L’ultime doigt de la Main

Quoi ??, s’écria Imoen, hors d’elle. Accepter le marché de ce… de ce félon, ce traître, cette ordure… ? Tu aurais dû le découper en tranche, et le…

− Calme-toi, la coupa brusquement Daren. Je n’ai jamais dit que j’avais accepté.

− C’est hors de question !, rétorqua-t-elle aussitôt.

 

Il se doutait que la proposition de Saemon Havarian serait mal accueillie, et lui-même d’ailleurs émettait de sérieux doutes quant à la confiance qu’il lui accordait.

 

− Minsc n’aime pas non plus devoir faire affaire avec ce coquin, ajouta le rôdeur.

− Vous avez trouvé d’autres pistes ?, interrogea Aerie en tentant d’apaiser la situation.

 

Imoen secoua brièvement la tête en soufflant par le nez.

 

− Il ne nous demande rien en échange, rappela Daren, si ce n’est défaire Balthazar.

− Et moi je te dis qu’il nous prépare un sale coup. On dirait que tu n’as pas encore compris de quoi il était capable. Tu te souviens lorsque nous l’avons rencontré la semaine dernière ? Ce froussard s’est défaussé sur nous avant de s’enfuir ! La seule chose qu’il mérite, c’est de faire affaire avec une corde et une potence !

− Je comprends ce que tu dis, concéda Daren, mais apparemment, entrer dans la forteresse sera plus complexe que de simplement trouver un objet nous permettant d’ouvrir les premières grilles. Et au pire, s’il nous lâche, nous serons dans la même situation que si nous étions entrés par nos propres moyens.

 

Imoen ne répondit pas, mais les deux autres acquiescèrent.

 

− Cela pourrait nous faire gagner un temps considérable, souligna Aerie.

− Si cela devait nous conduire directement à Balthazar, nous aurons besoin de toi, rappela Daren. Qu’en est-il de Sarevok ? Son état s’améliore ?

− Il reprend conscience de temps en temps. Il pourra peut-être se lever dans les prochains jours, mais il ne pourra pas combattre avant encore deux ou trois bonnes semaines.

− Nous n’avons pas autant de temps, soupira Daren.

− Mais je serais là si tu as besoin de moi, bien sûr, confirma l’avarielle.

 

Les dés étaient donc jetés. Une fois de plus, ils confiaient leur destin à cet être sournois qui s’était déjà joué d’eux à plusieurs reprises. Chacun put reprendre des forces avant leur rendez-vous de la soirée. Si la chance leur souriait, peut-être même que Balthazar ne s’attendraient pas à leur venue, du moins dans d’aussi brefs délais. Seule Imoen persistait à condamner leur initiative, bien qu’elle s’inclinât, à contrecoeur,  face à la majorité. Daren était conscient des risques qu’ils prenaient en choisissant de s’allier à Saemon Havarian, mais se préparer le mieux possible à faire face à une éventuelle trahison lui semblait plus profitable que de trouver une hypothétique autre voie par leurs propres moyens. Un souvenir s’imposa tout à coup à ses pensées. Daren écarquilla les yeux. Elminster… Le vieux mage lui avait parlé du monastère de Balthazar, il en était sûr. En quels termes ? Il fouilla sans relâche sa mémoire. Balthazar. Le monastère… Le déclic se fit.

 

« La clé viendra d’un homme que tu as déjà rencontré par le passé. »

 

Comment était-ce possible ? Il ne pouvait faire référence qu’à Saemon Havarian. Mais comment était-il au courant de leur précédente rencontre ? Ou qu’il lui faudrait s’allier à lui pour atteindre Balthazar ? Renonçant finalement à donner de quelconques explications à ce qui pouvait se résumer à « Elminster », il s’accorda les quelques heures de repos qu’ils avaient établies, une désagréable sensation d’être en permanence observé ne lui facilitant pas la tâche. Une chose était sûre, cependant : il avait trouvé la « clé ». Ne restait plus qu’à espérer qu’elle ouvrît la bonne serrure.

 

Ils avaient laissé Sarevok aux mains de quelques villageois recommandés par Asana et son père, puis se rendirent à leur point de rendez-vous. Saemon Havarian les attendait, conformément à sa promesse. À ses pieds, une large caisse qu’il n’avait certainement pas transportée seul contenait les équipements dérobés aux mercenaires qui devaient leur servir de déguisement.

 

− Ah, vous revoilà !, s’exclama-t-il d’une voix exagérément enjouée. Je suis heureux de voir que tu as su convaincre tes compagnons du bien-fondé de notre association !

− Ne la ramène pas, Havarian, siffla Imoen en le dévisageant d’un regard glacé. S’il ne tenait qu’à moi, tu serais déjà réduit à un petit tas de poussière fumante.

− Tu connais déjà ma sœur, Imoen, compléta Daren d’une froide ironie, et je me ferais le plus grand plaisir de t’en faire faire plus ample connaissance si tu devais te jouer de nous une fois de plus.

− Enfin, Daren !, s’indigna Saemon. T’ai-je déjà mal guidé ?

 

Daren entendit distinctement les phalanges d’Imoen craquer.

 

− Hum, se rattrapa-t-il subitement, oublie ce que je t’ai dit, finalement… Mais ne perdons pas de temps en vaines paroles ! Enfilez ces armures, mes chers amis.

− Je n’ai pas pour habitude d’être amie avec des charognes dans ton genre, lui rétorqua Imoen sans lui accorder un regard.

 

Tous les quatre quittèrent leurs larges toges beiges pour les vêtements bleus et rouges qu’arboraient ces mercenaires enrôlés par les moines. Malgré la bonne humeur surfaite de Saemon Havarian, une tension palpable maintenait une ambiance électrique. Au-delà de la confiance qu’ils pouvaient accorder à leur marché, ils se trouvaient sur le point d’affronter le dernier Enfant de la Main. De quels pouvoirs terrifiants disposait-il ? Plus que son éventuelle victoire, il mettait aussi en jeu la vie de ses compagnons. Leur dernier combat avait failli coûter la vie à l’un d’eux…

 

Saemon les conduisit silencieusement en direction de la forteresse. Il avait soudainement l’air plus sérieux, voire inquiet. L’animation nocturne traditionnelle d’Amkethran naissait avec le coucher du soleil, ce qui facilita leur anonymat. Les autochtones qu’ils croisaient les toisaient d’un regard méfiant, mais cela n’avait que peu d’importance. Ils progressaient en direction de la haute tour gardée du monastère. Après quelques minutes de marche, ils aperçurent les épaisses grilles de métal se dresser devant eux. Deux sentinelles vêtues de la tenue des moines de l’Ordre montaient la garde devant l’édifice.

 

− La souillure des enfants de Bhaal doit être nettoyée, mon frère, le salua Saemon.

 

Le moine le dévisagea un instant, jaugeant du regard Daren et ses compagnons grimés en hommes d’armes, puis répondit.

 

− Que les dieux aient pitié, mon frère.

− Soit juste, mon frère.

− Soit juste, mon frère, répéta la sentinelle.

 

La grille s’ouvrit d’elle-même à la fin de leur échange, et les deux moines s’écartèrent pour leur laisser le passage. Ils venaient de pénétrer dans l’enceinte du monastère. Autour d’eux, plusieurs bâtiments ressemblant à des temples ponctuaient la sobriété des lieux. Saemon Havarian ne prononça pas un mot et se dirigea en direction de l’immense tour qui dominait les lieux. Une seconde grille, entourant circulairement la tour, leur bloquait le passage. Il sortit une petite pierre ronde de la poche de sa veste et effleura le métal sombre du portail devant eux. L’acier noir grinça aux jointures, et les deux battants de la porte s’ouvrirent en grand. Une dizaine d’hommes au crâne rasé, revêtant les couleurs des moines de l’Ordre, sortirent en même temps de la tour pour les accueillir. Celui qui semblait être leur chef s’adressa à Saemon d’un air satisfait.

 

− Ah, Esamon, tu a bien travaillé. Je suppose qu’ils sont drogués ? Nous ne voulons pas d’ennuis.

 

Le cœur de Daren se serra tout à coup. Dans n’importe quelle autre situation, il aurait envisagé toutes les solutions possibles. Mais avec celui qui les guidait, il ne pouvait y avoir d’équivoque.

 

− Je vous l’ai amené, répondit Havarian d’un ton hésitant, mais… je ne sais pas si vous serez de taille contre lui. Je l’avais déjà drogué par le passé… je ne pouvais pas le refaire une deuxième fois.

− Je savais que Balthazar était fou de te faire confiance, Esamon !, s’écria le moine. Tuez-les ! Tous !

Saemon !, hurla Imoen, folle de rage.

− Il me semble que je suis de trop tout à coup, invoqua-t-il en formant de rapides signes magiques de ses mains.

 

Le combat commença en une fraction de seconde. Les moines s’élancèrent à l’assaut avec une fulgurance déconcertante, et avant qu’aucun d’eux ne pût réagir, Saemon Havarian avait déjà disparu dans un éclair lumineux.

 

− Attention !, s’écria Aerie.

 

Deux moines s’attaquèrent simultanément à Minsc, qui ne les repoussa que d’extrême justesse. Ils ne se battaient qu’à mains nues, mais la précision et la force de leurs coups rendaient leurs attaques redoutables. Malgré leur expérience des combats, leurs adversaires esquivaient avec une terrifiante agilité. Imoen réagit aussitôt en décochant un sortilège de ses mains, mais l’homme en toge beige encaissa la magie de ses paumes et réduisit à néant son incantation. Daren tira la Furie Céleste et engagea le combat. Il se battait à un contre quatre, et ne savait où focaliser son attention pour ne pas subir d’attaque directe. Tentant un premier assaut, Daren abattit son arme sur le moine le plus près du mur de la tour, réduisant ainsi sa capacité d’esquive. La sentinelle se mit soudainement à genou et stoppa la lame du katana d’une prise extraordinaire de ses deux mains, immobilisant son arme devenue inutile. Il devait réagir au plus vite. S’il ne lâchait pas prise dans la seconde, il n’aurait pas le temps de parer l’assaut conjugué des trois autres.

 

Pris de cours, Daren libéra son pouvoir le long de la garde de son arme. La lame se mit à vibrer, puis la foudre en jaillit dans un éclat multicolore en frappant de plein fouet ses adversaires. Les moines furent projetés plusieurs mètres en arrière, leurs toges déchirées et fumantes. Daren leva les yeux en direction de ses compagnons. Minsc, dont l’arme gisait au sol, maintenait deux de ses adversaires hors de combat, leur tête bloquée entre ses bras puissants. Deux autres moines tentaient de porter secours à leurs compagnons, mais Aerie déviait leurs coups de ses incantations protectrices. Imoen plaqua ses mains sur un autre, qui s’embrasa sous l’intensité de sa magie. Les deux hommes immobilisés par le rôdeur s’effondrèrent tout à coup, la nuque brisée par ses muscles démesurés. Il ne restait plus que trois adversaires, qui prirent alors la fuite sans demander leur reste.

 

− Bouh aura vos yeux !, s’époumona Minsc en bombant le torse.

 

Daren poussa un soupir de soulagement. Un vague sentiment d’amertume l’effleura, mais malgré la trahison et la fuite de Saemon Havarian, ils avaient franchis les protections du monastère de Balthazar. Leur subterfuge de toute façon à jour, ils se débarrassèrent de leur accoutrement factice. Aerie apaisa les plus douloureuses de leurs blessures, et ils franchirent les portes de l’immense tour devant eux. Maintenant qu’aucune barrière magique ne se dressait entre lui et leur cible, il n’y avait plus aucun doute. Le dernier doigt de la Main se trouvait en ces murs. La prophétie arrivait à son terme.

 

− Allons-y, vite !, s’exclama Daren.

 

Aerie et Minsc s’engagèrent sous l’arche. Il s’apprêtait à les suivre lorsqu’il remarqua sa sœur, immobile et pensive, en retrait.

 

− Imoen ? Ça va ?

 

Elle ne lui répondit pas tout de suite, puis tourna enfin son regard vers lui, un sourire à la fois triste et fatigué sur le visage.

 

− Tu te sens bien ? Qu’est ce qui se passe ?, insista Daren.

− Rien…, murmura-t-elle.

 

Elle plongea son regard azuré dans le sien, un regard chargé d’une profonde mélancolie.

 

− Rien, répéta-t-elle d’une voix à peine plus audible. Je savoure, simplement…

− Tu… quoi ?

− Entrons, le coupa-t-elle. Minsc et Aerie sont déjà à l’intérieur.

 

Elle passa devant lui, saisit sa main au passage, et l’attira à l’intérieur du bâtiment sans ajouter un autre mot.

 

La première pièce, un large hall en arc de cercle, n’était que sobrement décorée. Toutefois, on devinait cependant qu’un hôte de marque logeait ici. Devant et de chaque côté, trois arches donnaient accès à d’autres pièces. Un dallage brun et beige rectangulaire recouvrait le sol. La lumière tamisée provenait d’embrasures le long de la paroi, qui dessinaient les marches montant aux étages. Ils traversèrent la pièce sans un bruit et franchirent l’arche centrale qui donnait accès à une autre pièce aux proportions similaires. Au cœur de celle-ci, un imposant bloc de pierre sombre entourait un trône rutilant surélevé de quelques marches. Et devant ce trône, debout, drapé dans sa tunique la plus sobre, le véritable maître de toutes ces manigances : Balthazar.

 

− Ah, Daren…, soupira le moine en apercevant les quatre compagnons. Ta présence ici me montre à quel point j’ai été stupide de vouloir lever une armée de mercenaires. Je regrette sincèrement d’avoir agi ainsi, au détriment des habitants d’Amkethran.

− Je sais qui tu es, Balthazar, répondit Daren en pointant dans sa direction un doigt accusateur. Tu as pactisé avec Abazigal et Sendai. Je suis au courant pour la Main !

 

Le moine ne répondit pas de suite, et poussa un long soupir. Il leva son visage en direction de Daren et de ses compagnons, impassible. Il semblait emprunt à une grande lassitude.

 

− Peut-être n’est-ce que l’apparence des choses ?, répondit-il enfin. Peut-être n’ai-je en fait qu’œuvré à leur destruction depuis que Mélissane m’a accueilli au sein de la Main ?

− Mé… Mélissane ?, répéta Daren, stupéfait. Quelle est encore cette chimère ? Tu as capturé Mélissane car elle en savait trop ! Où se trouve-t-elle, d’ailleurs ?

 

L’attitude de Balthazar le déconcertait. Il ne semblait pas en colère, ni menaçant. Une fois encore, il prit un long moment pour lui répondre. Imoen, Minsc, et Aerie se tenaient à ses côtés, mais n’étaient pas encore intervenus. À sa grande surprise, et après une rapide inspection des lieux, l’homme semblait seul. Ce qui leur simplifierait certainement la tâche.

 

− Il ne faut pas s’arrêter à la surface des choses, Daren, poursuivit le moine. La vérité est toujours plus profondément dissimulée, et plus particulièrement lorsqu’il s’agit d’affaires concernant ceux en qui coule ce sang… démoniaque. Mélissane a senti en moi la souillure de Bhaal, comme elle l’a fait pour Sendai, Abazigal, et tous les autres. Tout comme elle l’a reconnue en toi. Elle m’a attiré en me promettant pouvoir et gloire, mais je l’ai suivie pour une autre raison. Ce n’était qu’en devenant l’un des cinq doigts de la Main que je pouvais découvrir l’identité des autres, et œuvrer à leur perte.

− Tu t’es servi de moi pour trahir les autres enfants de Bhaal à tes propres fins, rétorqua Daren. Pourquoi devrais-je te croire ?

− J’aimerai pouvoir revendiquer ce formidable plan, Daren, mais il semblerait que je ne sois pas le seul membre de la Main à avoir comploté contre les autres.

 

Il ne restait plus que lui. Le dernier obstacle à franchir avant de renvoyer définitivement le Seigneur du Meurtre au plus profond des Abysses.

 

− C’est Mélissane qui tire les ficelles pour te manipuler, lança Balthazar. J’ai simplement évité de me retrouver sur ton chemin aussi longtemps que possible, anxieux de voir si tu pourrais l’emporter.

 

Impossible. Daren cligna plusieurs fois des yeux, puis se tourna vers ses compagnons, aussi stupéfaits que lui. Il ne pouvait s’agir que de mensonges, destinés à endormir sa vigilance.

 

− Tu mens, je ne te crois pas. Où est Mélissane ?

− Je t’assure que Dame Mélissane n’est pas ici, répondit-il de la même voix posée. Nous avons eu une… un petit désaccord, qui a entraîné son départ de la ville en hâte. Je m’occuperai d’elle dès que j’en ai aurai fini avec vous. Mais tout cela est désormais sans importance, Daren. Pour finir, Mélissane et moi avons ce que nous souhaitions : les autres membres de la Main sont morts, il ne reste plus que moi.

− Et je présume que tu as prévu de me tuer moi aussi, afin de ressusciter Bhaal ?, le provoqua Daren.

− Oh, non. Je n’ai pas ce genre d’intention criminelle. La marque de Bhaal est une ombre démoniaque qui s’abat sur le monde. Je ne rappellerai pas à la vie le Seigneur du Meurtre. Mon plan est plus… altruiste. J’ai formé le vœu d’exterminer tous les enfants de Bhaal et de nettoyer ainsi les royaumes de leur existence maléfique. Tu m’as d’ailleurs beaucoup aidé.

− Mais tu es toi-même un enfant de Bhaal, lui rétorqua-t-il.

− Lorsque je serais certain d’être le dernier, je commettrai un suicide rituel, et Bhaal mourra avec moi.

 

Il n’était pas comme les autres, Yaga Shura, Sendai, ou Abazigal, assoiffés de sang et de pouvoir. Mais quelques fussent ses motivations, quelques fussent les raisons qui les pousseraient à s’affronter, il n’en restait pas moins un adversaire redoutable.

 

− Cela doit donc passer par un combat à mort ?…, conclut Daren, à son tour résigné.

− Je suis dans la même situation que toi, Daren. Notre présence n’est source que de morts et de destructions, c’est inévitable. Quel triste destin… Nous sommes victimes du sang souillé qui coule dans nos veines. Ta puissance se mesure à l’aune des ravages que tu as causé. Des royaumes entiers s’éteindront, et les rivières de Féérune se teinteront du sang que tu feras couler. Il est inutile de parler davantage, Daren. J’ai une tâche à accomplir. Et ta mort est nécessaire, enfant de Bhaal.

 

Il s’avança enfin vers eux. Les tatouages sur son visage se mirent à étinceler, et une formidable énergie rayonna de son corps tout entier. Il n’y avait plus d’autre choix, ils devaient se battre. Alors qu’il tirait la Furie Céleste de son fourreau, le doute s’insinuait dans son esprit. Il ne pouvait totalement rejeter les propos que venait de leur tenir Balthazar. Il était sincère. Il ne savait pas pour quelle raison, mais il pouvait le jurer.

 

− Attends…!, lança précipitamment Daren. Pourquoi ? Pourquoi sommes-nous contraints de nous battre ?

 

À sa grande surprise, Balthazar s’arrêta.

 

− Je vois le bien en toi, Daren, mais tes actes ne sont pas dénués de reproches. Je sens une âme qui lutte avec la marque de notre Père, qui lutte pour trouver un bon chemin qui n’existe pas. Je possède aussi la marque de Bhaal en moi. Moi aussi j’ai ressenti ses demandes de sang, ses efforts pour apporter le chaos dans ma vie.  Je l’ai dominée… juste en surface.  Je ne sais que trop bien de quoi cette force est capable.

 

Une question s’imposa à ses pensées. Une seule et unique question qui, il en était sûr, était la clé de cette énigme.

 

− Qui est Mélissane ?

− Je ne peux pas t’apporter cette réponse moi-même, soupira Balthazar. Mais l’un de nous devra l’affronter, cela est certain.

− C’est absurde !, rétorqua aussitôt Daren. Mélissane a toujours œuvré pour le bien des autres ! Elle n’a cherché qu’à protéger ceux qui n’étaient pas en mesure de se défendre.

− Tu te fourvoies, Daren. Mélissane est celle qui détient la clé pour ressusciter Bhaal. Après ta mort, elle devra être détruite.

 

C’était impossible. Comment avait-il pu être si aveugle ? La Main n’était-elle qu’une façade ? Pourquoi Balthazar lui mentirait-il ? Ses compagnons semblaient aussi abasourdis que lui, et attendaient un signe de sa part.

 

− Je… Je vois, concéda Daren. Mélissane s’est jouée de nous deux alors, depuis le début. Mais je ne suis pas celui que tu crois, Balthazar. Je n’ai aucune envie de devenir le futur héritage du Seigneur du Meurtre.

− Il est vrai que tu ne ressembles pas vraiment à ce à quoi je m’attendais de la part du dernier enfant de Bhaal, Daren. Peut-être qu’il y a de l’espoir… ou peut-être suis-je en train de me bercer d’illusions.

− Tu pourrais te joindre à nous ?, proposa-t-il dans un élan d’espoir. Et affronter Mélissane ?

− L’affronter… ensemble ?, répéta Balthazar.

 

Son visage s’éclaira un instant. Balthazar baissa sa garde, et son regard se perdit dans le vague. Il demeura pensif quelques instants, puis se durcit tout à coup.

 

− Non, reprit-il d’un ton ferme. Comment pourrais-je te croire ? Si nous parvenions à vaincre Mélissane, je serais sûrement affaibli… Tu pourrais mettre fin à ma vie là-bas et tout ce pourquoi j’ai lutté serait perdu.

− Tu ne dois pas te laisser manipuler, Balthazar !, insista Daren. Je ne sais pas ce que t’a raconté Mélissane, mais je lutte moi aussi pour ces mêmes idéaux ! Unissons nos forces pour la vaincre, au lieu de nous entretuer !

− La force n’est rien, Daren, rejeta-t-il brusquement. Tu peux peut-être me vaincre, et tu peux peut-être même vaincre Mélissane.  Mais tu ne viendras jamais à bout de toi-même. La force ne t’apporteras aucune paix… je le sais.  Et c’est pourquoi je dois être le dernier.

− Tu entres dans son jeu, soupira Daren. Mélissane voulait voir tous les enfants de Bhaal morts… et maintenant elle veut que nous nous combattions ! Elle veut que ceci arrive ! Vas-tu lui donner raison ?

 

Balthazar prit une profonde inspiration et secoua lentement la tête, résigné.

 

− Tes propos sont emplis de sagesse, Daren. Mais je dois y résister. Je n’ai pas le choix. Finissons-en. Je suis fatigué de discuter.

 

Il joignit à nouveau ses mains, et ses yeux se mirent à luire. Le combat était donc inévitable. Une forme surgit alors de l’éther aux côtés de Balthazar dans un éclat lumineux. Un double, parfaitement identique, formant le même symbole magique de ses mains.

 

− Minsc ! Avec moi, sur le clone !, lança Imoen.

 

Les deux Balthazar firent un bond en arrière. Imoen déploya sa magie de toutes parts, tentant d’immobiliser le moine, mais ce dernier semblait absorber ses sortilèges de ses mains. Minsc engagea le corps à corps à son tour, épaulé par la magicienne. Daren avait tiré son épée mais malgré ses assauts, Balthazar esquivait ses coups avec une incroyable agilité. Aerie se tenait en retrait, invoquant sa magie protectrice pour dévier les coups de leur adversaire. Mais il ne parvenait pas à l’atteindre. Balthazar rassembla ses deux paumes et poussa un cri. Un vent puissant se leva, et Daren reçut une formidable décharge en plein torse. La douleur se répandit aussitôt le long de ses muscles, allant jusqu’à le paralyser totalement. Ses pieds décolèrent du sol et l’attaque le projeta en arrière, brisant ainsi un pan de mur qui s’effrita sous le choc. Il ne devait sa survie qu’à l’intervention de l’avarielle. Son armure de maille avait volé en éclat, et son arme gisait un peu plus loin sur le sol. Il ne pourrait le vaincre sans faire appel à ses pouvoirs. Le dernier doigt de la Main était un adversaire redoutable, mais la cause de leur affrontement, si vaine à ses yeux, l’empêchait de porter ses coups sans retenue.

 

Son adversaire fit glisser de son pied la Furie Céleste, la rendant définitivement hors de portée. Désarmé, Daren n’eut d’autres choix que de métamorphoser son bras droit en celui de l’avatar du Meurtre. Balthazar se remit en garde, ignorant l’avarielle et se concentrant sur lui. Nouvel assaut. Sa paume auréolait d’une lumière floue et laissait une traînée dans les airs quand il déplaçait les bras. Daren dirigea les griffes de l’Écorcheur dans sa direction et se concentra. Une brume bleu sombre entoura son adversaire. La souillure de Bhaal était à l’œuvre.

 

− Tu ne m’atteindras pas avec ces pouvoirs, tonna Balthazar.

 

Son visage changea soudainement de forme, et son crâne se fendit sur plusieurs lignes parallèles en laissant apparaître quelques excroissances osseuses. Ses yeux s’étaient creusés, et sa peau recouvrant ses mâchoires saillantes vira d’un ton grisâtre. Ses sombres pouvoirs ne lui étaient d’aucun secours face l’un de ses frères. Balthazar balaya son attaque d’un simple geste et s’élança à son tour, plus rapide que jamais, jusqu’à l’inévitable affrontement au corps à corps. Daren encaissa les poings du moine, aussi durs que de la pierre. En intensifiant son pouvoir, il parvenait lui aussi à rendre les coups. Tout son corps le faisait souffrir, et sans les prières curatives d’Aerie, il aurait sans doute déjà perdu connaissance. Les longues et profondes marques des griffes de l’Écorcheur déchirèrent la peau de Balthazar en plusieurs cicatrices parallèles. Dans un ballet ininterrompu de chocs et de parades, les deux frères de sang luttaient pour leur suprématie dans un duel sans merci. La moindre faute d’inattention de l’un ou de l’autre était synonyme de mort.

 

− Imoen !

 

Tous les visages se tournèrent dans la même direction à l’interjection de l’avarielle. À l’autre bout de la pièce, l’autre Balthazar tenait sa sœur d’une poigne solide par la gorge, ne la laissant qu’à peine se débattre faiblement. Minsc, à terre et blessé, semblait immobilisé par un sortilège.

