Le bout du tunnel

Le silence et le calme étaient à nouveau revenus. La tension sous-jacente se dissipa, et Daren demeura immobile quelques instants, les paroles de Bodhi résonnant encore dans son esprit.

 

− Que… Daren ?

 

Jaheira venait de revenir à elle, ainsi que ses deux autres compagnons.

 

− Daren ? Que s’est-il passé ? Où est Bodhi ?

− Partie… Nous nous sommes battus, et elle s’est enfuie…

− Tu as affronté ce… monstre ?, intervint Aerie ,le regard terrifié. Seul ?

 

Daren hocha la tête sans conviction.

 

− Elle est vraiment très forte, reprit Jaheira. J’ai à peine croisé son regard, et…

 

Elle baissa les yeux, visiblement gênée.

 

− Je suis désolée, je n’ai pas pu t’aider.

− Bouh enrage de s’être fait berné si facilement !, s’écria Minsc. Nous nous vengerons si nous recroisons son chemin un jour !

 

Daren ne répondit pas. Il ne pouvait s’empêcher de repenser à ses dernières paroles, ses révélations pour le moins déconcertantes.

 

− Daren, tu vas bien ?, s’inquiéta Aerie en lui prenant le bras.

 

Ses grands yeux bleus interrogateurs étaient emplis de désarroi, tandis qu’elle tentait désespérément de croiser son regard.

 

− Nous devrions sortir d’ici, proposa Jaheira. Nous n’avons plus rien à y faire, et l’endroit est toujours dangereux.

 

Ils acquiescèrent tous les trois et continuèrent leur chemin au travers des tunnels poussiéreux des catacombes. Petit à petit, le sol se fit moins usé et les murs moins lisses. La lumière rayonnait toujours du haut de l’escalier qu’ils avaient descendu lors de leur arrivée et illuminait l’entrée d’un halo doré, malgré l’après-midi qui devait toucher à sa fin. Daren était resté silencieux depuis leur départ.

Aerie était restée à ses côtés le temps de leur retour. Sa présence le réconfortait, mais il ne parvenait pas pour autant à exprimer ce qui le tiraillait au plus profond de lui-même. L’air pur et frais en provelance du large sortit Daren de ses sombres pensées.

 

− C’est… Irenicus, finit-il par dire.

 

Toutes les têtes se tournèrent aussitôt vers lui.

 

− Que veux-tu dire ?, l’interrogea Jaheira.

 

Il prit une profonde inspiration et continua.

 

− Bodhi… Elle sait. Elle connaît mes origines et…, c’est Irenicus qui le lui a dit.

 

Personne ne répondit. La nouvelle impliquait tellement de conséquences qu’il était difficile d’y apporter une réponse.

 

− C’est ce sorcier qui a capturé ton amie ?, finit par demander inutilement Aerie. Et qui vous a torturés ?

 

Jaheira hocha lentement de la tête.

 

− Mais pourquoi cette… créature travaille-t-elle avec lui ?, ajouta l’avarielle.

− C’est justement la question que nous nous posons, Aerie, répondit Jaheira. Et cette nouvelle est des plus… inquiétantes, en effet.

− Et ce n’est pas tout, ajouta Daren. Bodhi m’a fait d’autres révélations avant que nous nous combattions.

 

Daren se sentait mal à l’aise. Il s’était accroché à l’espoir que leur avaient fait miroiter Gaelan Bayle et Aran Linvail, alors que son amie s’était toujours méfiée d’eux. Et elle avait raison, finalement. Si Bodhi disait vrai ─ et elle semblait trop en savoir pour ne pas dire la vérité ─ les Voleurs de l’Ombre étaient tout autant que Bodhi au courant de sa filiation, et ne s’intéressaient à lui que pour cette raison.

 

− Ces hommes qui ont attaqués lors de notre évasion du repaire d’Irenicus, reprit-il, c’étaient des Voleurs de l’Ombre. Et eux aussi savent qui je suis. En fait…, Bodhi m’a laissé sous-entendre qu’ils se servaient de nous et que…

 

Il ne termina pas sa phrase. Jaheira pinçait ses lèvres à un tel point qu’elles blanchissaient sous la pression. Minsc porta ses deux mains l’une contre l’autre, et un craquement rompit le calme et la tranquillité du cimetière.

 

− Si ces voleurs nous ont menés en bateau, Minsc ajoutera leur arrière-train à la liste des derrières à botter !

− Je crois que nous devrions aller parler à Aran, dit lentement Jaheira, le visage toujours crispé. Et j’espère très sincèrement pour lui qu’il aura des réponses claires et précises.

 

Ils prirent tous les quatre la direction du soleil couchant et rejoignirent les docks d’Athkatla. Le ciel avait prit une teinte rosée, et le soleil rougeoyant colorait les nuages et la mer à l’horizon d’une multitude d’oranges et de violets. L’air était devenu soudainement plus froid alors qu’ils approchaient de la gigantesque bâtisse de la guilde. Le guetteur parut un instant surprit de leur retour, puis leur ouvrit la porte comme à l’accoutumée. Tous les quatre suivirent le chemin maintenant familier qui menait au bureau d’Aran Linvail, et Jaheira entra la première comme une trombe dans la pièce perpétuellement enfumée.

 

− Aran ! J’exige que…

− Ah ! Vous êtes vivants !, la coupa le Maître des Ombres en se levant de son siège. Après ce que mes guetteurs m’ont appris, j’ai craint le pire !

− Comment osez-vous ?, hurla-t-elle si fort qu’Aran Linvail fit un pas de recul.

 

Elle était hors d’elle. Ses yeux exorbités le foudroyaient du regard, et ses poings étaient si serrés qu’on lisait la marque de ses muscles le long de ses bras tendus.

 

− Vous… vous… !

− Vous nous devez des explications, intervint de manière plus calme Daren en passant un bras devant la druide.

 

Aran Linvail plissa les yeux un instant. Son visage ne trahit aucune réaction de surprise. Il devait s’attendre à cette question depuis longtemps.

 

− Cette agressivité n’aidera personne, commença-t-il en direction de la demi-elfe. Vous avez prouvé que l’on pouvait vous faire confiance, et je suis prêt à expliquer ce qui s’est passé, depuis le début. Asseyez-vous je vous prie.

 

Daren, Minsc et Aerie prirent chacun un fauteuil, mais même si Jaheira s’était quelque peu calmée, elle resta debout près de la porte. Aran alluma une pipe, et entama son explication.

 

− Vous l’aurez compris, ce sont bien les Voleurs de l’Ombre qui ont attaqué Irenicus à la Promenade de Waukyne. Et depuis, nous vous avons fait suivre.

 

Un instant de stupeur traversa le regard des quatre compagnons, mais avant qu’aucun ne pût entamer une phrase, il avait continué :

 

− Je suis vraiment désolé de ne pas avoir été tout à fait honnête avec vous dès le départ, mais nous devions nous assurer que vous ne travailliez pas pour lui. Je vous assure que nous sommes bien du même bord.

 

Il tira une longue bouffée dont il recracha l’épaisse fumée, qui vint se mêler au nuage déjà impressionnant qui tapissait le plafond de la pièce. Personne d’autre n’était intervenu, et il poursuivit après quelques secondes.

 

− Nous avons appris votre capture presque instantanément. Vous pouvez deviner que nous sommes presque au courant de tout ce qui se passe dans cette ville… Mais en réalité, nous n’en avons pas vraiment tenu compte. Même si cette capture s’est faite sans les Voleurs de l’Ombre, nous n’attachions pas d’importance à ce simple enlèvement.

 

Des milliers de questions traversèrent l’esprit de Daren, et à n’en pas douter de Jaheira. Ils s’étaient faits capturer près d’Athkatla, quelques jours après avoir remis les gages de paix en provenance de la Porte de Baldur, mais il n’avait aucun souvenir de ce qui s’était passé entre ce moment et leur évasion plusieurs semaines plus tard.

 

− C’était d’ailleurs une erreur, avec le recul, poursuivit-il. Peu de temps après, nous avons commencé à perdre du monde. Toujours de manière inexpliquée, et sanglante. C’est… là que Bodhi a fait son apparition, même si nous ne connaissions pas son nom à l’époque.

 

Il s’arrêta un instant, le regard dans le vague. Cette pensée semblait lui évoquer de bien sombres souvenirs.

 

− Que ce soit par assassinat ou par trahison, nos membres nous quittaient. Certains étaient attirés par cette nouvelle guilde, qui semblait si puissante, et de ceux que nous avions envoyé combattre, aucun n’a jamais refait surface. Même maintenant, nous ne savons toujours pas où ils sont, ni ce qu’ils sont devenus. Je sais ce que sont les vampires, mais même son état-major n’a pu tous les dévorer !

 

Il souffla à nouveau. Daren et ses compagnons étaient suspendus à ses lèvres. La vérité, ou même une parcelle de vérité, était sur le point d’être enfin dévoilée. Jaheira tira enfin un siège à elle, et s’assit aux côtés de ses compagnons sans un bruit.

 

− Par chance, le corps de l’un de nos hommes a été retrouvé, dans les égouts. Nous avons suivi cette piste, et c’est ce qui nous a permis de découvrir tout à fait par hasard le repaire d’Irenicus, ainsi qu’Irenicus lui-même. Nous l’avons attaqué, sans grand succès. Mais vous connaissez la suite : les encapuchonnés sont arrivés, et l’ont capturé.

− J’ai perdu bien plus dans cette bataille, répondit Daren d’une voix froide.

− Je sais où vous voulez en venir, continua-t-il, et nous acceptons une part de responsabilité dans la perte de votre amie, mais nous nous intéressions surtout à Irenicus.

− C’est bien ce que je soupçonnais…, marmonna Jaheira, suffisamment fort pour que tout le monde saisît ses paroles.

 

Toutefois, Aran Linvail feignit de ne pas l’entendre et poursuivit son discours.

 

− Il tuait les membres de notre guilde, et nous ne savions pas pour quelles raisons. En réalité…, nous ne savons toujours pas pourquoi à l’heure actuelle…

 

Aran marqua une nouvelle pause. Sa pipe s’était éteinte pendant sa longue explication, et il prit quelques instants pour la rallumer dans un silence religieux. Il se tourna face à Daren et continua.

 

− Dès le lendemain, nous vous avons suivis. Vous étiez les seuls survivants à sortir de sa prison, et vous constituiez en cela une cible idéale. Un appât en quelque sorte.

 

Jaheira bondit un instant sur sa chaise, mais Daren posa une main ferme sur son bras.

 

− Nous avons donc surveillé chacun de vos mouvements, et fait en sorte que vous restiez à notre portée.

− Vous nous avez donc envoyé Gaelan Bayle, c’est bien cela ?

 

Aran acquiesça, et Aerie intervint à son tour.

 

− Mais pourquoi ne pas avoir interrogé Daren, dans ce cas ? Pourquoi toute cette histoire d’argent ?

− Nous devions être sûrs, répondit aussitôt le Maître de l’Ombre. Nous étions trop affaiblis pour permettre à un ennemi d’entrer dans la guilde. Cette collecte nous a permis de vous espionner suffisamment pour écarter tout risque de traîtrise. Et en réalité, nous avions aussi grandement besoin de votre or. Comprenez-nous, vous cherchez Irenicus ainsi que votre amie, et nous cherchons Irenicus et des réponses à nos questions : nous pensions que vous pourriez nous conduire à lui, et c’est en quelque sorte le cas, en définitive.

 

Un sourire sur ses lèvres illumina le cœur de Daren d’un espoir. Tout ceci allait-il donc avoir une fin ? Allaient-ils enfin retrouver Imoen ?

 

− Les Mages Cagoulés les ont emmenés au seul endroit que les mages d’Athkatla craignent vraiment. Là où leurs pouvoirs leurs sont arrachés pour être examinés, là où l’on pratique l’étude de leur cerveau.

 

Le visage de Daren se décomposa aussitôt.

 

− Le « Foyer pour les Divagations Magiques », plus communément appelé « Spellhold ». C’est une sorte d’asile de fous, où disparaissent les gens qu’on y envoie.

− Imoen…, murmura Daren pour lui-même.

− Alors nous la sortirons de cet endroit maléfique !, tonna Minsc. Bouh frétille d’impatience à l’idée de tirer Imoen des griffes de ces mages !

− Comprenez qu’une simple prise d’assaut ne suffira pas, ajouta Aran. Spellhold est une forteresse, construite pour retenir les magiciens les plus fous et les plus talentueux. Le bâtiment lui-même est sur une île au large de la côte, et on accède à la forteresse à partir de Brynnlaw, un village qui sert principalement de point de chutes à de nombreux pirates, et qui est le seul lien entre ce territoire indépendant et Athkatla.

− Et comment comptez-vous nous y amener ?, demanda Jaheira.

− Personne ne veut être associé à une telle entreprise, vous pouvez vous en douter. Sans parler que le trajet en lui-même est particulièrement dangereux. Enfin, la bonne nouvelle est que nous avons trouvé quelqu’un, et c’est d’ailleurs aussi à cela qu’a servi votre or.

 

Daren se leva de son fauteuil, le cœur battant à tout rompre. Après avoir risqué leur vie des jours durant, après avoir espéré, et presque abandonné tout espoir, le tunnel arrivait à sa fin. Jamais le sauvetage d’Imoen n’avait été aussi concret dans son esprit. Il pouvait presque l’entendre rire, et discerner son visage gracieux et espiègle qui cachait un trésor d’amitié. Même l’odeur âcre de la pièce semblait prendre soudainement le parfum de sa peau. Daren ferma les yeux un instant, un sourire inaltérable sur les lèvres.

 

− Une fois là-bas, reprit le voleur, vous devrez sûrement marchander avec les pirates qui dirigent l’île pour pouvoir accéder à l’asile lui-même, mais je vous fais confiance à ce sujet. Retrouvez votre Imoen, et… traquez Irenicus. Son châtiment sera notre récompense, et le sauvetage de votre amie la vôtre.

 

Tous les quatre se levèrent. Aran avait donc finalement tenu sa promesse, et l’ambiance s’était très sensiblement détendue. Même Jaheira esquissa un sourire lorsqu’ils se serrèrent la main en guise d’adieu.

 

− Ah oui, une dernière chose…

 

Tous les regards se tournèrent vers lui. L’espace d’une seconde, il avait cru qu’un dernier contretemps allait une nouvelle fois reporter leur voyage, mais le visage détendu de leur interlocuteur le rassura aussitôt.

 

− Le bateau est prêt. Vous partirez cette nuit.

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L’antre du Mal

Le cimetière se trouvait au sud-est de la ville. C’était un lieu calme et isolé, et s’ils n’avaient pas été au courant que ses cryptes abritaient un nid de vampire, il aurait été parfait pour le recueillement. De nombreux caveaux de nobles familles d’Athkatla se dressaient fièrement au tournant des allées pavées, et on distinguait même un gigantesque obélisque orné d’une balance dédié à Kelemvor, le dieu de la mort et du destin. En dehors d’eux quatre, le grand parc n’accueillait qu’une seule autre personne, le vieil homme qui s’occupait des lieux, attablé devant sa cabane. Il était presque midi, et ils avaient rendez-vous dix minutes plus tard avec leur contact des Voleurs de l’Ombre.

 

− Je crois que l’entrée des souterrains se trouve ici, désigna Jaheira d’un geste de la main.

 

Quelques marches montaient vers la lourde porte d’une bâtisse orangée. Contrairement aux autres chapelles, celle-ci ne portait ni insigne, ni nom, et l’accès était légèrement entrouvert.

 

Le gardien ne leur adressa qu’un rapide coup d’œil, mais ne daigna pas s’avancer vers eux ou les questionner sur leurs intentions. Daren repensa au message du contact. Si ses souvenirs étaient bons, ils avaient soudoyé le gardien, et il comprenait parfaitement cet homme qui n’avait sans aucun doute nulle envie de défier ces créatures, ou de se mêler de leurs affaires. Jaheira poussa la porte précautionneusement, suivie de prêt par Daren, Minsc et Aerie. Un souffle frais s’échappa de l’obscurité, un air qui sentait la poussière vieille de nombreuses années. Derrière les battants, les escaliers descendaient à nouveau. À peine avait-il fait quelques pas vers les sous-sols que Daren n’y voyait déjà plus. La lumière trop vive de l’extérieur l’avait forcé à s’arrêter au milieu des marches, imité par Minsc. Aerie les dépassa, continuant sa descente pour rejoindre Jaheira qui était déjà arrivée.

 

− Ces tunnels sont très anciens, murmura la demi-elfe.

 

Sa voix se répercuta un instant contre les parois antiques avant de se perdre dans les profondeurs des catacombes.

 

− Peut-être même plus que la ville elle-même, continua-t-elle.

− Je…, je me sens mal à l’aise ici, répondit Aerie. J’ai l’impression que chaque parcelle de cette crypte a une histoire, et que nous ne sommes pas les bienvenus en ces lieux. Ces tombes sont si… intimidantes !

− Minsc te protégera !, intervint le rôdeur d’une voix qui couvrit tout autre bruit.

 

Daren descendit à son tour. Ses yeux s’étaient accommodés aux ténèbres, et même s’il ne distinguait pas encore son environnement, il devinait les marches devant lui.

 

− Je vais allumer une torche, proposa-t-il. Et nous allons chercher notre contact.

− Si toutefois il existe…, ajouta Jaheira d’un ton sceptique.

 

À tâtons, il attrapa le briquet de son sac à dos et embrasa le tissu dégoulinant d’huile à l’extrémité de son flambeau. Deux couloirs bordés de sarcophages anciens partaient de la pièce où ils se trouvaient. Près de l’entrée, les tombes n’étaient pas les plus anciennes, et on lisait encore distinctement les devises gravées sur la pierre qui recouvrait les défunts. Daren balaya sa torche devant lui, découvrant dans un crépitement inquiétant les reliques du passé qui dormaient ici depuis plusieurs siècles. Il n’avait pas terminé son tour d’horizon que Jaheira et Aerie avaient sorti leurs armes et fait un pas en arrière.

 

− Qui êtes-vous ?, tonna la druide, qui avait soudainement oublié le silence qu’imposaient ces lieux.

 

Quelques secondes plus tard, Minsc et Daren découvrirent eux aussi la sombre silhouette qui se tenait camouflée à l’intersection des deux tunnels.

 

− Vous faîtes tellement de bruit qu’il n’a pas été difficile de vous trouver…, répondit une voix masculine d’un ton hautain.

 

Il découvrit sa cape noire et s’avança vers le petit groupe. Malgré son apparence menaçante, son visage n’était pas celui d’un de ces vampires.

 

− Qui voulez-vous que je sois ?, reprit-il. Vous devez être ces lourdauds qu’Aran m’a envoyés, c’est bien ça ?

− Les lourdauds risquent bien de vous faire passer devant si vous continuez sur ce ton, répliqua Jaheira d’un ton sec.

 

L’homme ne répondit rien, et finit par plonger sa main dans sa poche.

 

− Comment vous appelez-vous ?, demanda Daren pour changer de sujet.

− Vous pouvez m’appeler Haz. Mais sachez que j’ai suffisamment de pouvoir pour être votre supérieur.

 

Daren n’aimait pas beaucoup le ton qu’il prenait, et à n’en pas douter, Jaheira non plus. À mesure qu’ils exécutaient les tâches de plus en plus dangereuses confiées par Aran Linvail, ils se retrouvaient confrontés aux meilleurs lieutenants du Maître des Ombres, et ceux-ci ne voyaient pas d’un bon œil qu’une poignée d’étrangers leur volassent aussi facilement la vedette.

 

− Je pense avoir trouvé l’entrée, continua-t-il. Suivez-moi, et observez le maître.

 

Jaheira poussa un long et fort soupir que leur guide ne releva pas, et tous les cinq avancèrent à pas de loup parmi les tombes oubliées du cimetière d’Athkatla. Ils avaient croisés de multiples embranchements, et sans l’aide de leur contact, ils auraient sans doute errés plusieurs heures avant de retrouver leur chemin parmi les tombes de plus en plus usées. Après presque un quart d’heure de marche silencieuse, l’homme devant eux s’arrêta, et dissimula sa torche derrière lui.

 

− Nous y sommes, chuchota-t-il.

 

À l’angle du couloir se dressaient deux immenses battants d’une porte de métal noir. Les signes incrustés contre les arcades formaient un ensemble des plus effrayants. Ils semblaient presque vivants, comme des insectes rampants contre une pierre humide.

 

− Que…, commença doucement Aerie.

− Pas un mot !, chuchota à nouveau leur guide. Même si nous sommes au beau milieu de la journée, nous sommes suffisamment loin du soleil ici pour que les vampires soient aux aguets. Je vais tenter d’ouvrir ces portes en douceur. Restez sur vos gardes.

 

Il s’avança d’un pas et entama des incantations silencieuses. Les symboles sur la porte s’illuminèrent, brillant d’une lueur pourpre, puis la lumière s’estompa. Leur contact était donc un mage, ou tout du moins manipulait-il les arcanes. Il recommença son sortilège une seconde fois, puis une troisième, sans succès.

 

− Je crois que nous n’avons pas le choix…, reprit-il. Il ne reste que la manière forte.

− Qu’entendez-vous par « manière forte » ?, demanda timidement Daren.

− Attendez, intervint Aerie.

 

Elle n’avait pas quitté la porte des yeux, et observait attentivement les runes gravées sur les arcades.

 

− Daren, donne-moi ton épée un instant.

 

D’un air incrédule, il lui tendit sa lame. Il n’avait encore jamais vu l’elfe manier  une arme, et ne comprenait pas ce qu’elle comptait en faire.

 

− Merci.

 

Aerie approcha sa main de la pointe, caressant le tranchant de son pouce, qu’elle entailla d’un geste vif. Une goutte rouge sombre perla le long de son doigt, et elle lui rendit son épée.

 

− Mais… Aerie… Que fais…

− J’ai peut-être une idée. Il faut que j’essaie.

 

Haz ne s’attendait sans doute pas à accompagner d’autres adeptes de la magie, et observait l’avarielle d’un air condescendant. Elle s’approcha des runes sur la porte et passa son pouce encore rougeoyant le long des rainures. Un très léger crépitement retentit alors, comme si le métal dont elles étaient composées se mettait à travailler. Aerie se recula de quelques pas, et entama les mêmes gestes que leur hôte quelques minutes plus tôt. Les signes se mirent à briller de la même lueur violette, puis virèrent au rouge avant de s’éteindre brutalement. Un cliquetis métallique résonna alors dans le couloir, et la porte s’entrouvrit. Le mage dévisagea Aerie d’un air stupéfait tandis qu’elle reculait de quelques pas.

 

− Joli travail, commenta Jaheira. Mais même si nous sommes en plein jour, méfions nous tout de même. Il est tout à fait possible que…

− Là ! Attention !, s’écria Haz.

 

Il avait à peine donné son avertissement qu’une demi-douzaine de formes gazeuses bleutées commençait à prendre forme autour d’eux.

 

− Il faut faire vite !, continua-t-il. L’alerte est donnée, et plus nous attendrons, plus il sera difficile de les vaincre.

 

Une litanie familière s’éleva dans le couloir et un halo argenté illumina les ténèbres un instant. Aerie avaient ses deux mains tendues fermement devant elle, et récitait avec foi sa prière.

 

− Non, Aerie ! Pars avec Daren, il aura besoin de toi.

− Minsc ira avec elle aussi, alors !, s’écria le rôdeur.

− Allez-y tous les trois !, répondit le Voleur de l’Ombre. J’ai plus d’un tour dans mon sac !

 

Jaheira se posta en travers de la porte, laissant passer Daren, Aerie et Minsc. Elle tenait son bâton d’une seule main, l’autre commençant à auréoler d’un vert inquiétant. Autour d’eux, les six vampires s’étaient matérialisés de l’éther.

 

− Vous voulez vous battre ?, reprit le mage. Approchez-vous, mes petits !

 

Daren lança un dernier regard en arrière, le temps d’apercevoir le mage entamer à son tour quelques passes, et dégainer une arme de sa ceinture.

 

− Daren, Minsc, il nous faut avancer. Je suis sûre que Jaheira s’en sortira sans nous.

 

Dans le repaire, les couloirs étaient tous les mêmes, et ne sachant quel chemin suivre, ils tournèrent au premier embranchement sur la droite. Un bruit sourd venant de l’entrée fit sursauter Daren, mais ils avaient déjà trop avancé pour retourner porter secours à leur amie.

 

− Par où allons-nous, maintenant ?, demanda Minsc.

 

Ils devaient toujours se trouver dans les catacombes sous le cimetière, dans la partie la plus ancienne. Les murs jaunis par le temps se ressemblaient tous, et ils n’avaient pas la moindre idée de l’endroit où se trouvait leur cible.

 

− Bouh sent quelque chose, par là.

 

Minsc tendit un bras maladroit dans un tunnel crasseux. Des effluves âcres et entêtants s’échappaient effectivement de la pièce au fond du couloir.

 

− Du sang…, murmura Aerie. Cette odeur est si… horrible. Elle me soulève le cœur !

− Soyons prudents, répondit Daren en dégainant son épée.

 

L’air était lourd. On pouvait sentir la poussière encore imprégnée de l’odeur de mort flotter dans les airs. Ils s’avancèrent tous les trois vers la pièce d’où s’échappaient ces relents, les armes à la main. Elle ressemblait davantage à une grotte. Au centre, une immense cuve remplie d’un liquide noir et épais bouillonnait furieusement, laissant échapper ces miasmes.

 

− Ah… Comme nous nous retrouvons.

 

Cette voix nasillarde fit frissonner Daren. Derrière le bassin, une silhouette longiligne se dévoila, laissant apparaître un visage pâle comme de la craie. Il ne pouvait s’agir que de lui. Il se souvenait parfaitement de ce démon qu’ils avaient combattu sur les quais.

 

− Lassal…

− Ma maîtresse m’avait prévenu de votre arrivée, et je me devais de vous recevoir comme il le fallait, continua-t-il de sa voix pincée.

− Vous ne vous enfuirez pas aussi facilement, cette fois !, intervint à son tour Aerie.

− Oh, mais je n’en ai aucune intention, ma jolie. Je vais plutôt vous faire goûter aux joies de la Vraie Mort, comme vous auriez dû avoir droit lors de notre dernière rencontre.

 

Il leva sa main blanche, et un autre de ses laquais s’avança à ses côtés.

 

− Gellal n’existe que pour servir le Maître, récita l’autre créature d’une voix hésitante.

− Nous avons du sang frais au menu, esclave !

 

Les deux vampires se séparèrent et se mirent à courir vers les murs de la pièce. Aerie était toujours près de l’entrée, tandis que Minsc et Daren s’étaient rapprochés dos à dos. L’odeur du sang était de plus en plus insupportable, et semblait à l’inverse aiguiser les réflexes de ces créatures.

 

− Minsc et Bouh se chargent du chef, murmura le rôdeur.

 

Daren acquiesça d’un « compris » sur le même ton, et s’élança vers l’autre vampire.

 

− Rappelez-vous !, leur héla Aerie. Évitez leur regard !

 

Il n’avait pas oublié, et à l’évidence Minsc non plus. Il n’était pas prêt d’omettre cette chaleur envoûtante qu’il avait ressentie, cette sérénité faussement douce qui ne pouvait le conduire qu’à la mort. Un grognement aigu le ramena soudainement à la réalité. Gellal s’était jeté sur lui, toutes griffes dehors. Daren eut à peine le temps d’effectuer une roulade pour esquiver son attaque, que le vampire chargeait à nouveau. Il fixait tant bien que mal ses jambes, se forçant à ne pas relever les yeux vers son visage, et balaya puissamment son épée devant lui. La créature s’arrêta, reconsidérant son adversaire.

Quelques mètres plus loin, Minsc poussaient de grands cris, comme à son habitude. Malgré le même handicap visuel, il tenait Lassal à distance, et Daren pouvait entendre de là où il était sa lourde lame fendre les airs. Tentant sa chance, Daren pointa son épée vers l’avant pour charger son adversaire, mais celui-ci le prit de vitesse. Ce sanctuaire décuplait ses forces et sa célérité tandis que lui-même était affaibli, et le vampire n’eut aucune difficulté à esquiver une attaque aussi lente. Il porta sa main vers la nuque de Daren, relevant ses griffes invisibles, et il n’eut qu’à peine le temps de soulever son bras pour se protéger de ce coup mortel. Une douleur fulgurante lui déchira les muscles, et la violence du coup le projeta quelques mètres en arrière.

 

− Non ! Daren !

 

La voix d’Aerie résonna dans la caverne. Daren sentait son pouvoir gronder, attisé par le combat et l’odeur de mort qui régnait en ces lieux, mais il préférait lutter contre autant qu’il était possible. Sa blessure au bras gauche lui arracha un gémissement, et sa main trembla de douleur et d’excitation. La brume rouge sortit lentement du sol, mais une profonde inspiration l’empêcha de se propager davantage.

 

− Es-tu pressée de mourir, petite fille ?, siffla Gellal, sortant une langue rougeoyante lissant ses lèvres.

 

Aerie leva fermement sa main à la hauteur de son visage et entama à nouveau ses psaumes. Le vampire eut une seconde d’hésitation, que Daren mit à profit pour se relever. Mais alors que la lumière argentée gagnait la pièce, un rire aigu et mauvais résonna.

 

− Tu es courageuse, ma jeune prêtresse…

 

C’était Lassal.

 

− …mais tes pouvoirs ne sont d’aucune utilité ici. Ma Maîtresse possède une force bien plus grande que toi, et il est inutile espérer obtenir quoi que ce soit de ton dieu ici.

