tout ce qui existe… y compris pour toi-même… et pour celle que tu chéris. »

 

Un brouillard étrange se leva tout autour de lui jusqu’à lui masquer les parois de la grotte. Cependant, il ne détectait aucune menace. Il se sentait même chez lui. Il ferma les yeux et inspira profondément. Cette odeur caractéristique… Un mélange d’embrun, de foin et de pierre chaude… Château-Suif. Une nostalgie impérieuse s’empara de lui. Une nostalgie de toutes ces années de calme et de bonheur.

 

« Revenons au temps où je pouvais veiller sur toi. Retrouve-moi, Daren… abandonne tes tribulations… et renaissons ensemble. »

 

Cette phrase sonna comme une évidence. Le brouillard se délita lentement et au loin, il pouvait apercevoir les couleurs de Château-Suif flotter au vent. Tout était si simple. Plus de morts, plus de complots, plus de fils de dieu. Seuls son quotidien apaisant, son maître, et son entourage. Une cloche sonna la fin de la journée au temple d’Oghma. Il allait revoir son père adoptif. Le brouillard avait quasiment disparu à présent, ainsi que la grotte elle-même. Le ciel resplendissait d’un bleu profond et pur d’une fin de journée d’été ensoleillée. Il se sentait bien, à sa place.

 

Jusqu’à ce que ses pensées se focalisent sur Imoen.

 

Le décor se figea soudainement. Leur départ, la fuite de sa sœur. Sa soif d’aventure. Ses compagnons. Aerie. Les murailles de la forteresse commencèrent à se brouiller. Il était dans l’Antichambre de Bhaal. Daren prit une longue inspiration et s’adressa à la voix qui s’était tue depuis.

 

− On ne peut pas revenir sur le passé, déclara-t-il d’une voix sûre. Ce qui est fait est fait, et rien ne pourra le changer. Ce que tu me proposes n’est qu’une chimère. Une illusion.

 

Le brouillard se dissipa et laissa sa place aux parois arides de la caverne. Une minute qui lui parut durer une éternité s’écoula dans le silence le plus parfait.

 

« Je vois… », concéda la voix à contrecoeur. « Alors il n’y a pas la place pour l’incertitude dans le cœur d’un immortel ? Nous nous parlons donc pour la toute dernière fois. Adieu, Daren. »

 

Abasourdi, Daren resta immobile quelques instants. Quelque chose avait changé, au plus profond de lui. Chacune de ces « épreuves » provoquait une modification invisible au plus profond de son être. Il abandonnait peu à peu sa condition d’humain, s’approchant inéluctablement de celle d’un immortel. Que restait-il du jeune homme insouciant de Château-Suif ? Il avait la réponse devant lui. Ses derniers doutes venaient de s’envoler, et avec eux une autre parcelle de son humanité. Le Meurtre était un précepteur bien sévère, et ne laissait pas la place à ces frivolités.

 

À mesure qu’il faisait demi-tour et regagnait les portes de l’Antichambre, son regard se fixa sur les mailles bleutées de l’armure de Sendai, déposées en un petit tas scintillant. Machinalement, il s’en approcha et s’agenouilla. Il glissa sa main à l’intérieur et laissa le métal bleu sombre caresser ses doigts. On aurait dit de l’eau fraîche, aussi légère qu’un voile et aussi dure que le plus résistant des aciers. Le tintement cristallin des mailles le berça un instant, puis Daren se redressa et étira l’armure devant lui. Une véritable merveille d’adamantine, pur chef-d’œuvre elfe noir. Ce fut alors le déclic. Un souvenir s’imposa soudainement à sa mémoire. Sa promesse.

 

− Cespenar ?

 

À peine avait-il prononcé son nom que le diablotin faisait irruption dans une explosion poussiéreuse.

 

− Maître ?

− Bonjour, Cespenar, lui lança Daren.

 

La créature s’inclina en voletant maladroitement.

 

− Que puis-je pour le maître, Maître ?

 

Le cœur battant à tout rompre, Daren tendit l’armure au diablotin, qui parut subitement intéressé et s’en approcha en écarquillant les yeux.

 

− Une pièce rare, et de fabrication elfique ou je ne m’y connais pas, commenta-t-il.

 

Cespenar tapota les mailles de ses griffes et laissa le son tinter calmement.

 

− Alliage subtil d’adamantine et d’illithium… Excellente facture.

− Cespenar, l’interrompit Daren, pourrais-tu utiliser ce matériau pour créer cette arme dont je t’avais parlé l’autre fois ?

 

Le diablotin saisit l’armure dans ses griffes et l’estima un instant. Après quelques secondes de silence, il répondit.

 

− Vos désirs sont des ordres, Maître.

 

Une aura de feu se dégagea autour du serviteur ailé, et ses bras jusqu’à présent maigrelet doublèrent presque de volume. Daren recula d’un pas. Dans un sifflement puissant, un jet de vapeur s’échappa du sol, qui régurgita peu après un liquide visqueux rougeoyant. Une fissure s’était formée dans la roche, où s’agitait à présent un magma bouillonnant.

 

− Je dois utiliser une petite partie de votre sang pour achever le rituel, Maître, et lier définitivement l’arme à vous.

 

Il lui fit signe d’approcher, ce que Daren effectua à contrecœur. Il releva la manche de son gilet et tendit son bras droit, le visage crispé. Cespenar, dont l’apparence avait considérablement changé, posa une griffe sur son avant-bras qu’il entrecoupa d’un coup net. Ses cicatrices s’agitèrent, puis un filet de sang épais perla de sa coupure. Le diablotin y trempa sa griffe puis étala le liquide rouge sombre sur le métal qui se mit à crépiter.

 

− À présent reculez-vous, Maître. Cela peut être dangereux.

 

Sans attendre, Daren fit un bond en arrière. Cespenar plongea l’armure directement dans la lave, ce qui provoqua une nouvelle éruption. Des éclats de lumières multicolores jaillirent du magma orangé tandis que la créature récitait ses formules magiques. L’opération parut durer une éternité, bien qu’au final ne se fussent écoulées qu’une petite dizaine de minutes. Et lorsque tout fut enfin achevé, le diablotin retira son bras de la lave et en brandit une lame si pure et si affûtée qu’on pouvait l’entendre chanter. La faille se referma. Et Cespenar reprit petit à petit son apparence chétive et maladroite. Daren ne pouvait détacher ses yeux de l’arme. Il pouvait sentir son propre pouvoir entrer en résonance avec elle, comme si elle pouvait lui parler, et lui la comprendre.