 

− Laisse-la !, hurla Daren.

− Intéressant…, répondit Balthazar. Une autre enfant de Bhaal en vie. Cela me simplifiera la tâche.

 

Sa vie la quittait, il pouvait le sentir. Par il ne savait quel procédé, Balthazar puisait les dernières ressources vitales de sa sœur.

 

Laisse-la !

 

Toute la partie droite de son corps se métamorphosa, générant une puissante onde de choc qui projeta Balthazar en arrière. Daren se précipita sur le clone, et avant qu’il n’eût le temps de réagir, le transperça de ses griffes. Le corps d’Imoen s’effondra sur le sol, tandis que celui de Balthazar s’évanouit comme il était apparu.

 

− Tu éprouves encore de la compassion ?, demanda calmement Balthazar en se redressant. Je ne t’en aurai pas cru capable.

− Qu’est-ce que tu as fait à ma sœur ?, hurla Daren, hors de lui.

 

Aerie s’était précipitée à ses côtés et tenta de la ranimer.

 

− Il est possible que tu remportes ce combat, poursuivit le moine, mais tu sais aussi bien que moi que plusieurs de tes compagnons mourront.

− Jamais je ne laisserai faire ça !

− Je vois…

 

Balthazar ferma les yeux. Tout son corps se mit à luire intensément, jusqu’à disparaître à son tour. À l’endroit exact où il se trouvait à leur arrivée, le véritable Balthazar se tenait debout, les mains jointes.

 

Ils n’avaient en réalité affronté que deux illusions, aux pouvoirs pourtant bien réels. Malgré leur supériorité numérique, Balthazar avait raison : il mettait une fois de plus en jeu la vie de ses compagnons. Minsc et Imoen étaient déjà hors de combat. Il ne restait que lui et Aerie, tandis que leur adversaire semblait toujours en pleine possession de ses moyens. Seul l’Écorcheur pouvait être en mesure de remporter le combat.

 

− Tu dois mener le combat contre Mélissane, déclara-t-il sans animosité. C’est ta destinée d’assister à la fin de l’héritage de Bhaal.

 

Que voulait-il dire ?

 

− Mais promets-moi, Daren… Tu dois me promettre de ne pas céder à la tentation. Si tu devais vaincre Mélissane et que ce pouvoir s’offrait à toi, détourne-t’en… Tu as vu ce qu’est ta lutte actuelle avec juste un soupçon de cette marque. Ne le prends pas, Daren… Même un dieu peut être tenté, sache ceci. Promets-moi de laisser cette puissance.

 

La réponse sonna comme une évidence. S’il pouvait mettre un terme à la prophétie, il le ferait. Sans la moindre hésitation.

 

− Je te le promets.

− Je suis satisfait.

 

Allait-il enfin s’allier à eux ? Un atout comme Balthazar leur serait d’un grand secours s’ils devaient avoir à nouveau à combattre. Sans un mot, il tira une dague de sa ceinture qu’il pointa en direction de son cœur. Sa stupéfaction fut telle que Daren se montra incapable de tout mouvement. Son corps avait abandonné les écailles de l’Écorcheur pour son apparence humaine, mais avant qu’il ne prît la parole, Balthazar avait reprit.

 

− L’essence de notre Seigneur se termine avec moi… et avec toi. Puissent les dieux me pardonner. Je suis las de poursuivre ma mission. Je te la confie, Daren. Adieu.

 

D’un geste vif et déterminé, il planta son arme en pleine poitrine, un sourire fatigué sur le visage. Son regard se troubla un instant, avant qu’il ne s’effondre de tout son long.

 

Mais avant que Daren ne pût s’interroger sur les raisons de son acte, la nuit l’avait déjà emporté au plus profond des Enfers.

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Un énième marché

Ils atteignirent Amkethran le lendemain soir, conformément à leurs prévisions. Le petit village troglodyte ne semblait pas avoir changé en leur absence, et ils se faufilèrent dans les rues obscures à la faveur de la nuit jusqu’à la taverne du Zéphyr.

 

− Par ici !, leur chuchota une voix féminine avant qu’ils ne franchissent l’entrée du bâtiment.

 

Deux hommes dissimulés sous d’amples toges venaient de leur faire signe. Ils étaient tous épuisés, et Daren ne se sentait pas la force de se battre.

 

− C’est  moi, reprit la voix, Asana ! Asana Haraad !

 

La fille du bourgmestre. La jeune femme releva son capuchon et dévoila son visage.

 

− Vous ne devez pas rester ici ! Suivez-moi, vite, je vous en prie !

 

Tous les quatre s’échangèrent un regard inquiet et acquiescèrent en silence. Ils lui avaient fait confiance jusque-là, et ils en connaissaient assez sur elle pour renouveler cette confiance. Asana tourna à l’angle d’une étroite ruelle et s’engouffra sous la tenture d’une bâtisse anonyme.

 

− Que se passe-t-il ?, se risqua à lui demander Daren une fois à l’abri des regards extérieurs.

− Venez, je vais vous expliquer en chemin.

 

Elle ouvrit une large trappe au sol sous un tapis et les invita à descendre.

 

− Nous avons un blessé, signala Imoen.

− Une personne descend en premier. Les autres, attachez ces cordes à votre brancard. Le réseau souterrain est assez large pour y transporter de la contrebande, je pense que ça devrait aller.

 

Ils s’exécutèrent sans attendre, et s’éclipsèrent sans un bruit dans les tunnels sous le village.

 

− Balthazar veut ta mort, expliqua-t-elle en désignant Daren de sa main.

 

Ainsi leurs craintes s’étaient avérées. Le dernier doigt de la Main dévoilait enfin son véritable visage après avoir amassé l’essence de Bhaal dans l’ombre.

 

− Depuis peu, les mercenaires sillonnent le village et questionnent tous les habitants. Cela fait trois jours de je vous guette en essayant de vous trouver la première.

− Ont-ils dit pourquoi ils recherchaient Daren ?, l’interrogea Imoen.

− Non, mais je suis presque sûre qu’ils projettent de le tuer.

− Vous avez une idée de la raison ?, poursuivit Imoen. Il s’est passé quelque chose de particulier, ces derniers temps ?

− Ça a commencé il y a quatre jours. Une jeune femme rousse aux cheveux longs était arrivée en ville un ou deux jours avant. Il me semble l’avoir déjà vue plusieurs fois, elle apporte régulièrement des plantes médicinales au village.

− Mélissane…, souffla Daren.

− Oui, c’est ça il me semble, répondit la jeune femme, surprise. Vous la connaissez ?

− Un peu, mais poursuivez. Que s’est-il passé ensuite ?

− Il y a quatre jours donc, les hommes de Balthazar, pas ces brutes de mercenaires, ceux de la forteresse, ont arrêté la jeune femme. Ils lui ont attaché les mains dans le dos et l’ont emmenée de force à la forteresse. Je n’ai pas personnellement assisté à la scène, mais on m’a rapporté qu’ils l’ont menacée de mort. Et depuis, la situation est celle que je vous ai décrite.

 

Ces faits nouveaux apportaient enfin la lumière sur les dernières parts d’ombre du mystère, mais Daren préféra attendre qu’ils fussent seuls pour en débattre avec ses compagnons. Cependant, ils allaient avant tout devoir résoudre un autre problème bien plus pragmatique.

 

− Nous pouvons vous cacher le temps qu’il faudra, leur proposa la jeune femme, répondant ainsi à sa question avant même qu’il ne la posât. Vous… vous comptez… combattre Balthazar ?

− C’est plus que probable, répondit Daren. Mais nous allons avoir besoin de votre aide.

 

Asana leur dévoila son plus beau sourire.

 

− Aucun problème !, conclut-elle, enthousiaste. Ces moines ne sortent presque jamais de la forteresse et ne connaissent pas ces réseaux de contrebande. Quant aux mercenaires… ils sont tellement bêtes qu’ils pourraient vivre ici cent ans sans jamais se rendre compte de rien. Suivez-moi, nous allons bientôt remonter !

 

La fille du bourgmestre leur désigna les pièces dans lesquelles ils pourraient loger, et leur fournit à chacun une toge à turban beige comme en possédait les autochtones, afin de pouvoir se déplacer plus librement dans le village, puis leur indiqua enfin quel point atteindre afin de rejoindre leurs quartiers.

 

− Je ne sais pas ce que vous avez l’intention de faire, leur lança-t-elle, mais si vous avez l’occasion de tuer ce Balthazar et ses moines… je vous en serai très reconnaissante. Bonne nuit à vous.

 

Elle n’attendit pas leur réponse et s’éclipsa dans le dédale souterrain d’Amkethran. Après une brève inspection des alentours, il semblait qu’ils fussent enfin seuls.

 

− Mélissane capturée…, soupira Daren en secouant la tête. Rien de plus logique, en somme. Balthazar s’est servi d’elle et de nous pour éliminer la concurrence… Et maintenant que ses principaux rivaux sont écartés, il n’a plus besoin d’elle…

− Ou se sert-il d’elle comme appât pour nous attirer jusqu’à lui…, compléta Aerie, pour t’attirer jusqu’à lui…

 

Le traître se dévoilait enfin, maintenant que son piège était en place. Et aucun autre enfant de Bhaal que lui n’était en mesure de l’arrêter.

 

− Je pense surtout que Mélissane en connaît trop sur lui, poursuivit Daren. Souvenez-vous, elle nous a dit être son amie, et maintenant qu’il sort de sa réserve, elle aurait pu nous venir en aide et se retourner contre lui.

− Comme pour nous aider à pénétrer dans la forteresse…, soupira Aerie.

− Par exemple.

− C’est étrange…, intervint Imoen, jusqu’à restée pensive et silencieuse. Je ne sais pas trop… J’ai l’impression qu’il nous manque encore une pièce majeure du problème…

− Ça me semble hélas parfaitement clair, déplora Daren. De toute façon, nous devons nous reposer avant de tenter quoi que ce soit. Demain, nous irons faire un tour incognito à la taverne du Zéphyr pour poser quelques questions à ce cher Zakee. Peut-être que nous en apprendrons un peu plus…

− Ça me semble une bonne idée, opina Imoen en ne pouvant retenir un bâillement. Mais pour le moment, allons nous coucher, je ne sens plus mes jambes…

 

Quelques minutes plus tard, ils dormaient tous profondément, pour la première fois depuis plus de quinze jours dans de véritables lits.

 

Le picotement caractéristique du sable ainsi que cette chaleur typiquement étouffante dès l’aube réveillèrent Daren. Ils terminèrent leurs dernières rations de voyage en guise de petit-déjeuner, agrémentées de quelques fruits secs que leur avait laissés Asana. Minsc, Imoen et Daren enfilèrent la tenue traditionnelle du désert afin de se fondre dans la masse, tandis qu’Aerie resta au chevet de Sarevok.

 

Il était trop tôt encore pour que la taverne du Zéphyr ne débordât de clients. Le tenancier mettait comme à son habitude quelque peu d’ordre dans sa boutique, se préparant à l’arrivée des habitués un peu plus tard dans la journée. Gardant précautionneusement leur visage dissimulé, tous les trois s’installèrent à une table.

 

− Holà, voyageurs !, s’exclama Zakee en claquant le carré de tissu qui lui servait de chiffon sur l’épaule. Qu’est-ce que je leur sers de si bon matin ?

 

Ils commandèrent une boisson chacun, tentant à la fois d’engager la conversation et de conserver leur anonymat.

 

− C’est impressionnant cette tour en plein milieu du village, commenta Daren d’un ton faussement intrigué.

− Ah, ça, vous pouvez le dire !, approuva le tavernier.

− Elle a quelque chose de particulier ?, poursuivit-il.

− La forteresse ? C’est l’Ordre qui l’a construite ici dans cet endroit reculé, il y a bien longtemps. On dit que c’étaient d’anciens guerriers ayant autrefois été exilés… Enfin, le village s’est développé autour en dépendant des bonnes grâces des moines et de leur soutien. Ils se sont d’ailleurs montrés très généreux. Mais lorsque Balthazar est arrivé au pouvoir, nous sommes redevenus des étrangers.

 

Zakee Rafeha marqua une courte pause, qu’il mit à profit pour tirer une plume d’une de ses poches arrière et griffonner quelques mots sur un large calepin de commandes.

 

− Vous savez qui est Balthazar, n’est-ce pas ?, ajouta-t-il brusquement.

− Nous en avons entendu parler, répondit poliment Daren.

− Et qu’y a-t-il dans cette forteresse ?, ajouta innocemment Imoen. On peut y entrer ?

Entrer dans la forteresse ?, répéta le tenancier, autant amusé qu’effrayé. Holà, chère amie, les portes sont non seulement sous bonne garde, mais on dit en plus qu’elles sont protégées par des sortilèges meurtriers ! Il faudrait être fou pour en forcer le passage.

− Il n’y a vraiment personne qui puisse y entrer ?, s’étonna-t-elle. Comme c’est excitant !

 

Le tavernier, visiblement ravi, poursuivit sur un ton exagérément confidentiel, en jetant même quelques regards soupçonneux en direction de l’entrée.

 

− Ne le répétez à personne, murmura-t-il, mais je crois que les contrebandiers connaissent peut-être un moyen d’entrer. C’est difficile à dire… Certains se seraient vantés d’avoir volé secrètement des choses dans la forteresse… Mais cela peut tout aussi bien n’être que pure invention !

− Nous n’avons de toute façon pas l’âme de contrebandiers, s’exclama soudainement Daren. En tous cas, merci pour la petite histoire. Nous vous souhaitons une bonne journée !

 

Ils se levèrent de table. Daren déposa quelques pièces de cuivres sur le comptoir, satisfait. Il ne les avait non seulement pas reconnus, ce qui leur avait évité de le mettre dans la confidence, mais cela confirmait aussi l’efficacité de leurs déguisements. Au dehors, la chaleur déjà écrasante confinait les habitants chez eux.

 

− Qu’est-ce que vous en pensez ?, lança finalement Daren une fois qu’ils furent sortis.

− Bouh se demande comment ceux qui habitent dans la forteresse font pour entrer et sortir comme ils veulent.

− C’est une très bonne question, Minsc, remarqua Imoen. Si pièges il y a sur ces grilles − et je suis prête à jurer qu’il y en a − il doit aussi exister un moyen simple de les désactiver temporairement afin de pouvoir circuler sans encombre. Peut-être un signe distinctif magique, comme un bracelet, un collier, ou tout simplement une inscription magique sur un parchemin.

− Tu as quelque chose en tête ?, demanda Daren, tout en connaissant déjà la réponse à cette mimique inimitable de sa sœur lorsqu’une idée germait dans son esprit.

− D’après vous, qui pourrait bien détenir ces sortes de « passes » ?, lança-t-elle.

− Ceux qui vivent dans la forteresse, répondit Minsc.

− Ou d’autres qui pourraient leur en avoir dérobé, comme… des contrebandiers, compléta Daren. Ce qui expliquerait les rumeurs…

 

Il s’arrêta tout à coup et désigna Minsc et sa sœur du doigt.

 

− Bien, je propose que nous nous séparions afin de trouver le plus rapidement possible une piste. Vous deux, vous sillonnez les rues par ici. Je me charge de cette zone-là. Et faites-vous discret… Si Balthazar apprend que nous sommes en ville, nous pourrons dire adieu à notre joli petit plan.

− Rendez-vous dans deux heures pour faire le point avec Aerie, conclut Imoen. Bonne chance, Daren.

− Bonne chance à vous aussi.

 

Ses deux compagnons s’éloignèrent dans leur direction, tandis que lui-même se dirigeait vers la partie Nord du village. S’il devait dérober quelque chose à l’un des mercenaires, un affrontement en extérieur serait bien trop risqué. Il devait donc trouver un abri d’où porter son attaque surprise, et où il pourrait dissimuler les corps au plus vite. Ses pensées se portèrent aussitôt sur la grotte des contrebandiers, maintenant désaffectée. L’endroit était suffisamment reculé pour ne pas attirer l’attention, mais assez accessible pour y organiser une embuscade. Daren se faufila entre les déchets qui s’étaient amoncelés devant l’entrée depuis son dernier passage. Un bruit ? La caverne était-elle toujours en activité ? Il s’engouffra discrètement dans la galerie. Une fois ses yeux accoutumés à l’obscurité, il distingua les lumières dansantes de quelques torches. Il s’avança sur la pointe des pieds jusqu’à l’entrée proprement dite de la caverne. Un homme, seul, faisait les cents pas au milieu d’une pile de caisses vides et éventrées, donnant de temps à autres un coup de pied rageur dans certaines d’entres-elles. L’homme se tourna soudainement dans sa direction. Daren, stupéfait, aperçut son visage.

 

− Saemon Havarian !

− Tiens, bonjour Daren, lui lança-t-il en retrouvant aussitôt son calme. Je t’attendais.

− Je dois vraiment être maudit pour que le destin te mette tout le temps sur mon chemin, vociféra Daren en tirant son arme.

− Ah, oui oui…, soupira-t-il. Je suppose que nous pourrions régler notre différend, si j’avais la tête à ça… Mais mes camarades ayant tous désertés, je ne suis pas d’humeur à le faire.

 

Daren se remémora l’altercation avec les moines ici même, quelques jours plus tôt. Carras et ses hommes, sous la tutelle d’« Esamon », avaient été contraints de fuir après les avoir aidés.

 

− Je me doutais que tu reviendrais bientôt à Amkethran…, poursuivit-t-il finalement, alors je t’ai attendu. J’ai une proposition à te faire, si ça t’intéresse.

− Après tout ce que tu nous as fait ?, s’écria Daren en pointa son arme en avant. Tu penses vraiment que je vais te suivre encore une fois ?

− Dans le passé, je n’ai fait que ce que je devais faire, se justifia Saemon. Tu peux m’en vouloir pour ma fâcheuse impolitesse, mais je crois que nous sommes enfin quittes en fin de compte.

Quittes ?, répéta Daren tellement hors de lui que la Furie Céleste se mit à crépiter d’elle-même. Tu te moques de moi ?

− Tu crois vraiment que j’avais le choix avec toute cette histoire à Spellhold ?, rétorqua-t-il sans quitter son flegme habituel. Et après tous mes ennuis pour t’avoir amené sur l’île, j’ai fini par perdre mon meilleur navire. Je me demande d’ailleurs si tu ne devrais pas me me rembourser…

 

Daren sentit la colère s’emparer de lui. L’essence de Bhaal s’échappait de son corps sans contrôle. Il devait cependant éviter d’en faire usage. Si lui-même était en mesure de détecter la souillure du Seigneur du Meurtre lorsque l’un de ses frères y faisait appel, il était possible que Balthazar pût le ressentir lui aussi. Il s’appliqua à inspirer profondément, et enfouit ses sentiments les plus forts au fond de lui.

 

− Et maintenant, je suis seul, ici, poursuivit Saemon. Sans toi et tous ces autres rejetons de Bhaal, j’aurai pu continuer tranquillement mon petit commerce sans jamais être inquiété. À l’heure actuelle, j’ai perdu presque tout ce que j’avais investi. Et je ne suis pas très content.

− Tu ne vas quand même pas me rendre responsable de tous tes petits problèmes ?, répliqua Daren en peinant à se contrôler. Après m’avoir trahi à chacune de nos rencontres ?

− Ai-je dis cela ?, lui lança-t-il d’un ton méprisant. Cependant, sache que tu es indirectement responsable, quelles qu’aient été tes intentions.

 

Les phalanges de Daren craquèrent sur la garde de son arme, qui devenait de plus en plus menaçante. Même si la raison l’aurait incité à l’interroger plus avant, ne serait-ce qu’entendre le son de la voix de ce traître le révulsait au plus haut point. Il devait le tuer, une fois pour toutes.

 

− Mais je ne t’en veux pas, ajouta précipitamment Saemon Havarian, pressentant sans doute le danger. Nous pourrions discuter toute la journée pour savoir qui a tort et qui a raison, mais j’imagine que si tu me tailles en morceaux, tes arguments auront plus de poids que les miens. Toutefois, écoute-moi d’abord.

 

Daren émit un grognement, que Saemon sembla prendre pour un oui.

 

− C’est surtout Balthazar le responsable. Il m’a rendu la vie plutôt difficile, et je suis aujourd’hui au bord de la ruine. Il s’en prend à des gens qui n’ont rien fait, comme mes hommes. Pour ça, je suis bien décidé à le faire payer.

 

Il hésita un instant, le regard fuyant, comme chaque fois qu’il leur avait proposé ses marchés malhonnêtes.

 

− J’ai cru entendre ici ou là que tu avais toi aussi un ou deux différends avec Balthazar et ses moines…. J’ai quelques idées qui te permettraient d’entrer dans le monastère, qu’en penses-tu ? Est-ce que cela t’intéresse ?

 

Daren resta sans voix. Une fois encore, ce traître lui présentait des arguments plus que convaincants. Pouvait-il à nouveau lui faire confiance ? S’ils passaient les grilles du monastère grâce à lui, ils seraient par la suite à même de se passer de son « aide » pour débusquer Balthazar.

 

− Je ne te promets rien, répondit-il enfin.

− Ah !, s’exclama Saemon. Je savais que tu étais plus raisonnable que tu en avais l’air. Bon, très bien. Voici mon plan : à mon avis, le meilleur moyen d’entrer dans la forteresse est de te déguiser. Mes hommes ont… comment dire… « récupéré » quelques uniformes de mercenaires. Ils devraient te permettre, à toi et tes compagnons, de tromper les gardes pour entrer. Je devrais t’accompagner, évidemment, mais ne t’inquiète pas, j’ai ce qu’il faut pour franchir les protections.

− Et quel bénéfice en tireras-tu ?, insista Daren, soupçonneux.

− Je pourrais me venger de Balthazar, pour commencer. Et j’ai une réputation à défendre après tout. Il y a certaines choses que ne je ne peux pas me permettre de laisser passer, tu comprends… Et puis… disons que… je te dois bien ça ?

− Très bien, siffla Daren en desserrant à peine les dents. Je ne peux pas te donner de réponse immédiate, mais j’en débattrais avec mes compagnons. Retrouvons-nous ce soir, ici même.

− Avec joie, opina Saemon. J’y serais !

 

Daren ajusta son turban et fit demi-tour. Il hésita une seconde, s’en voulant d’avoir capitulé aussi vite face à la proposition de celui qui les avait pourtant trahis à maintes reprises, puis s’arrêta.

 

− Une dernière chose, Saemon…, murmura-t-il, juste assez fort pour que son interlocuteur l’entendît. Si tu me trahis encore… Je te jure que ce sera la dernière fois, tu m’entends ? La dernière.

 

Il n’attendit pas sa réponse, et sortit de la caverne.

Confessions

Leur veillée ne dura que quelques heures. Daren préféra éveiller ses compagnons avant l’aube. Tous se levèrent rapidement, à l’exception de Sarevok qui n’avait toujours pas repris connaissance.

 

− Da… Daren ?, bredouilla Aerie. C’est bien toi ? Tu es revenu ?

 

Elle s’élança à son cou et l’enserra si fort qu’il en eut du mal à respirer.

 

− Oh, mon aimé… Je t’ai cru perdu à jamais…

 

Il lui rendit son étreinte. Son regard croisa celui d’Imoen qui lui sourit en retour. Aerie n’avait que quelques blessures superficielles que deux ou trois jours de repos guériraient sans mal. L’avarielle le tira par la main et le conduisit au chevet de Sarevok.

 

− Ton frère est encore en vie, Daren. Baervan l’a sauvé de la mort hier, mais son état ne s’est guère amélioré. Reste avec moi, je t’en prie, le temps que je tente à nouveau de le soigner.

 

Il s’assit à ses côtés, la laissant murmurer ses incantations. Une lueur bleue irradia ses mains, qu’elle apposa sur les bandages noircis par le sang de la nuit. Le corps de Sarevok fit un sursaut, puis s’apaisa à nouveau sans qu’il ne reprît connaissance.

 

− C’est lui qui nous a sauvés, tu sais ?

 

Il acquiesça en silence.

 

− Je ne connais pas beaucoup ton frère, poursuivit Aerie sans détourner l’attention de son sortilège. C’est quelqu’un de très distant, et parfois cynique. Je t’avoue que ce que tu m’as raconté à son propos lorsque tu l’as affronté à la Porte de Baldur ne m’a pas vraiment rassurée.

− Je ne t’en blâme pas, lui répondit-il. J’ai moi-même parfois du mal à comprendre les raisons qui m’ont poussée à lui faire confiance…

− Il a… tué des gens, n’est ce pas ? Je veux dire pour d’autres raisons que pour se défendre ?

− Plus que tu ne l’imagines, je pense. C’est un enfant de Bhaal, ne l’oublie pas.

− Toi aussi tu en es un, lui rétorqua-t-elle.

− C’est bien ce que je dis, soupira-t-il en secouant tristement la tête.

 

Elle tourna pour la première fois ses yeux vers lui, une inquiétude non feinte sur le visage.

 

− Que veux-tu dire ?

− Daren ?, l’interrogea une autre voix salvatrice en arrière. Maintenant que nous sommes… presque tous ensemble, tu pourrais peut-être nous raconter ce qui s’est passé de ton côté ? Je suppose que tu as affronté… Abazigal ? Et triomphé ?

 

Minsc et Imoen virent s’asseoir à leur côté, tandis qu’Aerie continuait inlassablement à tenter d’endiguer les profondes blessures de leur compagnon. Il leur narra en premier lieu son entrée dans la grotte et ses escarmouches avec les hommes-serpents, avant d’évoquer la façon dont il s’était joué de la barrière de protection. Il relata ensuite son combat contre le dragon, et comment son arme lui avait sauvé la vie.

 

− Tu as combattu un dragon… seul ?, s’inquiéta Aerie.

− J’ai surtout eu beaucoup de chance…

− Bouh s’interroge sur la façon dont tu as réussi à sortir de la caverne, intervint Minsc.

− J’avoue que ça m’intrigue aussi, concéda Imoen. En fait, nous étions prêts à lancer des recherches dès ce matin.

− J’ai été… « appelé » dans l’Antichambre, répondit Daren, la mine sombre.

 

Sa conversation avec Solaire et Yaga Shura lui revint en mémoire. Il leur apprit l’existence de la Main ainsi que ses véritables desseins, avant de leur révéler le nom du dernier enfant de Bhaal. Un long silence s’en suivit, que personne n’osa briser.

