Trouver des provisions

Ce qui frappait en premier lieu était le peu d’agitation pour un début d’après-midi. Les gens semblaient terrés chez eux, et la seule chaleur ne pouvait l’expliquer entièrement. Seules quelques troupes de ces hommes armés allaient et venaient dans les rues tapissées de sable. De temps à autres, on apercevait une silhouette dissimulée sous une sorte de longue tunique presque invisible devant les pierres beiges qui cimentaient les maisons, qui s’écartait promptement à leur passage.

 

Leur première préoccupation était de refaire le plein de provisions. Les nombreux voyages des derniers jours avaient épuisés leurs réserves d’eau et de nourriture, et rassembler suffisamment de vivres pour leur périple s’avérait un prérequis incontournable pour partir à l’assaut des forteresses de Sendai et d’Abazigal.

 

− Je me demande où nous pouvons trouver des provisions ici, s’étonna Imoen. Je ne vois aucune boutique, aucune enseigne…

− Peut-être n’ouvrent-ils que la nuit ? Une fois que la chaleur est retombée ?, proposa Aerie en nouant ses cheveux en une haute et aérée queue de cheval.

− Nous aurions peut-être dû demander à l’aubergiste, remarqua Daren.

 

Ils errèrent ainsi dans les rues ensablées d’Amkethran, à la recherche d’un lieu où dépenser leur or en provisions. Mais leurs tentatives à soulever quelques tentures donnant dans des bâtiments semblant plus importants que les autres se révélèrent infructueuses, le mutisme des habitants envers les étrangers ne facilitant pas leurs recherches.

 

« Je vous en supplie… épargnez-moi ! »

 

Une voix féminine. L’appel au secours résonnait contre la falaise qui bordait le village. Daren et ses compagnons se figèrent, et retinrent leur respiration.

 

− Sale voleuse !, s’écria une autre voix, plus grave. Ce n’est pas en suppliant que tu sauveras ta peau !

 

Daren s’avança le premier et tourna à l’angle de la rue, découvrant deux de ces mercenaires tenant rudement par les poignets une jeune femme sanglotant à genoux devant eux.

 

− Tu serviras d’exemple !, s’écria le deuxième avec rage. Et peut-être que tes amis y réfléchiront à deux fois avant de nous voler !

 

À quelques pas de là, un autre homme vraisemblablement plus âgé s’agenouilla en levant les bras le ciel.

 

− Je vous en supplie, implora-t-il, ma fille ne pensait pas à mal…

 

L’un des deux hommes en armure se tourna un instant vers le vieil homme, en dévoilant un sourire des plus méprisants.

 

− Si tu justifies le vol de ta fille, déclara-t-il d’un ton doucereux, peut-être voudras-tu partager son sort, Haraad ?

 

Le vieil homme eut un mouvement de recul, mais ne se découragea pas pour autant.

 

− Les gens meurent de faim, ajouta-t-il, ils n’ont rien à manger… Asana avait besoin de votre or pour acheter du pain au marché noir, et nourrir les pauvres…

 

Son front toucha le sol à la fin de sa phrase, et l’homme que ces mercenaires venaient d’appeler Haraad s’agrippa aux bottes des soldats en gémissant faiblement.

 

− Écarte-toi, Haraad !, cracha le premier en le gratifiant d’un violent coup de pied à l’épaule. Ou tu subiras le même sort que cette chapardeuse !

− Les problèmes de ta pitoyable ville ne nous concernent pas, bourgmestre, renchérit le second avec mépris. Et tes excuses ne justifient en rien ce crime commis par ta propre fille.

− Allez, par ici, toi, reprit son compagnon en tirant sur le bras de la jeune femme. Fais voir un peu tes mains, qu’on te montre comment on traite les voleurs chez nous !

− Par pitié, je vous en prie !, s’écria-t-elle en sanglots.

 

Ce fut Minsc qui s’avéra le plus rapide. De sa voix tonitruante, il rugit en direction des deux hommes qui sursautèrent à son arrivée fracassante.

 

− Bouh n’aime pas vos manières, petits hommes ! Laissez la jeune femme tranquille, ou Minsc vous bottera le train jusqu’à ce qu’y soit imprimé la marque de la Justice !

 

Daren, Imoen et Aerie rejoignirent le rôdeur à leur tour. Ils ne devaient pas causer de problèmes en ville, sous peine de s’attirer les foudres de Balthazar.

 

− Cela ne vous regarde pas étrangers. Du vent !, répondit l’un des deux hommes d’un ton menaçant en tirant légèrement son arme de son fourreau.

 

Minsc dégaina aussitôt une épée gigantesque attachée derrière son dos en poussant son cri de guerre que Daren avait toujours identifié au rugissement d’un ours enragé. Le soldat tira son arme, mais avant que la pointe de sa lame n’eût le temps de sortir du fourreau, Minsc lui décocha un violent coup de poing au visage. Le mercenaire décolla de quelques pieds au-dessus du sol et s’affala sur le dos en glissant sur le sable, inconscient, une énorme ecchymose sur la joue. Son compagnon resta interdit quelques secondes, le regard rivé sur le corps inanimé allongé quelques mètres plus loin. Son regard croisa alors celui de Minsc, qui roula des yeux d’un air plus que menaçant. Le soldat se mit à trembler et lâcha soudainement son arme ainsi que les poignets de la jeune fille qu’il serrait depuis lors. Sans un mot, il décampa à toutes jambes, lançant quelques regards inquiets en arrière avant de disparaître à l’angle d’une ruelle.

 

− Oh, merci ! Mille mercis étranger !, s’écria la jeune femme en s’agenouillant devant Minsc.

− Que Lathandre vous bénisse, Seigneur, renchérit le vieil homme en s’inclinant lui aussi. Vous avez sauvé la vie de ma fille !

− Qui êtes-vous ?, leur lança Daren. Et que vous voulaient ces hommes ?

− Asana… ma fille… a volé du pain et de l’eau dans les réserves de ces mercenaires engagés par Balthazar, avoua son père en baissant le regard.

− Depuis que les moines ont réquisitionné les ressources, les villageois meurent de faim, se justifia la jeune femme. Il devient de plus en plus cher de se nourrir, et les plus fragiles d’entre nous risquent de mourir si nous ne faisons pas quelque chose !

− Ne vous inquiétez pas, les rassura Imoen avec un sourire, je pense que notre compagnon les aura dissuadés au moins pour cette fois.

− Minsc et Bouh ne suivent que la Botte de la Justice !, s’écria le rôdeur en frappant fièrement du poing sur sa poitrine.

− Au fait, je suis plus que malpoli…, s’excusa le vieil homme. Je me nomme Omar Haraad, et je suis le bourgmestre d’Amkethran, ou plutôt, de ce que l’Ordre nous en laisse depuis ces derniers temps…, ajouta-t-il, une once d’amertume dans la voix. Et voici ma fille, Asana.

− Enchantée.

− Que vous amène donc ici, à Amkethran, nobles Seigneurs ?

 

Daren s’inclina à son tour et se présenta tandis qu’Imoen et Aerie le saluaient d’un sourire discret.

 

− Nous ne sommes ici que pour quelques jours, expliqua Daren sans véritablement répondre à sa question. Nous faisons simplement escale à Amkethran avant de reprendre notre périple. Pourriez-vous nous indiquer un lieu où acheter équipements et provisions ?

− Hmm…, répondit-il en fronçant les sourcils. La plupart des revendeurs ont été dévalisés par ces mercenaires, expliqua-t-il. Il reste peut-être celle d’Esamon… Je sais qu’il a longtemps tenu tête à l’Ordre, mais on a vu de nombreuses allées et venues dans son échoppe récemment… Et je ne suis pas certain qu’il reste quelqu’un à qui vous pourrez acheter quelque chose. Sauf si connaissez Balthazar personnellement, bien sûr…

− Mais pourquoi toutes ces manœuvres de la part de Balthazar ?, l’interrogea Imoen. Que se passe-t-il ici ?

− Nous n’en savons pas plus que vous, avoua-t-il. Ils sont arrivés il y a quelques semaines, et depuis tout a changé.

− Pouvez-vous nous indiquer la direction de l’échoppe dont vous parliez tout à l’heure ?, insista Daren. Nous avons cherché dans tout le village, mais en vain.

− Ce vieux brigand d’Esamon s’est installé dans une grotte, par là-bas, lui expliqua-t-il en agitant sa main vers la falaise qui bordait le village. Mais j’ai bien peur qu’il n’ait plus rien à vous vendre, à moins peut-être que vous n’ayez trop d’or à dépenser.

− Nous verrons bien, abrégea Daren. Et merci encore.

 

Ils prirent congé du bourgmestre et de sa fille, qui s’empressèrent de regagner leur demeure. Malgré bon nombre de ruelles qui serpentaient entre les murs blanchis à la chaux, aucun lieu d’Amkethran n’était éloigné d’un autre et en quelques minutes, ils avaient rejoint l’entrée d’une galerie mal éclairée qui s’enfonçait dans la roche orangée.

 

Un brouhaha indistinct résonnait contre les parois du tunnel, à tel point que Daren était incapable de discerner précisément combien de personnes s’y trouvaient. La galerie tourna presque à angle droit et déboucha aussitôt sur une immense caverne de gré rouge.

 

− Des mercenaires ont porté plainte et t’accusent de vendre des marchandises volées, Carras. Ce commerce est fermé, et toute la marchandise est confisquée au profit du monastère !

 

Une petite troupe d’une demi-douzaine de ces hommes en bure austère, le même tatouage de peinture bleue décorant leur front dégarni, entourait plus qu’hostilement un homme dont la tenue vestimentaire n’était pas sans rappeler celle des Voleurs de l’Ombre.

 

− Enfin, c’est ridicule !, s’indigna l’homme en armure de cuir noire. Le monastère n’a jamais contesté nos actions dans le passé…

− Dis-nous où se trouve Esamon, Carras, le coupa le moine d’un ton agacé, et nous te laisserons partir.

 

Même si la conversation avait lieu à plusieurs mètres d’ici, les parois incurvées de la grotte amplifiaient leurs propos, et Daren avait parfaitement saisit le nom d’« Esamon » dont leur avait parlé le bourgmestre. Un silence lourd et menaçant chargea l’atmosphère d’une tension quasi électrique. Il stoppa net son avancée, préférant pour l’heure rester dissimulé dans les ombres. Ses compagnons se terraient derrière lui, tout aussi invisibles.

 

− Esamon n’est pas ici, déclara finalement l’homme qui s’appelait Carras. Je ne l’ai pas vu depuis des semaines.

 

Le moine soupira d’un air courroucé. Il se retourna un instant, laissant penser qu’il renonçait, puis fit tout à coup volte-face en pointa un doigt accusateur en direction de son interlocuteur qui manqua de sursauter.

 

− Alors je vais t’arrêter à sa place !, s’écria-t-il. J’espère pour toi qu’Esamon se montrera avant qu’il ne soit nécessaire de t’interroger…

− Vous… vous n’avez pas le droit !, bégaya Carras en faisant un pas en arrière. C’est… une violation de propriété ! Depuis quand le monastère doit-il se plier aux rejetons de… de cette bande de… vauriens, de vendus !

− Silence, Carras !, le coupa le moine. Je…

 

« Tiens, tiens, tiens… »

 

Daren ne put retenir un cri de stupeur. Son cœur se serra si fort qu’il en eut le souffle coupé. Ils avaient tous été si absorbés par la conversation qu’ils n’avaient pas entendu arriver une autre patrouille de ces moines du monastère. Reprenant péniblement son souffle, Daren se releva, et poussé par les hommes de Balthazar, avança à son tour vers le cœur de la grotte, suivi de ses compagnons.

 

− Ah, s’étonna leur chef qui s’était interrompu en pleine invective, mais qui voici donc ? Le rejeton de Bhaal en personne ?

− Il se cachait à l’entrée de la grotte, Maître, précisa le moine en s’inclinant devant son supérieur.

 

Daren n’avait pas souvenir d’avoir croisé cet homme auparavant, et une sensation de malaise croissant s’empara de lui, comme si les parois de la caverne devenaient soudainement trop étroites.

 

− Le fait que ces hommes nous connaissent de vue ne m’inspire rien de bon, Daren…, murmura Imoen à son oreille. Nous sommes pour le moins observés.

− Je pourrais t’arrêter pour complicité…, reprit le moine avec un sourire narquois en caressant lentement ses deux mains l’une dans l’autre.

 

Daren entendit Imoen donner quelques ordres brefs à ses compagnons, tandis que lui-même focalisait tous les regards. Malgré leur infériorité numérique, ils étaient armés, et ces hommes pas.

 

− Mais je suis de bonne humeur, conclut soudainement le moine. Alors, fiche le camp, et peut-être ne m’occuperai-je de toi que plus tard ! Revenons à nos petites affaires, Carras, veux-tu ?

 

L’homme en armure de cuir noire ne répondit pas, ce qui ulcéra le moine.

 

− Embarquez-moi ça !, hurla-t-il à ses hommes.

 

Daren et ses compagnons n’avaient pas encore bougé.

 

− Et toi ?, ajouta-t-il sur le même ton. Tu aurais dû saisir ta chance quand je te l’ai donnée !

− Nous ne souhaitons qu’acheter un peu de matériel, expliqua Daren en tentant au maximum de conserver son calme. Nous avons de l’or, et…

− Vous ferez vos petites courses le jour où Balthazar aura… ! Ohhh… De l’or, dis-tu ?, s’interrompit-il soudainement. Je crois que tu es tombé au parfait endroit, rejeton de Bhaal.

 

Comment cet homme, désarmé, se permettait-il te les menacer de la sorte ? Daren ne comprenait pas les réticences de ce Carras à botter ces moines hors de chez lui.

 

− Laissez-nous acheter ce pour quoi nous sommes venus, ou subissez-en les conséquences, répliqua-t-il sans crier, mais sur un ton parfaitement audible.

− Oh, des menaces ?, s’étonna le moine en dégageant ses bras de sa toge. Mes frères, exterminez-moi ces hérétiques !

 

Daren entendit deux lames dégainer simultanément derrière lui, répondant sans doute à un signal de sa sœur. Avant même qu’ils n’eussent le temps d’exécuter les ordres de leur chef, deux d’entre eux s’effondraient déjà dans une effusion de sang sous l’attaque fulgurante de Minsc et de Sarevok. Son bras droit se métamorphosa en une fraction de seconde, et tandis qu’il portait un coup direct à l’homme qui dirigeait la petite troupe, celui-ci esquiva avec une agilité déconcertante avant d’exécuter un formidable bond de côté, évitant par là même la lame traîtresse que venait de pointer Carras dans son dos.

 

L’effet de surprise passé, leur défense s’organisa. Et elle semblait particulièrement efficace. Sept ou huit moines, contre eux cinq plus quelques hommes de Carras qui ne s’étaient pas encore enfuis. Leur style de combat contrastait avec tout ce que Daren avait rencontré jusqu’ici : sans armes, leurs coups de poings et de pieds se révélaient pourtant aussi dévastateurs que de véritables masses, et bien plus maniables. Minsc et Sarevok se battaient avec hargne, mais la plupart des coups de leurs longues épées sifflaient dans les airs sans parvenir à atteindre leur cible. Seul Sarevok, grâce aux pouvoirs de son arme, parvenait à érafler quelques uns de leurs adversaires. Aerie tentait de repousser leurs assaillants de sa magie, mais ils semblaient parvenir à repousser une bonne partie de ses sortilèges de leurs simples paumes, lorsqu’ils n’esquivaient pas simplement. Imoen, en combinant sa dextérité naturelle avec ses pouvoirs magiques se battait avec plus de succès, même si le combat restait pour le moins éprouvant.

 

Daren et son adversaire se faisaient toujours face dans un duel sans merci. Sa vitesse d’attaque lui avait permis de blesser le moine à plusieurs reprises, mais ce dernier était lui aussi parvenu à le surprendre plus d’une fois. Chacun de ses mouvements, précis et fulgurant, ne laissait aucune place à l’erreur. Cependant, ils restaient de l’ordre de l’humain, et Daren possédait un pouvoir qui le surpassait. Anticipant sa frappe, son bras déformé par le pouvoir de l’Écorcheur transperça le cœur du moine au même moment où ses phalanges rencontraient sa joue. Daren partit à la renverse, arrachant du même coup l’organe vital encore palpitant. Aerie concentra sa magie et paralysa simultanément trois de leurs adversaires, que les hommes de Carras criblèrent aussitôt de flèches. Daren aurait préféré stopper l’affrontement, mais malgré la situation, ces hommes se battaient avec une ténacité inébranlable. Ils n’eurent d’autres choix que de les abattre. Après quelques minutes de combat intense, un silence de mort s’installa dans la caverne, à peine perturbé par quelques gémissements de douleurs des blessés. Trois des hommes de Carras avaient trouvé la mort dans l’escarmouche, leur nuque brisée pour la plupart, et quelques autres, dont Carras lui-même, massaient leurs membres endoloris par l’affrontement. Les corps des dix moines gisaient quant à eux au milieu de la grotte.

 

− Tout le monde va bien ?, s’enquit Imoen.

− Je peux soigner ces hommes, proposa Aerie en désignant les blessés qui avaient pris part au combat.

 

Chacun reprit son souffle après l’affrontement. Et après quelques minutes de silence à peine entrecoupées par les paroles apaisantes de l’avarielle, Carras s’avança vers eux en s’inclinant.

 

− Je voulais vous remercier, étrangers. Et je suis sûr qu’Esamon vous remercierait lui aussi s’il était là. Vous nous avez tirés d’un sale pétrin. Puis-je faire quelque chose pour vous ?

 

Daren lui tendit une main chaleureuse que le marchand hésita un instant à saisir, se remémorant sans doute sa transformation pour le moins impressionnante quelques instants auparavant.

 

− Vous nous avez tout autant tirés d’affaire !, répondit Daren avec un sourire.

− Daren…, l’interpella Imoen, une moue d’inquiétude sur le visage. Rappelle-toi ce que Balthazar nous avait dit en arrivant…

 

Cette dernière péripétie contrariait effectivement leurs plans. Si Amkethran leur était fermée, ils n’auraient plus de point de chute pour leurs futures expéditions, sans parler qu’un assaut des hommes de Balthazar pourrait tout à fait leur être fatal.

 

− Et il nous faut absolument des provisions, Daren, rappela sa sœur. Sans quoi, nous…

− Ne vous inquiétez pas pour ça, intervint Carras. Nous sommes les seuls témoins de ce combat, et nous veillerons à ce que Balthazar ne sache rien de votre… généreuse intervention.

 

Tandis que ses hommes commençaient à déplacer les corps en les conduisant dans les galeries qui s’enfonçaient plus encore dans la roche, Carras épousseta son armure, s’éclaircit la voix, et reprit d’un ton étonnamment enjoué.

 

− Si vous avez besoin de provisions, nous pouvons vous fournir ce qu’il vous faut, déclara-t-il. Avec une remise bien sûr ! Mais dépêchez-vous, car vous comprendrez que nous ne pouvons rester plus longtemps ici. Si vous revenez demain, notre… « petit commerce » risque bien d’avoir pris le large vers d’autres horizons moins sombres.

 

Daren échangea un rapide regard avec ses compagnons tandis qu’Imoen défaisait de sa ceinture une bourse lestée de pièces. En quelques minutes, et contre une bonne poignée d’or, Carras leur avait fourni la plupart de tout ce dont ils avaient besoin : nourriture et eau, couvertures, flèches, pièces d’armure, torches, ainsi que cordes et crampons en tous genres. Daren restait quelque peu inquiet de laisser leur secret aux mains d’un homme sans doute aussi peu digne de confiance que n’importe quel contrebandier, mais se rassura en réalisant que ce Carras avait tout autant intérêt que lui à garder le silence.

 

Une fois prêts, ils s’éclipsèrent aussi discrètement qu’ils purent de la caverne avant de rejoindre le Zéphyr sous le soleil déclinant au loin sur les dunes de sable. Le lendemain, ils allaient emprunter l’étroit sentier qui séparait la falaise en deux, en direction de l’Orient, vers l’antre de leur prochain adversaire : Sendai.

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L’Ordre monastique

L’entrée de la taverne se faisait en franchissant une sorte de tenture beige qui recouvrait l’arche principale du bâtiment. C’était ce qui conférait à ce village cette existence quasi fantomatique. L’entrée de chaque maison était dissimulée par ces sortes de voiles épais aux couleurs de la roche et du sable, de telle manière qu’un visiteur inattentif ne perçût que les gigantesques murailles de la forteresse de Balthazar. En de multiples endroits, des échelles permettaient l’accès aux toits desquels on accédait encore à de nouveaux bâtiments, et ainsi de suite jusqu’à la falaise elle-même, percée de part et d’autre en de discrètes habitations troglodytes. Tout le village vivait ici en harmonie avec la nature, ou plus pragmatiquement en harmonie avec la chaleur caniculaire qui devait régner l’été en pleine journée. Le soleil était couché à présent, et le ciel bleu sombre commençait à révéler quelques étoiles scintillant au dessus d’eux. Malgré les premières fraîcheurs nocturnes traditionnelles du mois de Marpenoth, la roche dégageait une telle chaleur qu’on se serait cru en plein jour. Quelques silhouettes discrètes apparurent aux fenêtres des habitations, et le village qu’on aurait cru jusqu’alors abandonné s’anima soudain dans un murmure. Des volets crissèrent. Un aboiement retentit, et plusieurs sons caractéristiques de métiers que Daren connaissait parvinrent à ses oreilles. Un discret brouhaha émanait du petit village, tandis qu’une multitude de flambeaux orangés apparaissait sur la falaise, illuminant Amkethran d’un ciel factice et étincelant.

 

− « Le Zéphyr », déclara Imoen en soulevant timidement la tenture. Je crois que c’est ici.

 

Un nouveau bruit de fond couvrit le premier tandis qu’ils pénétraient dans le bâtiment. Une demi-douzaine de tables, la plupart vides, occupaient la petite pièce d’où s’échappaient des effluves d’un ragoût plutôt alléchant. Trois hommes apathiques en armure jouaient nonchalamment aux cartes tandis qu’un autre, visiblement avec eux, harcelait une jeune serveuse de demandes insistantes. Daren et ses compagnons s’assirent à une table, et commandèrent le seul repas qui semblait être servi ici.

 

− Vous au moins, vous ne ressemblez pas à ces mercenaires engagés par les moines !, leur lança la serveuse, furibonde, suffisamment fort pour être entendue par toute l’assemblée.

 

Un éclat de rire à la table d’à côté fut la première réaction à sa phrase, ce qui irrita encore davantage la jeune femme.

 

− Nous…, commença timidement Daren.

− Tenez !, le coupa-t-elle en jetant avec habileté sur la table les cinq bols de soupe qui ornaient son plateau.

 

Elle s’en alla dans les cuisines en marmonnant avant qu’ils n’eussent le temps de la remercier. Daren lança un regard oblique aux soldats en armure à l’autre bout de la pièce, qui continuaient à s’esclaffer pesamment au passage de la commise.

 

− Hé bien mes amis… quelle journée !, soupira Imoen en baillant ouvertement.

− Bouh ne sait même plus à quel moment de la journée nous sommes !, s’exclama le rôdeur, lui aussi exténué.

 

Daren plongea sa cuillère dans le liquide orangé et l’engloutit en un instant. Tout était allé si vite depuis leur retour de la forêt. Il déroula le fil des évènements à nouveau dans son esprit, tentant d’y voir plus clair. La défaite de Yaga Shura, son entretien avec Solaire, les éclaireurs et la capture d’Aerie, leur fuite par l’Antichambre, et enfin la marche en plein désert, avant de finir ici… Ses voyages par la Porte étaient d’une durée variable, et qu’il ne contrôlait pas. Combien s’était-il écoulé de temps depuis qu’ils avaient quitté le Téthyr ? Quelques heures ? Une journée ? Deux ? Peut-être toute une semaine ? Au final, cela importait peu. Ils étaient toujours en vie, tous les cinq. Un évènement lui paraissait cependant toujours aussi obscur. Mais il n’eut pas le temps de prolonger sa réflexion qu’Aerie prenait la parole en lançant des regards inquiets autour d’eux.

 

− Ce Balthazar est tout de même étrange, vous ne trouvez pas ?, murmura-t-elle.

− Pour le moins, opina Imoen sur le même ton. Et cette forteresse… en plein désert, c’est assez invraisemblable…

 

Elle laissa sa phrase en suspend quelques secondes et reprit d’une voix plus intelligible.

 

− Enfin, il est tard. Et personnellement, je suis exténuée !

 

Elle étaya ses derniers mots d’un bâillement contagieux, qui les conduisit tous les cinq dans une chambre de l’auberge du Zéphyr. Il ne restait que peu de lits. Minsc et Sarevok furent contraints de partager leur chambre, et Daren celle de l’avarielle.

 

− Je suis plus rassurée d’être avec toi cette nuit, Daren, avoua Aerie en enfilant une fine tenue bleu pâle qu’elle conservait dans son sac.

 

Daren lui rendit son sourire, et s’approcha d’elle en la tenant par la taille. Maintenant qu’ils étaient seuls, une question lui taraudait l’esprit.

 

− Aerie… Je dois te demander quelque chose…

− Oui ?, répondit-elle, soudainement inquiète.

− Que s’est-il passé, la nuit dernière ? Comment ces hommes t’ont-ils capturée ?

 

Elle resta un instant interdite face à sa question, et s’il faisait trop sombre pour qu’il distinguât nettement le rouge qui montait à ses joues, il pouvait ressentir la chaleur soudaine qui émanait de son visage.

 

− Je…, bégaya-t-elle maladroitement. Je ne me sentais pas bien, et je n’arrivais pas à dormir. Alors je suis sortie un peu, prendre l’air.

 

Daren la dévisagea quelques secondes, partagé entre incrédulité et inquiétude, puis la serra dans ses bras.

 

− Je suis désolée… J’ai failli tous vous faire tuer… toi le premier…

 

Sa voix se perdit dans un sanglot, et elle lui rendit son étreinte en la resserrant davantage.