 

− Maître, je vous présente… « Furie Céleste ».

L’espoir contre les ténèbres

− Imoen ? Comment ça va ?

 

Sa sœur s’était laissée tomber à genou, le souffle court, mais semblait en bonne santé. Daren dévala les marches et se précipita au secours d’Imoen.

 

− Ça va aller, ne t’inquiète pas…, le rassura-t-elle avec un sourire fatigué.

 

De nombreuses marques de brûlure criblaient ses bras et ses épaules, et Daren s’empressa de verser sa gourde d’eau sur un linge qu’il appliqua à ses blessures.

 

− J’en ai vu d’autres, grimaça-t-elle. Et toi ? Ça va ?

− Quelques bleus, mais rien de grave. Tu peux te lever ?

 

Imoen s’agrippa à son épaule et se redressa sur ses jambes. Elle se massa successivement les  cuisses, les bras et la nuque, puis conclut d’un hochement de tête.

 

− Nous devons faire vite, rappela-t-elle. Les autres doivent toujours se battre, en bas.

 

Daren acquiesça, et ils poursuivirent leur avancée en suivant le colimaçon qui entourait la pièce. Imoen ne put retenir une moue de dégoût à la vue du corps de l’elfe noire affalé contre la balustrade et dont le sang avait laissé une traînée sombre sur le mur. Ils ouvrirent la porte qui menait à l’étage supérieur et poursuivirent leur ascension.

 

La salle dans laquelle ils débouchèrent était circulaire elle aussi. La première différence notable avec l’étage précédent venait du plafond. Une voûte céleste illuminait la pièce d’une lueur argentée. Tout autour, six alvéoles abritaient autant de statues et au centre, baignant dans un halo blanc, une jeune femme revêtue d’une armure d’un bleu sombre et scintillante, la peau noire comme la nuit, se tenait agenouillée. La formidable énergie qui se dégageait de la tour dont il avait perçu le rayonnement venait de cette pièce. Et plus précisément, de cette femme.

 

− C’est elle, chuchota Daren.

− En effet, mon frère, répondit l’elfe noire en se redressant.

 

Elle n’était à peine plus grande qu’Imoen. Ses cheveux mauves relevés en chignon mettaient en valeur son visage élancé. Elle ne semblait pas porter d’arme traditionnelle, mais l’énergie qui émanait de son corps laissait à penser qu’elle n’en avait pas besoin. Maintenant qu’elle se tenait pleinement à la lumière, Daren remarqua que les statues qui bordaient la pièce étaient à l’effigie de celle qui ne pouvait être que Sendai.

 

− Mon armée a été massacrée, poursuivit-elle sans hausser le ton de la voix. Ma plus fidèle servante écrasée, sans défense, face à ta puissance…

 

Sendai n’avait pas encore ouvert les yeux, mais il se doutait qu’elle avait parfaitement perçu leur présence. Elle se tenait debout, les mains jointes, sur le symbole en forme de crâne gravé au sol.

 

− Je vais tenter de neutraliser ses plus gros sorts d’attaque, murmura Imoen.

 

Sendai poussa un long soupir, mais n’esquissa toujours pas de mouvement.

 

− J’aurai aimé t’avoir comme allié pour défendre notre cause, expliqua-t-elle.

 

Que voulait-elle dire ? De quelle cause parlait-elle ? Et comment pouvait-elle imaginer un instant qu’il s’alliât à ses projets sanguinaires ? Imoen avait pioché une pincée de poudre dans sa main droite qu’elle joignit ensuite à l’autre, et se concentra sur son sortilège que Daren devinait imminent.

 

− Hélas, ajouta Sendai, cela n’est plus possible aujourd’hui.

 

Son visage se durcit soudainement, abandonnant la grâce si innocente dont elle semblait si trompeusement investie.

 

− Mais mes serviteurs et mes esclaves ne sont pas morts en vain…, conclut-elle. Ils m’ont laissé le temps de te préparer une petite surprise… Prépare-toi à mourir, rejeton de Bhaal !

 

Sendai ouvrit les yeux, qui se mirent à flamboyer d’une aura pourpre. Son chignon se détacha, et ses cheveux se mirent à onduler autour de son visage d’ébène.

 

− À mon tour !, s’écria Imoen.

 

Elle écarta ses mains pour y laisser la place à une intense boule de feu. D’un geste vif, elle la projeta sur l’elfe noire qui n’eut à peine le temps de lever une main pour contrer l’attaque fulgurante. Daren retint sa respiration. La sphère de flammes traversa la pièce en une fraction de seconde, et l’impact du sortilège souffla la poussière accumulée sur le marbre noir qui pavait le sol. Dans une déflagration sourde, Sendai se volatilisa, un sourire provocateur sur ses lèvres.

 

« Vous n’êtes que des insectes ! »

 

D’où venait cette voix ? Il s’agissait de celle de Sendai, il en était sûr, mais elle semblait émaner des murs eux-mêmes.

 

« Viens m’affronter, enfant de Bhaal. Et péris ! »

 

− Daren !, s’écria Imoen. Derrière toi !

 

Il eut à peine le temps de se baisser qu’un carreau vola à son oreille. Imoen prépara un sortilège en un instant et repoussa les assaillants dans les marches d’un souffle déchaîné. D’autres elfes noirs avaient pénétré la tour, et menaçaient de les prendre à revers.

 

− Je m’occupe d’eux ! Dépêche-toi !