 

− Je vois…, répondit enfin Imoen. Ils avaient tout prévu en cas de victoire de ta part… S’ils parvenaient à te tuer, ils restaient maître de la situation. Et à mesure que tu les abattais, ils accumulaient l’essence de Bhaal par je ne sais quel procédé afin de gagner en puissance, et d’égaler celle d’un dieu.

− Solaire a même parlé de ressusciter Bhaal lui-même…

− Mais ça serait catastrophique !, s’effara Aerie.

− Je pensais qu’ils ne pouvaient pas tant que plusieurs enfants de Bhaal étaient en vie…, murmura Imoen, pensive. À moins qu’ils ne comptent sur ta mort ?

− Je ne sais pas, répondit Daren, tout aussi circonspect. J’ai l’impression que nous ne sommes pas au bout de nos surprises…

− Bouh propose de botter les fesses de ce vilain !, s’écria tout à coup le rôdeur. Minsc n’a pas bien compris ce qu’il se passe, mais Bouh pense que ce Balthazar est trop dangereux, et qu’il va chercher des ennuis à Daren !

− Tu as hélas certainement raison, Minsc…, soupira Imoen. Que Balthazar s’apprête réellement à ressusciter Bhaal ou pas, s’il a accumulé tout ou partie de l’essence de Bhaal de tes frères et sœurs tués, il sera un adversaire terriblement dangereux.

− Ce qui ne nous laisse guère le choix, conclut Daren.

− Mais cette fois, reprit-elle, nous l’affronterons tous ensemble.

 

Elle ne poursuivit pas, se rendant compte de ses propos à l’instant où ils avaient franchis ses lèvres. Tous les regards se tournèrent vers Sarevok, toujours inanimé.

 

− Nous ne laisserons pas vain le sacrifice de notre compagnon, trancha Daren.

 

Leur campement était à présent entièrement démonté, et ils improvisèrent une civière à l’aide de cordes et de couvertures pour transporter leur compagnon. Il n’avait toujours pas repris conscience, mais ses blessures les plus sérieuses semblaient au moins en partie cicatrisées. Ils partirent au lever du soleil, abandonnant sur place tout ce qui n’était pas nécessaire à leur voyage. Minsc et Daren se chargèrent de Sarevok, tandis qu’Imoen et Aerie s’occupaient des sacs.

 

Redescendre vers les plaines s’avéra moins épuisant que prévu, leur itinéraire leur faisant suivre les pentes les plus douces. Le deuxième jour, alors qu’ils quittaient à peine les contreforts des Monts Alamir, Sarevok s’éveilla enfin. Son état s’était amélioré, en grande partie grâces aux soins prodigués par Aerie chaque soir, mais il restait encore trop faible pour marcher. Seuls plusieurs jours de repos intensifs le remettraient définitivement d’aplomb.

 

− Et comment allons-nous nous y prendre pour débusquer Balthazar ?, s’interrogea Aerie. Sa forteresse est plus qu’imprenable.

− Il va falloir étudier le terrain, j’en ai bien peur…, répondit Imoen.

− En espérant que nous passions assez inaperçus…, ajouta Daren.

− Oui, tu as raison, reprit-elle. Je doute fort que les disparitions de Sendai et d’Abazigal ne soient pas parvenues à Balthazar. Et il est possible qu’il devine nos intentions, si toutefois il ne décide pas de s’en prendre directement à nous…

 

Une fois de retour dans les plaines, leur avancée s’en trouva facilitée. À l’aide de branches, ils confectionnèrent un brancard plus simple à transporter. Sarevok reprenait connaissance de temps à autres, et tout danger immédiat pour sa survie semblait maintenant écarté. De retour en terres plus fertiles, ils purent se ravitailler en gibier ainsi qu’en eau, leur évitant ainsi un rationnement plus strict. Ils passaient le plus clair de leur temps à élaborer des stratégies plus qu’hasardeuses pour pénétrer l’Ordre Monastique de Balthazar, mais sans observations plus concrètes, cela servait principalement à passer le temps. Après presqu’une semaine de périple, ils avaient rejoint la savane précédant le dernier rempart face au désert de Calim. Il aurait sans doute été possible de forcer l’allure, mais Aerie semblait particulièrement éprouvée. Elle avait usé de toutes ses forces pour tirer Sarevok des griffes de la mort, et devait être la seule à ne pas avoir véritablement pris de repos après son affrontement avec le dragon. Daren prenait un soin tout particulier à lui alléger sa charge autant que possible, mais malgré son apparente fragilité, l’avarielle faisait preuve d’une détermination admirable.

 

Une simple journée les séparait encore d’Amkethran. On devinait à l’horizon les contreforts de cette roche sablée qui démarquaient la limite du village. Ils installèrent une dernière fois leur campement à la belle étoile, préférant reprendre leurs forces avant de poursuivre plus en avant. Sarevok ne pouvait toujours pas marcher, mais parvenait parfois à se redresser et à prononcer quelques mots.

 

− Demain, nous y sommes, soupira Imoen en faisant nonchalamment tourner au bout d’une pique la carcasse de quelque gibier des sables. Essayons de passer le plus inaperçu possible.

− Je ne suis pas certain que la taverne soit l’endroit le plus indiqué pour ça…, souleva Daren en se tordant la joue.

− Nous n’avons pas cent points de chute, déplora Imoen. Mais si tout va bien, nous devrions atteindre Amkethran à la tombée de la nuit, ce qui devrait jouer en notre faveur.

− J’ai peut-être une idée…, murmura Daren.

− À quoi penses-tu ?

− Nous pourrions demander à Omar Haraad ?

− Cet homme ne semble pas apprécier les mercenaires de Balthazar, remarqua Aerie. Il m’a paru quelqu’un de bien, je pense que nous pouvons lui faire confiance.

− Si ça veut encore dire quelque chose…, soupira Imoen. Enfin, je pense aussi que tu as raison, et ça me semble une bonne idée. Mais… sais-tu comment le contacter ?

− J’admets que ça reste encore un problème, mais nous verrons en temps voulu, tu ne crois pas ? Au pire, nous passerons notre première nuit au Zéphyr, et nous aviserons ensuite.

− Ça me va, acquiesça-t-elle la bouche pleine.

 

Chacun s’éclipsa en direction de sa tente de fortune, à l’exception de Daren qui avait pris le premier tour de garde. Il attisa le feu d’une branche, provoquant ainsi une série de craquements insolites. Il la lança enfin sur les braises brûlantes, qui emportèrent les restes de leur repas en de soudaines longues flammes orangées.

 

− Daren ?…

 

Il sursauta à son nom. C’était Sarevok, d’une voix à peine plus élevée qu’un bruissement de vent.

 

− Oui ? Comment te sens-tu ?

− Je… J’aurai voulu te parler un instant, cher frère.

 

Sarevok plissa les yeux et étouffa un grognement, puis serra la mâchoire en silence.

 

− Ça va aller ?, s’enquit Daren.

− Je ne sais pas pour combien de temps j’en ai encore, et je voulais te dire quelque chose avant qu’il ne soit trop tard.

− Ne dis pas ça…

− Je voulais te dire, reprit-il en ignorant sa remarque, que je suis heureux de t’avoir suivi. Tu agis souvent de manière désintéressée, en te souciant en premier des autres… J’ai toujours considéré ça comme une faiblesse, une entrave pour accomplir sa destinée. Mais il semblerait que j’ai eu tort… J’ai renié ce sentiment que tu appelles « amour », pour me consacrer à mon ambition. J’ai eu tort. Je t’ai sous-estimé, et tu m’as vaincu. J’ai douté de ta capacité à dompter le pouvoir de Bhaal, mais tu terrasses tous ceux qui se dressent sur ta route. Alors pour la première fois… j’ai décidé de suivre ton exemple. Je crois que c’est ce que Tamoko aurait voulu. Elle est morte pour ça. C’est la meilleure chose que je pouvais faire avant de partir la rejoindre définitivement.

 

Il s’arrêta, et détourna son regard de celui de Daren. Entendre Sarevok prononcer ces mots le laissa sans voix. Daren cligna plusieurs fois des yeux, ne parvenant pas à ordonner correctement une réponse. Face à son silence, Sarevok reprit.

 

− Tu me trouves pitoyable, je suppose. Tu as certainement raison, moi qui ai toujours prôné une…

− Non, le coupa-t-il brusquement. Non, je ne te trouve pas pitoyable, bien au contraire. Tu ne peux pas savoir à quel point je suis fier et heureux d’avoir un frère tel que toi, sage et courageux.

 

Sarevok grommela de manière inaudible en guise de réponse, visiblement gêné par la reconnaissance de son frère, mais Daren ne pouvait ni ne souhaitait dissimuler sa satisfaction.

 

− Je ne sais pas ce que tu feras du pouvoir de Bhaal lorsque tu l’auras enfin conquis, poursuivit-il. Mais je fais entièrement confiance en ton choix.

− Merci, répondit Daren, à la fois honoré et solennel.

− Je ne peux pas parler plus longtemps, avoua Sarevok. Il faut que je me repose encore. Je te remercie, toi et les autres, d’avoir soigné mes blessures, mais je te demanderais de garder cette conversation pour toi.

− Je… C’est d’accord.

 

Sarevok ferma les yeux et se rendormit, le visage apaisé. Daren termina son tour de garde, puis partit réveiller Minsc avant de rejoindre la tente d’Aerie. L’avarielle se tourna vers lui, et il écarta d’un geste nonchalant sa longue chevelure qui cachait ses yeux.

 

− Tu ne dors pas ?, chuchota Daren.

− Je t’ai entendu arriver.

− Oh, je suis désolé. Je…

− Non, ce n’est rien, le rassura-t-elle. J’ai simplement besoin de t’avoir près de moi.

 

Daren se glissa sous les couvertures, et l’elfe se lova contre lui.

 

− Aerie… Je voulais te remercier pour ce que tu as fait pour Sarevok. C’est grâce à toi s’il est encore en vie. Tu n’as pas hésité à user de toutes tes forces pour le sauver.

 

L’avarielle recula, et fixa Daren de ses yeux bleu pâle.

 

− Si ma découverte du monde m’a appris quelque chose, c’est que chacun a droit à une seconde chance. Sarevok a été ton ennemi par le passé. À présent, il voyage à tes côtés, et tu lui fais confiance. Moi aussi, j’ai eu le droit à une seconde chance. Toi. Tu m’as apporté l’espoir, la confiance, et l’amour. Sarevok est peut-être comme il est, parfois désagréable ou moqueur, mais il nous a prouvé à tous qu’il était prêt à se sacrifier pour nous.

 

Daren se plongea dans son regard azuré et lui sourit calmement. Il caressa sa joue de son index et cala une longue mèche de ses cheveux blonds derrière la pointe de son oreille.

 

− Je t’aime, déclara-t-il simplement.

− Tu es tout ce que j’ai en ce monde.

 

Elle se plongea à nouveau dans ses bras, et s’allongea sur son épaule. Le pouvoir de Bhaal lui semblait si lointain, et les intrigues de cette « Main » si absurdes en cet instant. Il partageait sa vie avec Aerie, et formait une équipe soudée par des liens à présent indéfectibles avec ses compagnons. Il n’avait besoin de rien de plus. Depuis combien de temps n’avait-il pas ressenti cette plénitude ? Bien trop longtemps à son goût. Ces promesses de gloire, de grandeur et de pouvoir divin avaient petit à petit corrompu son esprit, allant parfois jusqu’à lui masquer la loyauté pourtant indéniable de ses compagnons et amis. Il se rêvait de plus en plus souvent à une place qui n’était pas la sienne, coupée de la réalité la plus triviale. Il ne dirigeait pas quelques pions sur une table aux dimensions divines. Il s’agissait de ses amis, qui lui accordaient leur confiance et se battaient à ses côtés. Il serra Aerie dans ses bras et s’endormit, comblé, pour la première fois depuis de longues semaines.

Aux portes de la mort

La Porte le ramena dans le Plan Primaire. Tous ses souvenirs se télescopèrent simultanément. Draconis. Ses compagnons. Étaient-ils encore en vie ? Une bouffée d’air pur et glacial lui fouetta le visage. Il était de retour en pleine montagne, à l’extérieur de la grotte. Seul. Il faisait presque nuit. Une angoisse montante le submergea bien vite. Où aller ? Il avait beau tourner son regard de tous les côtés, les rochers escarpés semblaient l’agresser de toutes parts en se dressant devant lui. Les derniers rayons du soleil dessinaient le relief des Monts Alamir d’un liseré orangé, colorant les nuages d’un ton rose. Il devait retrouver ses compagnons. Il ne pouvait passer la nuit seul dans ces montagnes hostiles, sans abri ni vivre. Mais la nuit tombant, comment pouvait-il espérer trouver son chemin ?

 

Imoen… Elle était la clé, il en était sûr. Il devait se concentrer sur sa sœur. Daren posa ses mains sur la roche et laissa son pouvoir fusionner avec la nature. Il ne pouvait ressentir le monde par la roche à l’instar des druides, mais il aurait reconnu l’essence de Bhaal entre mille. Il étendit son rayon d’action, puisant dans ses ressources cachées. Imoen. Toutes ses pensées étaient focalisées sur elle. Il allait atteindre sa limite, lorsqu’une présence familière effleura sa conscience. Il l’avait trouvée.

 

Nul besoin de cartes, d’astre, ou de quelconques instruments pour se guider. Il « savait ». Il avait « senti » sa sœur, par delà la distance. Soulagé et ragaillardi, il entama sa route d’un pas décidé. S’il se dépêchait, il la rejoindrait deux ou trois heures plus tard. La progression en pleine montagne, de nuit de surcroît, n’était pas des plus aisées, mais la présence d’une lune presque pleine dans le ciel dégagé ainsi qu’une végétation plutôt rase raccourcissaient d’autant son périple. Au moins Imoen était-elle vivante. Il l’avait distinctement sentie. Abazigal avait donc bluffé, et cette révélation lui ôta un poids considérable sur le cœur. Mais qu’en était-il de ses autres compagnons ? Ce mage noir qui leur avait barré la route, Draconis, avait donc du sang draconique dans ses veines. Les dragons faisaient partie des créatures les plus redoutables de Féérune, et même à quatre contre un, le combat restait un défi hors du commun. Qu’en était-il d’Aerie ? De Minsc ? Ou même de Sarevok ? Daren pressa le pas, malgré le sentier éprouvant qu’il arpentait. Il devait en avoir le cœur net. Ses pas le portèrent enfin près de la grotte qu’il avait quittée quelques temps plus tôt, mais le spectacle qui s’offrit à ses yeux lui glaça le sang. La piste qu’il suivait débouchait en surplomb, dominant ainsi toute l’ampleur du désastre. La lune éclairait la scène d’un blanc nacré si intense qu’on se serait cru encore en soirée. Du plateau qui bordait l’entrée de la caverne, il ne restait que quelques amas diffus de roches éparpillées dans un cratère de plus de cent pieds de large. Tout avait été ravagé, pulvérisé par il ne savait quelle puissance magique.

 

− Imoen !!, hurla-t-il à la montagne, qui ne daigna même pas lui rendre un écho.

 

Elle était en vie pourtant, il en était sûr. Il mit un genou à terre et sonda à nouveau le sol en y plaquant ses mains.

 

− Daren ! C’est toi !

 

C’était elle. Son cœur s’emballa, et il se redressa en une fraction de seconde. Une silhouette aux longs cheveux ondulant dans le vent lui adressait de larges signes. Daren dévala la pente en un instant, à la fois soulagé et anxieux.

 

− Imoen ! Tu vas bien ? Qu’est-ce que…

 

Il ne termina pas sa phrase. Le visage de sa sœur s’assombrit tout à coup. À leur rencontre, elle saisit sa main droite dans les siennes.

 

− Viens. Suis-moi…, murmura-t-elle.

 

Ses vêtements étaient déchirés en de multiples endroits, et quelques plaies et brûlures apparaissaient sur les parties à nu de ses bras. Que s’était-il passé ? L’un de ses compagnons était-il… mort ? Le visage d’Aerie s’imposa à son esprit, mais il préféra chasser cette pensée en se concentrant sur sa marche. Imoen le conduisit à l’entrée d’une grotte abandonnée où Minsc veillait autour d’un feu, visiblement très éprouvé.

 

− Minsc, c’est nous !, lui lança-t-elle tandis que le rôdeur s’apprêtait à se lever.

− Daren ?, s’étonna-t-il. Bouh, regarde qui est de retour !

 

Il lui rendit son sourire, mais ses yeux cherchaient en même temps l’avarielle. Le colosse alla à sa rencontre et le serra vivement dans ses bras.

 

− Minsc pensait ne plus jamais te revoir, mais Bouh nous a certifié que tu reviendrais victorieux ! Bouh ne se trompe jamais ! Le Mal ne t’a pas trop amoché, j’espère ?

− Merci Minsc, je vais bien, le rassura Daren. Comment vont Aerie et Sarevok ?

 

Le rôdeur hésita l’espace d’une seconde, et tourna son regard en direction d’Imoen.

 

− Comment va… ?, commença timidement sa sœur.

− Aerie a fini par s’endormir, répondit Minsc. Mais…

 

Il laissa sa phrase en suspens.

 

− Mais quoi ?, répéta Daren, dont l’anxiété montante lui avait fait hausser le ton de la voix.

 

Sans le vouloir, il bouscula Minsc et se précipita sous l’abri rocheux. Deux corps étendus reposaient autour d’un deuxième feu cerclé de pierres. Daren reconnut aussitôt la chevelure de l’avarielle qui dépassait de ses couvertures et courut jusqu’à elle, le cœur battant à tout rompre. Il s’agenouilla à ses côtés, quelques larmes commençant à s’échapper de ses yeux. Il posa une main tremblante sur son épaule et ferma les yeux.

 

− Elle dort, chuchota Imoen derrière lui.

− Elle… dort ?, répéta-t-il, à la fois soulagé et abasourdi.

− Oui, elle dort car elle a usé toutes ses forces pour maintenir Sarevok en vie jusqu’à maintenant.

 

La gorge de Daren ne noua soudainement.

 

− Il a…, poursuivit Imoen. Il nous a…

 

Elle s’interrompit avant la fin, laissant son frère prendre conscience de la situation. Sarevok aurait pu dormir paisiblement, lui aussi. Daren souleva délicatement les fourrures qui couvraient son demi-frère et étouffa un cri de stupeur. Un rouge sombre colorait tous les bandages qui couvraient son torse, peinant à dissimuler de trop nombreuses blessures. Il respirait à peine, malgré tous les soins magiques qu’avait pus lui délivrer Aerie.

 

− Il va… mourir ?

− Je ne sais pas…, répondit-elle en secouant tristement la tête. Aerie a tout fait pour guérir ses blessures, mais il a perdu tellement de sang… Elle non plus ne sait pas.

− Imoen ?

− Oui ?

− Que s’est-il passé ?

 

Elle prit une profonde inspiration, resta quelques secondes silencieuse à contempler le bois crépiter de façon erratique, puis répondit enfin.

 

− Le mage que nous avons affronté était un dragon.

 

Cette première révélation ne le surprit pas, mais il laissa sa sœur poursuivre son récit sans intervenir.

 

− Nous avons usé une grande partie de nos forces pour venir à bout de sa forme humaine, et c’est seulement lorsqu’il a compris qu’il ne pourrait nous vaincre de cette manière qu’il a révélé sa véritable nature. Ses écailles étaient bleues, et il crachait une sorte de… de foudre, particulièrement dévastatrice. Nous avons tenté de repousser son attaque avec Aerie, mais il dégageait une telle puissance que nous avons toutes deux été brûlées. À chaque fois qu’il s’approchait d’un peu trop près pour user de ses griffes, Minsc et Sarevok le frappaient de leurs épées. Je ne sais pas combien de temps a duré le combat ainsi… Une éternité, j’ai eu l’impression…

 

Elle s’arrêta un instant, pensive. Ses yeux se plissèrent, et elle déglutit péniblement.

 

− Et… Nous étions tous épuisés…, poursuivit-elle. Je pense que le dragon aussi d’ailleurs, car ses souffles devenaient de moins en moins intenses et de plus en plus espacés. Il s’est finalement posé par surprise, et nous a tous soufflés en déployant ses ailes. Je… j’ai perdu l’équilibre… Tout est allé si vite… Il m’a saisie par la taille, dans ses griffes.

 

Imoen porta machinalement une main à ses côtes et grimaça.

 

− J’aurai dû mourir. J’étais trop affaiblie pour riposter…

 

Sa voix se réduisit à un murmure.

 

− Il m’a présentée en avant, en ordonnant aux autres de se tenir en arrière… C’est là que Sarevok l’a attaqué par surprise. Il lui a planté son épée dans son poitrail, et… et…

 

Elle se cacha soudainement les yeux et un sanglot étouffa sa voix.

 

− Oh, Daren, j’ai eu si peur, gémit-elle en s’élança à son cou. J’ai eu si peur, et je m’en veux tellement…

− C’est fini Imoen, calme-toi… C’est fini… Chhhhut…

 

Il sentait ses larmes sur son épaule et le contact soyeux de ses cheveux roux sur sa joue. Il la serra longuement contre lui, jusqu’à ce que ses tremblements incontrôlés s’apaisent enfin.

 

− Je suis désolée, Daren…, reprit-elle après de longues minutes de silence. J’ai été stupide. Je n’ai pas eu autant que toi confiance en Sarevok, et je ne m’en rends compte que maintenant qu’il est… qu’il est…

− Tu n’as pas à être désolée, Imoen. Ce n’est pas de ta faute.

− Merci, Daren. D’être revenu. J’ai des milliers de questions à te poser, mais je suis trop épuisée pour ça. Maintenant que tu es là, je peux dormir tranquille.

 

Elle l’embrassa sur la joue et partit se faufiler sous les trop larges fourrures qui couvraient l’avarielle. Daren resta quelques instants auprès de son frère, à contempler ce visage d’usage si froid et fermé calmement endormi, à la frontière entre la vie et la mort. Un étonnant mélange de tristesse et de fierté teintait son cœur. Il se sentait impuissant, ne pouvant qu’observer sans agir. Ses blessures avaient été bandées, et seule Aerie était en mesure de lui prodiguer des soins magiques, ce qui lui avait d’ailleurs sans doute valu d’être resté en vie jusque-là. Cependant, au-delà de l’implacable réalité, son frère s’était montré digne de toute la confiance qu’il lui avait accordée, et ce doute insidieux qui le rongeait depuis leur départ s’apaisa enfin. Sarevok n’était pas lié à eux que par sa promesse, et il l’avait démontré sans conteste aux yeux de tous.

 

− Ne meurs pas, mon frère…, chuchota-t-il.

 

Son visage venait-il de s’animer un bref instant ? Non, il avait dû rêver. Sans doute le reflet des flammes… Daren s’approcha sans un bruit d’Aerie, l’embrassa doucement au coin des lèvres, et partit rejoindre le rôdeur qui montait toujours la garde un peu plus loin afin de le relever. Il s’installa sur le monticule tandis que Minsc sortait une chaude couverture d’un de leurs sacs à dos. Il veilla ainsi le restant de la nuit, dans le calme et la plénitude que seul un paysage de montagne pouvait apporter.

Chapitre 4 : Sacrifices

L’Antichambre. Comme toutes les autres fois. Le rituel lui était presque familier à présent. Une fois encore, il s’éveillait sur la roche froide et dure de la caverne des Abysses face à la créature de lumière qui le guidait à travers son périple.

 

− Je te salue à nouveau, enfant de Bhaal.

 

Solaire. L’avatar de lumière l’attendait, toujours aussi calme et majestueuse. Daren se redressa et s’avança vers elle.

 

− Tu approches de la dernière étape de ta destinée, reprit-elle. Les choses vont devenir bien plus compliquées.

− Que veux-tu dire ?

− Tu as combattu contre tes frères et sœurs… Et tu as vaincu leurs forces liguées contre toi. Je t’en félicite. Savais-tu que les plus puissants des enfants de Bhaal se sont réunis il y a des années, formant ensemble ce qu’ils nomment eux-mêmes « La Main » ?

− « La Main » ?

− Oui. Leur but était de détruire tous leurs autres frères grâce à leurs pouvoirs. Mais, sais-tu pour quelles raisons, enfant de Bhaal ? Connais-tu leurs véritables desseins ?

 

Il avait entendu parler de cette organisation, sans pour autant connaître son nom véritable. Les espions d’Ellesime à Suldanessalar leur avaient rapportés les crimes d’une poignée d’enfants de Bhaal. Cinq, à leurs dires. Probablement les mêmes.

 

− Tu te doutes peut-être de ce qui pourrait être, mais entends plutôt la vérité de la bouche même d’une de tes victimes.

 

Une spirale orangée s’éleva du sol, puis s’élargit de façon démesurée. Daren porta instinctivement sa main à la garde de son épée, mais le visage parfaitement serein de Solaire lui ôta ses craintes. La colonne de fumée s’allongea jusqu’à dépasser trois fois sa propre taille avant de se dissiper.

 

− Pourquoi me convoquer ici, Solaire ? Pourquoi déranger Yaga Shura ?

 

Le géant du feu, qu’il avait vaincu quelques jours plus tôt, venait d’apparaître devant eux. Il était revêtu de la même armure que lors de leur affrontement à Saradush. Et semblait animé de la même fureur.

 

− Tu vas expliquer à l’être qui t’a tué les vraies raisons de tes actes, esprit, lui intima Solaire d’une voix paisible mais ferme.

− Hmm…, grommela le géant. Si j’ai été tué par cette misérable créature, alors je ne dois plus rien à personne !

− Tu vas néanmoins répondre à nos questions sur la Main, insista-t-elle.

 

Yaga Shura marqua un temps d’arrêt à son dernier mot. Son visage se crispa, puis il poussa un long soupir de résignation.

 

− La… Main, hein ? Yaga Shura lui doit beaucoup, c’est vrai. Je… C’est d’accord, je vais parler.

 

Daren se détendit à son tour. Il ne savait pas quel prodige, mais Solaire tenait visiblement en respect ceux qu’elle invoquait à chacun de leurs entretiens. Malgré son caractère violent et belliqueux, ainsi que la monstrueuse hache qui pendait à son côté, Yaga Shura ne paraissait pas représenter une véritable menace.