 

− Ne t’inquiète pas…, la rassura-t-il. Tu n’as rien à te reprocher. Je me fais du souci pour toi, c’est tout.

 

Ils restèrent enlacés en silence, savourant ce moment de quiétude.

 

− Allons dormir, proposa Daren. Une longue journée nous attend demain.

 

Le lit, sommaire, ainsi qu’une commode usagée, étaient les seules pièces de mobilier qui ornaient la chambre. Aerie se blottit contre lui et il s’endormit rapidement, d’un sommeil agité de rêves plus étranges et exotiques que jamais.

 

 

− Il fait jour, mon aimé, susurra à son oreille une voix douce.

 

Daren se frotta les yeux en ouvrant paresseusement une paupière. Une étroite fenêtre par laquelle se faufilait une discrète raie de lumière chauffait déjà la chambre plus que de mesure.

 

− Hmm…, marmonna Daren en s’éclaircissant la voix. Quelle heure est-il ?

− Bientôt midi, je crois. Il me semble avoir entendu les autres se lever.

 

Daren poussa la couverture jusqu’à ses pieds et se redressa. Il s’étira douloureusement, réveillant une à une ses courbatures de la veille.

 

− Quelle chaleur…, soupira-t-il en agitant sa main à son visage.

 

Ils s’habillèrent promptement et se rendirent dans la pièce principale de la taverne, vide à l’exception de leurs compagnons et du tavernier qui astiquait joyeusement quelques assiettes en sifflotant.

 

− Il n’y a pas foule…, s’étonna Aerie en s’asseyant à leur table. C’est pourtant l’heure du repas, non ?

− Quand on a vu les prix, on a vite compris…, rectifia Imoen en lançant un regard en coin à l’aubergiste.

− Quand même…, insista-t-elle. Ça paraît étonnant…

− Le mieux est d’aller demander, conclut-elle en haussant les épaules.

 

Ils finirent leur repas autour des objectifs que leur avait laissés Mélissane. Sendai, Abazigal… En dehors de ces noms et de quelques notes sur une carte, ils ne connaissaient rien d’eux. C’étaient des enfants de Bhaal, tout comme lui, mais ils ne savaient rien de leurs pouvoirs ou de leurs spécificités. Et s’ils étaient invulnérables, comme Yaga Shura ? Ou toute autre caractéristique plus folle encore ? Tous semblaient si sûrs qu’il parviendrait à les stopper… Même s’il ne pouvait nier qu’il s’était battu avec vaillance pour parvenir jusqu’ici, la chance avait aussi intercédé plus d’une fois en sa faveur. L’antre de Sendai semblait se trouver au beau milieu des plaines, à l’Est du désert. Daren se demanda un instant comment un criminel notoire, en outre enfant de Bhaal, pouvait s’être établi dans un endroit aussi découvert sans y être inquiété, et l’absence d’explication rationnelle à ce fait le laissa passablement inquiet quant à la puissance supposée de leur adversaire. L’autre, Abazigal, siégeait vraisemblablement en plein cœur des Monts Alamir, plus à l’Est encore. La proximité de la première de leurs deux cibles leur fit opter en premier lieu pour Sendai, à seulement deux ou trois jours de marche. Se rendre jusqu’à Abazigal leur demanderait une bonne semaine, sans parler de possibles contretemps une fois dans les montagnes.

 

− Bonjour à vous !, lança soudainement Imoen à l’attention de l’aubergiste qui avait entamé un tri méticuleux de ses verres. Vous êtes bien le tenancier de cette auberge ?

− Zakee Rafeha, pour vous servir, chère cliente !, s’exclama le tavernier d’une voix tonitruante.

 

Imoen se leva avec un sourire, jouant de son charme naturel, et s’installa au comptoir.

 

− Excusez-nous, nous venons d’arriver ici, et nous voudrions vous poser quelques questions sur les environs, si cela ne vous dérange pas.

− Certainement !, répondit-il aussitôt. Je ne suis pas débordé de travail au point de ne pas pouvoir causer un moment, foi de Zakee !

 

Daren et ses compagnons s’approchèrent à leur tour et prirent place aux côtés d’Imoen. L’aubergiste leva un sourcil en posant son regard sur Aerie, ouvrit la bouche, mais se ravisa en croisant le regard menaçant du colosse à ses côtés.

 

− Hé bien, hé bien, que puis-je pour vous ?, reprit-il aussi fort que précédemment.

− Vous connaissez un certain Balthazar ?, demandant nonchalamment Imoen en désignant une chope de bière d’un geste de la main.

− Balthazar ?, répéta-t-il perplexe. Pour sûr que je le connais ! Tout le monde le connaît, par ici…

 

Il servit sa chope à Imoen en hochant la tête d’un air fataliste et résigné, puis entama son explication.

 

− Balthazar est le chef de l’Ordre Monastique installé à l’intérieur de la forteresse. Il y a quelque temps de ça. Il n’est pas très populaire… mais vous pourrez rapidement vous en rendre compte par vous-même.

− Comment ça ?, l’interrompit Daren, seulement à moitié surpris par ces révélations.

− Les moines ont toujours veillé sur Amkethran, continua-t-il, en conseillant la population et la protégeant lorsque c’était nécessaire, contre des créatures qui surgissaient parfois du désert de Calim. Nous nous sommes toujours montrés reconnaissants envers eux et les contrebandiers qui nous approvisionnent… Mais depuis que Balthazar a pris le commandement de l’Ordre, les choses ont bien changé…

− Vous voulez dire que les moines ne tiennent plus leurs engagements ?, questionna Aerie.

− Ils nous ignorent…, soupira-t-il. Ils appliquent des restrictions aux contrebandiers, et certains ont même été… « écartés » par la manière forte… ce qui limite fortement notre approvisionnement… Et il y a aussi tous ces mercenaires…

 

Il avait baissé d’un ton à la sa dernière phrase, jetant pour la première fois un œil inquiet à la tenture qui couvrait l’entrée.

 

− Les mercenaires ?, répéta Imoen. Vous voulez parler de ces hommes en armure qui sillonnent la ville ?

 

L’aubergiste hésita une fraction de seconde. Il fixa Imoen, puis Daren et ses compagnons un à un, se demandant sans doute s’il n’avait pas affaire là à de quelconques espions.

 

− Ah… Cela devait arriver, je présume…, reprit-il en haussant les épaules. Sans parler de…

 

Un nouveau regard en direction de l’entrée toujours déserte le rassura quelque peu, et il ajouta en baisant encore le ton de sa voix.

 

− Certains disent que Balthazar est… un enfant de ce terrible dieu mort, Bhaal. Et qu’il se prépare pour la guerre. Enfin, de ce que nous pouvons observer… Prions que celle-ci épargne Amkethran…

 

Daren sentit son cœur bondir. Après réflexion, ce fait en expliquait bien d’autres, comme le lien que cet homme pouvait avoir entretenu avec Mélissane, ou cette étrange aura qu’il avait ressentie en la présence du moine. Il tenta cependant de cacher au mieux ses pensées et entreprit de commander à son tour une boisson afin d’occuper ses mains et son esprit.

 

Un enfant de Bhaal ?, répéta Imoen, tout aussi stupéfaite. Vous en êtes sûr ?

− C’est le bruit qui court…, répondit-il en se dandinant, vraisemblablement ravi de son petit effet. Et on dit qu’il fut amené ici il y a bien longtemps par la mage Mélissane, qui le protégeait. Nous craignons que les vieilles histoires de destruction et autres massacres à propos des enfants de Bhaal ne se réalisent finalement…

− Vous connaissez Mélissane ?, s’enquit aussitôt Imoen.

− Mélissane est la protectrice de tous les enfants de Bhaal, d’après ce qu’on dit. La raison pour laquelle une mage protège ceux qui n’apportent que la destruction et la terreur me dépasse, je dois bien dire… Je ne sais rien de plus sur elle, et cela fait des mois que je ne l’aie pas vue ici…

 

« Des mois ». N’avait-elle pas dit qu’elle préviendrait Balthazar de leur arrivée lorsqu’ils s’étaient quittés… l’avant-veille ? Combien de temps s’était-il écoulé depuis leur voyage par l’Antichambre ? Une angoisse naissante commençait à le submerger et Daren but sa chope à grandes gorgées, se laissant gagner par l’amertume de la boisson. Chacun mesurait visiblement les conséquences de ce que venait de leur révéler le tavernier, qui s’éclipsa quelques instants dans les cuisines en les laissant seuls.

 

− Des mois…, répéta Aerie en écho. Cela fait donc si longtemps que nous avons quitté le Téthyr, en réalité ? C’est surprenant que Balthazar se soit souvenu de notre arrivée, s’étonna-t-elle.

− Cela n’a pas d’importance, trancha Imoen. Tentons d’en apprendre autant que possible sur ce Balthazar et sur les environs du village tant que nous sommes seuls. Je ne suis pas sûre que ce cher « Zakee » sera aussi loquace une fois ces mercenaires à sa table…

 

L’aubergiste revint de l’arrière-salle les bras chargés de miches de pain brun, qu’il entreposa savamment dans un grand sac de toile à ses pieds.

 

− Et vous dîtes que ces hommes d’armes que l’on croise dans le village sont engagés par les moines ?, l’interrogea-t-elle d’un ton léger.

 

Il la dévisagea, tout d’abord inquiet, puis en éclatant de rire.

 

− Si je pouvais vous le dire, j’en saurais beaucoup trop à mon gré sur ce qui se passe dans ce monde ! J’écoute parfois ce qu’ils disent, ici ou là… Et je dois vous dire que leurs histoires me terrifient !

 

Plusieurs bruits de pas résonnèrent à l’entrée de la taverne, ce qui coupa court à leur conversation. Un couple, vêtu chacun d’une longue toge et d’un turban entrèrent s’installer à une table, suivis d’une petite troupe de quatre de ces mercenaires armés.

 

− Alors, Zakee, j’espère que tu as autre chose que de la soupe, aujourd’hui !, lui lança l’un des soldats, d’un ton à mi chemin entre la plaisanterie et la menace.

− Je suis désolé du repas frugal, s’excusa l’aubergiste, mais la pénurie nous guette, et nous devons vivre avec ce que nous avons.

 

Le mercenaire grommela, poussa une chaise de son pied, puis s’y vautra avec agacement. Daren et ses compagnons payèrent le tavernier et se dirigèrent en direction de la sortie. L’après-midi était juste entamée et malgré la saison hivernale, une chaleur étouffante écrasait déjà le petit village d’Amkethran sous un soleil de plomb.

Amkethran, l’oasis du désert

Daren ferma les yeux et une lumière blanche sans chaleur l’aveugla. Une sensation d’étouffement le submergea et il sentit une main invisible familière le tirer vers les profondeurs de la terre. Une multitude d’image défilèrent dans son esprit, et avant même qu’il n’eût ouvert les yeux, les effluves humides et oppressants de l’Antichambre de Bhaal parvinrent à ses narines. La première étape était franchie, mais il ne devait pas en rester là. Il fit quelques pas dans la grotte, quelque peu rassuré de retrouver un environnement connu.

 

− Cespenar ?

 

Une explosion retentit derrière lui, et une voix décrépie s’éleva du nuage de poussière.

 

− Le Maître a besoin de mes services ?

 

Daren poussa un soupir de soulagement. Le diablotin chétif et osseux se tenait devant lui, exagérément incliné en une révérence obséquieuse. Mais dissimulé sous son inoffensive apparence, il détenait d’impressionnants pouvoirs.

 

− Peux-tu faire venir mes compagnons au plus vite, s’il te plait ?

− Bien sûr, Maître, répondit aussitôt le majordome en s’inclinant plus bas encore.

 

Le diablotin claqua ses griffes, et une nouvelle déflagration souleva la poussière en une nuée encore plus impressionnante.

 

− Bien… joué…, s’époumona Imoen entre deux toux.

 

Ils étaient tous là. Son plan avait réussi.

 

− Merci Cespenar, le félicita Daren. Tu nous as tous tiré d’affaire !

− Tout l’honneur est pour moi, Maître.

 

Il ne restait plus à espérer que la deuxième partie de son plan se déroulât sans heurt. Il ne contrôlait pas la Porte, et rien ne pouvait lui certifier qu’elle ne les conduirait pas dans un lieu plus dangereux encore que celui qu’ils venaient de quitter.

 

− Daren ?

 

C’était Imoen.

 

− Comment tu te sens ?

 

Elle le dévisageait les yeux grands ouverts en haussant les sourcils. Son inquiétude se lisait sur son visage, et Daren porta instinctivement sa main sur son bras droit, ce qui accentuant encore davantage les appréhensions de sa sœur.

 

− Tu m’as promis, hein ? S’il te plait…

 

Comment pouvait-il tenir une telle promesse ? C’était grâce à son pouvoir qu’il était encore en vie. Grâce à son pouvoir qu’il avait pu aller aussi loin, qu’il avait plusieurs fois pu sauver ses compagnons d’une mort certaine. Mais aussi qu’il les avait tous mis en danger. La corruption de l’essence de Bhaal était lente, et sournoise. Un poison insidieux coulant dans ses veines, effeuillant son humanité si habilement qu’il ne pouvait s’en rendre compte. Aurait-il tué de sang froid, il n’y a encore qu’un an de cela ? Aurait-il pris ce plaisir inavouable à le faire, à infliger ces souffrances dont lui seul connaissait le secret ? Il pouvait dissimuler tout ceci à tout le monde. Tout le monde excepté sa sœur, qui l’avait vu grandir et le connaissait mieux que lui-même.

 

− Daren ?

− Oui ?, répondit-il par réflexe.

− Tu ne m’écoutes pas…

− Si, si… C’est juste que…

− Tu dois cesser d’avoir systématiquement recours à l’Écorcheur. Tu dois reprendre une arme, et te battre comme avant.

− Mais je suis bien moins…

− Et que feras-tu lorsque tu tueras l’un de nous ?, le coupa-t-elle en haussant le ton. Que feras-tu si tu blesses Aerie à nouveau ? Ou si… tu la tues ?

 

Elle lisait dans ses pensées. Non… Elle le connaissait, tout simplement. Elle connaissait ses peurs, ses doutes, ses angoisses, mieux que personne. Et au fond, elle avait plus que raison. Une idée lui traversa soudainement l’esprit. Il existait peut-être un moyen de concilier ses pouvoirs avec la propre maîtrise de son corps.

 

− Cespenar ?

− Oui, Maître ?

− Tu pourrais me forger une épée digne de ce nom ?

 

La créature ailée se gratta pensivement le menton d’une griffe usée, puis la pointa dans sa direction.

 

− Epée longue ? Courte ? À deux mains ? Cimeterre ? Rapière ?

 

Daren écarquilla les yeux devant la déferlante verbale du diablotin. Il songea un instant à l’arme avec laquelle il avait combattu depuis leur évasion du repaire d’Irenicus, l’arme dont il avait fait don à Sarevok, mais il chassa cette idée de son esprit. Un autre visage lui revint à la mémoire. Celui de Yoshimo.

 

− En fait… commença-t-il à expliquer, je souhaiterai une sorte de…

− Un long discours est inutile, le coupa Cespenar. Cespenar peut lire dans les pensées du Maître, si celui-ci lui en laisse l’accès. Je vois… Oui, je vois très bien ce que le Maître a en tête… Sans aucun problème. Et quel matériel le Maître souhaite-t-il utiliser ?

− Je ne…

− Mithril ? Acier elfique ? Adamantine ? Il me faut un matériau de base pour créer l’objet, bien que d’autres éléments puissent par la suite entrer en jeu afin d’affiner ses capacités. Lequel de ces métaux le Maître me fournira-t-il ?

− Je ne possède rien de tout ceci…, concéda Daren, gonflé de déception.

− Hé bien dès que le Maître trouvera quelque chose qui pourrait convenir, Cespenar se fera une joie de s’en servir.

 

Daren croisa le regard de sa sœur, qui lui sourit en retour. Elle n’avait rien perdu de leur entretien et approuvait visiblement sa démarche. Le cœur plus léger, il rejoignit ses compagnons devant la Porte et enjoignit intérieurement Tymora que son « destin » ne les conduisît pas vers un endroit plus dangereux encore. Les premiers maillons d’ossements s’entrouvrirent, et ils furent soudainement tous happés par le néant du vide Astral. Le froid laissa sa place à une chaleur surprenante, et l’obscurité se teinta de reflets dorés, qui s’avérèrent devenir une vaste étendue de sable blanc. Le désert. Jamais il n’avait contemplé une telle étendue. Le soleil de plomb les brûlait de sa lumière crue, transformant cette mer rousse en une véritable fournaise.

 

− Par tous les dieux !, s’exclama Aerie. Où sommes-nous ?

− Bouh trouve que ça ressemble à la Rashémanie, mais en beaucoup plus chaud !

 

Le contraste avec l’Antichambre était saisissant. Daren avait la sensation d’étouffer sous ses protections de cuir, et son sang martelait à ses tempes en palpitant sous l’effet de la chaleur.

 

− Nous devons être dans le désert de Calimshan, conclut Imoen en haussant les épaules. À croire que cette satanée Porte donne toujours raison à Mélissane…

 

Les yeux de Daren s’accoutumèrent petit à petit à la luminosité ambiante. Et parmi les dunes interminables qui s’étalaient sous leurs yeux, il devina les premiers contreforts d’une ville adossée à une falaise, comme incrustée dans la pierre. Des toits de maisons peut-être, ou quelque palissade.

 

− Amkethran, sans doute…, ajouta Imoen. Hé bien… Destin ou pas, et vu que nous l’allons pas rester ici à nous dessécher sur place, je propose que nous avancions.

 

Chacun acquiesça en silence, et après avoir ôté leurs vêtements les plus chauds, tous les cinq se dirigèrent vers le seul signe de vie que le désert leur eût laissé paraître.

 

Il leur fallu plus d’une heure à arpenter le sable brûlant pour commencer à distinguer plus nettement ce qui s’avéra bien être le village d’Amkethran. D’après leur carte, il se situait non loin de la limite du désert, près d’une oasis assez importante pour être annotée et à quelques lieues à peine des plaines. Ainsi que des repaires supposés des enfants de Bhaal qu’ils devaient traquer et éliminer…

 

− Je me demande quand même ce que nous allons trouver ici…, soupira Imoen en s’épanchant le front.

 

Marcher en plein désert s’avéra plus éprouvant que prévu. Aucun d’eux n’avait l’habitude de ce sable omniprésent, et ils avaient du mal à progresser sans s’enliser au bout de quelques pas. Minsc marchait en tête, mais lui aussi peinait à maintenir l’allure sous le soleil implacable. Leurs réserves d’eau s’amenuisaient de manière inquiétante, et s’ils ne parvenaient pas à rejoindre l’oasis avant la nuit, leur survie en serait plus que compromise. Ils parlaient peu, économisant leurs forces et leur salive, mais tous avaient conscience de cette échéance mortelle.

 

Cependant, après presque quatre longues heures d’une marche épuisante, tandis que le soleil se couchait derrière eux, ils atteignaient les portes maigrement fortifiées du petit village accroché à la roche dissimulé par les dunes : Amkethran.

 

− Vous, là !

 

Daren sursauta. Le silence du désert avait endormi ses sens et il mit de longues secondes à réaliser que la voix fortement teintée d’un accent qu’il ne connaissait pas s’adressait à lui. Il leva les péniblement les yeux vers le haut de la palissade qui surplombait deux pans d’une porte de bois jauni par le soleil, et ce qui se révéla être une sorte de sentinelle étrangement accoutrée réitéra sa mise en garde.

 

− Nous ne sommes que des voyageurs égarés dans le désert, intervint Imoen. Nous cherchons simplement un abri pour la nuit, ainsi que de quoi nous restaurer.

 

Le garde resta immobile, toujours suspicieux. Derrière le turban qui dissimulait son visage, il semblait les dévisager avec insistance. Harassé par les trop longues heures passées à arpenter les dunes, Daren ne se sentait ni le courage ni la force de livrer la moindre bataille, ni même de négocier âprement leur passage. Seuls un lit moelleux, un repas et quelques litres d’eau suscitaient un quelconque intérêt à ses yeux. La sentinelle découvrit alors son visage et reprit.

 

− Balthazar vous attend, il me semble ?

 

Malgré sa fatigue, Daren parvint tout de même à être surpris. S’agissait-il là d’une coïncidence, ou leur venue avait-elle déjà été annoncée ?

 

− C’est possible…, répliqua Imoen en le toisant du regard. Est-ce que Mélissane… ?

− Attendez un instant, la coupa-t-il en descendant de son chemin de ronde. Il va vous recevoir.

 

Les portes de bois s’ouvrirent alors dans un grincement, et une petite troupe de quatre hommes tous vêtus à l’identique leur fit signe d’entrer. Aux aguets, et la main au fourreau, tous les cinq pénétrèrent dans l’enceinte du village fortifié.

 

− Balthazar arrive, expliqua l’un d’eux toujours avec un fort accent local.

 

Ces hommes, tout comme celui qui les avaient interpellés à l’entrée, portaient une étrange tunique brun beige ornée d’un symbole que Daren ne connaissait pas. Leur crâne était rasé et arborait chacun un tatouage de peinture coloré. Le regard de Daren se perdit un peu plus loin vers l’intérieur du village. Ce qui frappait au premier regard était la forteresse solidement enchâssée au centre de multiples grilles verrouillées. Si on n’y faisait pas attention, on pouvait ne percevoir d’Amkethran que cette magistrale bâtisse, rivalisant par ses plus hautes tours avec les pans escarpés de la falaise contre laquelle elle était érigée. Cependant, à la lueur orangée du soleil disparaissant à l’horizon derrière eux, on devinait des tentures qui masquaient l’entrée de dizaines de maisons troglodytes, reliées par de nombreuses échelles en guise d’escaliers et incrustées dans la roche comme autant de nids dissimulés sous les branches d’un arbre centenaire.

 

Les grilles les plus proches de la forteresse grincèrent à leur tour, et Daren se tourna instinctivement en direction du petit groupe qui en sortait, tous vêtus de la même bure brune unie et délavée. Les sentinelles autour d’eux s’inclinèrent aussitôt, et demeurèrent nerveusement courbées. Les cinq autres gardes, identiquement vêtus, ou plutôt quatre gardes escortant un homme dont la stature et le charisme dominaient indéniablement celui de ses pairs, s’approchèrent. Celui qui semblait être leur chef fit quelques pas en direction de Daren, le jaugeant du regard, et une fois le silence de convenance depuis longtemps dépassé, il prit finalement la parole d’une voix autoritaire et posée.

 

− Ah, vous devez être l’enfant de Bhaal survivant de Saradush. Je vous attendais.

 

Daren resta quelques temps abasourdi. Cet homme, à l’allure pourtant sobre, dégageait une aura impressionnante. Son charisme indiscutable le rendait différent de ces hommes qui l’escortaient consciencieusement, sans qu’il ne portât pourtant aucun signe distinctif. De son regard bleu pâle à sa stature athlétique, tout en lui le désignait comme leur supérieur. Intimidé par son impatience marquée, Daren s’inclina et lui répondit enfin.

 

− Je…, commença-t-il en cherchant ses mots. Comment savez-vous qui je suis ?

 

L’homme au crâne rasé haussa les sourcils, puis congédia ses suivants d’un simple geste avant de tendre à Daren une main chaleureuse.

 

− Mélissane vous a précédé, expliqua-t-il, et m’a informé de votre probable arrivée. Je me nomme Balthazar et je dirige l’Ordre Monastique d’Amkethran, bien que cette fonction ne soit pas officielle.

− Enchanté. Je m’appelle Daren, et voici mes compagnons de voyage.

 

Balthazar s’inclina brièvement, et poursuivit en fouillant dans les plis de sa toge.

 

− Mélissane a déjà quitté le village, reprit-il, mais elle n’a pas dit où elle allait. Elle m’a laissé des instructions pour que vous puissiez atteindre… les… enclaves dont elle vous a parlé ? Je ne sais rien de plus. Est-ce bien ce que vous attendiez ?

 

Daren se tourna vers ses compagnons, aussi surpris que lui. Ils s’attendaient en effet à rencontrer Mélissane en arrivant ici, et Daren s’interrogea d’ailleurs sur le temps qui pouvait s’être écoulé depuis leur évasion de Saradush par l’Antichambre pour qu’elle pût les avoir ainsi précédés.

 

− Savez-vous où nous pourrions la trouver ?, l’interrogea Imoen.

− Je ne sais pas où elle a pu aller, répondit Balthazar, une pointe s’agacement dans la voix, et d’ailleurs, cela m’est égal. Ah ! Les voilà…

 

Il tira plusieurs rouleaux de sa toge, qu’il déplia brièvement.

 

− Excusez-nous, l’interrompit Daren, mais pourriez-vous nous indiquer un endroit où dormir pour la nuit ?

− Mélissane s’est portée garante de vous, rétorqua-t-il en plissant les yeux. Je vais donc tolérer votre présence ici pour l’instant, et vous fournir ce dont vous avez besoin. Sachez néanmoins que les étrangers ne sont que rarement les bienvenus dans notre petit village fortifié. Si vous voulez passer la nuit quelque part, allez parler à Zakee, je suis sûr qu’il pourra faire quelque chose pour vous. C’est le tenancier du « Zéphyr », l’auberge de notre village.

− Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur vous-même ?, ajouta Imoen. Mélissane ne nous…

− Bien, la coupa-t-il d’un ton sec. Voici les cartes que Mélissane m’a laissées pour vous.

 

Il tendit les rouleaux à Daren.

 

− Faites-en ce que vous voulez, cela ne me regarde pas. Amkethran est à votre disposition pour vous réapprovisionner et vous reposer… mais…

 

Il laissa sa phrase en suspend dans un quasi murmure, et fixa un à un les cinq compagnons. Daren ressentait une oppression incompréhensible, qu’il ne parvenait à expliquer que par ces falaises omniprésentes couvrant le village de leurs ombres grandissantes.

 

− …n’interférez pas avec mes activités, conclut-il en détachant chaque syllabe. Et nous resterons bons amis. Me suis-je bien fait comprendre ?

 

Ils acquiescèrent silencieusement, ce qui parut satisfaire Balthazar qui retrouva aussitôt son sourire.