 

Plusieurs projectiles fusèrent dans leur direction, mais Imoen les dévia à nouveau de sa magie. Sans attendre, Daren se retourna, découvrant ainsi Sendai au beau milieu de la pièce, dans la même position dans laquelle elle avait disparu. Il fit quelques pas vers le centre de la pièce, le cœur battant à tout rompre. Les sons en provenance des escaliers devinrent plus sourds. Encore quelques pas en avant. Sendai n’avait toujours pas esquissé le moindre mouvement. Allait-il l’attaquer sans la moindre sommation ? Ainsi immobile, les yeux clos et les mains jointes, elle ressemblait à un ange de la nuit. Ses cheveux mauves bouclés ondulaient calmement sur ses épaules, et un sourire illuminait son visage d’ébène. Une sérénité irréelle avait envahi les lieux. Le bras droit de Daren reprit forme humaine de son propre chef, devant l’absence évidente de menace.

 

Puis une douleur atroce le plia en deux. Sendai avait rouvert les yeux et venait de brandir son bras en direction de Daren. Il sentit ses os craquer sous la distorsion magique. Au prix d’un effort surhumain, il tourna la tête, découvrant avec stupeur trois, quatre, puis cinq autres Sendai qui braquaient sur lui leurs sortilèges. Comment cela était-il possible ? Les six statues à l’effigie de l’elfe noire avaient soudainement pris vie. La douleur s’accentua, et sa vision se troubla. Il n’avait plus le temps de réfléchir. Il devait réagir, tout de suite, ou y laisser sa vie. La saveur de l’essence du Meurtre apaisa ses souffrances. Il se releva, lentement, tandis que de nombreuses parties de son corps se métamorphosaient en l’avatar de Bhaal. Sendai approcha sa main de son cœur, tandis qu’une aura rouge et maléfique irradiait de sa paume. Sa respiration s’arrêta. Les autres Sendai braquaient toujours vers lui leur magie noire. Plus encore qu’être paralysé, il sentait sa vie lui échapper, comme de l’eau entre ses doigts, la magie de Sendai lui ôtant le contrôle de son pouvoir. Il se sentait fatigué. Épuisé. Une profonde lassitude recouvrit toute autre sensation, anesthésiant sa volonté. Il entendit un cri dans l’obscurité qui bordait son esprit. Quelqu’un prononçait son nom. Imoen ? Cela n’avait plus d’importance de toute façon. Sendai avança plus encore son bras. Sa main frôlait son armure à présent, et les battements de son cœur ralentirent encore.

 

« Daren »

 

Encore la même voix féminine. Douce et réconfortante.

 

« Ecoute-moi, enfant de Bhaal »

 

Le temps semblait s’être arrêté.

 

« Jadis, tu as secouru un de mes enfants, et tu l’as guidé vers la lumière. La Déesse aux Cheveux d’Argent a une dette envers toi. »

 

Eilistraée…

 

« Écoute ton cœur, enfant de Bhaal, et laisse la pureté de la Lune guider ton bras »

 

De la lumière, à nouveau. Il sentait son sang affluer dans ses veines, et son pouvoir raviver ses sens. Sendai posa enfin la paume de sa main sur sa poitrine. Une explosion de lumière jaillit tout à coup, et l’elfe noire recula vivement, saisissant sa main droite dans la gauche. Une chaleur réparatrice inondait son corps et formait autour de lui une barrière protectrice.

 

Jhal… !

 

La lumière continua de grandir, tandis que Sendai et ses répliques, aveuglées, se tordaient de douleur. Daren porta sa main à sa poitrine. Le pendentif de Solaufein irradiait de toute sa puissance. Les six corps de Sendai se décomposèrent sous ses yeux tandis qu’il brandissait le médaillon d’Eilistraée.

 

Elamshin !, s’écria l’elfe noire.

 

Une explosion silencieuse balaya la scène, pulvérisant du même coup ses adversaires. Les multiples clones de Sendai retournèrent à l’état de roche, et éclatèrent en morceaux. Les palpitations du pendentif ralentirent progressivement, jusqu’à s’arrêter. Et au centre de la pièce, un genou à terre, essoufflée, Sendai, qui le dévisageait d’un regard pour la première fois stupéfait.

 

− Que… Qu’as-tu fais ? Comment… ?, bégaya-t-elle en langue commune.

 

Daren reprenait son souffle, lui aussi quelque peu abasourdi par la situation. La présence divine d’Eilistraée venait de briser le sortilège d’illusion, dévoilant ainsi son véritable adversaire. D’autres bruits de batailles lui rappelèrent qu’Imoen se battait toujours dans les escaliers derrière lui afin de lui éviter un combat sur plusieurs fronts. Sans hésiter, il s’élança à l’assaut avant que sa sœur de sang n’eût le temps de reprendre ses esprits.

 

Rath !, s’écria-t-elle en se protégeant de ses mains.

 

Deux rayons de magie indigo frappèrent Daren aux épaules et brisèrent son élan. La protection éphémère de la Déesse aux Cheveux d’Argent n’était plus, et il reçut la décharge magique de plein fouet. Il devait faire vite, quitte à recourir à de plus sombres extrémités. Il canalisa son énergie la plus noire enfouie dans son cœur, qu’il libéra dans tout son corps. Les griffes de l’Écorcheur déchirèrent sa peau, et son corps tout entier se métamorphosa. Sa vision se colora de rouge. Il devait vaincre tant que sa conscience le lui permettait encore. Sendai le fixait dans les yeux, à mi chemin entre la fureur et l’intimidation. Elle releva un de ses bras et saisit une poudre à sa ceinture, puis la répandit dans les airs au-dessus de lui. Sentant le carcan magique s’affaiblir, Daren fit un bond en avant et abaissa sa griffe meurtrière. Le coup aurait tranché n’importe quelle obstacle, chair, acier, et même roche. Mais à la place, un crissement suraigu avait bloqué son attaque. Sendai venait de parer le coup de son bras. Le châle qu’elle portait sur ses épaules s’était déchiré aussi nettement que s’il avait été tranché avec un rasoir, mais l’armure bleutée étincelante qui recouvrait tout son corps n’avait pas la moindre éraflure.

 

Xuil Nizzre’ Elghinn’s, susurra l’elfe noire en formant un signe magique de sa main libre.