 

− J’ai été contacté quand j’étais au temple, alors que la vieille sorcière m’enseignait encore les pouvoirs de Bhaal, commença le géant. On m’a dit que les plus puissants des Enfants unissaient leurs forces. Et que nous vaincrions tous les autres ! Yaga Shura se méfiait des autres… Il se doutait que tôt au tard, les rejetons de Bhaal se battraient entre eux. J’ai peut-être pensé que j’étais plus fort que les autres… mais pas s’ils étaient réunis….

 

Yaga Shura marqua une courte pause, une nostalgie ostensible se dessinant sur son visage grossier.

 

− Alors je me suis joint à eux, reprit-il. J’ai levé une armée pour massacrer le plus grand nombre possible de rejetons de Bhaal, attendant qu’une quantité suffisante d’essence soit ainsi réunie dans les Abysses.

− Pour que Bhaal, le dieu défunt qui est ton père, renaisse comme il l’avait prévu avant sa mort, compléta Solaire.

− Et nous aurions été sa main droite, poursuivit le géant. Tous les cinq. C’est ce qu’on nous avait promis. Des demi-dieux, régnants sur Féérune grâce à notre pouvoir ! Ha ha ha ! Yaga Shura pense que cela valait la peine d’essayer.

 

Des demi-dieux… Leur mort à tous n’était donc pas la seule fin à tout ceci ? Bhaal, le Seigneur du Meurtre, accompagné de ses cinq lieutenants tous assoiffés de mort et de destruction dominant Féérune d’une main rouge… Cette simple évocation le fit frissonner.

 

− Ainsi, conclut Solaire, les membres de la Main ont voulu ressusciter leur père et devenir des demi-dieux. Quelle signification cela a-t-il pour toi, enfant de Bhaal ?

 

Il mesurait simplement maintenant l’ampleur du cataclysme à côté duquel ils étaient tous passés. Tout ce qui avait existé en ce monde aurait à jamais disparu, englouti par des guerres sanglantes sans fin pour la plus grande gloire de leur père.

 

− Je… Je pense qu’il fallait les arrêter. Et c’est ce que j’ai fait.

− Ha !, le coupa Yaga Shura. Tu es assez stupide pour croire que la Main est vaincue ? De tous les enfants de Bhaal, tu es sans doute l’un de ceux qui possède le plus de son essence. Mais… la Main aussi !

 

Que voulait-il dire ? Tant d’enfants de Bhaal avaient péri ces derniers temps, les rapprochant inéluctablement de la chute. En toute logique, la « Main » comptait donc cinq membres.

 

− Dis-moi, reprit le géant, combien de doigts as-tu déjà coupés ? Moi ? Illasera sans doute. Peut-être même Sendai, ou ce fou d’Abazigal ? Cela fait beaucoup d’essence de Bhaal, mais…

− Balthazar…

 

Cela ne faisait plus aucun doute. Balthazar était le cinquième. Comment avait-il pu être aussi aveugle ?

 

− Sans le vouloir, cracha Yaga Shura dans un éclat de rire vengeur, pauvre imbécile, tu as exécuté notre plan à la lettre ! Tu as secoué Bhaal dans son profond sommeil, et son réveil est maintenant plus proche que jamais !

− Le dernier doigt de la Main est encore vivant, enfant de Bhaal, confirma Solaire, et ton père s’impatiente. Que vas-tu faire ?

 

Ils avaient ainsi tout prévu. Par il ne savait quel procédé, cette « Main » s’appropriait depuis des années l’essence du Meurtre libérée à la mort de chacun de ses enfants. Et maintenant qu’il n’en restait plus qu’un, ce plan machiavélique touchait à son terme. Balthazar lui avait donc sciemment permis de se frayer un chemin jusqu’aux autres afin qu’il terrassât ses frères devenus trop encombrants, trahissant ainsi jusqu’à l’organisation qui l’avait investi de sa confiance. Il devenait par là même l’un des plus puissants enfants de Bhaal, la disparition de Sendai et d’Abazigal lui permettant ainsi d’asseoir sa toute-puissance et de semer la terreur et la destruction. À moins que…

 

− Balthazar va… ressusciter Bhaal ?, s’enquit tout à coup Daren.

− Il est l’un des Cinq, ne l’oublie pas, répondit Solaire. Ses pouvoirs sont à présent au moins aussi grands que les tiens.

 

Il n’y avait qu’une issue possible, comme toujours. Malgré tous ses efforts, malgré ses victoires… Il n’y avait jamais de fin.

 

− Alors… je devrais l’affronter…, se résigna-t-il d’une voix lente.

− Ta route se dessine à tes choix, enfant de Bhaal. Poursuis-la, je te reverrais bien assez tôt.

 

Un éclair lumineux enveloppa l’avatar divin ainsi que l’esprit du géant du feu, et tous deux disparurent en un instant. Il était seul. Toutes ces révélations tournoyaient avec force dans son esprit, apportant un éclairage nouveau aux évènements. Balthazar était donc l’instigateur de cette trahison. Il s’était joué de lui, l’utilisant comme un pion. À quel point sa naïveté allait lui coûter cher ? Allait leur coûter cher à tous ? Balthazar représentait un adversaire d’une puissance inimaginable, mais cela n’était rien en comparaison  de la menace d’un retour imminent du Seigneur du Meurtre lui-même.

 

Une autre sensation submergea tout à coup ses questions sans réponse. Une nouvelle fois, le cœur même des Abysses le réclamait. Il devait affronter les secrets de l’Antichambre.

 

La galerie qu’il emprunta déboucha dans une vaste caverne faiblement éclairée. Un homme revêtu d’une toge sombre sur laquelle était brodé un crâne d’or semblait l’attendre, debout, au centre de la grotte.

 

− Bienvenue, enfant de mon vieil ennemi. Il est temps que nous parlions, toi et moi.

 

Sa voix trop aigue était faussement détendue. Le crâne sur sa robe semblait le fixer de ses yeux morts, devant un soleil aussi sombre qu’une nuit sans étoile. Daren ne parvenait à en détacher son regard. Il connaissait ce symbole, il en était sûr.

 

− Bien…, reprit l’homme en toge en se frottant nerveusement les mains. Commençons par le moins important. Sais-tu qui je suis ?

− Cyric…, souffla enfin Daren.

 

Nashkel. La grotte. Mulahey. Ses souvenirs revinrent aussitôt à sa mémoire. Le symbole sur cette robe était celui du Prince des Mensonges.

 

− C’est très bien vu de ta part…, répondit-il lentement en plissant des yeux. En effet, je suis Cyric, le dieu… du Meurtre, mais aussi celui des Conflits, des Mensonges et de l’Illusion, entre autres choses que nous ne détaillerons pas ici.

 

L’avatar du dieu fit quelques pas en avant, ses mains toujours serrées. Il semblait préoccupé et cherchait ses mots, le visage agité de tics nerveux.

 

− J’ai été guéri récemment d’un léger accès de folie…, poursuivit-il, bien que cela n’ait aucune importance pour toi… pour constater en me réveillant que les enfants de mon prédécesseur avaient poussé un peu partout comme de la mauvaise herbe.

 

Était-ce réellement là le si redouté et craint Cyric, dieu des Mensonges ? Ses yeux fous et son visage creusé lui rappelaient davantage les résidents de Spellhold que ceux d’un quelconque avatar divin.

 

− Il ne reste plus qu’une poignée d’enfants de Bhaal, bien sûr, continua-t-il. Des personnes comme toi. Ce qui signifie que tout ceci touche bientôt à son terme. Mais je m’égare, allons donc à l’essentiel. À en juger par ton parcours, je ne parviens pas à dire si tu as le tempérament ou le désir de régner sur le Meurtre… mais sait-on jamais… Tu comprends mon inquiétude, n’est-ce pas ?

− Vous êtes… vraiment… Cyric ?, lâcha Daren, presque involontairement.

− Aurais-tu préféré un sinistre avatar comme l’Écorcheur ?, lui rétorqua-t-il d’une voix grimpant soudainement dans les aigus. Ou un nuage de fumée ? Ou peut-être un visage immense dans le ciel à la voix retentissante ? Je ne suis ici que pour te parler. Pour évaluer la menace que tu représentes pour moi.

− Je représente une… « menace » ?, répéta Daren, ébahi.

− Comme tu peux le constater. Oh, je sais déjà ce que tu te demandes… « Mais pourquoi ne m’a-t-il pas déjà tué ? ». Je pourrais le faire, c’est vrai. Mais cela n’est pas aussi simple… Je suis impliqué dans toute cette histoire d’enfants de Bhaal, et ce faisant, mes adversaires divins interviendraient alors… Mystra, Kelemvor, ou qui sais-je encore… Et il me semble qu’Ao, le Père des Pères, s’intéresse lui aussi à cette affaire… ce qui est très étrange. Il souhaite que les rejetons de Bhaal connaissent leur fin sans aucune intervention de notre part.

 

Il avait fini son discours en levant les yeux et les bras au ciel, secouant frénétiquement la tête en signe de déni.

 

− Et donc moi, le grand Cyric, je dois me contenter de regarder et d’observer ! Pourtant, si quelqu’un doit se sentir menacé par un enfant de l’ancien Seigneur du Meurtre, c’est bien moi ! Ah… il n’y a vraiment aucune justice…

 

Il marqua une pause, visiblement contrarié, et se tourna à nouveau vers Daren.

 

− Mais venons-en à ma question principale. J’ai suivi tes progrès depuis quelques temps, et je t’avoue que je suis très impressionné. J’en ai tiré quelques conclusions personnelles, mais je préfère entendre la réponse de ta bouche. À quel point dois-je te craindre ?

 

Il avait conclu sa question en détachant distinctement chaque syllabe. Daren sentait son regard posé sur lui, et une présence omnipotente rôder aux frontières de son esprit. Devait-il le craindre ? Lui ? Le fils adoptif de Gorion ? Cyric était un dieu détestable et mauvais, mais quelque fût sa détermination, comment pourrait-il jamais l’atteindre ? S’il disposait de quelques pouvoirs hérités de son sang divin, il était loin de rivaliser avec ces entités supérieures, maîtresses absolues des Plans.

 

− Je… J’ai peur de ne pas comprendre…, bredouilla enfin Daren. Je vois mal comment causer des problèmes à un dieu…

− Je vois, le coupa-t-il d’un ton satisfait. Je ne suis guère surpris, à vrai dire, mais je préfère tout de même en avoir le cœur net.

 

Cyric dessina un large ovale de son doigt dans les airs d’où un portail lumineux se forma.

 

− Ah…, soupira-t-il en terminant son incantation. Qui aurait pu prévoir que ce « Trône de Bhaal » me causerait autant de problèmes… Si seulement je l’avais détruit depuis le début…

− Je ne comprends pas…, l’interpella Daren. Pourquoi n’est-ce pas vous qui détenez le Trône de Bhaal, en tant que Seigneur du Meurtre ?

− Je n’en ai pas besoin !, répliqua-t-il aussitôt en haussant la voix. Et je n’en veux pas, d’ailleurs. J’ai déjà mon Plan dans le Pandémonium, et je n’ai cure de ce vulgaire lopin des Abysses. Mais apparemment, j’aurai dû y prêter un peu plus d’attention… Enfin, peu importe. Je ne peux pas défaire ce qui est fait. Hors de question de me retrouver dans un sac de nœuds encore pire que celui dans lequel je suis déjà !

 

Le portail magique s’était élargi à taille humaine, et Cyric se retourna une dernière fois en direction de Daren, le visage sévère.

 

− Quant à toi, souviens toi de ta promesse !, lui rappela-t-il en pointant dans sa direction un doigt accusateur. Je n’ai aucune envie de voir un autre enfant divin me défier… en admettant que tu aies le pouvoir suffisant pour le faire. Bien, nous nous reverrons peut-être plus tard, ou peut-être pas. Mais pour le moment, je vais te laisser. Adieu.

 

Le passage se referma aussitôt dans un éclair de lumière. Un bref instant, il crut entrapercevoir trois visages titanesques gravés dans la pierre sur les parois de la caverne qui semblaient les observer tous les deux. Mais à peine eut-il repris ses esprits que tout avait disparu, y compris ses souvenirs déjà lointains de la conversation qu’il venait à peine de tenir.

Retrouvailles

− Hé bien ! Tu es décidemment très fort…

 

La voix était encore lointaine, mais s’éclaircissait à mesure que Daren reprenait ses esprits. Un environnement verdâtre parvint à ses sens, et une douleur lancinante le lança dans le dos. La cuve. Instinctivement, il leva un bras qui lui sembla peser aussi lourd que de la pierre et posa sa paume encore moite sur la paroi de verre.

 

− Tu résistes au-delà du raisonnable, continua la voix.

 

Irenicus. Il se souvenait maintenant. Il était toujours prisonnier, et à la merci du sorcier. Irenicus se dressait devant lui, légèrement haletant, mais un sourire radieux sur le visage.

 

− Quel dommage que tu soies déjà mort de l’intérieur !, conclut-il d’un rire mauvais.

 

Ses sens lui revenaient. Que s’était-il passé ? Son rêve lui avait paru si… réel. Château-Suif, Bhaal, Imoen… et puis plus rien. Rien que cette sensation de vide et de néant absolus s’infiltrant jusque dans les tréfonds de son âme. Une chose était sûre, cependant : il était toujours en vie. Il se releva péniblement en posant ses deux mains contre la cuve et s’adressa au sorcier qui n’avait pas encore bougé.

 

− Je…, commença-t-il, le souffle court. J’ai vaincu ta petite bête ! Ta machination a échoué, Irenicus !

 

Malgré le ton menaçant, il avait encore du mal à tenir debout. Sa respiration était saccadée, mais sans un mal de tête encore très présent, ses forces lui revenaient petit à petit.

 

− Je ne sais pas ce que tu as vu quand tu étais sous l’influence du sort, répliqua Irenicus, légèrement troublé, mais ici, dans le monde des vivants, mes plans se sont déroulés comme prévu.

 

Il afficha à nouveau un sourire pernicieux tout en se frottant les mains.

 

− Je t’ai vidé !, reprit-il. Vidé de ce qui te rendait si… spécial ! Et c’est la pire des malédictions, tu peux me croire.

 

Que voulait-il dire ? Daren avait effectivement la désagréable sensation qu’il lui manquait une partie de lui-même, mais était-ce là ce que lui signifiait le sorcier ? Son expérience à l’intérieur des murs de Château-Suif le hanta un instant, et il se souvint de la douleur atroce qu’il avait ressentie lors de son affrontement contre le démon. Était-il possible qu’il dît la vérité ? Irenicus l’avait-il réellement destitué de son âme ? Une bouffée de colère le submergea, mais elle fut bien vite remplacée par une angoisse bien plus terrible. La présence, cette si terrible et familière présence, n’était plus.

 

− Qu’as-tu fais, Irenicus ?, hurla Daren. Que nous as-tu fais ?

 

Le mage noir s’attendait visiblement à cette question, et semblait ravi que Daren la lui posât enfin.

 

− Je ne sais même pas si tu mérites que je te le dise…, répondit-il d’un ton de dédain. Tu n’as pratiquement plus de sensations, maintenant. Pour faire simple, disons que j’ai pris ton essence divine, et que je t’ai privé de ton âme. Et surtout…

 

Son regard se fit plus perçant, et sa voix baissa de volume.

 

− … je t’ai fait un cadeau.

− Un cadeau ?, répéta inutilement Daren.

− Oui, un cadeau, reprit-il. La malédiction qui nous frappait, Bodhi et moi, n’est plus, vois-tu ? Mais… la tienne ne fait que commencer, par contre !

 

Il éclata d’un rire sadique. La vampire se trouvait toujours assise à ses côtés, et affichait elle aussi un sourire insolent.

 

− Tu te fâneras, tu te flétriras, et… ce n’est qu’une question de temps… tu mourras !

 

Daren fit un pas en arrière. Il tremblait de tous ses membres, mais la colère qu’il pensait ressentir se transforma en simple amertume. Comme si ses émotions étaient engourdies et ne trouvaient plus le chemin de son cœur.

 

− Bodhi !, ajouta le sorcier d’un ton autoritaire. Débarrasse-moi de cet… insecte. Nous sommes rétablis à présent, et nous n’avons plus besoin de lui, ni de cette Imoen.

 

Il se frotta les mains à nouveau, un sourire terrifiant sur le visage, et continua en détachant lentement chaque mot.

 

− Nous allons pouvoir maintenant savourer notre revanche…

− Comme vous voudrez, mon frère, répondit calmement la vampire.

 

« Mon frère » ? Daren n’en croyait pas ses oreilles. Ce démon était son frère ? Tout s’expliquait. Irenicus avait raison, rien n’avait été laissé au hasard. La guerre des guildes, leur « affrontement » dans son sanctuaire… Tout avait été minutieusement préparé pour le conduire jusqu’ici… jusqu’à la conclusion de cette quête perdue d’avance. Une autre question lui traversa l’esprit : de quelle revanche parlait-il ? Il n’eut toutefois pas l’occasion d’y songer davantage, car dans un ronflement sourd et vibrant, la cuve dans laquelle il se trouvait s’ouvrit en deux, le libérant en même temps de ses chaînes avant qu’il ne fût fermement saisi par le bras puissant de Bodhi.

 

− Parfait, reprit Irenicus, soudainement songeur. Occupes-t’en au plus vite. Je vais prévenir nos amis de l’ombre de notre arrivée et nous y préparerons notre attaque.

 

Il tourna son regard vers Daren une dernière fois, et reprit d’un ton condescendant.

 

− Adieu, enfant de Bhaal. Nous ne nous reverrons plus.

 

 

La vampire le traîna dans les couloirs les plus sombres de l’asile. À mesure qu’ils avançaient, les murs semblaient de plus en plus anciens, et l’éclairage de plus en plus faible. Une odeur de poussière et de renfermé emplit ses narines.

 

− Où va-t-on ?, finit-il par demander.

− Ne pose pas de question, nous sommes bientôt arrivés.

 

Le couloir se finissait effectivement dans une petite pièce, dont une seule trappe permettait de sortir. La vampire l’ouvrit habilement d’un pied, ne perdant pas son prisonnier de vue. En temps normal, Daren aurait été capable de l’affronter, ou même de s’enfuir. Mais si Irenicus avait dit vrai, s’il lui avait effectivement volé ses pouvoirs, il n’avait aucune chance face à un adversaire comme Bodhi.

 

− Entre, ordonna-t-elle.

 

Avait-il le choix ? Il fit un premier pas en avant, avança la tête pour distinguer le sombre sous-sol dans lequel menait cette issue, mais la faible lumière ambiante ne lui permettait pas d’y voir suffisamment.

 

− Entre !, répéta-t-elle d’une voix plus forte.

 

Au même moment, Daren sentit une main puissante le pousser vers le vide. La surprise lui arracha un cri, mais sa chute fut de courte durée : un épais tas de sable amortit sa descente. Il se frotta les yeux, s’habituant à la luminosité ambiante, et un contact doux et chaleureux le saisit par l’épaule.

 

− Daren… Tu vas bien ?

 

C’était Aerie. Il tourna son regard en arrière, et un soulagement infini raviva son cœur : Jaheira, Minsc et Imoen se trouvaient là eux aussi.

 

− Comme c’est touchant…, leur parvint la voix de la vampire au dessus d’eux. Mais votre vie arrive à son terme… Quel dommage !

− Laisse-nous en paix !, tonna la druide, qui malgré un éreintement évident n’avait rien perdu de sa hargne.

 

Bodhi l’ignora, et continua à l’attention de Daren.

 

− Tu t’es montré bien plus résistant que je ne l’aurais cru, concéda-t-elle. Et j’ai trouvé cela particulièrement… distrayant.

 

Maintenant qu’il était à nouveau entouré de ses compagnons, Daren avait l’esprit plus clair, plus aiguisé. Un fourmillement lui picotait toujours en bas de la nuque, mais il se sentait plus à même de survivre, ou même de se battre.

 

− Épargne-nous tes sarcasmes, répliqua-t-il d’un ton ferme, et fais ce qui t’as été ordonné ! Comme une brave fille !

 

Le silence se fit dans la pièce. Sa petite phrase avait fait son effet, et Bodhi avait cessé de sourire. Rien ne bougea pendant de longues secondes, et la vampire finit par reprendre la parole, d’une voix très faible mais terriblement menaçante.

 

− Irenicus veut votre peau, mais je ne suis pas son esclave.

 

Elle s’arrêta un instant, et reprit du même murmure en serrant les lèvres.

 

− Et sachez que votre sort dépend désormais de ma volonté…

 

Silence à nouveau. Personne n’osa prendre la parole. Tous avaient senti une faille, et ils ne devaient pas faire le moindre faux-pas s’ils voulaient l’exploiter.

 

− Vos sarcasmes n’éveilleront aucun ressentiment vis-à-vis de mon frère, se justifia-t-elle, mais je n’ai pas besoin de lui obéir tout de suite…

 

Elle mentait. C’était évident. Il y a quelques semaines encore, ce discours était sans doute valable. Mais que ce fût une étincelle de fierté personnelle ou l’âme fraîchement volée à Imoen qui avait réveillé en elle ces sentiments terriblement humains, Bodhi mentait. Sa raillerie ne l’avait pas laissée indifférente.

 

− Tes capacités ont piquée ma curiosité, je l’avoue, reprit-elle. Et puisque vous devez mourir, autant que cela soit de manière divertissante. Jon peut se montrer si… buté, quand il veut…, ajouta-t-elle d’un ton pensif. Il veut à tout prix se venger pour avoir été banni, et il ne peut penser à rien d’autre… Un défaut dans son esprit resté de chair, je suppose…

 

Elle tira une langue rouge qui lécha lentement ses lèvres.

 

− La non-vie m’a donnée un but, continua-t-elle, et a éveillé mon intérêt pour les créatures puissantes… telles que toi. Oui… Ta mort sera glorieuse, et également distrayante.

 

Elle éclata d’un rire dément en finissant sa phrase. Daren jeta un coup d’œil à ses compagnons, et Jaheira lui fit un léger signe affirmatif de la tête.

 

− Qu’as-tu en tête ?

 

Son hilarité se calma, et se transforma en un simple sourire.

 

− Un jeu. Un jeu auquel vous serez obligés de jouer, bien entendu. Je vais vous laisser une chance, vois-tu. Une chance… tout juste insaisissable.

 

Son cœur s’emballa. Tout espoir n’était donc pas encore perdu. Ils devaient entrer dans son jeu, et saisir toute opportunité.

 

− Vous allez relever mon défi et vous accrocher à cette chance, répéta-t-elle d’un ton euphorique. Et je vais être honnête avec vous : cette chance pourra faire la différence.

− Nous t’écoutons, répondit Jaheira.

− Vous voyez ce passage devant vous ?

 

La pièce dans laquelle ils se trouvaient comportait effectivement une autre issue que la trappe au plafond. Un couloir aussi ancien que celui qu’ils avaient emprunté à l’étage s’enfonçait dans les profondeurs de Spellhold. Daren releva son visage vers Bodhi et acquiesça.

 

− Ce couloir mène à la partie la plus… sombre de l’asile, et de son histoire. Il s’agit d’une sorte d’épreuve, imaginée par un directeur qui aimait disséquer les esprits.

 

Une épreuve ? De quel genre de lieu pouvait-il s’agir ? Et surtout, qu’allaient-ils avoir à affronter dans ces profondeurs ? Ils n’étaient pas armés, et lui-même avait perdu ses pouvoirs.

 

− Cependant, ce lieu est maintenant sous mon contrôle, continua la vampire. J’ai découvert avec joie ce chef-d’œuvre de folie, que tu finiras inévitablement par connaître.

 

Bodhi se redressa et saisit la porte de la trappe.

 

− Cela faisait longtemps que je n’avais pas donné la chasse à des adversaires dignes de ce nom, conclut-elle d’un ton réjoui. Entrez, maintenant. Entrez dans le labyrinthe, et cherchez une sortie. Je vais vous laisser quelques heures d’avance, et… je viendrai me nourrir.

 

L’ombre recouvrit la pièce à mesure qu’elle refermait la trappe, mais elle ajouta une dernière instruction.

 

− Mais vous ne courrez pas uniquement pour mon plaisir. Je vous donne également une raison de le faire, pour que cette chasse soit encore plus désespérée, ricana-t-elle. Vous pouvez encore contrecarrer les plans d’Irenicus, bien que vos chances soient… plus que minces.

 

Elle s’arrêta, hésitante. Elle avait déjà révélé beaucoup de choses, sans doute par emportement, mais les informations qu’elle détenait étaient cruciales pour leur survie. Après quelques secondes de silence, elle termina.

 

− Ses plans prendront du temps. Autant que ma chasse, pour être exacte. Sortez à temps, et vous aurez la liberté. Et dans le cas contraire… la mort.

 

Un bruit sourd plongea soudainement la pièce dans les ténèbres.

 

− Que la chasse commence !, s’écria une voix étouffée au dessus d’eux.

 

Quelques secondes silencieuses suivirent ce dernier avertissement. Une fois seuls, ses compagnons s’avancèrent vers lui.

 

− Daren, tu vas bien ?

 

Et parmi eux, celle pour qui ils avaient fait tant de chemin, Imoen.

 

− J’ai eu tellement peur et… Oh, je suis désolée, Daren, j’étais si inquiète…

 

Elle se jeta à son cou avant qu’il ne pût répondre quoi que ce soit. Ce contact doux et chaleureux, cette odeur si familière… Il se rendait compte à présent à quel point son amie d’enfance lui avait manqué. Quelques larmes lui montèrent aux yeux, mais il se retint de pleurer, savourant cet instant de bonheur sous le regard affectueux de ses compagnons.

 

− Tu es bien redevenue mon Imoen ?, finit-il par lui murmurer. Tu te souviens de moi cette fois ?

 

Elle recula et le dévisagea d’un air surpris. Jaheira et Aerie s’échangèrent un regard gêné, mais préférèrent s’abstenir.

 

− Pourquoi… pourquoi dis-tu ça ?, balbutia-t-elle.

 

Avait-elle oublié ? Son état quelques heures plus tôt était proche de celui de la folie, mais malgré un visage assez marqué, elle ne présentait maintenant plus aucun signe de trouble mental.