 

− Parfait ! Je vous remercie de votre compréhension. Restez à l’écart de ma forteresse, mais vous pouvez toujours circuler où bon vous semble. Bonne soirée, et bon séjour !

 

Il s’inclina en une courte révérence, rappela ses hommes d’un claquement de doigts, et prit la direction des grilles magistrales qui protégeaient ce qu’il venait de désigner comme « sa forteresse ». Ils avaient récupéré les cartes, et avaient trouvé un endroit où dormir. L’essentiel était là. Balthazar disparut à l’angle d’un mur de fortification, emportant avec lui ses secrets. Ils ne connaissaient que son nom, mais Daren pressentait qu’il dissimulait sous son apparence dépouillée bien plus de mystères qu’ils n’étaient en mesure de concevoir.

Renoncer ou combattre

Un silence gêné s’installa subitement sur le petit groupe. Les propos de Mélissane hantaient toujours les esprits, et personne ne prit la parole pendant quelques longues minutes.

 

− Je ne sais pas si c’était ce qui devait se passer…, soupira finalement Daren.

− Que veux-tu dire ?, l’interrogea Imoen.

 

Il relata son expérience dans l’Antichambre, même s’il ne parvenait toujours pas à se remémorer les évènements de la grotte. En revanche, chaque détail de son entretien avec son père adoptif et sa mère lui revenait avec une exactitude déconcertante. Sa voix trembla légèrement à l’évocation de leurs différentes révélations, et il pensa pour lui-même qu’il aurait sans doute préféré dévoiler tout ceci de manière plus privée. Il faisait cependant suffisamment confiance en chacun de ses compagnons pour leur exposer ces faits.

 

Aerie se contenta de prendre sa main dans la sienne, et il la remercia intérieurement de ne pas poser davantage de question. Imoen semblait pensive, une lueur de mélancolie se dessinant sur son visage, mais celui dont Daren redoutait le plus de croiser le regard était son frère. Comment lui-même aurait-il réagi à sa place, suite à une telle révélation ? Il aurait sans doute pu lui dissimuler tout ceci, et ne le confier qu’aux autres, mais ils voyageaient ensemble à présent, et leur sort était lié par une confiance tacite, mais réelle. À son grand étonnement, le visage de Sarevok demeura toujours inexpressif et serein, et il crut un instant qu’il ne l’avait pas entendu.

 

− Cela n’a plus d’importance aujourd’hui, répondit-il contre toute attente. Ce qui a été fait est le passé tel que nous le connaissons, et ni toi ni moi ne pourrons rien y changer.

 

Daren resta un instant figé, à la fois soulagé et déçu de la réaction de son frère.

 

− Je suis… désolé, Sarevok… Je…

− Tu ne m’apprends rien, cher frère. Je te rappelle qu’il s’agit aussi de mon passé. Je me demandais simplement quand tu l’apprendrais.

− Tu n’as pas à te reprocher ce qui n’est pas de ton fait, Daren, renchérit Imoen. Il s’agit là des choix de Gorion, et rien ne prouve non plus que tu ne sois devenu ce que tu es que grâce à la chance.

 

Cela n’était peut-être pas là l’entière vérité, mais il avait fini par l’accepter. Il ne pouvait nier sa propre part d’obscurité, et il ne savait pour quelle raison, elle ne lui pesait plus autant qu’à une époque. Il était un tout, et pouvait utiliser sa volonté et ses actes pour faire vivre ses idéaux.

 

− Nous devrions nous mettre en route, lança-t-il finalement, pour couper court à toute autre réflexion.

 

Daren ne se rendit compte de ses mots qu’une fois qu’ils eurent franchi ses lèvres. La direction qu’ils allaient prendre nécessitait une décision de sa part, ou comme il l’aurait souhaité, de leur part à tous.

 

− Et vers où mettons-nous le cap, capitaine ?, s’exclama Imoen en riant.

 

Malgré leurs sombres perspectives d’avenir, le rire franc et enthousiaste de sa sœur le réconforta quelque peu, et prendre une décision lui parut soudainement moins douloureux.

 

− Qu’en pensez-vous, tous ?, lança-t-il finalement à ses compagnons. Devrions-nous faire demi-tour, et repartir pour l’Amn ou la Côte des Epées ? Ou faisons-nous route vers Calimshan ?

 

Aucun ne se risqua à donner son avis, mais le regard implorant d’Aerie acheva de le décider.

 

− Rentrons, proposa-t-il simplement.

 

Il enfila son sac à dos boueux sur ses épaules et s’orienta en direction du Nord.

 

− Et que fais-tu de l’armée à ta poursuite ?, l’interrogea Sarevok, qui n’avait pas encore bougé.

− Elle a peut-être menti ?, rétorqua Imoen dont le ton commençait à monter. J’ai l’impression que cette Mélissane serait prête à tout pour te convaincre de l’aider. Alors pourquoi pas inventer cette histoire de traque de toute pièce ?

 

Elle ne semblait pas totalement convaincue par ses propres paroles, pas plus que Daren, mais la lassitude qu’ils éprouvaient tous en cet instant leur suffit à lui accorder le bénéfice du doute. Sarevok émit un grognement désapprobateur mais les suivit sans ajouter mot. Ils quittèrent les ruines de Saradush, laissant derrière eux un sillon de cadavres innombrables, de morts et de sang. Celui de ses frères.

 

L’après-midi était froide. Le soleil, régnant pourtant sans partage sur un ciel limpide, ne parvenait pas à réchauffer l’atmosphère lugubre baignée dans une brume glaciale. Seuls les cris des corbeaux ou de quelques charognards planant au-dessus des corps rompaient le silence mortuaire. Tous les cinq marchèrent ainsi en direction de la Côte des Epées. En fin de soirée, le brouillard se leva, et on distinguait loin à l’horizon les premières cimes de la forêt séparant le Téthyr de l’Amn. Le petit groupe établit son campement non loin d’une rivière et s’installa autour d’un feu improvisé, cuisant dans un petit crépitement caractéristique les prises que Minsc venaient de pêcher quelques instants plus tôt. Chacun était perdu dans ses pensées, et ce fut Imoen qui brisa le silence, en se parlant vraisemblablement à elle-même.

 

− C’est drôle… après tout ce temps, je me réveille encore parfois le matin, en m’attendant à voir Jaheira et Khalid, ou Dynahéir.

 

Un sourire nostalgique glissa sur le visage de Daren.

 

− Minsc et Bouh voient Dynahéir très souvent, répondit le rôdeur avec fierté, maintenant que les orteils maléfiques d’Irenicus ne bougent plus. Quand nous dormons, Dynahéir vient souvent nous rendre visite.

− Oh ? Et qu’a-t-elle à dire ?, le questionna Imoen d’une voix amusée.

− Au début, elle était très en colère contre nous, avoua le colosse. Elle a utilisé des mots que nous ne comprenions pas, mais nous comprenions quand même.

 

− Je me rappelle comment elle pouvait être…, répondit Imoen, un sourire sur le visage. Elle m’en a voulu pendant deux jours parce que je lui avais éternué dessus !

 

Elle éclata de rire, et reprit.

 

− Mais tu dis qu’elle a cessé d’être aussi fâchée ?

− Oh oui, confirma Minsc. Elle était seulement un petit peu fâchée parce qu’elle devait s’habituer à sa nouvelle vie. Elle est maintenant contente. Elle peut veiller sur tous les guerriers et les sorcières de Rashémanie. Bouh pense que c’est un bon endroit pour elle.

− Je suis contente que tu penses qu’elle est heureuse, Minsc, opina-t-elle doucement. Ça rend tout cela plus supportable, non ? Ils me manquent… tous les trois. Je regrette les mimiques impayables de Khalid, et même la mauvaise humeur de Jaheira…

 

Son visage s’assombrit un instant, mais elle reprit d’une voix soudainement enjouée.

 

− Hé, tu te souviens de ce jour, quand Khalid essayait de réparer la botte de Jaheira, et qu’il l’a perdue dans un fourré ?, leur lança-t-elle. Il en était revenu avec la pire allergie au sumac que j’ai jamais vue ! Jaheira était furibonde, mais elle l’avait soignée avec tout le talent dont elle était capable… Et…

 

Elle s’arrêta, comme si sa gorge s’était subitement nouée.

 

− Il est très difficile de savoir ce que nous regrettons le plus, conclut le rôdeur. Mais Bouh dit que tant que nous nous souviendrons d’eux, nous pourrons être heureux de ce que nous avons toujours.

 

Quelques larmes se dessinèrent aux coins des yeux d’Imoen. Elle sourit calmement.

 

− Bouh est si intelligent…, murmura-t-elle.

 

Un nouveau silence s’installa. Sans un mot, chacun s’en alla à sa tente après avoir décidé d’un tour de garde pour la nuit. Daren rejoignit la couche d’Aerie et s’endormit rapidement, son aimée serrée dans ses bras. Ses rêves étaient confus, et menaçants. Daren siégeait seul, au sommet d’une tour d’ivoire dominant un océan déchaîné. Les vagues portaient les cris de milliers d’âmes torturées qui résonnaient à ses oreilles en échos assourdissants. Le néant supplanta tout à coup l’horizon, ne conservant du précédent spectacle que l’aura angoissante. Une lumière verte apparut au loin, grossissant chaque seconde. En son sein, il apercevait encore une fois la même structure gigantesque, irradiant d’un mal sombre. Un trône, majestueux, spectaculaire, et implacable. Les voix semblaient lui parler, lui dicter son destin.

 

« Réveille-toi ! »

 

Une bouffée d’angoisse le submergea. Quelque chose d’anormal était à l’œuvre. Ses visions se dispersèrent en un instant, et la fraîcheur de la nuit recouvrit son visage.

 

« Daren, réveille-toi ! »

 

C’était la voix de Minsc. Daren s’éveilla en sursaut et s’assit en une fraction de seconde. Minsc, de larges traces de sang sur les bras, le secouait vivement afin qu’il reprît ses esprits.

 

− Nous avons besoin de ton aide, Daren ! Viens vite !

 

Que s’était-il passé ? Aerie n’était plus à ses côtés, et des bruits de batailles encore diffus parvenaient à ses sens.

 

− Minsc ? Que se passe-t-il ? Où…

− Daren !, le coupa le rôdeur. Des méchants hommes viennent d’arriver ! J’ai réussi à repousser les premiers, mais je crois qu’Aerie s’est fait capturer ! Nous devons lui porter secours, mais même Bouh ne peut combattre à un contre trois aussi longtemps !

 

La révélation de Minsc lui insuffla une force neuve, et en un instant, Daren métamorphosa son bras droit. Il se précipita au dehors, manquant de chuter sur un corps près de sa tente, et inspecta son environnement. Sarevok, l’arme au poing, achevait un homme en armure étendu à ses pieds. Ses sens ainsi aiguisés, il repéra aisément quatre hommes armés, embusqués derrière quelques buissons. L’un d’eux détenait Aerie, il en était sûr. Un cri étouffé de l’avarielle le mit instantanément sur sa piste, et il s’élança aussitôt à leur poursuite. Une rage indescriptible décuplait ses forces, amenuisant d’autant ce qui lui restait d’humanité. L’Écorcheur naissait en lui, sans même qu’il ne s’en rendît compte. Des voix s’élevèrent derrière lui, mais il ne les entendait déjà plus. Il ne pouvait perdre Aerie une nouvelle fois. Les cris se faisaient plus proches. Malgré l’obscurité de la nuit, il sentait la présence de ces intrus. Une flèche fusa dans sa direction, mais un simple mouvement de son poignet la fit voler en éclat. Le pouvoir irradiait de son corps, allant même jusqu’à brûler la végétation alentours en laissant une trainée brunâtre dans son sillon. Daren leva un bras en direction de l’homme qui avait déjà tiré son arme.

 

− C’est lui !, s’écria l’homme en direction de ses compagnons. Abattez-le ! Aba…

 

Sa voix s’étouffa dans un râle sanguinolent. Il lâcha son arme et porta ses deux mains à sa gorge, la peur sculptée sur son visage. Sa peau se décomposa, devenant noire et craquelée au niveau de son cou, puis sa tête bascula d’elle-même, avant de fondre au contact des flammes noires qui venaient de naître à ses pieds.

 

− Mais qu’est-ce que…, s’écria l’un des autres hommes d’armes, une panique soudaine dans la voix.

 

L’avarielle était ligotée fermement, ne pouvant ainsi utiliser sa magie, mais elle avait cependant réussi à se défaire de son mince bâillon.

 

− Daren !, l’implora-t-elle d’une voix désespérée et horrifiée.

 

Il leva à nouveau son bras en direction de ses deux ravisseurs, qui se mirent eux aussi à suffoquer. Une poignée d’autres soldats un peu plus loin s’enfuit à toutes jambes à son arrivée.

 

− Daren ! Arrête ! Arrête-toi !

 

Tandis que ses deux cibles agonisaient lentement, Imoen accourrait derrière lui en hurlant. Mais il ne l’entendait pas. Il éprouvait une satisfaction intense teintée d’une folie meurtrière à faire souffrir ceux qui avaient tenté de lui arracher celle qui comptait le plus au monde à ses yeux.

 

− Daren…

 

Un malaise s’empara tout à coup de son corps. Les écailles de l’Écorcheur qui avaient surgies en de multiples endroits sur sa peau le firent soudainement souffrir en se rétractant. Lorsque les deux hommes s’affalèrent au sol sans vie, Daren posa un genou à terre, en sueur.

 

− Daren ! Arrête-toi tout de suite !

 

Une main solide l’agrippa par les épaules et le força à se retourner. Imoen, le regard sévère, le fixa intensément.

 

− Tu n’étais pas obligé de les tuer ! Ils n’étaient plus que trois, et on aurait facilement pu les maîtriser !

 

Minsc et Sarevok les avaient à présent rejoints. Daren ne parvenait pas à soutenir le regard de sa sœur, et un sentiment grandissant de honte l’envahit. Il avait une nouvelle fois succombé à la folie écarlate du Seigneur du Meurtre. Ces maudites cicatrices le plongeaient à chaque fois plus profond dans l’abîme qui bordait les frontières de son esprit. Et à son grand désarroi, il y cédait de plus en plus aisément.

 

− Je suis désolé…, parvint-il finalement à articuler.

 

Il n’avait trouvé d’autres mots, pourtant conscient de leur faiblesse face à l’horreur de ses actes. Minsc détacha Aerie, mais l’avarielle resta immobile, dévisageant Daren d’un regard effaré.

 

− Je ne sais pas ce qui m’a pris, je… j’ai paniqué…, et…

− Je sais très bien ce qui t’a pris, le coupa Imoen en tournant les yeux en direction des symboles cabalistiques qui s’agitaient encore faiblement sur ses bras. Tu m’avais promis, Daren…

− Je sais…, s’excusa-t-il. Je… Je suis vraiment désolé…

 

Un goût amer de sang et de culpabilité mêlées le laissa vide, exsangue de toute joie. Toutes ses certitudes l’avaient abandonné en un instant, il se retrouvait face à l’indicible réalité de son être : un cœur noir, doté de bien sombres pouvoirs. Elle avait raison, il le savait. Raison sur toute la ligne. S’il continuait à se laisser corrompre de cette manière, il ne vaudrait bientôt pas mieux que ceux qu’il combattait. La voix réprobatrice de Gorion sonna à nouveau à ses oreilles. Leur rencontre n’avait été qu’une illusion pourtant, mais il ne pouvait nier la part de réalité dans les paroles de son père adoptif.

 

− Je crois que nous devrons remettre les explications à plus tard, les coupa Sarevok, un parchemin froissé à la main.

− Qu’est-ce que c’est ?, demanda Imoen.

− Un avis de recherche semble-t-il, répondit-il en haussant les sourcils. Il semblerait que cette chère Mélissane nous ait bel et bien dit la vérité.

− Quoi ?, s’écria Imoen en lui arrachant le papier des mains.

 

Elle parcourut rapidement le document, les yeux écarquillés, puis poussa un long soupir résigné en baissant le regard.

 

− Que se passe-t-il, Imoen ?, s’inquiéta Aerie.

 

La jeune femme prit une profonde inspiration, releva Daren d’une main, et se dirigea vers leur campement.

 

− Nous devons fuir, au plus vite.

 

Daren se précipita sur le parchemin qu’elle venait de froisser et de jeter de désespoir, mais avant qu’il n’eût le temps de le déplier, elle avait entamé ses explications.

 

− Ces hommes étaient des mercenaires, exposa-t-elle, agissant comme éclaireurs de l’armée du Téthyr. Et à en croire ce parchemin, nous sommes recherchés pour la destruction de Saradush, ainsi que d’autres crimes invraisemblables, et plus horribles les uns que les autres…

− Je ne sais pas qui est ce général Jamis Tombelthen, ajouta Sarevok, mais à en croire cet écrit, il commande son armée au nom de la Reine Ziranda Rhindaun, dirigeante officielle du Téthyr.

 

Ils rejoignirent leurs tentes, qu’ils s’empressèrent de démonter.

 

− Cette armée a dû quitter Darromar il y a deux ou trois jours au plus tard, suggéra Imoen, en se parlant à elle-même. Et si ces mercenaires nous ont déjà repérés, cela signifie que…

− … que l’armée sera sur nous avant la fin de la nuit, compléta Sarevok.

 

La nouvelle de leur position serait bientôt dévoilée à leurs ennemis. Et il était vain, d’après la teneur du message, d’espérer de quelconques négociations.

 

− Que pouvons-nous faire ?, osa demander Aerie après un long silence.

− Fuyons d’ici aussi vite que possible, répéta Imoen en dépliant sa carte. Fuyons… vers l’Est, c’est notre seul salut. Et nous rejoindrons le village d’Amkethran en coupant une nouvelle fois à travers la forêt, ici.

 

Tous les cinq se penchèrent sur l’itinéraire, sans aucun enthousiasme. Ils ne parviendraient jamais à la lisière à temps, c’était une évidence. Et Imoen le savait elle aussi. S’ils voulaient encore avoir une chance, ils devaient faire route vers le Nord, en direction de l’Amn, et de Suldanessalar.

 

− Ce plan est voué à l’échec, tu le sais parfaitement chère sœur, railla Sarevok. Mais je me plierai cependant à la volonté de Daren, même s’il choisit de tous nous conduire à une mort certaine.

− Nous devons prendre une décision, rétorqua Imoen sur la défensive, sa voix tremblant légèrement. Alors il faut bien que quelqu’un la prenne !

− Attendez…, les coupa Daren qui pensait à haute voix. Je crois… Je crois que j’ai une autre solution.

 

Tous les regards se tournèrent vers lui. Il l’avait déjà fait une fois. Et c’était certainement là la solution à tous leurs problèmes.

Les ruines de Saradush

Le voyage ne dura que quelques secondes. Les fumées de Saradush emplirent soudainement son champ de vision, puis une odeur quasi insoutenable de corps calcinés lui souleva le cœur. Il toucha enfin terre et son environnement se matérialisa. Il était de retour dans le Plan Primaire.

 

− Daren !, s’écria une voix féminine familière.

 

Aerie accourut dans sa direction, sa robe tâchée de sang et de boue. Daren parcourut rapidement les lieux du regard et poussa un soupir de soulagement en apercevant ses quatre compagnons tous en vie. Il tituba en se redressant, mais il n’était à peine debout que l’avarielle l’enserrait déjà dans ses bras. Son étrange expérience dans les Enfers lui paraissait déjà si lointaine, et le contact chaleureux de son aimée balaya ses derniers doutes. Elle paraissait épuisée, mais en bonne santé.

 

− Que s’est-il passé ?, lança-t-il à sa sœur en contemplant le champ de ruines qui entourait le cadavre de Yaga Shura.

− Je ne sais pas, répondit Imoen en enjambant les blocs de roche encore fumants qui jonchaient le sol. C’est plutôt à nous de te poser cette question ! Lorsque Yaga Shura est mort, tu as soudainement disparu. Les quelques géants encore en vie ont tous battu en retraite. Et… te revoilà.

 

Minsc et Sarevok les rejoignirent, eux aussi éreintés.

 

− Bouh t’a vu combattre avec vigueur, et tout à coup, il ne t’a plus vu !, compléta Minsc, dont la tunique était constellée d’un mélange de terre et de sang. Minsc a cru que tu nous avais quittés pour toujours !

− Et tes blessures ?, s’exclama tout à coup Imoen. Tu es indemne !

 

Daren inspecta rapidement son corps. Malgré ses vêtements déchirés, maculés de boue et de sang, il n’apercevait plus la moindre trace de ses blessures.

 

− Tu étais là-bas, n’est ce pas ?, l’interrogea Sarevok à mi-voix, le tirant de son étonnement.

 

Il ne répondit pas. L’image de son frère revêtu de son ancienne armure noire lui revint inexplicablement à l’esprit, comme une réminiscence insaisissable, puis laissa sa place à celle du petit enfant rongé par la haine et le désespoir, pointant vers lui un doigt accusateur. Son frère poursuivit.

 

− Tes victoires te guident vers la destinée, mon frère. À chacun des nôtres que tu massacres au nom de notre Père, ton pouvoir grandit. Quels pouvoirs l’Antichambre t’a-t-elle conférés, cette fois-ci ?

− De quoi parles-tu, Sarevok ?, le coupa Imoen d’une voix dure. Quel mensonge vas-tu encore inventer ?

− Il a raison, Imoen…, avoua Daren en baissant le regard.

 

Il sentit la main de l’avarielle serrer la sienne.

 

− Tu es retourné… dans les Enfers ?, répéta-t-elle les yeux écarquillés. Que s’est-il passé là-bas ?

 

Une panique soudaine l’envahit. Que s’était-il passé dans la grotte ? Ses souvenirs s’enfuyaient à mesure qu’il leur faisait appel. Des impressions floues, oppressantes, mais rien de plus. Seules ses rencontres avec sa mère, Gorion, ainsi que son frère, lui revinrent à l’esprit de manière étonnement claire. Il se remémorait parfaitement l’appel souverain de cette galerie obscure, mais ce qui s’y était déroulé demeurait invisible à sa mémoire.

 

− Je…, bégaya-t-il devant les regards insistants d’Imoen. J’ai rencontré…

− Daren !, le coupa tout à coup une voix féminine au loin.

 

Tous les cinq se retournèrent en même temps. S’extirpant en trébuchant des décombres, une jeune femme à la chevelure rousse accourrait vers eux en agitant les bras dans leur direction. Mélissane.

 

− Vous tous !, s’écria-t-elle d’une voix essoufflée. Vous êtes en vie !

− Mélissane ?, murmura Imoen en haussant les sourcils.

 

Elle arriva enfin à leur hauteur, le visage rougi par sa course, et reprit d’une voix haletante.

 

− Oh, j’ai craint le pire ! J’ai entendu des bruits de lutte et je suis revenue par ici, mais je n’ai trouvé que des cadavres…

− Mélissane, que faites-vous donc ici ?, l’interrogea Daren, tout aussi circonspect que ses compagnons. Et que s’est-il passé ?

 

Elle le dévisagea d’un regard stupéfait, puis son visage s’assombrit. Elle poussa un long soupir et baissa les yeux.

 

− Vous ne savez donc pas… ?

 

Ils répondirent simultanément de la tête par la négative.

 

− Je… Je me suis évadée de justesse, expliqua-t-elle. Une fois les murs enfoncés…

 

Elle marqua une courte pause, et ses yeux se perdirent dans le vague l’espace de quelques secondes.

 

− Yaga Shura est entré dans la ville bien trop vite pour que nous puissions organiser une contre-attaque…, reprit-elle. J’ai tenté de faire sortir les enfants de Bhaal… mais il était trop tard. Yaga Shura semblait croire que tu étais dans la ville. Il te cherchait… Il les a… tous massacrés… C’était horrible. Je n’ai rien pu faire.

 

Ils étaient donc arrivés trop tard. Les signaux de détresse qu’ils avaient aperçus au loin n’étaient en fait que les derniers soubresauts d’agonie d’une ville déjà à feu et à sang.

 

− Quelques paysans et moi-même sommes tout de même parvenus à nous échapper, ajouta-t-elle. J’étais complètement perdue, n’ayant aucune idée de l’endroit où tu pouvais être, jusqu’à ce que je perçoive des éclats de magie autour de Yaga Shura. Je suis venue ici aussi vite que possible.

 

Les cris de quelques oiseaux charognards scrutant du ciel la multitude de cadavres qui jonchaient le champ de bataille rompirent la monotonie des crépitements des derniers incendies. Les flammes léchaient les rares vestiges encore intacts de la défunte cité du Téthyr, ne laissant que des cendres grises derrière elles. Mélissane contempla une nouvelle fois ce qui avait été sa vie quelques heures encore auparavant, et Daren crut deviner une larme se dessiner sur sa joue.

 

− Saradush est détruite… anéantie, dit-elle d’une voix blanche. Il n’en reste plus rien. Et tous ceux que j’essayais de protéger depuis si longtemps sont tous morts.

 

Personne n’intervint. Daren mesurait l’ampleur de sa souffrance, lui-même rongé par la culpabilité. Et s’il avait été plus rapide ? Était-ce là ce qui devait se passer ? Venait-il de manquer irrémédiablement son destin ? Au-delà des horreurs qui s’offraient à eux, au-delà des cadavres, de la pestilence des morts qui submergeait petit à petit leurs sens, se mêlant au brouillard qui recouvrait la scène, était-ce là sa destinée ?

 

− Heureusement que tu as tué Yaga Shura, conclut Mélissane d’une voix étonnamment dure. Qu’il pourrisse en Enfer comme il le mérite !

 

Ses compagnons étaient tous en vie, et Daren se surprit à ressentir un léger sentiment de honte à éprouver un tel soulagement. Il avait commis une erreur en quittant Suldanessalar. Et il en avait commis une seconde en la quittant aussi tardivement. Il avait mis une nouvelle fois la vie des siens en danger, et provoqué indirectement le massacre de tous les habitants de Saradush. Une phrase lui vint soudainement à l’esprit : « C’est moi qui aurais dû me charger de toi depuis le début » lui avait lancé Yaga Shura au début de leur affrontement. En quelques jours déjà, deux personnes, toutes deux enfants de Bhaal, en voulaient à sa vie. Lui, personnellement. Daren. Mais avant qu’il n’eût le temps de formuler sa question à voix haute, Imoen en posa une autre tout aussi cruciale et bien plus pragmatique.