 

La poudre noire s’illumina soudainement et se mit à luire d’un éclat argenté, avant de fondre sur Daren en une myriade d’aiguilles de foudre. La douleur surgit de toute part. Malgré la carapace de l’Écorcheur, son sang se mis à perler en de multiples blessures, toutes plus insupportables les unes que les autres. Il agita vivement les bras, comme pour dissiper une nuée d’insectes invisibles. En vain. Plusieurs de ses coups, si vifs que Sendai ne parvint pas à les parer, atteignirent leur but, mais en tout point, son armure indestructible lui résistait encore et encore. La douleur atteignit son paroxysme, et Daren pressentit l’instant où il allait perdre tout contrôle. Préférant renoncer temporairement, il se retira de quelques pas et se mit à l’abri des foudres de l’elfe noire. Il grimaça lorsque les écailles de l’avatar de Bhaal disparurent, et même si elles avaient amené avec elles la majorité de ses blessures, son corps n’en restait pas moins criblé de minuscules cicatrices qui le lançaient terriblement. Sentant son désarroi, Sendai le gratifia d’un sourire amusé et joignit à nouveau ses mains en fermant ses paupières.

 

Il fallait se rendre à l’évidence. Il ne pourrait la vaincre sur un plan uniquement physique. Il devait se battre sur le même terrain qu’elle, à savoir la magie. Hélas, c’était l’aspect de son pouvoir qu’il maîtrisait le moins, ayant toujours préféré se concentrer sur le combat au corps à corps. Une seule personne pouvait à présent le tirer d’affaire. Daren se retourna soudainement, porta ses deux mains à sa bouche, et s’écria :

 

− Imoen ! Je vais avoir…

 

Un sixième sens salvateur lui fit couper court à sa phrase, et Daren se retourna en positionnant ses deux mains paumes en avant, juste à temps pour encaisser une formidable décharge d’énergie magique projetée par Sendai. L’atmosphère se mit à crépiter tandis qu’un faisceau de couleur pourpre large comme le poing reliait leur deux corps tendus sous l’effort. Son bras droit avait reprit aussitôt ses écailles noires, et retenait presque à lui seul le rayon qui menaçait de lui transpercer le cœur. Presqu’une minute s’écoula ainsi, suspendue à la lutte acharnée de deux enfants de Bhaal pour leur suprématie. Daren sentait ses forces le quitter, ou au moins s’échapper sans qu’il ne parvînt à les canaliser. Sendai excellait bien plus que lui dans l’art de la magie, et lui-même gaspillait son énergie à résister tant bien que mal sans parvenir à renverser la situation. Le rayon se transforma en cône, de plus en plus évasé à son extrémité. Il avait abattu sa dernière carte, et il pouvait d’ores et déjà sentir la magie maléfique de l’elfe noire ronger son bras puis sa poitrine, impuissant. Toute cette violence… Né du Meurtre, il allait retourner à son Père, rejoindre les milliers de ses frères disparus.

 

« Le puissant Bouh aura tes yeux, vermine ! »

 

Minsc. Et parmi les sons de la mêlée en arrière, les voix de ses compagnons parvinrent à ses oreilles.

 

− Daren ! Tiens bon, j’arrive !

 

Un tentacule doré jaillit du néant, puis tel un fouet scintillant, claqua au beau milieu du rayon de magie pourpre, libérant ainsi Daren du joug de son adversaire. Rassemblant toutes ses forces, il concentra dans sa paume droite l’énergie encore palpable du sortilège en une sphère tourbillonnante, et s’élança sur Sendai. Son assaut ne dura qu’une ou deux secondes tout au plus. Sa sœur de sang ne prit conscience de l’attaque qu’une fois que la paume de sa main avait rencontré les mailles de son armure. Le sortilège destructeur traversa les inutiles protections de métal, et pulvérisa le corps de chair de la magicienne.

 

− Non !, s’écria-t-elle, paniquée. Non…

 

Un vent puissant se leva dans la salle circulaire. Le symbole majestueux du Seigneur du Meurtre au sol se mit à luire d’une intensité maléfique. Un filet de sang coula à ses lèvres tandis qu’elle prononçait ses dernières paroles d’une voix à peine audible.

 

− L’essence de Bhaal est arrachée à mon âme… Mais je peux encore te voler la victoire…

 

Une véritable tempête se déchaîna autour d’eux, et le corps de l’elfe noire se mua lentement en sable avant d’être emporté par la tourmente.

 

− Sache que même si je meurs…, ajouta-t-elle dans un murmure, le retour de notre Père est inévitable… Si je péris…, d’autres feront en sorte… que Bhaal… renaisse…

 

L’armure de maille bleue s’affaissa soudainement sous sa poigne, tandis qu’une lumière blanche glaciale aveuglait ses sens. Une main invisible le saisit par la taille, et l’attira sans un bruit vers les profondeurs de la terre.

Dernier carré

Le flot des soldats s’amenuisait à mesure qu’ils s’enfonçaient à l’intérieur de la forteresse, dont l’architecture se rapprochait de celle d’une petite ville. Des poches de résistances ennemies commençaient à se former, barricadant les points stratégiques. Toujours épaulés par une poignée de soldats de l’Ordre, Daren et ses compagnons perçaient les lignes de défense elfes noires en suivant les indications laconiques de Sarevok. Ils s’arrêtèrent soudainement au pied d’une tour, qui semblait marquer le centre de la forteresse. Là, une dizaine de drows leur barraient la route, arbalètes au poing.

 

− Mettez-vous à couvert !, hurla Daren.

 

Aussi vite qu’ils purent, tous les cinq plongèrent dans la plus proche alcôve en évitant ainsi une pluie de carreaux. Trois des six hommes de Keldorn tombèrent sous le feu ennemi.

 

− C’est ici !, leur lança Sarevok en désignant le bâtiment. Celle qu’ils appellent Sendai est ici, mais je n’en sais pas plus.

− Nous devons occuper le petit groupe qui bloque l’entrée, reprit Daren, et en profiter pour nous introduire à l’intérieur avant que d’autres renforts n’arrivent.

− Minsc et moi pouvons nous en charger, répondit Aerie, après avoir lancé bref regard à la barricade.

− C’est trop dangereux !, objecta Daren. Ils sont trop nombreux.

− Les paladins ne devraient pas tarder à arriver, expliqua l’avarielle. Nous tiendrons jusque là, n’est ce pas, Minsc ?

− Minsc et Bouh pourraient en affronter le double, s’il fallait !