 

La lumière s’estompa, et Gellal reprit de l’assurance. Il se frotta les mains en avança lentement vers l’elfe.

 

− Aerie, fait attention !

 

Le vampire se dirigeait droit vers elle, et elle le regardait dans les yeux sans sourciller.

 

− Aerie ! Non !

 

Minsc se retourna et se mit à courir vers sa sorcière, mais son adversaire lui coupa toute retraite. Gellal n’était plus qu’à quelques pas, et Daren était trop loin pour espérer l’intercepter.

 

− Si Baervan ne peut rien contre toi ici…, dit-elle d’une voix dure.

 

Elle plongea sa main dans les replis de sa toge et en ressortit une poudre grisâtre.

 

− … sache que j’ai moi aussi des pouvoirs !

 

Ses mains s’enflammèrent à ces paroles, et elle déchaîna un feu brûlant de sa colère sur le vampire hébété devant elle. Gellal recula d’un pas, se débattant pour éteindre les flammes orangées qui lui dévoraient le corps. L’occasion était trop belle pour ne pas être tentée. Daren saisit fermement sa lame, et d’un coup puissant, décapita la créature qui s’effondra devant lui.

 

− Tu vas payer, avorton !, s’écria Lassal, la voix tremblant de rage et de fureur.

 

Minsc profita de cette seconde d’inattention pour enfoncer profondément son épée dans le torse de la créature, qui recula à l’impact.

 

− Tu n’as pas encore compris qu’il était inutile d’espérer me battre ?, reprit le vampire en retirant lentement l’acier de son corps. Tu vas mourir, toi et ton hamster, ainsi que tes amis !

 

Ce Lassal était particulièrement résistant. Son état de mort-vivant doublé de son lien étroit avec cette pièce le rendait quasiment invulnérable à tout dommage. Minsc l’avait frappé à plusieurs reprises, mais son corps semblait aussi intact que lorsque leur combat avait commencé. Le rôdeur en revanche, portait de nombreuses marques de griffures qui saignaient abondamment le long de ses bras musclés. Daren se souvint alors de leur affrontement sur les docks. Cette fois encore, Minsc l’avait blessé de sa lame, mais le vampire n’avait pas semblé affecté. En réalité, la seule chose qui avait été capable de l’atteindre avait été…

 

− Minsc ! Attrape !

 

Daren retourna son arme en la saisissant par la lame et la lança en direction du colosse. La scène sembla se dérouler au ralenti. Tous les regards étaient tournés vers cette épée flottant dans les airs, et un silence éphémère se fit dans la grotte. Minsc lâcha son arme, et attrapa la lame noire de Sarevok avant qu’elle ne touchât le sol.

 

− Minsc et Bouh n’ont pas besoin de leurs yeux pour te trouver !, hurla le rôdeur. Tu empestes la mort si fort qu’un hamster enrhumé te repèrerait à des lieux à la ronde !

 

Pour la première fois, Lassal sembla inquiet. Il dévisagea le colosse en furie devant lui, hésitant un instant à fuir. Minsc ferma les yeux et chargea. Un bruit de chair tranchée couvrit le bouillonnement de la cuve, et le vampire s’affala au sol.

 

− Non… Vous ne pouvez pas… Je…

− Attention !, s’écria Aerie.

 

Le corps de Lassal se désagrégea en une brume bleutée qui rampa sur le sol de la caverne en direction des couloirs derrière eux.

 

− Il ne faut pas le laisser s’enfuir !

− Occupe-toi de Minsc ! Je m’en charge !

 

Aerie hésita un instant, ses yeux allant du rôdeur sévèrement blessé à Daren. Elle croisa un instant son regard, et se décida finalement à suivre son plan. La vapeur bleue s’engouffra dans les couloirs anciens, tournant à chaque embranchement, mais Daren ne l’avait pas perdue de vue. Il savait où elle allait le conduire, là où il pourrait en finir une fois pour toutes. Il porta sa main vers son sac à dos, caressant d’un doigt la pointe de bois de l’épieu mortel. Même s’il n’avait son arme avec lui, ce simple pal serait suffisant pour remporter la victoire.

La course s’arrêta finalement dans une pièce qui ressemblait à toutes celles qu’ils avaient croisées dans les catacombes. Une salle sobre, ne comportant en son sein qu’une simple tombe sans nom. Daren s’avança, confiant, et poussa l’épais couvercle du tombeau qui se fendit en heurtant le sol. Il ne s’était pas trompé. À l’intérieur, un cercueil d’ébène renfermait le corps lacéré du vampire. D’un geste lent, sans quitter le cadavre des yeux, il sortit le pieu de son sac et le positionna juste au dessus de la poitrine de son ennemi. Le vampire n’avait pas bougé, ses deux mains toujours jointes sur son ventre. Daren leva son arme, et la planta violemment dans son cœur. Un bruit de chair molle résonna un instant contre les parois de la salle. Daren lâcha précautionneusement l’épieu, et recula vivement en ne pouvant retenir un cri. Le corps tout entier du vampire se décomposa en une multitude de vers qui s’agitaient sans relâche dans leur réceptacle. Il jeta un dernier regard sur ce qui restait de Lassal, un tas d’asticots grisâtres et grouillants, et partit.

 

Malgré les galeries toutes similaires, Daren retrouva facilement le chemin qu’il avait pris pour suivre les traces du vampire. Son sens de l’orientation avait toujours été assez développé, et il mémorisait facilement les trajets, même dans un environnement inconnu. Son père adoptif l’avait d’ailleurs souvent félicité de ses progrès en la matière lors de ses entraînements dans le labyrinthe souterrain des archives de Château-Suif. Il rejoignint enfin Aerie et Minsc, qui s’étaient de leur côté occupés du corps de l’autre vampire.

 

− Ta blessure…, s’inquiéta Aerie en désignant son bras.

− Ça va aller, t’en fais pas.

− Nous devrions rejoindre Jaheira au plus vite, reprit l’avarielle.

− Tu as raison. Allons-y.

 

Il en avait presque oublié Jaheira. Tous les trois l’avaient laissé en compagnie de ce mage, et surtout en bien mauvaise posture. Daren n’avait pas eu le temps de compter précisément le nombre d’adversaires qu’ils avaient dû affronter, mais il ne restait qu’à espérer qu’ils ne fussent pas aussi coriaces que celui qu’il venait de combattre. Le bruit sourd qu’il avait perçu juste après leur séparation ne laissait lui non plus rien présager de bon. En quelques minutes, la grande porte métallique qui séparait la crypte du repaire des vampires était en vue.

 

− Daren ! Minsc ! Aerie !

 

Un frissonnement de soulagement parcourut son corps. C’était la voix de Jaheira. Elle était en vie, et toujours accompagnée de leur allié.

 

− Nous n’osions pas pénétrer plus loin dans le complexe, de peur de ne pas vous trouver. Vous… vous avez réussi ?

 

Jaheira accourut vers eux, leur serrant chaleureusement les mains et s’inquiétant de leur état. Daren ne trouvait plus ses mots. Depuis qu’ils voyageaient ensembles, il avait toujours considéré Jaheira comme sa supérieure. Elle incarnait l’expérience et la sagesse, et même si leurs rapports n’avaient pas toujours été sereins, il la considérait avec beaucoup de respect et d’admiration. Mais pour la première fois, elle lui parlait comme à son égal. Elle l’avait laissé partir affronter le danger, et avait fait une confiance aveugle en ses capacités.

 

− Oui, nous l’avons…

 

Un souffle glacial balaya tout à coup le couloir. Haz, qui se tenait en retrait, semblait anormalement immobile. Aerie laissa sa phrase en suspens, et Jaheira se retourna à son tour.

 

− Excusez-moi…?, osa timidement l’avarielle. Vous allez bien ?

 

Le mage avait le regard vide, et on devinait du sang qui coulait au bord de ses lèvres. Dans un craquement sinistre, il s’effondra, laissant apparaître derrière lui une créature terrifiante au visage blâfard.

 

− J’aurai espéré que les choses n’en arrivent pas là, mais vous semblez déterminés, n’est ce pas ?

 

C’était une femme. Ou plutôt un vampire ayant le corps d’une femme. Sa peau était d’un bleu pâle constellé de traces écarlates encore fraîches, et ses cheveux noirs comme la nuit laissaient entrevoir un œil rouge qui scintillait entre deux mèches. De sa bouche coulait encore le sang de sa dernière victime, ce qui ajoutait encore à l’horreur du personnage. Elle avait sûrement dû être une belle femme de son vivant, mais la mort ne l’avait rendue que plus terrifiante. Jaheira prit la parole la première, et répondit à la question de la vampire.

 

− Que pouvez-vous connaître de notre détermination ? Et qui êtes vous ?

 

Sa voix était assurée, mais Daren ne pouvait s’empêcher de frissonner à la perspective d’un nouveau combat.

 

− Oh, vous avez sans doute déjà entendu mon nom. Je m’appelle Bodhi, et figurez-vous que je suis au courant de beaucoup de choses…

 

Sa voix était calme et douce, mais aussi mordante qu’une bise glaciale.

 

− Mais pouvez-vous en dire autant ?, continua-elle d’un ton ironique. Connaissez-vous vraiment ces gens qui vous manipulent et se cachent dans l’ombre dont ils revendiquent le nom ?

− Nous n’avons aucune raison de vous faire confiance, répondit Jaheira.

− Que vous me croyiez ou non m’est égal. Il semble que, de toute façon, vous ayez décidé d’être… nuisibles.

 

Daren tira lentement son arme de son fourreau. Elle était peut-être une vampire hors du commun, mais ils étaient quatre, et elle était seule.

 

− Dites-moi, reprit-elle, est ce que les Voleurs de l’Ombre ont fait plus que promettre jusqu’à présent ? Ont-ils tenu parole ? Ou se sont-ils contentés de s’assurer que vous étiez toujours à leur disposition ?

 

Le cœur de Daren s’accéléra. Elle était effectivement au courant de beaucoup de choses, mais pouvait-il s’attendre à moins de la part de la maîtresse d’une guilde capable de rivaliser avec les Voleurs de l’Ombre eux-mêmes ?

 

− J’imagine que vous ne leur avez rien dit de votre objectif, dans ce cas ?, continua-t-elle, toujours sarcastique. Et eux, vous ont-il dit pourquoi ils avaient tant besoin de vous ? Et e pourquoi ils ont décidé de vous aider ?

 

Ses paroles étaient justes, même si difficiles à entendre. Il n’y avait plus un bruit dans ce couloir sombre, à l’exception des quelques crépitements discrets de leurs torches. Une chose était sûre : elle cherchait à les déstabiliser.

 

− Leur aide n’a pas été gratuite !, intervint alors Daren. Nous avons assez payé pour cela !

 

Bodhi ne l’avait pas quitté des yeux depuis leur rencontre. Elle haussa ses longs sourcils noirs, et un sourire narquois se dessina sur ses lèvres.

 

− Oh, vraiment… L’or était donc tellement important pour eux ? Ou… avez-vous plus vraisemblablement été observé et disséqué pour vos… capacités ?

 

Un souffle gelé balaya le sol. Daren pouvait entendre la respiration saccadée de ses compagnons dans le silence de mort qui régnait dans les ténèbres. Ses capacités… Était-il possible qu’elle sût ?

 

− Posez-vous la question, continua-t-elle. Qu’apportez-vous à l’équation ? Simplement de l’or ? L’or ne manque jamais très longtemps, croyez-moi. Un service ? Possible… Mais d’autres pourraient faire l’affaire…

− Et que suggérez-vous ?, tonna Jaheira. Que nous nous allions à vous ?

 

Elle tourna son regard vers la druide, un sourire sanglant sur le visage.

 

− Oh, je crois bien qu’il est trop tard pour cela, maintenant. Tout ceci ne pourra que se terminer dans la violence, j’en suis sûre. Vous, et en particulier toi ─ ajouta-t-elle à l’attention de Daren ─ êtes beaucoup trop… versatiles. En fait, je me demandais seulement si vous saviez à quel point on se sert de vous.

− Personne ne se sert de nous !, s’écria Daren. Les Voleurs de l’Ombre ne savent que ce que nous leur avons révélé !

− Oh, comme c’est touchant… de naïveté. Es-tu certain de ce que tu avances ? Et si l’intérêt qu’ils vous portent, qu’ils te portent, allait bien au-delà du simple mercenariat ? Et s’ils savaient pertinemment qui tu es, et… ce que tu es ?

 

Daren ne put s’empêcher de tourner son regard vers ses compagnons, qui semblaient aussi stupéfiés que lui. Il n’y avait plus de doute possible maintenant. Elle savait. Et si elle savait, les Voleurs de l’Ombre aussi.

 

− Tu as l’air surpris, reprit-elle. Oui, je sais ce que tu es, enfant de Bhaal. Irenicus me l’a dit. Il aurait pu en savoir plus, il aurait pu éveiller ton pouvoir, mais ces voleurs l’ont interrompu.

 

Il eut l’impression qu’on lui assenait un coup en pleine figure. Qu’elle eût appris son affiliation divine était encore acceptable, nombres d’inconnus l’avaient déjà abordé en évoquant le sujet par le passé, mais qu’elle eût obtenu cette information de leur pire ennemi souleva en lui une colère sans nom. Mille questions s’entrechoquèrent dans son esprit. Comment ? Quand ? Pourquoi ? Les derniers souvenirs qu’il avait d’avant sa capture se résumaient au campement où ils avaient passé la nuit sur le chemin d’Athkatla. Quel rôle avait-elle bien pu jouer dans leur enlèvement ?

 

− Que savez-vous au sujet de notre capture ?, s’écria-t-il, la voix tremblant de fureur.

− Je sais plus de choses que ta pauvre tête ne pourrait en assimiler en toute une vie !, répliqua-t-elle sur le même ton. Il y a tant de choses qui se passent sous ton nez, tant de choses que tu ne vois même pas ! Même ton Imoen t’a échappé…

 

Elle avait fini sa phrase d’un tel mépris que Daren sentit son ventre se nouer. Son cœur battait à tout rompre à présent. Il ne devait pas céder. Pas encore. Il devait contenir sa colère. Cette femme, ce monstre, savait, et il devait en apprendre le plus possible avant de passer à l’attaque.

 

− Irenicus ne semble pas être le genre d’homme à tolérer des gens auprès de lui, lança-t-il. Pourquoi étiez-vous là-bas ?

− J’étais là-bas car j’avais choisi d’y être, répondit aussi Bodhi. Mais je n’ai aucune raison de t’en apprendre davantage. Je suis lasse de cette conversation. Vous avez posé vos questions et formulé vos menaces, je m’y suis pliée, mais maintenant, c’est terminé.

 

Un tapis rougeoyant s’éleva lentement du sol.

 

− Alors, c’est fini ? Vous êtes ici pour nous tuer, comme vous avez tué ce malheureux ? Je n’ai donc plus aucun intérêt pour cet Irenicus ?

− Oh, mais il y a beaucoup à apprendre dans l’épreuve, vous savez ? Viens à moi, enfant ce Bhaal. Viens, et libère ta colère !

 

La brume se mit à recouvrir totalement le sol, et même les murs. Son état d’excitation et de nervosité rendait difficilement contrôlable son pouvoir. Daren se tourna vers Jaheira, mais elle se tenait immobile, les bras balands, son regard fixé droit devant elle. La panique embrouilla encore davantage son esprit, car Aerie et Minsc étaient eux aussi dans le même état, perdus dans un cauchemar sans nom et incapables du moindre mouvement.

 

− Ah oui, j’ai oublié de te prévenir, reprit Bodhi, du sang coulant de son visage blafard, tu combattras seul. Mais ne t’inquiète pas, c’est seulement toi que je veux. Je ne ferai quelque chose à tes amis… seulement si tu échoues…

 

Et dans un rire mauvais, elle se jeta sur lui, ses lèvres relevées dévoilant des crocs écarlates. Daren esquiva l’attaque. Ses réflexes étaient aiguisés au maximum, et la brume rouge de l’essence de Bhaal s’amplifiait à chaque seconde. Quelques minutes plus tôt, il était encore éreinté de son précédent combat, mais son pouvoir lui procura une force neuve. Sous son effet, la puissante épée de Sarevok semblait anticiper les mouvements de la vampire, et Daren parait sans erreur ses assauts.

 

− Tu te défends correctement, lui lança-t-elle, mais que feras-tu contre ceci ?

 

Bodhi courut droit vers lui. Il positionna son épée la pointe en avant, se préparant à donner l’estocade, mais au moment même où sa lame atteignait sa cible, elle se volatilisa.

 

− Trop lent !

 

Une douleur fulgurante lui déchira le dos. Elle était réapparut derrière lui, et venait de lui transpercer son armure d’un simple coup de griffe, entaillant ainsi profondément sa chair. Avant qu’il ne pût comprendre ce qui lui arrivait, un autre coup le projeta en avant. Daren s’affala au sol, le goût du sang sur les lèvres. Le rire maléfique de la vampire s’éleva dans le couloir. Bodhi avançait à pas lent. Il ne la voyait pas, mais il pouvait distinctement sentir sa présence. De toute façon, il ne parvenait plus à voir quoi que ce fût. La brume écarlate avait soudainement envahi la totalité de son champ de vision, plus intense que jamais. Initiée par sa colère, attisée par sa haine et maintenant enflammée par sa souffrance, il ne se contrôlait qu’à peine. Des milliers d’images de sang, de mort et de tortures envahirent son esprit. Tout devenait flou. Dans ce paysage pourpre, il ne percevait que des formes. Des formes indistinctes qu’il devait tuer.

 

− TU VAS ME LE PAYER !, hurla-t-il.

 

Il s’était relevé en une fraction de seconde. Le temps semblait se dérouler au ralenti. Il ne savait plus pour quelles raisons, mais il devait tuer cette femme qui se tenait devant lui. Abandonnant son arme, il se rua sur elle, ses poings auréolant d’une couleur noire. Même s’il ne voyait pas distinctement son visage, il sentit la surprise chez son ennemi. La surprise d’une telle rage frénétique et incontrôlable.

Daren frôla son adversaire, mais elle esquiva son attaque au dernier moment. Il frappait, sans relâche et de toutes ses forces. La vampire se métamorphosa à nouveau pour se matérialiser quelques mètres plus loin, mais aucun mouvement ne lui échappait dans cette brume. Son corps se déplaçait tout seul, et avant qu’elle n’eût le temps d’esquiver à nouveau, il atteignit Bodhi en plein torse, la projetant contre les murs anciens des catacombes. Un bruit sourd fit trembler les fondations, et la vampire s’effondra, emportant avec elle une partie de la roche fissurée par la violence du choc.

 

− Hé bien, dit-elle en se relevant, cela a été plutôt… enrichissant. J’en ai assez vu, et je n’ai plus besoin de toi… pour l’instant.

 

Cette phrase si insolite ramena Daren à la conscience. Il refaisait surface à nouveau, et tenta de contrôler ses membres encore tremblants d’excitation. Il inspira de longues bouffées d’air, reprenant contact avec son environnement, et le brouillard rouge céda quelque peu. Il n’était pas totalement sorti d’affaire, mais était au moins capable de prendre le dessus.

 

− Qui êtes-vous ?, répondit-il enfin, le souffle court. Pourquoi faîtes-vous cela ? Tout ceci n’est donc qu’un jeu pour vous ?

 

Elle ricana. À mesure qu’ils parlaient, Daren pouvait voir les blessures de la vampire qui se refermaient comme par enchantement. Sans le mur enfoncé et les traces de sang sur le sol, personne n’aurait pu croire que Bodhi venait de se battre à mort quelques secondes plus tôt. Même s’il avait péniblement survécu à cet assaut, il semblait impossible de pouvoir vaincre une telle créature.

 

− Un jeu ?, répéta-t-elle. Oui, peut-être. Mais les jeux peuvent être terriblement sérieux…, surtout quand je suis la seule à en connaître les règles.

 

Elle marqua une pause, fixant Daren dans les yeux.

 

− Persévère. Persévère, et recherche Imoen de toutes tes forces. J’ai vu ce que j’étais venue voir.

 

Et avant qu’il ne pût répliquer, elle se changea en chauve-souris dans un éclat de poussière noire, s’enfuyant sous ses yeux dans le dédale de galeries souterraines.

Briser les liens

Comme à son habitude, Aran Linvail les attendait patiemment, assis dans son luxueux fauteuil. La pièce baignait toujours dans une fumée âcre, des volutes d’herbe brûlée s’élevant sans discontinu de sa longue pipe.

 

− Ah ! Mes fidèles agents sont de retour. Sommes-nous enfin débarrassés de ces traîtres de Jaylos et de Caehan ?

− Nous ne sommes pas des assassins à votre solde, répondit Jaheira en haussant le ton. Tuer ne nous est pas aussi indifférent qu’à vous.

 

Daren était mal à l’aise, comme toujours en ces lieux. Il était partagé entre le point de vue naturel et cohérent de Jaheira, et l’espoir toujours vivace que les Voleurs de l’Ombre honorassent enfin leur promesse. Aran Linvail les considéra un à un longuement, humant toujours sa pipe.

 

− C’est… surprenant… J’avais cru comprendre que vous auriez pu… Enfin, ce n’est pas si grave, si vous avez toutefois ce que je vous ai demandé.

 

Daren tira le parchemin jauni de sa poche et le lui tendit.

 

− La lettre mentionne le quartier du cimetière, et parle des cryptes.

 

Aran parcourut le message rapidement, et continua.

 

− Oui, le cimetière… Cela ne me surprend guère, au final, après ce que nous avons pu constater.

 

Il fronça les sourcils, soucieux. Daren pressentait un nouveau problème, et donc un nouveau report, mais Jaheira le devança.

 

− Bien, je suppose que maintenant que ces petits jeux sont terminés, vous allez enfin nous obtenir ce pour quoi nous avons grassement payé ?

 

Il ne répondit pas, lisant une nouvelle fois le parchemin. La demi-elfe ferma les yeux un instant, inspirant lentement pour calmer sa colère.

 

− Oserais-je comprendre que vous n’allez pas encore nous conduire à Imoen après tout ce que nous avons fait pour vous ?

 

Malgré ses efforts, elle avait terminé sa phrase en criant. Daren, Minsc et Aerie étaient eux aussi scandalisés, car le silence de leur interlocuteur ne pouvait signifier qu’une seule chose.

 

− Vous n’êtes pas les seuls à avoir eu une nuit chargée !, finit-il enfin par répondre sur un ton de reproche. Une certaine Bodhi a osé nous attaquer, ce soir même.

− Bodhi ?, répéta Daren.

− Oui. Et ce n’est pas n’importe qui, figurez-vous. Il s’agit de la maîtresse de la guilde rivale.

 

Cette dernière phrase ramena le silence dans la pièce.

 

− Elle était accompagnée de l’un de ses lieutenants, que nous avons déjà affronté plusieurs fois.

 

Aran marqua une pause. Son regard biaisé ne pouvait signifier qu’une chose : il allait leur demander un nouveau service, toujours plus dangereux.

 

− C’est la dernière fois, je vous le promets !, se justifia-t-il avant même de leur avoir dévoilé ses intentions.

 

Jaheira poussa un long soupir d’exaspération, et ses mâchoires se crispèrent. Minsc écarquilla les yeux, tandis qu’un craquement résonna dans la pièce à mesure qu’il serrait les poings. Daren était las lui aussi. Cette situation n’avait que trop duré, et il était plus que temps que les Voleurs de l’Ombre remplissent leur part du contrat. Toutefois, ils étaient encore une fois à leur merci. Daren se résigna à parler le premier, d’une voix fatiguée.

 

− Très bien… Mais vous avez intérêt à dire la vérité, cette fois. Je ne suis pas certain que tous mes compagnons aient ma patience, et il vous faudra sûrement plus que quelques archers planqués derrière vos tapisseries pour vous en sortir indemne si vous veniez à nous trahir à nouveau.

− Trahir, c’est un bien grand mot !, s’indigna le voleur.

 

Un inquiétant grognement de Minsc le fit cependant changer de sujet au plus vite.

 

− Bon bon, très bien. Je vous garanti que c’est le dernier service que je vous demande. Plus aucun obstacle ne sera en travers de notre route une fois cette ultime formalité accomplie.

 

Il proposa aux quatre compagnons de s’asseoir à ses côtés, mais aucun ne releva l’invitation. Quelque peu contrarié, il continua néanmoins son exposé.

 

− Alors. Les informations que vous m’apportez corroborent tout à fait avec ce dont m’ont prévenu mes espions. Cette information pourrait rester confidentielle, mais aux vues des services que vous nous rendez et des risques que vous prenez, il est de mon devoir de vous mettre au courant. La guilde que nous combattons n’est pas composée d’humains, comme vous et moi. Je suppose que vous l’aviez déjà remarqué. En réalité… elle est composée de vampires.

 

Il s’arrêta un instant. Daren croisa le regard de Jaheira, puis celui d’Aerie. Ils étaient déjà arrivés à la conclusion que leurs ennemis étaient des morts-vivants, et ces révélations ne faisaient que confirmer ce qu’ils savaient déjà. Toutefois, si les vampires étaient des créatures particulièrement puissantes, elles étaient aussi vulnérables, et ceci expliquait leur présence exclusive une fois la nuit tombée.

 

− Il existe un réseau de catacombes sous les sépultures du cimetière, et nous savons maintenant que c’est là qu’ils se terrent. De ce que nous avons vu ce soir, Bodhi est une vampire particulièrement puissante, et je ne pense pas que nous soyons en mesure de la vaincre actuellement. Toutefois, elle ne peut pas agir seule, et il nous est possible d’affaiblir ses positions en portant un coup fatal à sa garde rapprochée.

− Vous allez nous demander de prendre d’assaut leur repaire ?, s’exclama Daren.

− Ce n’est pas exactement ça, répondit aussitôt le Maître de l’Ombre, un soupçon de gêne dans la voix. Disons que…

− Et nous sommes censés avaler ça ?, s’écria Jaheira, hors d’elle. Vous ne faîtes que gagner du temps, encore et encore ! Vous demandez toujours plus, et vous n’offrez rien ! Je crois que votre but est de nous éliminer en douceur !

 

Elle avait sortie son arme, et menaça ouvertement Aran Linvail. Le voleur la regarda dans les yeux sans sourciller. Toute trace d’humanité avait disparu de son visage, et il n’était maintenant plus question d’excuse ou d’explication. Daren passa un bras devant Jaheira. Rien ne bougea dans la pièce l’espace de quelques secondes, et la druide reprit sa place sans un mot. Les pointes de flèches qui avaient surgi des murs disparurent aussitôt.

 

− Votre mission sera d’éliminer l’un des lieutenants de Bodhi, reprit-il comme si de rien n’était. Il se nomme Lassal, et vous devrez l’affronter dans leur repaire.

 

Lassal. Ce nom lui était familier. C’était le vampire qu’ils avaient affronté quelques jours plus tôt.

 

− Nous avons déjà combattu ce Lassal, répondit Daren, soulagé. C’est lui qui a assassiné Mook l’autre soir, mais nous avons réussi à le vaincre.

− Oh, je n’en doute pas, reprit aussitôt Aran Linvail. C’est d’ailleurs pour cela que je fais appel à vous pour cette mission. Vous êtes les plus aptes à la réussir.

− Mais nous l’avons déjà vaincu, ajouta Aerie. J’ai distinctement vu Daren transpercer son corps de la lame de son épée.

− Vous ne comprenez pas, continua-t-il en secouant la tête lentement. Lassal était celui qui a accompagné Bodhi ce soir même lors de leur attaque. Et je peux vous garantir qu’il est toujours actif.

 

Il était particulièrement ardu de mettre à terre définitivement ces créatures non vivantes. Le pouvoir d’Aerie pouvait faire disparaître les plus faibles d’entre elles, mais des démons aussi résistants que ces vampires n’étaient pas aussi affectés par son pouvoir. Au mieux parvenait-elle à les déconcentrer, mais en aucun cas à les tuer.

 

− Vous aurez besoin de ceci, reprit Aran.

 

Il ouvrit un petit coffre duquel il sortit quatre longs pieux en bois.

 

− Lorsque vous parvenez à les vaincre au combat, vous avez remarqué que leur corps se transforme en une sorte de nuage gazeux.

 

Daren acquiesça. Il se souvenait parfaitement de ce phénomène étrange qu’ils avaient observé l’autre soir.

 

− Suivez ce nuage. Traquez-le sans relâche, car il vous conduira là où le vampire se régénère. C’est-à-dire son cercueil.

− Et il ne reste plus qu’à enfoncer le pieux dans son cœur avant qu’il n’ait reprit ses forces, compléta Aerie.

− Vous avez parfaitement saisi la situation. Mais rassurez-vous, continua-t-il. D’après les écrits des sages, il faut de plusieurs heures à plusieurs jours avant que le corps du vampire ne soit à nouveau opérationnel. Vous aurez donc le temps de rechercher votre proie avant qu’elle ne se réveille.

 

Jaheira n’avait toujours pas émit le moindre son depuis sa dernière intervention. Son visage était toujours tendu, et elle n’était visiblement pas prête à louer à nouveau ses services pour le compte des Voleurs de l’Ombre.

 

− Et je suppose que nous devons encore une fois nous jeter dans la gueule du loup avec le sourire ?, intervint-elle d’un ton sarcastique. Ce que vous nous demandez est un suicide pur et simple. Pénétrer au cœur même du repaire de l’ennemi ! Nous sommes quatre, et vous êtes des centaines ! Si vous-même ne pouvez rien contre eux, qu’est ce qu’une poignée peut faire pour vous ?

 

C’était la stricte vérité. Comment pouvaient-ils réussir là où l’une des plus puissantes guildes d’Amn avait échoué ?