 

− Bien… Et qu’allons-nous faire à présent ? Yaga Shura est mort, et je pense que nous avons bien mérité de rentrer chez nous. Qu’en penses-tu Daren ?

− Oh, oui, retournons à Suldanessalar, mon aimé, insista Aerie. Je suis lasse de devoir perpétuellement me battre…

− Où Aerie ira, Minsc et Bouh iront !

 

Sarevok se contenta d’un sourire à la fois révulsé et moqueur. D’après lui sans doute, ils auraient dû s’engager corps et âme dans le massacre qu’avait initié le géant du feu.

 

− Je dois aussi vous informer…, ajouta brusquement Mélissane d’une voix mal assurée. Les enfants de Bhaal sont déjà considérés comme responsables de la destruction de Saradush. Et les Téthyriens forment une armée en vue de leur extermination… De ton extermination…

− Quoi ??, s’exclama aussitôt Imoen qui manqua d’en perdre l’équilibre. Mais pourquoi ? Qui l’accuse ?

 

Cette dernière information le laissa bouche bée. Ils avaient frôlé la mort maintes fois pour sauver cette ville, et cette traque lui semblait bien injuste malgré leur échec. Le sourire de Sarevok s’étira, comme s’il avait pressenti un retournement de situation de cet ordre.

 

− La peur…, répondit Mélissane. Voilà ce qui motive les royaumes alentours. La peur d’avoir à croiser le chemin d’un enfant de Bhaal, quel qu’il soit. Pour eux, savoir lequel a déclenché les hostilités ne les intéresse pas. La seule chose qu’ils voient, c’est qu’un enfant de Bhaal en vie n’apporte que mort et destruction… Et ils n’ont d’ailleurs pas complètement tort. La progéniture de Bhaal est effectivement responsable de tout ce chaos, après tout.

 

Daren sentait le sol se dérober sous ses pas. Où qu’il allât, quoi qu’il fît, quelque chose lui barrait systématiquement la route, lui refusant l’accès à une existence tranquille et simple.

 

− Mais je t’ai offert une information contre la mort de Yaga Shura, rappelle-toi, ajouta-t-elle. Même si… Même si j’aurai préféré que tout ceci se termine autrement… Il est peut-être trop tard pour sauver Saradush, mais l’information dont je dispose peut encore t’aider, si tu veux bien l’entendre.

 

Il avait totalement perdu de vue leur marché, qui l’avait pourtant conduit à prendre tous ces risques. Mélissane semblait en savoir bien davantage qu’elle ne le laissait paraître, et il se demanda même un instant si leur rencontre n’était pas le fruit d’une quelconque manipulation obscure. Il acquiesça cependant à sa proposition, et tous les cinq se rapprochèrent de la jeune femme. Mélissane lança un coup d’œil incongru en arrière et baissa la voix comme si personne ne devait surprendre ses propos.

 

− Yaga Shura n’agissait pas seul. Il avait des alliés. D’autres enfants de Bhaal, parmi les plus puissants de ton espèce de tout Féérune.

 

Il savait déjà tout cela. La rumeur d’une poignée d’enfants de Bhaal dévastant la région était parvenue jusqu’à Suldanessalar, et la reine Ellesime lui en avait déjà fait part. Étonnée par son absence de surprise, elle reprit à son attention.

 

− Tu as peut-être déjà rencontré Illasera ?

 

Les yeux de Daren se plissèrent. À quel point était-elle omnisciente ?

 

− Qui est Illasera ?, interrogea Imoen. Un autre enfant de Bhaal ?

− C’est elle qui pourchassa mes protégés, et nous a obligés à fuir vers Saradush, expliqua-t-elle. Heureusement pour nous, elle est partie il y a des semaines en direction des forêts elfiques, et y a disparu.

− C’était moi qu’elle cherchait, coupa brusquement Daren. Et je l’ai tuée. Y en a-t-il d’autres ?

 

Tous les regards se tournèrent vers lui. Imoen, Minsc et Aerie était au courant de la tentative d’assassinat dont il avait été la cible, mais il ne leur avait pas mentionné le nom de son agresseur. Sarevok marqua son étonnement, mais n’intervint pas.

 

− Je ne les connais que de nom, répondit Mélissane. On les appelle Abazigal et Sendai. Ils ont l’intention de massacrer tous les autres enfants de Bhaal du pays, et avec leur puissance combinée, rien ne semble pouvoir les arrêter.

− Mais…, intervint Aerie d’une voix incertaine, pourquoi massacrer leurs frères ?

− J’aimerais le savoir…, soupira Mélissane. Peut-être croient-ils qu’ils y gagneront en puissance ? Peut-être veulent-ils devenir des dieux eux-mêmes ? Quoi qu’il en soit, ils n’apporteront que le chaos si on les laisse faire…

− J’en ai plus qu’assez de toujours me battre…, la coupa Daren d’un ton las. J’ai assez donné. Je ne souhaite seulement que vivre en paix avec mes compagnons.

− Tu as été attaqué par Illasera et Yaga Shura, rappela la jeune femme. Juge pas toi-même la nature de leurs intentions envers toi, et demande-toi s’ils vont continuer à te traquer ou non.

 

Elle avait prononcé cette dernière phrase d’un ton presque menaçant, frappant en plein cœur de ses doutes et de ses craintes. S’apercevant de sa maladresse, Mélissane ajouta d’une voix plus douce.

 

− Tu… Tu es très puissant Daren. Tu devrais réussir à les affronter, si tu les combats individuellement. Et… arrêter tout ceci… tant qu’il est encore temps.

 

Daren poussa un long soupir de lassitude. Il en avait plus qu’assez. Peut-être avait-il une destinée à suivre, mais ce n’était pas le cas de ses compagnons.

 

− Je ne sais pas…

− Je t’en prie…, reprit Mélissane d’un ton suppliant. Je vous en prie, vous tous…

 

Un millier de sentiments contradictoires l’assaillaient de toute part. D’un côté, il ne pouvait nier que les promesses de pouvoir et d’une destinée hors du commun de Solaire, relayées par Sarevok, avaient influé sur ses choix. Mais d’un autre, il se rendait compte à quel point sa vie était parsemée de morts et de souffrance, et le souvenir douloureux de ses compagnons disparus pour avoir simplement croisé sa route le rongeait amèrement. Il ne pouvait se résoudre à sacrifier ainsi impunément ceux qui avaient risqué sa vie pour lui tant de fois.

 

− Je ne suis pas certain que mes amis aient envie de mourir pour une cause désespérée, rétorqua-t-il aussi ironiquement qu’il put.

− Combien de morts encore faudra-t-il pour que tu comprennes que seule une personne de ton rang peut quelque chose contre ces… monstres assoiffés de sang ?

 

Ses compagnons se rangèrent derrière lui en silence, et il croisa le regard de chacun. Ils avaient déjà tant voyagé, combattu et survécu ensembles… Ils étaient maintenant liés par bien plus qu’un simple objectif commun, et même s’il ne leur avait jamais véritablement posé la question, il savait en cet instant que c’était le cas.

 

− J’ai encore un allié sur qui je peux compter, poursuivit Mélissane, en se parlant à moitié à elle-même. Même si… Enfin, le temps n’est plus aux hésitations. S’il y a la moindre chance de mettre un terme à ces massacres, je dois la prendre. Mon ami dirige un ordre monastique dans un village reculé du Désert de Calim, vers le sud. Je sais que les enclaves de Sendai et Abazigal n’en sont pas très éloignées, et… vous pourriez vous en servir comme base pour mener vos attaques contre eux ?, osa-t-elle d’une petite voix.

− Nous n’avons jamais dit que nous allions attaquer qui que ce soit !, s’insurgea Imoen. Vous préjugez de nos actes comme si Daren vous appartenait, ou je-ne-sais-quoi !

− Je comprends…, concéda Mélissane d’une voix faussement compatissante. Mais réfléchis tout de même à ma proposition. Les alliés de Yaga Shura te pourchasseront, où que tu ailles, sans parler des mercenaires lancés à tes trousses simplement à cause de ton ascendance… Tu serais plus à ton avantage à provoquer l’affrontement qu’à le subir.

 

Elle soulevait en lui tant d’émotions contradictoires, tant de choix incompatibles, qu’il en souhaitait qu’elle se tût et disparût sur-le-champ.

 

− Fais en ton âme et conscience, Daren, conclut-elle. Je vais vous laisser quelques indications pour vous rendre à Amkethran ― c’est le nom du village dont je vous ai parlé ― où je vais me rendre le plus vite possible, afin d’arranger les choses avec mon ami Balthazar.

 

Imoen lui tendit leur carte à contrecœur, et Mélissane y griffonna quelques notes.

 

− Sois prudent, Daren, lui lança-t-elle en s’éloignant. Tu es l’un de mes derniers espoirs… et peut-être l’ultime de tout Féérune, j’espère que tu en es conscient. Je vous dis adieu, et bonne chance. Et peut-être à bientôt.

 

Mélissane s’éloigna et disparut dans la brume qui recouvrait maintenant la totalité du champ de bataille. La chaleur des combats s’était évanouie, et une brise glaciale agita ce qui restait des étendards brisés de la cité de Saradush.

Chapitre 3 : Traque

Le néant. Une sensation glacée et omniprésente. Il errait, à la dérive, dans l’immensité du vide. Un temps indéfini s’écoula. D’ailleurs, le temps s’écoulait-il encore en ce lieu ? Après une attente qui lui parut durer une éternité, un bourdonnement familier attira son attention. Ainsi que de la lumière. Cette même lueur verte malfaisante qu’il avait déjà aperçue irradiant autour d’un cylindre fantomatique. Où se trouvait-il ? Et que représentait cette structure ésotérique ? Une sorte de réceptacle, surélevée par un socle circulaire, dominait plusieurs plateformes d’où émanait la lumière. Le bourdonnement cessa soudainement, et l’obscurité l’enveloppa. Ne restait que la sensation de froid, qui s’empara de tout son être. Le froid et la roche. Daren ouvrit lentement une paupière, puis les deux. Ses membres endoloris lui arrachèrent une grimace mais il se releva rapidement. La roche rouge sombre qui l’entourait lui était familière. Une aura argentée s’illumina devant lui et l’aveugla un instant.

 

− Je te salue toi qui est de sang divin, annonça une voix féminine. Il est temps de poursuivre ton éducation.

 

Solaire. La créature de lumière se tenait devant lui et avait déployé ses ailes.

 

− Que se passe-t-il ?, répondit Daren, un bras devant les yeux. Et pourquoi m’as-tu fais venir ici ?

 

Le ton de sa question était plutôt agressif, et Solaire ne répondit pas tout de suite. La lumière baissa d’intensité, dévoilant ainsi le corps élancé de l’avatar lumineux.

 

− Je t’ai convoqué parce que le temps est venu enfant de Bhaal, reprit enfin Solaire. Tu as fait le premier pas vers l’accomplissement de ta destinée. Yaga Shura est mort de ta main, et les forces en présences avancent rapidement vers la conclusion. Tu dois maintenant te connaître toi-même, et connaître ton passé pour dévoiler ton avenir.

 

Solaire fit quelques pas vers le centre de l’Antichambre et forma un signe magique de ses mains. Une sphère bleutée apparut devant eux, entourée d’un éclair pourpre zigzagant avec force.

 

− Écoute, enfant de Bhaal, et sois jugé.

 

La sphère s’allongea au-dessus du sol, prenant petit à petit une forme elliptique.

 

− Pour pouvoir se regarder et se dire « Qui suis-je ? », continua Solaire, il faut connaître ses origines. Et tes propres origines sont un mystère pour toi, enfant de Bhaal. Tu n’as pas de début. Et sans début, comment pourrait-il y avoir de fin ?

− Que veux-tu dire ?

− Que sais-tu de ta naissance ?, précisa la créature. Que sais-tu de ta mère, de ta vie avant que Gorion ne te ramène en sécurité à Château-Suif ?

 

Ses dernières paroles résonnèrent dans son esprit, s’infiltrant dans les méandres de ses souvenirs. Il s’était déjà posé la question, et ce depuis longtemps. Gorion était resté muet sur le sujet, ou au mieux très évasif, évitant ses demandes répétées. Daren avait fini par accepter cette part de mystère, remettant sa résolution à plus tard. Mais la mort de Gorion lui avait définitivement fait perdre tout espoir de faire la lumière sur ses origines.

 

− Je… Je n’en sais rien, avoua-t-il finalement.

− Écoute ton passé, enfant de Bhaal, conclut Solaire en écartant les mains. Il se dévoile, et tu dois le prendre très au sérieux.

 

La sphère tournoyante s’allongea encore et prit finalement une forme humaine. La lumière s’atténua, et laissa sa place à une femme brune, élancée, les cheveux serrés en un chignon strict. Son visage, pourtant sévère, lui paraissait étrangement familier.

 

− Je suis ta mère, Daren.

 

Sa respiration s’arrêta. Cela pouvait-il être vrai ? Une illusion de plus destinée à le déstabiliser ? Il resta immobile, le regard figé sur le visage mélancolique de celle qui prétendait l’avoir enfanté. Cette mère qu’il avait tant regrettée dans son enfance se trouvait à présent devant lui.

 

− Mon nom est Alianna, continua-t-elle d’une voix douce et posée, disciple du grand Seigneur du Meurtre, et prêtresse de Bhaal. Aux Temps Troubles, Bhaal en personne est venu murmurer à mon oreille. Je devais donner naissance à l’un des Enfants. Toi.

 

Elle inclina légèrement la tête et plissa ses yeux.

 

− J’ai levé les bras au ciel, et j’ai acclamé mon Seigneur en me réjouissant de mon destin. D’autres disciples de Bhaal m’emmenèrent pour nous cacher dans le plus sombre temple, loin des yeux indiscrets. D’autres Enfants étaient là, et lorsque notre Seigneur mourut, nous remplîmes notre office.

 

Une prêtresse de Bhaal. Son ascendance resserrait son impitoyable étau autour de sa destinée.

 

− La tâche consistait à tuer son propre enfant, à sacrifier son bébé sur le plus meurtrier des autels.

 

Ses derniers mots laissèrent leur place à un silence oppressant. Daren ne parvenait pas à saisir le sens de ses paroles. Un millier d’images défilait dans son esprit. Rêves, cauchemars, des images floues, des impressions oubliées. Mais toutes se dirigeaient dans la même direction.

 

− Je devais te tuer, mon enfant, répéta sa mère. Pour que Bhaal puisse revivre.

 

La gorge de Daren se serra. Le sol s’ouvrit soudainement aux côtés de sa mère. Une faille se dessina dans la roche, d’où s’échappa un bras squelettique. Daren demeura pétrifié, incapable du moindre mouvement. Solaire observait la scène, impassible, tandis qu’une deuxième main surgissait en silence des profondeurs des Enfers. Un buste, puis tout un corps s’extirpa ainsi des entrailles de la terre. La créature d’ossements se redressa, et une lumière bleutée l’enveloppa des pieds à la tête. Une voix grave et familière s’éleva du halo de lumière qui commençait déjà à s’estomper.

 

− Je connaissais ta mère avant qu’elle ne perde la raison et ne voue son existence au Seigneur du Meurtre…

 

Avant même d’avoir aperçu les traits âgés, la barbe grisonnante et les yeux malicieux de la silhouette devant lui, il avait reconnu le timbre de la voix de son père adoptif. Gorion, vêtu de son éternelle bure terne et usée, son sempiternel bâton de marche à la main, venait de prendre la parole, dévoilant à son tour les mystères de son passé.

 

− Avec plusieurs amis, nous avions suivi sa trace, et découvert l’emplacement de ce temple. Nous l’avons attaqué et empêché ta mère d’accomplir le sacrifice.

− Nous avons résisté, poursuivit Alianna. Telle était la volonté de Bhaal, père de mon enfant.

− Ils étaient nombreux, reprit Gorion, et leur magie était puissante. Nous n’avions que très peu de temps.

 

Gorion marqua une pause. Son visage semblait tiré, comme rattrapé par le temps. Il prit une profonde inspiration et conclut d’un ton résigné.

 

− Et j’ai… tué Alianna.

 

Daren ne répondit pas. Ces nouvelles révélations l’assaillaient de toutes parts, le submergeaient. Gorion avait donc tué sa mère, qui elle-même devait le sacrifier sur l’autel de Bhaal. Tant de morts, tant de violence…

 

− Il m’a tuée, moi, celle qu’il avait tant aimée, gémit Alianna. Moi, ta propre mère.

− Je… je n’ai pas vraiment eu le choix, se justifia Gorion, un soupçon d’amertume dans la voix. Je t’ai sauvé, et je me suis enfui du temple alors que de nombreux autres enfants de Bhaal périssaient.

 

La prêtresse de Bhaal se volatilisa en quelques instants, retournant à l’éther dont elle avait été arrachée. Une voix s’éleva alors derrière lui. Une voix d’enfant, mais dont l’étrange familiarité du timbre et de l’intonation le glacèrent jusqu’au sang.

 

− Mais ils ne sont pas tous morts.

 

Daren se retourna en une fraction de seconde. L’enfant ne devait pas avoir plus de cinq ou six ans : un jeune garçon, le visage mat et le crâne presque rasé. Il s’était arrêté devant lui, les bras croisés, et le défiait du regard. Un regard chargé d’une férocité et d’une rancœur terrifiante pour un enfant aussi jeune.

 

− Certains ont profité du chaos pour s’enfuir.

 

Cette voix… Malgré son timbre aigu, il lui semblait la connaître.

 

− Oui, renchérit Gorion. Les enfants de Bhaal ne sont pas tous morts cette nuit-là. J’ai sauvé le seul que je pouvais.

− Il ne pouvait en sauver qu’un, reprit l’enfant, il n’avait pas le temps.

 

Il fit un pas en avant, et Daren recula.

 

− Mais… j’étais là, moi aussi.

 

Non, c’était impossible.

 

− Je t’ai choisi, Daren, continua Gorion. Mais je ne pouvais pas vous sauver tous les deux.

 

Son père adoptif baissa le regard et secoua lentement la tête, un profond sentiment de lassitude dans les yeux. Sarevok… Ce jeune garçon au regard si dur était son demi-frère, il n’y avait plus aucun doute possible.

 

− Il m’a abandonné…, répéta Sarevok. Préférant te sauver. Alors je me suis enfui.

 

Sa voix et son regard se firent soudainement plus durs.

 

− J’ai été enlevé par des hommes du Trône de Fer, qui sont ensuite devenus mes parents adoptifs. Enfin… Peu importe… Car j’ai fini par avoir ma vengeance…

 

Il pointa un doigt accusateur envers le mage.

 

− …en tuant Gorion de mes propres mains !

 

Tous les deux disparurent en une brume transparente. Le cœur de Daren battait à tout rompre. Les paroles de son père, sa mère, et son frère raisonnaient dans son esprit jusqu’aux limites de la déraison. Il avait autrefois si ardemment désiré connaître son passé, mais ce qu’il venait d’apprendre lui avait glacé le sang. Il ne souhaitait qu’une seule chose. Oublier. Ôter de sa mémoire ces images et ces mots. Et pourtant, il le savait, ce qu’il venait d’entendre était la stricte vérité.

 

− Ton passé est maintenant clair, conclut Solaire. Ta mère, prêtresse de Bhaal, tuée par Gorion…

− Attendez !, la coupa Daren. Attendez…

 

Il ne parvenait pas à assimiler aussi vite tant de révélations si terribles.

 

− Que penses-tu de cette situation, enfant de Bhaal ?

 

Il respira lentement, tentant de donner un sens à tout ce dont il venait d’être le témoin.

 

− Je… Je ne sais pas… Je suis… désolé… pour ma mère… Mais Gorion… a fait ce qu’il devait faire…

 

Solaire ne répondit pas tout de suite. Ses ailes argentées se soulevèrent un instant, et elle reprit après quelques secondes de silence.

 

− Et ton frère, Sarevok ? Si le destin n’était pas intervenu, si Gorion l’avait élevé lui, au lieu de te choisir ? Serais-tu devenu celui que tu es aujourd’hui ?

 

Il redoutait cette question avant même qu’elle ne la lui posât.

 

− Est-ce que Sarevok ne pourrait pas être à ta place, sans ce coup de pouce du destin ? Ne reste-t-il pas encore une dette impayée entre vous ?

 

Ne devait-il sa vie qu’à la chance ? Et si, livré à lui-même comme l’avait été son frère, il avait perpétré ces massacres au nom du Seigneur du Meurtre ? Sarevok avait été vaincu, et ses ambitions réduites à néant. Son rêve, tout ce pour quoi il s’était battu avait été anéanti, mais il avait mérité son châtiment. Et lui ? Aurait-il suivi le même chemin ? Sans guide, face à la violence des hommes ? Il n’éprouvait pas la rancœur qu’il aurait du nourrir envers son frère, à l’instar d’Imoen. Peut-être son inexplicable tolérance n’était-elle qu’une façade pour dissimuler une gêne inconsciente ?

 

− Sarevok… a payé pour ses actes, répondit-il enfin. Mais maintenant… Je ne sais pas… Peut-être…

− Nous en avons fini pour l’instant, conclut Solaire. La Porte te renverra dans ton Plan.

 

Une sensation diffuse s’empara de son corps. Une nouvelle partie de l’Antichambre l’appelait, il en était sûr. Solaire se mit à luire tout à coup, et son corps disparut en une myriade d’étoiles scintillantes. Sa voix, lointaine, résonna une dernière fois à ses oreilles.

 

− Sache qu’une nouvelle épreuve t’attend, et que tu ne pourras aller bien loin tant que tu ne l’auras pas affrontée. Réfléchis à tout ce que tu as appris aujourd’hui. Je te dis à bientôt, enfant de Bhaal.

 

Le silence recouvrit la caverne à nouveau. Il était seul. Le calme saisissant des Enfers avait repris sa place. Une rapide inspection des lieux lui confirma ce qu’il pressentait. Une galerie qu’il n’avait encore jamais remarquée s’imposa à ses yeux. L’appel était souverain. Quelque chose l’attendait à l’autre bout de ce tunnel. Quelque chose de primordial, auquel il ne pouvait échapper. À contrecoeur, ses pas le portèrent sur le seuil de la galerie. Une tension électrique, presque palpable, menaçait de l’étouffer. Daren prit une dernière inspiration et posa un pied en avant. Il ne pouvait plus faire demi-tour. Il ne restait qu’une seule chose à faire : avancer. Et rester en vie.

 

Le tunnel semblait s’enfoncer de plus en plus profondément, et sa descente lui parut durer une éternité. Daren sursauta soudainement, réalisant la situation dans laquelle il se trouvait.

 

− Cespenar ?

 

Mais sa voix se perdit dans la galerie sans lumière. Il était seul, et devait le rester. Sarevok le lui avait dit lorsqu’ils s’étaient rencontrés ici-même. Ces épreuves n’étaient destinées qu’à lui-même, et cet endroit le savait. Les images de Sarevok, de Gorion, et de sa mère hantaient son esprit. L’incompréhension laissa place à la colère. Une colère vaine, et sans véritable cible. Pourquoi lui ? Pourquoi fallait-il qu’il l’apprît ? Un étau se resserrait autour de ses poumons à mesure qu’il avançait, à tel point qu’il ne parvenait qu’à peine à se concentrer. Le tunnel s’élargit enfin, débouchant dans une vaste caverne constellée de cristaux rouges irradiant une lumière tamisée. Et au centre, une silhouette sombre et massive, vêtue d’une armure aussi noire que la nuit.

 

Reprenant aussitôt ses esprits, Daren concentra son pouvoir dans son bras droit. Il allait devoir se battre, cela semblait inéluctable.

 

− Qui êtes-vous ?, lança-t-il en approchant précautionneusement.

 

Aucune réponse. L’homme en face de lui se contenta de décroiser les bras, dévoilant encore un peu plus sa volumineuse armure dont les piques constellant les articulations lui semblèrent terriblement familières.

 

− Sa…Sarevok ? C’est toi ?

 

Maintenant que ses yeux s’étaient accoutumés à la luminosité ambiante, il n’y avait plus aucun doute. Il aurait reconnu cette armure entre mille, et l’épée qui pendait au fourreau ne pouvait appartenir qu’à une seule personne.

 

− Sarevok ? Qu’est-ce que tu fais là ? Je croyais que…

− Regarde-moi, Daren….

 

Mais ce n’était pas sa voix. C’était impossible.

 

− Que…, bégaya Daren.

 

Il avait parfaitement entendu, et même reconnu, la personne qui venait de prononcer ces mots. Mais cela ne pouvait pas être vrai. Son cœur lui parut exploser. L’homme en armure porta ses mains gantées de métal jusqu’à son casque, dont il souleva la visière. Daren ne pouvait quitter ses deux yeux dissimulés par le métal, deux yeux étincelant de haine. Et ce qu’il y découvrit lui glaça le sang.

 

Car ce n’était pas Sarevok qui se tenait face à lui. Le visage qui le fixait avec rage était le sien.

 

− Regarde ce que tu aurais été si Gorion avait pris Sarevok à ta place…, susurra avec hargne son double en armure noire. Regarde ce que tu aurais été si tu avais suivi un autre chemin.

 

Il tira son épée et reprit en haussant la voix.

 

− Regarde-moi, Daren ! Et sache que je te méprise ! Je crache sur la vie trop facile à laquelle tu as eu droit !

 

Le combat était imminent, et son corps tout entier frémissait à la simple idée de violence. Tout ceci n’était qu’illusion, il ne pouvait en être autrement. Cependant, ces mots crus trouvaient un écho bien trop important à ses yeux pour n’être relégués qu’à une simple chimère.

 

− J’aurai tout donné pour avoir un foyer et un père comme Gorion…, conclut le Daren en armure. Et pour cet affront, je te tuerais.