− Sarevok, tu resteras avec eux, trancha Daren. Au moins jusqu’à l’arrivée de Keldorn et de ses hommes.

− Entendu.

 

Il ne savait pas quels combats l’attendaient à l’intérieur de la tour, mais il ne pouvait se permettre de sacrifier ses compagnons inutilement. S’ils touchaient effectivement au but, les armées drows allaient certainement se regrouper ici, et ses compagnons allaient sans doute devoir affronter un flot continu de renforts.

 

− Ne perdons pas plus de temps, conclut Imoen. Je vais les désorienter quelques secondes, et nous tenterons une percée avec Daren pendant que vous couvrirez nos arrières.

− Très bien, répondit Aerie, qui relevait ses manches.

 

Un autre évènement, pourtant invisible, inquiétait davantage Daren. Une formidable énergie émanait de l’intérieur de la tour. L’essence de Bhaal, dans l’une de ses formes la plus brute. Il n’y avait aucun doute possible : un membre de sa fratrie de sang se trouvait ici.

 

Imoen et Aerie formèrent quelques signes magiques de leurs mains tandis qu’une brume inexpliquée s’élevait de la roche. Le brouillard devint si intense que Daren peinait à distinguer la tour. Son bras frôla celui de sa sœur et à son contact, il ressentit le pouvoir de Bhaal qui grondait avec rage dans son cœur. Un carreau fusa dans leur direction, mais fut rapidement contré par une barrière protectrice érigée par Aerie.

 

− Prête ?, murmura Imoen.

− Prête, répondit l’elfe.

 

Un souffle chaud et puissant balaya la brume, tandis que des paumes de sa sœur s’échappait une sphère de flammes crépitantes. Le projectile se mit à tournoyer avec fureur et fila à toute allure sur la barricade ennemie. Daren eut à peine le temps d’apercevoir un éclat de lumière dans le camp elfe noir qu’une formidable explosion orangée balaya les maigres fortifications de fortune qui leur barraient l’accès à la tour.

 

− Maintenant !, hurla-t-elle en s’élançant à l’assaut.

 

Daren lui emboîta le pas, suivi de Minsc et de Sarevok. La barrière protectrice d’Aerie leur offrait toujours un bouclier efficace contre les projectiles ennemis. Sans véritable surprise, Daren s’aperçut que les drows avaient survécu à l’attaque pourtant fulgurante de sa sœur. Mais même si leurs adversaires maniaient eux aussi la magie, leur objectif était atteint : le passage était ouvert. Quelques secondes avant de franchir l’arche, Imoen écarta les bras, paumes dépliées, et déploya deux cônes de flammes qui achevèrent de mettre en déroute leurs adversaires. Daren jeta un dernier regard en arrière et aperçut une nouvelle patrouille ennemie venue prêter main forte aux défenseurs. Il ne pouvait cependant faire demi-tour. Il croisa le regard déterminé d’Aerie avant de s’engouffrer derrière les premières marches de la tour.

 

Le bruit de la bataille devint tout à coup plus sourd. La pièce dans laquelle ils venaient d’arriver était circulaire, et de nombreux meubles à la courbure arrondie en tapissaient les murs. Un autre escalier, en métal noir, montait en un large colimaçon autour de la pièce. Seule la pâle lumière qu’Imoen avait invoquée éclairait faiblement les lieux. Tout semblait tranquille.

 

« Bienvenue à toi, Daren. »

 

Daren se raidit. Il mit quelques secondes à réaliser d’où venait la voix, avant de deviner une silhouette en armure en haut des marches. Imoen se positionna à ses côtés et se prépara à intervenir.

 

− Qui êtes-vous ?, lança Daren, aux aguets.

 

Il était plus prudent de gagner du temps et de vérifier la présence d’un piège avant de se précipiter à l’assaut. Imoen l’avait tout de suite compris, et il l’entendait murmurer quelques paroles magiques afin de sonder les forces en présence.

 

− Tu peux m’appeler Diaytha, jaluk, répondit l’elfe noire d’un ton nonchalant.

 

Elle fit quelques pas en avant, dévoilant son visage d’ébène et ses longs cheveux blancs bouclés.

 

− Mais tu n’es pas un elfe noir, misérable pourriture !, lui cracha-t-elle. Et Sendai n’a rien à craindre de toi ! Par Lolth, je jure que vous allez mourir, ici et maintenant !

 

Elle plongea sa main à l’intérieur d’une bourse à sa ceinture et en ressortit un petit objet qu’elle projeta au centre de la pièce.

 

Ogremoch ! Zotreth lil !

 

Une puissante explosion de fumée explosa à l’impact, suivie d’un grognement sourd terrifiant.

 

− Un…, balbutia Imoen.

 

La terre se mit à trembler, tandis que l’elfe noire éclatait d’un rire tonitruant face à leur désarroi. Un nouveau bruit de pas. Puis un nouveau grognement. La fumée se dissipa enfin, dévoilant une créature de pierre de près de quatre mètres de haut.

 

− Un… golem…

 

Le meilleur moyen de vaincre ces abominations était d’éliminer leur invocateur. D’un bond, Daren s’élança vers les marches qu’il escalada quatre à quatre. La fulgurance de son attaque avait pris de court la créature de pierre, et lui avait laissé le temps de transformer son bras en une arme meurtrière. Plus que quelques mètres. Derrière lui, le golem venait à peine de faire ses premiers mouvements. L’elfe noire n’avait pas encore bougé. Il la tenait.

 

Waela…, soupira-t-elle en levant une main dans sa direction.

 

Le corps de Daren se figea en plein élan. La drow referma sa paume, et ses muscles se tordirent en lui arrachant un cri de douleur. Le sol se mit à trembler à nouveau. Il ne pouvait pas perdre ainsi. Il ne devait pas. La transformation gagna un peu plus de terrain, et la douleur se mua bien vite en une rage familière. Un pas. Puis un autre. L’essence du Meurtre le purgeait du poison magique de cette sorcière. Au prix d’un lourd effort, il repoussa la poigne invisible qui le paralysait.

 

Vel’bol ?