 

− Je ne vous demande pas de mettre leur repaire à sac. Seulement de traquer et d’éliminer l’un de leur lieutenant.

− Vous nous demandez de nous rendre seuls chez l’ennemi !

− Je n’ai jamais dit « seuls ».

 

Jaheira s’arrêta, le bras toujours pointé en avant. Les trois autres tournèrent eux aussi leur regard vers le Maître de l’Ombre.

 

− L’un de mes hommes vous accompagnera. L’un des meilleurs. Il sera prêt après-demain. Les vampires aiment la nuit, nous attaquerons donc de jour. Vous aurez rendez-vous avec lui à midi, prêt de l’entrée des catacombes.

 

Les quatre compagnons se regardèrent longuement. S’il voulait simplement se débarrasser d’eux, aurait-il envoyé l’un de ses hommes à leur secours ? Où leur aurait-il fourni ces pieux pour vaincre ce vampire ? Daren pesa longuement ses paroles, ainsi que celles de Jaheira. Mais avaient-ils véritablement le choix ? Qu’ils acceptassent où non, cette Bodhi les avait déjà inscrits sur la liste des personnes à éliminer. Et ils avaient déjà payé de leur argent. Daren finit par s’avancer, tendant la main vers les piquets de bois que tenait toujours Aran Linvail.

 

− Parfait. Bonne chance, et que mes vœux vous accompagnent. Je vous reverrai dans deux jours.

 

Ils sortirent sans un mot du bureau et rejoignirent leurs chambres en silence. La préoccupation se lisait sur tous les visages, mais était encore trop récente pour en débattre. Daren se coucha et s’endormit rapidement, d’innombrables images des évènements de la soirée brouillant ses rêves.

 

Ils étaient libres le lendemain. Leur contact ne serait pas sur place avant la prochaine journée, et ils en profitèrent tous les quatre pour partir retrouver Yoshimo à la Couronne de Cuivre. Le voleur leur adressa un rapide salut, et s’attabla à jouer aux dés avec ses habituels partenaires. Ils saluèrent Hendak qui était occupé au service, puis sortirent en direction de la Promenade de Waukyne.

 

− Je suis impatiente de retourner à la campagne…, maugréa Jaheira, en se pinçant les narines. Les villes sont si… oppressantes, et malodorantes. J’ai vraiment hâte que nous…

 

Elle s’arrêta subitement, les yeux écarquillés. Un homme d’une cinquantaine d’année, les cheveux châtains aux épaules, les attendait.

 

− Der… Dermin ?

 

Le visage de Jaheira s’éclaira soudainement, et elle s’avança vers lui les bras tendus.

 

− Dermin ! Cela faisait si longtemps ! Que je suis heureuse de te revoir !

 

L’homme en face d’elle n’avait pas décroisé les bras, et son visage exprimait davantage la sévérité que la joie des retrouvailles.

 

− Longtemps, c’est le mot, finit-il par répondre d’une voix froide.

 

Jaheira s’immobilisa et fronça les sourcils.

 

− Que se passe-t-il, Dermin ?

 

Daren, Minsc et Aerie s’avancèrent à sa hauteur. Ses deux compagnons n’avaient sans doute pas la moindre idée de l’objet de cette visite, mais Daren pressentait qu’elle avait un rapport avec les Ménestrels. Le visage de Jaheira changea de couleur, et elle reprit.

 

− Nous n’avons pas toujours eu les mêmes opinions, Dermin, je le sais, mais… tu ne permettrais pas qu’on me piétine, n’est-ce pas ? Je t’assure du respect que…

− Jaheira…, la coupa-t-il d’un ton las. Je pourrais aussi bien te laisser passer. Crois-moi, il n’y a nulle joie dans ma visite…

 

Il poussa un long soupir.

 

− Te souviens-tu de ce que je t’ai enseigné, Jaheira ?

 

La question la déstabilisa un instant.

 

− Mais… bien sûr ! C’est toi-même qui m’as présentée aux Ménestrels !

 

C’était la première fois qu’elle parlait de son affiliation aux autres, mais les évènements qu’elle avait endurés ces derniers jours lui avaient fait relativiser ce secret.

 

− Oui, oui…, répondit Dermin d’un ton agacé. Mais mes enseignements ? Te souviens-tu de mes enseignements ?

− Où veux-tu en venir ?

 

Elle avait reprit ses esprits, et sa voix était de nouveau assurée.

 

− Jaheira, je ne suis pas venu pour réchauffer notre amitié. J’ai été mandé pour te tuer, ou provoquer ta perte par tous les moyens. Et cette tâche me répugne.

 

Daren, Minsc et Aerie mirent quelques secondes à réaliser la portée de ses paroles.

 

− Tu ne toucheras pas un cheveu de l’amie des hamsters !, tonna le rôdeur. Nous te botterons les fesses avant que tu n’aies pu faire un geste !

− Calme-toi, Minsc…, le coupa Jaheira.

 

Elle soupira longuement, et reprit.

 

− Je vois… Et dis moi, mon ami, quelle puissance a donc décidé que je devais être tuée ? Je suis au service de la Nature, et je protège le bien de la Terre par tous les moyens, et par mon travail de Ménestrel ! Qui ai-je donc offensé ?

 

Daren n’intervint pas, mais il connaissait la réponse, tout comme son amie.

 

− Qui… ? Enfin, Jaheira ! Tu voyages avec un tueur de Ménestrels ! Je n’ose pas imaginer que tu puisses avoir été complice de tels actes, mais il est bien ici, avec toi, et toujours vivant !

− Mes mains sont lavées de l’incident au Cercle des Ménestrels, répondit Jaheira d’une voix calme. Galvarey était dans l’erreur, et il a provoqué son propre destin.

− Nous ne savons rien de cela, Jaheira. Seulement le fait que toi…. toi et ton ami, vous êtes la cause de nombreuses morts.

 

Il tourna pour la première fois la tête vers Daren. Son regard était méprisant, et une moue de dégoût se lisait sur son visage. La druide ne lui laissa toutefois pas le temps de poursuivre.

 

− Il était dans l’erreur, Dermin ! Dans l’erreur ! Je suis certaine de cela ! Galvarey voulait emprisonner Daren pour servir ses intérêts, et j’ai choisi le bon droit. Je ne pouvais rien faire d’autre !

− Nous ne voyons pas les choses ainsi, Jaheira… Justice doit être faite. C’est ta seule chance de rédemption. Les autres… ne t’accepteront pas, sinon.

− Tu te trompes, Dermin, finit-elle par répondre. Ce n’est pas la bonne solution.

− Je ne vois aucune autre issue, Jaheira. Les tiens sont morts. Qu’as-tu l’intention de faire ?

 

Les trois autres assistaient à ce face à face sans oser intervenir. Jaheira semblait en prise avec un intense conflit intérieur, que seul Daren était partiellement en mesure de comprendre. Il s’avança derrière elle, et posa une main sur son épaule.

 

− Je suis… désolé, Jaheira. Je t’ai attiré beaucoup d’ennuis et…

 

Elle ne tourna pas les yeux vers lui, mais Daren devina une larme se dessiner sur son visage.

 

− Je me fis à ton jugement.

 

Jaheira sécha rapidement ses yeux d’un revers de la main, et s’adressa à nouveau au Ménestrel.

 

− Dermin, je… Dermin, je ne peux pas faire ce que tu demandes. Tu te trompes, comme Galvarey. J’ai eu raison de me ranger aux côtés de Daren, et tu cours à ta perte si tu ne le comprends pas.

 

Il plissa les yeux à cette réponse, contrarié.

 

− Pèse bien chacun de tes mots, mon enfant. Tu dois obéir à la justice.

− C’est un simulacre de justice ! C’est une vengeance pour un mensonge, et personne n’a pris la peine de chercher quelle était la vérité. Si c’est ainsi que les Ménestrels rendent justice, alors je…

 

Elle s’arrêta, un sanglot étouffant sa voix.

 

− Alors… quoi ?, répéta Dermin, le regard menaçant.

− Si telle est votre justice, je… je renonce à vous ! Je renonce… je renonce ma vie entière à être Ménestrel !

 

Le désespoir se lisait dans sa voix. Minsc et Aerie la dévisageaient, stupéfaits. C’était la première fois qu’ils la voyaient dans cet état.

 

− Jaheira, tu ne veux pas dire que… Réfléchis bien.

− Il semblerait que je sois la seule qui ait réfléchi à cette histoire, reprit-elle plus assurée. Ce n’est pas ton cas, ni celui de Galvarey, ni des Ménestrels qui veulent maintenant verser le sang. J’ai porté le deuil de nombreux Ménestrels, mais ils sont morts pour l’harmonie et la vérité. Mais ce n’est pas le cas de Galvarey. Je n’en serai pas complice plus longtemps.

 

Dermin resta un moment silencieux, pensant chaque parole de la druide.

 

− Qu’il en soit ainsi, finit-il par répondre. Je rapporterai tes propos à ceux qui veulent les entendre. Mais saches que tu ne pourras plus jamais vivre en paix après ce choix.

 

Jaheira rajusta la sangle de son sac à dos. La conversation était terminée.

 

− Ce ne sera pas de tout repos, conclut-elle, mais c’est une voie plus claire que la tienne. Adieu, Dermin.
Le Ménestrel fit demi-tour, laissant Daren, Minsc et Aerie hagards.

 

− Que se passe-t-il, Jaheira ?, demanda timidement Aerie.

 

Elle ne répondit pas tout de suite, mais Aerie n’osa pas répéter sa question. Tous les trois avaient l’impression d’avoir assisté à une conversation qu’ils n’auraient pas dû entendre.

 

− Excusez-moi, vous tous, finit par répondre la druide. Je… tous… Enfin, je ne peux pas vous parler de ça pour l’instant. C’est un conflit entre moi et… Pardonnez-moi, vraiment, je ne suis pas prête pour en parler.

− Minsc et Bouh ont confiance en ta sagesse, Jaheira. Tu nous as toujours aidés à vaincre le mal partout où nous l’avons trouvé, et c’est une raison suffisante pour combattre à tes côtés.

− Rentrons, il commence à pleuvoir.

 

Quelques gouttes de pluies et une bourrasque salée coupèrent court à la conversation, et ils coururent rejoindre la Couronne de Cuivre pour s’y mettre à l’abri. Leur mission du lendemain était loin à présent, et chacun se remémorait les paroles blessantes de ce Dermin à l’encontre de leur amie, et sur Daren.

 

− Je peux te poser une question ?

 

Daren sursauta à ces paroles. Aerie s’était approchée de lui, et lui tendit une chope qu’elle était partie chercher au comptoir.

 

− Merci. Que veux-tu savoir ?

 

Elle hésita un instant, ne sachant pas où poser ses yeux, et finit par formuler sa question.

 

− Que s’est-il passé entre vous ?

 

Daren écarquilla les yeux à cette phrase. Que voulait-elle sous-entendre ? Aerie s’empourpra aussitôt, et bafouilla une autre question.

 

− Heu…, ce n’est pas ce que je veux dire. Que s’est-il passé avec ces Ménestrels, lorsque nous t’y avons retrouvé avec Jaheira ?

 

Son visage était écarlate et sa respiration saccadée. Son lapsus l’avait mis dans tous ses états.

 

− Je ne sais pas si je peux te le révéler sans son accord… Mais je te fais confiance pour garder ce que je te raconte pour toi.

 

Elle le remercia d’un sourire. Aerie était déjà au courant de leur combat dans le bâtiment sur les docks, mais Jaheira ne leur avait pas révélé la nature de leurs adversaires. Il lui raconta en détail leur entretien, l’interrogatoire qu’il avait dû subir, et le désarroi de Jaheira face à son choix.

 

− Elle a choisi d’affronter ses pairs pour… toi ?

− C’est exactement ça. Mon père adoptif, Gorion, était son ami et faisait lui aussi partie des Ménestrels, ainsi que son mari, Khalid.

− Je… je la comprends. C’est une femme de confiance. Je l’ai mal jugée.

 

Sa voix se réduisit à un murmure, et son visage s’empourpra encore davantage.

 

− Et… je t’ai mal jugé toi aussi…

 

Daren sentit son cœur s’emballer. Les grands yeux bleus d’Aerie brillaient comme deux saphirs dans leur écrin. Sa voix tremblotait légèrement, et elle déglutit plusieurs fois avant de reprendre la parole.

 

− Je voulais… Je voulais m’excuser pour l’autre soir. J’ai été stupide, et…

 

Le temps se suspendit à ses lèvres. Plus rien n’existait dans cette taverne, plus rien en dehors de ce visage angélique aux cheveux d’or.

 

− Aerie ! Bouh a des démangeaisons à nouveau, et j’aurai besoin de la crème que tu as préparée l’autre jour !

 

Elle esquissa un sourire mutin, et lui fit un dernier clin d’œil avant de se tourner vers le rôdeur.

 

− J’arrive, Minsc.

 

Elle laissa Daren seul avec sa chope vide entre les mains. Il resta plusieurs minutes sans bouger, debout au milieu de la grande salle, jusqu’à ce qu’un couple de petites-personnes l’abordât pour lui demander où ils pouvaient trouver le propriétaire des lieux. La soirée se déroula sans autre encombre, en compagnie de Yoshimo, qui s’excusa une nouvelle fois de ne pas pouvoir les accompagner le lendemain. Ils se séparèrent à la nuit tombée, et rejoignirent leurs chambres dans le quartier général des Voleurs de l’Ombre. Ils avaient une mission délicate à accomplir, et devaient être au meilleur de leur forme pour la couronner de succès.

Le contact

− Ainsi, Mook est morte…

 

Aran Linvail était pensif, assis dans son fauteuil de cuir et fumant sa longue pipe.

 

− C’est regrettable, même si je suppose que vous avez fait ce que vous pouviez… Mais…

 

Il se leva soudainement, et fit face aux quatre compagnons qui venaient de lui faire leur rapport. Jaheira tremblait de rage à la désinvolture de son attitude, mais Daren la coupa avant qu’elle n’intervînt.

 

− Mais ?, répéta-il.

− Mais il est temps de passer à l’action, reprit le Maître de l’Ombre. Nous devons localiser le centre des opérations de cette guilde, et j’ai un plan pour cela.

 

La demi-elfe ne tint plus.

 

− Êtes-vous le dirigeant d’un petit gang de truands ou le chef d’une puissante organisation ?, intervint-elle d’un ton cassant et sarcastique. Vous voulez dire qu’après tous ce temps, vous n’avez toujours pas la moindre idée d’où opère votre ennemi ?

− Je vous rappelle que cet ennemi est aussi le vôtre maintenant, répondit Aran sans détourner le regard.

 

Il tira une bouffée de sa pipe dont il recracha une épaisse fumée. Ses yeux s’étaient plissés, et il caressa lentement sa joue de son index.

 

− J’ai peut-être un plan. Et vous allez l’exécuter.

− Nous vous avons déjà apporté notre aide, répondit Daren.

 

Lui aussi commençait à se lasser de ces éternels reports. Ils les avaient déjà grassement payés, et il ne voulait pas attendre plus longtemps avant de revoir Imoen.

 

− Je comprends votre inquiétude, reprit le Maître des Ombres, mais pour avancer, il faut d’abord dégager la route. Vous avez ma parole que vous reverrez votre amie en vie, ainsi que cet homme qui vous a emprisonnés. Mais il nous faut avant tout résoudre ce problème.

− Minsc te suggère d’avoir raison, voleur, car si tu t’es joué de nous, ton sort ne sera pas différent de ce mage lorsque nous le retrouverons !

 

Aran Linvail se mit à faire les cents pas dans la pièce. Il murmura quelques paroles pour lui-même en hochant vivement la tête, puis s’arrêta soudainement.

 

− Bien, voici la situation. En fait, ces évènements confirment ce que je craignais : la guilde rivale est bien informée de nos actions, sans doute grâce aux traîtres qui l’ont rejointe. Et nous devons empêcher toute nouvelle défection.

 

Il parcourut les quatre compagnons du regard un à un, s’assurant que tous écoutaient attentivement ses propos.

 

− Deux de nos hommes, Jaylos et Caehan, envisagent de quitter notre petite communauté pour passer à l’ennemi. J’imagine que l’herbe semble toujours plus verte de l’autre côté… Nous avons appris le lieu et l’heure à laquelle ils doivent rencontrer un contact. C’est au premier étage de l’auberge des « Cinq Chopes », sur le grand pont de la ville. Nous ignorons de qui il s’agit, mais nous savons qu’il sera là-bas demain soir, à vingt heures.

− Et pourquoi n’envoyez-vous pas l’un de vos hommes pour faire ce travail ?, demanda Daren.

− Jaylos et Caehan travaillent avec nous depuis bien trop longtemps pour ne pas connaître la plupart de nos agents qualifiés. Non, ils flaireraient le piège aussitôt. Je pourrais certes envoyer une de nos nouvelles recrues mais hélas, aucune n’a votre talent.

− L’ennemi que nous avons combattu cette nuit était seul, intervint Jaheira, et il a bien faillit triompher de nous quatre réunis. Qu’est ce qui peut nous certifier que vous n’essayez pas de vous débarrasser de nous en nous envoyant faire votre sale boulot, empochant du même coup l’or que nous vous avons laissé ? Je commence vraiment à être lasse de ce petit jeu.

− Rien à part ma parole ne peut vous le certifier, vous avez raison. Mais je vous assure que nous travaillons bien ensemble avec le même objectif, et que votre or a déjà été utilisé pour entamer les tractations nécessaires à la préparation du sauvetage de votre amie.

 

De toute façon, ils n’avaient pas le choix. Comme il le leur avait déjà dit, toute retraite était coupée, et même dans le cas probable où les Voleurs de l’Ombre abuseraient de la situation en leur faisant exécuter quelques basses œuvres, ils n’avaient comme solution que de s’y plier. En espérant que cet homme dît la vérité.

 

− Je veux savoir où se trouve le repaire de notre adversaire, reprit-il. Et… une dernière chose : il se pourrait que ces deux traîtres ne se montrent pas raisonnables, alors… autant vous préparer à des hostilités.

 

Il marqua une courte pause.

 

− S’ils résistent, tuez ces chiens.

 

Aran Linvail se rassit sur son siège et ralluma sa pipe qui s’était éteinte. La conversation était finie. Jaheira sortit la première, suivie de Daren, puis d’Aerie et de Minsc.

 

− J’ai une idée, chuchota la demi-elfe. Mais cette fois, nous aurons besoin de notre ami Yoshimo.

 

Les dédales de la guilde des Voleurs de l’Ombre n’étaient plus aussi obscurs que lors de leur première arrivée. Ils ne connaissaient sans doute pas tous ses secrets, mais avaient appris désormais à se rendre dans leurs quartiers sans recourir à une aide extérieure. Jaheira n’exposa pas son plan davantage, préférant sans doute en révéler les détails à l’abri des oreilles indiscrètes. Minsc et Daren rejoignirent leur chambre, Jaheira et Aerie la leur, et tous les quatre s’endormirent d’un sommeil agité.

 

Le lendemain, le petit groupe se mit en route vers la Couronne de Cuivre. Sous le soleil de midi, Athkatla grouillait de monde.

 

− Nous fonçons droit dans un piège…, finit par maugréer Jaheira.

− Mais nous n’avons pas le choix, répondit Daren d’une voix à peine audible.

− Je le sais bien !, s’exclama-t-elle, exaspérée. C’est d’ailleurs pour ça que je vais vous proposer mon idée pour ce soir. Mais j’ai un très mauvais pressentiment…

− J’espère que cet homme honorera sa promesse après ce que nous aurons fait pour lui, intervint Aerie. Je suis déjà très mal à l’aise de devoir accomplir cette… « mission »… qui pourrait bien se transformer en assassinat.

− Mais nous n’avons pas le choix !, s’exclama Daren, cette fois-ci à haute voix.

 

Ils arrivèrent devant les portes de la Couronne. Daren entra le premier, l’esprit préoccupé par le choix qu’ils avaient fait de faire confiance à Aran Linvail.

 

− Bonjour à vous !, s’écria une voix joviale dans leur direction.

 

Hendak s’avança vers eux, les bras tendus, et leur serra chaleureusement les mains avant de leur offrir un déjeuner. Il leur demanda quelques nouvelles de leur situation puis s’excusa alors que la taverne se remplissait.

 

− Vous n’auriez pas vu notre ami, Yoshimo ?, lui demanda Jaheira avant qu’il ne partît.

− Si si, je l’ai encore vu hier soir, il ne devrait pas tarder. Bon, je dois vraiment vous laisser, le travail m’appelle.

 

La silhouette longiligne du voleur apparût quelques temps après en haut des marches qui montaient aux chambres, et il rejoignit ses compagnons en balayant la salle d’un regard soupçonneux. Jaheira lui exposa rapidement les faits de la nuit précédente, ainsi que la proposition du Maître de l’Ombre.

 

− C’est tout à fait compréhensible, répondit Yoshimo. Avec une guilde rivale aussi menaçante, il leur est impossible de mener à bien une opération aussi délicate que la nôtre.

− Là n’est pas la question, le coupa Jaheira. Ces deux hommes que nous allons rencontrer doivent nous mener à un contact de l’autre guilde. J’ai une idée pour nous infiltrer, mais il faudrait nous faire passer pour d’autres déserteurs. Et comme tu es le seul d’entre nous à avoir fréquenté ce genre de milieu, ta présence serait d’une aide toute particulière.

 

Yoshimo plissa les yeux, le regard pensif. Il passa plusieurs fois sa main dans ses cheveux et répondit.

 

− C’est une idée astucieuse, mon amie. Mais nous présenter tous les cinq à ce rendez-vous serait une pure folie. Jamais aucune désertion ne serait crédible avec un tel nombre de déserteurs à la fois.

− Que proposes-tu ?, demanda Daren.

− Ils sont deux ? Alors nous serons deux nous aussi.

− Si nous devons combattre à nouveau cette même créature qu’hier soir, je pense pouvoir être utile, proposa Aerie.

− De toute façon, une seule personne pourra accompagner Yoshimo, ajouta Jaheira. Et il faudra monter la garde, pour prévenir de l’arrivée du contact. Nous n’aurons pas longtemps pour leur tirer les vers du nez.

− Minsc ira là où ira Aerie !, s’écria le rôdeur, quelque peu perdu dans le flot incessant de propositions.

− Jaheira, Aerie, et Minsc, coupa Daren en haussant le ton, vous monterez la garde. Nous aurons besoin des elfes pour surveiller les couloirs dans le noir. Jaheira, il faudrait que tu utilises un animal pour nous prévenir le plus discrètement et le plus tôt possible de l’arrivée du contact. Yoshimo et moi, nous irons à la rencontre des deux ex-Voleurs de l’Ombre, et nous ferons aussi vite que possible. Si la situation tourne mal… vous nous rejoindrez, et… Enfin, espérons que tout se passe bien.

 

Le calme revint soudainement autour de la table et pour une fois, Jaheira n’avait rien trouvé à redire. Minsc rompit finalement le silence.

 

− Bouh trouve ton plan parfait !

− J’ai le même avis que ton hamster, ajouta Yoshimo.

 

Tous éclatèrent de rire à cette dernière phrase, à l’exception de Minsc qui n’avait pas saisi le comique de la situation.

 

La majeure partie de la journée fut consacrée au repérage des lieux. Sur le pont marchand d’Athkatla, on trouvait toutes sortes de boutiques, ainsi que l’auberge des Cinq Chopes. Ce quartier, jonction entre le port maritime au sud de la ville aux mains des guildes de voleurs et les riches maisons des anciennes familles de l’Amn, mélangeait les genres, mêlant roturiers et aristocrates. Le patron des Cinq Chopes était une petite-personne, un semi-humain ne mesurant pas plus d’un mètre vingt mais dont le sens du commerce n’avait rien à envier aux plus influentes guildes de marchands. Daren avait entendu parler de ce peuple d’artisans, bien que peu présent sur la Côte des Epées. La majorité des leurs vivait dans le sud de Féérune et en particulier ici, dans la cité de la monnaie. L’ambiance joviale et détendue de la taverne ne les détourna toutefois pas de leurs investigations, et tous les cinq parcoururent le plus discrètement possible les environs à la recherche d’une stratégie plus concrète pour la soirée.

 

− Le rendez-vous aura lieu dans l’une des chambres à l’étage, rappela Daren. Mais nous ne savons pas où précisément.

− Tous les trois, nous resterons ici, répondit Jaheira en désignant un renfoncement peu après les dernières marches de l’escalier. Je crois qu’il s’agit d’une sorte de placard, j’ai vu un employé y ranger des draps tout à l’heure. De la rambarde, on peut facilement observer les personnes qui s’engagent sur les marches, et on pourra vous alerter à temps. Bref, nous vous attendrons ici tous les trois.

− Et comme moyen de communication ?, demanda Aerie. Tu avais parlé d’un animal, Daren, non ?

− Et c’était une excellente idée, ajouta Jaheira. Mais inutile de se compliquer la tâche, alors que nous avons la solution devant nous.

 

Les quatre autres se regardèrent, surpris. Daren s’attendait à ce que la druide repèrât un quelconque animal vivant ici, et s’en servît pour les prévenir.

 

− Bouh ne comprend pas où tu veux en venir, Jaheira.

− Oh, je suis sûr qu’il le comprend très bien, pourtant, répondit-elle amusée. Car c’est précisément de lui dont je parle.

 

Comment n’y avaient-ils pas pensé plus tôt ? Il existait bel et bien un rongeur prêt à faire le messager dans cette auberge, et il s’appelait Bouh.

 

− Oh, je vois !, répondit aussitôt le rôdeur. Ce sera un honneur pour tous les hamsters que de remplir cette mission.

− Ne restons pas dans les parages trop longtemps avant ce soir, intervint Yoshimo. Nous sommes venus repérer les lieux, et je préférerais que peu d’autres gens nous voient si c’était possible.

 

Ils acquiescèrent à cette proposition, et terminèrent l’après-midi en flânant entre les étals du district.

 

Dix-neuf heures et quarante minutes. Le voile du soir commençait à recouvrir les toits, et chaque bâtisse du pont s’illuminait à mesure que la nuit tombait. Des Cinq Chopes s’échappait une musique entraînante, rythmée par les applaudissements des clients. Tout était calme, et sans leur rendez-vous imminent, on aurait pu croire à une soirée comme les autres. Daren et Yoshimo entrèrent les premiers. Le voleur s’était recouvert le bas du visage d’un masque, et lui-même était grimé en parfait agent de l’Ombre. Plus que quinze minutes. Les déserteurs devaient sûrement déjà être là, à attendre le contact de l’autre guilde. Ils montèrent l’escalier en colimaçon tandis que leurs trois compagnons entraient à leur tour dans la taverne. Ils arrivèrent enfin dans le long couloir qui donnait aux chambres.

 

− Il nous faut faire preuve de prudence mon ami, chuchota Yoshimo. Ouvrons les portes une à une, et trouvons nos deux rebelles.

 

Daren avait le souffle court. Il ne leur restait plus beaucoup de temps, et ils devaient faire au plus vite. Il s’approcha de la première porte et tourna lentement la poignée.

 

− Celle-ci est fermée, chuchota-t-il à son tour. Essaye la suivante.

 

Les deux portes suivantes étaient verrouillées elles aussi. Daren commençait à perdre patience, et tourna encore une fois la volumineuse poignée devant lui. Cette fois, la porte s’ouvrit, et une voix aigue et tremblante s’éleva aussitôt.

 

− Qui va là ?

 

Daren s’immobilisa, mais Yoshimo le poussa à l’intérieur et le suivit. Dans la chambre, deux hommes en armes et armures venaient de porter la main au fourreau.

 

− J’étais sûr qu’on nous suivait !, reprit l’un des deux hommes.

− Du calme !, l’interrompit son compagnon. Nous sommes peut-être ici pour la même raison.

 

Daren jeta un regard rapide à Yoshimo qui lui répondit d’un bref et discret hochement de tête.

 

− Vous… vous êtes ici pour rencontrer le contact ?, demanda Daren d’une voix timide.

 

Malgré le stress, il essayait d’être le plus spontané possible. S’ils venaient à être découverts, tout ceci finirait dans un bain de sang.

 

− Peut-être, c’est possible, répondit l’autre homme. Et… comment s’appellerait ce contact ?

 

Il sentit son cœur s’accélérer. Sa ruse était faible, et ces deux hommes l’avaient habilement retournée contre lui.

 

− Comment ?, s’éleva la voix de Yoshimo derrière lui, indignée. Vous ne le savez pas ? Vous cherchez à nous tirer les vers du nez ?

 

Le visage des deux traîtres se décomposa. Yoshimo haussait rarement le ton, mais savait admirablement paraître sévère et déterminé.

 

− Je…je…, balbutia l’un d’eux.

−Vous êtes des espions, hein ?, ajouta Daren d’une voix forte, entrant dans son jeu.

− Quoi ?, bafouilla l’autre d’une voix blanche. Non ! Non, je le connais ! Je ne suis pas un espion !

− Taisez-vous !, intervint le premier. Ou ils nous tueront tous au lieu de nous engager !

 

Un silence pesant recouvrit la pièce. Il devait rester cinq minutes. Peut-être moins. Le moindre faux-pas pouvait les conduire à leur perte, et il fallait improviser au plus vite. Daren avait le souffle court, et la panique commençait à paralyser toutes ses tentatives de réflexions. L’un des deux hommes reprit alors la parole.

 

− Connaissez-vous le nom du contact, alors ?

 

Yoshimo le fixa droit dans les yeux, et répondit d’un ton autoritaire.