 

Son double posa lentement sa main gantée de fer sur le pommeau de son arme à sa ceinture. La faible luminosité l’oppressait, à tel point qu’il peinait à distinguer son environnement. Les ténèbres semblaient regorger de milliers d’yeux menaçants focalisés vers lui. Le bruit crissant du métal se propagea jusqu’à ses oreilles tandis que son adversaire tirait son arme de son fourreau. Avant que Daren n’eût le temps de réagir, il poussa un cri soudain en dégainant sa lame. Le sang gicla. Une étincelle rougeoyante, irradiant aussitôt d’une vive douleur à la joue. Il laissa échapper un rire rauque étouffé par la visière de métal. Daren porta instinctivement sa main au visage, pour y découvrir ses doigts luisants de sang. Une sensation de picotement désagréable le lança en suivant sa mâchoire, s’amplifiant à chaque battement de cœur. Son bras droit trépignait d’impatience à l’idée de donner une nouvelle fois la mort. Ses cicatrices s’agitaient le long de ses muscles, le menant sur un chemin que trop familier. Sans même qu’il n’eût véritablement le temps d’y réfléchir, sa peau se déchira en laissant pousser les griffes de l’Écorcheur. Il sentait son épiderme se durcir, devenant aussi noir et aussi solide que la pierre.

 

− Tu ne mérites pas la vie que tu as ! Tu me l’as volée !

 

Son double s’élança à l’attaque. Les coups de son arme portaient à distance, il le savait, et il devait faire preuve de toute son agilité pour esquiver de son mieux. Ses griffes pénétraient sans trop de mal l’épaisse carapace de métal, mais cela ne semblait pas inquiéter son ennemi. Entendre le son de sa propre voix, croiser son propre regard, l’empêchait de se concentrer pleinement et de porter ses attaques sans retenue. Profitant d’un instant d’inattention, son double de l’ombre abattit son arme, que Daren eut juste le temps de parer de ses griffes. Le tranchant de la lame entailla cependant légèrement ses écailles, et un mince filet de sang coula le long de son poignet. Ils étaient face à face, leurs corps suspendus en plein assaut. Daren pouvait sentir le souffle de son adversaire, son propre souffle. La pression s’accentua encore, et sa plaie s’agrandit. Il ne pouvait lutter contre sa propre force.

 

Il se décala tout à coup, se laissant basculer en arrière. Saisissant l’opportunité qu’il venait de créer en déstabilisant son adversaire, il trancha d’un geste net et puissant le gantelet de métal qui tenait l’épée. Le bruit de chair tranchée s’accompagna d’un tintement métallique, qui fut vite remplacé par celui du sang s’écoulant à flot sur la roche brune.

 

En un instant, Daren se redressa et fit plusieurs pas en arrière.

 

− Il est inutile de nous affronter, déclara-t-il en restant sur ses gardes. Je ne souhaite pas ta mort.

 

Aucune réponse. Le sang continuait de couler abondamment de la main tranchée, éclaboussant au passage les bottes de métal noires ainsi que l’arme restée au sol.

 

− Tu n’es pas digne d’exister…, murmura l’autre Daren. Tu n’es pas digne de devenir le Seigneur du Meurtre. Tu ne connais rien à la douleur, rien à la haine… Tandis que moi… j’ai grandi dans un monde de violence. J’ai goûté au Meurtre à l’état pur !

 

Un sifflement aigu s’éleva de son membre tranché toujours recouvert du brassard de métal. Daren devina un sourire maléfique sur ce visage qu’il ne connaissait que trop bien. Un sourire teinté de folie, et nourri par l’essence du Meurtre. Le sang s’arrêta de couler, et les sifflements se firent plus présents. Quelque chose sortait de l’armure.

 

− N’oublie pas qui je suis…, susurra-t-il. N’oublie pas qui tu es…

 

Trois longs tentacules s’échappèrent de son bras, s’agitant anarchiquement en claquant comme autant de fouets. Daren ne pouvait détourner les yeux de ce spectacle terrifiant. Il songea un instant à son propre bras, lui-même transformé. Allait-il devoir se métamorphoser entièrement pour vaincre son « adversaire » ? Pour se vaincre lui-même ? Était-ce là son « épreuve » ?

 

− Il n’y a rien dans cette grotte, murmura-t-il pour lui-même.

− Prie notre Père, car tu vas mourir ! Ta chance éhontée a assez duré !

 

Assez de sang, assez de meurtre. Assez de violence. Il était soudainement très las. Sa vie se résumait à une succession d’affrontements sans fin. Acquérir toujours plus de pouvoir, pour tuer toujours plus. Jusqu’où ? Son double venait de s’élancer dans sa direction, sa main monstrueuse visant son cœur. Mais il ne bougea pas. Sa rage et sa colère s’évaporaient, apaisées par une fatigue soudaine et intense. Le visage d’Aerie le berça. Il pouvait presque sentir son souffle sur sa joue par-dessus son épaule. Son bras avait repris une apparence normale. Il sentait son pouvoir se sceller à nouveau en lui. Plus que quelques secondes… Même s’il avait voulu réagir, il était de toute façon trop tard. La mort l’accueillerait-elle à bras ouverts ? Cela n’avait que peu d’importance. Il avait finalement fait la paix avec lui-même. Il n’en voulait plus à Sarevok, ni à Gorion, ni à cette mère qu’il n’avait jamais connue. Et il ne s’en voulait plus à lui-même. Prenant une profonde inspiration, il ferma les yeux.

 

Mais rien ne se passa. Plus de son, plus rien. Un calme surnaturel était revenu dans la grotte. Prudemment, Daren ouvrit un œil, mais comme il le suspectait, il était effectivement seul. L’épreuve était-elle terminée ? L’aura oppressante qui l’avait conduit jusqu’ici s’était évanouie avec son adversaire. Que s’était-il passé ? Son expérience avait les aspects d’un rêve, comme un cauchemar qui aurait eu du mal à disparaître avec le matin. Rien d’autre n’avait pourtant changé. Ni la grotte, ni le sol rocheux et humide, ni l’obscurité ambiante. Mais une étrange quiétude l’avait soudainement envahi. Il avait finalement accepté son histoire, tracé un trait sur ses rancoeurs et cette honte inconsciente qui le rongeaient depuis tout ce temps.

 

Après plusieurs longues minutes, immobile, il se décida enfin à faire demi-tour. Ce lieu lui avait révélé tous ses secrets, et la réalité le rattrapa en cet instant. Yaga Shura, Saradush, ses compagnons. Il devait à tout prix les rejoindre. Daren s’élança en direction de l’Antichambre. Solaire n’était pas réapparu, et il lui semblait que la Porte n’attendait que sa venue pour s’ouvrir. Il posa sa main sur l’interstice qui séparait les deux pans d’ossements, et le néant de Plan Astral l’attira dans le vide.

Le bout du tunnel

Le silence et le calme étaient à nouveau revenus. La tension sous-jacente se dissipa, et Daren demeura immobile quelques instants, les paroles de Bodhi résonnant encore dans son esprit.

 

− Que… Daren ?

 

Jaheira venait de revenir à elle, ainsi que ses deux autres compagnons.

 

− Daren ? Que s’est-il passé ? Où est Bodhi ?

− Partie… Nous nous sommes battus, et elle s’est enfuie…

− Tu as affronté ce… monstre ?, intervint Aerie ,le regard terrifié. Seul ?

 

Daren hocha la tête sans conviction.

 

− Elle est vraiment très forte, reprit Jaheira. J’ai à peine croisé son regard, et…

 

Elle baissa les yeux, visiblement gênée.

 

− Je suis désolée, je n’ai pas pu t’aider.

− Bouh enrage de s’être fait berné si facilement !, s’écria Minsc. Nous nous vengerons si nous recroisons son chemin un jour !

 

Daren ne répondit pas. Il ne pouvait s’empêcher de repenser à ses dernières paroles, ses révélations pour le moins déconcertantes.

 

− Daren, tu vas bien ?, s’inquiéta Aerie en lui prenant le bras.

 

Ses grands yeux bleus interrogateurs étaient emplis de désarroi, tandis qu’elle tentait désespérément de croiser son regard.

 

− Nous devrions sortir d’ici, proposa Jaheira. Nous n’avons plus rien à y faire, et l’endroit est toujours dangereux.

 

Ils acquiescèrent tous les trois et continuèrent leur chemin au travers des tunnels poussiéreux des catacombes. Petit à petit, le sol se fit moins usé et les murs moins lisses. La lumière rayonnait toujours du haut de l’escalier qu’ils avaient descendu lors de leur arrivée et illuminait l’entrée d’un halo doré, malgré l’après-midi qui devait toucher à sa fin. Daren était resté silencieux depuis leur départ.

Aerie était restée à ses côtés le temps de leur retour. Sa présence le réconfortait, mais il ne parvenait pas pour autant à exprimer ce qui le tiraillait au plus profond de lui-même. L’air pur et frais en provelance du large sortit Daren de ses sombres pensées.

 

− C’est… Irenicus, finit-il par dire.

 

Toutes les têtes se tournèrent aussitôt vers lui.

 

− Que veux-tu dire ?, l’interrogea Jaheira.

 

Il prit une profonde inspiration et continua.

 

− Bodhi… Elle sait. Elle connaît mes origines et…, c’est Irenicus qui le lui a dit.

 

Personne ne répondit. La nouvelle impliquait tellement de conséquences qu’il était difficile d’y apporter une réponse.

 

− C’est ce sorcier qui a capturé ton amie ?, finit par demander inutilement Aerie. Et qui vous a torturés ?

 

Jaheira hocha lentement de la tête.

 

− Mais pourquoi cette… créature travaille-t-elle avec lui ?, ajouta l’avarielle.

− C’est justement la question que nous nous posons, Aerie, répondit Jaheira. Et cette nouvelle est des plus… inquiétantes, en effet.

− Et ce n’est pas tout, ajouta Daren. Bodhi m’a fait d’autres révélations avant que nous nous combattions.

 

Daren se sentait mal à l’aise. Il s’était accroché à l’espoir que leur avaient fait miroiter Gaelan Bayle et Aran Linvail, alors que son amie s’était toujours méfiée d’eux. Et elle avait raison, finalement. Si Bodhi disait vrai ─ et elle semblait trop en savoir pour ne pas dire la vérité ─ les Voleurs de l’Ombre étaient tout autant que Bodhi au courant de sa filiation, et ne s’intéressaient à lui que pour cette raison.

 

− Ces hommes qui ont attaqués lors de notre évasion du repaire d’Irenicus, reprit-il, c’étaient des Voleurs de l’Ombre. Et eux aussi savent qui je suis. En fait…, Bodhi m’a laissé sous-entendre qu’ils se servaient de nous et que…

 

Il ne termina pas sa phrase. Jaheira pinçait ses lèvres à un tel point qu’elles blanchissaient sous la pression. Minsc porta ses deux mains l’une contre l’autre, et un craquement rompit le calme et la tranquillité du cimetière.

 

− Si ces voleurs nous ont menés en bateau, Minsc ajoutera leur arrière-train à la liste des derrières à botter !

− Je crois que nous devrions aller parler à Aran, dit lentement Jaheira, le visage toujours crispé. Et j’espère très sincèrement pour lui qu’il aura des réponses claires et précises.

 

Ils prirent tous les quatre la direction du soleil couchant et rejoignirent les docks d’Athkatla. Le ciel avait prit une teinte rosée, et le soleil rougeoyant colorait les nuages et la mer à l’horizon d’une multitude d’oranges et de violets. L’air était devenu soudainement plus froid alors qu’ils approchaient de la gigantesque bâtisse de la guilde. Le guetteur parut un instant surprit de leur retour, puis leur ouvrit la porte comme à l’accoutumée. Tous les quatre suivirent le chemin maintenant familier qui menait au bureau d’Aran Linvail, et Jaheira entra la première comme une trombe dans la pièce perpétuellement enfumée.

 

− Aran ! J’exige que…

− Ah ! Vous êtes vivants !, la coupa le Maître des Ombres en se levant de son siège. Après ce que mes guetteurs m’ont appris, j’ai craint le pire !

− Comment osez-vous ?, hurla-t-elle si fort qu’Aran Linvail fit un pas de recul.

 

Elle était hors d’elle. Ses yeux exorbités le foudroyaient du regard, et ses poings étaient si serrés qu’on lisait la marque de ses muscles le long de ses bras tendus.

 

− Vous… vous… !

− Vous nous devez des explications, intervint de manière plus calme Daren en passant un bras devant la druide.

 

Aran Linvail plissa les yeux un instant. Son visage ne trahit aucune réaction de surprise. Il devait s’attendre à cette question depuis longtemps.

 

− Cette agressivité n’aidera personne, commença-t-il en direction de la demi-elfe. Vous avez prouvé que l’on pouvait vous faire confiance, et je suis prêt à expliquer ce qui s’est passé, depuis le début. Asseyez-vous je vous prie.

 

Daren, Minsc et Aerie prirent chacun un fauteuil, mais même si Jaheira s’était quelque peu calmée, elle resta debout près de la porte. Aran alluma une pipe, et entama son explication.

 

− Vous l’aurez compris, ce sont bien les Voleurs de l’Ombre qui ont attaqué Irenicus à la Promenade de Waukyne. Et depuis, nous vous avons fait suivre.

 

Un instant de stupeur traversa le regard des quatre compagnons, mais avant qu’aucun ne pût entamer une phrase, il avait continué :

 

− Je suis vraiment désolé de ne pas avoir été tout à fait honnête avec vous dès le départ, mais nous devions nous assurer que vous ne travailliez pas pour lui. Je vous assure que nous sommes bien du même bord.

 

Il tira une longue bouffée dont il recracha l’épaisse fumée, qui vint se mêler au nuage déjà impressionnant qui tapissait le plafond de la pièce. Personne d’autre n’était intervenu, et il poursuivit après quelques secondes.

 

− Nous avons appris votre capture presque instantanément. Vous pouvez deviner que nous sommes presque au courant de tout ce qui se passe dans cette ville… Mais en réalité, nous n’en avons pas vraiment tenu compte. Même si cette capture s’est faite sans les Voleurs de l’Ombre, nous n’attachions pas d’importance à ce simple enlèvement.

 

Des milliers de questions traversèrent l’esprit de Daren, et à n’en pas douter de Jaheira. Ils s’étaient faits capturer près d’Athkatla, quelques jours après avoir remis les gages de paix en provenance de la Porte de Baldur, mais il n’avait aucun souvenir de ce qui s’était passé entre ce moment et leur évasion plusieurs semaines plus tard.

 

− C’était d’ailleurs une erreur, avec le recul, poursuivit-il. Peu de temps après, nous avons commencé à perdre du monde. Toujours de manière inexpliquée, et sanglante. C’est… là que Bodhi a fait son apparition, même si nous ne connaissions pas son nom à l’époque.

 

Il s’arrêta un instant, le regard dans le vague. Cette pensée semblait lui évoquer de bien sombres souvenirs.

 

− Que ce soit par assassinat ou par trahison, nos membres nous quittaient. Certains étaient attirés par cette nouvelle guilde, qui semblait si puissante, et de ceux que nous avions envoyé combattre, aucun n’a jamais refait surface. Même maintenant, nous ne savons toujours pas où ils sont, ni ce qu’ils sont devenus. Je sais ce que sont les vampires, mais même son état-major n’a pu tous les dévorer !

 

Il souffla à nouveau. Daren et ses compagnons étaient suspendus à ses lèvres. La vérité, ou même une parcelle de vérité, était sur le point d’être enfin dévoilée. Jaheira tira enfin un siège à elle, et s’assit aux côtés de ses compagnons sans un bruit.

 

− Par chance, le corps de l’un de nos hommes a été retrouvé, dans les égouts. Nous avons suivi cette piste, et c’est ce qui nous a permis de découvrir tout à fait par hasard le repaire d’Irenicus, ainsi qu’Irenicus lui-même. Nous l’avons attaqué, sans grand succès. Mais vous connaissez la suite : les encapuchonnés sont arrivés, et l’ont capturé.

− J’ai perdu bien plus dans cette bataille, répondit Daren d’une voix froide.

− Je sais où vous voulez en venir, continua-t-il, et nous acceptons une part de responsabilité dans la perte de votre amie, mais nous nous intéressions surtout à Irenicus.

− C’est bien ce que je soupçonnais…, marmonna Jaheira, suffisamment fort pour que tout le monde saisît ses paroles.

 

Toutefois, Aran Linvail feignit de ne pas l’entendre et poursuivit son discours.

 

− Il tuait les membres de notre guilde, et nous ne savions pas pour quelles raisons. En réalité…, nous ne savons toujours pas pourquoi à l’heure actuelle…

 

Aran marqua une nouvelle pause. Sa pipe s’était éteinte pendant sa longue explication, et il prit quelques instants pour la rallumer dans un silence religieux. Il se tourna face à Daren et continua.

 

− Dès le lendemain, nous vous avons suivis. Vous étiez les seuls survivants à sortir de sa prison, et vous constituiez en cela une cible idéale. Un appât en quelque sorte.

 

Jaheira bondit un instant sur sa chaise, mais Daren posa une main ferme sur son bras.

 

− Nous avons donc surveillé chacun de vos mouvements, et fait en sorte que vous restiez à notre portée.

− Vous nous avez donc envoyé Gaelan Bayle, c’est bien cela ?

 

Aran acquiesça, et Aerie intervint à son tour.

 

− Mais pourquoi ne pas avoir interrogé Daren, dans ce cas ? Pourquoi toute cette histoire d’argent ?

− Nous devions être sûrs, répondit aussitôt le Maître de l’Ombre. Nous étions trop affaiblis pour permettre à un ennemi d’entrer dans la guilde. Cette collecte nous a permis de vous espionner suffisamment pour écarter tout risque de traîtrise. Et en réalité, nous avions aussi grandement besoin de votre or. Comprenez-nous, vous cherchez Irenicus ainsi que votre amie, et nous cherchons Irenicus et des réponses à nos questions : nous pensions que vous pourriez nous conduire à lui, et c’est en quelque sorte le cas, en définitive.

 

Un sourire sur ses lèvres illumina le cœur de Daren d’un espoir. Tout ceci allait-il donc avoir une fin ? Allaient-ils enfin retrouver Imoen ?

 

− Les Mages Cagoulés les ont emmenés au seul endroit que les mages d’Athkatla craignent vraiment. Là où leurs pouvoirs leurs sont arrachés pour être examinés, là où l’on pratique l’étude de leur cerveau.

 

Le visage de Daren se décomposa aussitôt.

 

− Le « Foyer pour les Divagations Magiques », plus communément appelé « Spellhold ». C’est une sorte d’asile de fous, où disparaissent les gens qu’on y envoie.

− Imoen…, murmura Daren pour lui-même.

− Alors nous la sortirons de cet endroit maléfique !, tonna Minsc. Bouh frétille d’impatience à l’idée de tirer Imoen des griffes de ces mages !

− Comprenez qu’une simple prise d’assaut ne suffira pas, ajouta Aran. Spellhold est une forteresse, construite pour retenir les magiciens les plus fous et les plus talentueux. Le bâtiment lui-même est sur une île au large de la côte, et on accède à la forteresse à partir de Brynnlaw, un village qui sert principalement de point de chutes à de nombreux pirates, et qui est le seul lien entre ce territoire indépendant et Athkatla.

− Et comment comptez-vous nous y amener ?, demanda Jaheira.

− Personne ne veut être associé à une telle entreprise, vous pouvez vous en douter. Sans parler que le trajet en lui-même est particulièrement dangereux. Enfin, la bonne nouvelle est que nous avons trouvé quelqu’un, et c’est d’ailleurs aussi à cela qu’a servi votre or.

 

Daren se leva de son fauteuil, le cœur battant à tout rompre. Après avoir risqué leur vie des jours durant, après avoir espéré, et presque abandonné tout espoir, le tunnel arrivait à sa fin. Jamais le sauvetage d’Imoen n’avait été aussi concret dans son esprit. Il pouvait presque l’entendre rire, et discerner son visage gracieux et espiègle qui cachait un trésor d’amitié. Même l’odeur âcre de la pièce semblait prendre soudainement le parfum de sa peau. Daren ferma les yeux un instant, un sourire inaltérable sur les lèvres.

 

− Une fois là-bas, reprit le voleur, vous devrez sûrement marchander avec les pirates qui dirigent l’île pour pouvoir accéder à l’asile lui-même, mais je vous fais confiance à ce sujet. Retrouvez votre Imoen, et… traquez Irenicus. Son châtiment sera notre récompense, et le sauvetage de votre amie la vôtre.

 

Tous les quatre se levèrent. Aran avait donc finalement tenu sa promesse, et l’ambiance s’était très sensiblement détendue. Même Jaheira esquissa un sourire lorsqu’ils se serrèrent la main en guise d’adieu.

 

− Ah oui, une dernière chose…

 

Tous les regards se tournèrent vers lui. L’espace d’une seconde, il avait cru qu’un dernier contretemps allait une nouvelle fois reporter leur voyage, mais le visage détendu de leur interlocuteur le rassura aussitôt.

 

− Le bateau est prêt. Vous partirez cette nuit.

L’antre du Mal

Le cimetière se trouvait au sud-est de la ville. C’était un lieu calme et isolé, et s’ils n’avaient pas été au courant que ses cryptes abritaient un nid de vampire, il aurait été parfait pour le recueillement. De nombreux caveaux de nobles familles d’Athkatla se dressaient fièrement au tournant des allées pavées, et on distinguait même un gigantesque obélisque orné d’une balance dédié à Kelemvor, le dieu de la mort et du destin. En dehors d’eux quatre, le grand parc n’accueillait qu’une seule autre personne, le vieil homme qui s’occupait des lieux, attablé devant sa cabane. Il était presque midi, et ils avaient rendez-vous dix minutes plus tard avec leur contact des Voleurs de l’Ombre.

 

− Je crois que l’entrée des souterrains se trouve ici, désigna Jaheira d’un geste de la main.

 

Quelques marches montaient vers la lourde porte d’une bâtisse orangée. Contrairement aux autres chapelles, celle-ci ne portait ni insigne, ni nom, et l’accès était légèrement entrouvert.

 

Le gardien ne leur adressa qu’un rapide coup d’œil, mais ne daigna pas s’avancer vers eux ou les questionner sur leurs intentions. Daren repensa au message du contact. Si ses souvenirs étaient bons, ils avaient soudoyé le gardien, et il comprenait parfaitement cet homme qui n’avait sans aucun doute nulle envie de défier ces créatures, ou de se mêler de leurs affaires. Jaheira poussa la porte précautionneusement, suivie de prêt par Daren, Minsc et Aerie. Un souffle frais s’échappa de l’obscurité, un air qui sentait la poussière vieille de nombreuses années. Derrière les battants, les escaliers descendaient à nouveau. À peine avait-il fait quelques pas vers les sous-sols que Daren n’y voyait déjà plus. La lumière trop vive de l’extérieur l’avait forcé à s’arrêter au milieu des marches, imité par Minsc. Aerie les dépassa, continuant sa descente pour rejoindre Jaheira qui était déjà arrivée.

 

− Ces tunnels sont très anciens, murmura la demi-elfe.

 

Sa voix se répercuta un instant contre les parois antiques avant de se perdre dans les profondeurs des catacombes.

 

− Peut-être même plus que la ville elle-même, continua-t-elle.

− Je…, je me sens mal à l’aise ici, répondit Aerie. J’ai l’impression que chaque parcelle de cette crypte a une histoire, et que nous ne sommes pas les bienvenus en ces lieux. Ces tombes sont si… intimidantes !

− Minsc te protégera !, intervint le rôdeur d’une voix qui couvrit tout autre bruit.

 

Daren descendit à son tour. Ses yeux s’étaient accommodés aux ténèbres, et même s’il ne distinguait pas encore son environnement, il devinait les marches devant lui.

 

− Je vais allumer une torche, proposa-t-il. Et nous allons chercher notre contact.

− Si toutefois il existe…, ajouta Jaheira d’un ton sceptique.

 

À tâtons, il attrapa le briquet de son sac à dos et embrasa le tissu dégoulinant d’huile à l’extrémité de son flambeau. Deux couloirs bordés de sarcophages anciens partaient de la pièce où ils se trouvaient. Près de l’entrée, les tombes n’étaient pas les plus anciennes, et on lisait encore distinctement les devises gravées sur la pierre qui recouvrait les défunts. Daren balaya sa torche devant lui, découvrant dans un crépitement inquiétant les reliques du passé qui dormaient ici depuis plusieurs siècles. Il n’avait pas terminé son tour d’horizon que Jaheira et Aerie avaient sorti leurs armes et fait un pas en arrière.

 

− Qui êtes-vous ?, tonna la druide, qui avait soudainement oublié le silence qu’imposaient ces lieux.

 

Quelques secondes plus tard, Minsc et Daren découvrirent eux aussi la sombre silhouette qui se tenait camouflée à l’intersection des deux tunnels.

 

− Vous faîtes tellement de bruit qu’il n’a pas été difficile de vous trouver…, répondit une voix masculine d’un ton hautain.

 

Il découvrit sa cape noire et s’avança vers le petit groupe. Malgré son apparence menaçante, son visage n’était pas celui d’un de ces vampires.

 

− Qui voulez-vous que je sois ?, reprit-il. Vous devez être ces lourdauds qu’Aran m’a envoyés, c’est bien ça ?

− Les lourdauds risquent bien de vous faire passer devant si vous continuez sur ce ton, répliqua Jaheira d’un ton sec.

 

L’homme ne répondit rien, et finit par plonger sa main dans sa poche.

 

− Comment vous appelez-vous ?, demanda Daren pour changer de sujet.

− Vous pouvez m’appeler Haz. Mais sachez que j’ai suffisamment de pouvoir pour être votre supérieur.

 

Daren n’aimait pas beaucoup le ton qu’il prenait, et à n’en pas douter, Jaheira non plus. À mesure qu’ils exécutaient les tâches de plus en plus dangereuses confiées par Aran Linvail, ils se retrouvaient confrontés aux meilleurs lieutenants du Maître des Ombres, et ceux-ci ne voyaient pas d’un bon œil qu’une poignée d’étrangers leur volassent aussi facilement la vedette.