 

− Quand je t’ai trouvée, lui expliqua-t-il, tu n’étais plus que l’ombre de toi-même… Tu ne m’as même pas reconnu…

 

Le visage d’Imoen se décomposa. Quelque chose dans son regard laissait comprendre qu’elle venait de réaliser la situation.

 

− Je… Je ne me souviens de rien…, avoua-t-elle, abattue. C’était comme s’éveiller d’un cauchemar,… pour mieux tomber dans un mauvais rêve…

 

Une profonde mélancolie assombrit soudainement ses yeux.

 

− Au moins, tu es avec moi dans celui-ci…, ajouta-t-elle d’un sourire désabusé.

 

Minsc, Jaheira et Aerie écoutaient leur conversation à quelques pas, mais n’étaient pas encore intervenus.

 

− Tu es blessée ?, reprit tout à coup Daren. Qu’est-ce qu’il t’a fait ?

 

Au vu de ce qu’il avait subi en seulement quelques heures, le sorcier avait certainement torturé Imoen des jours durant avant de parvenir à ses fins.

 

− Je…

 

Une grimace de douleur traversa son visage, laissant présager de douloureux souvenirs.

 

− La même chose qu’à toi, j’imagine…, finit-elle par articuler, puisque nous sommes… semblables…

 

Le silence se fit à nouveau. Il avait presque oublié ce détail. Une enfant de Bhaal. Tous deux étaient donc des rejetons de ce dieu maudit. Quelle ironie… En réalité, ce fait incroyable en expliquait tellement d’autres qu’il se demandait comment il n’avait pas pu réaliser la situation plus tôt. Mais tout comme Sarevok avait été son frère… ce terrible lien du sang faisait d’Imoen une sœur.

 

− Daren…, poursuivit-elle, il m’a fait voir des… des choses, horribles ! Je crois… je crois que c’est ce que je suis vraiment, enfin ce que j’étais… Et puis il m’a… déchirée… mon âme…

 

Sa voix se perdit dans un murmure, avant de disparaître totalement étouffée par un sanglot. Daren s’approcha, les bras ouverts, mais elle reprit de plus belle, clamant son désespoir.

 

− Je ne sais même plus qui je suis, maintenant. Ce qu’il m’a fait… Je me sens si vide… Je ne peux pas me débarrasser de la douleur… Cette horrible douleur… Il a prit quelque chose d’essentiel en moi… en nous. Notre âme « divine », comme il disait…

 

Un petit rire nerveux la fit hoqueter un instant, puis elle continua.

 

− On m’apprend que je suis l’enfant d’un dieu, et je me sens vide… Je sens… la mort, et je sais que c’est aussi ton cas.

 

Ses yeux azur l’imploraient à présent, comme si elle attendait une phrase salvatrice de son protecteur de toujours, comme si tous les cauchemars qu’elle avait pus endurer durant des jours et des jours avaient pu disparaître en un instant.

 

− Nous survivrons en nous entraidant, répondit Daren, attristé et en colère, comme tu m’as aidé pendant le rêve durant le rituel.

− Un… rêve ?, répéta-t-elle, interloquée. Daren, je n’ai fait aucun rêve. C’était… un effroyable cauchemar, mais il n’y a pas eu de rêve.

 

Son regard se perdit à nouveau dans le vague et la mélancolie.

 

− Juste l’obscurité, l’agonie… et ma volonté drainée comme… comme…

 

Elle fixa le sol, puis releva lentement le visage. Ce rêve n’avait-il donc été que le sien ? Il était pourtant certain d’avoir reconnu sa sœur, le guidant et le protégeant contre le démon en armure. Tout cela avait semblé si réel. À un tel point qu’il était persuadé d’être véritablement entré contact avec elle, de quelque manière que ce fût. Car si cet être n’était pas Imoen…

 

− Peut-être cela t’a-t-il affecté de manière différente ?, s’interrogea-t-elle soudainement, le sortant de ses réflexions. Ton lien avec l’essence de Bhaal ne date pas d’hier… Peut-être est-il plus fort ?

 

Son esprit toujours vif était à nouveau à l’œuvre, et Daren ne put retenir un sourire à retrouver son Imoen si authentique.

 

− Ce n’est pas une idée si absurde, intervint alors Jaheira. Rappelle-toi, lorsque nous enquêtions sur la Côte des Epées… Rappelle-toi ce que nous y avons vécu. Ton lien avec ton essence divine est bien antérieur à celui d’Imoen, et peut-être que cela a développé en toi une sorte… de « défense » intérieure ?

− Ou peut-être est-elle tout simplement plus présente en toi, ajouta Imoen, toujours pensive.

− Que veux-tu dire ?, demanda la druide.

− Je ne sais pas… Daren, tu m’as décrit quelque chose de très différent de ce dont j’ai fait l’expérience… Je ne sais pas si… Enfin, ce n’est pas important, pour le moment du moins. Quoi qu’il en soit, nous courons maintenant le même danger…

 

Il acquiesça, fataliste.

 

− Je me sens plus faible à chaque minute qui passe, Daren, ajouta-t-elle. Et cela ne fait que quelques jours que mon âme m’a été arrachée… Si nous n’inversons pas ce qu’il nous a fait… si nous ne récupérons pas nos âmes…

 

Elle déglutit.

 

− … nous allons sûrement mourir tous les deux.

 

Un silence gêné plana à nouveau dans la petite pièce, finalement rompu par la voix forte et convaincante du rôdeur :

 

− Minsc et Bouh sont heureux de revoir Daren et Imoen ensembles ! Nous allons sortir ce trou à rat ─ Bouh n’aime pas les rats ─ et botter les fesses de ce sorcier !

 

Cette dernière phrase détendit quelque peu l’atmosphère, et parvint même à arracher un sourire à Imoen.

 

− Merci Minsc, lui répondit-elle d’un sourire fatigué. Je suis heureuse de vous revoir, Bouh et toi. C’est juste que…, j’aimerai juste ne pas avoir l’impression d’être encore entre ses griffes…

− Bouh dit qu’il n’y a pas de raison de s’inquiéter ! Irenicus et la maléfique Bodhi ne dormiront jamais tranquillement maintenant qu’ils ont touché aux amis de Minsc.

− Tu es adorable, Minsc… C’est vrai que je suis heureuse que nous soyons réunis à nouveau, toi, moi, Daren, et Jaheira…

− Bien sûr !, s’écria le rôdeur. Minsc et Bouh, Daren et toi, tout est pour le mieux quand ils sont ensembles !

− Tu sais… j’aurai aimé qu’on puisse faire quelque chose pour… pour Dynahéir, et pour Khalid… Mais il n’y avait rien à faire, malheureusement… Rien, sinon regarder la mort… encore et encore…

 

Sa voix se perdit en un murmure.

 

− Nous savons, reprit le colosse. Même Bouh n’a rien pu faire. Mais nous vengerons nos amis tombés au combat, et nous donnerons au Mal un tel coup de pied aux fesses qu’il ne se dressera plus jamais sur la route des alliés du Bien ! Bouh le dit, Minsc le dit, donc Imoen doit savoir que c’est vrai !

 

Elle lui adressa un nouveau sourire, à la fois nostalgique et affectueux.

 

− Je l’espère, Minsc… Je l’espère…

 

La conversation terminée, Aerie s’approcha finalement de Daren, un sourire hésitant sur les lèvres. Elle ne l’avait pas quitté du regard depuis qu’il était arrivé, et lorsqu’il croisa enfin le sien, son cœur se mit à battre la chamade. Il fit un premier pas en avant, puis un deuxième.

 

− Daren… Je…

 

L’avarielle écarquillait ses grands yeux bleus en amande en le dévisageant. Il fit quelques pas dans sa direction et tout à coup, sans prévenir, la serra dans ses bras.

Quelques minutes plus tôt, il peinait à ressentir les émotions comme la haine, la colère, ou même la tristesse, mais il lui semblait à présent que son esprit débordait de sentiments et de vie. Aerie sursauta et se raidit un instant à son étreinte inattendue, puis se détendit en l’enserrant elle aussi de plus belle. Le contact doux et envoûtant de son corps contre le sien le berça délicieusement, tandis qu’il appuyait sa joue sur ses longs cheveux blonds qu’il caressait de sa main.

 

− Daren…, murmura-t-elle d’un soupir langoureux à peine audible.

 

Aerie avait fermé les yeux, et savoura cet instant presque irréel. Son corps menu se lovait contre le sien, et elle le serrait maintenant si fort qu’il en avait du mal à respirer. Une minute passa, hors du temps, et elle se retira délicatement en l’embrassant sur la joue.

 

− Je suis heureuse que tu soies toujours en vie.

 

Daren ne savait pas quoi répondre. Un rugissement d’euphorie résonna dans tout son être. Ses mains en tremblaient encore d’émotion.

 

− Aerie, c’est ça ?, intervint Imoen, radieuse.

 

L’elfe sursauta à l’évocation de son nom, et s’empourpra légèrement.

 

− Vous êtes très mignons tous les deux, continua-t-elle d’un clin d’œil qui finit de colorer le visage de l’avarielle.

− Je suis très heureuse de vous rencontrer enfin, répondit-elle pour changer de sujet, toujours écarlate.

− Oh, s’il te plaît !, s’insurgea Imoen. Épargne-moi les formules de politesses ! Sinon je mets ton cher et tendre à terre avec une technique de chatouilles imparable que moi seule connais jusqu’à que tu arrêtes !

 

Aerie la dévisagea un instant, presque effrayée, puis éclata de rire en même temps qu’elle.

 

− Bon !, s’exclama Jaheira d’un ton contrarié. Ce n’est pas tout ça, mais nous devons sortir d’ici au plus vite. Je vous rappelle que nous sommes dans un lieu hostile, sans arme, et que nous avons une vampire à nos trousses ! Alors, un peu de sérieux serait le bienvenu.

− Oui, chef !, répondit aussitôt Imoen, en mimant son traditionnel salut militaire.

 

Une profonde nostalgie s’empara de Daren en redécouvrant ainsi son amie d’enfance. Des souvenirs, intacts, comme fraîchement découpés d’une réalité encore proche, assombrirent son cœur ; le souvenir toujours douloureux d’un ami disparu, enfoui et chéri au plus profond de sa mémoire. Khalid.

 

Imoen passa à côté de la druide, prenant un air particulièrement sérieux qui sortit Daren de sa mélancolie.

 

− Alors, Jaheira ? Ça s’améliore, le caractère ?

 

Il manqua d’exploser, et Aerie peina à étouffer elle aussi un fou rire naissant. La demi-elfe fulmina un instant, et finit par se détendre en concédant un sourire.

 

− Je suis heureuse de voir que tu vas toujours bien, Imoen, conclut-elle d’un ton amical légèrement forcé.

 

Elle lui répondit d’un clin d’œil malicieux et, redevenant sérieuse, pointa subitement un tas de sable plus sombre que les autres parmi les gravats qui jonchaient le sol.

Le rituel

Sa tête lui sembla peser une tonne. Daren ouvrit péniblement une paupière, puis l’autre. Une odeur âcre de souffre et d’autres vapeurs toxiques lui piquèrent les narines et les yeux. Il tenta de bouger un bras, mais un contact froid sur ses poignets le fit tressaillir. Ses pieds et ses mains étaient liés par une épaisse chaîne de métal. S’accommodant petit à petit à la lumière tamisée ambiante, il découvrit son geôlier s’affairant dans une immense pièce aux tons verdâtres.

 

− Hé bien ! Je crois que notre visiteur s’est enfin réveillé.

 

Le son de sa voix était étouffé par une paroi de verre. Daren se trouvait prisonnier à l’intérieur d’une cuve transparente, ces mêmes récipients qu’ils avaient découverts dans le repaire du sorcier à Athkatla. Tout autour de la pièce, contre les murs, d’autres cuves contenaient les corps d’autres prisonniers, tous vêtus de noir. Recouvrant sa prison, de nombreuses fibres tentaculaires s’agitaient au dessus de sa tête. Le mage se redressa et se posta devant lui, les deux bras croisés. Derrière lui, Yoshimo se tenait immobile, le visage tourné vers le sol.

 

− Cela ne sert à rien de tenter quoi que ce soit, commença-t-il alors que Daren tirait inutilement sur ses chaînes.

 

Irenicus se mit à marcher dans la pièce de long en large, prenant ce ton professoral qu’il maniait à merveille.

 

− Car, vois-tu, je crains de posséder un très grand avantage sur toi. Contrairement à toi et à tes amis, j’avais prévu ta venue depuis le début, et… l’ai préparée méticuleusement. Peut-être que tu aurais pu te douter de quelque chose, si tu avais mieux connu Yoshimo.

 

Daren serra les poings. La trahison de leur « ami » était encore douloureuse, et il ne pouvait se résigner à l’admettre si facilement.

 

− Je suis sûr qu’il a été contraint de conclure un marché avec toi !, s’écria-t-il, un léger espoir aux lèvres.

− Oh, vraiment ?, le railla le sorcier. En fait, c’était son idée. Un bon moyen de te prendre sain et sauf, il est vrai. Mais laissons cela derrière nous, veux-tu ? Ta sécurité n’est plus vraiment l’une de mes priorités, désormais…

− Je ne suis pas resté aussi longtemps avec Daren pour qu’il se fasse tuer !, s’exclama enfin le voleur, sortant de son mutisme.

 

Son visage était rougi par la colère, et peut-être par le désespoir, mais l’entendre protester ainsi réchauffa le cœur de Daren.

 

− Yoshimo ! Il n’est pas trop tard !, s’écria Daren à travers sa cage de verre. Aide-moi !

 

Le voleur croisa un instant son regard, et une lueur de panique traversa son visage. Irenicus le fixait, immobile, et terriblement effrayant.

 

− Ne rend pas les choses plus compliquées, Daren, répondit-il d’une voix blanche. Je… je ne peux pas t’aider. Il y a des choses… que tu ne sais pas.

− Alors explique-toi !

 

Yoshimo respirait de plus en plus vite, son regard exprimant un désespoir mêlé à de la crainte. Il releva alors son visage vers Daren, dans une expression totalement fermée et indescriptible.

 

− La mort ! La mort, où que j’aille, et quoi que je fasse ! Voilà ce qui m’attendait en cas d’échec ! Tu ne comprends donc pas ? Je… J’avais promis mes services, bien avant tout ceci ! Je ne savais pas ! Je ne savais pas que… qu’Irenicus était… aussi maléfique… Je…

− Cela suffit Yoshimo, le coupa le sorcier. Calme-toi, et arrête de déblatérer sur la mort. Tu es en sécurité maintenant, et mes projets pour Daren dépassent le simple meurtre, tu le constateras bien assez tôt. Tu as bien travaillé, et tu seras grassement récompensé pour cela, j’en peux te l’assurer.

 

Yoshimo fit demi-tour, lentement, et sortit du laboratoire la tête basse. Daren sentit sa colère monter et une rage familière embrouiller son esprit. Son essence de Bhaal s’éveillait, attisée par la traîtrise et le désespoir de son ancien compagnon. Le brouillard rouge commença à emplir les parois de verre de sa prison. Tout à coup, une douleur inhabituelle et intense brouilla sa vision. Les tentacules au sommet de la cuve s’étaient allongés et semblaient aspirer son pouvoir à mesure qu’il le libérait. Une sensation de faiblesse et de grande fatigue eut raison de ses efforts, et Daren dut poser un genou au sol pour conserver l’équilibre.

 

− Ah, je vois que tu as fais connaissance avec mon nouveau dispositif… Fascinant, qu’en dis-tu ? Mais ne t’inquiète pas… Tu n’auras bientôt plus à penser à quoi que ce soit… Ta vie se termine aujourd’hui…

 

La peur, le doute et l’angoisse le submergeaient. Il avait abattu sa dernière carte, mais elle était restée vaine et impuissante. Cet Irenicus avait tout prévu, tout planifié. Et cette fois, aucun de ses compagnons ni son pouvoir caché ne lui serait d’aucun secours. Quel espoir lui restait-il ? Une porte au fond du laboratoire s’entrouvrit un instant, et Daren reconnu la pâle et insaisissable silhouette de la vampire, Bodhi, rejoindre le sorcier et s’asseoir dans un coin de la pièce. Il allait donc mourir, ici, et maintenant.

 

− Qu’as-tu fais d’Imoen ?, finit-il par demander.

− Ne t’inquiète pas pour elle, répondit le mage qui avait reprit ses préparatifs. Imoen a déjà amplement souffert pour ma cause, et a même survécu. Ce qui est de bon augure pour toi.

 

Irenicus marqua une légère pause, et reprit.

 

− Tu es plus fort, plus… concentré. Et surtout, tu sais.

− Je… sais ?

 

Que pouvait-il savoir ? Et de plus qu’Imoen ? Cette dernière phrase si énigmatique lui fit oublier un instant sa condition et les chaînes qui le retenaient prisonnier.

 

− Tu sais qui tu es, enfant de Bhaal. Tu sais, et elle ne savait pas. Tu peux donc mieux te concentrer. Tu l’ignorais ?

 

Daren crut recevoir un coup en pleine figure. Qu’elle était donc cette nouvelle chimère ? Que voulait-il insinuer ? Était-il possible qu’Imoen fût…

 

− Tu as l’air surpris, enfant de Bhaal. Ton Gorion aurait dû t’en parler plus tôt, mais tu aurais néanmoins pu t’en douter. Elle est de ton âge, et orpheline tout comme toi. Elle n’avait peut-être aucun symptôme, mais le mal était là.

 

Non, ce n’était pas vrai. Imoen… La douce et joyeuse Imoen… Elle ne pouvait pas avoir ce mal enfoui en elle.

 

− Imoen est effectivement une enfant de Bhaal, elle aussi. Je pense que son charme innocent et son humour cachaient en réalité des ténèbres bien plus profondes. En fait, je crois qu’elle ne montrait aucun symptôme car il n’y avait pas de place pour l’obscur dans son esprit.

 

Irenicus avait reprit son ton d’explication. Bodhi était toujours assise un peu plus loin et semblait se délecter du désarroi de Daren, prisonnier et impuissant dans sa cage de verre.

 

− J’ai dû lui montrer des choses obscures… très obscures, continua-t-il d’un ton presque songeur. Il fallait malheureusement le faire, cela était nécessaire pour ce que je voulais. Mais maintenant, je dois m’occuper de toi.

 

Daren ne répondit pas tout de suite. Il était encore trop sous le choc de toutes ces révélations. Qu’allait-il se passer, maintenant ? Où était Imoen, et ses autres compagnons ? Athkatla était si loin. Rien ni personne ne pourrait lui venir en aide. Il était à la merci de cet homme.

 

− Une fois que tout ceci sera terminé, j’aurai enfin ton essence, continua le sorcier. Tu vois ces hommes dans ces autres réceptacles ?

 

Il désigna les corps enfermés tout autour de la pièce.

 

− Ce sont des Voleurs de l’Ombre, fruits de la guerre des guildes de Bodhi. Grâce à cet ingénieux dispositif, je forcerai l’âme divine qui est en toi.

− Non ! Pitié ! Je ne veux pas mourir !, s’écria l’un des hommes en enserrant les barreaux de sa cage à pleines maines.

− Silence, chien !, tonna Irenicus. Ton destin est de mourir !

 

D’un geste de la main, Irenicus repoussa le voleur qui se heurta violemment contre la grille de métal. Il sortit ensuite d’une bourse de cuir une poudre de couleur blanche qu’il saupoudra en cercle autour de lui.

 

− N’aie pas peur, Daren. Ce sera très cruel, et très rapide.

 

Il éclata d’un rire sonore, accompagné de Bodhi.

 

− Nous allons pouvoir commencer. Adieu Daren. Tu seras bientôt au-delà de tout ceci.

 

Une aura rougeoyante s’éleva autour du sorcier à mesure qu’il formait des signes magiques avec ses mains. La poudre autour de lui se mit à luire fortement, et une sorte de sphère pourpre s’éleva au dessus du sol. Les tentacules s’agitaient au-dessus de lui, s’allongeant et caressant jusqu’à ses épaules. Tout à coup, Irenicus écarta les bras en finissant son incantation, et des rayons violets surgirent du globe, transperçant un à un les corps des Voleurs de l’Ombre enfermés dans leurs cages. Et quelque chose d’incompréhensible se produisit. À la vue de ces corps déchiquetés par cette magie sombre, Daren se mit à trembler de tout son être. À chaque nouvelle victime qui se désintégrait dans des hurlements terrifiants, son pouvoir s’échappait de son corps sans qu’il pût le contrôler. Il était secoué de spasmes de plus en plus violents, et il sentait son visage se déformer sous l’influence de son essence divine. Il aurait voulu hurler. Hurler sa haine et sa colère. Il était désormais familier de cette sensation, mais contrairement à ce dont il avait habitude, il ne sentait pas son pouvoir couler dans ses veines. Chaque seconde qu’il passait à endurer ce spectacle insoutenable le rendait plus faible, comme si ces appendices absorbaient l’énergie qu’il dégageait. Les corps continuaient d’exploser sous ses yeux en d’horribles magmas de chair humaine. Il posa un genou au sol, mais demeurait incapable de détourner les yeux de ces meurtres gratuits et violents. Il sentait son corps se vider de sa substance, son âme s’arracher à son esprit. Et tout à coup, ce fut l’obscurité. L’obscurité et la douleur. Et puis plus rien.

 

Il était mort.

 

Un souffle. Un souffle glacial. De l’air. Il faisait nuit. Quelle était cette lumière, pourtant ? Il n’y avait aucun bruit, aucun son. Ses yeux s’ouvrirent lentement, découvrant d’épaisses murailles familières. Château-Suif. Ces murailles étaient celles de la citadelle. Était-ce un rêve, à nouveau ? Ou était-il tout simplement mort ? Le souffle gelé balaya à nouveau la roche rouge sombre, le faisant frissonner de la tête aux pieds. Derrière lui, d’un néant sans fin d’obscurité jaillissaient ces remous incontrôlés qui l’avaient tiré de son sommeil. Il s’avança, lentement. Seuls les sifflements du vent résonnaient contre les murs anciens de la citadelle. La herse était levée et donnait sur un verger d’arbres morts, éclairés seulement par une faible lumière blanche omniprésente. La statue d’Alaundo le dévisageait, fixement, semblant attendre sa venue. Derrière elle, l’immense bibliothèque était encore floue, ses contours comme dessinés à la craie.

 

− Ne combats pas…

 

Imoen. Sa voix semblait portée par le vent lui-même.

 

− Combattre, c’est mourir. Viens à moi… trouve-moi…

 

Son cœur se mit à palpiter.

 

− Imoen ? Que…

− À l’intérieur, le coupa la voix. Retrouve-moi à l’intérieur. Tu ne peux combattre seul…

− Imoen ??

 

La voix se tut. Était-ce seulement le vent ? Un terrible pressentiment l’envahissait à mesure qu’il avançait. Quelqu’un d’autre… quelque chose d’autre était ici, et l’observait.

Un homme en armure noire. Était-ce Sarevok ? L’espace d’un instant il se revit, cette nuit d’orage, désemparé face à l’assassin de son père. Non. Ce n’était pas lui. Il portait presque la même armure, mais était plus grand, plus majestueux. Et plus sombre. Deux yeux rouges flamboyants illuminaient l’intérieur de son casque. Daren porta instinctivement la main au fourreau, la peur au ventre.

 

− Qui es-tu ?

 

Sa voix se perdit dans le néant. Le vent soufflait encore et encore, toujours plus glacial. L’homme fit un pas en avant. Daren pouvait entendre son souffle rauque, et une fumée s’échappait de la visière de son casque à chacune des ses expirations.

 

− Qui es-tu ?, répéta Daren, plus fort.

 

« Je suis Bhaal », tonna une voix rocailleuse.

 

Le vent s’arrêta. Il ne parvenait plus à respirer. La créature devant lui le paralysait totalement, et il lui semblait que son cœur allait s’arrêter. Quelques secondes s’écoulèrent hors du temps, et le vent qui venait de se relever le ramena à la réalité.

 

− Que veux-tu de moi ?, s’écria à nouveau Daren.

 

« Je suis l’essence de ton être. Je suis le sang de ton père. Ton âme m’appartient. »

 

− Jamais !, hurla-t-il, pris de panique.

 

Et il chargea. Le démon dégaina lui aussi son arme, que Daren reconnut comme sa propre épée. Que se passait-il ? Sans même qu’il ne le contrôlât, la brume rouge s’échappait à nouveau de son corps, comme aspirée par son ennemi.

 

− Meurs !

 

Daren abattit son arme sur celle de la créature avec une telle puissance qu’elle chancela un instant. Il frappait, frappait de toutes ses forces, faisant reculer ce monstre en armure à chacun de ses coups. Saisissant une faille, il pointa sa lame en avant et le transperça à l’épaule. L’épée s’enfonça dans le métal noir, et le sang gicla. Son sang. Une douleur aigue lui traversa le bras. Sa propre épaule saignait abondamment, tandis que le monstre en armure retirait la lame de son corps en éclatant d’un rire ténébreux.

 

« Tu ne peux me vaincre. Il n’y a nulle part où aller. Je suis toi, et tu dois me terrasser pour être libre. »

 

Panique. La douleur le lançait fortement maintenant, et il tituba en arrière en tirant son épée. Que pouvait-il faire ? S’il ne se défendait pas, ce monstre allait le transpercer de sa lame. La brume rouge continuait à filtrer de son être, échappant à tout contrôle.

 

Imoen. Elle l’avait appelé. Cette brise qui n’était qu’un murmure, c’était elle, il le savait. C’était Imoen. Il devait la rejoindre, à l’intérieur. Reprenant ses esprits, Daren se baissa et ramassa une poignée de ce sable rouge qui couvrait le sol de la citadelle. L’homme en armure s’approcha, et Daren lui lança la terre au visage avant de prendre la fuite. Sa blessure le faisait souffrir, mais une angoisse bien plus profonde encore le rongeait de l’intérieur. Il courut, aussi vite qu’il s’en sentit capable. Il n’y avait qu’un seul endroit où aller. Un seul endroit où il serait en sécurité. Luttant contre la douleur et contre le vent, il rejoignit l’entrée de la bibliothèque. Devant l’entrée se dressait une créature ailée, rougeoyante et maléfique, qui lui barrait le passage. Un démon.