 

− Peut-être que je connais très bien ce nom. Peut-être même que ce nom… c’est le mien ! Ne vous est-il pas venu à l’esprit que je pouvais être le contact ?

 

Il avait porté ses mains sur ses hanches, et dévisagea les deux hommes d’un regard noir et menaçant. Quelques secondes s’écoulèrent sans un bruit, mais son bluff finit par faire son effet.

 

− Jaylos !, s’écria l’un d’eux d’une voix terrifiée. Et si c’était le contact ? Ils pensent que nous sommes des espions ! Nous allons tous y passer !

 

Le visage hagard de son compagnon allait et venait de Daren à Yoshimo.

 

− Allons, reprit le voleur plus calmement. Dites-moi comment je m’appelle et on oublie ce malentendu. Vous n’êtes pas les seuls à changer de camp, et j’ai déjà recruté l’un des vôtres dans une chambre en face il y quelques minutes, ajouta-t-il en désignant Daren. Je n’ai pas que ça à faire, alors dépêchez-vous un peu.

− Le nom est… Gracen, finit par lâcher l’un d’eux. Nous voulons rejoindre votre guilde. L’offre est trop tentante.

 

Un piaillement fit sursauter Daren. Se faufilant entre le mur et la porte entrouverte, un petit rongeur orangé entra en trombe dans la chambre, et heurta de plein fouet les bottes de Yoshimo avant de s’enfuir aussi vite qu’il était entré. Le temps était écoulé, et le véritable contact montait les marches.

 

− Que… que se passe-t-il ?, demanda timidement l’un des deux hommes, voyant le visage de Yoshimo soudainement tendu. Nous… nous ne sommes pas engagés ?

 

Il frissonna à cette évocation, et Yoshimo posa un doigt sur ses lèvres.

 

− Restez un instant ici. Je dois aller vérifier que nous n’avons pas été suivis. Je reviens dans une minute.

 

Il rouvrit la porte derrière lui et invita Daren à le suivre. Les deux traîtres poussèrent un soupir de soulagement, et osèrent un timide sourire lorsque Daren se tourna une derrière fois vers eux. Dans quelques secondes, ils seraient découverts, et leur vie serait en danger.

 

− Nous devons sortir au plus vite, murmura Yoshimo.

− Mais nous ne savons toujours pas où se trouve leur repaire !, répondit Daren sur le même ton.

 

Ils avaient réussi à prendre contact, mais n’avaient pas eu le temps suffisant pour obtenir ces informations sans éveiller les soupçons. Un bruit de pas lourd résonna à l’autre bout du couloir.

 

− Ne cours plus, et suis-moi. Ne t’arrête surtout pas, quoi qu’il arrive.

 

Yoshimo marchait devant lui, droit vers une silhouette imposante encore indistincte dans la pénombre du corridor. Son cœur battait à tout rompre, mais il faisait confiance à son ami. Même s’ils avaient échoués dans leur investigation, ils avaient encore une chance de s’en sortir vivants. Un choc mou mêlé à un grognement le sortit alors de ses réflexions.

 

− Oh ! Pardon, je suis vraiment désolé, dit Yoshimo. Excusez-moi !

 

L’homme en armure sombre qui montait les marches découvrit son visage à la faible lueur des torches. Dans le noir, Yoshimo l’avait heurté de plein fouet, et tous les deux  s’étaient retrouvés au sol. À peine relevé, il lui tendit la main mais l’autre homme se redressa seul dans un bougonnement. Daren continua sa marche sans s’arrêter, et contourna le voleur qui se répandait encore en excuses.

 

− À mon signal, cours.

 

Il avait murmuré ces paroles à son passage. Daren continua son avancée au même rythme et entendit à nouveau le pas lourd qui venait de reprendre derrière lui. Il posa un pied sur la première marche, lorsque Yoshimo le saisit par le bras.

 

− Maintenant !

 

Tous deux dévalèrent les marches aussi vite qu’ils purent. Passant devant l’alcôve où étaient dissimulés leurs compagnons, ils leurs firent signe de les suivre en silence, et tous les cinq dévalèrent les escaliers, sortant en quelques secondes de la taverne.

 

− Yoshimo ! Daren !, leur lança Jaheira. Que s’est-il…

− Plus tard !, la coupa le voleur. Plus tard ! Nous devons courir, et filer le plus loin d’ici possible !

 

Elle ne posa pas d’autre question, et le petit groupe s’enfuit dans les ruelles sombres d’Athkatla, rejoignant au pas de course le quartier général des Voleurs de l’Ombre.

 

− Nous l’avons échappé belle !, s’écria Jaheira le souffle court. Quand j’ai vu cet homme, j’ai tout de suite senti que c’était le contact.

 

Ils étaient presque arrivés à destination et étaient à nouveau à l’abri du danger. La nuit était définitivement tombée à présent.

 

− Alors, vous avez obtenu des renseignements ?, continua-t-elle en direction de Daren et de Yoshimo.

 

Daren baissa le regard. En si peu de temps, les deux déserteurs ne leurs avaient pas avoué le moindre indice sur ce qu’ils étaient venu chercher.

 

− Je… Non, désolé.

 

Elle ne répondit pas. Cette mission était particulièrement difficile, et elle pesta contre Aran Linvail pour leur avoir demandé l’impossible.

 

− Alors Bouh ne reverra plus jamais Imoen ?

 

Aerie fit quelques pas en direction de Daren. Elle ne connaissait pas son amie d’enfance, mais partageait en cet instant sa peine et sa déception.

 

− Tu as fait de ton mieux, j’en suis sûre.

 

Son doux murmure redonna quelques couleurs à son visage, et Daren lui sourit tristement.

 

− Bien, intervint Yoshimo, je suis vraiment désolé de devoir mettre un terme à cette sinistre discussion, mais j’ai deux bonnes raisons pour cela.

 

Tout le monde se tourna vers lui.

 

− La première est que nous ne sommes plus très loin du secteur des Voleurs de l’Ombre, et j’aimerai éviter de rester ici à découvert trop longtemps…

 

Il porta sa main vers l’une des ses poches, et en sortit un papier froissé.

 

− …et la deuxième est que j’ai probablement la réponse à votre question.

 

D’un sourire narquois, il déplia lentement le parchemin devant les visages ébahis des quatre autres.

 

− Hem hem…, reprit-il. Je vous fais la lecture ?

 

Daren avait la bouche grande ouverte, mais ne parvint qu’à hocher lentement la tête de haut en bas.

 

− « Gracen,

 

On t’a donné les fonds nécessaires pour accomplir ton devoir, alors tu dois agir sans hésiter. La pièce que nous avons donnée au gardien des tombes devrait suffire amplement à l’écarter des cryptes. Il faut aussi laisser des fonds aux exterminateurs de la ville pour qu’ils ne chassent plus les araignées dans les cryptes du cimetière, car ils ne pourront que nous découvrir aussi. Agis vite et bien. »

 

Les cryptes. Maintenant qu’ils avaient la réponse, il était plus qu’évident que ces créatures se terraient en ces lieux. Toutefois, au-delà du contenu même de cette lettre, une autre question lui taraudait l’esprit.

 

− Il n’y a pas de signature, mais je pense que cette note sera suffisante, non ?, ajouta Yoshimo.

− Comment…, le coupa Daren. Comment as-tu fait ? J’étais là pourtant, et…

 

Son visage s’éclaira soudainement. Yoshimo était la plupart du temps très discret, mais était cette fois particulièrement satisfait de son habileté; son visage rayonnait d’une fierté méritée.

 

− Que s’est-il passé ?, demanda Aerie. Qui est ce Gracen ?

− Dans le couloir…, continua lentement Daren. Tu l’as… Non ? Tu es un génie Yoshimo !

 

Le voleur lui décocha un clin d’œil complice.

 

− Que s’est-il passé dans le couloir, Yoshimo ?, demanda Jaheira à son tour.

− Lorsque Bouh est venu nous prévenir, répondit Daren à sa place, nous sommes sortis en vitesse de la chambre où avait lieu le rendez-vous. Yoshimo s’était fait passer pour le contact, et moi pour une autre recrue. En sortant, nous avons croisé le véritable contact, ce Gracen. Yoshimo l’a heurté de plein fouet en prétextant l’obscurité qui régnait, et… je n’arrive pas à y croire… Il lui a fait les poches ! C’est bien ça ?

 

Le voleur hocha la tête dans un sourire, et leur tendit le parchemin.

 

− Je ne peux vraiment pas rester plus longtemps sans me compromettre, mes amis, répondit-il doucement. Prenez la note, et rendez-vous à la Couronne demain. Nous continuerons cette conversation dans un endroit plus sûr.

 

Il les salua une dernière fois et disparut dans la nuit.

 

− Minsc n’aime pas trop les voleurs d’habitude. Mais Bouh semble apprécier celui-ci, alors nous n’avons rien à craindre.

− Allons faire notre rapport à Aran, conclut Jaheira. Il sera sûrement très intéressé par notre petite trouvaille.

 

Tous les quatre, regaillardis par leur succès de la soirée, s’engouffrèrent dans les sombres couloirs de la guilde en direction du bureau de Maître de l’Ombre.

Accepter son destin

− Debout !

 

Une voix autoritaire le tira de son sommeil. Une voix masculine, froide et déterminée.

 

− Le sommeil t’es interdit, et la veille insupportable. Ton quotidien est une lutte permanente, n’est-ce pas ?

 

Daren ouvrit lentement les yeux. Ces immenses rayons de livres poussiéreux et ces pupitres usés ne pouvaient être que ceux de Château-Suif. Il faisait nuit, et seule une faible lumière blanche éclairait les lieux. Les paroles de l’homme qui l’avait tiré de son sommeil lui revinrent à l’esprit. Irenicus.

 

− Cela ne cessera pas, tu le sais, reprit lentement le mage. Pas tant que tu nieras ce que tu peux devenir…

 

C’était donc à nouveau un rêve. Daren se sentait pleinement conscient pourtant, et s’il n’avait pas été comme les autres fois dans l’incapacité de parler, il aurait eu bien du mal à le distinguer de la réalité.

 

− Tu avances comme un mortel, poursuivit Irenicus d’un air agacé, tu ne tires aucun parti de ton héritage, de tes dons ! Tu es même inférieur à ceux que tu devrais avoir à tes pieds !

 

Jon Irenicus croisa les bras, le regard menaçant.

 

− Continue donc de marcher avec ces insectes ! Vois ! Vois leur impuissance ! Et… regarde avec quelle facilité tu pourrais te faire tuer.

 

Daren sentit une partie de lui-même avancer. Il ne pouvait pas se contrôler, tiré par des fils invisibles. Il se sentait déchiré en deux, une partie de son âme restant à sa place tandis qu’une autre obéissait à une force irrésistible. La douleur finit par passer, et tandis que son corps continuait d’avancer, il tourna le regard en arrière. S’il n’avait pas été dans l’incapacité de parler, il aurait sans doute poussé un hurlement. À l’endroit où il se tenait quelques instants auparavant, il pouvait se voir, les mêmes cheveux en bataille, le même corps mince et élancé, le même visage. Seul le regard semblait différent. Il n’avait jamais eu l’occasion de voir le sien lorsqu’il était sous l’emprise de Bhaal, mais il sut immédiatement que c’était le cas de son double. Un regard fou, brillant d’une lueur rougeoyante, dégageant tellement de haine qu’elle en était presque palpable.

 

Son corps poursuivit son avancée, slalomant entre les étagères familières du troisième étage de la grande bibliothèque. Enfin, il s’arrêta. De là où il se trouvait, il ne distingait plus Irenicus. Cependant, une autre présence, plus forte et plus menaçante, approchait. Surgissant de l’éther même, un démon aux écailles noires et rouges prit forme devant lui. Ses jambes ne lui obéissaient toujours pas, et la seule réaction que son corps lui autorisa fut une laborieuse gesticulation de ses bras. La créature fit un pas dans sa direction, sa langue orangée laissant couler une bave grise. La peur s’empara de son être, et Daren se mit à hurler. Une voix résonna dans son esprit, la voix du démon qui se tenait devant lui.

 

« C’est sans espoir, tu ne peux que mourir, humain ».

 

Daren ferma les yeux, aux frontières du désespoir et de l’horreur. Il sentait l’haleine empoisonnée du démon, sa respiration chaude et nauséabonde envahir peu à peu son espace vital. Une griffe d’acier lui transperça alors le cœur. La douleur, fulgurante, déchira son âme, et le réveilla en sursaut.

 

Daren transpirait, haletait, tremblant de tout son être. Où se trouvait-il ? Minsc n’était pas là. Pas davantage que la pièce ressemblait à sa chambre. D’ailleurs, lui-même ne se trouvait pas dans un lit, ni même allongé. Il se tenait sur ses deux jambes, entouré d’un nuage écarlate qui brouillait sa vision.

 

− Pourquoi endurer tout cela ?

 

Irenicus. Il était ici, quelque part.

 

− Pourquoi te soumettre à la chair, alors que la mort même fait partie de ton être ?, poursuivit-il.

 

Daren tremblait de plus en plus. Il n’était ni essoufflé, ni terrifié. Il tremblait de fureur, si ce n’était de folie. Il n’avait encore jamais goûté à son pouvoir à ce point. Son sang se mit alors à bouillir, et sa peau se déchira. Un grondement terrifiant s’échappa de son être, brisant le bois fragile des étagères. Il voyait à nouveau. Un environnement uniquement teinté de rouge.

 

− Lorsque le Plan Matériel sera à tes pieds, même les plus terrifiantes des créatures de ce monde et des autres ne seront que des poussières face à toi !

 

Daren poussa un autre rugissement. Tout autour de lui brûlait dans des flammes de sang. Le moindre de ses mouvements perçait les murs épais autour de lui. Une dizaine de créatures qu’il ne parvenait par à distinguer s’avancèrent dans sa direction.

 

−Vois ! Vois ce même mal qui t’a si facilement dominé !

 

Daren leva simplement une main, et un éclair traversa ce qui restait de la pièce, terrassant instantanément les démons qui se dressaient dans la pièce.

 

− Accepte ton héritage !

 

Il se retourna, sentant une présence derrière lui.

 

− Accepte !

 

Daren bondit, le goût du meurtre sur les lèvres. Irenicus. Il devait trouver Irenicus et le terrasser. Rien ne devait se trouver en travers de sa route. La brume se fit soudainement plus diffuse, et les objets autour de lui reprirent petit à petit leur forme d’origine. Il leva à nouveau la main, et son cœur s’arrêta.

 

− Ne serait-ce que pour protéger ces faibles qui sont tombés par ta faute…

 

Imoen était là. Douce, belle, son regard bleu implorant son secours. Daren laissa couler une larme le long de sa joue. Le brouillard rouge avait totalement disparu, révélant parmi les décombres le mage noir aux côté de son amie d’enfance. Le sorcier leva un doigt en direction d’Imoen et la foudroya de sa puissante magie.

 

 

 

− Bouh t’a entendu crier dans ton sommeil, Daren ! Tu as mal digéré quelque chose ?

 

Était-il revenu ? Où se trouvait-il ? Cette force terrifiante l’avait-elle enfin laissée ?

 

− Tu es tout pâle. Je vais te chercher de l’eau.

 

Minsc. C’était la voix de Minsc. Un bourdonnement lancinant le faisait encore un peu souffrir, mais il reprenait peu à peu ses esprits. Le rôdeur lui tendit un bol d’eau fraîche duquel il but de longues gorgées.

 

− Quelle heure est-il, Minsc ?

− Je ne sais pas. Bouh dit que nous sommes presque au petit matin, mais Bouh dit toujours ça quand il veut grignoter quelque chose.

 

Sa réponse arracha un sourire éphémère à Daren. Il avait du mal à se séparer de l’image d’Imoen torturée par Irenicus. Ses rêves lui semblaient si réels. Était-ce seulement des rêves… ? Le sorcier parvenait-il à communiquer avec lui lors de son sommeil ? L’avait-il corrompu à ce point de sa magie noire qu’il pouvait pénétrer dans son esprit à son bon vouloir ? Un long bâillement le tira de ses réflexions et la fatigue le rattrapa à nouveau. Il posa sa tête contre l’oreiller, et se rendormit jusqu’au petit matin.

 

Ils étaient de repos le lendemain. La mission que leur avait confiée Aran Linvail était prévue pour le lendemain soir, et ils profitèrent de leur journée pour rejoindre leur ami resté à la Couronne de Cuivre et lui raconter leur rencontre de la nuit.

 

− Aran Linvail, dis-tu.

 

Yoshimo avait le regard dans le vague, et caressa de ses longs doigts fins le manche de son katana.

 

− C’est l’un des personnages les plus puissants de tout Féérune, Daren. Nous devons être prudents. Mais… je dois vous demander. Les Voleurs de l’Ombre ont-ils fait…

− Non, Yoshimo, ne t’inquiète pas. Je ne crois pas qu’ils t’aient encore repéré.

 

Le voleur poussa un soupir de soulagement, et reprit d’un air gêné.

 

− Je crois hélas que je ne pourrais pas vous être d’un grand secours dans la surveillance que vous a confiée le Maître de l’Ombre, sans toutefois compromettre ma couverture.

− Je n’ai pas l’impression que ce soit une mission dangereuse, répondit aussitôt Daren. Nous pourrons faire sans toi, j’en suis sûr.

− Hé bien moi pas autant que toi, l’interrompit Jaheira. J’ai l’impression que cet homme nous cache quelque chose. Qu’il est au courant de bien plus qu’il ne le sous-entend. Nous devrons être sur nos gardes demain soir. Je ne présage rien de bon.

− Nous avons toute une journée devant nous, intervint Minsc, et Bouh propose que nous nous reposions avant d’affronter le Mal à nouveau.

 

Malgré les évènements des jours précédents, Hendak avait su attirer de nouveaux habitués dans son auberge, bien plus fréquentables que les précédents au goût de Daren. La milice, toujours particulièrement laxiste en termes d’esclavagisme, n’avait pas poursuivi outre mesure les anciens amateurs de combat à morts, mais n’avait pas non plus inquiété le meurtrier de Lethinan, de peur de s’attirer les foudres de sa propre hiérarchie. Le petit groupe salua le tenancier et partit flâner en ville, Yoshimo préférant l’anonymat de la Couronne, se laissant. Ils déambulèrent tous les quatre dans les différents quartiers d’Athkatla. La journée était ensoleillée pour une fin de Marpenoth, mais une brise fraîche et vivifiante rappelait que l’été touchait à sa fin.

 

Le soir tombé, Daren avait pris l’habitude d’aller contempler la mer. Il avait grandi près de l’océan, et éprouvait toujours une douce nostalgie à admirer les derniers rayons du soleil rosir les nuages au-dessus de l’eau.

 

− Je… je peux venir avec toi ?, demanda une petite voix derrière lui.

 

Daren sentit son cœur tambouriner contre sa poitrine.

 

− Ça ne te dérange pas ?

 

On aurait dit un ange. Aerie s’était offerte une nouvelle robe blanche et bleue sur la Promenade de Waukyne, et resplendissait de toute sa beauté sous les dernières lueurs du crépuscule.

 

− Je… Non, bien sûr !

 

L’elfe le gratifia d’un sourire mutin et avança d’un pas leste à sa hauteur.

 

− En route alors ! Je te suis.

 

Ils marchèrent ainsi presque une demi-heure, dans un silence détendu. Daren avait l’impression de la connaître depuis toujours, et d’une certaine manière, elle lui faisait penser à Imoen. Ils finirent par s’asseoir face à la mer, le vent caressant leurs cheveux. Aerie était toujours silencieuse, mais Daren vit qu’elle pleurait.

 

− Je ne t’ai pas dit comment j’ai perdu mes ailes, non ?

 

Daren hocha la tête en signe de déni.

 

− Maintenant que j’y repense, j’étais vraiment insouciante à Faenya-Dail. Notre isolement m’avait rendue totalement inconsciente des dangers du monde extérieur.

 

Elle marqua une pause, se plongeant dans des souvenirs que Daren devina souloureux.

 

− Un jour, j’ai croisé un enfant, humain qui allait se faire capturer par des esclavagistes. Parmi nos castes, certains d’entre nous étaient des guerriers, bien que ce ne soit pas mon cas. Et malgré ceci, je… je ne sais pas ce qui m’a pris, je me suis portée à son secours.

 

Elle s’arrêta à nouveau, le regard fixé sur l’horizon.

 

− J’ai tué plusieurs de ces hommes avec ma magie. Je pouvais voler, et eux non. Leurs flèches étaient bien trop fines pour percer mes défenses, mais je n’ai pas vu l’un d’eux préparer son filet. Ils ont attendu que je m’approche de l’enfant pour le libérer de ses chaînes, et… Et c’est là qu’ils m’ont capturée.

 

Elle s’interrompit, plus longuement. Daren ne savait pas si elle attendait une réponse, ou un commentaire, mais jugea préférable de ne pas la laisser poursuivre.

 

− J’ai été fait prisonnière, reprit-elle enfin. Dans une cage. Une cage bien trop étroite pour une Avarielle. Il s’écoula plusieurs mois avant que je ne sois vendue au cirque.

 

Sa voix se fit plus saccadée, et une nouvelle larme coula le long de sa joue.

 

− Elles se sont nécrosées. Mes belles ailes blanches ont commencé à pourrir dans cette cage ignoble. Je les ai suppliés de me laisser sortir, que je ne m’enfuirai pas. Mais ils ne m’ont pas écoutée… Je les sentais dépérir… jours après jours…

 

Un sanglot étouffa sa voix. Daren écoutait l’elfe raconter sa terrible histoire, le cœur serré.

 

− Et… lorsque la douleur fut trop insupportable… Ils… ils…

 

Elle tourna pour la première fois vers lui son regard embué de larmes.

 

− Ils me les ont sciées !

 

Daren put lire la douleur sur son visage.

 

− Ils ont sortis leurs lames affûtées et… et… et ils ont cautérisé les plaies avec des torches… Je…

 

Elle ne put continuer davantage, les sanglots étouffant sa voix. Daren ne savait pas quoi répondre. Il réalisait cependant la confiance qu’elle lui accordait en lui dévoilant son terrible passé. Ne sachant par quels mots la réconforter, il approcha ses mains des siennes.

 

− J’ai cessé d’être une Avarielle depuis ce jour, continua-t-elle en retirant soudainement ses mains. Je priais Aerdrië autrefois, mais j’ai perdu la foi. Je ne représente plus rien pour elle dorénavant. C’est… c’est grâce à Quayle que j’ai retrouvé mes pouvoirs. Baervan Ermiterrant est un dieu gnomique de la nature et des voyages, et même si cela peut paraître saugrenu, c’est à lui que sont adressées mes prières à présent.

 

Elle lui adressa enfin un sourire, que Daren s’empressa de lui rendre. Toutefois, son visage sombra à nouveau dans la mélancolie.

 

− Je me sens… si inutile, Daren. Je me sens clouée au sol, incapable du moindre mouvement. Parfois, je me dis que je devrais tout abandonner, et me laisser mourir, là, sur ce sol que je ne peux plus quitter. J’ai besoin de… d’une raison, pour continuer.

− Tu es bien plus forte que tu ne veux te l’avouer, Aerie, répondit-il aussitôt. Et puis, la vie ici-bas n’est pas si catastrophique que ça…

− Mais c’est ainsi, maintenant ! Ainsi !, s’écria-t-elle.

 

Son visage s’était durcit, exprimant une profonde détresse. Aerie reprit sans lui laisser le temps de répondre, de la même voix désespérée.

 

− Comment peux-tu comprendre, toi qui n’as jamais volé dans les nuages ? Tu ne sais rien ! Rien !! J’ai tout perdu ce jour là, à cause de… de ma bêtise, de ma… prétention. Je suppose que je n’ai que ce que je mérite… Mais je ne suis pas sûre d’arriver à l’accepter… Je me sens… si vide.

 

Son ton allait en decrescendo, et avait fini dans un murmure. La perte de ses ailes était sans aucun doute un traumatisme éprouvant, mais Daren ne pouvait se résoudre à la laisser se morfondre, tournée vers un passé totalement révolu.

 

− Dans ce cas, si tes ailes sont définitivement perdue, tu dois apprendre à trouver la force de l’accepter. C’est…

− Trouver la force ?, répéta-t-elle en haussant la voix. Trouver la force ?? Comment peux-tu avoir la cruauté de me dire ça en face !? Je… j’appartiens à une race fière… ! Mes ailes étaient tout pour moi ! Je ne pourrai jamais retourner à Faenya-Dail ! Je ne pourrais jamais les regarder en face, sans mes ailes ! C’est ainsi ! Je suis clouée au sol, comme… comme un insecte rampant dans la fange… ! Et tu me dis d’être forte ? Et… et dans quel but suis-je sensée être aussi forte ? Cette existence me répugne…

 

Elle se leva soudainement. Daren était désemparé lui aussi. Il ne souhaitait que son bien, mais qu’importait ses mots, rien ne semblait apaiser les tourments de l’avarielle déchue. Et à présent, elle lui en voulait pour cela.

 

− Je vais rentrer. Bonne nuit.

 

Aerie prit le chemin de leurs quartiers, le laissant seul. La nuit était tombée, et un mince quartier de lune éclairait encore faiblement le port d’Athkatla. Daren se leva lui aussi, un profond sentiment de tristesse et de colère serrant son cœur, et partit rejoindre ses compagnons, la tête basse et les yeux rivés sur ses pas.

Chapitre 3 : Alliances

Les jours qui suivirent furent bien plus détendus. La fréquentation de la Couronne de Cuivre avait beaucoup évolué suite au changement de propriétaire. La population demeurait modeste, mais on n’y trouvait plus les habitués des combats à mort et autres pratiques illégales. Une fois nettoyée et remeublée, l’arrière-salle qui faisait office de tripot se transforma en une simple extension de la pièce principale, et les sordides cellules laissèrent leur place à de nouvelles chambres.

 

Daren marchait en tête aux côtés d’Aerie et souriait sereinement en humant la fraîche brise du large. Le soleil était couché depuis peu, et des lumières roses orangées coloraient les nuages qui tranchaient sur un ciel sombre.

 

− Tu crois que cet homme respectera son marché ?, demanda timidement Aerie, le regard perdu elle aussi dans le ciel. Quinze mille pièces d’or, ce n’est pas rien. J’espère qu’il n’essaiera pas de nous voler…

− C’est vrai. Mais c’est aussi un risque que nous sommes obligés de prendre. Je ne crois pas que nous soyons de taille à défier les Mages Cagoulés seuls. Mais… tu sais Aerie…

 

Il ralentit son allure. Le sauvetage d’Imoen se rapprochait effectivement à grands pas, et avec lui leur confrontation avec Irenicus. S’ils étaient tous deux prisonniers quelque part, enfermés dans une prison hors d’atteinte, le sorcier devait toujours s’y trouver. Mais un étrange pressentiment lui susurrait qu’un mage de cette envergure ne serait pas retenu longtemps par de quelconques barreaux. Il avait tué si vite les mages gris qui l’avaient attaqué que sa reddition avait semblé factice. Comme si elle n’était qu’un rouage de plus dans un mécanisme bien plus complexe qu’il aurait huilé depuis des années… Aerie était avec eux depuis une quinzaine de jours, et elle ne connaissait pas leur ravisseur et ce dont il était capable.

 

− Ce mage qui nous a capturé, reprit-il. Il est très dangereux, et très puissant. Et…

− J’ai quitté le cirque, car c’était ce dont je rêvais. Quayle m’a donné sa bénédiction, et je sais que Baervan ne m’a pas mis sur votre route par hasard. Je ne me suis pas trompée à ce sujet. Parlons d’autre chose, c’est d’accord ?

 

Daren acquiesça, quoique toujours inquiet. Que Baervan avait-il prévu en cas de confrontation avec le sorcier le plus terrifiant qu’ils n’eussent jamais rencontré ?

 

− Nous sommes arrivés, c’est ici, leur héla Jaheira en désignant une bâtisse.

 

Pour plus de discrétion, ils n’avaient rencontrés Gaelan Bayle que de nuit, et Daren avait encore du mal à repérer le bâtiment très discret enchâssé entre un hangar désaffecté et un taudis que squattait une famille de petites-personnes. La demi-elfe n’avait pas atteint la poignée qu’une main la retint par l’épaule.

 

− Je dois vous signifier quelque chose, mes amis, leur annonça Yoshimo.

 

Toutes les têtes se tournèrent vers lui. Il rajusta sa queue de cheval d’un geste nerveux et s’éclaircit la voix.

 

− Je… connais ces Voleurs de l’Ombre, ainsi que ce Gaelan, même si lui ne semble plus se souvenir de moi.

− Tu travailles pour eux ?, ne put s’empêcher Daren, le visage stupéfié.

− Non non, je suis un indépendant. Justement…

− Justement, quoi ?, s’impatienta Jaheira.

− Hé bien, disons que j’ai eu quelques soucis avec eux par le passé… Des conflits de territoires, de clientèle, ce genre de choses… Et j’ai bien peur que je ne doive me montrer bien plus discret si nous devons faire affaire avec eux, si c’est bien ce que je pense.

− Vous pourriez nous attendre à l’auberge pour le moment ?, osa timidement Aerie.

 

Malgré les évènements qui avaient soudés de manière indiscutable le petit groupe, Aerie et Yoshimo n’avaient guère échangé. Son côté exotique et mystérieux impressionnait la jeune elfe, et dès qu’elle se sentait mal à l’aise, elle ne pouvait se retenir de le vouvoyer.

 

− C’est une idée excellente, mais nous devrons réfléchir à tout ceci à tête reposée. Je vous attends à la Couronne de Cuivre. Vous me raconterez ce que vous avez obtenu.