 

La mage leva une deuxième main dans sa direction, et une multitude d’éclairs violacés le heurtèrent de plein fouet. Soulevé par la violence du sortilège, Daren fut projeté en contrebas. La douleur qui le lançait était telle qu’il ne sentit qu’à peine le choc de son corps sur le dallage marbré.

 

− Reste ici !, tonna Imoen. Ôte tes sales pattes de mon frère ! Espèce de sale…

 

Une gerbe de feu jaillit des mains de sa sœur, qui engloutirent la créature de pierre sans toutefois sembler l’inquiéter. Elle balaya les flammes d’un geste lent et maladroit, et reprit Imoen pour cible.

 

− Daren ! Essaye de t’occuper du mastodonte, là ! Je me charge de l’autre !

 

La voix de sa sœur le ramena rapidement à la conscience. Il se releva, s’élança au combat, et lacéra à plusieurs reprises les deux blocs de roche qui servaient de jambes au golem. La pierre se fendit, et la créature se retourna rapidement dans sa direction. Même si elles demeuraient imposantes et dangereuses, il savait d’expérience que l’esquive et la réactivité étaient les meilleures armes face à ces abominations dénuées de toute stratégie. Une mélopée exotique envahit la pièce circulaire. La magie fusa alors de toutes parts, explosant en étincelles et crépitations flamboyantes. La créature s’élança en direction de Daren, qui roula de côté en évitant un poing massif qui s’écrasa au sol.

 

Le combat continua ainsi quelques éprouvantes minutes, dans un ballet ininterrompu de puissance physique brute et de magie. Le colosse de pierre s’effritait à chacun de ses assauts, tandis que lui-même évitait la plupart de ses attaques. Tout à coup, un cri d’Imoen suspendit son assaut. Sa sœur gisait au sol, tremblante, une main sur le visage et l’autre sur son bras. Un rire cristallin s’éleva du haut des marches. L’elfe noire entama quelques passes magiques supplémentaires et pointa sa main en direction d’Imoen. Un éclair jaillit se ses doigts et vint frapper sa sœur à l’épaule. Le corps d’Imoen s’envola, entouré d’un halo de crépitements bleutés, et glissa enfin sur le dallage avant de finir sa course contre l’une des étagères dans un bruit feutré.

 

− Imoen !!

 

Non. Cela ne pouvait être possible. Le rire suraigu de la mage elfe noir se répercutait contre les parois de son crâne soudainement devenu trop étroit, et résonnait jusqu’à la cacophonie la plus totale. Il sentait la rage de Seigneur du Meurtre gronder au plus profond de lui, affranchie par sa colère et son désespoir. Son visage commençait à le tirer. Tout son corps réclamait l’ivresse de l’Écorcheur.

 

Ol’elg ol !, hurla-t-elle.

 

Le golem revint à la charge. Un gigantesque bras de pierre pivota dans sa direction, et Daren para du sien à la toute dernière seconde, recouvert des écailles noires de l’avatar de Bhaal. Une douleur sourde vibra le long de son corps, et l’intensité du choc le projeta un arrière. La créature, ébréchée en plusieurs endroits, se mouvait toujours avec la même détermination. La transformation en Écorcheur gagnait du terrain. Son bras saignait, répandant au sol une flaque rougeâtre. Toute la partie droite de son corps avait déjà muté. La peur, la haine et la soif de vengeance se partageaient les lambeaux de son esprit embrumé. Imoen agonisait non loin de lui, et c’était lui-même qui l’avait conduite à sa propre mort.

 

− Sale… petite… garce…

 

Le temps se figea. La voix d’Imoen venait d’agir sur son esprit comme de l’eau pure sur une plaie. Elle n’était pas morte. Le golem stoppa sa course sur un ordre bref de sa maîtresse.

 

− Tu aurais sans doute dû mourir quand je t’en ai laissé l’occasion, susurra l’elfe noire. Car je risque de…

 

Elle laissa sa phrase en suspend, les yeux écarquillés. Et il y avait de quoi. Une aura rouge sang fantomatique venait de se former autour des épaules d’Imoen. Son regard étincelait d’une lueur maléfique, et sur son visage dont les traits s’étaient étirés apparaissaient plusieurs signes cabalistiques.

 

− Tu vas payer, sale garce !, hurla-t-elle d’une voix que Daren ne lui reconnut qu’à peine.

 

L’aura s’élargit encore et s’enflamma. Il pouvait ressentir l’essence de Bhaal s’échapper du corps de sa sœur, comme la fumée s’échapperait d’un feu.

 

El-Elghinn !

 

L’elfe noire joignit ses mains, qui se mirent à crépiter d’une foudre argentée. Imoen avait écarté les bras, et en tenait un dans sa direction. Un feu sombre et sans chaleur courait le long de ses membres. Sur ses mains elles aussi déformées s’étaient dessinés deux pentacles. Le tonnerre claqua, et un arc électrique bleuté se forma des mains de la magicienne drow.

 

− Daren ! À toi !, hurla Imoen.

 

La foudre percuta la paume de sa sœur, qui en canalisa l’énergie avant de l’expulser de son autre main, pointée tout droit en direction du golem. La magie transperça la créature de parts en parts. Plus l’elfe noire déchaînait sa fureur, plus la créature de pierre se désintégrait sous leurs yeux. Ne perdant pas une seconde, Daren bondit sur les marches et les gravit quatre à quatre. Le regard stupéfait de leur adversaire ne rencontra le sien qu’une seconde trop tard : son bras droit venait de lui traverser l’abdomen.

La forteresse de Sendai

Plus de trois heures s’étaient écoulées entre leur découverte du passage et leur arrivée dans les Tréfonds Obscurs. La descente en elle-même était longue et éprouvante, mais y conduire toute une armée les avait considérablement ralentis. Le long escalier conduisait dans un tunnel, qui allait en s’élargissant. Les premiers signes d’une activité récente ne se firent pas attendre : traces de pas, bris d’armes et pièces d’armures. Le tunnel aboutit finalement dans une vaste caverne devant une large et haute porte de métal à l’architecture indéniablement elfique.

 

− Je ne sais pas de quelles forces dispose notre ennemi, déclara Keldorn. Il faudra nous montrer prudent.