 

− Je pense avoir trouvé l’entrée, continua-t-il. Suivez-moi, et observez le maître.

 

Jaheira poussa un long et fort soupir que leur guide ne releva pas, et tous les cinq avancèrent à pas de loup parmi les tombes oubliées du cimetière d’Athkatla. Ils avaient croisés de multiples embranchements, et sans l’aide de leur contact, ils auraient sans doute errés plusieurs heures avant de retrouver leur chemin parmi les tombes de plus en plus usées. Après presque un quart d’heure de marche silencieuse, l’homme devant eux s’arrêta, et dissimula sa torche derrière lui.

 

− Nous y sommes, chuchota-t-il.

 

À l’angle du couloir se dressaient deux immenses battants d’une porte de métal noir. Les signes incrustés contre les arcades formaient un ensemble des plus effrayants. Ils semblaient presque vivants, comme des insectes rampants contre une pierre humide.

 

− Que…, commença doucement Aerie.

− Pas un mot !, chuchota à nouveau leur guide. Même si nous sommes au beau milieu de la journée, nous sommes suffisamment loin du soleil ici pour que les vampires soient aux aguets. Je vais tenter d’ouvrir ces portes en douceur. Restez sur vos gardes.

 

Il s’avança d’un pas et entama des incantations silencieuses. Les symboles sur la porte s’illuminèrent, brillant d’une lueur pourpre, puis la lumière s’estompa. Leur contact était donc un mage, ou tout du moins manipulait-il les arcanes. Il recommença son sortilège une seconde fois, puis une troisième, sans succès.

 

− Je crois que nous n’avons pas le choix…, reprit-il. Il ne reste que la manière forte.

− Qu’entendez-vous par « manière forte » ?, demanda timidement Daren.

− Attendez, intervint Aerie.

 

Elle n’avait pas quitté la porte des yeux, et observait attentivement les runes gravées sur les arcades.

 

− Daren, donne-moi ton épée un instant.

 

D’un air incrédule, il lui tendit sa lame. Il n’avait encore jamais vu l’elfe manier  une arme, et ne comprenait pas ce qu’elle comptait en faire.

 

− Merci.

 

Aerie approcha sa main de la pointe, caressant le tranchant de son pouce, qu’elle entailla d’un geste vif. Une goutte rouge sombre perla le long de son doigt, et elle lui rendit son épée.

 

− Mais… Aerie… Que fais…

− J’ai peut-être une idée. Il faut que j’essaie.

 

Haz ne s’attendait sans doute pas à accompagner d’autres adeptes de la magie, et observait l’avarielle d’un air condescendant. Elle s’approcha des runes sur la porte et passa son pouce encore rougeoyant le long des rainures. Un très léger crépitement retentit alors, comme si le métal dont elles étaient composées se mettait à travailler. Aerie se recula de quelques pas, et entama les mêmes gestes que leur hôte quelques minutes plus tôt. Les signes se mirent à briller de la même lueur violette, puis virèrent au rouge avant de s’éteindre brutalement. Un cliquetis métallique résonna alors dans le couloir, et la porte s’entrouvrit. Le mage dévisagea Aerie d’un air stupéfait tandis qu’elle reculait de quelques pas.

 

− Joli travail, commenta Jaheira. Mais même si nous sommes en plein jour, méfions nous tout de même. Il est tout à fait possible que…

− Là ! Attention !, s’écria Haz.

 

Il avait à peine donné son avertissement qu’une demi-douzaine de formes gazeuses bleutées commençait à prendre forme autour d’eux.

 

− Il faut faire vite !, continua-t-il. L’alerte est donnée, et plus nous attendrons, plus il sera difficile de les vaincre.

 

Une litanie familière s’éleva dans le couloir et un halo argenté illumina les ténèbres un instant. Aerie avaient ses deux mains tendues fermement devant elle, et récitait avec foi sa prière.

 

− Non, Aerie ! Pars avec Daren, il aura besoin de toi.

− Minsc ira avec elle aussi, alors !, s’écria le rôdeur.

− Allez-y tous les trois !, répondit le Voleur de l’Ombre. J’ai plus d’un tour dans mon sac !

 

Jaheira se posta en travers de la porte, laissant passer Daren, Aerie et Minsc. Elle tenait son bâton d’une seule main, l’autre commençant à auréoler d’un vert inquiétant. Autour d’eux, les six vampires s’étaient matérialisés de l’éther.

 

− Vous voulez vous battre ?, reprit le mage. Approchez-vous, mes petits !

 

Daren lança un dernier regard en arrière, le temps d’apercevoir le mage entamer à son tour quelques passes, et dégainer une arme de sa ceinture.

 

− Daren, Minsc, il nous faut avancer. Je suis sûre que Jaheira s’en sortira sans nous.

 

Dans le repaire, les couloirs étaient tous les mêmes, et ne sachant quel chemin suivre, ils tournèrent au premier embranchement sur la droite. Un bruit sourd venant de l’entrée fit sursauter Daren, mais ils avaient déjà trop avancé pour retourner porter secours à leur amie.

 

− Par où allons-nous, maintenant ?, demanda Minsc.

 

Ils devaient toujours se trouver dans les catacombes sous le cimetière, dans la partie la plus ancienne. Les murs jaunis par le temps se ressemblaient tous, et ils n’avaient pas la moindre idée de l’endroit où se trouvait leur cible.

 

− Bouh sent quelque chose, par là.

 

Minsc tendit un bras maladroit dans un tunnel crasseux. Des effluves âcres et entêtants s’échappaient effectivement de la pièce au fond du couloir.

 

− Du sang…, murmura Aerie. Cette odeur est si… horrible. Elle me soulève le cœur !

− Soyons prudents, répondit Daren en dégainant son épée.

 

L’air était lourd. On pouvait sentir la poussière encore imprégnée de l’odeur de mort flotter dans les airs. Ils s’avancèrent tous les trois vers la pièce d’où s’échappaient ces relents, les armes à la main. Elle ressemblait davantage à une grotte. Au centre, une immense cuve remplie d’un liquide noir et épais bouillonnait furieusement, laissant échapper ces miasmes.

 

− Ah… Comme nous nous retrouvons.

 

Cette voix nasillarde fit frissonner Daren. Derrière le bassin, une silhouette longiligne se dévoila, laissant apparaître un visage pâle comme de la craie. Il ne pouvait s’agir que de lui. Il se souvenait parfaitement de ce démon qu’ils avaient combattu sur les quais.

 

− Lassal…

− Ma maîtresse m’avait prévenu de votre arrivée, et je me devais de vous recevoir comme il le fallait, continua-t-il de sa voix pincée.

− Vous ne vous enfuirez pas aussi facilement, cette fois !, intervint à son tour Aerie.

− Oh, mais je n’en ai aucune intention, ma jolie. Je vais plutôt vous faire goûter aux joies de la Vraie Mort, comme vous auriez dû avoir droit lors de notre dernière rencontre.

 

Il leva sa main blanche, et un autre de ses laquais s’avança à ses côtés.

 

− Gellal n’existe que pour servir le Maître, récita l’autre créature d’une voix hésitante.

− Nous avons du sang frais au menu, esclave !

 

Les deux vampires se séparèrent et se mirent à courir vers les murs de la pièce. Aerie était toujours près de l’entrée, tandis que Minsc et Daren s’étaient rapprochés dos à dos. L’odeur du sang était de plus en plus insupportable, et semblait à l’inverse aiguiser les réflexes de ces créatures.

 

− Minsc et Bouh se chargent du chef, murmura le rôdeur.

 

Daren acquiesça d’un « compris » sur le même ton, et s’élança vers l’autre vampire.

 

− Rappelez-vous !, leur héla Aerie. Évitez leur regard !

 

Il n’avait pas oublié, et à l’évidence Minsc non plus. Il n’était pas prêt d’omettre cette chaleur envoûtante qu’il avait ressentie, cette sérénité faussement douce qui ne pouvait le conduire qu’à la mort. Un grognement aigu le ramena soudainement à la réalité. Gellal s’était jeté sur lui, toutes griffes dehors. Daren eut à peine le temps d’effectuer une roulade pour esquiver son attaque, que le vampire chargeait à nouveau. Il fixait tant bien que mal ses jambes, se forçant à ne pas relever les yeux vers son visage, et balaya puissamment son épée devant lui. La créature s’arrêta, reconsidérant son adversaire.

Quelques mètres plus loin, Minsc poussaient de grands cris, comme à son habitude. Malgré le même handicap visuel, il tenait Lassal à distance, et Daren pouvait entendre de là où il était sa lourde lame fendre les airs. Tentant sa chance, Daren pointa son épée vers l’avant pour charger son adversaire, mais celui-ci le prit de vitesse. Ce sanctuaire décuplait ses forces et sa célérité tandis que lui-même était affaibli, et le vampire n’eut aucune difficulté à esquiver une attaque aussi lente. Il porta sa main vers la nuque de Daren, relevant ses griffes invisibles, et il n’eut qu’à peine le temps de soulever son bras pour se protéger de ce coup mortel. Une douleur fulgurante lui déchira les muscles, et la violence du coup le projeta quelques mètres en arrière.

 

− Non ! Daren !

 

La voix d’Aerie résonna dans la caverne. Daren sentait son pouvoir gronder, attisé par le combat et l’odeur de mort qui régnait en ces lieux, mais il préférait lutter contre autant qu’il était possible. Sa blessure au bras gauche lui arracha un gémissement, et sa main trembla de douleur et d’excitation. La brume rouge sortit lentement du sol, mais une profonde inspiration l’empêcha de se propager davantage.

 

− Es-tu pressée de mourir, petite fille ?, siffla Gellal, sortant une langue rougeoyante lissant ses lèvres.

 

Aerie leva fermement sa main à la hauteur de son visage et entama à nouveau ses psaumes. Le vampire eut une seconde d’hésitation, que Daren mit à profit pour se relever. Mais alors que la lumière argentée gagnait la pièce, un rire aigu et mauvais résonna.

 

− Tu es courageuse, ma jeune prêtresse…

 

C’était Lassal.

 

− …mais tes pouvoirs ne sont d’aucune utilité ici. Ma Maîtresse possède une force bien plus grande que toi, et il est inutile espérer obtenir quoi que ce soit de ton dieu ici.

 

La lumière s’estompa, et Gellal reprit de l’assurance. Il se frotta les mains en avança lentement vers l’elfe.

 

− Aerie, fait attention !

 

Le vampire se dirigeait droit vers elle, et elle le regardait dans les yeux sans sourciller.

 

− Aerie ! Non !

 

Minsc se retourna et se mit à courir vers sa sorcière, mais son adversaire lui coupa toute retraite. Gellal n’était plus qu’à quelques pas, et Daren était trop loin pour espérer l’intercepter.

 

− Si Baervan ne peut rien contre toi ici…, dit-elle d’une voix dure.

 

Elle plongea sa main dans les replis de sa toge et en ressortit une poudre grisâtre.

 

− … sache que j’ai moi aussi des pouvoirs !

 

Ses mains s’enflammèrent à ces paroles, et elle déchaîna un feu brûlant de sa colère sur le vampire hébété devant elle. Gellal recula d’un pas, se débattant pour éteindre les flammes orangées qui lui dévoraient le corps. L’occasion était trop belle pour ne pas être tentée. Daren saisit fermement sa lame, et d’un coup puissant, décapita la créature qui s’effondra devant lui.

 

− Tu vas payer, avorton !, s’écria Lassal, la voix tremblant de rage et de fureur.

 

Minsc profita de cette seconde d’inattention pour enfoncer profondément son épée dans le torse de la créature, qui recula à l’impact.

 

− Tu n’as pas encore compris qu’il était inutile d’espérer me battre ?, reprit le vampire en retirant lentement l’acier de son corps. Tu vas mourir, toi et ton hamster, ainsi que tes amis !

 

Ce Lassal était particulièrement résistant. Son état de mort-vivant doublé de son lien étroit avec cette pièce le rendait quasiment invulnérable à tout dommage. Minsc l’avait frappé à plusieurs reprises, mais son corps semblait aussi intact que lorsque leur combat avait commencé. Le rôdeur en revanche, portait de nombreuses marques de griffures qui saignaient abondamment le long de ses bras musclés. Daren se souvint alors de leur affrontement sur les docks. Cette fois encore, Minsc l’avait blessé de sa lame, mais le vampire n’avait pas semblé affecté. En réalité, la seule chose qui avait été capable de l’atteindre avait été…

 

− Minsc ! Attrape !

 

Daren retourna son arme en la saisissant par la lame et la lança en direction du colosse. La scène sembla se dérouler au ralenti. Tous les regards étaient tournés vers cette épée flottant dans les airs, et un silence éphémère se fit dans la grotte. Minsc lâcha son arme, et attrapa la lame noire de Sarevok avant qu’elle ne touchât le sol.

 

− Minsc et Bouh n’ont pas besoin de leurs yeux pour te trouver !, hurla le rôdeur. Tu empestes la mort si fort qu’un hamster enrhumé te repèrerait à des lieux à la ronde !

 

Pour la première fois, Lassal sembla inquiet. Il dévisagea le colosse en furie devant lui, hésitant un instant à fuir. Minsc ferma les yeux et chargea. Un bruit de chair tranchée couvrit le bouillonnement de la cuve, et le vampire s’affala au sol.

 

− Non… Vous ne pouvez pas… Je…

− Attention !, s’écria Aerie.

 

Le corps de Lassal se désagrégea en une brume bleutée qui rampa sur le sol de la caverne en direction des couloirs derrière eux.

 

− Il ne faut pas le laisser s’enfuir !

− Occupe-toi de Minsc ! Je m’en charge !

 

Aerie hésita un instant, ses yeux allant du rôdeur sévèrement blessé à Daren. Elle croisa un instant son regard, et se décida finalement à suivre son plan. La vapeur bleue s’engouffra dans les couloirs anciens, tournant à chaque embranchement, mais Daren ne l’avait pas perdue de vue. Il savait où elle allait le conduire, là où il pourrait en finir une fois pour toutes. Il porta sa main vers son sac à dos, caressant d’un doigt la pointe de bois de l’épieu mortel. Même s’il n’avait son arme avec lui, ce simple pal serait suffisant pour remporter la victoire.

La course s’arrêta finalement dans une pièce qui ressemblait à toutes celles qu’ils avaient croisées dans les catacombes. Une salle sobre, ne comportant en son sein qu’une simple tombe sans nom. Daren s’avança, confiant, et poussa l’épais couvercle du tombeau qui se fendit en heurtant le sol. Il ne s’était pas trompé. À l’intérieur, un cercueil d’ébène renfermait le corps lacéré du vampire. D’un geste lent, sans quitter le cadavre des yeux, il sortit le pieu de son sac et le positionna juste au dessus de la poitrine de son ennemi. Le vampire n’avait pas bougé, ses deux mains toujours jointes sur son ventre. Daren leva son arme, et la planta violemment dans son cœur. Un bruit de chair molle résonna un instant contre les parois de la salle. Daren lâcha précautionneusement l’épieu, et recula vivement en ne pouvant retenir un cri. Le corps tout entier du vampire se décomposa en une multitude de vers qui s’agitaient sans relâche dans leur réceptacle. Il jeta un dernier regard sur ce qui restait de Lassal, un tas d’asticots grisâtres et grouillants, et partit.

 

Malgré les galeries toutes similaires, Daren retrouva facilement le chemin qu’il avait pris pour suivre les traces du vampire. Son sens de l’orientation avait toujours été assez développé, et il mémorisait facilement les trajets, même dans un environnement inconnu. Son père adoptif l’avait d’ailleurs souvent félicité de ses progrès en la matière lors de ses entraînements dans le labyrinthe souterrain des archives de Château-Suif. Il rejoignint enfin Aerie et Minsc, qui s’étaient de leur côté occupés du corps de l’autre vampire.

 

− Ta blessure…, s’inquiéta Aerie en désignant son bras.

− Ça va aller, t’en fais pas.

− Nous devrions rejoindre Jaheira au plus vite, reprit l’avarielle.

− Tu as raison. Allons-y.

 

Il en avait presque oublié Jaheira. Tous les trois l’avaient laissé en compagnie de ce mage, et surtout en bien mauvaise posture. Daren n’avait pas eu le temps de compter précisément le nombre d’adversaires qu’ils avaient dû affronter, mais il ne restait qu’à espérer qu’ils ne fussent pas aussi coriaces que celui qu’il venait de combattre. Le bruit sourd qu’il avait perçu juste après leur séparation ne laissait lui non plus rien présager de bon. En quelques minutes, la grande porte métallique qui séparait la crypte du repaire des vampires était en vue.

 

− Daren ! Minsc ! Aerie !

 

Un frissonnement de soulagement parcourut son corps. C’était la voix de Jaheira. Elle était en vie, et toujours accompagnée de leur allié.

 

− Nous n’osions pas pénétrer plus loin dans le complexe, de peur de ne pas vous trouver. Vous… vous avez réussi ?

 

Jaheira accourut vers eux, leur serrant chaleureusement les mains et s’inquiétant de leur état. Daren ne trouvait plus ses mots. Depuis qu’ils voyageaient ensembles, il avait toujours considéré Jaheira comme sa supérieure. Elle incarnait l’expérience et la sagesse, et même si leurs rapports n’avaient pas toujours été sereins, il la considérait avec beaucoup de respect et d’admiration. Mais pour la première fois, elle lui parlait comme à son égal. Elle l’avait laissé partir affronter le danger, et avait fait une confiance aveugle en ses capacités.

 

− Oui, nous l’avons…

 

Un souffle glacial balaya tout à coup le couloir. Haz, qui se tenait en retrait, semblait anormalement immobile. Aerie laissa sa phrase en suspens, et Jaheira se retourna à son tour.

 

− Excusez-moi…?, osa timidement l’avarielle. Vous allez bien ?

 

Le mage avait le regard vide, et on devinait du sang qui coulait au bord de ses lèvres. Dans un craquement sinistre, il s’effondra, laissant apparaître derrière lui une créature terrifiante au visage blâfard.

 

− J’aurai espéré que les choses n’en arrivent pas là, mais vous semblez déterminés, n’est ce pas ?

 

C’était une femme. Ou plutôt un vampire ayant le corps d’une femme. Sa peau était d’un bleu pâle constellé de traces écarlates encore fraîches, et ses cheveux noirs comme la nuit laissaient entrevoir un œil rouge qui scintillait entre deux mèches. De sa bouche coulait encore le sang de sa dernière victime, ce qui ajoutait encore à l’horreur du personnage. Elle avait sûrement dû être une belle femme de son vivant, mais la mort ne l’avait rendue que plus terrifiante. Jaheira prit la parole la première, et répondit à la question de la vampire.

 

− Que pouvez-vous connaître de notre détermination ? Et qui êtes vous ?

 

Sa voix était assurée, mais Daren ne pouvait s’empêcher de frissonner à la perspective d’un nouveau combat.

 

− Oh, vous avez sans doute déjà entendu mon nom. Je m’appelle Bodhi, et figurez-vous que je suis au courant de beaucoup de choses…

 

Sa voix était calme et douce, mais aussi mordante qu’une bise glaciale.

 

− Mais pouvez-vous en dire autant ?, continua-elle d’un ton ironique. Connaissez-vous vraiment ces gens qui vous manipulent et se cachent dans l’ombre dont ils revendiquent le nom ?

− Nous n’avons aucune raison de vous faire confiance, répondit Jaheira.

− Que vous me croyiez ou non m’est égal. Il semble que, de toute façon, vous ayez décidé d’être… nuisibles.

 

Daren tira lentement son arme de son fourreau. Elle était peut-être une vampire hors du commun, mais ils étaient quatre, et elle était seule.

 

− Dites-moi, reprit-elle, est ce que les Voleurs de l’Ombre ont fait plus que promettre jusqu’à présent ? Ont-ils tenu parole ? Ou se sont-ils contentés de s’assurer que vous étiez toujours à leur disposition ?

 

Le cœur de Daren s’accéléra. Elle était effectivement au courant de beaucoup de choses, mais pouvait-il s’attendre à moins de la part de la maîtresse d’une guilde capable de rivaliser avec les Voleurs de l’Ombre eux-mêmes ?

 

− J’imagine que vous ne leur avez rien dit de votre objectif, dans ce cas ?, continua-t-elle, toujours sarcastique. Et eux, vous ont-il dit pourquoi ils avaient tant besoin de vous ? Et e pourquoi ils ont décidé de vous aider ?

 

Ses paroles étaient justes, même si difficiles à entendre. Il n’y avait plus un bruit dans ce couloir sombre, à l’exception des quelques crépitements discrets de leurs torches. Une chose était sûre : elle cherchait à les déstabiliser.

 

− Leur aide n’a pas été gratuite !, intervint alors Daren. Nous avons assez payé pour cela !

 

Bodhi ne l’avait pas quitté des yeux depuis leur rencontre. Elle haussa ses longs sourcils noirs, et un sourire narquois se dessina sur ses lèvres.

 

− Oh, vraiment… L’or était donc tellement important pour eux ? Ou… avez-vous plus vraisemblablement été observé et disséqué pour vos… capacités ?

 

Un souffle gelé balaya le sol. Daren pouvait entendre la respiration saccadée de ses compagnons dans le silence de mort qui régnait dans les ténèbres. Ses capacités… Était-il possible qu’elle sût ?

 

− Posez-vous la question, continua-t-elle. Qu’apportez-vous à l’équation ? Simplement de l’or ? L’or ne manque jamais très longtemps, croyez-moi. Un service ? Possible… Mais d’autres pourraient faire l’affaire…

− Et que suggérez-vous ?, tonna Jaheira. Que nous nous allions à vous ?

 

Elle tourna son regard vers la druide, un sourire sanglant sur le visage.

 

− Oh, je crois bien qu’il est trop tard pour cela, maintenant. Tout ceci ne pourra que se terminer dans la violence, j’en suis sûre. Vous, et en particulier toi ─ ajouta-t-elle à l’attention de Daren ─ êtes beaucoup trop… versatiles. En fait, je me demandais seulement si vous saviez à quel point on se sert de vous.

− Personne ne se sert de nous !, s’écria Daren. Les Voleurs de l’Ombre ne savent que ce que nous leur avons révélé !

− Oh, comme c’est touchant… de naïveté. Es-tu certain de ce que tu avances ? Et si l’intérêt qu’ils vous portent, qu’ils te portent, allait bien au-delà du simple mercenariat ? Et s’ils savaient pertinemment qui tu es, et… ce que tu es ?

 

Daren ne put s’empêcher de tourner son regard vers ses compagnons, qui semblaient aussi stupéfiés que lui. Il n’y avait plus de doute possible maintenant. Elle savait. Et si elle savait, les Voleurs de l’Ombre aussi.

 

− Tu as l’air surpris, reprit-elle. Oui, je sais ce que tu es, enfant de Bhaal. Irenicus me l’a dit. Il aurait pu en savoir plus, il aurait pu éveiller ton pouvoir, mais ces voleurs l’ont interrompu.

 

Il eut l’impression qu’on lui assenait un coup en pleine figure. Qu’elle eût appris son affiliation divine était encore acceptable, nombres d’inconnus l’avaient déjà abordé en évoquant le sujet par le passé, mais qu’elle eût obtenu cette information de leur pire ennemi souleva en lui une colère sans nom. Mille questions s’entrechoquèrent dans son esprit. Comment ? Quand ? Pourquoi ? Les derniers souvenirs qu’il avait d’avant sa capture se résumaient au campement où ils avaient passé la nuit sur le chemin d’Athkatla. Quel rôle avait-elle bien pu jouer dans leur enlèvement ?

 

− Que savez-vous au sujet de notre capture ?, s’écria-t-il, la voix tremblant de fureur.

− Je sais plus de choses que ta pauvre tête ne pourrait en assimiler en toute une vie !, répliqua-t-elle sur le même ton. Il y a tant de choses qui se passent sous ton nez, tant de choses que tu ne vois même pas ! Même ton Imoen t’a échappé…

 

Elle avait fini sa phrase d’un tel mépris que Daren sentit son ventre se nouer. Son cœur battait à tout rompre à présent. Il ne devait pas céder. Pas encore. Il devait contenir sa colère. Cette femme, ce monstre, savait, et il devait en apprendre le plus possible avant de passer à l’attaque.

 

− Irenicus ne semble pas être le genre d’homme à tolérer des gens auprès de lui, lança-t-il. Pourquoi étiez-vous là-bas ?

− J’étais là-bas car j’avais choisi d’y être, répondit aussi Bodhi. Mais je n’ai aucune raison de t’en apprendre davantage. Je suis lasse de cette conversation. Vous avez posé vos questions et formulé vos menaces, je m’y suis pliée, mais maintenant, c’est terminé.

 

Un tapis rougeoyant s’éleva lentement du sol.

 

− Alors, c’est fini ? Vous êtes ici pour nous tuer, comme vous avez tué ce malheureux ? Je n’ai donc plus aucun intérêt pour cet Irenicus ?

− Oh, mais il y a beaucoup à apprendre dans l’épreuve, vous savez ? Viens à moi, enfant ce Bhaal. Viens, et libère ta colère !

 

La brume se mit à recouvrir totalement le sol, et même les murs. Son état d’excitation et de nervosité rendait difficilement contrôlable son pouvoir. Daren se tourna vers Jaheira, mais elle se tenait immobile, les bras balands, son regard fixé droit devant elle. La panique embrouilla encore davantage son esprit, car Aerie et Minsc étaient eux aussi dans le même état, perdus dans un cauchemar sans nom et incapables du moindre mouvement.

 

− Ah oui, j’ai oublié de te prévenir, reprit Bodhi, du sang coulant de son visage blafard, tu combattras seul. Mais ne t’inquiète pas, c’est seulement toi que je veux. Je ne ferai quelque chose à tes amis… seulement si tu échoues…

 

Et dans un rire mauvais, elle se jeta sur lui, ses lèvres relevées dévoilant des crocs écarlates. Daren esquiva l’attaque. Ses réflexes étaient aiguisés au maximum, et la brume rouge de l’essence de Bhaal s’amplifiait à chaque seconde. Quelques minutes plus tôt, il était encore éreinté de son précédent combat, mais son pouvoir lui procura une force neuve. Sous son effet, la puissante épée de Sarevok semblait anticiper les mouvements de la vampire, et Daren parait sans erreur ses assauts.