 

Il enfila sa cape sombre et disparut dans les ombres qui recouvraient à présent toute la ville. Jaheira renifla bruyamment et lança un regard noir à Daren. Elle n’en avait pas véritablement après lui, mais lorsqu’une situation la contrariait, elle ne pouvait s’empêcher de prendre un air particulièrement sévère. Elle finit par ouvrir la porte d’un geste brusque et entra, suivie des trois autres.

 

La conversation ne traina guère en longueur, et à peine les politesses d’usage achevées, Gaelan Bayle en vint au vif du sujet.

 

− Vous avez l’argent ?

 

Jaheira désigna la lourde caisse que portait Minsc.

 

− Bien, bien… Faut que vous sachiez que vous allez travailler avec les Voleurs de l’Ombre. J’vais vous conduire dans leur repaire le plus secret. Vous allez y rencontrer Aran Linvail, le Maître des Ombres d’Athkatla.

 

Il avait prononcé ce nom d’un ton mêlé de respect et de crainte. Cependant, aucun d’eux n’était assez impliqué dans les milieux de la contrebande de la ville pour l’avoir déjà entendu.

 

− Suivez-moi. J’vais vous conduire à lui.

 

Il n’avait rien précisé d’autre, mais il semblait évident à Gaelan que leur rendez-vous devait être immédiat. Aucun ne fit de commentaire, et ils suivirent leur guide à travers les rues sombres d’Athkatla.

Le quartier général des Voleurs de l’Ombre se trouvait sur les docks. C’était une immense bâtisse aux murs orangés et défraîchis qui semblait terroriser les passants alentours par sa simple présence. Un homme en armure noire en gardait l’entrée et porta sa main au fourreau en voyant approcher le petit groupe.

 

− C’est moi. Laisse-nous passer.

 

Le guetteur baissa sa garde, et après avoir scruté les alentours attentivement, il actionna un mécanisme caché dans l’ombre. Un pan de mur se souleva, et leur guide les invita à entrer.

 

− C’est une précaution parmi d’autres, dit Gaelan une fois qu’ils eurent franchi le passage dérobé. La porte que vous avez vue n’est qu’un leurre, et ne donne en réalité que sur une vulgaire échoppe. Mais si je vous dis tout cela, c’est parce que je vous considère plus ou moins des nôtres, maintenant, n’est ce pas ?

 

Jaheira haussa les sourcils d’un air incrédule mais ne releva pas les propos de leur hôte. S’étaient effectivement offerts des alliés ? Ou toute cette mise en scène n’était-elle qu’un autre appât ? Daren se souvenait parfaitement de ces hommes morts qu’ils avaient croisés en s’évadant du repaire d’Irenicus, et il avait depuis fait le rapprochement avec ces Voleurs de l’Ombre. Ils étaient liés à Irenicus, eux aussi. Et il était tout à fait possible que lui-même et ses compagnons ne fussent que des pions dans une lutte à bien plus grande échelle, manipulés par la guilde sous couvert de leur apporter de l’aide. L’impressionnante organisation labyrinthique des lieux le tira cependant de ses réflexions. Ils ne suivaient Gaelan que depuis plusieurs minutes au travers de couloirs sans fins et avaient déjà l’impression de tourner en rond.

 

− C’est vraiment incroyable, s’exclama Aerie tandis qu’ils montaient sur un pont métallique qui surplombait  une pièce qu’ils avaient déjà traversée. Comment faites-vous pour vous y repérer ?

− Oh, je connais bien les lieux, répondit Gaelan d’un air dégagé. Ce n’est pas si complexe que ça, mais cette base a été étudiée pour qu’on ne distingue pas les intersections dans les couloirs avant d’y être. Par des jeux de lumières, surtout. Le but étant bien entendu d’avoir un avantage sur l’adversaire s’il venait à nous attaquer.

− L’adversaire ?, répéta Daren.

− Ah, nous y voilà !, conclut le guide sans répondre à sa question. Je vais vous laisser. Et ne vous inquiétez pas pour sortir. D’ici, il suffit de suivre les traces blanches aux murs.

 

Il les salua d’une main et disparut dans les ténèbres des tunnels qu’ils venaient de quitter. Daren espéra en son fort intérieur que derrière la porte massive se trouvait bien leur interlocuteur, et se vit un instant perdu pour toujours en plein cœur du labyrinthe. Jaheira s’avança la première, mais avant que sa main ne pût atteindre la porte, une voix s’éleva de l’autre côté.

 

− Inutile de frapper et entrez donc ! Je vous attendais.

 

La druide tourna lentement la poignée, le visage tendu, et la lourde porte s’ouvrit sans un bruit. La première chose qui leur sauta aux yeux furent de magnifiques tableaux suspendus aux murs en face de l’entrée. Le mobilier, riche et luxueux, abondait dans toute la pièce, bordée de hautes plantes d’intérieur dans une lumière tamisée. Au centre, sur un tapis non moins somptueux, trônait un large fauteuil de cuir noir tourné vers le fond, et duquel s’envolaient d’épaisses volutes grisâtres. Un homme dont on n’apercevait que la chevelure blonde y était assis, dos à la porte, et fumait vraisemblablement une herbe à pipe dont les émanations tapissaient le plafond d’une brume argentée.

 

− J’espère que Gaelan a été correct avec vous, demanda-t-il d’un ton nonchalant sans se retourner.

 

Daren se sentit mal à l’aise. Non pas que les vapeurs douçâtres de l’herbe brûlée le dérangeaient, mais il se sentait comme un animal prisonnier dans une cage un peu trop dorée, l’invraisemblance des lieux aiguisant encore davantage cette sensation.

 

− Asseyez-vous, je vous en prie. Prenez un siège et servez-vous.

 

L’homme se leva enfin et se retourna. Ce qui frappait en premier chez lui, c’était sa prestance et son charisme indiscutables. Étant au sommet d’une organisation telle que les Voleurs de l’Ombre, il devait sans aucun doute avoir le sang de plus d’un homme sur les mains, mais son allure noble et fière trahissait un héritage aristocratique certain. Daren jeta un regard à ses compagnons, qui semblaient aussi stupéfaits que lui.

 

− Comme vous l’a sûrement dit Gaelan, je suis Aran Linvail. Et vous devez être Daren, c’est bien cela ?

 

Il sursauta à son nom, et hocha rapidement de la tête.

 

− Et donc, Jaheira, Minsc, et Aerie, continua-t-il en désignant un à un ses compagnons.

 

Jaheira était toujours crispée, le visage glacial. Daren savait qu’elle n’appréciait que peu ce genre d’esbroufe, et devait être pressée d’en venir aux faits. Leur hôte ne mentionna toutefois pas Yoshimo, et cela rassura Daren sur le fait qu’il n’était peut-être pas si omniscient qu’il voulait leur faire croire. Maintenant qu’il y repensait, leur compagnon se montrait la plupart du temps distant avec eux en public et dans les endroits fréquentés, insistant pour travailler seul chaque fois que c’était possible. S’il connaissait les Voleurs de l’Ombre et n’était pas dans les meilleurs termes avec eux, il était facilement explicable qu’il évitât de laisser filtrer sa présence, et particulièrement talentueux qu’il l’eût fait avec succès.

 

− Nous avons payé une grosse somme, il me semble, finit par répondre la demi-elfe d’un ton abrupt. Dites-nous où nous pouvons trouver Imoen.

 

Aran Linvail se pencha légèrement pour saisir d’une main une poignée d’herbe qu’il bourra dans sa longue pipe, le sourire aux lèvres.

 

− Ah… Droit au but, n’est ce pas ? Cela me convient. Mais voyons, ne restez pas là debout et la gorge sèche ! Prenez un siège, ou le canapé, et servez-vous. J’ai fait amener ces plats et ces boissons spécialement pour vous.

 

Il leur désigna un sofa majestueux et une table garnie de tant de nourriture qu’ils auraient pu manger ici plusieurs jours. Daren, Minsc et Aerie s’installèrent, mais Jaheira demeura immobile, les bras toujours croisés. Toutefois, le Maître des Ombres ne s’en offusqua pas et reprit.

 

− Vous m’avez l’air de gens pour le moins compétents, et je souhaite vous proposer un échange de services. Qu’en dites-vous ?

− J’en dis que vous allez nous donner ce pour quoi nous avons payé !, tonna Jaheira. Vingt mille pièces d’or sont peut-être une bagatelle pour vous, mais nous avons risqué nos vies pour obtenir cet argent !

 

Aran Linvail garda son sourire calme et détendu malgré les cris de Jaheira. Daren était de plus en plus mal à l’aise. Lui aussi avait le sentiment de s’être fait berné, mais n’était pas aussi entier et colérique que son aînée.

 

− Quinze mille, répondit-il en laissant échapper une bouffée de tabac. Mais je reconnais que c’était une grosse somme, qui je peux vous l’assurer sera entièrement utilisée à l’obtention de votre dû. Toutefois, je suis vraiment désolé que vous ayez pu penser être trompés.

− Ce n’est pas l’avis de Bouh, en dépit de tes bonnes paroles, intervint le rôdeur. Tu respires la traîtrise, et pour le moment nous n’avons pas confiance en toi.

− Ah, c’est de bonne guerre, continua-t-il. Mais je vais vous détailler la situation. Un hydromel ?

 

Jaheira tressaillit à cette question incongrue, et finit par accepter de s’asseoir avec ses compagnons.

 

− Les choses, celles-ci en particulier, prennent du temps. En fait, nous avons commencé à y travailler bien avant aujourd’hui.

− Comment saviez-vous que nous accepterions votre offre ?, l’interrompit Jaheira. Vous n’êtes pas les seuls à offrir ce genre de services à Athkatla.

 

Elle faisait bien entendu allusion à la proposition de cette Valen qu’ils avaient rencontré quelques jours plus tôt. De ce qu’ils avaient compris, elle faisait partie de cette fameuse guilde rivale, et sa question était un excellent moyen d’en apprendre davantage.

 

− Ah oui, j’y arrive. Je vous disais donc qu’il ne nous reste plus que quelques petits détails à régler, mais rien ne doit rester au hasard. Tout d’abord, nous allons vous offrir une compensation immédiate en attendant que ces préparatifs soient terminés : vous aurez des chambres, de la nourriture et des armes à volonté jusqu’à ce que tout soit enfin prêt.

 

Il se servit un grand verre d’une liqueur orangée qu’il huma longuement avant de déguster, et continua.

 

− Je sais que vous êtes impatients de retrouver Imoen, ou encore Jon Irenicus, mais je vous assure que nous tiendrons nos engagements. Comprenez simplement qu’il faut du temps pour allouer les fonds nécessaires.

 

Pour la première fois sa voix trahit un certain malaise. Il semblait sur le point d’annoncer une phrase douloureuse, et cherchait visiblement ses mots.

 

− Vous pourriez peut-être au moins nous dire où se trouve Imoen, osa Daren, même si vous ne pouvez pas nous y conduire pour le moment ?

 

Aran Linvail cligna plusieurs fois des paupières et se tourna vers lui.

 

− Oui, oui… Tout à fait… Votre amie, et votre ravisseur, sont tous deux prisonniers des Mages Cagoulés après avoir fait usage de magie en extérieur, et sont actuellement enfermés dans un bâtiment que les Mages nomment eux-mêmes « Spellhold ».

− Spellhold ?, répéta Aerie. Qu’est-ce ?

− C’est un… comment dire… une sorte d’asile pour fous dotés de pouvoirs magiques. Comprenez, pour la sécurité des habitants, les Mages Cagoulés ne peuvent pas traiter leurs prisonniers dans un environnement habituel, et…

− Et c’est un endroit bien pratique pour se débarrasser de quiconque manipule la magie en dehors d’eux, et de garder ainsi le pouvoir, interrvint Jaheira.

 

Elle avait probablement raison. Imoen ne représentait pas une menace pour les habitants de cette ville, et l’amener là-bas était seulement un moyen de préserver leur monopole.

 

− Oui, oui, vous avez raison là aussi, répondit Aran d’un ton gêné.

− Et où se trouve cet… asile ?, demanda à nouveau Aerie.

− Sur une petite île à l’ouest d’Athkatla, isolée du continent par un large bras de mer. Il n’y a que peu de bateaux qui s’y rendent, car la traversée est dangereuse à cause des nombreux pirates qui sillonnent la côte.

 

Le silence retomba dans la pièce. La fumée commençait à se dissiper, et on distinguait maintenant le plafond sculpté dans un bois rare. Seul Minsc ne semblait pas préoccupé outre mesure et dévorait sans complexe les mets succulents que leur avait offerts le Maître de l’Ombre.

 

− Y a-t-il un problème ?, demanda timidement Daren, brisant ainsi l’interlude.

− Non, non, non, tout est normal, répondit précipitamment Aran. Nous avons juste rencontré… quelques difficultés. Je… enfin…

 

Il se mordit les joues, massant vigoureusement son menton.

 

− Bon, je préfère être direct. Je sais, vous avez travaillé dur, vous êtes fatigués, et c’est très compréhensible, bien sûr ! Mais comprenez, avec cette guerre des guildes… nous ne pouvons pas progresser aussi vite que nous le voudrions, voilà.

 

Il avait prononcé ces dernières paroles d’un trait, inquiet de la réaction de ses interlocuteurs.

 

− Qu’attendez-vous encore de nous ?, demanda Jaheira d’une voix glaciale.

− Tout ceci irait bien plus vite si des personnes telles que vous, compétentes et efficaces, s’en chargeaient. Je manque d’hommes, et vous leur êtes, en de nombreux points, au moins égaux. Alors si vous pouviez nous rendre quelques petits…

− Je répète, reprit Jaheira en haussant le ton. Qu’attendez-vous de nous ?

− Bien, répondit aussitôt Aran. Voilà la situation. Il se passe des choses étranges sur les quais. Des cargaisons disparaissent, et mes employés avec. Tout ceci commence à être sérieusement préjudiciable.

− Et en quoi vos petits problèmes de gestion nous concernent-ils ?, attaqua à nouveau la demi-elfe. En quoi vos soucis matériels ont-ils un rapport avec notre affaire ?

 

Elle s’était levée de son siège, les poings serrés.

 

− Vous compliquez beaucoup la situation, Jaheira. Les relations entre nos affaires et la vôtre sont bien plus liées que vous ne pouvez l’imaginer. Si vous tenez tant que ça à retrouver votre amie dans les plus brefs délais, comprenez que c’est dans votre intérêt que nous travaillions ensembles.

 

Daren leva les yeux vers Jaheira et la supplia du regard de ne pas envenimer davantage la situation. Leurs alliés n’étaient peut-être pas des plus honnêtes, mais ils n’avaient guère d’autres choix. S’ils refusaient leur offre, ils auraient non seulement perdu leur argent, mais aussi tout espoir de revoir Imoen vivante. La demi-elfe se ravisa finalement après avoir croisé le regard de son compagnon, et reprit sa place sur son siège.

 

− Bien, où en étais-je ? Ah, oui. Les quais. Après-demain soir, pas la nuit suivante mais celle d’après donc, nous devons recevoir des… disons de la marchandise par bateau. Nous avons été attaqués plusieurs fois à cet endroit dans les semaines précédentes, et je n’ai pas les moyens humains de renforcer la surveillance. Mon actuelle capitaine, Mook, sera de service ce soir là. C’est une femme talentueuse et brillante, mais si vous l’épauliez dans sa surveillance, je serais bien plus rassuré pour la marchandise… et pour elle, bien sûr. Qu’en pensez-vous ?

 

Malgré la déception qu’ils avaient tous ressentis en apprenant les détails de leur marché, Daren ne voyait pas d’inconvénient majeur à escorter cette femme et cette cargaison. Si cela pouvait faire avancer leur affaire plus rapidement, il était prêt à s’y atteler à nouveau. Toutefois, la probabilité qu’ils fussent à nouveau en train de se faire duper par les Voleurs de l’Ombre n’était pas à négliger, et il savait pertinemment que c’était ce qui occupait en cet instant les pensées de ses compagnons, et de Jaheira en particulier. Une autre question le tracassait cependant. Les envoyaient-ils pour une simple mission de surveillance, ou la présomption d’un danger était-elle à ce point sérieuse qu’ils devaient s’attendre à des combats ? La réponse arriva avant même qu’il ne pose sa question.

 

− La guilde que nous combattons… n’est pas comme nous. Aussi corrompus que puisse être les Voleurs de l’Ombre, nous respectons un certain code. Eux, ne respectent rien.

 

Son regard se fit soudainement plus lointain et se perdit dans le souvenir d’évènements visiblement douloureux. Il secoua tout aussi subitement la tête, et continua.

 

− Si vous cherchez à défendre la morale, dit-il en tournant discrètement les yeux en direction de Jaheira, vous verrez qu’elle est du côté des Voleurs de l’Ombre, aussi étonnant que cela puisse paraître.

 

Une moue dubitative se forma sur le visage de la demi-elfe, mais elle ne l’interrompit pas.

 

− Vous êtes conscient, j’en suis sûr, qu’en pénétrant en ces murs vous vous êtes définitivement fermés d’autres portes. Ceux qui vous ont proposés leur aide, que vous avez si intelligemment déclinée, vous ont ajoutés à leur liste noire, soyez-en sûrs.

 

Il fixa un à un les quatre compagnons en soufflant une fumée âcre de sa pipe.

 

− Votre choix est extrêmement limité, que vous le vouliez ou non.

 

Jaheira se leva à nouveau, cette fois l’arme au poing.

 

− Vous vous êtes joué de nous !, s’écria-t-elle, furibonde. Vous nous avez bloqué toute retraite en nous acceptant ici, et vous nous demandez maintenant de faire votre sale boulot ! Qu’est ce qui m’empêche de vous prendre en otage, ici et maintenant, et de réclamer l’argent que vous nous avez volé ?

 

Aran s’attendait visiblement à une telle réaction depuis le début. Sans sourciller, il leva une main et émit un léger claquement de doigts. Au même instant, les rideaux et les tapisseries de la pièce se soulevèrent, laissant paraître une multitude de pointes de flèches.

 

− Ceci, peut-être ?

 

Il observa Jaheira d’un sourire narquois. La demi-elfe tremblait de tout son corps, mais les visages pétrifiés de ses compagnons, et la menace bien réelle de ces arcs pointés sur eux, l’empêchèrent d’aller plus loin.

 

− Un autre claquement de doigt, et même un animal affamé ne voudra plus de vous.

 

Aran Linvail avait cessé de sourire et avait prononcé ces mots d’une voix dure. Il était le Maître des Ombres, et savait le rappeler au besoin.

 

− Nous ferons ce que vous nous avez demandé, finit par répondre Daren en passant son bras devant Jaheira.

 

Aran reprit aussitôt un visage amical, et alors qu’il baissait sa main, les flèches pointées sur eux disparurent aussi soudainement qu’elles avaient surgies

 

− Très bien, conclut-il. En espérant éviter à l’avenir d’autres épisodes de ce genre, je vous souhaite une bonne nuit. Et bien sûr, s’il se passe quoi que ce soit, n’hésitez pas à venir m’en rendre compte en particulier.

 

Il porta une main à ses lèvres et émit un sifflement aigu.

 

− Krin, conduisez ces invités dans leur chambre, voulez-vous ?

 

Un jeune homme vêtu lui aussi d’une armure de cuir noire ouvrit aussitôt la porte, et s’inclina bassement devant son supérieur.

 

− Oui, Seigneur. Suivez-moi, continua-t-il à leur intention.

 

Le jeune voleur les guida dans le labyrinthe et leur désigna deux portes. Il était tard, et Daren commençait à ressentir les effets de la fatigue maintenant que la situation s’était à nouveau détendue. Il partagea sa chambre de toute façon bien trop grande pour deux avec Minsc et s’endormit rapidement, le sommeil agité de songes.

Par delà les Ténèbres

Daren s’éveilla le lendemain matin avec la sensation de s’être reposé comme jamais auparavant. Il se sentait plein d’énergie, et toutes ses courbatures des journées précédentes s’étaient envolées avec la nuit. Ses compagnons venaient eux aussi d’ouvrir les yeux, mais seule Jaheira semblait déjà prête, commençant à regrouper leurs affaires.

− C’est déjà l’heure ?, gémit Imoen, tirant sa couverture devant ses yeux.

Daren se leva lui aussi, mais une étrange sensation de malaise s’empara de lui alors qu’il allait soulever sa couverture. Son rêve étrange de la veille au soir lui revenait à l’esprit, et il sut ce qu’il allait trouver gravé sur l’herbe. De chaque côté de sa couche, on distinguait déjà assez nettement les mêmes marques d’un rouge tirant sur le brun que les fois précédentes, disposées en cercle. Pris de panique, il inventa un prétexte quelconque pour éloigner temporairement ses compagnons, en particulier Jaheira dont il craignait le jugement. Une fois assuré d’être seul, il souleva sa couche, et se figea. Au centre du cercle, une sorte de visage aux contours flous le fixait de ses yeux morts, et il crut un instant croiser le regard de pierre de la statue de ses cauchemars. Les voix de Khalid et d’Imoen qui discutaient derrière lui le ramenèrent à la réalité, et d’un geste brusque, il foula le sol vigoureusement jusqu’à qu’on ne distingue plus que de la terre retournée. Son cœur s’emballa, et des dizaines de questions sans réponse traversèrent son esprit encore choqué.

Que se passait-il ? Qu’elle était cette voix étrange qui s’adressait à lui lors de ses cauchemars, et ces marques de plus en plus nettes sur le sol ? Il avait la certitude que tout ceci était lié et qu’un jour, inexorablement, il se passerait quelque chose de grave. Il repensa alors à cette force mystérieuse qui l’avait possédée dans les mines de Nashkel. C’était comme si un monstre était enfermé à l’intérieur de son corps, et qu’il profitait de ses moments de faiblesse pour refaire surface. Daren songea un instant à ce qui pourrait se produire si ses suppositions étaient avérées, et il frissonna à cette pensée. « Vous êtes tel qu’on vous a créé, et l’on peut vous briser aussi », avait dit la voix. Quelle phrase étrange… Gorion savait-il ce qui était en train de lui arriver ? Avait-il prévu ces rêves, et ces symboles inquiétants qui brûlaient le sol autour de lui ? Jamais la mort de son père ne lui avait paru si douloureuse. Il avait besoin de son savoir, de sa sagesse. Il repensa à la dernière phrase que son maître lui avait dite, avant de mourir sous ses yeux. « Fuis ». Un simple mot. Ce qu’il n’arrêtait pas de faire depuis, en fin de compte. Il aurait maintenant tellement de questions à lui poser… Des questions dont il savait que seul son maître possédait la réponse.

Un visage s’imposa alors à son esprit. Celui d’Elminster, si toutefois ce vieil homme en robe rouge ne lui avait pas menti. « Il y a des choses comme la découverte de soi qui ne peuvent se faire que dans la solitude », lui avait-il dit. Il entendait encore presque distinctement la voix âgée du mage, chaleureuse et pleine de malice, lui parler de Gorion et de ses mystères. Cet homme, il en était sûr, possédait lui aussi les réponses à ses interrogations. Son visage s’éclaira enfin, quelques pièces de ce puzzle mystérieux venant de s’assembler dans son esprit : Gorion ne l’avait pas mis au courant de ce qui allait lui arriver car tout ce qu’il vivait en ce moment n’était qu’une épreuve destinée à lui faire prendre conscience de quelque chose. Quelque chose qui était sans doute enfoui au plus profond de son être.

Son esprit était torturé entre ces élucubrations folles et la concrète réalité devant laquelle il se trouvait, qui imposait de manière convaincante une toute autre version des événements. La chance et les hasards l’avaient conduit là où il se trouvait maintenant, et non un quelconque « destin ».

Chacun avait rassemblé ses affaires dorénavant, et une fois qu’ils furent tous prêts, Jaheira leur fit signe d’approcher. Daren remit ses réflexions à plus tard, et s’approcha de ses compagnons.

− J’ai rencontré les Druides de l’Ombre, cette nuit.

Elle marqua une pause, le visage contrarié.

− Et les négociations ont été plus délicates que prévues. La personne qui dirige ce bosquet, Faldorn, a quitté le cercle habituel des druides depuis longtemps maintenant. Elle est devenue violente, et radicale, envers toute menace pour la forêt, réelle ou supposée. J’ai rapidement appris que des humains exploitaient une mine au nord d’ici, au plein cœur de Bois-Manteau, mais j’ai aussi dû justifier notre propre circulation sur son territoire. Elle est devenue totalement paranoïaque, et malgré mon rang, j’ai eu le plus grand mal à lui faire comprendre que nous n’étions pas ici pour prêter main forte au Trône de Fer, mais bel et bien pour le combattre.

− C’est… une bonne nouvelle, non ?, tenta Imoen d’un sourire incertain.

− En quelque sorte, répondit Jaheira. Disons que nous n’avons pas intérêt à faire le moindre faux-pas, si nous ne voulons pas finir dans le même panier que ceux que nous recherchons. Il y a de nombreux mercenaires à la solde du Trône de Fer qui protègent l’entrée de la mine, et ils peinent à faire régner un semblant d’ordre aux alentours. Ce qui ne facilitera pas la tâche, évidemment. Nous pourrons par contre jouer sur le fait que leurs principaux ennemis depuis ces dernières semaines sont majoritairement des animaux hostiles, ou encore des plantes récalcitrantes. Je ne pense pas que qui que ce soit d’autre de l’extérieur n’ait encore découvert leur cachette.

Daren se demandait si les Druides de l’Ombre leur avaient donné une carte ou tout autre type d’itinéraire à Jaheira, afin qu’elle les conduise vers leur destination, mais il n’eut pas l’occasion de poser sa question. Un oiseau au comportement étrange, qui les observait depuis plusieurs minutes du haut de sa branche, s’envola dès qu’ils eurent fini leurs préparatifs, et sembla leur indiquer la marche à suivre. Jaheira avait l’habitude de se déplacer en plein bois, mais les trois autres peinaient à suivre le rythme rapide du volatile qui furetait au-dessus d’eux. Daren se demanda si cet oiseau était bien normal, ou si une quelconque magie leur laissait croire qu’il s’en agissait bien d’un.

Quoi qu’il en fût, ils suivirent l’oiseau pendant deux jours, et celui-ci les conduisit aux abords d’une clairière que l’on devinait dessinée par l’homme.

− Je crois que nous sommes arrivés, chuchota Jaheira.

Une haute palissade de bois bloquait le passage, ainsi que toute visibilité. On distinguait sur le chemin de ronde de nombreuses patrouilles, portant les insignes noirs et gris du Trône de Fer.

− Ça ne va pas être aussi facile que prévu, répondit Khalid avec une moue pensive.

Chacun réfléchissait à une solution, mais la large supériorité numérique de l’ennemi était un facteur difficile à contourner.

− Tu peux nous rendre invisible tous les quatre ?, finit par demander Jaheira à Imoen.

Tous les regards s’étaient tournés vers elle. Daren n’avait jamais été un expert en magie, et n’avait pas la moindre idée de la difficulté à exécuter telle ou telle prouesse. Imoen rougit légèrement, et balbutia quelques mots.

− Je… enfin, je ne suis pas sûre… Tous les quatre, comme ça ? Ça me semble vraiment difficile. Je débute seulement, vous savez…

Elle ne pratiquait son art que depuis une dizaine de jours à peine, et ne maîtrisait pas totalement la discipline, à l’instar de Dynahéir. Khalid finit par mettre un terme à cette solution, ne voulant pas embarrasser Imoen davantage.

− Ne t’inquiète pas, petite. On va trouver autre chose. Je n’ai nulle envie de faire reposer sur tes seules épaules le succès ou l’échec de cette mission.

Daren acquiesça vigoureusement, et Jaheira était déjà en train d’élaborer une nouvelle stratégie. Soudain, Khalid prit à nouveau la parole, d’un air plein d’espoir.

− Regardez, là-bas.

Il désignait des reflets lumineux de l’autre côté de la clairière.

− C’est… une rivière ?, proposa Daren.

− Tout à fait. Les gens qui travaillent ici ne rentrent à l’évidence pas régulièrement en ville, et la proximité d’une source d’eau est absolument nécessaire pour leur survie.

− Je vois, ajouta Jaheira. Tu proposes qu’on utilise ce cours d’eau pour pénétrer à l’intérieur, c’est bien ça ?

Khalid hocha la tête, imité par les autres qui partageaient eux aussi ce plan astucieux. De toute façon, ils n’avaient que peu d’alternatives, et d’après les recommandations de Jaheira, leur présence ici ne serait tolérée par les druides que quelques jours tout au plus. Il fallait donc tenter quelque chose.

Après un rapide examen des lieux, il s’avéra que le ruisseau était suffisamment profond et dissimulé par les plantes pour qu’on puisse y nager discrètement. Depuis leur arrivée, ils avaient dénombré plusieurs patrouilles qui circulaient non loin des imposantes portes de bois de la palissade. Toute leur attention semblait être portée vers l’extérieur, et si les soldats qui surveillaient les environs étaient habitués à se battre contre des animaux sauvages, ils ne s’attendraient sûrement pas à être infiltrés.

Les quatre compagnons confectionnèrent quelques radeaux de fortune à l’aide de branchages pour transporter leurs affaires au sec, et plongèrent dans l’eau froide du cours d’eau. Daren n’avait pas vraiment appris à nager durant son enfance, et appréhendait quelque peu de ne plus avoir pied à un moment donné, mais la partie qu’ils franchissaient était suffisamment peu profonde pour qu’il puisse y marcher sans peine. En quelques minutes, tous les quatre avaient rejoints la berge de l’autre côté de la palissade, et s’étaient réfugiés derrière des buissons, contre une cabane de bois à l’abri des regards.