 

− Ce chemin mène au cœur, enfant de Bhaal.

 

Sa voix était sifflante, et presque trop aigue pour sa taille. La créature déploya ses ailes, bloquant l’unique passage vers l’entrée du bâtiment. Malgré son apparence monstrueuse, elle ne l’effrayait pas, contrairement à l’incarnation de son père de sang. Il avait même l’impression de la connaître.

 

− Seul le sacrifice pourra t’amener vers les tréfonds de ton âme, reprit le démon.

− Le sacrifice ?, répéta Daren.

− Tu dois abandonner une partie de toi-même pour pénétrer ici.

 

Daren recula, et serra les mains sur la garde de son épée. Son épaule le lança soudainement, et il se remémora la présence de l’autre créature qui devait certainement le traquer.

 

− Je n’abandonnerai rien du tout !, répondit-il. Écarte-toi, démon !

 

Une lumière fugitive brouilla sa vision, et le vent glacé le fit frissonner à nouveau.

 

− Je suis le Gardien. Ton propre gardien. Me combattre, c’est te combattre toi-même. Je ne bougerai pas.

 

Un bruit de pas sourd derrière lui le fit sursauter. Bhaal était toujours à ses trousses, et son seul espoir était Imoen, à l’intérieur de ces murs.

 

− Je…, répondit-il enfin, résigné. Très bien. Fais ce que tu as à faire, et laisse-moi passer.

 

Le démon afficha un sourire avide et tendit une main vers la brume qui s’échappait toujours de son corps. Une sensation de vide et de néant intérieur le submergea. Il avait l’impression qu’on lui aspirait son essence vitale. Le démon draina son sang de sa main brune griffue, et concentra cette énergie en un symbole luisant dans sa paume.

 

− Plus loin que les faits tu verras, et des émotions de ton âme tu te rapprocheras. Ton geste te permettra d’entrer. Adieu enfant de Bhaal, conclut le démon d’une voix lointaine. Nous nous reverrons…

 

À la limite de défaillir, Daren posa un genou à terre et le démon disparut. Seuls les pas de plus en plus proches couvraient encore les sifflements du vent. Il se sentait faible, et peina à se redresser. La porte devant lui était à présent ouverte. Sans se retourner, il courut à l’intérieur du bâtiment, le souffle court.

La bibliothèque. Vide. De part et d’autre du grand escalier central, les étagères de son enfance débordaient toujours de livres poussiéreux, mais le silence oppressant de la pièce le mettait plus que mal à l’aise. Il s’avança, aux aguets. Il devait trouver Imoen au plus vite, et il traversa le grand hall à sa recherche, son arme à la main. Son épaule saignait toujours, mais la douleur s’était quelque peu estompée. Derrière les marches majestueuses, une jeune femme aux longs cheveux roux avançait dans sa direction.

 

− Imoen ?

− Je peux te voir…, le coupa-t-elle, le regard dans le vague. Attends… ensemble, nous pouvons vaincre…

 

Sa voix trahissait une angoisse certaine, et elle ne semblait pas réaliser où elle se trouvait. Les tortures d’Irenicus n’avaient peut-être pas totalement triomphé de son esprit ?

 

− Imoen ?, répéta Daren. Est-ce que ça va ?

− Chut…, le coupa-t-elle à nouveau. Avant les ténèbres… Je sais ce qui se passera…

 

Son regard était toujours inquiet, et sa voix agitée d’un sanglot naissant.

 

− Seul, tu ne peux vaincre… Nous devons être ensemble… Ton instinct… Que tu perdes ou que tu gagnes, seul, tu échoueras… Ici, ensemble… nous pouvons le défaire…

 

Elle semblait chercher désespérément Daren, qui se trouvait pourtant juste devant elle. Telle une aveugle, elle continua.

 

− Attire-le ici. Attire la bête ici, et nous la combattrons. Ensemble… Il ne nous en croit pas capable, mais… mais je sais comment…

 

La lourde porte d’entrée grinça. Un courant d’air froid souleva la poussière centenaire des étagères, avant qu’un autre bruit plus sourd ne retentît à nouveau. La créature était entrée.

 

− Amène-la ici, répéta Imoen. C’est… notre seule chance… Ma dernière chance…

 

Elle avait fini dans un murmure, et une larme coula le long de sa joue. Daren aurait voulu s’approcher d’elle et la réconforter, mais il n’en avait pas le temps. La menace avançait toujours, implacable. Il fit volte-face et défia la créature en armure.

 

− Viens ! Viens m’affronter, démon ! Je n’ai pas peur de tes menaces !

 

La bête tourna ses deux yeux rouges et menaçants vers lui, et émit un grognement inquiétant. Son épée luisait encore de son propre sang, et son bras tremblait de douleur et d’excitation.

 

− Maintenant !, s’écria Imoen. Maintenant, je la vois. Je vais me joindre à toi. Il m’a montré… comment vaincre.

 

L’homme en armure noire leva son épée, mais Daren l’avait déjà pris de vitesse. Il esquiva son coup facilement, et pointa sa lame vers le cœur de son ennemi. Le temps s’arrêta. Allait-il réellement transpercer son adversaire ? Le coup qu’il allait porter était mortel, et si Imoen s’était trompée, il allait mourir de ses propres mains. Daren ferma les yeux, et serra le manche de son arme de toutes ses forces. Murmurant une dernière fois le nom d’Imoen, il enfonça sa lame.

Une douleur inimaginable lui aveugla ses sens. Il aurait voulu hurler, mais le mal le paralysait totalement.

 

« Je suis ton instinct », tonna la voix. « Tu ne peux me rejeter ou m’anéantir. »

 

Une lumière bleue et apaisante le ramena vers la réalité. Il tenait toujours son épée fichée dans le thorax de ce démon, mais lui-même recouvrait ses forces.

 

« Tu résistes ? Je sens… ton âme ! Ce n’est pas possible ! Tu… »

 

Un tourbillon soudain les souleva dans les airs. La créature devant lui se désintégrait sous ses yeux.

 

« Ah ah ah ! Malgré tous tes efforts, tu ne peux gagner ! Tu es vide, à présent. Tu n’es que néant. Il ne te reste plus que ton instinct… »

 

La voix d’Imoen s’éleva derrière lui, terrifiée.

 

− Non… Quelque chose m’échappe ! Non ! Pas ça ! Pas encore !! NOOOOON !!

 

L’obscurité à nouveau. L’obscurité, et la douleur.

Le Foyer pour les Divagations Magiques

− Vous êtes attendus. Entrez.

 

Le même pirate que la veille gardait l’entrée de la demeure de son maître. Il semblait presque déçu de leur autorisation officielle mais leur ouvrit néanmoins la porte. Ils pénétrèrent dans le hall majestueux où Desharik les attendaient. Le seigneur de l’île était accompagné de trois hommes en tenue austère et dont le visage ne bougea pas à leur arrivée. Daren s’avança le premier, une main tendue, mais le pirate garda ses bras croisés et les fixa, impassible.

 

− J’attends, lança-t-il d’une voix dure. De qui s’agit-il ?

 

Daren se retourna vers le rôdeur et lui fit signe d’approcher.

 

− Minsc ? Je te présente le Seigneur Pirate.

 

Le rôdeur fronça les sourcils et s’approcha de Desharik avec méfiance.

 

− Le Seigneur Pirate ?, répéta-t-il d’un ton soupçonneux. Ce nom ne présage guère un comportement honnête. Cesse de bouger un instant, et laisse Bouh t’inspecter.

 

Le visage du pirate changea de couleur. Il regarda un premier temps derrière lui, une incompréhension sur le visage, puis finit par réaliser la situation.

 

− Hem…, reprit-il, gêné, en direction de Daren. Pourquoi votre ami braque-t-il un… hamster dans ma direction ?

− Bouh t’aura bientôt évalué, répondit Minsc aussitôt. Tu as assurément l’air plus sympathique que l’idée que je me faisais d’un pirate. Et… où es ton pilon ?

 

Les yeux du seigneur s’écarquillèrent encore davantage. Les trois hommes à ses côtés s’échangèrent eux aussi un regard surpris.

 

− Mon… quoi ?, articula-t-il.

 

Un peu plus loin, Jaheira, Aerie et Yoshimo se pinçaient les lèvres pour ne pas exploser de rire à la vue de son visage déconfit. Daren préféra ne pas croiser leur regard davantage pour ne pas céder lui non plus.

 

− Ton pilon !, répéta Minsc. Un vrai pirate à toujours un membre artificiel, que ce soit la jambe, le bras, ou… heu… n’importe quelle extrémité que l’on peut sacrifier. Et un perroquet, aussi.

− Un… perroquet…, murmura Desharik en hochant lentement la tête. Oui, je vois…

− Certainement !, reprit le rôdeur. Tout comme j’ai mon Bouh, tu te dois d’avoir un perroquet. Bouh aime les perroquets. Et ils peuvent se mettre en colère !

 

Un silence gêné plana un instant dans la pièce. Les trois assistants se rapprochèrent de leur maître pour leur murmurer quelque chose, et Daren les aperçut distinctement hocher la tête vivement en signe d’approbation. Après quelques minutes de délibération, le Seigneur Pirate conclut.

 

− Félicitations ! Cet homme représente vraisemblablement un danger pour la société, et je vais de ce pas vous ouvrir les portes de Spellhold.

 

Yoshimo lança à Daren un clin d’œil discret et complice et leva son pouce en signe de victoire.

 

− Par tous les dieux, murmura l’un des acolytes, cet homme est vraiment dérangé !

− Nous partons immédiatement !, reprit Desharik. Vous ne vous êtes pas moqué de moi, étrangers, et je tiendrais moi aussi parole. Vous pourrez accompagner votre ami jusqu’à sa cellule, où il sera ensuite… « soigné » par les Mages Cagoulés. Je ne peux malheureusement pas vous conduire moi-même sur place, mais l’un de mes serviteurs va vous montrer le chemin.

 

Desharik tendit un parchemin à l’un des hommes, qui leur fit un signe et les invita à sortir. Tous les six quittèrent les lieux et empruntèrent la route en direction de l’asile. De là où ils étaient, ils n’apercevaient qu’un imposant bâtiment, derrière lequel un orage montait, couvrant la mer jusqu’à l’horizon en lui conférant de sombres reflets.

 

L’asile se trouvait au nord de Brynnlaw. Il fallait emprunter un sentier qui montait dans les hauteurs pour en distinguer les premiers contreforts. Jaheira avait raison : les ponts suspendus au dessus de l’eau menant à Spellhold étaient particulièrement impressionnants. Le bâtiment même ne se trouvait pas sur l’île à proprement parler, mais était érigé sur une pointe rocheuse sortie de la mer. Il n’était relié au village que par ces fragiles ponts de bois et à mesure qu’on s’en approchait, la faune et la flore se faisaient de plus en plus rares. De leur hauteur, ils surplombaient maintenant toute l’île. On apercevait même au loin dans la brume quelques tours de la capitale de l’Amn. La vue aurait été magnifique sans la présence menaçante devant eux. Tout à coup, un vent chaud se leva et porta le grondement lointain du tonnerre mêlé à celui de la houle se brisant contre le roc. À l’horizon, un éclair violacé déchira les nuages noirs et se propagea en un autre bruit sourd. L’orage montait, et malgré l’heure matinale, il faisait déjà presque nuit.

 

− Quel temps !, finit par dire leur guide. Je vais revenir trempé, je le sens.

 

Ils marchaient depuis presque deux heures, et à la vitesse à laquelle ces nuages s’amoncelaient, la tempête atteindrait l’île avant l’après-midi.

 

− Vous savez, intervint poliment Yoshimo, nous pouvons terminer seuls. Laissez-nous le laissez-passer et rentrez en ville avant que l’orage n’arrive jusqu’ici.

 

Daren comprit tout de suite le plan du voleur et abonda dans son sens.

 

− Oui, c’est vrai. Nous n’avons plus qu’à suivre les ponts, c’est bien ça ? Nous resterons avec notre ami en attendant que le temps se calme, et nous redescendrons dans la soirée. Qu’en pensez-vous ?

 

Le pirate fut tout d’abord surpris, puis les considéra attentivement, son regard allant et venant de chacun d’eux aux nuages noirs qui commençaient à recouvrir le ciel.

 

− Pourquoi pas, en effet, concéda-t-il. Mais je dois vous prévenir d’une chose, néanmoins. Ne contrariez pas les responsables là-bas, où vous risqueriez tout aussi bien de vous retrouver tous enfermés.

− Merci du conseil, répondit Jaheira. Nous ferons attention.

 

Il leur tendit la lettre d’internement et prit le chemin du retour en les remerciant d’un signe.

 

− Parfait !, s’exclama la druide lorsque leur guide fut hors de vue. Comme ça, nous aurons les mains libres. Allons-y !

 

Elle s’engagea sur le premier pont, suivie d’Aerie et de Minsc. Daren allait s’avancer lui aussi, mais Yoshimo n’avait pas bougé, contemplant l’horizon le regard dans le vague.

 

− Yoshimo ? Tu vas bien ?

 

Le voleur sursauta, le visage préoccupé, et esquissa un sourire gêné avant de bredouiller une réponse.

 

− Tu es sûr que ça va ?, insista Daren.

− Je… Oui, oui. C’est juste que…

 

Il s’arrêta, et essuya ses mains moites contre sa tunique.

 

− Allons rejoindre les autres.

 

Il passa devant Daren, qui le suivit. Même s’il le cachait, Yoshimo était différent depuis leur départ. Il n’avait jamais été très bavard ou démonstratif, mais Daren sentait en lui une anxiété latente à mesure que les heures passaient. Toutefois, il ne voulut pas le brusquer davantage et préféra laisser cette discussion pour plus tard.

 

Une herse barrait la lourde porte d’entrée, elle-même inaccessible sans un pont pour le moment replié. Ils n’avaient pas demandé le protocole d’entrée à leur guide, et espéraient qu’ils n’eussent pas un quelconque cérémonial à effectuer pour entrer. Tous les cinq attendaient maintenant depuis une minute devant le précipice, dans un silence troublé seulement par le grondement de l’orage.

 

− Ohé !, lança Daren. Il y a quelqu’un ?

 

Seul l’écho de sa voix se perdant contre la falaise lui répondit. Il allait insister lorsqu’un bruit métallique et sourd fit trembler le sol.

 

− Là, regardez !, s’écria Aerie. Le pont !

 

Une passerelle de métal sortit de la roche de l’autre côté du vide par un astucieux mécanisme tandis que la herse se relevait devant la porte. Le cœur de Daren s’accéléra. Imoen se trouvait quelque part, derrière cette porte. Mille questions lui traversèrent l’esprit. Était-elle toujours en vie ? Qu’en était-il d’Irenicus ? Ils n’avaient pas vraiment prévu de plan de sortie, mais il faisait confiance en ses capacités et celles de ses compagnons pour pouvoir s’enfuir de cet endroit une fois son amie retrouvée. Elle n’avait jamais rien fait d’autre que d’user de pouvoirs mineurs, et elle n’avait été enlevée par les Mages Cagoulés seulement parce que le sorcier l’avait exigé en contrepartie de sa reddition. Maintenant qu’ils le tenaient capturés, ils seraient sans doute plus complaisants sur la libération d’Imoen. La passerelle s’immobilisa enfin dans un cliquetis retentissant, et le silence retomba.

 

− Bien. Allons-y, lança Jaheira.

 

Daren la suivit, avançant précautionneusement sur l’étroite planche de métal. Aerie se trouvait juste derrière lui, et il sentit sa main s’agripper à sa taille. Une inexplicable angoisse planait autour de ce bâtiment, alimentée par les cumulus menaçants et le vent lourd chargé d’une tension électrique. Daren s’avança le premier et tourna la poignée de métal noir. Un bourdonnement sourd s’éleva tandis que les pans métalliques s’entrouvraient, et tous les cinq franchirent les portes de Spellhold.

 

− J’espère que vous avez de bonnes raisons d’être ici.

 

Une voix sévère s’éleva dans le hall d’entrée de l’asile. La pièce était immense, sobrement décorée de quelques arcades et de tapis beiges. L’homme qui venait de parler était encagoulé et se dirigeait vers eux d’un pas leste.

 

− Vous êtes Daren, n’est ce pas ?, demanda-t-il ensuite d’une voix froide.

 

Une panique soudaine l’envahit. Que leur venue fût annoncée ne le surprit pas, mais il ne s’attendait pas à être reconnu dès son arrivée.

 

− Comment connaissez-vous ce nom ?, s’offusqua Jaheira.

 

Le mage cagoulé émit un petit rire qui fit frissonner Daren. Il ne savait pas pourquoi, mais cet homme le mettait extrêmement mal à l’aise.

 

− J’ai des yeux et des oreilles dans tout Brynnlaw, voyez-vous, et je sais que vous enquêtiez en ville depuis hier. La sécurité est importante lorsqu’on dirige une institution comme celle-ci.

 

Il marqua une courte pause, et le grand hall se trouva plongé dans un silence angoissant. Si cet homme était au courant de leurs actions, il était aussi sans aucun doute au courant de la supercherie de leur venue.

 

− Je sais pourquoi vous êtes là. Pourquoi tu es là, ajouta-t-il en s’adressant à Daren.

 

Il sursauta à cette dernière phrase. Son cœur se mit à palpiter.

 

− Je t’ai observé depuis ton arrivée, et je sais pourquoi tu es ici. Ta préoccupation pour ton… Imoen se lit sur ton visage.

 

Sa tête commençait à tourner. Il ne distinguait pas le visage de leur hôte, mais ses intonations le laissaient présager terrifiant. Il savait donc pour Imoen. Une main amicale se posa sur son épaule, celle d’Aerie, lui rendant sa confiance ébranlée. À ses côtés, Jaheira fulminait, serrant les poings.

 

− À quoi jouez-vous ?, s’exclama-t-elle soudainement. Si vous êtes omniscient, alors il est inutile de se cacher plus longtemps ! Conduisez-nous à elle !

 

Le mage cagoulé l’ignora, et continua en s’adressant à Daren.

 

− Elle est en bonne santé, ne t’inquiète pas. Et, si c’est ce que tu souhaites, je vais de ce pas t’emmener la voir.

 

Daren écarquilla les yeux. Il tourna son regard vers ses compagnons, le souffle court, et acquiesça sans hésiter.

 

− Ceci n’est pas une prison, reprit le mage en direction de la druide, mais un établissement de guérison et de connaissance.

− Alors pourquoi toutes ses mesures de sécurité ?, répliqua-t-elle, soupçonneuse.

− Nous traitons des sujets dangereux, répondit-il en se dirigeant vers le couloir au fond de la pièce. Nous avons amené Imoen pour sa sécurité, et il ne serait pas bon pour elle d’être en danger ici, n’est ce pas ?

 

Il avait finit sur un ton presque menaçant. Tous les cinq traversèrent la grande pièce, et rejoignirent le mage qui les attendait.

 

− Enfin, ce n’est pas aussi simple, reprit-il. Mais rien n’est jamais simple, n’est ce pas ? Suivez-moi, je suis sûr que vous me comprendrez mieux une fois que je vous aurais expliqué.

− Je crois que j’ai parfaitement compris !, marmonna Jaheira. Cet endroit pue la corruption et la tromperie !

 

Elle avait parlé assez fort pour être entendue et toisa le responsable du regard, mais le mage conserva le visage dissimulé sous sa capuche, sans réaction.

 

− Et qu’en est-il du prisonnier nommé Irenicus ?, reprit-elle plus fort. Est-il toujours ici ?

 

Le mage ne répondit pas tout de suite, et finit par ouvrir la porte au fond du couloir.

 

− Entrez, et voyez par vous-même. Je suppose que vous n’avez pas fait tout ce chemin pour rien, alors examinez les lieux par vous-même. Afin que vous soyez pleinement convaincus de la qualité de nos pratiques, je vais vous présenter notre établissement, et vous conduire à Imoen.

 

Jaheira poussa un léger soupir d’exaspération, mais ne répondit pas. Daren était déchiré par ses sentiments. D’un côté, il était tellement impatient de revoir son amie d’enfance qu’il en éprouvait même du mal à respirer, mais d’un autre, cet endroit et cet homme remuaient en lui des souvenirs douloureux qu’il n’avait pas encore affrontés. Une terrible appréhension le rongeait. Il était maintenant si près du but qu’une question qu’il n’avait pas encore osée se poser l’obsédait sans relâche : qu’était-il arrivé à Imoen ? Ils avaient été séparés depuis plusieurs semaines, et les visions qu’ils avaient eues en rêve laissaient présager de bien sombres évènements, si toutefois elles avaient un quelconque lien avec la réalité. Avait-elle été torturée à nouveau ? Cet « asile » ressemblait bien plus à une prison que leur guide ne voulait bien l’admettre. La voix du mage le tira alors de ses questions sans réponse.

 

− La résidence pour mages déviants abrite de nombreux pensionnaires, commença-t-il d’un ton professoral, en désignant la grille d’une cellule. Ceux-ci bénéficient tous d’un environnement structuré. Ils peuvent également être examinés, de manière à comprendre de quoi ils sont capables. Prenez par exemple la jeune Dili.

 

À l’intérieur de la cellule, une jeune fille d’une dizaine d’année était assise sur un tabouret, et dévisagea à leur approche le mage d’un œil inquiet.

 

− Elle a été chassée de sa famille à cause de ses talents. À un âge remarquablement avancé, elle a appris à modeler l’énergie magique, lui permettant de changer de forme à volonté. Voyez plutôt.

 

La fillette se leva tout à coup en apercevant les nouveaux arrivants, un sourire radieux sur le visage. Daren eut un pincement au cœur de savoir cette enfant si jeune emprisonnée ici, sans doute pour le restant de ses jours.

 

− Oh ! Des nouveaux visages !, s’écria-t-elle. Je peux être vous ? S’il vous plaît !

 

Les cheveux de Dili s’allongèrent soudainement, passant d’une couleur châtain à un ton blond, et les traits d’Aerie apparurent sur son visage. L’elfe poussa un léger cri et Daren fit un pas en arrière, quelque peu horrifié par ce spectacle si déroutant.

 

− Elle est en sécurité ici, reprit le mage. Et nous apprenons d’elle des informations inestimables.

 

Il s’avança dans le couloir, et s’arrêta devant une autre cellule. Daren mit quelques instants à détacher son regard de la fillette métamorphosée, puis rejoignit ses compagnons.

 

− Voici Wanev, continua le guide. Il était coordinateur de l’asile avant que je ne prenne mes fonctions. Une trop forte exposition aux forces magiques, sans doute…

− Quoi ?, s’écria d’une voix forte un vieil homme en toge verte de l’autre côté des barreaux. Qu’est ce que vous voulez ? Je veux que cette salle soit nettoyée ! Et au plus vite !

 

Il avait le regard complètement fou, et s’adressait à la paroi devant lui.

 

− Je crois qu’il aurait dû être un peu plus prudent, commenta Yoshimo à voix basse. Je suis sûr qu’il aurait pu échapper à sa condition s’il avait coopéré avec le nouveau personnel de l’asile…

 

Jaheira haussa les sourcils à cette remarque incongrue. Le mage se tourna vers le voleur, sa capuche toujours abaissée.

 

− Personne ne pouvait prévoir sa réaction, ajouta-t-il lentement. Mais son étude nous permettra d’éviter que cela se reproduise. Sa carrière est terminée, hélas…

 

Le mage continua sa présentation et tourna à l’angle du couloir. Quatre cellules comportaient autant de prisonniers, chacun s’adressant à d’imaginaires interlocuteurs dans un brouhaha surnaturel. Cette visite était saisissante, et mettait Daren particulièrement mal à l’aise. Cet homme présentait ses détenus comme d’intéressants sujets d’études, et il ne pouvait s’empêcher d’imaginer Imoen à leur place. Jaheira devait elle aussi ressentir la même impatience, et intervint d’une voix cassante.

 

− Nous ne sommes pas venus ici pour faire du tourisme, mais pour voir Imoen.

− Patience, répliqua le mage d’un ton presque doucereux.

 

Il continua d’avancer à pas lents, présentant les pathologies dont souffraient ces hommes et ces femmes en cage.

 

− Najier Skall, un barde autrefois, mais plus qu’un enfant aujourd’hui. Il a, dit-on, vu au-delà du multivers. Mais il a sans doute vu quelque chose qu’il ne devait pas voir… Incroyablement dangereux laissé sans surveillance.

 

L’homme était vêtu d’une tunique bleu clair, et chantait une comptine d’une voix de fausset.

 

− Et ici Aphril, reprit-il, qui a elle aussi voyagé trop loin. Sa vision dépasse tout ce que nous connaissons… Elle dort peu, mais… à quoi bon fermer les paupières lorsqu’on peut voir dans les Plans ? Il semblerait qu’elle ne soit plus jamais vraiment seule…

 

La jeune femme haletait en poussant quelques cris désordonnés. Daren était stupéfait, mais le mage continua nonchalamment sa présentation à mesure qu’ils avançaient dans le couloir.

 

− Voici Tiax. Nous avons trouvé ce gnome délirant au bord d’une route… Nous ne savons pas grand-chose de lui, si ce n’est qu’il est extrêmement dangereux laissé en liberté.

 

De nombreuses traces noires de brûlures ornaient effectivement sa cellule, et les yeux déments du gnome les observaient d’un air paranoïaque en proférant quelques insultes à leur passage.

 

− Et pour terminer, l’un de nos plus dangereux spécimens.

 

Plusieurs grilles les séparaient effectivement d’un homme accroupi à terre qui grommelait des paroles incompréhensibles.

 

− Il s’appelle Dradeel. C’est un vieil elfe, mage bien sûr. Très puissant… mais résolument associable. Il ne vaut mieux pas s’en approcher sans des protections appropriées. Il a dû subir un profond traumatisme dans le passé… mais nous ne pouvons pas le laisser dans cet état en liberté.

 

Le couloir débouchait enfin sur un petit salon. Le mage s’y était arrêté, les bras croisés.

 

− Et voici enfin celle qui tu recherches. Elle se porte bien, surtout aux vues des circonstances.

 

Derrière lui, une jeune femme se tenait immobile, ses longs cheveux roux lui cachant le visage. Daren était presque paralysé par l’émotion. Il fit quelques pas en avant, les mains tremblantes.