 

− Tu te défends correctement, lui lança-t-elle, mais que feras-tu contre ceci ?

 

Bodhi courut droit vers lui. Il positionna son épée la pointe en avant, se préparant à donner l’estocade, mais au moment même où sa lame atteignait sa cible, elle se volatilisa.

 

− Trop lent !

 

Une douleur fulgurante lui déchira le dos. Elle était réapparut derrière lui, et venait de lui transpercer son armure d’un simple coup de griffe, entaillant ainsi profondément sa chair. Avant qu’il ne pût comprendre ce qui lui arrivait, un autre coup le projeta en avant. Daren s’affala au sol, le goût du sang sur les lèvres. Le rire maléfique de la vampire s’éleva dans le couloir. Bodhi avançait à pas lent. Il ne la voyait pas, mais il pouvait distinctement sentir sa présence. De toute façon, il ne parvenait plus à voir quoi que ce fût. La brume écarlate avait soudainement envahi la totalité de son champ de vision, plus intense que jamais. Initiée par sa colère, attisée par sa haine et maintenant enflammée par sa souffrance, il ne se contrôlait qu’à peine. Des milliers d’images de sang, de mort et de tortures envahirent son esprit. Tout devenait flou. Dans ce paysage pourpre, il ne percevait que des formes. Des formes indistinctes qu’il devait tuer.

 

− TU VAS ME LE PAYER !, hurla-t-il.

 

Il s’était relevé en une fraction de seconde. Le temps semblait se dérouler au ralenti. Il ne savait plus pour quelles raisons, mais il devait tuer cette femme qui se tenait devant lui. Abandonnant son arme, il se rua sur elle, ses poings auréolant d’une couleur noire. Même s’il ne voyait pas distinctement son visage, il sentit la surprise chez son ennemi. La surprise d’une telle rage frénétique et incontrôlable.

Daren frôla son adversaire, mais elle esquiva son attaque au dernier moment. Il frappait, sans relâche et de toutes ses forces. La vampire se métamorphosa à nouveau pour se matérialiser quelques mètres plus loin, mais aucun mouvement ne lui échappait dans cette brume. Son corps se déplaçait tout seul, et avant qu’elle n’eût le temps d’esquiver à nouveau, il atteignit Bodhi en plein torse, la projetant contre les murs anciens des catacombes. Un bruit sourd fit trembler les fondations, et la vampire s’effondra, emportant avec elle une partie de la roche fissurée par la violence du choc.

 

− Hé bien, dit-elle en se relevant, cela a été plutôt… enrichissant. J’en ai assez vu, et je n’ai plus besoin de toi… pour l’instant.

 

Cette phrase si insolite ramena Daren à la conscience. Il refaisait surface à nouveau, et tenta de contrôler ses membres encore tremblants d’excitation. Il inspira de longues bouffées d’air, reprenant contact avec son environnement, et le brouillard rouge céda quelque peu. Il n’était pas totalement sorti d’affaire, mais était au moins capable de prendre le dessus.

 

− Qui êtes-vous ?, répondit-il enfin, le souffle court. Pourquoi faîtes-vous cela ? Tout ceci n’est donc qu’un jeu pour vous ?

 

Elle ricana. À mesure qu’ils parlaient, Daren pouvait voir les blessures de la vampire qui se refermaient comme par enchantement. Sans le mur enfoncé et les traces de sang sur le sol, personne n’aurait pu croire que Bodhi venait de se battre à mort quelques secondes plus tôt. Même s’il avait péniblement survécu à cet assaut, il semblait impossible de pouvoir vaincre une telle créature.

 

− Un jeu ?, répéta-t-elle. Oui, peut-être. Mais les jeux peuvent être terriblement sérieux…, surtout quand je suis la seule à en connaître les règles.

 

Elle marqua une pause, fixant Daren dans les yeux.

 

− Persévère. Persévère, et recherche Imoen de toutes tes forces. J’ai vu ce que j’étais venue voir.

 

Et avant qu’il ne pût répliquer, elle se changea en chauve-souris dans un éclat de poussière noire, s’enfuyant sous ses yeux dans le dédale de galeries souterraines.

Briser les liens

Comme à son habitude, Aran Linvail les attendait patiemment, assis dans son luxueux fauteuil. La pièce baignait toujours dans une fumée âcre, des volutes d’herbe brûlée s’élevant sans discontinu de sa longue pipe.

 

− Ah ! Mes fidèles agents sont de retour. Sommes-nous enfin débarrassés de ces traîtres de Jaylos et de Caehan ?

− Nous ne sommes pas des assassins à votre solde, répondit Jaheira en haussant le ton. Tuer ne nous est pas aussi indifférent qu’à vous.

 

Daren était mal à l’aise, comme toujours en ces lieux. Il était partagé entre le point de vue naturel et cohérent de Jaheira, et l’espoir toujours vivace que les Voleurs de l’Ombre honorassent enfin leur promesse. Aran Linvail les considéra un à un longuement, humant toujours sa pipe.

 

− C’est… surprenant… J’avais cru comprendre que vous auriez pu… Enfin, ce n’est pas si grave, si vous avez toutefois ce que je vous ai demandé.

 

Daren tira le parchemin jauni de sa poche et le lui tendit.

 

− La lettre mentionne le quartier du cimetière, et parle des cryptes.

 

Aran parcourut le message rapidement, et continua.

 

− Oui, le cimetière… Cela ne me surprend guère, au final, après ce que nous avons pu constater.

 

Il fronça les sourcils, soucieux. Daren pressentait un nouveau problème, et donc un nouveau report, mais Jaheira le devança.

 

− Bien, je suppose que maintenant que ces petits jeux sont terminés, vous allez enfin nous obtenir ce pour quoi nous avons grassement payé ?

 

Il ne répondit pas, lisant une nouvelle fois le parchemin. La demi-elfe ferma les yeux un instant, inspirant lentement pour calmer sa colère.

 

− Oserais-je comprendre que vous n’allez pas encore nous conduire à Imoen après tout ce que nous avons fait pour vous ?

 

Malgré ses efforts, elle avait terminé sa phrase en criant. Daren, Minsc et Aerie étaient eux aussi scandalisés, car le silence de leur interlocuteur ne pouvait signifier qu’une seule chose.

 

− Vous n’êtes pas les seuls à avoir eu une nuit chargée !, finit-il enfin par répondre sur un ton de reproche. Une certaine Bodhi a osé nous attaquer, ce soir même.

− Bodhi ?, répéta Daren.

− Oui. Et ce n’est pas n’importe qui, figurez-vous. Il s’agit de la maîtresse de la guilde rivale.

 

Cette dernière phrase ramena le silence dans la pièce.

 

− Elle était accompagnée de l’un de ses lieutenants, que nous avons déjà affronté plusieurs fois.

 

Aran marqua une pause. Son regard biaisé ne pouvait signifier qu’une chose : il allait leur demander un nouveau service, toujours plus dangereux.

 

− C’est la dernière fois, je vous le promets !, se justifia-t-il avant même de leur avoir dévoilé ses intentions.

 

Jaheira poussa un long soupir d’exaspération, et ses mâchoires se crispèrent. Minsc écarquilla les yeux, tandis qu’un craquement résonna dans la pièce à mesure qu’il serrait les poings. Daren était las lui aussi. Cette situation n’avait que trop duré, et il était plus que temps que les Voleurs de l’Ombre remplissent leur part du contrat. Toutefois, ils étaient encore une fois à leur merci. Daren se résigna à parler le premier, d’une voix fatiguée.

 

− Très bien… Mais vous avez intérêt à dire la vérité, cette fois. Je ne suis pas certain que tous mes compagnons aient ma patience, et il vous faudra sûrement plus que quelques archers planqués derrière vos tapisseries pour vous en sortir indemne si vous veniez à nous trahir à nouveau.

− Trahir, c’est un bien grand mot !, s’indigna le voleur.

 

Un inquiétant grognement de Minsc le fit cependant changer de sujet au plus vite.

 

− Bon bon, très bien. Je vous garanti que c’est le dernier service que je vous demande. Plus aucun obstacle ne sera en travers de notre route une fois cette ultime formalité accomplie.

 

Il proposa aux quatre compagnons de s’asseoir à ses côtés, mais aucun ne releva l’invitation. Quelque peu contrarié, il continua néanmoins son exposé.

 

− Alors. Les informations que vous m’apportez corroborent tout à fait avec ce dont m’ont prévenu mes espions. Cette information pourrait rester confidentielle, mais aux vues des services que vous nous rendez et des risques que vous prenez, il est de mon devoir de vous mettre au courant. La guilde que nous combattons n’est pas composée d’humains, comme vous et moi. Je suppose que vous l’aviez déjà remarqué. En réalité… elle est composée de vampires.

 

Il s’arrêta un instant. Daren croisa le regard de Jaheira, puis celui d’Aerie. Ils étaient déjà arrivés à la conclusion que leurs ennemis étaient des morts-vivants, et ces révélations ne faisaient que confirmer ce qu’ils savaient déjà. Toutefois, si les vampires étaient des créatures particulièrement puissantes, elles étaient aussi vulnérables, et ceci expliquait leur présence exclusive une fois la nuit tombée.

 

− Il existe un réseau de catacombes sous les sépultures du cimetière, et nous savons maintenant que c’est là qu’ils se terrent. De ce que nous avons vu ce soir, Bodhi est une vampire particulièrement puissante, et je ne pense pas que nous soyons en mesure de la vaincre actuellement. Toutefois, elle ne peut pas agir seule, et il nous est possible d’affaiblir ses positions en portant un coup fatal à sa garde rapprochée.

− Vous allez nous demander de prendre d’assaut leur repaire ?, s’exclama Daren.

− Ce n’est pas exactement ça, répondit aussitôt le Maître de l’Ombre, un soupçon de gêne dans la voix. Disons que…

− Et nous sommes censés avaler ça ?, s’écria Jaheira, hors d’elle. Vous ne faîtes que gagner du temps, encore et encore ! Vous demandez toujours plus, et vous n’offrez rien ! Je crois que votre but est de nous éliminer en douceur !

 

Elle avait sortie son arme, et menaça ouvertement Aran Linvail. Le voleur la regarda dans les yeux sans sourciller. Toute trace d’humanité avait disparu de son visage, et il n’était maintenant plus question d’excuse ou d’explication. Daren passa un bras devant Jaheira. Rien ne bougea dans la pièce l’espace de quelques secondes, et la druide reprit sa place sans un mot. Les pointes de flèches qui avaient surgi des murs disparurent aussitôt.

 

− Votre mission sera d’éliminer l’un des lieutenants de Bodhi, reprit-il comme si de rien n’était. Il se nomme Lassal, et vous devrez l’affronter dans leur repaire.

 

Lassal. Ce nom lui était familier. C’était le vampire qu’ils avaient affronté quelques jours plus tôt.

 

− Nous avons déjà combattu ce Lassal, répondit Daren, soulagé. C’est lui qui a assassiné Mook l’autre soir, mais nous avons réussi à le vaincre.

− Oh, je n’en doute pas, reprit aussitôt Aran Linvail. C’est d’ailleurs pour cela que je fais appel à vous pour cette mission. Vous êtes les plus aptes à la réussir.

− Mais nous l’avons déjà vaincu, ajouta Aerie. J’ai distinctement vu Daren transpercer son corps de la lame de son épée.

− Vous ne comprenez pas, continua-t-il en secouant la tête lentement. Lassal était celui qui a accompagné Bodhi ce soir même lors de leur attaque. Et je peux vous garantir qu’il est toujours actif.

 

Il était particulièrement ardu de mettre à terre définitivement ces créatures non vivantes. Le pouvoir d’Aerie pouvait faire disparaître les plus faibles d’entre elles, mais des démons aussi résistants que ces vampires n’étaient pas aussi affectés par son pouvoir. Au mieux parvenait-elle à les déconcentrer, mais en aucun cas à les tuer.

 

− Vous aurez besoin de ceci, reprit Aran.

 

Il ouvrit un petit coffre duquel il sortit quatre longs pieux en bois.

 

− Lorsque vous parvenez à les vaincre au combat, vous avez remarqué que leur corps se transforme en une sorte de nuage gazeux.

 

Daren acquiesça. Il se souvenait parfaitement de ce phénomène étrange qu’ils avaient observé l’autre soir.

 

− Suivez ce nuage. Traquez-le sans relâche, car il vous conduira là où le vampire se régénère. C’est-à-dire son cercueil.

− Et il ne reste plus qu’à enfoncer le pieux dans son cœur avant qu’il n’ait reprit ses forces, compléta Aerie.

− Vous avez parfaitement saisi la situation. Mais rassurez-vous, continua-t-il. D’après les écrits des sages, il faut de plusieurs heures à plusieurs jours avant que le corps du vampire ne soit à nouveau opérationnel. Vous aurez donc le temps de rechercher votre proie avant qu’elle ne se réveille.

 

Jaheira n’avait toujours pas émit le moindre son depuis sa dernière intervention. Son visage était toujours tendu, et elle n’était visiblement pas prête à louer à nouveau ses services pour le compte des Voleurs de l’Ombre.

 

− Et je suppose que nous devons encore une fois nous jeter dans la gueule du loup avec le sourire ?, intervint-elle d’un ton sarcastique. Ce que vous nous demandez est un suicide pur et simple. Pénétrer au cœur même du repaire de l’ennemi ! Nous sommes quatre, et vous êtes des centaines ! Si vous-même ne pouvez rien contre eux, qu’est ce qu’une poignée peut faire pour vous ?

 

C’était la stricte vérité. Comment pouvaient-ils réussir là où l’une des plus puissantes guildes d’Amn avait échoué ?

 

− Je ne vous demande pas de mettre leur repaire à sac. Seulement de traquer et d’éliminer l’un de leur lieutenant.

− Vous nous demandez de nous rendre seuls chez l’ennemi !

− Je n’ai jamais dit « seuls ».

 

Jaheira s’arrêta, le bras toujours pointé en avant. Les trois autres tournèrent eux aussi leur regard vers le Maître de l’Ombre.

 

− L’un de mes hommes vous accompagnera. L’un des meilleurs. Il sera prêt après-demain. Les vampires aiment la nuit, nous attaquerons donc de jour. Vous aurez rendez-vous avec lui à midi, prêt de l’entrée des catacombes.

 

Les quatre compagnons se regardèrent longuement. S’il voulait simplement se débarrasser d’eux, aurait-il envoyé l’un de ses hommes à leur secours ? Où leur aurait-il fourni ces pieux pour vaincre ce vampire ? Daren pesa longuement ses paroles, ainsi que celles de Jaheira. Mais avaient-ils véritablement le choix ? Qu’ils acceptassent où non, cette Bodhi les avait déjà inscrits sur la liste des personnes à éliminer. Et ils avaient déjà payé de leur argent. Daren finit par s’avancer, tendant la main vers les piquets de bois que tenait toujours Aran Linvail.

 

− Parfait. Bonne chance, et que mes vœux vous accompagnent. Je vous reverrai dans deux jours.

 

Ils sortirent sans un mot du bureau et rejoignirent leurs chambres en silence. La préoccupation se lisait sur tous les visages, mais était encore trop récente pour en débattre. Daren se coucha et s’endormit rapidement, d’innombrables images des évènements de la soirée brouillant ses rêves.

 

Ils étaient libres le lendemain. Leur contact ne serait pas sur place avant la prochaine journée, et ils en profitèrent tous les quatre pour partir retrouver Yoshimo à la Couronne de Cuivre. Le voleur leur adressa un rapide salut, et s’attabla à jouer aux dés avec ses habituels partenaires. Ils saluèrent Hendak qui était occupé au service, puis sortirent en direction de la Promenade de Waukyne.

 

− Je suis impatiente de retourner à la campagne…, maugréa Jaheira, en se pinçant les narines. Les villes sont si… oppressantes, et malodorantes. J’ai vraiment hâte que nous…

 

Elle s’arrêta subitement, les yeux écarquillés. Un homme d’une cinquantaine d’année, les cheveux châtains aux épaules, les attendait.

 

− Der… Dermin ?

 

Le visage de Jaheira s’éclaira soudainement, et elle s’avança vers lui les bras tendus.

 

− Dermin ! Cela faisait si longtemps ! Que je suis heureuse de te revoir !

 

L’homme en face d’elle n’avait pas décroisé les bras, et son visage exprimait davantage la sévérité que la joie des retrouvailles.

 

− Longtemps, c’est le mot, finit-il par répondre d’une voix froide.

 

Jaheira s’immobilisa et fronça les sourcils.

 

− Que se passe-t-il, Dermin ?

 

Daren, Minsc et Aerie s’avancèrent à sa hauteur. Ses deux compagnons n’avaient sans doute pas la moindre idée de l’objet de cette visite, mais Daren pressentait qu’elle avait un rapport avec les Ménestrels. Le visage de Jaheira changea de couleur, et elle reprit.

 

− Nous n’avons pas toujours eu les mêmes opinions, Dermin, je le sais, mais… tu ne permettrais pas qu’on me piétine, n’est-ce pas ? Je t’assure du respect que…

− Jaheira…, la coupa-t-il d’un ton las. Je pourrais aussi bien te laisser passer. Crois-moi, il n’y a nulle joie dans ma visite…

 

Il poussa un long soupir.

 

− Te souviens-tu de ce que je t’ai enseigné, Jaheira ?

 

La question la déstabilisa un instant.

 

− Mais… bien sûr ! C’est toi-même qui m’as présentée aux Ménestrels !

 

C’était la première fois qu’elle parlait de son affiliation aux autres, mais les évènements qu’elle avait endurés ces derniers jours lui avaient fait relativiser ce secret.

 

− Oui, oui…, répondit Dermin d’un ton agacé. Mais mes enseignements ? Te souviens-tu de mes enseignements ?

− Où veux-tu en venir ?

 

Elle avait reprit ses esprits, et sa voix était de nouveau assurée.

 

− Jaheira, je ne suis pas venu pour réchauffer notre amitié. J’ai été mandé pour te tuer, ou provoquer ta perte par tous les moyens. Et cette tâche me répugne.

 

Daren, Minsc et Aerie mirent quelques secondes à réaliser la portée de ses paroles.

 

− Tu ne toucheras pas un cheveu de l’amie des hamsters !, tonna le rôdeur. Nous te botterons les fesses avant que tu n’aies pu faire un geste !

− Calme-toi, Minsc…, le coupa Jaheira.

 

Elle soupira longuement, et reprit.

 

− Je vois… Et dis moi, mon ami, quelle puissance a donc décidé que je devais être tuée ? Je suis au service de la Nature, et je protège le bien de la Terre par tous les moyens, et par mon travail de Ménestrel ! Qui ai-je donc offensé ?

 

Daren n’intervint pas, mais il connaissait la réponse, tout comme son amie.

 

− Qui… ? Enfin, Jaheira ! Tu voyages avec un tueur de Ménestrels ! Je n’ose pas imaginer que tu puisses avoir été complice de tels actes, mais il est bien ici, avec toi, et toujours vivant !

− Mes mains sont lavées de l’incident au Cercle des Ménestrels, répondit Jaheira d’une voix calme. Galvarey était dans l’erreur, et il a provoqué son propre destin.

− Nous ne savons rien de cela, Jaheira. Seulement le fait que toi…. toi et ton ami, vous êtes la cause de nombreuses morts.

 

Il tourna pour la première fois la tête vers Daren. Son regard était méprisant, et une moue de dégoût se lisait sur son visage. La druide ne lui laissa toutefois pas le temps de poursuivre.

 

− Il était dans l’erreur, Dermin ! Dans l’erreur ! Je suis certaine de cela ! Galvarey voulait emprisonner Daren pour servir ses intérêts, et j’ai choisi le bon droit. Je ne pouvais rien faire d’autre !

− Nous ne voyons pas les choses ainsi, Jaheira… Justice doit être faite. C’est ta seule chance de rédemption. Les autres… ne t’accepteront pas, sinon.

− Tu te trompes, Dermin, finit-elle par répondre. Ce n’est pas la bonne solution.

− Je ne vois aucune autre issue, Jaheira. Les tiens sont morts. Qu’as-tu l’intention de faire ?

 

Les trois autres assistaient à ce face à face sans oser intervenir. Jaheira semblait en prise avec un intense conflit intérieur, que seul Daren était partiellement en mesure de comprendre. Il s’avança derrière elle, et posa une main sur son épaule.

 

− Je suis… désolé, Jaheira. Je t’ai attiré beaucoup d’ennuis et…

 

Elle ne tourna pas les yeux vers lui, mais Daren devina une larme se dessiner sur son visage.

 

− Je me fis à ton jugement.

 

Jaheira sécha rapidement ses yeux d’un revers de la main, et s’adressa à nouveau au Ménestrel.

 

− Dermin, je… Dermin, je ne peux pas faire ce que tu demandes. Tu te trompes, comme Galvarey. J’ai eu raison de me ranger aux côtés de Daren, et tu cours à ta perte si tu ne le comprends pas.

 

Il plissa les yeux à cette réponse, contrarié.

 

− Pèse bien chacun de tes mots, mon enfant. Tu dois obéir à la justice.

− C’est un simulacre de justice ! C’est une vengeance pour un mensonge, et personne n’a pris la peine de chercher quelle était la vérité. Si c’est ainsi que les Ménestrels rendent justice, alors je…

 

Elle s’arrêta, un sanglot étouffant sa voix.

 

− Alors… quoi ?, répéta Dermin, le regard menaçant.

− Si telle est votre justice, je… je renonce à vous ! Je renonce… je renonce ma vie entière à être Ménestrel !

 

Le désespoir se lisait dans sa voix. Minsc et Aerie la dévisageaient, stupéfaits. C’était la première fois qu’ils la voyaient dans cet état.

 

− Jaheira, tu ne veux pas dire que… Réfléchis bien.

− Il semblerait que je sois la seule qui ait réfléchi à cette histoire, reprit-elle plus assurée. Ce n’est pas ton cas, ni celui de Galvarey, ni des Ménestrels qui veulent maintenant verser le sang. J’ai porté le deuil de nombreux Ménestrels, mais ils sont morts pour l’harmonie et la vérité. Mais ce n’est pas le cas de Galvarey. Je n’en serai pas complice plus longtemps.

 

Dermin resta un moment silencieux, pensant chaque parole de la druide.

 

− Qu’il en soit ainsi, finit-il par répondre. Je rapporterai tes propos à ceux qui veulent les entendre. Mais saches que tu ne pourras plus jamais vivre en paix après ce choix.

 

Jaheira rajusta la sangle de son sac à dos. La conversation était terminée.

 

− Ce ne sera pas de tout repos, conclut-elle, mais c’est une voie plus claire que la tienne. Adieu, Dermin.
Le Ménestrel fit demi-tour, laissant Daren, Minsc et Aerie hagards.

 

− Que se passe-t-il, Jaheira ?, demanda timidement Aerie.

 

Elle ne répondit pas tout de suite, mais Aerie n’osa pas répéter sa question. Tous les trois avaient l’impression d’avoir assisté à une conversation qu’ils n’auraient pas dû entendre.

 

− Excusez-moi, vous tous, finit par répondre la druide. Je… tous… Enfin, je ne peux pas vous parler de ça pour l’instant. C’est un conflit entre moi et… Pardonnez-moi, vraiment, je ne suis pas prête pour en parler.

− Minsc et Bouh ont confiance en ta sagesse, Jaheira. Tu nous as toujours aidés à vaincre le mal partout où nous l’avons trouvé, et c’est une raison suffisante pour combattre à tes côtés.

− Rentrons, il commence à pleuvoir.

 

Quelques gouttes de pluies et une bourrasque salée coupèrent court à la conversation, et ils coururent rejoindre la Couronne de Cuivre pour s’y mettre à l’abri. Leur mission du lendemain était loin à présent, et chacun se remémorait les paroles blessantes de ce Dermin à l’encontre de leur amie, et sur Daren.

 

− Je peux te poser une question ?

 

Daren sursauta à ces paroles. Aerie s’était approchée de lui, et lui tendit une chope qu’elle était partie chercher au comptoir.

 

− Merci. Que veux-tu savoir ?

 

Elle hésita un instant, ne sachant pas où poser ses yeux, et finit par formuler sa question.

 

− Que s’est-il passé entre vous ?

 

Daren écarquilla les yeux à cette phrase. Que voulait-elle sous-entendre ? Aerie s’empourpra aussitôt, et bafouilla une autre question.

 

− Heu…, ce n’est pas ce que je veux dire. Que s’est-il passé avec ces Ménestrels, lorsque nous t’y avons retrouvé avec Jaheira ?

 

Son visage était écarlate et sa respiration saccadée. Son lapsus l’avait mis dans tous ses états.

 

− Je ne sais pas si je peux te le révéler sans son accord… Mais je te fais confiance pour garder ce que je te raconte pour toi.

 

Elle le remercia d’un sourire. Aerie était déjà au courant de leur combat dans le bâtiment sur les docks, mais Jaheira ne leur avait pas révélé la nature de leurs adversaires. Il lui raconta en détail leur entretien, l’interrogatoire qu’il avait dû subir, et le désarroi de Jaheira face à son choix.

 

− Elle a choisi d’affronter ses pairs pour… toi ?

− C’est exactement ça. Mon père adoptif, Gorion, était son ami et faisait lui aussi partie des Ménestrels, ainsi que son mari, Khalid.

− Je… je la comprends. C’est une femme de confiance. Je l’ai mal jugée.

 

Sa voix se réduisit à un murmure, et son visage s’empourpra encore davantage.

 

− Et… je t’ai mal jugé toi aussi…

 

Daren sentit son cœur s’emballer. Les grands yeux bleus d’Aerie brillaient comme deux saphirs dans leur écrin. Sa voix tremblotait légèrement, et elle déglutit plusieurs fois avant de reprendre la parole.

 

− Je voulais… Je voulais m’excuser pour l’autre soir. J’ai été stupide, et…

 

Le temps se suspendit à ses lèvres. Plus rien n’existait dans cette taverne, plus rien en dehors de ce visage angélique aux cheveux d’or.