Après un rapide séchage, ils se rhabillèrent en silence, et contournèrent la bâtisse contre laquelle ils s’étaient dissimulés, à l’affût du moindre bruit. À l’intérieur des murs du camp, les gardes étaient moins nombreux. Un peu plus loin, un moulin à eau était alimenté par la petite rivière qu’ils venaient d’emprunter, et on devinait à proximité l’entrée d’une grotte. À en juger par les rails qui en sortaient, l’entrée de la mine ne devait pas être loin. Plus près, quelques cabanes de bois abritaient sans doute les mineurs ou les soldats qui travaillaient ici.

− On va en explorer quelques une avant de descendre, proposa Jaheira. Si nous voulons aller plus loin, il va falloir nous déguiser, et nous devrions trouver notre bonheur dans l’une de ces cabanes.

Elle s’approcha de la porte de celle qu’ils longeaient depuis qu’ils étaient sortis, et fit signe aux trois autres de la suivre. Elle posa un doigt sur ses lèvres, et murmura.

− On entre tous ensemble, et on met le plus vite possible tous les occupants hors d’état. Il faut absolument éviter qu’ils puissent donner l’alerte.

Daren prit une profonde inspiration, et tenta de calmer les battements de son cœur qui commençait à s’emballer. Imoen, à ses côtés, avait le visage crispé et tendu, et il lui adressa un léger sourire, autant pour la réconforter que pour se rassurer lui-même.

− Maintenant !, chuchota Jaheira, ouvrant brusquement la porte de son épaule.

Khalid, Daren et Imoen lui emboîtèrent le pas, et tous les quatre se retrouvèrent dans une pièce qui ressemblait plus à bureau qu’à une maison. Cette cabane n’était vraisemblablement pas la demeure d’un soldat, mais plutôt une sorte de bibliothèque, regorgeant de bureaux et autres armoires pleines de documents. Ce décor insolite avait surpris le petit groupe, mais une silhouette courbée portant une longue barbe blanche les ramena à la réalité.

− Ahhh, voici donc enfin les fameux mercenaires, je présume.

Sa voix était claire malgré son grand âge apparent, et on sentait dans le ton qu’il avait pris qu’il ne craignait nullement ceux qui venaient de faire irruption chez lui.

− Bien…, reprit-il. Je vais vous laisser quelques secondes de réflexion, et vous aller ensuite déposer gentiment vos armes. Je ne peux hélas pas vous promettre qu’aucun mal ne vous sera fait même dans ce cas…

Il marqua une légère pause, ricanant d’un air méprisant.

− … mais si certains d’entre vous souhaitent rester en vie, ce serait la meilleure chose à faire.

Jaheira, Khalid, Daren et Imoen s’échangèrent un regard, interloqués. Qui était ce vieillard qui les menaçait de la sorte ? Il avait prononcé son avertissement avec un tel aplomb qu’aucun d’eux n’avait encore osé lui répondre. Daren se dit pour lui-même qu’il devait être fou pour ne pas avoir sonné l’alerte au moment où ils étaient entrés, et il lut dans le regard de Jaheira qu’elle pensait exactement à la même chose. Il saisit cette occasion trop belle, et courut soudainement à l’assaut du vieil homme, afin de l’immobiliser au plus vite.

Il était à peine à mi-parcours que sa cible leva simplement une main ridée devant lui, qui stoppa aussitôt Daren dans sa course. Il sentait ses muscles paralysés, et éprouvait une douleur intense alors qu’il forçait pour mettre un pied devant l’autre. Vraisemblablement, ils avaient à faire à un mage.

− N’ai-je pas été suffisamment généreux en vous laissant une chance ?, leur lança le vieil homme en haussant les sourcils. Vous m’avez donné envie de m’amuser un peu, maintenant.

− Qui es-tu ?, demanda Jaheira d’une voix forte.

Daren était toujours dans l’incapacité de bouger, son adversaire le tenant dans la toile de sa magie. Il répondit alors d’un rire inquiétant.

− Ah ah ah ! C’est trop drôle ! Vous venez ici, sur mon territoire, pour m’attaquer, et vous ne connaissez même pas le nom de votre cible ? Vous êtes vraiment pathétiques !

Il rit à nouveau, plus fort. Jaheira serrait le manche de son bâton, foudroyant le mage du regard.

− Sarevok se faisait vraiment du souci pour pas grand-chose, continua-t-il. Vous ne serez pas une épine dans le pied du Trône de Fer très longtemps, misérables insectes. Car je vais me faire un plaisir de vous écraser !

Son regard se fit haineux et méprisant. Daren tentait toujours de se libérer, en vain. Il se risqua alors à provoquer le mage, afin de créer une ouverture pour ses compagnons.

− Vous… Vous devez être ce patin de Davaeorn, dont Tazok nous a parlé.

Le mage ne répondit rien mais son sourire sarcastique disparut de son visage. Il fixait à présent Daren d’un regard assassin. Au moins semblait-il avoir visé juste.

− Etes-vous aussi pitoyable qu’il l’avait laissé sous-entendre ?, le railla une nouvelle fois Daren. Ou la réalité est-elle encore pire ?

Les trois autres avaient compris son stratagème, et se tenaient prêts, l’arme au poing, à passer à l’offensive dès que le mage aurait baissé sa garde. Khalid avait dégainé son arc depuis un petit moment, et décocha une flèche en une fraction de seconde.

Le trait fendit l’air juste au-dessus de sa tête, droit vers le cœur du sorcier, emplissant le cœur du jeune homme d’un élan d’espoir. Mais c’était crier victoire trop tôt… D’un léger mouvement de la paume de sa main, celle avec laquelle il tenait Daren en joue, Davaeorn stoppa net la flèche, qui se brisa à quelques centimètres de lui contre un bouclier invisible. Du même coup, Daren fut violemment projeté en arrière, rejoignant enfin ses compagnons.

− Tu as du cran, misérable insecte, reprit le mage en direction de Khalid. Mais voyons ce que tu donnes à jeu plus égal.

Les membres de Daren le faisaient encore légèrement souffrir, et pendant qu’il se relevait, il aperçut le mage qui joignait ses mains en un signe étrange. Sous leurs yeux ébahis, il se dédoubler une première fois, puis une seconde. Les trois images de Davaeorn se tenaient côte à côte, et faisaient chacune les mêmes gestes simultanément.

− Que diriez-vous… de combattre en Enfer ?, reprirent les trois voix en écho.

Et dans une vision digne du plus effrayant des cauchemars, les trois images du sorcier se métamorphosèrent en quelques secondes en des bêtes tout droit sorties des Abysses. On aurait dit de gigantesques chiens, d’une couleur rouge comme le feu, et dont les yeux brillaient d’une lueur jaune orangé terriblement intelligente. Les trois démons se positionnèrent d’un bond de leurs muscles puissants, leur coupant toute retraite.

Daren, Khalid et Jaiehira s’étaient regroupés dos à dos, prêts à faire face à la nouvelle menace qui les encerclait. Seule Imoen demeurait terrée au fond de la salle, paralysée par la peur, pleurant doucement. Les créatures tournaient autour d’eux, resserrant lentement leur étau. Leurs grognements émettaient une fumée noire qui sortait de leurs naseaux. À mesure qu’elles s’approchaient, ils pouvaient ressentir une chaleur de plus en plus insoutenable sur leur visage. La simple présence de ces démons générait un véritable brasier, allant jusqu’à leur brûler la peau. Daren fronçait les sourcils et peinait à ne pas devoir se protéger les yeux d’une main, à présent que la créature se tenait en face de lui, prête à bondir sur sa proie. La chaleur était difficilement supportable, les pressant à lancer l’assaut au plus vite.

Tout à coup, l’une d’entre elle bondit vers Jaheira, qui parvint à parer l’attaque et à porter un coup de son bâton de combat. La créature recula légèrement sous le choc, mais elle ne semblait pas avoir été plus affectée par l’attaque pourtant habituellement dévastatrice de la druide. Le bout de son bâton était par contre, lui, bel et bien brûlé.

− Lequel des trois est le vrai ?, lança alors Khalid à ses compagnons.

Daren tenta de se souvenir exactement du trajet des trois molosses, mais ils avaient tourné plusieurs fois autour d’eux, et il était difficile de savoir lequel était l’original.

Soudain, les trois démons passèrent à l’attaque, ensemble. Malgré la chaleur éprouvante, ils étaient tous formés aux arts de la guerre, et parvirent à bloquer leurs assauts. Le combat faisait rage, et Daren avait réussi plusieurs fois à porter un coup fatal à l’un de ses adversaires. Mais comme pour ses compagnons, à peine sa cible était-elle à terre qu’elle se relevait, indemne. À mesure qu’il combattait, vainement, il commençait à perdre tout espoir, ses créatures cauchemardesques se relevant encore et encore. De nombreuses marques de brûlures le faisaient souffrir, et son visage était noirci par la chaleur. Il jeta un œil à ses compagnons, qui ne semblaient pas en meilleure posture que lui. Ce combat durait déjà depuis presque dix minutes, et il sentait la fatigue prendre le dessus.

− Il va falloir trouver une stratégie !, leur héla Khalid, lui aussi essoufflé.

Jaheira et Daren ne répondirent pas, mais tous se posaient en définitive la même question. Imoen était toujours au fond de la pièce, agenouillée et la tête entre les jambes, et on devinait à quelques soubresauts qu’elle sanglotait.

Ne leur laissant aucun répit, l’un des molosses sauta sur Daren. La fatigue et la vélocité de l’attaque eurent cette fois raison de ses réflexes, et le monstre de feu le renversa, posant ses deux pattes avant sur ses épaules. Il était maintenant au sol, la gueule du démon à quelques centimètres de son visage. Il sentait son haleine, âcre, brûlante, ses yeux jaunes brillant d’une lueur diabolique. Jaheira et Khalid voulurent lui prêter main forte, mais chacun avait aussi son propre adversaire. Les deux autres molosses se positionnèrent devant eux, bloquant ainsi tout renfort.

Comment pouvaient-ils vaincre ? On sentait que ces créatures de cauchemars n’étaient pas vraiment passées à l’offensive depuis le début, qu’elles jouaient simplement avec leurs proies. Allaient-elles dévoiler leur véritable force ? Les épaules le brûlaient à un point tel qu’il devait lutter pour ne pas perdre connaissance. Il allait mourir ici, cela ne faisait aucun doute, et il devait son sursis au sadisme à peine dissimulé de ce rejeton des enfers. Le corps incandescent de la créature embrasait chaque parcelle de son corps.

Daren crut entendre une mâchoire terrible s’entrouvrir, alors qu’il usait de ses dernières forces pour rester conscient. C’était la fin. Il allait être dévoré par ce monstre de feu, et il faudrait un miracle pour qu’il s’en sorte vivant.

− C’est faux !, s’éleva tout à coup une voix derrière eux. Faux ! Rien de ceci n’est réel !

Imoen s’était redressée de tout son long. Ses paroles avaient stoppé net les trois molosses, qui la dévisageaient à présent d’un regard menaçant, mais presque inquiet. Que se passait-il ? Daren profita du bref délai accordée par la jeune femme, et tourna ses yeux dans sa direction. Imoen avait joint ses mains elle aussi, d’un signe proche de celui de Davaeorn quelques minutes auparavant. Elle semblait concentrée à l’extrême. Son corps tout entier tremblait, et on distinguait des gouttes de sueur perler de son visage. Que faisait-elle ? Ses yeux clos pleuraient des larmes d’effort, et une étrange aura invisible se forma autour d’elle, déformant légèrement l’air aux alentours.

D’un seul coup, elle ouvrit les yeux et écarta les mains, qu’elle fit claquer une seconde plus tard. Une détonation sourde résonna dans la cabane, et Daren sentit une onde de choc le traverser. Les objets en verre de la pièce volèrent en éclat, et les trois molosses furent projetés au sol avec une violence inouïe. Ils avaient reçus nombre de coups d’épée, et s’en étaient relevés indemnes, mais cette vague d’énergie les avaient mis à terre pour de bon. Les trois créatures se tortillèrent, comme si elles se désintégraient de l’intérieur, et finirent dans un râle d’agonie par tomber en cendres.

Daren se releva péniblement et aperçut Imoen, épuisée, un genou à terre. Jaheira et Khalid s’étaient déjà portés à son secours, et la soutenaient pour qu’elle reste consciente. Quelques secondes s’écoulèrent ainsi, et Imoen revint un instant à elle.

− Je… j’ai compris qu’il s’agissait d’une illusion… Mais très puissante…, bredouilla-t-elle, un sourire exténué sur le visage.

− Chhhuuut, ne parle pas, la coupa Jaheira. Repose-toi, tu es épuisée.

− Mais… Il…

Imoen ne parvint pas à finir sa phrase, et ses paupières se fermèrent lentement. Elle s’était évanouie. Khalid la déposa doucement dans un coin de la pièce, et la couvrit de sa cape. Daren était lui aussi abasourdi par la prouesse qu’avait réalisée son amie. Elle avait puisé dans ses ressources jusqu’à l’extrême limite, et les avait tous sauvés d’une mort certaine.

Jaheira se raidit tout à coup, et fit volte-face en dégainant de nouveau son bâton. Une voix terrible tonna alors derrière eux.

− Vous auriez dû mourir quand on vous l’a proposé !

C’était Davaeorn. Il se tenait toujours debout au fond de la pièce, à l’exact endroit où ils l’avaient surpris en arrivant. Son visage n’exprimait à présent que de la haine et de la folie.

− Comment osez-vous me défier ainsi, moi, Davaeorn ? Au nom du Trône de Fer, je jure que vos âmes paieront pendant des siècles l’offense que vous venez de me faire !

Tandis qu’il déclamait ses menaces terribles, une aura pourpre entoura son corps. Il effectuait des passes étranges avec ses mains quand tout à coup, son squelette se mit à luire de la même couleur violette qui l’entourait. On distinguait nettement son crâne et les articulations de ses mains qui brillaient d’une lueur maléfique sous sa peau, et une brume noire emplit petit à petit la pièce.

− Vous allez regretter de n’être pas encore morts, avortons ! Et quant à toi, petite impertinente, dit-il en se tournant vers Imoen, tu vas découvrir la toute-puissance de ma véritable magie !

Un éclair noir foudroya les quatre compagnons, qui s’effondrèrent aussitôt.

La mort. C’était donc ça. La souffrance au-delà de la souffrance. Ses yeux étaient encore entrouverts, et il distinguait loin, très loin, ses compagnons se tordant de douleur eux aussi. Cette brume noire aspirait son essence vitale, et il sentait un mal infini s’engouffrer dans son âme à mesure que son esprit le quittait. Chaque seconde semblait durer une éternité, et Daren avait la sensation de chuter dans un néant infini de douleur.

Puis quelque chose changea. Quelque chose tout d’abord imperceptible, qui grandissait à mesure qu’il sombrait vers la mort. La brume noire changeait de couleur, lentement, virant dans un premier temps vers le brun, puis tirant franchement vers le rouge. Au fond de lui, il ressentait la peur familière de ses rêves, presque rassurante, et le vide qui emplissait son esprit se transforma en une rage indescriptible. La même furie qu’il avait ressentie lors de son affrontement avec les kobolds de la mine. Cette folie sanguinaire qui s’était emparée de lui et avait guidé son bras. La pièce apparut autour de lui, dans un brouillard rouge coutumier, et il se leva alors, dirigé par une force mystérieuse.

Il s’était redressé, face à un Davaeorn visiblement déconcerté. Il vit ses lèvres remuer, laissant supposer que le mage s’adressait à lui, mais il ne percevait aucun son de l’extérieur, les chuchotements incessants et omniprésents de son esprit couvrant tout autre son. Ses jambes avancèrent, l’une après l’autre, à l’instar d’une marionnette. Il n’avait à présent qu’un seul désir. Tuer. Il devait tuer ce mage, et assouvir sa soif de meurtre. Il n’arrivait même plus à savoir qui était la personne à laquelle il faisait face, ni ce pourquoi il la combattait. Seuls importaient à présent le sang, et la mort.

Enfouie au plus profond de son âme, une voix résonnait faiblement, sa dernière parcelle d’humanité, qui se débattait pour survivre. Son corps boita soudainement, et ses mouvements se firent moins fluides. Il repensa à la dague en os de son rêve. À Mulahey. Il avait déjà ressenti ce Mal diriger son corps, et il y avait déjà résisté. En rêve. Se concentrant de toutes ses forces, il lutta contre lui-même afin de recouvrer sa volonté. Et il entendit un son, faible, comme quelqu’un qui tenterait de hurler à travers la mer.

− Comment est-ce possible ? Comment peux-tu encore te déplacer après ça ?

La voix était celle de Davaeorn, aussi surpris que lui qu’il ne fût pas encore mort. La brume rouge commença petit à petit à disparaître. Il respirait, vite, l’air qu’il inspirait étant le seul lien qui le reliait encore à la raison. Son âme criait de toutes ses forces pour surpasser la folie qui l’avait envahie, et peu à peu, il reprit conscience. Cependant, quelque chose était différent. Il avait retrouvé l’usage de son corps, même si sa vision demeurait toujours troublée par ce brouillard écarlate diabolique, mais quelque chose avait néanmoins changé. Il ne ressentait plus cette furie indescriptible qui le rongeait quelques secondes plus tôt, mais le pouvoir qui l’avait submergé n’avait pas totalement disparu.

− Meurs !, s’écria le mage noir, un nouvel éclair violet surgissant de ses mains.

Daren était trop près pour esquiver le rayon, et il ne put que mettre son bras en travers devant lui. La lumière mortelle heurta sa main, et s’éteignit en un léger sifflement. Il venait de stopper cette magie dévastatrice avec une seule de ses paumes. Davaeorn ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. Daren réalisa la situation, et saisit aussitôt l’occasion en dégainant son épée. Il transperça le cœur du sorcier maléfique d’un seul coup. Le mage émit un dernier râle, les yeux exorbités, puis expira son dernier souffle. La brume noire derrière lui se dissipa aussitôt, et il entendit quelques gémissements.

Ses compagnons étaient encore en vie.

Voyage au coeur de la forêt

Bois-Manteau était une forêt au Nord-Ouest du royaume, longeant la côte et recouvrant toute la région au sud de la Porte de Baldur. Bien que ces bois fussent beaucoup plus petits que la légendaire forêt du Téthyr, ils étaient auréolés de mystère et peu de gens osaient s’y aventurer. Daren avait lu et entendu de nombreuses légendes sur ces bois, et des rumeurs circulaient sur des forces surnaturelles qui les protègeraient de l’intrusion de l’homme. Daren se souvenait de Gorion lui racontant une histoire étant petit, évoquant des animaux qui gardaient cette forêt, et même d’arbres qui s’y déplaçaient à leur guise.

Si ces bruits étaient certainement infondés, il demeurait en revanche très facile d’y dissimuler une quelconque entreprise à l’insu de la population alentour. Cela faisait deux jours maintenant qu’ils avaient quitté Valpeld et le camp des bandits, et depuis qu’ils avaient franchis la lisière de Bois-Manteau, leur progression s’en était trouvée sensiblement ralentie. Daren avait l’impression de se sentir observé, épié même, et avait la désagréable sensation que les buissons se déplaçaient imperceptiblement derrière eux, brouillant les pistes et perturbant leurs repérages. Imoen ressentait visiblement aussi ce malaise, mais ni Khalid ni Jaheira ne semblaient incommodés. Ils avaient certes trouvé des informations précises sur l’existence d’une mine ici même, au cœur de la forêt, mais déterminer son emplacement exact s’avérait plus complexe que prévu. Ils n’avaient aucune indication sur la direction à prendre, et il était impensable de ratisser ces bois de long en large à la recherche d’une mine, quand bien même cela aurait été possible.

Le soir tombant, le petit groupe commença à établir un campement dans un lieu un peu plus clairsemé. Daren était épuisé par la marche difficile au travers des ronces et des fougères et s’assit à même le sol, la tête entre les jambes.

− Je commence à désespérer de trouver cette mine…, se lamenta Imoen, qui elle aussi s’était effondrée dans l’herbe.

Jaheira pouffa d’un rire moqueur à cette réflexion, et s’accroupit au bord de la clairière, les mains jointes en un signe insolite. Une étrange lueur vert clair ondula imperceptiblement au-dessus de l’herbe, et se répandit au sol. Jaheira se concentra, et semblait communier avec la nature elle-même.

Daren observa un moment la druide pratiquer son étrange rituel, puis ses paupières se fermèrent petit à petit, cédant à la fatigue accumulée ces derniers jours. Les bruits de la forêt et les paroles de ses compagnons se firent de plus en plus éloignés, et le monde autour de lui tangua doucement, bercé par le remous de vagues invisibles. Son esprit vagabonda un instant et le conduisit à la frontière des songes, guidé par les ailes d’une créature légendaire. Daren volait, planait au-dessus de la mer, puis distingua à sa verticale une petite île de quelques mètres de diamètre, qui reflétait la luminosité d’un sable clair. L’air était pur, et le vent calme qui le portait drainait toute la lassitude de son corps. Il se sentait bien, simplement.

Tout à coup, le ciel au loin s’assombrit. Le vent se fit plus fort, et portait la chaleur moite et étouffante de l’orage. L’horizon n’était pourtant pas noir, mais d’un rouge sombre et menaçant. Daren redescendit petit à petit vers le sol, qui se transforma au même instant en une terre noire et calcinée. Il apercevait maintenant des tentes et de nombreuses personnes qui allaient et venaient, et sans une étrange transparence de tout ce décor, il se serait véritablement cru dans le campement des brigands qu’ils avaient quittés quelques jours plus tôt. Il pouvait déambuler entre les habitations, mais personne ne semblait remarquer sa présence. Il avait l’impression de n’être qu’un esprit venu d’outre-tombe, un fantôme hantant ces lieux.

Tout à coup, une main invisible sortie de terre le happa et l’attira vers le sol. Une sensation d’oppression et d’angoisse familière emplit l’atmosphère, et tandis qu’il se débattait, la même brume rouge que lors de son précédent cauchemar recouvrit son champ de vision. Ce même rêve, encore… Chaque protagoniste y était présent à chaque fois, de cette brume écarlate à ses sentiments d’angoisse aigue. La main finit par le saisir fermement, puis l’attira au travers même du sol, vers les entrailles de la terre. Il était prisonnier, à nouveau, dans une étrange grotte qu’il ne connaissait pas.

Après quelques secondes d’adaptation, il perçut la lumière blanche illuminant les alentours, et dévoilant une roche aux proportions étranges. Presque familière… Daren fronça les sourcils, et s’approcha du roc dressé devant lui.

Impossible…

Sa respiration se bloqua, et une terreur soudaine le paralysa en découvrant le spectacle qui s’offrait à ses yeux. Il était face à face avec lui-même. Une reproduction de pierre à son effigie. La statue demeurait inerte, mais son regard pourtant immobile et froid semblait l’accuser.

« Tant de fierté, grand prédateur, tonna la voix, méprisante et moqueuse, la même que dans tous ces rêves. Tout ton être n’est qu’emprunt. »

D’étranges cliquetis résonnèrent derrière lui, mais Daren était incapable de détourner son regard des yeux sans vie de sa réplique de pierre. Les craquements se firent plus distincts, et quelque chose semblait flotter dans les airs, juste derrière sa nuque. Il sentait les gouttes de sueur perler de son visage, mais ne parvenait pas à bouger le moindre de ses membres. Son double de roche l’hypnotisait totalement.

Une ombre passa au-dessus de son épaule, et Daren distingua avec horreur la pointe blanche d’une dague. Une dague en os, la même que celle qui avait menacé de poignarder Mulahey lors de son précédent cauchemar. Il n’entendait que sa propre respiration et les battements de son cœur, qui martelaient un rythme infernal, jusqu’à en brouiller sa vision. La terreur et l’angoisse submergeaient son âme, et il crut mourir à plusieurs reprises dans cette grotte diabolique. La dague se positionna devant sa poitrine, mais cette fois-ci, était se tourna vers l’avant.

« Vous êtes tel qu’on vous a créé ! », gronda la voix à nouveau.

Daren ne distinguait plus que son clone de pierre, et l’arme devant lui. Tout le reste n’était que ténèbres.

« Et l’on peut vous briser aussi ! », hurla-t-elle soudainement.

La dague fusa droit devant elle, et se planta dans la roche qui s’effrita à l’endroit même où se serait trouvé son cœur. L’âme de Daren hurla dans un silence assourdissant, et la douleur qu’il ressentait maintenant était telle qu’il crut qu’on l’écartelait. Il bascula en arrière, et tomba à la renverse dans le vide et le néant, tout droit vers les Enfers.

− AAAHHH !!!

Jaheira, Khalid et Imoen se retournèrent en même temps. Daren était en sueur, et venait de s’éveiller en sursaut.

− Calme-toi, il n’y a rien à craindre, il est simplement là pour nous apporter des informations.

C’était Jaheira. Daren peinait à reprendre ses esprits. Son rêve semblait si réel… À vrai dire, il l’avait perturbé à un tel point qu’il avait du mal à mettre un sens sur les mots que prononçait son compagnon de voyage. Il fronça les sourcils, et aperçut une silhouette gigantesque derrière Jaheira. Il mit quelques secondes à réaliser ce qui se tenait presque immobile à quelques mètres de lui, avant de se rendre compte que c’était simplement un ours.

Un ours ?

S’il en avait eu la force, il aurait certainement crié une seconde fois à la vue de cet animal de plus de dix pieds de haut. Jaheira s’en approcha calmement, et le caressa doucement en lui murmurant des paroles apaisantes. L’animal les considéra chacun un instant, puis fit demi-tour avant s’enfoncer dans la forêt, disparaissant entres les hautes herbes.

− Qu’est-ce que c’était que ça ?, finit par demander Daren.

Il se doutait qu’il avait dû manquer quelque chose lorsqu’il s’était assoupi, mais n’avait pas la moindre idée de la durée pendant laquelle il avait rêvé. N’osant pas se couvrir de ridicule, il préféra ne pas révéler ce détail, et posa une question à laquelle Jaheira avait sans doute déjà répondu.

− Je t’ai dit que j’allais contacter un animal vivant ici, pour nous donner des informations sur la route à prendre, lui répondit-elle d’un ton agacé. Je te rappelle que je suis druide, si tu te souviens encore de ce que ce mot signifie.

Daren n’avait pas la force de répliquer, mais était tout de même impressionné par l’étendue des pouvoirs de la demi-elfe. Il se demanda si tous les druides étaient aussi efficaces qu’elle, ou si son talent personnel y était pour quelque chose, mais Jaheira reprit ses explications avant qu’il n’ait davantage le temps de se poser la question.

− Comme je m’y attendais, cette forêt est déjà sous contrôle druidique, reprit-elle, s’adressant cette fois à tout le groupe. Si mes souvenirs sont bons, une branche assez radicale de notre Ordre s’est installée ici, et a quitté la hiérarchie traditionnelle. Un petit groupe, qui se surnomme lui-même les « Druides de l’Ombre », a pris possession de cette forêt et s’est juré de ne tolérer aucune perturbation humaine en ces lieux.

Elle marqua une légère pause, puis continua.

− Les druides sont habituellement pacifiques, et même si leurs buts sont similaires aux leurs, ils n’emploient que rarement la voie de la violence. Et ce n’est pas le cas de ceux qui contrôlent cette région. Cet ours m’a appris que des intrus avaient violé l’harmonie de ces bois, et je lui ai demandé de nous conduire à l’un des représentants de cet Ordre, pour qu’il nous explique la situation.

Daren et Imoen écoutaient Jaheira d’un air stupéfait, tandis que Khalid somnolait déjà à moitié.

− Tu auras qu’à leur expliquer tout ça en détail, lança-t-il à sa femme en baillant. Nous, on va se coucher.

Jaheira souffla d’un air pincé, mais Khalid ne l’écoutait déjà plus. Il s’était faufilé sous une couverture, et commençait déjà à s’endormir. Elle se tourna alors vers les deux autres.

− Vous feriez bien d’en faire autant, leur suggéra-t-elle. Je m’occupe de ça, et aussi de la garde de notre campement pour cette nuit. Bonne nuit.

Daren se dit en lui-même qu’il avait dû mal comprendre, et Imoen posa une question d’un air incrédule.

− Mais on ne doit pas aller rencontrer les druides ? Cet ours n’était pas censé les contacter ?

Jaheira leur fit un sourire, et répondit à la jeune femme.

− Ils n’accepteront jamais de se montrer à des profanes. Ou si c’était le cas, je peux vous garantir que votre dernière heure aurait sonné. Seul un druide peut en rencontrer un autre dans son propre bosquet.

− Un bosquet ?, répéta Daren. Vous voulez dire ces lieux sacrés qui protègent les forêts ?

Il se souvenait avoir lu quelque chose là-dessus, mais les écrits sur les ordres druidiques étaient plutôt rares. Jaheira hocha la tête en signe d’approbation.

− Vous appartenez vous aussi à un bosquet ?, continua Imoen, curieuse.

Jaheira ne répondit pas tout de suite, et ils virent tous les deux une expression de tristesse et de mélancolie passer dans son regard. Cette question évoquait vraisemblablement des souvenirs douloureux, et Imoen se pinça les lèvres en réalisant qu’elle n’aurait sûrement pas dû la poser.

− Je suis désolée…

− Ce n’est pas grave, la coupa Jaheira. Allez vous coucher, je m’occupe du reste.

Ils lui firent un rapide signe de la main, et s’en allèrent rejoindre Khalid qui s’était déjà assoupi en quelques minutes. Le feu crépitait doucement au milieu de leur campement de fortune, et une sensation de calme et de tranquillité les plongea tous les trois dans un profond sommeil réparateur.