− Je me chargerai de Sendai moi-même, répondit Daren. C’est une enf…,  une puissante mage, rectifia-t-il au dernier moment, et mes compagnons et moi-même avons déjà affronté d’autres ennemis de cet ordre.

− Je vois…, approuva le chevalier. Mes hommes se tiendront prêts si vous avez besoin de renforts.

 

Keldorn se retourna en direction de ses lieutenants. Les voix et les déplacements des soldats, pourtant feutrés, se répercutaient sur les parois démesurées de la caverne en un brouhaha fantomatique.

 

− Nous ne pouvons pas faire descendre les béliers ici, remarqua le chevalier, visiblement contrarié. Et ces portes ont l’air solides…

− Et renforcées par magie, précisa Aerie, qui s’approchait des deux arcades de métal.

− Ils doivent s’attendre à ce que nous ne puissions pénétrer leur forteresse, suggéra Daren, sans quoi, ils nous auraient déjà envoyé leurs troupes.

− Ou ne sont-ils pas assez pour nous faire face, compléta Keldorn, un élan de fierté dans la voix. Le pouvoir de Torm ne connaît pas d’obstacle !

 

Aerie et Imoen s’échangèrent un regard entendu. Imoen déballa de son sac à dos un grimoire volumineux qu’elle parcourut rapidement à la lueur d’une sphère magique qui flottait à ses côtés.

 

− Que…, commença Keldorn.

− Laissez, le coupa Daren d’une voix amusée. Si une solution existe, je suis à peu près certain qu’elles la trouveront.

 

Une demi-heure s’écoula ainsi, dans l’expectative. Les soldats, bien que disciplinés, commençaient à perdre patience face à l’absence d’ordres traditionnels, et Keldorn lui-même faillit donner la charge s’il n’avait pas été retenu au dernier moment par Daren.

 

− Nous ne pouvons rien tenter pour le moment, lui expliqua-t-il à nouveau. Les portes sont solidement fermées, et nous ne…

− J’enrage de devoir laisser mes balistes et béliers à la surface !, tonna le chevalier.

− N’oubliez pas les protections magiques, rappela Daren.

 

Keldorn ferma les yeux, le visage crispé par la frustration et l’attente interminable. Il s’agenouilla et se mis à prier.

 

− Ah ! J’étais sûre d’avoir déjà lu ça quelque part !, s’exclama Imoen en se redressant.

 

De nombreux regards se tournèrent vers les deux magiciennes.

 

− Daren ? On va avoir besoin de toi, je pense.

− Vous avez un plan ?, s’étonna le chevalier.

− Plus ou moins…

− Plus ou moins ?, répéta Keldorn, à la limite entre l’agacement et l’impatience. J’espère que vous avez de quoi justifier de votre impertinence, jeune femme !

− Nous devons tout d’abord nous entretenir avec nos compagnons, lui rétorqua-t-elle. Ensuite, nous vous exposerons notre plan.

 

Le paladin la dévisagea, stupéfait de tant d’insubordination. Il ouvrit la bouche puis se ravisa, et acquiesça d’un bref hochement de tête.

 

− Bon, leur déclara Imoen d’un ton décidé une fois qu’ils furent tous réunis. Voilà ce que nous avons trouvé : la magie qui protège ces portes doit être désactivée par une sorte de clef, qui pourrait être une vraie clé ou n’importe quoi, comme un médaillon, ou quelque chose dans ce genre. Mais… il semblerait que la base de ces protections, typiquement elfe noir, soit de nature nécromantique, et implique d’une façon ou d’une autre du sang.

− Ce sont les mêmes runes qui scellaient les portes de l’antre de Bodhi, à Athkatla, expliqua Aerie. Et même si celles-ci sont plus complexes, la base du mécanisme est la même.

− Cependant…, reprit Imoen avec un temps d’hésitation. Nous ne pourrons, même à toutes les deux, qu’affaiblir les protections, et non pas déclencher l’ouverture de la porte. Ce sera à vous de faire votre possible pour créer une brèche entre les deux pans.

 

Sa phrase laissa place à quelques secondes d’un silence pesant. « Créer une brèche ». Comment pourraient-ils parvenir à cet exploit ? Ces portes immenses semblaient inviolables. Comme si elle lisait dans ses pensées, Imoen précisa.

 

− En temps normal, personne ne pourrait ne serait-ce qu’ébrécher ces portes, mais si nous affaiblissons les protections magiques, tout est envisageable.

− Et comment pourrons-nous « créer cette brèche » ?, insista Daren, toujours sceptique.

− Je ne sais pas vraiment… En utilisant un levier, sans doute ? Je suis sûre que Keldorn doit avoir ça en réserve.

− Inutile, intervint Sarevok. Nous avons déjà ce qu’il nous faut. Attelons-nous plutôt à la tâche dès maintenant.

 

Ils le dévisagèrent un instant, surpris, mais obtempérèrent à sa proposition sans poser davantage de questions. Sarevok ne prenait que rarement la parole, mais il ne le faisait jamais pour rien. Après quelques dernières mises au point, ils informèrent Keldorn des grandes lignes de leur plan. Ses hommes se positionnèrent en retrait, prêts à charger à la moindre menace.

 

− Prêts ?, demanda Imoen en s’approchant du portail de fer.

 

Chacune sur un pan de la porte, elle et Aerie s’entaillèrent le pouce et le firent glisser le long des runes métalliques gravées. Un léger crépitement courut dans les airs et bientôt, les deux magiciennes entamèrent simultanément leur sortilège. Une note chantante s’éleva et se mit à vibrer avec force, les pouvoirs magiques à l’œuvre s’entrechoquant dans une lutte sans merci.

 

− Maintenant !, s’écria Imoen, qui maintenait sa concentration avec rage.

 

Sarevok saisit son arme à deux mains, et ficha sa lame dans l’interstice qui séparait les deux pans. Le métal crissa, et Sarevok poussa de toutes ses forces sur son levier improvisé. N’importe quelle autre épée aurait volé en éclat sous la pression, mais l’essence magique de l’arme la rendait bien plus solide que tout autre.

 

− Da…ren !, siffla Sarevok, en plein effort.