 

− Aerie ! Bouh a des démangeaisons à nouveau, et j’aurai besoin de la crème que tu as préparée l’autre jour !

 

Elle esquissa un sourire mutin, et lui fit un dernier clin d’œil avant de se tourner vers le rôdeur.

 

− J’arrive, Minsc.

 

Elle laissa Daren seul avec sa chope vide entre les mains. Il resta plusieurs minutes sans bouger, debout au milieu de la grande salle, jusqu’à ce qu’un couple de petites-personnes l’abordât pour lui demander où ils pouvaient trouver le propriétaire des lieux. La soirée se déroula sans autre encombre, en compagnie de Yoshimo, qui s’excusa une nouvelle fois de ne pas pouvoir les accompagner le lendemain. Ils se séparèrent à la nuit tombée, et rejoignirent leurs chambres dans le quartier général des Voleurs de l’Ombre. Ils avaient une mission délicate à accomplir, et devaient être au meilleur de leur forme pour la couronner de succès.

Le contact

− Ainsi, Mook est morte…

 

Aran Linvail était pensif, assis dans son fauteuil de cuir et fumant sa longue pipe.

 

− C’est regrettable, même si je suppose que vous avez fait ce que vous pouviez… Mais…

 

Il se leva soudainement, et fit face aux quatre compagnons qui venaient de lui faire leur rapport. Jaheira tremblait de rage à la désinvolture de son attitude, mais Daren la coupa avant qu’elle n’intervînt.

 

− Mais ?, répéta-il.

− Mais il est temps de passer à l’action, reprit le Maître de l’Ombre. Nous devons localiser le centre des opérations de cette guilde, et j’ai un plan pour cela.

 

La demi-elfe ne tint plus.

 

− Êtes-vous le dirigeant d’un petit gang de truands ou le chef d’une puissante organisation ?, intervint-elle d’un ton cassant et sarcastique. Vous voulez dire qu’après tous ce temps, vous n’avez toujours pas la moindre idée d’où opère votre ennemi ?

− Je vous rappelle que cet ennemi est aussi le vôtre maintenant, répondit Aran sans détourner le regard.

 

Il tira une bouffée de sa pipe dont il recracha une épaisse fumée. Ses yeux s’étaient plissés, et il caressa lentement sa joue de son index.

 

− J’ai peut-être un plan. Et vous allez l’exécuter.

− Nous vous avons déjà apporté notre aide, répondit Daren.

 

Lui aussi commençait à se lasser de ces éternels reports. Ils les avaient déjà grassement payés, et il ne voulait pas attendre plus longtemps avant de revoir Imoen.

 

− Je comprends votre inquiétude, reprit le Maître des Ombres, mais pour avancer, il faut d’abord dégager la route. Vous avez ma parole que vous reverrez votre amie en vie, ainsi que cet homme qui vous a emprisonnés. Mais il nous faut avant tout résoudre ce problème.

− Minsc te suggère d’avoir raison, voleur, car si tu t’es joué de nous, ton sort ne sera pas différent de ce mage lorsque nous le retrouverons !

 

Aran Linvail se mit à faire les cents pas dans la pièce. Il murmura quelques paroles pour lui-même en hochant vivement la tête, puis s’arrêta soudainement.

 

− Bien, voici la situation. En fait, ces évènements confirment ce que je craignais : la guilde rivale est bien informée de nos actions, sans doute grâce aux traîtres qui l’ont rejointe. Et nous devons empêcher toute nouvelle défection.

 

Il parcourut les quatre compagnons du regard un à un, s’assurant que tous écoutaient attentivement ses propos.

 

− Deux de nos hommes, Jaylos et Caehan, envisagent de quitter notre petite communauté pour passer à l’ennemi. J’imagine que l’herbe semble toujours plus verte de l’autre côté… Nous avons appris le lieu et l’heure à laquelle ils doivent rencontrer un contact. C’est au premier étage de l’auberge des « Cinq Chopes », sur le grand pont de la ville. Nous ignorons de qui il s’agit, mais nous savons qu’il sera là-bas demain soir, à vingt heures.

− Et pourquoi n’envoyez-vous pas l’un de vos hommes pour faire ce travail ?, demanda Daren.

− Jaylos et Caehan travaillent avec nous depuis bien trop longtemps pour ne pas connaître la plupart de nos agents qualifiés. Non, ils flaireraient le piège aussitôt. Je pourrais certes envoyer une de nos nouvelles recrues mais hélas, aucune n’a votre talent.

− L’ennemi que nous avons combattu cette nuit était seul, intervint Jaheira, et il a bien faillit triompher de nous quatre réunis. Qu’est ce qui peut nous certifier que vous n’essayez pas de vous débarrasser de nous en nous envoyant faire votre sale boulot, empochant du même coup l’or que nous vous avons laissé ? Je commence vraiment à être lasse de ce petit jeu.

− Rien à part ma parole ne peut vous le certifier, vous avez raison. Mais je vous assure que nous travaillons bien ensemble avec le même objectif, et que votre or a déjà été utilisé pour entamer les tractations nécessaires à la préparation du sauvetage de votre amie.

 

De toute façon, ils n’avaient pas le choix. Comme il le leur avait déjà dit, toute retraite était coupée, et même dans le cas probable où les Voleurs de l’Ombre abuseraient de la situation en leur faisant exécuter quelques basses œuvres, ils n’avaient comme solution que de s’y plier. En espérant que cet homme dît la vérité.

 

− Je veux savoir où se trouve le repaire de notre adversaire, reprit-il. Et… une dernière chose : il se pourrait que ces deux traîtres ne se montrent pas raisonnables, alors… autant vous préparer à des hostilités.

 

Il marqua une courte pause.

 

− S’ils résistent, tuez ces chiens.

 

Aran Linvail se rassit sur son siège et ralluma sa pipe qui s’était éteinte. La conversation était finie. Jaheira sortit la première, suivie de Daren, puis d’Aerie et de Minsc.

 

− J’ai une idée, chuchota la demi-elfe. Mais cette fois, nous aurons besoin de notre ami Yoshimo.

 

Les dédales de la guilde des Voleurs de l’Ombre n’étaient plus aussi obscurs que lors de leur première arrivée. Ils ne connaissaient sans doute pas tous ses secrets, mais avaient appris désormais à se rendre dans leurs quartiers sans recourir à une aide extérieure. Jaheira n’exposa pas son plan davantage, préférant sans doute en révéler les détails à l’abri des oreilles indiscrètes. Minsc et Daren rejoignirent leur chambre, Jaheira et Aerie la leur, et tous les quatre s’endormirent d’un sommeil agité.

 

Le lendemain, le petit groupe se mit en route vers la Couronne de Cuivre. Sous le soleil de midi, Athkatla grouillait de monde.

 

− Nous fonçons droit dans un piège…, finit par maugréer Jaheira.

− Mais nous n’avons pas le choix, répondit Daren d’une voix à peine audible.

− Je le sais bien !, s’exclama-t-elle, exaspérée. C’est d’ailleurs pour ça que je vais vous proposer mon idée pour ce soir. Mais j’ai un très mauvais pressentiment…

− J’espère que cet homme honorera sa promesse après ce que nous aurons fait pour lui, intervint Aerie. Je suis déjà très mal à l’aise de devoir accomplir cette… « mission »… qui pourrait bien se transformer en assassinat.

− Mais nous n’avons pas le choix !, s’exclama Daren, cette fois-ci à haute voix.

 

Ils arrivèrent devant les portes de la Couronne. Daren entra le premier, l’esprit préoccupé par le choix qu’ils avaient fait de faire confiance à Aran Linvail.

 

− Bonjour à vous !, s’écria une voix joviale dans leur direction.

 

Hendak s’avança vers eux, les bras tendus, et leur serra chaleureusement les mains avant de leur offrir un déjeuner. Il leur demanda quelques nouvelles de leur situation puis s’excusa alors que la taverne se remplissait.

 

− Vous n’auriez pas vu notre ami, Yoshimo ?, lui demanda Jaheira avant qu’il ne partît.

− Si si, je l’ai encore vu hier soir, il ne devrait pas tarder. Bon, je dois vraiment vous laisser, le travail m’appelle.

 

La silhouette longiligne du voleur apparût quelques temps après en haut des marches qui montaient aux chambres, et il rejoignit ses compagnons en balayant la salle d’un regard soupçonneux. Jaheira lui exposa rapidement les faits de la nuit précédente, ainsi que la proposition du Maître de l’Ombre.

 

− C’est tout à fait compréhensible, répondit Yoshimo. Avec une guilde rivale aussi menaçante, il leur est impossible de mener à bien une opération aussi délicate que la nôtre.

− Là n’est pas la question, le coupa Jaheira. Ces deux hommes que nous allons rencontrer doivent nous mener à un contact de l’autre guilde. J’ai une idée pour nous infiltrer, mais il faudrait nous faire passer pour d’autres déserteurs. Et comme tu es le seul d’entre nous à avoir fréquenté ce genre de milieu, ta présence serait d’une aide toute particulière.

 

Yoshimo plissa les yeux, le regard pensif. Il passa plusieurs fois sa main dans ses cheveux et répondit.

 

− C’est une idée astucieuse, mon amie. Mais nous présenter tous les cinq à ce rendez-vous serait une pure folie. Jamais aucune désertion ne serait crédible avec un tel nombre de déserteurs à la fois.

− Que proposes-tu ?, demanda Daren.

− Ils sont deux ? Alors nous serons deux nous aussi.

− Si nous devons combattre à nouveau cette même créature qu’hier soir, je pense pouvoir être utile, proposa Aerie.

− De toute façon, une seule personne pourra accompagner Yoshimo, ajouta Jaheira. Et il faudra monter la garde, pour prévenir de l’arrivée du contact. Nous n’aurons pas longtemps pour leur tirer les vers du nez.

− Minsc ira là où ira Aerie !, s’écria le rôdeur, quelque peu perdu dans le flot incessant de propositions.

− Jaheira, Aerie, et Minsc, coupa Daren en haussant le ton, vous monterez la garde. Nous aurons besoin des elfes pour surveiller les couloirs dans le noir. Jaheira, il faudrait que tu utilises un animal pour nous prévenir le plus discrètement et le plus tôt possible de l’arrivée du contact. Yoshimo et moi, nous irons à la rencontre des deux ex-Voleurs de l’Ombre, et nous ferons aussi vite que possible. Si la situation tourne mal… vous nous rejoindrez, et… Enfin, espérons que tout se passe bien.

 

Le calme revint soudainement autour de la table et pour une fois, Jaheira n’avait rien trouvé à redire. Minsc rompit finalement le silence.

 

− Bouh trouve ton plan parfait !

− J’ai le même avis que ton hamster, ajouta Yoshimo.

 

Tous éclatèrent de rire à cette dernière phrase, à l’exception de Minsc qui n’avait pas saisi le comique de la situation.

 

La majeure partie de la journée fut consacrée au repérage des lieux. Sur le pont marchand d’Athkatla, on trouvait toutes sortes de boutiques, ainsi que l’auberge des Cinq Chopes. Ce quartier, jonction entre le port maritime au sud de la ville aux mains des guildes de voleurs et les riches maisons des anciennes familles de l’Amn, mélangeait les genres, mêlant roturiers et aristocrates. Le patron des Cinq Chopes était une petite-personne, un semi-humain ne mesurant pas plus d’un mètre vingt mais dont le sens du commerce n’avait rien à envier aux plus influentes guildes de marchands. Daren avait entendu parler de ce peuple d’artisans, bien que peu présent sur la Côte des Epées. La majorité des leurs vivait dans le sud de Féérune et en particulier ici, dans la cité de la monnaie. L’ambiance joviale et détendue de la taverne ne les détourna toutefois pas de leurs investigations, et tous les cinq parcoururent le plus discrètement possible les environs à la recherche d’une stratégie plus concrète pour la soirée.

 

− Le rendez-vous aura lieu dans l’une des chambres à l’étage, rappela Daren. Mais nous ne savons pas où précisément.

− Tous les trois, nous resterons ici, répondit Jaheira en désignant un renfoncement peu après les dernières marches de l’escalier. Je crois qu’il s’agit d’une sorte de placard, j’ai vu un employé y ranger des draps tout à l’heure. De la rambarde, on peut facilement observer les personnes qui s’engagent sur les marches, et on pourra vous alerter à temps. Bref, nous vous attendrons ici tous les trois.

− Et comme moyen de communication ?, demanda Aerie. Tu avais parlé d’un animal, Daren, non ?

− Et c’était une excellente idée, ajouta Jaheira. Mais inutile de se compliquer la tâche, alors que nous avons la solution devant nous.

 

Les quatre autres se regardèrent, surpris. Daren s’attendait à ce que la druide repèrât un quelconque animal vivant ici, et s’en servît pour les prévenir.

 

− Bouh ne comprend pas où tu veux en venir, Jaheira.

− Oh, je suis sûr qu’il le comprend très bien, pourtant, répondit-elle amusée. Car c’est précisément de lui dont je parle.

 

Comment n’y avaient-ils pas pensé plus tôt ? Il existait bel et bien un rongeur prêt à faire le messager dans cette auberge, et il s’appelait Bouh.

 

− Oh, je vois !, répondit aussitôt le rôdeur. Ce sera un honneur pour tous les hamsters que de remplir cette mission.

− Ne restons pas dans les parages trop longtemps avant ce soir, intervint Yoshimo. Nous sommes venus repérer les lieux, et je préférerais que peu d’autres gens nous voient si c’était possible.

 

Ils acquiescèrent à cette proposition, et terminèrent l’après-midi en flânant entre les étals du district.

 

Dix-neuf heures et quarante minutes. Le voile du soir commençait à recouvrir les toits, et chaque bâtisse du pont s’illuminait à mesure que la nuit tombait. Des Cinq Chopes s’échappait une musique entraînante, rythmée par les applaudissements des clients. Tout était calme, et sans leur rendez-vous imminent, on aurait pu croire à une soirée comme les autres. Daren et Yoshimo entrèrent les premiers. Le voleur s’était recouvert le bas du visage d’un masque, et lui-même était grimé en parfait agent de l’Ombre. Plus que quinze minutes. Les déserteurs devaient sûrement déjà être là, à attendre le contact de l’autre guilde. Ils montèrent l’escalier en colimaçon tandis que leurs trois compagnons entraient à leur tour dans la taverne. Ils arrivèrent enfin dans le long couloir qui donnait aux chambres.

 

− Il nous faut faire preuve de prudence mon ami, chuchota Yoshimo. Ouvrons les portes une à une, et trouvons nos deux rebelles.

 

Daren avait le souffle court. Il ne leur restait plus beaucoup de temps, et ils devaient faire au plus vite. Il s’approcha de la première porte et tourna lentement la poignée.

 

− Celle-ci est fermée, chuchota-t-il à son tour. Essaye la suivante.

 

Les deux portes suivantes étaient verrouillées elles aussi. Daren commençait à perdre patience, et tourna encore une fois la volumineuse poignée devant lui. Cette fois, la porte s’ouvrit, et une voix aigue et tremblante s’éleva aussitôt.

 

− Qui va là ?

 

Daren s’immobilisa, mais Yoshimo le poussa à l’intérieur et le suivit. Dans la chambre, deux hommes en armes et armures venaient de porter la main au fourreau.

 

− J’étais sûr qu’on nous suivait !, reprit l’un des deux hommes.

− Du calme !, l’interrompit son compagnon. Nous sommes peut-être ici pour la même raison.

 

Daren jeta un regard rapide à Yoshimo qui lui répondit d’un bref et discret hochement de tête.

 

− Vous… vous êtes ici pour rencontrer le contact ?, demanda Daren d’une voix timide.

 

Malgré le stress, il essayait d’être le plus spontané possible. S’ils venaient à être découverts, tout ceci finirait dans un bain de sang.

 

− Peut-être, c’est possible, répondit l’autre homme. Et… comment s’appellerait ce contact ?

 

Il sentit son cœur s’accélérer. Sa ruse était faible, et ces deux hommes l’avaient habilement retournée contre lui.

 

− Comment ?, s’éleva la voix de Yoshimo derrière lui, indignée. Vous ne le savez pas ? Vous cherchez à nous tirer les vers du nez ?

 

Le visage des deux traîtres se décomposa. Yoshimo haussait rarement le ton, mais savait admirablement paraître sévère et déterminé.

 

− Je…je…, balbutia l’un d’eux.

−Vous êtes des espions, hein ?, ajouta Daren d’une voix forte, entrant dans son jeu.

− Quoi ?, bafouilla l’autre d’une voix blanche. Non ! Non, je le connais ! Je ne suis pas un espion !

− Taisez-vous !, intervint le premier. Ou ils nous tueront tous au lieu de nous engager !

 

Un silence pesant recouvrit la pièce. Il devait rester cinq minutes. Peut-être moins. Le moindre faux-pas pouvait les conduire à leur perte, et il fallait improviser au plus vite. Daren avait le souffle court, et la panique commençait à paralyser toutes ses tentatives de réflexions. L’un des deux hommes reprit alors la parole.

 

− Connaissez-vous le nom du contact, alors ?

 

Yoshimo le fixa droit dans les yeux, et répondit d’un ton autoritaire.

 

− Peut-être que je connais très bien ce nom. Peut-être même que ce nom… c’est le mien ! Ne vous est-il pas venu à l’esprit que je pouvais être le contact ?

 

Il avait porté ses mains sur ses hanches, et dévisagea les deux hommes d’un regard noir et menaçant. Quelques secondes s’écoulèrent sans un bruit, mais son bluff finit par faire son effet.

 

− Jaylos !, s’écria l’un d’eux d’une voix terrifiée. Et si c’était le contact ? Ils pensent que nous sommes des espions ! Nous allons tous y passer !

 

Le visage hagard de son compagnon allait et venait de Daren à Yoshimo.

 

− Allons, reprit le voleur plus calmement. Dites-moi comment je m’appelle et on oublie ce malentendu. Vous n’êtes pas les seuls à changer de camp, et j’ai déjà recruté l’un des vôtres dans une chambre en face il y quelques minutes, ajouta-t-il en désignant Daren. Je n’ai pas que ça à faire, alors dépêchez-vous un peu.

− Le nom est… Gracen, finit par lâcher l’un d’eux. Nous voulons rejoindre votre guilde. L’offre est trop tentante.

 

Un piaillement fit sursauter Daren. Se faufilant entre le mur et la porte entrouverte, un petit rongeur orangé entra en trombe dans la chambre, et heurta de plein fouet les bottes de Yoshimo avant de s’enfuir aussi vite qu’il était entré. Le temps était écoulé, et le véritable contact montait les marches.

 

− Que… que se passe-t-il ?, demanda timidement l’un des deux hommes, voyant le visage de Yoshimo soudainement tendu. Nous… nous ne sommes pas engagés ?

 

Il frissonna à cette évocation, et Yoshimo posa un doigt sur ses lèvres.

 

− Restez un instant ici. Je dois aller vérifier que nous n’avons pas été suivis. Je reviens dans une minute.

 

Il rouvrit la porte derrière lui et invita Daren à le suivre. Les deux traîtres poussèrent un soupir de soulagement, et osèrent un timide sourire lorsque Daren se tourna une derrière fois vers eux. Dans quelques secondes, ils seraient découverts, et leur vie serait en danger.

 

− Nous devons sortir au plus vite, murmura Yoshimo.

− Mais nous ne savons toujours pas où se trouve leur repaire !, répondit Daren sur le même ton.

 

Ils avaient réussi à prendre contact, mais n’avaient pas eu le temps suffisant pour obtenir ces informations sans éveiller les soupçons. Un bruit de pas lourd résonna à l’autre bout du couloir.

 

− Ne cours plus, et suis-moi. Ne t’arrête surtout pas, quoi qu’il arrive.

 

Yoshimo marchait devant lui, droit vers une silhouette imposante encore indistincte dans la pénombre du corridor. Son cœur battait à tout rompre, mais il faisait confiance à son ami. Même s’ils avaient échoués dans leur investigation, ils avaient encore une chance de s’en sortir vivants. Un choc mou mêlé à un grognement le sortit alors de ses réflexions.

 

− Oh ! Pardon, je suis vraiment désolé, dit Yoshimo. Excusez-moi !

 

L’homme en armure sombre qui montait les marches découvrit son visage à la faible lueur des torches. Dans le noir, Yoshimo l’avait heurté de plein fouet, et tous les deux  s’étaient retrouvés au sol. À peine relevé, il lui tendit la main mais l’autre homme se redressa seul dans un bougonnement. Daren continua sa marche sans s’arrêter, et contourna le voleur qui se répandait encore en excuses.

 

− À mon signal, cours.

 

Il avait murmuré ces paroles à son passage. Daren continua son avancée au même rythme et entendit à nouveau le pas lourd qui venait de reprendre derrière lui. Il posa un pied sur la première marche, lorsque Yoshimo le saisit par le bras.

 

− Maintenant !

 

Tous deux dévalèrent les marches aussi vite qu’ils purent. Passant devant l’alcôve où étaient dissimulés leurs compagnons, ils leurs firent signe de les suivre en silence, et tous les cinq dévalèrent les escaliers, sortant en quelques secondes de la taverne.

 

− Yoshimo ! Daren !, leur lança Jaheira. Que s’est-il…

− Plus tard !, la coupa le voleur. Plus tard ! Nous devons courir, et filer le plus loin d’ici possible !

 

Elle ne posa pas d’autre question, et le petit groupe s’enfuit dans les ruelles sombres d’Athkatla, rejoignant au pas de course le quartier général des Voleurs de l’Ombre.

 

− Nous l’avons échappé belle !, s’écria Jaheira le souffle court. Quand j’ai vu cet homme, j’ai tout de suite senti que c’était le contact.

 

Ils étaient presque arrivés à destination et étaient à nouveau à l’abri du danger. La nuit était définitivement tombée à présent.

 

− Alors, vous avez obtenu des renseignements ?, continua-t-elle en direction de Daren et de Yoshimo.

 

Daren baissa le regard. En si peu de temps, les deux déserteurs ne leurs avaient pas avoué le moindre indice sur ce qu’ils étaient venu chercher.

 

− Je… Non, désolé.

 

Elle ne répondit pas. Cette mission était particulièrement difficile, et elle pesta contre Aran Linvail pour leur avoir demandé l’impossible.

 

− Alors Bouh ne reverra plus jamais Imoen ?

 

Aerie fit quelques pas en direction de Daren. Elle ne connaissait pas son amie d’enfance, mais partageait en cet instant sa peine et sa déception.

 

− Tu as fait de ton mieux, j’en suis sûre.

 

Son doux murmure redonna quelques couleurs à son visage, et Daren lui sourit tristement.

 

− Bien, intervint Yoshimo, je suis vraiment désolé de devoir mettre un terme à cette sinistre discussion, mais j’ai deux bonnes raisons pour cela.

 

Tout le monde se tourna vers lui.

 

− La première est que nous ne sommes plus très loin du secteur des Voleurs de l’Ombre, et j’aimerai éviter de rester ici à découvert trop longtemps…

 

Il porta sa main vers l’une des ses poches, et en sortit un papier froissé.

 

− …et la deuxième est que j’ai probablement la réponse à votre question.

 

D’un sourire narquois, il déplia lentement le parchemin devant les visages ébahis des quatre autres.

 

− Hem hem…, reprit-il. Je vous fais la lecture ?

 

Daren avait la bouche grande ouverte, mais ne parvint qu’à hocher lentement la tête de haut en bas.

 

− « Gracen,

 

On t’a donné les fonds nécessaires pour accomplir ton devoir, alors tu dois agir sans hésiter. La pièce que nous avons donnée au gardien des tombes devrait suffire amplement à l’écarter des cryptes. Il faut aussi laisser des fonds aux exterminateurs de la ville pour qu’ils ne chassent plus les araignées dans les cryptes du cimetière, car ils ne pourront que nous découvrir aussi. Agis vite et bien. »

 

Les cryptes. Maintenant qu’ils avaient la réponse, il était plus qu’évident que ces créatures se terraient en ces lieux. Toutefois, au-delà du contenu même de cette lettre, une autre question lui taraudait l’esprit.

 

− Il n’y a pas de signature, mais je pense que cette note sera suffisante, non ?, ajouta Yoshimo.

− Comment…, le coupa Daren. Comment as-tu fait ? J’étais là pourtant, et…

 

Son visage s’éclaira soudainement. Yoshimo était la plupart du temps très discret, mais était cette fois particulièrement satisfait de son habileté; son visage rayonnait d’une fierté méritée.

 

− Que s’est-il passé ?, demanda Aerie. Qui est ce Gracen ?

− Dans le couloir…, continua lentement Daren. Tu l’as… Non ? Tu es un génie Yoshimo !

 

Le voleur lui décocha un clin d’œil complice.

 

− Que s’est-il passé dans le couloir, Yoshimo ?, demanda Jaheira à son tour.

− Lorsque Bouh est venu nous prévenir, répondit Daren à sa place, nous sommes sortis en vitesse de la chambre où avait lieu le rendez-vous. Yoshimo s’était fait passer pour le contact, et moi pour une autre recrue. En sortant, nous avons croisé le véritable contact, ce Gracen. Yoshimo l’a heurté de plein fouet en prétextant l’obscurité qui régnait, et… je n’arrive pas à y croire… Il lui a fait les poches ! C’est bien ça ?

 

Le voleur hocha la tête dans un sourire, et leur tendit le parchemin.

 

− Je ne peux vraiment pas rester plus longtemps sans me compromettre, mes amis, répondit-il doucement. Prenez la note, et rendez-vous à la Couronne demain. Nous continuerons cette conversation dans un endroit plus sûr.

 

Il les salua une dernière fois et disparut dans la nuit.

 

− Minsc n’aime pas trop les voleurs d’habitude. Mais Bouh semble apprécier celui-ci, alors nous n’avons rien à craindre.

− Allons faire notre rapport à Aran, conclut Jaheira. Il sera sûrement très intéressé par notre petite trouvaille.

 

Tous les quatre, regaillardis par leur succès de la soirée, s’engouffrèrent dans les sombres couloirs de la guilde en direction du bureau de Maître de l’Ombre.