Frisson et Griffes Noires

Les bois de Valpeld et de Lars se situaient au Nord-Est du royaume. La route pour s’y rendre était réputée dangereuse, et des brigands en tous genres sévissaient dans les environs. Avec le recul, il n’était pas si étonnant que leur campement y fut implanté. Jaheira, Daren, Khalid et Imoen avançaient en coupant à travers les routes les plus fréquentées, voyageant aussi discrètement que possible. L’itinéraire sur leur carte n’était pas difficile à suivre, mais demeurait toujours à trouver la stratégie à adopter pour pénétrer à l’intérieur du camp sans se faire remarquer.

− On ne va tout de même pas attaquer tout un camp de bandit, hein ?, demanda Imoen, passablement inquiète.

Jaheira ricana, et Khalid prit la parole.

− Bien sûr que non… J’ai par contre une petite idée sur comment infiltrer le campement. Il nous suffirait juste de nous habiller différemment, et de faire preuve d’une bonne dose d’imagination.

Jaheira semblait avoir compris le plan de Khalid, mais elle fronça les sourcils, contrariée.

− Je ne crois pas que ce soit très crédible que deux demi-elfes fassent parties de ces brigands, non ? Si on doit envoyer quelqu’un faire ça, je ne pense pas que l’un de nous deux fera l’affaire.

Les demi-elfes se tournèrent en même temps vers Daren et Imoen. Même s’il aurait préféré faire équipe avec tous ses compagnons, Daren était fier de la confiance que lui accordaient ses deux amis. Epaulé d’Imoen, il se sentait capable d’y réaliser n’importe quelle mission.

− Pas de problème pour moi, répondit-il enfin.

− Moi… non plus, renchérit doucement Imoen.

Khalid leur présenta plus précisément la situation.

− Pour commencer, il va nous falloir trouver l’emplacement exact du campement. J’ai discuté avec Vaï, l’officier que j’ai rencontrée à l’auberge l’autre jour, et elle m’a appris que les mercenaires de la « Griffe Noire » revenaient de pillages plus au sud, et qu’ils rentraient ici en ce moment. Il ne sera, j’espère, pas trop difficile de vous faire passer pour deux d’entre eux, si toutefois vous restez assez discrets. Les mercenaires du « Frisson » quant à eux, sont pour la plupart hobgobelins, et travaillent ici en association avec ceux de la « Griffe ». Vous avez déjà vus des hobgobelins, n’est ce pas ?

Daren réfléchit un instant, et acquiesça. Les hobgobelins étaient les cousins, plus grands et plus vigoureux, des chétifs gobelins, et étaient connus pour leur goût assez prononcé pour la violence. C’étaient des êtres pour la plupart vils et cruels, n’hésitant pas à tuer pour piller les richesses d’autrui. Il n’était en rien étonné de rencontrer des leurs dans un tel endroit. Khalid poursuivit.

− Et si je vous dis le nom du chef de ces brigands, je suppose que vous ne serez pas surpris… ?

− Laisse-moi deviner…, répondit Jaheira. Tazok ?

− Gagné. Apparemment, c’est un demi-orc. Une brute épaisse assoiffée de sang, à ce qu’en disent ceux qui lui ont survécus…

Imoen frissonna à cette évocation, et Khalid reprit.

− Je vous demanderai d’être particulièrement prudents, si vous y allez tous les deux. Nous nous posterons un peu plus loin avec Jaheira, et nous vous attendrons une journée. Ne restez pas là-bas plus longtemps, car il est assez difficile de dire combien de temps votre couverture tiendra.

− Qu’est-ce qu’on va y chercher ?, demanda Daren. Si on trouve où est ce Tazok, ce sera suffisant ?

− Très honnêtement, je doute fort que cette brute soit le cerveau de cette organisation. Détourner le fer ainsi, et être capable d’amorcer une guerre froide entre deux royaumes est forcément le fruit de personnes très haut placées, et ayant le bras long. Il est donc très probable que nous trouvions d’autres indications à l’intérieur du camp, nous menant aux têtes pensantes. Et c’est aussi votre mission.

Khalid tourna la tête vers Imoen, qui palissait à chaque seconde depuis le début de leurs manigances, et la réconforta d’un clin d’œil.

− Surtout avec une filoute comme ça à tes côtés, ajouta Khalid, tout ne peut que bien se passer.

Imoen sourit tièdement à son encouragement.

− Parfait !, répondit Daren entre euphorie et insouciance. On y va ?

Après une demi-heure de marche, suivant leur plan à la lettre, ils aperçurent les premières tentes d’un petit campement. Cependant, ils ne pouvaient avancer ensemble davantage, et les demi-elfes désignèrent à leurs deux compagnons leur futur point de rendez-vous. Daren inspira longuement, tentant de se décontracter. Après tout, ils allaient jouer le rôle de deux brigands fourbus revenant de pillages. Ils étaient censés être ici pour se détendre et se retrouver « en famille ». Il se concentra au maximum sur ce que pouvait bien ressentir un brigand se trouvant à sa place supposée, et se relaxa comme il put.

Lui et Imoen s’avancèrent en direction des premières tentes, et les contournèrent pour pénétrer au cœur du camp lui-même. Là, des dizaines de brigands étaient affairés, humains et hobgobelins mélangés. Du cuisinier faisant rôtir la prise de sa chasse au milieu d’une petite place improvisée au commis transportant des armes ou le contenu d’un pillage récent, tout ce petit monde vaquait à ses occupations, ne se préoccupant guère des deux nouvelles têtes qui venaient de pénétrer leur village. Apparemment, ils étaient suffisamment confiants à propos de leur couverture pour ne pas poster de guetteurs veillant sur chaque entrée ou sortie. La première étape était franchie. Il fallait maintenant trouver des indices.

− Hé toi, là-bas !

Daren sursauta. Imoen se tétanisa, et lutta contre un tremblement naissant. S’ils étaient découverts, il faudrait un véritable miracle pour qu’ils s’en sortent vivants. Daren se retourna lentement, et pria qu’il s’agisse d’un malentendu.

− Oui, toi là. Viens par ici.

Daren s’avança, tentant de dissimuler au maximum son malaise. Le brigand qui venait de l’interpeler le dépassait de plus d’une tête, une balafre inquiétante lui traversant le visage, et semblait peser deux fois son poids.

− O…oui ?, bredouilla-t-il.

− T’aurais pas vu Crédus ? Je cherche cet enfoiré depuis tout à l’heure. Je suis sûr qu’il a pas oublié qu’il me doit de l’or ! C’est pas parce qu’il a été promu qu’il doit se sentir tout permis !

Daren se dit pour lui-même qu’il n’aurait pas du tout aimé être à la place de ce Crédus.

− Ouais…, reprit l’homme sans attendre sa réponse. Si tu le trouves, dis lui de bien se planquer, parce que si c’est moi, il va passer un…

L’homme s’arrêta net en découvrant le visage d’Imoen.

− Ohhh… Une fille ? Ici ? Et mignonne en plus ! T’as dégotté ça où ?

Imoen était pétrifiée. Aucun d’eux n’avait songé à ce détail, mais après réflexion, ils n’avaient croisé aucune femme dans ce camp depuis leur arrivée. Il fallait improviser, et vite.

− Hé ben mon gars, tu l’as levée où ? Dis-moi ?, reprit-il, aussi admiratif que jaloux.

− Je… heu… je…

Daren ne trouvait pas ses mots. Il lui fallait pourtant feindre une réponse crédible au plus vite, sans quoi Imoen, et probablement lui-même, risquait d’être démasquée.

− Pendant notre dernier pillage, finit-il par dire. Je l’ai trouvée plutôt pas mal, et elle a accepté de nous suivre, et sans protester en plus. Comme quoi, elle a du goût, cette petite !

L’homme le dévisagea un instant d’un regard sans expression, puis éclata d’un rire que Daren jugea bien trop bruyant.

− Ah ah ah ! Bien joué p’tit gars ! Bon j’te laisse, faut que je retrouve Crédus, finit-il par ajouter. Mais je passerai te voir dès que j’ai fini ! Je suis sûr que tu la partagerais avec moi, hein ?, lança-t-il d’un clin d’œil concupiscant en direction de la jeune femme.

L’homme s’en alla à la recherche de ce Crédus, et Daren sentit son cœur s’alléger d’un poids. Il entendit au même moment Imoen pousser un soupir de soulagement, et retrouver petit à petit ses couleurs. Alors qu’ils s’apprêtaient à poursuivre leurs recherches, Daren aperçut un petit groupe de trois brigands les fixer étrangement, comme s’ils avaient repéré que ces deux là n’étaient pas des membres de leur clan. Il prit sans hésiter Imoen par la main, et l’attira à l’intérieur de la tente la plus proche, espérant éviter d’être abordé à nouveau.

Après un rapide coup d’œil à l’intérieur, la tente semblait être vide, et ils attendirent tous les deux quelques instants derrière la toile de peau qui faisait office de porte. Daren conclut au bout de ces longues minutes que les hommes qui les avaient repérés ne les avaient pas poursuivis. Après tout, ils ne les avaient qu’entraperçus, et sans doute n’avaient-ils pas été assez longtemps en vue pour avoir éveillé des soupçons. Tout à coup, une voix s’éleva derrière eux.

− Heu… Pardon ! Je suis vraiment désolé ! Je…

Un homme se tenait à quatre pattes au fond de la tente, et les avait visiblement observés depuis qu’ils étaient entrés.

− Ce… ce n’est pas ce que vous croyez, s’excusa-t-il à nouveau, je vous assure. Je… j’étais ici, parce que… parce que j’avais chaud, et que ma tente est très mal exposée, vous comprenez ?

L’homme était visiblement très mal à l’aise, et Daren s’engouffra au plus vite dans la brèche qui s’offrait à lui. Ce n’était probablement qu’un simple escroc, entré ici dans le seul but d’améliorer une solde peu avantageuse. Mais par chance, il les avait pris lui et Imoen pour les propriétaires des lieux.

− Allez, file, canaille !, tonna Daren d’une voix forte. Et prie le ciel que je n’en informe pas Tazok !

− Non ! … Pitié ! Je serai votre serviteur ! Mais n’en dites rien à Tazok, je vous en prie ! …

Apparemment, il avait visé juste. Le chef de ce campement semblait jouir d’une réputation des plus terribles.

− Je ne te promets rien ! Et maintenant, sors d’ici !, conclut-il, de la même voix.

L’homme trébucha jusque devant l’entrée, comme un animal apeuré pris au piège, et sortit de la tente en courant à toute vitesse. Daren fit un clin d’œil à Imoen, qui était encore sous le choc.

− Tu… Bien joué dis donc. Tu as des talents d’improvisation très efficaces.

Daren était assez satisfait de lui, mais ils n’étaient pour autant pas totalement tirés d’affaire. Il fallait trouver des informations, et ensuite sortir vivant de cet endroit. Ils fouillèrent rapidement la tente où ils se trouvaient, mais sans grand succès. Ils allaient devoir sortir à nouveau, et poursuivre leur inspection.

− Tiens, dis Daren à Imoen, lui tendant une sorte de cagoule couvrant le haut du visage qu’il venait de ramasser dans l’une des armoires. Mets ça, ça nous évitera des ennuis.

Imoen acquiesça et s’exécuta sans se faire prier. Elle ne ressemblait pas à grand-chose, ainsi coiffée, mais le tissu masquait une partie de sa féminité à quiconque ne regardait pas de trop près. Ils sortirent de la tente aussi discrètement que possible, et continuèrent d’explorer le camp, aux aguets. Le soir commençait à tomber, et les brigands encore dehors se rassemblaient autour d’un feu improvisé. Un peu plus loin, on devinait une tente beaucoup plus imposante que les autres, construite avec des matériaux plus solides. Daren la désigna discrètement de la main, donnant un coup de coude à Imoen.

− J’ai vu moi aussi, lui chuchota-t-elle. Je pense qu’on devrait aller y jeter un œil.

Tandis qu’ils s’approchaient tous les deux du bâtiment, la plupart des bandits se rassemblaient un peu plus loin dans le camp. On entendait de la musique et des chants, probablement une sorte de célébration pour fêter les récents pillages, ce qui leur offrait une occasion inespérée d’en apprendre davantage sans être repérés. Le camp ne serait sûrement pas aussi désert à nouveau avant qu’ils ne soient repartis. Un homme cependant gardait l’entrée du bâtiment principal, et semblait d’une humeur massacrante d’être de garde alors que ses compagnons se saoulaient allègrement un peu plus loin. Il allait pourtant falloir franchir cet obstacle, et entrer tant que tout le camp était occupé à autre chose. Daren fit signe à Imoen de l’attendre un peu plus loin, et s’approcha de l’homme, seul.

− Salut toi, lança-t-il, d’une voix la plus dégagée possible.

L’homme le regarda, soupçonneux, et répondit d’un grommellement.

− Tu… tu n’es pas à la fête, ce soir ?, continua Daren, toujours sur le ton de la conversation.

Son introduction improvisée ne sembla pas porter ses fruits, car l’homme fronça les sourcils d’un air menaçant.

− Fous-moi le camp, gamin !, lui cracha-t-il en guise de réponse. Si tu t’approches de là encore une fois, j’te découpe un doigt, compris ?

Il n’avait plus beaucoup de temps pour retourner la situation, et Daren dut une nouvelle fois faire appel à son imagination au plus vite.

− C’est bon, arrête de faire ton cirque, lui lança-t-il en changeant brutalement de ton. Je me suis fait choper à voler un truc dans la tente de Crédus, et c’est moi qui suis obligé de me coller à garder la tente du chef à ta place.

Il avait misé le tout pour le tout, et se tenait près à détaler au plus vite si sa supercherie venait à être découverte. L’homme le regarda en haussant les sourcils, et laissa transparaître une lueur d’espoir dans ses yeux. Daren saisit aussitôt sa chance, et poursuivit dans cette voie.

− Alors remets pas le couteau dans la plaie, et va picoler avec les autres, avant que je change d’avis !

L’autre n’en croyait visiblement pas ses oreilles, et toute son amertume s’était aussitôt envolée.

− Ah ah ! Pauvre poire ! C’est toi qui t’y colles !, mugit-il d’un air moqueur. Bon, allez, sans rancune, vieux ! Et bonne soirée !

Daren grogna en guise de réponse, et se posta devant l’entrée à sa place, feintant sa plus mauvaise humeur possible. L’homme le railla une dernière fois, et disparut dans l’obscurité tombante, se dirigeant vers la musique qui battait son plein. Daren attendit quelques minutes, et fit signe à Imoen d’approcher. Ils touchaient enfin au but.

Après s’être assurés qu’aucune silhouette étrangère ne s’approchait, Daren quitta son poste, et d’un geste précautionneux, pénétra sous la peau de cuir tendue qui fermait la grande tente devant eux.

Là, il tomba nez à nez avec deux hommes et un hobgobelin.

− Que faites-vous là ?, dit d’une voix forte le premier, un homme vêtu d’une robe noire.

− Personne ne rentre dans la tente de Tazok, sous peine de mort !, renchérit le deuxième, qui semblait à son armure épaisse être un garde du corps.

L’hobgobelin au fond de la tente s’empara d’un arc sur le râtelier d’arme le plus proche, le mettant en joue. Daren ne s’était pas attendu à un tel accueil mais ses réflexes étaient vifs, et il réagit le premier. Il décocha de toutes ses forces un violent coup de poing à la figure de l’homme devant lui, qui s’effondra, assommé sous le choc. Si le premier ne semblait pas le plus aguerri des combattants, l’autre en revanche avait déjà sorti son arme et s’apprêtait à passer à l’attaque. Daren, habitué aux escarmouches, esquiva le premier coup facilement, et renversa l’instant d’après une table devant lui, se mettant ainsi à couvert des flèches du hobgobelin qui commençaient déjà à fuser.

− Je vous reconnais !, s’écria l’homme en armure noire. Vous êtes Daren ! Tazok me récompensera pour cette capture facile !

Il connaissait son nom. Apparemment, leur petit exploit de la mine les avait poursuivis jusqu’ici, et sa tête devait sûrement être mise à prix parmi les brigands. Le garde du corps se mit alors à crier en direction de la porte.

− À moi ! Par ici !

Daren se raidit aussitôt. S’il appelait des renforts, ils allaient se retrouver avec tout le campement à combattre, et ils seraient fait inéluctablement prisonniers, ou pire. Il tourna la tête vers Imoen, et eut juste le temps d’apercevoir un éclair rouge illuminer la pièce.

− À moi la ga…

Silence. L’homme était vraisemblablement en train de s’époumoner, mais plus aucun son ne sortait de sa bouche. Il s’arrêta aussitôt, se mettant en garde en reculant, pris de panique. Il ne comprenait apparemment pas ce qui lui arrivait, et Daren non plus. Rampant le long du linteau de bois qui lui servait de couverture, il s’approcha d’Imoen, mais lui non plus ne parvenait plus à produire un seul son. Que se passait-il ? Sa respiration s’accéléra, mais malgré le silence absolu qui régnait à présent dans la tente, il n’entendait même pas les battements de son propre cœur.

Imoen lui adressa alors un clin d’œil complice, lui faisant comprendre que l’origine de ce mystère n’était pas hostile, mais bien contrôlé. L’hobgobelin au fond de la pièce était lui aussi stupéfié du sort qu’elle venait de lancer, à tel point qu’il en avait presque oublié son arc. Soudain, reprenant ses esprits, le garde en armure bondit sur Daren, l’épée au poing, et celui-ci eut juste le temps de parer son attaque. Il était en assez mauvaise posture, et si l’hobgobelin était bon archer, il n’aurait aucun mal à le blesser gravement de là où il se trouvait. Il repoussa son attaquant de toutes ses forces, et plongea in extremis derrière son abri improvisé. Le hobgobelin semblait avoir retrouvé ses esprits, ce que confirma la pointe de la flèche qui venait de transpercer le bois de la table à quelques centimètres de son visage.

L’homme en armure s’approcha de lui, et frappa violemment de sa lame. Daren peinait à parer ses coups, pris entre deux feux. Il n’allait pas tenir très longtemps dans une telle position d’infériorité. Imoen avait elle aussi sorti son arc, et visait déjà depuis quelques secondes. L’homme en armure se retourna alors, comprenant qu’elle pourrait donner un avantage certain à son compagnon, et dirigea son arme vers elle. En un éclair, Daren saisit sa chance, et profita de l’instant d’inattention de son ennemi pour lui planter sa lame dans le bas-ventre. Au même moment, Imoen lâcha la corde de son arc, et le hobgobelin à l’autre bout de la pièce s’écroula, une flèche plantée entre les deux yeux.

L’action s’était déroulée en une fraction de seconde, et pendant un instant, tout sembla figé dans la pièce, toujours silencieuse. Daren se releva rapidement et courut vers Imoen, bien qu’il fût incapable de prononcer la moindre parole. Imoen se mit à rire, d’un rire silencieux, et annula son sort de quelques passes des mains.

− Qu’est ce que c’était que ça ?, lui demanda Daren, médusé.

− Je l’ai appris hier soir, lui répondit-elle. C’est bien pratique, en fait, non ? Le seul problème, c’est que je ne maîtrise pas vraiment la zone d’effet… Je crois qu’on a eu pas mal de chance tout à l’heure !

Daren poussa un soupir de soulagement. Le plus dur était fait. Il s’approcha du premier homme en robe noire, et le ligota solidement tant qu’il était inconscient.

− Tu crois que l’un deux était Tazok ?, demanda Imoen.

Daren réfléchit un instant, et répondit par la négative.

− D’après les descriptions, il ne ressemble pas à ça. Et puis je crois qu’on ne s’en serait pas sorti si facilement contre lui… Fouillons la pièce, tant que personne ne nous a remarqués.

Tous les deux se mirent à inspecter les différents bureaux et autres coffres, en quête d’informations pertinentes, quand ils entendirent un gémissement qui venait de l’autre côté de la pièce.

Daren s’immobilisa aussitôt, posa un doigt sur ses lèvres, et croisa le regard d’Imoen qui lui désigna une malle noire qui remuait légèrement. Sur la pointe des pieds, les armes à la main, tous les deux s’approchèrent en silence du grand coffre. Il n’était pas verrouillé, mais un loquet l’empêchait de s’ouvrir de l’intérieur. À l’évidence, quelqu’un, ou quelque chose, y était enfermé, et essayait d’en sortir. Daren avança précautionneusement la main, et fit glisser l’ouverture d’un geste rapide. Le couvercle de la malle se souleva d’un coup. Un homme, bâillonné et ligoté, s’agitait à l’intérieur. Daren eut tout d’abord un mouvement de recul, puis s’approcha pour délivrer celui qui n’était vraisemblablement pas leur ennemi.

− C’est… c’est l’heure, c’est ça ?, demanda l’homme d’un air résigné une fois son bâillon retiré.

Daren haussa les sourcils, perplexe.

− L’heure ? L’heure de quoi ?

− Vous n’êtes pas avec eux ?, reprit-il d’un ton plein d’espoir. Je veux dire, vous n’êtes pas des larbins de Tazok ?

Cet homme était donc bien prisonnier ici. Daren poussa un soupir de soulagement, et se dit aussitôt qu’il pourrait leur fournir les informations qu’ils étaient venus chercher.

− Non, non, n’ayez pas d’inquiétude. Nous allons vous libérer et vous faire sortir d’ici.

Au moment où il prononçait ces mots, il n’avait aucune idée de la manière de faire sortir ce prisonnier sans mettre tout le camp en alerte, mais cela ne l’inquiétait pas, du moins pour le moment. Pour l’instant, il fallait obtenir des réponses.

− Avez-vous des informations à nous donner sur ce qui se passe ici ? Qui êtes-vous, et que savez-vous des personnes qui dirigent ces brigands ?

L’homme prit une longue inspiration, lui aussi visiblement soulagé.

− Je me nomme Ender Saï. Je suis envoyé par les ducs de la Porte pour enquêter sur une organisation commerciale nommée « Trône de Fer ».

− J’ai déjà entendu ce nom, le coupa Imoen. Ce n’est pas la seule guilde de marchand qui vend encore du fer non contaminé dans le royaume ?

L’homme la regarda, surpris.

− C’est exactement ça jeune fille, et c’est aussi pour cette raison que j’ai été envoyé pour enquêter. Leurs affaires étaient très obscures, et la menace de guerre là-dessus, l’un des quatre ducs de la Porte de Baldur m’a délégué pour observer leurs transactions. Avec toutes ces histoires de fer contaminé dans tout le royaume, une guilde parvenant à en fournir une telle quantité, et d’excellente qualité, n’a pu qu’éveiller les soupçons de mes supérieurs. Et, comme par miracle, j’ai été capturé par ce Tazok peu de temps après le début de mes investigations.

Ces bandits n’étaient bien que des pantins, manipulés par ce Tazok, et leurs activités étaient certainement liées à ce « Trône de Fer » auquel il venait de faire allusion. Ender continua.

− Les bandits d’ici appartiennent aux « Griffes Noires » et aux « Frissons », et leurs dirigeants se nomment respectivement Ardenor Crush et Taugosz Khossan.

Il tourna son regard vers les deux cadavres qui jonchaient la pièce.

− Ah… je vois que vous avez fait le ménage ici…

− Mais je croyais que le chef ici était Tazok ?, demanda Daren, qui commençait à ne plus y voir clair à mesure qu’il entendait les explications.

− Attendez, j’y arrive. Tazok est le chef ici, mais il délègue les opérations en son absence, en usurpant son identité et son affiliation. Crush et Khossan pensent que Tazok appartient aux Zhents, et il leur laisse d’ailleurs croire ça volontiers. Les bandits d’ici ne réfléchissent pas beaucoup, et Tazok n’a eu aucun mal à leur faire croire ce qui l’arrangeait.

Le Zhentarim, ou « Réseau Noir », était une organisation mafieuse qui sévissait dans de nombreux royaumes, et il était coutumier qu’elle engageât des brigands pour effectuer ses basses œuvres.

− Ce prétexte du Zhentarim en cache un autre, si vous voulez mon avis, poursuivit Ender Saï. Cette petite manipulation a sans doute fonctionné sur ces barbares, mais moi, je suis de la Porte, et je sais très bien que les Zhentarims n’ont rien à voir avec ce trafic de fer. C’est seulement une couverture pour pouvoir manipuler ces bandits sans cervelle.

Comme toute organisation de cette envergure, le Zhentarim avait ses failles, et les dirigeants de chaque pays y avaient eux aussi leurs propres espions. Si les ducs de la Porte de Baldur pensaient que les Zhents n’y étaient pour rien, ils devaient avoir de bonnes raisons de le croire.

− Si vous voulez d’autres informations, je vous conseille de jeter un œil aux registres dans ces bureaux. J’ai aussi entendu plusieurs fois ce Tazok parler d’une mine cachée, appartenant au Trône de Fer, en plein cœur de la forêt de Bois-Manteau.

Imoen était déjà partie à la recherche de ces documents, qu’elle trouva facilement.

− Il a raison, confirma-t-elle, ces documents parlent bien de cette mine. Et…

Son visage devint livide. Elle tenait deux lettres qu’elle venait de parcourir, et les tendit à Daren. Un bruit au dehors les fit sursauter tous les trois.

− Imoen, prends tout ce que tu peux d’utile, conclut rapidement Daren. Il faut qu’on sorte d’ici, ou on va finir par se faire repérer.

En quelques instants, tous les trois sortaient discrètement de la grande tente. L’air était frais au dehors, et la légère brise aurait été très agréable si la tension qui pesait sur eux n’avait pas été aussi présente. On entendait toujours des cris festifs venant d’un peu plus loin, et la seule lumière qui éclairait encore les lieux était produite par le grand feu de joie qui rassemblait la plupart des habitants du camp. Tous les trois se faufilèrent vers l’extérieur, priant que personne ne remarquât leur évasion. Après cinq minutes de course, le trio s’arrêta, le souffle court.

− Je crois que nous sommes tirés d’affaire, finit par dire Daren.

− Merci, merci beaucoup, répondit Ender Saï, leur serrant chaleureusement la main à tous les deux. Je crois que sans votre intervention, j’aurai fini par ne plus être d’une quelconque utilisé à ces brutes, et je vous laisse deviner ce qui serait arrivé ensuite…

− Nous avons deux amis que nous devons rejoindre, intervint Imoen. Vous voulez qu’on vous escorte quelque part ?

− J’aimerai juste rejoindre une route. Nous ne sommes pas très loin de la Porte, et je pourrai retourner là-bas facilement. Il faut absolument que j’informe mes supérieurs de ce qui se passe ici.

Daren avait un sens de l’orientation assez développé, et se guidant à la lueur des étoiles, parvint en moins d’une heure à retrouver le point de rencontre qu’ils s’étaient fixés. Khalid et Jaheira ne les attendaient pas aussi tôt, et furent surpris de leur arrivée.

− Qui est cet homme ?, demanda Jaheira d’un air inquisiteur.

− Il s’appelle Ender Saï, lui répondit Imoen, et il vient de la Porte de Baldur. Il était prisonnier des brigands, et nous devons l’escorter jusqu’à la route principale.

Jaheira allait continuer son interrogatoire, mais Daren la coupa.

− On ferait mieux de filer d’ici. Ils ne vont sûrement pas tarder à découvrir son évasion, et la mort d’un de leur chef, et si on traîne dans les parages, ils n’auront aucun mal à nous trouver.

Khalid acquiesça.

− On fera le point une fois en sécurité. En route !

Tous les cinq reprirent le chemin inverse de celui qu’ils avaient suivis à l’aller. Le trajet allait leur prendre quelques heures, et Imoen profita d’un moment où les deux demi-elfes discutaient avec Ender pour s’approcher de Daren.

− Daren, lis ça, lui chuchota-t-elle.

Elle lui tendit les deux rouleaux qu’elle avait dénichés avant de quitter la grande tente.

− Je sais que ça concerne tout le monde, commença-t-elle, mais je voulais que tu les voies en premier.

Daren, anxieux et intrigué, déroula le premier d’entre eux. Des armoiries représentant un trône gris sur lequel était incrustée une épée noire étaient dessinées en entête de la lettre.

« Le 15 Mirtul 1373,

 

            Tazok,

 

            J’ai noté un ralentissement de vos expéditions de fer ces derniers temps. Nous devons impérativement recevoir une tonne de minerai supplémentaire. Intensifiez vos pillages et livrez un chargement à notre base de Bois-Manteau d’ici une semaine. Par ailleurs, Sarevok aimerait savoir ce qui s’est passé avec la bande de mercenaire de Nashkel. Ont-il été abattus ? Vous feriez bien de vous en assurer, car c’est la seule nouvelle dont Sarevok pourra se satisfaire.

 

                                                                                                                      Davaeorn. »

− Lis surtout le deuxième, continua-t-elle.

« Le 10 Mirtul 1373

Tazok,

 

            J’espère que tout se déroule en douceur. Je vous écris pour vous transmettre les instructions de nos supérieurs. J’ai entendu dire qu’une petite bande de mercenaires pourrait bientôt poser des problèmes au Trône de Fer. Veillez à ce qu’ils disparaissent afin qu’ils ne gênent pas le déroulement de nos opérations. Faites appel aux services de l’assassin Nimbul, il pourra certainement vous être utile.