 

La fente commençait déjà à s’agrandir, lui laissant une opportunité d’intervenir à son tour. Il métamorphosa son bras droit et concentra tout son pouvoir en un coup de poing fulgurant sur la partie la plus vulnérable de la porte, qui s’éventra à l’impact. L’onde de choc fut telle qu’elle se répercuta le long de la paroi, et déforma le métal jusqu’à y laisser un trou béant. Sarevok retira sa lame d’un coup sec, et héla à l’attention de Minsc.

 

− Le grappin, maintenant !

 

Daren s’écarta à son tour tandis que le rôdeur glissait plusieurs crochets par la faille, qui se fichèrent sur la paroi opposée. Les quatre cordes solidement tressées qui s’en échappaient se tendirent soudainement.

 

− Tirez !, ordonna Keldorn.

 

Daren et ses compagnons reculèrent aussi vite qu’ils purent, tandis qu’un grincement sinistre se répercutait dans la caverne.

 

− Là !, s’écria Minsc en pointant de son doigt la fente de plus en plus large qui commençait à poindre entre les deux pans de la porte. Bouh a senti quelqu’un bouger !

− Archers ! En position !, rugit le chevalier.

 

Les portes continuaient à s’écarter, inexorablement, sous les scandes répétées des soldats. Il était évident que les elfes noirs les attendaient de l’autre côté, impuissants à contrer leur offensive. Les arcs se bandèrent dans un craquement caractéristique. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, hors du temps. Et le premier trait fusa.

 

− Chargez !, hurla le chevalier en tirant son arme. Par Torm !

 

Une clameur soudaine embrasa la caverne. Les cris des centaines de soldats résonnèrent à n’en plus finir sur les parois rocheuses tandis que la résistance adverse s’organisait derrière d’épais boucliers disposés en arc de cercle. Les elfes noirs, quasiment invisibles sous leurs capes sombres, semblaient disparaître à peine on les avait entraperçus. Cependant, leurs forces ne pouvaient contenir l’assaut du Cœur Radieux, et les premiers corps tombèrent sous les coups alliés.

 

− Allons-y !, lança Daren à ses compagnons.

 

Ils se faufilèrent dans la mêlée et franchirent à leur tour les vestiges des portes de la forteresse de Sendai. Malgré l’indiscutable architecture militaire, la finesse et la majesté émanaient de chaque construction drow, à l’instar de celle des elfes de la surface. La voie principale se divisa rapidement en deux, tandis que de nombreux escaliers s’envolaient en direction des chemins de ronde, d’où les arbalétriers ennemis les mettaient en joue.

 

− Par où ?, s’enquit Imoen.

− Cela me semble plus prudent de rester groupés pour le moment, proposa Daren. Les hommes de Keldorn devraient sécuriser l’entrée sous peu, mais nous devons débusquer Sendai au plus vite.

− Et comment vas-tu la reconnaître ?, ironisa Imoen. Tu crois peut-être qu’elle se balade avec une pancarte indiquant « Hé ho ! C’est moi, Sendai ! » au-dessus de sa tête ?

 

Personne ne répondit, mais sa remarque n’en restait pas moins pertinente. Il n’avait aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler leur cible. Et raser l’intégralité de la forteresse ne semblait pas envisageable. Une seule solution demeurait viable, bien qu’hasardeuse : tous les enfants de Bhaal dégageaient une aura caractéristique, d’autant plus visible qu’ils en étaient imprégnés. En se focalisant sur sa perception, il pouvait peut-être les mettre sur la piste de Sendai.

 

− J’ai une solution plus simple, trancha Sarevok.

 

Il s’élança soudainement dans la mêlée et saisit par la gorge deux elfes noirs à bout de bras, qui lâchèrent leurs armes après quelques courtes secondes de lutte inutile. Sous les yeux stupéfaits de ses compagnons, il fit demi-tour dans leur direction et jeta à bas ses deux prises qu’il plaqua et maintint au sol, l’une de son talon de métal et l’autre de la pointe de sa lame.

 

Il grogna quelques mots incompréhensibles que les deux drows semblèrent comprendre, mais leur seule réaction fut de répondre par un petit ricanement narquois.

 

− Sarevok, que fais-tu ?, s’enquit Daren.

 

Mais son frère l’ignora, et répéta la même supplique un peu plus fort. Quelques secondes s’écoulèrent en silence, mais la réponse invariable des deux elfes noirs ne se fit pas attendre. Soudain, Sarevok leva son arme, et trancha d’un coup net le bras droit du soldat qu’il tenait en joue sous sa botte. Un hurlement couvrit le bruit de la mêlée, tandis qu’une flaque sombre grandissante se répandait à leurs pieds.

 

− Sarevok !, s’écria Imoen.

 

En partie horrifié et fasciné par cette séance de torture improvisée, Daren ne parvenait pas à détourner le regard des éruptions périodiques de sang qui jaillissaient avec force du corps démembré. Sarevok répéta à nouveau son injonction, dans la même langue rocailleuse. Aucun de deux elfes noirs ne répondit, mais Daren pouvait ressentir une peur grandissante qui émanait d’eux.

 

− Sarevok ! Non !, hurla Imoen.

 

Mais c’était trop tard. La lame noire décrivit un arc de cercle, et la tête de l’elfe noir roula quelques mètres plus loin dans un nouvel éclat écarlate.

 

− Arrête ça tout de suite !, lui ordonna-t-elle.

 

Daren sentit la main de l’avarielle saisir la sienne avec force. Sarevok articula une troisième fois sa phrase avec lenteur, écrasant en même temps la joue du drow encore en vie sur la roche. Incapable du moindre mouvement, Daren ne pouvait que fixer la mare grandissante qui maculait maintenant ses semelles. Après quelques nouvelles secondes de silence, le drow murmura une réponse dans la même langue que celle qu’avait utilisée Sarevok. D’un geste brusque, il souleva l’elfe à terre par le col et le tira en direction de la mêlée, où il le projeta violemment avant faire demi-tour.

 

− Bien, voilà qui est fait, conclut-il. C’est par ici.

 

Sans un mot, et sous l’œil abasourdi de ses compagnons, il se mêla aux soldats du Cœur Radieux et emprunta la voie de droite.