 

− Imoen ? Imoen, c’est bien toi ?

 

La jeune femme releva la tête, dévoilant ainsi un visage creusé par la fatigue et la folie.

 

− I…mo…en ?, répéta-t-elle en écho.

 

Ses grands yeux bleu-gris autrefois si pétillants de malice étaient éteints, perdus dans le vague. La voix de Daren l’avait faite réagir, mais elle ne semblait pas l’avoir reconnu.

 

− Que… ?, commença-t-il, la gorge serrée.

 

Ses compagnons étaient restés en arrière, eux aussi désemparés.

 

− Que lui avez-vous fait ?, tonna Daren en se retournant. Qu’avez-vous fait à Imoen ?

 

Sa voix était étouffée par des larmes de colère et de désespoir. Avaient-ils fait tant de chemin pour rien ? Étaient-ils arrivés trop tard ? Ces maudits Mages Cagoulés lui avaient brisé l’esprit, et Daren sentit sa colère gronder au plus profond de son âme.

 

− Elle ne semble pas vouloir répondre, en ce moment. Sa conscience est fugitive. Mais…

− Comment avez-vous pu lui faire ça ?, hurla-t-il.

− …mais heureusement que tu es venu, termina le mage.

 

Daren était fou de rage et de désespoir, mais la dernière phrase du Mage Cagoulé retint son attention.

 

− Qu’est ce que vous marmonnez, encore ? Je suis venu chercher Imoen, et je vais repartir avec elle !

 

Le mage éclata d’un rire mauvais qui fit trembler Daren de tout son être. Sa tête lui faisait de plus en plus mal, comme si une force invisible s’étirait à l’intérieur de son crâne.

 

− Je vois que tu ne comprends pas…, reprit-il d’un ton menaçant. Il est heureux pour moi, que tu soies venu !

− Quoi ? Que…

 

Cette voix. Cette voix à la fois douce et acerbe.

 

− J’en ai fini avec elle, pour l’instant. Et pour le moment, c’est toi, qui m’intéresses !

 

Il éclata de rire à nouveau. Le cœur de Daren se mit à battre si fort que ses martèlements se répercutaient douloureusement contre ses tempes. Cet homme devant lui, cet homme à la voix si cassante…

 

− Je savais que tu la rechercherais. Le chemin était tortueux, mais pas impossible, j’y ai veillé. Tout était prévu pour éprouver ton potentiel. Et… je dois avouer que j’en suis satisfait.

 

Il n’y avait plus de doute. C’était si évident, maintenant. Ils venaient de foncer droit dans la gueule du loup.

 

− Les Mages Cagoulés ne dirigent plus l’asile, continua-t-il. Avec l’aide de Bodhi, j’ai pu en prendre très vite le contrôle. Tu as l’air surpris ?, ricana-t-il à nouveau. Oui, ses instincts de prédateurs sont magnifiques, n’est ce pas ? Mais… je pense que tu te souviens de mon nom, à présent ?

 

Il retira la capuche qui dissimulait son visage, et dévoila ses deux yeux aussi froids que la glace. Daren revoyait encore distinctement ce regard mauvais qui le disséquait pendant ses longues séances de torture.

 

− Irenicus…, murmura-t-il pour lui-même, la mâchoire serrée.

− Inutile de te mettre dans tous tes états !, s’exclama le sorcier. Que tu viennes pour la justice ou pour la vengeance m’importe peu. Rien ne pourra plus contrecarrer mes plans à présent.

− Parce que tu crois que nous allons te laisser faire à ta guise ?, répliqua Daren en dégainant son épée.

 

Un sursaut d’angoisse le submergea un instant. Depuis quelques minutes déjà, il n’entendait plus ses compagnons derrière lui. Aucun d’eux n’était intervenu. Il n’eut pas le temps de se retourner qu’Irenicus s’adressa à l’un d’eux.

 

− Yoshimo ? Tout s’est passé sans incident ?

 

Le voleur était resté immobile, le visage grave et les yeux rivés au sol. À ses côtés, Jaheira, Minsc et Aerie ne bougeaient pas non plus, le regard perdu dans le vague. Yoshimo releva lentement la tête, le visage décomposé.

 

− De quoi parle-t-il, Yoshimo ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

 

Le voleur déglutit plusieurs fois, secouant légèrement la tête, puis répondit.

 

− Les… Les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent, Daren. Et je… je m’en excuse.

 

Sa voix tremblotait. Daren écoutait son ami, les yeux écarquillés, une incompréhension sur le visage.

 

− Je n’ai aucune explication satisfaisante à te fournir, termina-t-il en baissant à nouveau le regard.

− Mais…

− Tu as fait ce que tu devais faire, Yoshimo, le coupa Irenicus. Tout a été préparé comme je te l’ai demandé ?

− O-Oui, Maître Irenicus.

 

Daren vit distinctement une larme couler le long de sa joue. C’était impossible. Yoshimo… Il avait combattu à leur côté pendant tout ce temps, avait risqué sa vie plusieurs fois pour sauver la leur. C’était tout bonnement impossible.

 

− Yoshimo !, s’écria Daren. Mais de quoi parles-tu ?

− Il parle de loyauté, répondit le sorcier d’un ton sarcastique. De loyauté à mon égard, bien entendu.

− Je suis désolé, Daren… Tu ne connais pas toutes les circonstances. Et… je ne peux pas t’en dire plus. Excuse-moi pour tout…

 

Une voix hurla dans son esprit déjà embrumé. Pourquoi ? Leur tâche n’était-elle pas déjà assez difficile, sans y ajouter la traîtrise d’un compagnon ? Tout cela n’avait aucun sens. Daren serra les poings sur la garde de son arme.

 

− Yoshimo ! Nous avons fait tant de chemin ensemble, depuis que nous nous sommes échappés de…

 

… de son repaire. Tout était-il minuté depuis le départ ? Leur évasion, leurs retrouvailles… Tout ceci était donc déjà écrit… ?

 

− Mais nous avons assez parlé, reprit le mage. À voir l’état de tes compagnons, ton dernier repas a bien été pris selon mes recommandations.

 

Sa tête recommença à tourner, plus fort.

 

− Que… Tu vas payer, Irenicus ! Je te jure que je vais te tuer !

 

La douleur lancinante gagna son esprit, ralentissant encore ses mouvements. Le sorcier éclata d’un rire qui résonna sans fin à ses oreilles. Tout s’embruma autour de lui. La pièce dans laquelle ils se trouvaient tournait de plus en plus vite.

 

− Il n’y a pas de héros, dit une voix lointaine. Il n’y a pas de combat. Il n’y a que le sommeil…

 

La lumière s’éclaircit jusqu’à devenir blanche, l’aveuglant totalement, puis ce furent le tour des ténèbres. Ne sentant plus ses membres, Daren s’effondra au sol, en s’enfonçant dans un sommeil sans rêve.

Brynnlaw

Le trajet se déroula sans incidents majeurs. Les hommes de Saemon n’étaient pas des plus bavards mais connaissaient leur travail, ce qui était l’essentiel. La traversée dura un peu plus de deux jours, et le seul évènement inquiétant fut une rencontre maritime lors de la deuxième nuit. Il s’agissait, d’après le capitaine, d’un navire de pirates qu’il trompa astucieusement en répondant à leurs signaux lumineux de la même manière qu’eux, évitant ainsi un éventuel abordage. Au matin du deuxième jour, le soleil n’était pas encore levé sur Athkatla qu’on ne distinguait plus que quelques hautes tours au loin dans le ciel, et une lune rosée qui apparaissait au-dessus d’une petite île devant eux, surplombée par une immense forteresse.

Spellhold. Le bâtiment trônait en haut d’une falaise, dominant le village en contrebas. S’il n’avait rien su de ce terrible endroit, Daren aurait trouvé ce lieu paradisiaque. Les maisons blanches accrochées au rivage et montant vers le haut de la falaise créaient une harmonie parfaite des lieux, et donnait l’impression d’un village paisible et calme. Mais ce n’était pas le cas. Cette île était aux mains de pirates, et la forteresse qui la dominait était tenue par de puissants sorciers. Et Imoen, son Imoen, était retenue prisonnière en ces murs, endurant probablement les tortures de ces Mages Cagoulés. Sentant une présence familière derrière lui, Daren se retourna, découvrant ses quatre compagnons qui scrutaient aux aussi l’horizon encore sombre, le visage impassible.

 

− Nous retrouverons Imoen, et nous ferons payer cet assassin, dit lentement Jaheira en détachant chaque syllabe, comme si elle avait lu dans ses pensées.

 

Personne ne répondit, mais Daren sentit une main douce passer sous son bras, et le contact soyeux des cheveux d’Aerie contre sa joue. Son cœur s’emballa, et l’espace d’une seconde, une chaleur réconfortante l’envahit en dissipant ses peurs et ses doutes. Aerie releva son visage vers le sien et lui fit un sourire qui en disait plus que des mots, avant de s’éloigner vers les autres.

 

− Brynnlaw, annonça la voix de Saemon Havarian derrière eux. Nous serons à quai d’ici peu.

− Je ne suis pas mécontent d’arriver bientôt !, s’écria Minsc. Bouh supporte mal la traversée, et l’estomac de Minsc n’est pas non plus au mieux de sa forme.

 

Le capitaine retourna donner les dernières instructions dans la cabine, et la Galante continua fièrement sa route en direction de la petite île. Une demi-heure plus tard, Daren et ses compagnons posaient enfin pied à terre. L’aube pointait à l’horizon, mais la lune s’était cachée derrière les nuages, il faisait encore trop sombre pour distinguer plus nettement le village.

 

− Et nous voici à bon port !, s’écria Saemon. Une traversée parfaite, et je sais de quoi je parle… Bien, nos chemins se séparent ici, je crois.

 

Il s’avança pour saluer ses passagers un à un. Malgré son ton faussement détendu, il avait l’air préoccupé, et jetait des regards suspicieux derrière lui très régulièrement.

 

− Vous voici donc arrivés à destination, répéta-t-il, et c’est… hem… avec regret… que nous allons… heu… nous séparer. Je… je vous laisse à votre mission, quelle qu’elle soit. Et…

 

Une inexplicable tension envahit tout à coup l’atmosphère. Le petit soleil du matin n’était pas encore levé, et un air froid balaya le pont sur lequel ils venaient d’accoster. Derrière eux, quelques craquements s’échappèrent du bateau, qui commençait déjà à faire demi-tour en laissant son capitaine à quai.

 

− Que se passe-t-il ?, demanda Daren.

 

Saemon était de plus en plus pâle, et ses yeux ne parvenaient à se fixer nulle part.

 

− Je… je suis vraiment désolé… Mais les affaires sont les affaires… Vous… savez de qui je parle, n’est ce pas ?

 

Il ne laissa à personne le temps de répondre.

 

− Enfin, j’espère que tout ceci sera réglé rapidement. Je n’ai vraiment aucune attirance pour la violence…

− Saemon !, tonna Jaheira. A quoi rime tout ceci ?

 

Une voix féminine, glaciale et terrifiante, s’éleva derrière eux.

 

− Il se trouve que vous avez fait le mauvais choix, rien de plus.

 

Daren se retourna en un éclair. La silhouette qui venait de se révéler ne lui était pas inconnue. La femme souleva sa capuche et dévoila son visage. Aerie plaqua une main contre sa bouche en étouffant un cri.

 

− Valen !

− Ne vous avais-je pas dit que vous deviez faire le bon choix ?

 

Son visage… Pâle comme la mort elle-même, comme tous ceux de ces vampires qu’ils avaient croisés. Comme celui de sa maîtresse, Bodhi… Valen dévisagea un à un les cinq compagnons de ses yeux injectés de sang.

 

− Bon, hé bien je crois qu’il est temps pour moi de partir.

 

Saemon entama quelques passes magiques, et avant qu’aucun d’eux n’eût le temps de réaliser la situation, il avait disparu dans un éclair doré.

 

− Ce n’est ni toi ni ce vulgaire traître qui nous fera échouer, démon !, tonna Jaheira. Tu ne nous fais pas peur !

− Oh, vraiment ? Tu devrais pourtant… Allez-y mes mignons, régalez-vous !

 

Au même moment, deux brumes bleutées se matérialisèrent aux côtés de la vampire. Le combat semblait inévitable, et Daren, Minsc, Jaheira et Yoshimo s’étaient rapprochés en position de combat. Aerie, qui était restée en arrière, guetta une opportunité de faire usage de sa magie. Valen ne s’avança pas, laissant ses deux acolytes se lancer les premiers dans la bataille. Comme toujours, leurs mouvements étaient rapides, et ils se déplaçaient aussi lestement que des ombres. Ajouté à cette difficulté, tous les cinq devaient contrôler leur regard pour ne pas tomber sous l’hypnose de ces créatures. Daren était en garde, le dos contre celui de Yoshimo, tandis que Minsc et Jaheira se tenaient à leurs côtés. Il vit le rôdeur fermer les yeux avec force en serrant son épée, puis charger d’un cri terrifiant. Minsc balaya l’air devant lui du tranchant de sa lame, mais ne parvenait pas à toucher sa cible ainsi aveuglé. Ils n’avaient pas encore véritablement commencé à se battre qu’Aerie entama ses prières, et une lumière argentée fit chanceler les deux vampires qui titubèrent en plaquant leurs mains blanches contre leur visage. Daren saisit cette occasion et se précipita contre l’un d’eux, la pointe de son épée en avant.

 

− Ssss ! Tu pourriras dans ta tombe !, s’écria Valen en direction de l’avarielle.

 

Avant que quiconque n’eût le temps de réagir, elle se jeta sur Aerie, toutes griffes dehors. Un choc mou indiqua à Daren que son arme venait de transpercer sa cible, mais il ne la regardait déjà plus. Ses yeux étaient rivés vers l’elfe qui chutait en arrière, tandis que trois rainures écarlates s’élevaient dans les airs avant de retomber sur ses cheveux d’or. Valen tourna son visage vers lui, ce même visage blafard et effrayant qu’ils avaient croisé à la pâle lumière des étoiles quelques jours plus tôt. Un relent de haine et colère lui picota légèrement les doigts avant de s’emparer davantage de son corps. Daren sentait son pouvoir gronder, et il n’avait aucune envie de ne pas s’en servir contre cette Valen. La vampire lui décocha un sourire mauvais tandis qu’elle portait ses longs doigts fins à sa bouche pour se délecter de ce sang fraîchement coulé. Daren ne pouvait plus faire un mouvement. Il était submergé par ce spectacle d’horreur et ses muscles ne lui répondaient plus. Même ses compagnons à ses côtés lui semblaient lointains. Il ne distinguait plus que le visage de Valen, ses yeux rougeoyants plongés dans les siens et son rire résonnant sans fin dans son esprit.

Un son métallique le tira de son cauchemar, un son qui le ramena un bref instant à la réalité. Il était en train de succomber à cette créature, et il n’existait plus qu’un seul moyen de se tirer de ce faux pas. Il saisit cette dernière parcelle de lucidité et laissa le brouillard rouge s’échapper de son corps. Valen avançait toujours vers lui, lentement. Elle n’avait sans doute rien remarqué d’anormal, mais il commençait néanmoins à éveiller ses sens. Une appréhension familière lui pinça le cœur. Il ne devait pas aller trop loin. Une simple parcelle de son héritage lui suffisait pour pouvoir combattre, mais à chaque fois qu’il y faisait appel, il devait lutter intérieurement contre la tentation de l’utiliser davantage. Le fourmillement grandissait à mesure que la brume envahissait les quais. Valen n’était plus qu’à quelques pas, affichant toujours son sourire sanglant. Il devait attendre le dernier moment. Son arme était à terre, à ses pieds. Il avait dû la lâcher pendant son cauchemar, mais ne pouvait pas la ramasser sans se dévoiler. Aucune importance. Seule sa haine importait à présent, et il n’avait besoin d’aucune arme pour tuer. Le brouillard s’intensifia encore, et Valen se réduisit à une simple silhouette un peu plus sombre dans le rouge omniprésent.

 

− Tu vas mourir, enfant de Bhaal…

 

Concentrant tout son pouvoir dans sa paume droite, Daren se mit à hurler. Son cri fut tel que la vampire s’immobilisa. Son poing le brûlait et il sentait sa rage lui déformer le visage. Il décocha un coup d’une puissance terrible, et lorsqu’il atteint sa cible, un éclat noir déchira le corps de Valen.

 

− Que… ? Ce n’est pas…

 

La brume se dissipa quelque peu. Daren avait toujours le bras droit en avant, le corps transpercé de la vampire devant lui. Un sang noir coulait abondamment le long de ses muscles tandis qu’elle le dévisageait, perplexe.

 

− Ne la laisse pas partir, Daren !

 

C’était la voix de Jaheira. Daren tourna une fraction de seconde son regard vers ses compagnons, et découvrit les corps des deux autres morts-vivants au sol, inertes. Minsc et Yoshimo étaient assis un peu plus loin. Ils semblaient légèrement blessés, mais hors de danger. Tout à coup, la pression autour de son bras se mit à faiblir. Valen arbora un rictus maléfique tandis que son corps se métamorphosait. Elle allait prendre la fuite.

 

− Essaye toujours, démon !

 

Jaheira plaqua ses deux mains au sol et d’épaisses lianes surgirent des planches de bois humides au sol. La magie de la druide n’était sans doute pas en mesure d’empêcher pleinement la transformation, mais était tout de même capable de la ralentir.

 

− Vous n’avez aucune chance, mortels, susurra-t-elle. Même si vous avez remporté une bataille cette nuit, vous n’êtes pas en mesure de me vaincre !

 

Elle était toujours transpercée par le bras de Daren, et même si sa blessure l’avait affaiblie, elle ne semblait pas inquiète pour autant.

 

− C’est justement là que tu fais erreur ma jolie, continua Jaheira, toujours accroupie. Nous ne sommes plus la nuit.

 

Le visage de Valen se figea. D’une expression de mépris doublé de haine, il passa à la surprise, puis à la peur. Daren réalisa alors le plan de la druide. Les vampires, aussi puissants fussent-ils, ne supportaient pas la lumière du jour. Autant la nuit était leur alliée, autant le moindre rayon de soleil leur apportait une mort certaine.

 

− Non ! Vous ne pouvez pas… Non !!

 

Valen se débattit avec force, mais leurs efforts conjoints l’empêchaient d’user de ses pouvoirs. Le ciel avait changé de couleur depuis le début de leur affrontement, et une pointe rosée commençait à colorer les nuages du côté du levant.

 

− Vous ne pouvez pas me vaincre !, s’écria-t-elle.

 

Son ton était cependant plus proche du désespoir que d’une réelle menace. Valen rassembla ses forces et se concentra à l’extrême. Son corps se mit à luire d’une couleur bleutée, et une fine poussière s’échappa de sa peau blanche. Daren retira son bras de la brume, résigné.

 

− Nous nous retrouverons, enfant de Bhaal !, lança-t-elle avant de disparaître. Je te le jure !

− Non !, s’écria Jaheira.

 

Le visage de Valen se troubla lui aussi, ne laissant plus paraître que quelques traits virant sur le bleu. Tout son corps s’était transformé, et il restait plus que son regard mauvais, qui se figea soudainement en une expression de surprise.

 

− Tu n’iras nulle part !

 

Une voix féminine les fit tous sursauter. Aerie, trois grandes balafres rouges en travers de sa robe déchirée, s’était relevé, et tenait ses mains en avant dans un éclat gris argenté. Une bulle de la même couleur s’était formée autour de Valen, et malgré ses efforts, la vampire dut à nouveau reprendre forme.

 

− Petite peste !, hurla-t-elle. J’aurai dû te tuer définitivement !

 

Daren regarda tour à tour Aerie et Jaheira. La magie de l’elfe l’avait empêchée de s’enfuir, mais maintenant qu’elle s’était matérialisée, sa magie n’avait plus le même effet. D’un coup de griffe, Valen déchira la bulle grise et fit chanceler l’avarielle. Daren, mais aussi Minsc et Yoshimo, se précipitèrent autour d’elle, lui coupant toute retraite.

 

− Mourrez !, hurla-t-elle.

 

Valen se jeta à nouveau au combat, l’espace d’une seconde. Le soleil fit alors son apparition, et un rayon doux et lumineux réchauffa l’atmosphère. Dans un hurlement désespéré, la vampire porta ses deux mains au visage tandis qu’elle se décomposait dans un bruit qui rappela à Daren celui d’une lame brûlante qu’on tremperait dans de l’eau glacée. En quelques secondes, il ne restait qu’un tas de cendres noires des trois créatures de la nuit.

 

− Aerie ! Tu vas bien ?

 

Daren s’était précipité à son secours, tandis que Jaheira s’occupait de soigner les blessés. L’aube se levait sur Brynnlaw, et une chaleur réconfortante apaisa les lieux. Il était tôt et pour le moment, les docks étaient encore déserts.

 

− Daren… Merci…

− Ne parle pas, tu es encore faible. Jaheira va s’occuper de toi.

 

Elle lui répondit d’un sourire, et s’assit à même le sol, s’appuyant contre l’un des pylônes de bois du ponton. En quelques minutes, la druide avait soigné leurs blessures les plus graves, et ils se mirent en quête de l’auberge la plus proche.

 

L’île était loin d’être immense, et le village ne comportait qu’une seule taverne. Le « Singe Vulgaire », une bicoque mal famée, concentrait tous les malandrins en mal d’aventure : la plupart des clients ressemblaient à des pirates ou à des évadés de prisons. Les recherches n’allaient peut-être pas se dérouler aussi simplement que Daren l’avait espéré. L’euphorie du voyage était passée, et s’infiltrer dans Spellhold ne semblait plus aussi simple. Ils avaient néanmoins un atout : la trahison de Saemon Havarian avait échoué, et ils étaient toujours en vie. Toutefois, Valen éliminée, Bodhi apprendrait inévitablement la nouvelle, et préparerait  sans doute une nouvelle offensive sous peu. Ils avaient cependant éliminé deux de ses lieutenants, et Daren espérait que sa marge de manœuvre s’en trouverait réduite, au moins suffisamment pour leur laisser le temps de retrouver Imoen. Ils prirent deux chambres et se reposèrent quelques heures le temps de reprendre leurs forces. Ils n’avaient aucun contact ici, et mener l’enquête leur prendrait sans doute plus d’une journée.

 

− Tu es déjà venu ici, Yoshimo ?, demanda brusquement Jaheira.

 

Il sursauta à sa question, et balbutia quelques instants avant de répondre.

 

− Je… Oui, enfin non. C’est que… Pourquoi cette question, mon amie ?

− J’ai remarqué que tu sembles à ton aise, ici, contrairement à nous.

− Tu as sans doute raison, répondit-il, gêné. Peut-être que mon affinité avec les milieux souterrains de plusieurs royaumes me permet de me repérer plus facilement en lieu hostile que vous ?

− C’est possible…, soupira-t-elle en haussant les épaules. On mange un morceau et on explore le village ?, enchaîna-t-elle en changeant de ton.

 

Ils acquiescèrent et prirent une rapide collation avant de se séparer. Jaheira et Minsc se dirigèrent vers le nord de l’île, en direction de l’asile lui-même, tandis que Daren, Aerie et Yoshimo arpentèrent les ruelles de Brynnlaw. Il était deux heures de l’après-midi, et ils s’étaient donné rendez-vous avant le coucher du soleil, à l’auberge.

Dans de trop nombreuses rues, des groupes d’hommes balafrés et armés jusqu’aux dents les dévisageaient, sifflant occasionnellement Aerie dont le visage changeait subitement de couleur. Daren et Yoshimo gardaient leurs armes bien visibles, espérant dissuader ainsi les éventuels pillards de passer à l’action, mais leur présence ne passait pas inaperçue. Trois étrangers dont une elfe aux longs cheveux blonds défilant dans les rues d’un village minuscule ne pouvait qu’éveiller l’attention des autochtones, qui faisaient certainement partie de cette organisation pirate dont Saemon leur avait parlé.

 

− Dis-moi, Daren, demanda soudainement Yoshimo. Pourquoi es-tu parti de chez toi ?

 

La question était si inattendue et surprenante que Daren en resta bouche bée.

 

− Je veux dire, reprit-il, qu’est ce qui t’a poussé à quitter le lieu où tu as grandi ?

 

Un sourire nostalgique traversa son visage. Château-Suif, Gorion, Imoen. L’espace de quelques secondes, tout ce qui s’était passé ces derniers mois n’avait jamais existé. Il était encore entre les murs protecteurs de la ville bibliothèque, entouré de son père adoptif et de son amie d’enfance. Il n’avait jamais connu Sarevok, et la Porte de Baldur seulement en livre. Le souvenir d’une enfance révolue à jamais.

 

− Ça va aller ?, s’enquit le voleur.

− Oui, oui…, finit par répondre Daren. Je… j’étais juste en train de me rappeler tout ça…

− Excuse-moi. Je ne voulais pas te remémorer des souvenirs pénibles.

− Non, non, ce n’est rien. Ce n’est pas un secret. J’ai quitté Château-Suif parce que j’y ai été forcé. Mon père adoptif s’est fait tuer par mon frère de sang, Sarevok, et j’ai été contraint d’aller de l’avant, si tu vois ce que je veux dire.

− Ton frère de sang ?, répéta Yoshimo. Tu veux dire que ce Sarevok était aussi un enfant de Bhaal ?

 

Daren hocha de la tête.

 

− Et… penses-tu qu’il puisse exister d’autres de ses enfants ? En dehors de vous deux ?

− C’est possible…, répondit Daren, pensif. Mais dis-moi, pourquoi cet intérêt soudain pour Bhaal et sa lignée ?

 

Yoshimo eut un léger frisson nerveux, et bégaya quelques syllabes avant de répondre.

 

− Je…C’est…Non… Pour rien. Simple curiosité de ma part, c’est tout. Ah ! Je pense que nous sommes arrivés dans un lieu intéressant, poursuivit-il précipitamment en changeant de sujet.

 

Daren et Aerie s’échangèrent un regard circonspect, mais il leur désigna une bâtisse de grande taille un peu plus loin, gardée par un homme armé. Rien ne laissait présager qu’elle pouvait avoir un quelconque intérêt, mais Yoshimo pointa quelques éléments que lui seul avait remarqué.