 

                                                                                                                      Davaeorn. »

Daren fronça les sourcils un instant. Il venait d’apprendre officiellement qu’ils étaient la cible d’assassins, lui et ses compagnons, mais cela ne le surprit guère. Il réfléchissait plutôt à la date inscrite sur cette deuxième lettre. Le 10 Mirtul, ils devaient être encore à Nashkel. Ce qui signifiait que quelqu’un savait déjà qu’ils étaient en train d’enquêter sur les problèmes des mines. L’ennemi avait le bras long, très long. Daren repensa à cette femme vêtue de noir qu’il avait aperçue au cirque de Festival, et il se dit qu’il avait peut-être bien déjà rencontré ce, ou cette Nimbul, en fin de compte. Les noms de Davaeorn et de Sarevok en revanche ne lui évoquaient rien, et il comptait poser la question à celui qu’ils venaient de libérer avant qu’ils ne se séparent. À en croire ces écrits, ces personnes avaient tout l’air d’être des têtes pensantes de cette organisation, et leur petite incursion dans les mines de Nashkel semblait être remontée au plus haut. La piste du Trône de Fer était maintenant des plus sérieuses, et Daren était sûr que Jaheira serait satisfaite des informations qu’ils avaient découvertes.

Quelques heures plus tard, ils avaient rejoint la route. Ender les remercia encore une fois tous les quatre, et avant de partir, Daren posa ses questions.

− Excusez-moi, vous connaissez quelqu’un du nom de Sarevok, ou de Davaeorn ?

L’homme réfléchit un instant, et répondit.

− J’ai déjà entendu Tazok prononcer le nom de Davaeorn. Il avait l’air de parler de lui en tant que son supérieur. Par contre, le nom de « Sarevok » ne me dit rien.

Sur ce dernier échange, l’homme reprit la route vers le Nord, en direction de la Porte de Baldur. Une fois seuls, Jaheira se tourna alors vers eux, attendant leur rapport. Daren prit la parole et expliqua la situation en détail, sans oublier les deux parchemins qu’Imoen avait récupérés.

La demi-elfe écouta attentivement son récit, et une fois la lecture des lettres achevées, fronça les sourcils d’un air soucieux.

− Il semblerait que nous devrions faire preuve de davantage de prudence à l’avenir, déclara-t-elle. Je crois bien que nous avons ferré un gros poisson, et qui ne se laisse pas faire aussi facilement que prévu.

− Et le petit jeu de piste continue, renchérit Khalid. Mulahey, puis Tazok, et maintenant ce Davaeorn… Je me demande jusqu’où tout ceci nous mènera…

− J’ai bien l’impression que tout converge vers la Porte de Baldur, confia Jaheira. Le seul problème, c’est que nous sommes pour le moment dans l’impossibilité d’y pénétrer. En tout cas tant que la menace de guerre est aussi présente.

Daren se souvint que la capitale était bouclée. La possible guerre avec l’Amn avait affolé les dirigeants, et les riches marchands qui y faisaient la loi se voyaient déjà pendant au bout d’une corde, tandis que les envahisseurs pilleraient leurs maisons. Loin des préoccupations des gens du peuple, ils avaient fantasmé sur une rumeur plus ou moins diffuse, prenant nombre de mesures radicales, ce qui avait eu pour effet immédiat de faire réagir de même le royaume frontalier, justifiant ainsi ces mesures extrêmes.

Jaheira le sortit de ses réflexions, et conclut.

− Bon, d’après ce que j’ai lu et entendu, la suite de notre expédition se déroule à Bois-Manteau. Vous vous êtes bien débrouillés, tous les deux.

Magie et magiciens

Quelques heures plus tard, les premières lueurs du soleil illuminaient le ciel à l’horizon. Avant d’éveiller ses compagnons, Daren inspecta l’endroit où il avait passé sa nuit. Il appréhendait ce qu’il allait y trouver, et avait définitivement abandonné l’idée que les traces étranges qu’il avait vues déjà à deux reprises soient dues au hasard. Il observa l’herbe un instant. À la faible lumière de l’aube, on distinguait à peine les couleurs, mais déjà sous sa couverture on pouvait apercevoir des marques de brûlures. Il la souleva fébrilement, et découvrit une forme circulaire, presque complète cette fois. Des milliers de petites tâches formant une collerette. Cette fois cependant, Daren remarqua une forme encore floue au centre du cercle, une sorte de visage fantomatique. Soudain, il entendit un gémissement derrière lui. Il se retourna en un éclair, prêt à combattre. Rien. Il était pourtant persuadé que ce bruit qu’il avait entendu était lié au visage dessiné au sol. Il fouilla les environs du regard, scrutant les ombres étirées des arbres aux alentours. Encore un gémissement. Derrière. Daren sursauta de nouveau, et ne put retenir un cri de surprise.

− Hmmm… c’est toi qui fais tout ce vacarme ?

C’était Imoen, qui venait de se réveiller. Daren poussa un long soupir de soulagement.

− C’est déjà l’heure ?… Encore cinq minutes… s’il te plaît…

Daren foula discrètement du pied l’herbe brûlée, et éveilla ses compagnons. Il savait qu’il devrait en parler à quelqu’un, un jour. Sûrement à Imoen, qui était la personne la mieux placée pour le comprendre. Mais il ne voulait pas s’engager dans de longues explications et hypothèses incertaines, et était bien plus impatient de poursuivre leur enquête pour le moment.

Le lendemain en fin d’après-midi, le petit groupe arrivait à Berégost, et rejoignit l’auberge du Jongleur Jovial pour y prendre des chambres. La soirée fut courte et chacun monta dormir sans tarder, harassé par plusieurs jours de marche.

Après une nuit tranquille, les quatre compagnons se préparèrent pour leurs investigations de la journée. Alors qu’ils allaient sortir de l’auberge, Khalid fit signe à ses compagnons de s’approcher.

− Cette femme, là-bas, désigna-t-il à voix basse. Elle est officier. Elle dirige la milice de Berégost, si j’ai bon souvenir.

La femme en question portait effectivement une armure, décorée d’un bon nombre de distinctions. Son regard croisa celui de Khalid, avant de s’immobilisé, les sourcils froncés. Visiblement, son visage ne lui était pas non plus étranger.

− Allez en ville pour glaner quelques informations, je m’en occupe, continua-t-il.

Jaheira, Daren et Imoen sortirent de l’auberge et comme à son habitude, Jaheira répartit les tâches.

− Bien. Imoen, tu te sens d’aller faire un tour à Feldpost ? Essaye de localiser ce Tranzig, s’il est toujours dans le coin. Daren, va sur la place du marché, et renseigne-toi autant que possible sur ces brigands qui détroussent les marchands. Moi, je vais faire le tour des autres tavernes, voir ce que je peux tirer. Et n’oubliez pas, il se peut que nos ennemis soient déjà au courant de nos actions à Nashkel. Soyez donc d’autant plus prudents.

Imoen conclut d’un discret « Rompez ! », et accompagnée de Daren se dirigea vers le marché.

− Tu n’étais pas censé aller à je sais plus quelle auberge ?, la questionna-t-il. Tu vas te faire tirer les oreilles !

Imoen ricana, et lui répondit.

− Si si. Mais j’ai une petite idée derrière là tête, avant ça. Pour le moment, je t’accompagne au marché. Je devrai y trouver ce dont j’ai besoin.

Daren ne se risqua pas à demander une explication. Ils étaient presque arrivés, et on distinguait les premiers étals dispersés sur la place surchargée, quand Daren se souvint alors qu’il lui fallait se procurer de nouvelles flèches.

− Oh, excuse-moi, je te laisse un moment, il faut que je passe à la forge. Mon bouclier est fendu et je n’ai presque plus de flèches.

Elle lui fit un signe de la main et lui lança, en s’engageant dans la foule :

− À plus tard !

Daren marcha vers la forge de Berégost. Il était impatient d’annoncer la bonne nouvelle des mines de Nashkel au propriétaire, qui semblait si déprimé l’autre fois. Tandis qu’il arrivait devant les portes de l’échoppe, il fouilla son sac à la recherche de sa bourse. Il avançait tout droit, la tête tournée vers l’arrière, et heurta quelqu’un qui sortait à ce moment du bâtiment.

− Oh pardon ! Je suis vraiment dé…

Il venait de bousculer un vieil homme, portant une longue barbe grise et vêtu d’une robe rouge et d’un chapeau pointu de la même couleur. Il n’eut pas le temps de finir sa phrase que le vieil homme lui répondit.

− Hé bien ! Voilà que nos chemins se croisent à nouveau.

Il marqua une pause d’un air amusé, malicieux malgré son grand âge apparent.

− Qui… qui êtes-vous ?, demanda Daren.

Il avait immédiatement reconnu le vieil homme de sa précédente visite à Berégost.

− Je suppose que des présentations en règle s’imposent, non ? Surtout que nous serons sans doute amenés à nous revoir…

Daren ne savait par où commencer. Cet homme lui parlait comme s’il l’avait connu de toujours, alors que lui-même ne l’avait rencontré la première fois que quelques jours auparavant, et encore n’avaient-ils échangés qu’une seule phrase.

− Mon nom vous dira certainement quelque chose. Vous êtes un cas très intéressant, vous savez mon jeune ami ? J’ai longtemps voyagé et vu de nombreuses choses, mais je mentirai si je disais que j’en ai vu beaucoup dans votre genre.

Le discours sans queue ni tête de ce vieil homme commençait à l’agacer. Il était censé se présenter, et se mit à lui parler de tout autre chose, simulant de connaître sa vie, qui n’avait absolument rien de plus extraordinaire que celle de n’importe qui. Et si ce vieillard n’était qu’une figure locale pittoresque, qui jouait le même tour à chaque touriste un peu trop crédule ? Il allait lui demander de passer son chemin, lorsque celui-ci reprit.

− Gorion vous faisait confiance, et je n’ai a priori aucune raison de douter de vos capacités. Reste juste à déterminer vos motivations.

Daren reçut comme un coup de poing en pleine figure. Cet homme ne se moquait pas de lui, du moins, pas en totalité. Qu’il connaisse le nom de Gorion était déjà en soi une preuve, mais qu’il fut au courant d’une relation entre eux ne laissait plus planer aucun doute à ce sujet.

− Vous connaissez Gorion ? Qui êtes-vous ? Répondez-moi !

Il était presque sûr que son visage lui disait quelque chose. Son visage, ou son allure, peut-être. Le vieil homme sourit alors, ses yeux pétillaient.

− Je m’appelle Elminster.

Elminster. C’était impossible. Elminster était un mage d’une puissance légendaire, qui arpentait tout Féérune depuis des siècles. D’après les légendes, il avait vu toutes les guerres, et participé à tous les grands évènements qui avaient façonnés le monde de Toril. Daren se souvenait maintenant où il l’avait déjà vu. Son visage ornait la plupart des livres d’histoire, et maintenant qu’il se tenait devant lui, si tant était que ce fût bien le cas, il était exactement tel qu’il aurait pu se l’imaginer. L’archétype même du mage, robe et chapeau, le bâton à la main. Il était tellement incongru de rencontrer une telle personnalité ici, dans la petite ville de Berégost, qu’il lui avait été impossible de faire tout de suite le lien. Elminster… Il connaissait apparemment Gorion ? Après réflexion, Daren pensa que ce n’était pas si farfelu que ça, et que son maître fréquentât de telles personnalités l’emplit d’une bouffée de fierté. Mille questions lui passaient maintenant en tête, et il ne savait par où commencer.

− Gorion… vous… je ne sais pas si vous savez ce qui est arrivé…, balbutia-t-il, très ému.

− Ne t’inquiète pas, je sais déjà ce qui s’est passé. C’est regrettable, mais c’était inévitable. Ton père d’ailleurs le savait très bien.

− Mais… pourquoi ne m’avez-vous rien dit ? L’autre fois que nous nous sommes croisés ! Ce n’était pas un hasard, je suppose ?

Le sorcier arborait toujours un grand sourire.

− Ce n’était en effet absolument pas un hasard. Mais s’il y a bien quelque chose que la vie m’a enseignée, c’est de ne pas fourrer mon nez dans les affaires des autres. Et c’est exactement le cas aujourd’hui, comme cet autre jour où nous nous sommes rencontrés. Ce n’était ni le jour ni l’heure pour ce genre de conversation, aussi pénibles qu’aient été les circonstances.

Daren se dit en lui-même que les mages étaient bien tous les mêmes. Il aurait pu écouter Gorion en ce moment qu’il n’aurait pas entendu autre chose. Toujours des discours mystérieux et énigmatiques. Il osa toutefois une autre question.

− Vous pourriez tout de même m’aider, non ? Je veux dire, vous pourriez m’apprendre tant de choses, sur mon père, sur moi-même…

− Je pourrais en effet, répondit le mage. Mais il y a des choses comme la découverte de soi qui ne peuvent se faire que dans la solitude. Et je ne t’apprends rien si je te dis que la vie de Gorion et ta propre découverte intérieure sont intimement liées. Tes questions recevront leurs réponses en temps utiles, ne t’inquiète pas.

Daren baissa la tête, se doutant qu’il était inutile d’insister.

− Je peux néanmoins te donner quelques indications, poursuivit Elminster, bien que tes compagnons te les fourniront sûrement d’ici quelques heures. Les bandits que tu recherches ont coutumes de voyager vers les bois au Nord-Est d’ici. Des recherches dans ce coin donneraient sûrement d’excellents résultats.

Daren était abasourdi, et légèrement contrarié. Il avait la nette sensation de n’être qu’une marionnette dont on tirerait les fils, et ne savait pas quoi répondre de plus. Comme si leur enquête n’avait été qu’un simple jeu pour d’autres qui se seraient amusés à observer le moindre de leurs mouvements.

− Bien, je vais maintenant prendre congé, conclut le mage.

Il commença à s’éloigner de quelques pas, et se retourna subitement.

− Ah oui, j’oubliais.

Il marqua une pause.

− Tout le monde parle de vous, ici, tu sais ? Vous êtes très célèbres depuis que les nouvelles des mines de Nashkel sont arrivées ici.

Daren sourit et bredouilla un remerciement.

− Je suis sûr que le forgeron ouvrira son échoppe si tu lui dis qui tu es. Il sera ravi de te servir. Adieu !

Le mage disparut à l’angle d’une maison en face de la rue, aussi soudainement qu’il en avait surgi. Daren était encore interloqué par ses propos, et mit quelques secondes à réaliser la situation. Il courut à sa poursuite, ayant encore mille questions, mais lorsqu’il passa sa tête dans la rue où le vieil homme avait tourné, celle-ci était presque vide. Seuls quelques enfants jouant avec une corde et un chien reniflant des ordures l’occupaient. Seulement à demi surpris, Daren fit demi-tour vers la forge, et repensa à tout ce qu’Elminster lui avait confié. Il s’avança devant la porte, toujours perdu dans ses pensées, et tourna la poignée de l’échoppe. La porte était verrouillée, et visiblement, la forge était fermée.

Il allait faire demi-tour, dépité, lorsqu’il se souvint. Elminster venait de le lui dire ! Etait-il espionné au point que n’importe qui sache qu’il allait faire le plein de flèches ? Allait-il suivre comme un animal de compagnie les instructions qu’il venait de lui donner ? Enfin, Elminster était loin d’être n’importe qui, après tout. À cette pensée, il se résigna à suivre à la lettre son destin et frapper pour que le forgeron lui ouvre et lui vende du matériel. Une chose était sûre cependant. Cet homme était sans conteste un mage des plus talentueux. Daren était à la fois émerveillé d’avoir rencontré le plus grand sorcier de tous les temps, mais se sentait vexé d’être à ce point manipulé.

Contrarié, il tambourina virulemment à la porte, grommelant et pestant contre tous ces jeteurs de sorts et leurs airs supérieurs. Un homme à la carrure imposante, qu’il reconnut comme étant l’apprenti qu’il avait déjà rencontré, entrouvrit la porte d’un air soupçonneux avant de pousser des cris de joies en reconnaissant le visage de l’un des héros dont tout le monde parlait depuis quelques jours à Berégost. Daren fit rapidement ses courses, obtenant même un bon prix, et repartit pour le marché.

Imoen s’y trouvait-elle toujours ? Il parcourut comme l’autre fois les conversations alentours, et s’aperçut qu’à l’évidence, lui et ses compagnons étaient devenus des célébrités locales. Il remercia encore une fois Tymora que personne ou presque ne se soit rappelé de son visage lors de sa première visite, sans quoi il aurait été difficile de passer inaperçu. Après avoir glané le plus d’informations possible, il décida de rentrer rapidement à l’auberge, pressé de raconter ses péripéties à Imoen.

Il passa la porte ornée du symbole du bouffon rouge et bleu du Jongleur Jovial, et s’assit à une table. Il était apparemment le premier arrivé, et il commanda un rafraîchissement pour l’aider à passer le temps. Il n’avait pas obtenu de renseignements extraordinaires, et espérait que les autres s’en soient mieux sortis que lui. Sa rencontre avec Elminster l’avait assez bouleversé, et il se demanda si l’un de ses trois compagnons le croirait s’il se décidait à leur raconter son invraisemblable rencontre. Jaheira et Khalid n’étaient pas encore arrivés, mais il était maintenant habitué à leur conception très personnelle de la ponctualité. L’absence d’Imoen, par contre, l’inquiétait davantage. D’un regard, il parcourut les clients attablés ou debout au comptoir, à la recherche de quelque chose d’anormal. Après tout, il s’était bien fait attaquer ici même quelques jours auparavant, et se souvenait parfaitement que c’était Imoen qui avait fait échouer les plans de ses assassins. L’un des deux tueurs s’était enfui cette nuit-là, il était possible qu’il ait reconnu Imoen, et qu’ils soient à présent à sa poursuite.

Son esprit fonctionnait à toute vitesse, et il échafaudait des plans tous aussi terribles qu’improbables. Mais un fait était là, Imoen n’était pas encore rentrée. Dans la salle, à deux tables de lui, il aperçut un personnage étrange, comme s’il ne coïncidait pas avec l’ambiance de la taverne. Une femme, vêtue assez richement et portant une coiffe des plus démodées, donnait l’impression d’attendre quelqu’un ou quelque chose. Maintenant qu’il y repensait, elle était déjà assise à cette place lorsqu’il était arrivé, et en observant la situation d’un peu plus près, de nombreux clients avaient eux aussi tournés la tête plus d’une fois vers cette femme à l’accoutrement étrange. Elle portait de nombreux bijoux, et Daren se dit intérieurement qu’elle était folle d’entrer ainsi parée dans une auberge comme celle-là. Elle allait sans aucun doute se faire détrousser avant la fin de la journée. Il observa plus attentivement son visage, mais il était recouvert d’une épaisse couche de mascara. La femme n’était peut-être pas aussi âgée qu’il l’aurait pensé au premier coup d’œil, mais il était difficile de se prononcer avec la quantité de maquillage qu’elle avait sur la figure. Elle avait un éventail à la main, l’agitant de temps à autres. Daren se dit pour lui-même qu’elle était peut-être plus jolie qu’il ne l’avait cru dans un premier temps, si elle n’avait pas été couverte de tant de fard. La jeune femme déplia son éventail, et le mit devant le bas de son visage, ne laissant paraître que ses yeux que l’on devinait bleus. Elle tourna alors subitement la tête vers Daren, et lui fit un rapide clin d’œil.

Que venait-il de se passer ? Daren détourna son regard sur le coup, et fronça les sourcils, déconcerté. Il se retourna rapidement, se disant que quelqu’un d’autre qu’elle connaissait se trouvait derrière lui. Mais il n’en était rien. Seule une vieille gravure accrochée au mur se trouvait dans sa direction. Avait-il bien vu son regard ? Ou était-il victime d’une hallucination ? Il continua de l’observer le plus discrètement possible, mais elle ne semblait plus regarder dans sa direction. Daren haussa instinctivement les épaules, se disant qu’il devait être fatigué, lorsque la jeune femme lui fit à nouveau un signe identique. Il ne pouvait pas y avoir de doute cette fois. C’était bien à lui qu’elle s’adressait, pour le seconde fois. La jeune femme se leva alors, montant vers les chambres à l’étage. Daren s’empressa de la suivre, intrigué, et se faufila un chemin entre les habitués. Au milieu des escaliers, la jeune femme s’arrêta, et se tourna timidement vers lui. Elle le regarda d’un air amusé et coupable, et son regard bleu gris plongé dans le sien brûlait de malice.

− Bonsoir, mon prince, lui adressa-t-elle en une révérence. M’accorderiez-vous votre soirée ?

Daren était stupéfait. Cette femme de noble famille devait vraisemblablement le prendre pour quelqu’un d’autre. Il était si gêné qu’il ne put que bafouiller quelques mots.

− Je… il doit y avoir erreur, mademoiselle. Vous devez me prendre pour quelqu’un d’autre. Excusez-moi…

− Non non, mon bon prince, je ne me trompe absolument pas de personne, reprit-elle. C’est bien à vous à qui je demande de passer la soirée. Et je sais que c’est ce qui se passera.

Daren était complètement perdu. Sa curiosité était piquée au vif par cette femme étrange, et il avait bien envie de voir ce qu’allait donner cette « soirée », mais il ne pouvait s’éclipser ainsi avant le retour d’Imoen. À cette pensée, il se retourna subitement, parcourant la salle du regard, cherchant l’un de ses trois compagnons.

− Pas la peine d’être si stressé, continua la jeune femme à côté de lui. Khalid et l’autre rabat-joie ne rentreront pas avant le début de la nuit, ils m’ont laissé un message tout à l’heure.

Daren s’immobilisa et son sang ne fit qu’un tour. La personne à côté de lui…

− Hé oui ! C’est moi, patate !, s’écria Imoen dans un grand éclat de rire. Comment trouves-tu mon déguisement de « femme de la noblesse » ? On s’y croirait, hein ?

Daren était estomaqué. Il ne savait pas quoi dire, et ne parvenait qu’à émettre quelques sons monosyllabiques.

− Allez ! Dis quelque chose !

− Je… Imoen… Tu es… Et dire que je me suis fait avoir si facilement…

Imoen était ravie, et termina de monter dans sa chambre se changer.

− Je voulais que tu me voies comme ça avant que je me change, quand même. J’ai presque mis une heure pour ressembler à ça !

Avant de refermer la porte de sa chambre, elle ajouta :

− Les deux autres seront de retour vers dix heures. Ils m’ont dit de ne pas les attendre pour manger. On fera le point avec eux quand ils seront là. À tout à l’heure !

Ils se retrouvèrent quelques minutes plus tard, le temps qu’Imoen ait retrouvé son aspect habituel, et ils partagèrent leur repas. Daren n’avait pas fait de grandes découvertes pendant l’après-midi, mais il profita du fait qu’ils n’étaient que tous les deux pour lui parler d’Elminster.

− Imoen, tu te rappelles le vieil homme en rouge que j’ai rencontré ici, l’autre fois ?

− Oui, très bien. Pourquoi ça ?

− Hé bien, tu avais raison.

Imoen haussa les sourcils, intriguée.

− C’était bien un mage. Et je le connais bien de Château-Suif.

Elle prit aussitôt son petit air supérieur, un air de « je te l’avais bien dit ».

− Et tu le connais toi aussi. En fait, tout le monde le connaît.

Son visage se figea, et elle fronça les sourcils.

− Tu l’as revu, c’est ça ?

Daren hocha la tête, et reprit.

− Et il m’a dit son nom cette fois. Imoen, tu ne me croiras peut être pas, mais ce vieil homme en rouge, c’était Elminster.

Imoen en eut le souffle coupé.

− Elminster…, répéta-t-elle dans un écho. Elminster ? Que… qu’est-ce qu’il fait ici, à Berégost ? Et que te voulait-il, à toi en particulier ? Tu es sûr que tu n’as pas rêvé ?

Daren lui expliqua leur rencontre en détail, son lien avec Gorion, et surtout ce qu’il lui avait prédit.

− C’est absolument incroyable, conclut-elle. J’ai trimé toute l’après-midi pour obtenir des renseignements sur ces brigands. Et ils sont effectivement cachés dans les Bois de Lars, au Nord-Est d’ici. Il t’a dit que je te donnerai ces informations, c’est ça ? J’arrive pas à y croire…

Ils continuèrent à parler d’Elminster pendant une bonne heure lorsque Jaheira, suivie de Khalid, franchirent la porte. Il était tard, et la nuit était tombée. Ils leur firent signe de la main, et leurs deux compagnons les rejoignirent à leur table.

− Bien, au rapport, commença Jaheira, désignant Imoen. Tu as localisé Tranzig ? Ou s’est-il déjà fait la malle ?

Imoen prit une grande inspiration, et entama le récit de sa journée.

− Alors, pour commencer, je suis passée par le marché, et j’ai acheté de nombreux accessoires pour me déguiser. Tu m’avais dit qu’il était possible qu’on soit déjà repérés à cause de ce qui s’est passé dans les mines, alors j’ai pris mes précautions. Je me suis transformé en riche bourgeoise, et je suis passée inaperçue à Feldpost comme ça.

Daren acquiesça de nombreux hochements de tête.

− Je suis restée quelques temps dans l’auberge même, écoutant les noms, mais je n’ai rien entendu de suspect. J’ai voulu monter à l’étage, pour passer dans les chambres, mais il y avait du monde et à force de traîner, j’avais un peu peur d’éveiller les soupçons. J’ai eu une petite idée pour me simplifier la vie. Je suis allé voir le propriétaire, pour réserver une chambre, tout simplement, et j’ai volontairement bousculé une serveuse alors qu’il venait d’ouvrir son registre. Elle m’a renversé tout son plateau dessus, ce sur quoi je comptais. La pauvre était catastrophée, et il lui a passé un de ces savons… Il est parti en courant chercher lui-même de quoi m’éponger, et j’ai profité de ces quelques secondes… pour déchirer les pages des semaines précédentes.

Jaheira n’avait encore rien dit, mais on lisait sur son visage un profond respect pour le stratagème d’Imoen.

− Quand il est revenu, j’ai joué la vierge effarouchée, et je lui ai sorti qu’il était hors de question que je reste une seconde de plus dans cet établissement mal famé. Je lui ai fichu une de ces hontes ! Tout le monde nous regardait, je peux te dire. Je suis partie en claquant la porte, et je suis retournée me changer ici.

Imoen fit une légère pause avant de reprendre, sous le regard ébahi des trois autres.

− J’ai feuilleté mes découvertes un petit moment, et j’ai rapidement trouvé quelqu’un enregistré au nom de « Tranzig », logeant régulièrement ici, et toujours dans la même chambre. J’ai sorti mon arsenal du petit filou en herbe, et je suis repartie là-bas. Mon déguisement n’avait pas dû être trop mauvais, parce que personne ne m’a jeté le moindre coup d’œil quand je suis revenue. Je suis montée discrètement à l’étage, et j’ai trouvé la chambre en question. Par contre, il y avait pas mal de monde qui circulait, et je me voyais mal leur demander gentiment de fermer les yeux alors que j’ouvrais la serrure…

Imoen hésita un instant. C’était la première fois qu’elle parlait de ceci à Khalid et Jaheira.

− Hé bien, alors ?, interrogea la demi-elfe. Tu as fait comment ?

Imoen jeta un œil aux alentours, et baissa d’un ton.

− Regardez ce verre, dit-elle en désignant le récipient devant elle. Regardez-le bien.

Elle prit une profonde inspiration, et joignit les mains en murmurant des paroles étranges. Une légère lueur bleue illumina la table, et le verre disparut d’un seul coup.

Khalid et Jaheira écarquillèrent les yeux en même temps. Daren avait déjà été témoin des prouesses magiques d’Imoen, mais n’en avait soufflé mot à personne tant qu’elle-même ne l’avait pas décidé.

− C’est… c’est Dynahéir qui me l’a enseigné, finit-elle par dire pour rompre le silence.

− Tu es une fille pleine de surprises, lui adressa Khalid, admiratif.

− C’est un joli coup, en effet, renchérit Jaheira. Continue, je t’en prie.

Imoen était visiblement soulagée de leur réaction, et reprit.

− Je ne suis pas encore très douée en magie, et je ne peux pas me rendre invisible très longtemps.

Le verre sur la table reprit d’ailleurs petit à petit son apparence normale.

− J’ai essayé de me donner le plus de temps possible, et je me suis collée à la porte. Personne ne m’a vue, et j’ai fait sauter la serrure en un clin d’œil. J’ai attendu qu’il n’y ait plus personne, et j’ai ouvert discrètement la porte. Il était temps, parce que quelques secondes après, on commençait déjà à voir mes jambes. J’ai fouillé les bureaux dans la chambre, et je suis ressortie comme j’étais rentrée. Voilà.

Elle attendait la réaction de ses compagnons. Tous étaient subjugués par son talent et sa créativité, et même Jaheira ne put s’empêcher une moue admirative.

− Excellent, finit-elle par lâcher. Tu es vraiment brillante.

Les compliments venant de Jaheira étaient si rares qu’Imoen sut qu’ils étaient sincères. Elle fit un discret clin d’œil à Daren en face de lui.

− Et tu as trouvé des choses intéressantes dans ce bureau ?, continua-t-elle.

Imoen sortit de son sac deux rouleaux de parchemins. Jaheira les saisit et commença à lire le premier.

« Tranzig,

 

            Je me demande pourquoi Mulahey n’est pas entré en contact avec nous depuis si longtemps. Allez aux mines voir comment son opération se déroule. Récupérez également tout fer volé par les kobolds. Notre prochain pillage aura vraisemblablement lieu à Valpeld ou au Bois de Lars, alors allez jeter un coup d’oeil dans l’un de ces deux endroits et retrouvez-nous à notre campement.

                                                                                                                                 Tazok. »

Sur l’autre parchemin était dessiné une carte, et un itinéraire pour se rendre au campement.

− Je crois que nous tenons notre piste, finalement, conclut Jaheira.