 

− Regardez. Les fenêtres sont fausses. On a juste peint des barreaux en trompe-l’œil, pour faire croire à une maison comme les autres. Et cet homme, là devant : il observe tout ce qui se passe sans bouger, et a un énorme trousseau de clé qui dépasse de sa ceinture. Et à en juger par sa tenue, il est sans aucun doute affilié à ces pirates que nous avons croisés à plusieurs reprises. Je suis sûr que le bâtiment qu’il garde doit être leur quartier général, ou quelque chose comme ça. Et si ce sont bien eux qui ont la main mise sur cette île, ils doivent être les seuls à posséder les informations que nous cherchons sur l’asile.

 

Maintenant qu’il leur avait donné ses conclusions, il était plus qu’évident que ce bâtiment était suspect. Daren et Aerie eurent une moue d’admiration pour les talents d’observation de leur ami. Yoshimo leur lança un clin d’œil complice et les invita à s’approcher de la sentinelle pour en apprendre davantage sur ce lieu.

 

− Bonjour !, lança Daren d’un ton dégagé. Belle journée, n’est ce pas ?

 

Yoshimo se passa une main sur le visage en se tordant la joue. Son introduction n’était effectivement pas des plus habiles, mais il fallait bien tenter quelque chose. Le vigile tourna à peine son regard vers lui et grogna en guise de réponse, en agitant sa main comme si Daren n’avait été qu’un insecte ennuyeux.

 

− Vous… Pourriez-vous répondre à quelques questions, s’il vous plaît ?

 

Le garde ferma les yeux d’un air exaspéré.

 

− Tu vas décamper minus ? T’as rien à faire là !

− Je vous en prie, intervint Aerie en lançant son regard le plus langoureux, cela ne vous prendra pas longtemps.

 

Le pirate écarquilla les yeux en découvrant l’avarielle qui le dévisageait. Il déglutit plusieurs fois, et secoua la tête nerveusement.

 

− N’insistez pas ! Le Seigneur Pirate ne reçoit personne aujourd’hui !

 

Daren et Yoshimo s’échangèrent un regard discret.

 

− Et que faut-il faire pour être reçu par le Seigneur Pirate ?, demanda poliment le voleur.

− Il faut avoir un rendez-vous. Alors maintenant, dégagez, avant que je me fâche !

− Vous êtes vraiment sûr qu’on ne peut rien faire pour entrer ?, insista Yoshimo d’un air entendu.

 

Sa main descendit près de sa ceinture, et il tapota une bourse contenant quelques pièces. Le pirate haussa les sourcils et un léger sourire se dessina sur ses lèvres.

 

− Alors, dites-moi. Pourquoi tenez-vous autant à entrer ici ?

− Nous devons entrer dans Spellhold, avoua Daren.

 

Le garde cligna plusieurs fois des yeux, incrédule.

 

Entrer dans l’asile ? Vous êtes fous ?

− La raison pour laquelle nous devons entrer ne regarde que nous, répliqua Daren. Mais vous devez nous laisser voir votre maître.

− Houla, doucement mon petit ! Avant que je change peut-être d’avis, je voudrais voir la couleur de ton or.

 

Yoshimo détacha sa bourse et la lança au pirate. D’un geste habile, il en détacha le cordon et évalua rapidement le contenu.

 

− Hé hé, je pense que ça ira ! D’habitude, on s’acharne à m’éblouir de noms illustres pour pouvoir entrer… Mais je crois que vous avez fait le bon choix !

 

Le garde sortit une clé de son trousseau et déverrouilla la porte d’entrée.

 

− Allez-y, entrez. Pendant que je regarde ailleurs…

 

Yoshimo, Daren et Aerie franchirent les portes et pénétrèrent à l’intérieur du bâtiment. Le hall d’entrée contrastait catégoriquement avec la vue de l’extérieur. Au centre de la pièce, un petit bassin orné d’une statue irriguait les plantes décoratives par un astucieux système de conduits, et de magnifiques tableaux et autres trophées agrémentaient les murs. Au sol, de gigantesques mosaïques multicolores représentaient des scènes de la vie courante qui n’avaient rien à envier à un plafond lui aussi richement sculpté. Devant cet étalage de richesse, le petit groupe n’entendit pas la porte s’ouvrir à l’autre de bout de la pièce.

 

− Que signifie cette intrusion ? Que faîtes-vous là ?

 

Un grand homme brun et vêtu d’une tunique beige se tenait quelques mètres plus loin, les bras croisés et le regard accusateur.

 

− Êtes-vous celui qu’on nomme le « Seigneur Pirate » ?, demanda Daren.

− En effet. Mais cela ne me dit toujours pas pourquoi vous êtes ici !

 

Yoshimo s’avança à son tour et s’inclina en une révérence.

 

− Nous voulions vous rencontrer, et nous avons simplement payé votre garde pour entrer, Seigneur.

 

Le pirate parut un instant surpris, mais son visage se détendit rapidement.

 

− Je vois… C’est astucieux… En temps normal, je ne rencontre que des connaissances, mais enfin… Vous êtes ici. Que voulez-vous donc ?

 

Daren poussa un soupir de soulagement. Peut-être que la chance allait leur sourire à nouveau ?

 

− J’ai entendu dire, noble seigneur, que vous régniez en maître sur cette île. Et nous avons une requête un peu particulière à vous demander.

 

Ce tyran semblait avoir une faiblesse pour les éloges, et Daren préféra faire usage de flatterie sans la moindre modération.

 

− Voilà, je serais direct : nous devons entrer dans l’asile.

− Spellhold ?, l’interrompit le pirate. Ce n’est pas un endroit pour les gens… convenables. Que diable voulez-vous faire là bas ?

− En fait, nous voudrions savoir si vous pouvez en faire sortir quelqu’un…

− J’ai de très bonnes relations avec les maîtres de l’asile, le coupa-t-il d’un ton brusque. Ils contribuent puissamment à protéger ce port et les vaisseaux qui y accostent. En bref, je n’ai aucune envie de les mettre en colère, ni de relâcher dans la nature des fous qui méritent d’y être internés.

− Je…

 

Daren ferma les yeux lentement. Un terrible sentiment d’impuissance et de colère lui fit couler une larme. Allaient-ils échouer ? Si près du but ? Imoen n’était pourtant qu’à quelques lieues, mais des murs infranchissables la séparaient encore de lui. Ils devaient néanmoins faire au plus vite. Ses rêves, et la voix de son amie d’enfance l’implorant à son secours, résonnaient encore en écho dans son esprit. Mais ils étaient désarmés, perdus et épuisés par des semaines de recherches et d’efforts qui allaient peut-être finalement se révéler infructueux.

 

− Vos supplications m’indiffèrent, conclut le pirate. Laissez-moi.

 

La voix douce d’Aerie s’éleva alors derrière eux. L’avarielle s’inclina elle aussi et prit la parole à son tour.

 

− Noble Seigneur, vous devez nous aider. Il ne s’agit pas de faire sortir qui que ce soit de cet asile, mais bel et bien d’y entrer.

 

Le pirate la dévisagea, les yeux écarquillés.

 

− Que sous-entendez-vous, jeune demoiselle ?

− C’est… embarrassant, reprit Aerie. L’un de nos amis… est très perturbé. Et, pour son bien, nous voudrions l’accompagner à l’intérieur de Spellhold, pour qu’il y soit soigné. Vous pourriez faire cela pour nous, non ?

− Oui oui, bien sûr, répondit précipitamment le pirate. Mais je dois d’abord m’entretenir en privé avec votre ami, et lui faire passer quelques tests par mes associés.

 

Aerie regarda discrètement Daren, attendant une confirmation de sa part. Il avait bien entendu compris de qui elle voulait parler. Ils ne se connaissaient qu’un seul ami commun qui répondait à cette description, et il hocha de haut en bas la tête en guise réponse. C’était un plan risqué, mais c’était le seul susceptible de fonctionner.

 

− Il n’est pas avec nous, nous l’avons laissé dans sa chambre, reprit Aerie. Pourrions-nous repasser vous voir demain pour vous le présenter ?

− Très bien. Demain, à la même heure.

 

Il les dévisagea un par un d’un regard sévère, et reprit.

 

− J’espère pour vous que vous n’essayez pas de me jouer un tour. Je suis Desharik, le Seigneur Pirate de Brynnlaw, et je peux vous assurer que si vous m’avez fait perdre mon temps, vous serez pendus par vos tripes avant d’avoir fini votre journée !

 

La menace n’était sûrement pas prononcée à la légère, mais s’ils voulaient avancer, ils n’avaient pas le choix. Il ne restait plus qu’à espérer que leur « fou » soit assez convainquant pour passer les portes de Spellhold.

Le soir tombait, et tous les trois rejoignirent le Singe Vulgaire. Jaheira et Minsc étaient déjà revenus et les invitèrent à leur table.

 

− Nous avons du nouveau, commença Daren.

− Nous aussi, répondit Jaheira. Avec Minsc, nous sommes allé jusqu’à l’asile lui-même. Le bâtiment est vraiment impressionnant, et nous n’avons trouvé aucune faille. Il y a tout un système de ponts suspendus au dessus du vide pour y arriver, sûrement prêts à être coupés en cas d’évasion. Il n’y a aucun garde, à l’extérieur en tout cas, mais je pense avoir remarqué quelques fenêtres en hauteur, peut-être accessibles. Il doit sûrement être possible de…

− Je crois qu’Aerie a eu une idée plus simple, la coupa Daren d’un sourire.

 

Jaheira haussa les sourcils, intriguée.

 

− Minsc, continua Daren, si je te demande ce que tu penses de l’asile, qu’est-ce que tu peux m’en dire ?

 

Le rôdeur plissa les yeux un moment et porta son hamster à son oreille.

 

− Bouh dit qu’il a trouvé cette maison étrange. Minsc n’a jamais vu d’asile de sa vie, et il ne sait pas si Bouh a raison ou pas, mais dans le doute, il préfère lui faire confiance.

 

Daren et Yoshimo esquissèrent un sourire.

 

− Daren ?, reprit la demi-elfe. Où veux-tu en venir ?

− Nous n’allons pas forcer les portes de Spellhold, Jaheira. Nous allons y entrer… avec un « client ».

 

Son visage s’éclaira. Elle aussi laissa naître un sourire en comprenant la situation, et elle posa une main sur la large épaule du rôdeur.

 

− Minsc, mon ami, ton hamster va nous être d’une grande utilité, finalement !

− Bouh a toujours été utile, Jaheira ! N’oublie pas que c’est un hamster géant de l’espace miniature !

− Tu es parfait, Minsc, intervint Yoshimo. Surtout, ne change rien, et reste comme tu es.

− Minsc et Bouh sont Minsc et Bouh ! Et rien ne pourra changer ça !

 

Aerie était radieuse, mais n’avait osé prendre la parole, et le sourire complice que lui lança Daren la fit rougir encore davantage.

 

− Je crois que nous pouvons féliciter la présence d’esprit de notre amie, rappela le voleur. C’est idée est la sienne.

 

Ils finirent la soirée dans la bonne humeur. Malgré l’incertitude de leur plan, c’était un premier pas vers Spellhold, et peut-être le dernier vers Imoen. Tous les cinq montèrent se coucher. Ils devaient être le lendemain à la première heure dans la demeure du Seigneur Pirate.

Chapitre 4 : Liens

Sur le chemin de la Couronne de Cuivre, Daren n’avait pas prononcé un seul mot. Toutes ses pensées étaient focalisées sur Imoen, sa détention, son état, et son éventuelle mort. Aran leur avait décrit Spellhold comme un lieu si terrifiant qu’il avait quelque peu entamé l’enthousiasme de la nouvelle de leur départ imminent. Il s’en voulait de penser à cela, mais Jaheira et Minsc n’avaient plus rien à perdre dans cette aventure, plus rien à s’inquiéter. Ils ne cherchaient au mieux que la vengeance, ou quelques explications. Ils étaient certes des amis d’Imoen, mais ce n’était rien en comparaison du lien qu’il avait tissé avec elle. Il vivait à ses côtés depuis toujours, et jamais il n’avait été séparé d’elle aussi longtemps. Et cette absence le lui rappelait chaque jour, telle une aiguille plantée dans son cœur. Risquait-il donc de vivre ce qu’eux avaient déjà enduré ?

Le soir recouvrait le ciel d’Athkatla d’un bleu sombre alors que les premières lueurs illuminaient les fenêtres de la ville. Il restait quelques heures avant leur rendez-vous sur les quais, et ils devaient contacter Yoshimo pour l’informer de la situation. La Couronne était pleine, mais le voleur attendait vraisemblablement ses compagnons. Il leur fit un signe dès qu’ils eurent franchis le pas de la porte, les invitant à les rejoindre à sa table.

 

− Daren ! Jaheira ! Minsc ! Aerie !

 

Une voix chaleureuse les accueillit tandis qu’ils s’asseyaient. Hendak portait un lourd plateau à bout de bras, mais prit le temps de venir saluer la petite troupe.

 

− Je suis content de vous revoir !, continua-t-il. J’espère que tout se passe bien de votre côté ?

− La situation est sur la bonne voie, répondit Jaheira d’un sourire. Merci, Hendak.

− Bonne nouvelle, donc ! Je suis désolé, je ne peux pas rester bavarder, j’ai une tonne de travail qui m’attend ! Bonne soirée !

 

Daren relata les évènements de la journée à Yoshimo. Leur exploration des catacombes, leur victoire contre Lassal, et bien sûr la confrontation avec Bodhi et ses troublantes révélations.

 

− Hmm, finit par répondre le voleur. Le plus important, c’est que nous ayons enfin un moyen de nous rendre sur cette île, tu ne crois pas ?

− Justement Yoshimo, je…

 

Il marqua une pause, ne sachant pas vraiment comment continuer. Son compagnon haussa les sourcils, et invita Daren à poursuivre.

 

− Yoshimo, es-tu vraiment sûr de vouloir faire le voyage avec nous ?, finit-il par dire.

 

Sa question jeta aussitôt un froid, et Daren s’empressa de la préciser.

 

− Je veux dire, tu n’as pas autant de raisons que nous de prendre tous ces risques. Je ne sais pas ce que nous allons affronter là bas, et…

− Je t’ai déjà répondu, mon ami, le coupa-t-il. Vous m’avez déjà posé très justement cette question lorsque nous nous sommes évadés, et je t’ai déjà répondu. Que s’est-il passé depuis ? Nous avons risqués nos vies ensembles, nous nous sommes battus pour retrouver cet Irenicus. Je suis allé trop loin maintenant pour ne plus continuer. Et… j’ai moi aussi envie d’avoir des réponses, figure-toi.

 

Yoshimo fixa un à un ses compagnons de ses yeux noirs.

 

− Alors nous croiserons le fer côte à côte !, s’écria Minsc avant de vider sa chope. Tu te bats suffisamment bien pour que Bouh t’ait remarqué, et c’est très bon signe !

 

L’intervention détendit aussitôt l’atmosphère, et Daren acquiesça d’un sourire.

 

− Je suis content de voir que tu es toujours déterminé, Yoshimo.

− N’en parlons plus, répondit le voleur. Dites-moi plutôt où et quand aura lieu le départ.

− Un peu avant minuit sur les docks, au sud de la ville. Un bateau sera à quai, et un homme nous attendra là-bas. Un certain Saemon Havarian.

 

Ils finirent de manger ensemble et préparèrent leurs affaires pour le voyage. Daren ressentait la même angoisse que lors de son départ de Château-Suif avec Gorion. Tant de choses avaient changé depuis ce jour là, depuis qu’il étudiait avec son maître. Il avait appris qu’il était le descendant d’un dieu mort et maléfique, et que celui qui avait tué son père adoptif était son frère, frère qu’il avait lui-même tué de sa main. Que de morts sur sa route. Après son père et son frère, Dynahéir, Khalid, tant d’autres avaient péri à ses côtés, ou face à lui. Était-ce là le destin inéluctable d’un enfant de Bhaal ? Devoir pleurer la disparition des êtres chers ? La culpabilité de faire courir ce risque à ses compagnons le rongeait. Ils avaient déjà tant souffert à cause de lui. Et qu’allait-il en être d’Imoen ? Ses sombres rêves où elle était apparue, si froide et si absente, l’effrayaient. Et s’il y avait un sens caché ? Et si ces cauchemars se révélaient prémonitoires ? Imoen le lui avait dit, lors de son premier rêve, et il ne pouvait se défaire de ses paroles. « Tu arriveras trop tard ». Il pouvait presque l’entendre murmurer ces mots à son oreille alors qu’il rangeait ses dernières affaires dans son sac. Il n’y avait pas d’autres explications. Imoen allait…

 

− Daren ?

 

La voix pourtant douce le fit se retourner dans un sursaut. Aerie se tenait sur le pas de sa porte, ses grands yeux bleus cachés derrière une mèche de son épaisse chevelure dorée. Elle avait terminé de préparer ses affaires et tenait fermement une besace en tissu entre ses mains.

 

− Oh, je suis désolée de te déranger…

− Tu ne me déranges pas, la coupa précipitamment Daren. J’avais fini de toute façon.

 

Il enfila son sac sur ses épaules et s’avança vers elle.

 

− Tu… J’aurais voulu te parler un moment. Tu as quelques minutes ?

 

Sa voix était à peine plus forte qu’un murmure, et son visage s’empourpra jusqu’à la pointe de ses oreilles. Daren laissa un instant ses sombres ruminations pour plus tard et invita l’avarielle à sortir. Ils n’auraient sûrement plus l’occasion d’être en tête-à-tête avant un moment à partir de cette nuit, et il ne comptait pas laisser passer cette dernière occasion.

 

Plusieurs fois déjà, Aerie était venue le trouver pour se confier à lui. Son passé douloureux l’avait traumatisée, et elle avait trouvé en Daren une oreille attentive et affectueuse, rôle qu’il acceptait avec joie. Une fois encore, ils déambulèrent dans les rues d’Athkatla jusqu’au port et s’assirent côte à côte face à la mer. Le vent soufflait toujours en cet endroit, balayant les nuages et dévoilant un ciel resplendissant de mille étoiles. Daren savourait cet instant comme si c’était le dernier, frôlant de son bras la fragile épaule d’Aerie. Il humait son parfum si délicat, et admirait ses longs cheveux blonds ondulant au gré de la brise. Elle avait les yeux fermés, et Daren ne put s’empêcher de sourire doucement en la contemplant. Elle ne s’en rendait peut-être pas compte, mais Aerie était une elfe ravissante, et son charme naturel ne pouvait laisser personne indifférent. Au bout de quelques minutes, elle finit par rompre le silence.

 

− Daren…

 

Elle hésita un instant, peinant visiblement à choisir ses mots.

 

− Tu ne m’as pas demandée si je voulais poursuivre notre voyage.

 

Daren se figea.

 

− Moi non plus je ne connais pas Imoen, et Irenicus ne m’a pas pris d’être cher. Du moins pas encore… Je… J’ai même encore moins de raisons à tes yeux de continuer, tu ne crois pas ?

 

Sa voix était serrée, et Daren sentit qu’elle était au bord des larmes. Il est vrai qu’il ne s’était pas posé cette question, et maintenant qu’il réalisait la situation, il comprenait ce qu’elle devait ressentir.

 

− Aerie, ce n’est pas ce que tu crois ! Je… Je serais ravi de t’avoir à mes côtés pour combattre Irenicus. En fait je ne t’ai pas posé la question parce que… parce que…

− Parce que ?, répéta-t-elle d’une voix tremblante.

 

Son cœur battait la chamade. Il y avait effectivement une raison pour laquelle cette question ne lui avait jamais effleuré l’esprit, mais le moment n’était pas le mieux choisi pour l’évoquer.

 

− Tu sais Aerie, je suis un enfant de Bhaal. Et je crois que je ne pourrais jamais vivre sans attirer les ennuis sur ceux qui me sont chers. Ça me fait peur. J’ai peur de ce qui peut arriver à ceux qui sont proches de moi… J’ai déjà causé tellement de torts à Jaheira et à Minsc… Et c’est pour ça que je ne peux pas te dire…

 

Il s’arrêta. Son explication n’avait rien éclairci, bien au contraire, et Aerie le dévisageait d’un air perplexe.

 

− Je serais très heureux que tu soies avec moi lorsque j’affronterai Irenicus.

 

Le visage de l’elfe s’éclaircit aussitôt, dévoilant un sourire radieux.

 

− Moi aussi.

 

Ils continuèrent à parler de tout et de rien, toujours perchés en haut des marches qui surplombaient la mer. Aerie ne parlait que peu de son passé, mais Daren sentait pourtant qu’elle brûlait d’évoquer ses souvenirs. Ils évoquèrent leurs voyages et leurs aventures, Daren parlant de Gorion, et Aerie de Quayle et du cirque.

 

− Ah, ce vent frais. Il me rend si nostalgique…

 

Une larme portée par le vent s’envola dans ses cheveux. Les grands yeux bleus d’Aerie scintillèrent d’une mélancolie qui la rendait d’autant plus belle.

 

− J’ai repensé à ce que tu m’as dit. Tu sais ? L’autre soir…

 

Daren hocha de la tête, et elle continua.

 

− Je voudrais savoir, Daren. Savoir ce qui peut égaler la splendeur des forêts et des mers vues du ciel. Savoir ce qui peut remplacer cette sensation de liberté absolue du vent encore pur qui caresse le visage. Tu m’as dit d’être forte. Donne-moi une raison, s’il te plaît.

 

Elle s’arrêta, quelques larmes se dessinant au contour de ses yeux. Son regard azur était intense, l’implorant presque.

 

− Tu es toujours là, finit par répondre Daren après une courte hésitation. Tu as trouvé des compagnons, tu as fait plus d’une fois tes preuves, et… il y a des gens qui comptent sur toi.

 

Il n’avait pas trouvé sa réponse particulièrement convaincante, mais elle suffit à Aerie.

 

− Tu… tu as sans doute raison, répondit-elle en secouant lentement la tête. J’ai été bête. J’ai peut-être bien perdu mes ailes, mais il me reste l’essentiel, non ? La vie… et les personnes qui m’aiment.

 

Elle tourna son visage vers Daren un instant, et poursuivit.

 

− Je suis tellement sotte… à toujours me lamenter et à pleurer… Je dois te paraître ridicule et mesquine…

− Non, Aerie, ce n’est pas…

− Si, c’est le cas, le coupa-t-elle. Les dieux m’ont punis pour ma vanité, et c’est à moi de faire face, je suppose, seule.

− Tu n’es pas seule, Aerie.

 

Le temps sembla s’arrêter. Le visage angélique de l’avarielle se tourna vers lui, et elle plongea ses yeux dans les siens, un très léger sourire se dessinant au coin de ses lèvres. Daren n’entendait plus que son cœur qui battait à tout rompre, et les cheveux bouclés d’Aerie flottant au vent hypnotisaient son regard. Tout à coup, elle s’approcha de lui, et l’embrassa fugacement sur la joue.

 

− Merci, Daren.

 

Elle leva les yeux vers la lune, à demi cachée par les nuages.

 

− Je ne sais pas quelle heure il est, mais nous devons rejoindre les autres pour le départ.

 

Elle se leva, et tendit une main vers lui. Il était encore sous le choc et mit quelques secondes à réaliser la situation avant de la saisir. Les églises n’avaient pas encore sonné minuit, mais ils devaient faire vite. Ils ramassèrent leurs affaires et coururent en direction des quais où un bateau les attendait, eux et leurs compagnons.

 

− Ah ! Vous voilà !, leur lança Jaheira. Yoshimo n’est pas avec vous ?

 

Minsc et la demi-elfe attendaient sur le pont, devant un navire lugubre. Daren répondit par la négative, quelque peu inquiet de l’absence de leur compagnon.

 

− Il sera minuit dans moins d’un quart d’heure. J’espère qu’il arrivera à temps…

 

Elle n’avait pas fini sa phrase qu’une ombre surgit de nulle part, essoufflée.

 

− Me voilà.

 

Yoshimo venait d’arriver à son tour. Il semblait préoccupé, et rajusta inutilement plusieurs fois la sangle de son katana.

 

− Je…, balbutia-t-il. Je suis passé faire un tour au… temple, avant de partir. On ne sait jamais, n’est ce pas ?

 

Il avait fini dans un petit rire nerveux, et Jaheira le regarda en haussant les sourcils, surprise. Jamais leur ami n’avait encore manifesté d’attache particulière pour une religion, mais personne ne le questionna davantage. Les premiers coups de cloches retentirent au loin, et un homme, seul, descendit du navire. Il était un peu plus grand que Daren, mais aussi plus mince. La qualité de sa tenue beige révélait une certaine noblesse, et ses cheveux châtains coupés courts allongeaient encore son visage déjà émacié.

 

− Vous devez être les Voleurs de l’Ombre dont m’a parlé Aran ?

 

Sa voix était haut perché et nerveuse, et l’homme consulta un parchemin qu’il ajusta au niveau de leurs visages.

 

− Oui, vous correspondez à la description. Mais… on m’a parlé de quatre personnes. Qui est cet homme ?

 

Il pointa son menton en direction de Yoshimo qui baissa la tête en retour. Daren s’avança le premier et répondit aussitôt.

 

− Oui, nous serons cinq, finalement. Cela pose-t-il un problème ?

 

L’homme les considéra un instant en se tordant le nez, et reprit en haussant les épaules.

 

− Non, effectivement. Je suis payé pour vous faire traverser, et je me fiche éperdument du reste. Je m’appelle Saemon Havarian, et mon équipage va vous emmener jusqu’à Brynnlaw. Montez, je vais vous présenter.

 

Saemon Havarian se retourna et sauta d’un pas leste dans le navire, suivi par les cinq compagnons. Daren adressa intérieurement une rapide prière à la Dame de la Chance, Tymora. Il inspira une grande bouffée d’air comme si elle allait être la dernière, et sauta lui aussi sur le pont du vaisseau en contrebas.

 

− Bienvenue sur la Galante !, leur lança Saemon d’un ton joyeux. Enfin, jusqu’à ce que les circonstances m’obligent encore une fois à la changer de nom… Mais laissons cela de côté. Je lis sur vos mines déconfites que vous ne semblez guère enthousiastes à faire le voyage, mais n’ayez aucune crainte, j’ai déjà fait ce trajet plusieurs fois et j’en connais toutes les embûches.

 

Quelques hommes à l’allure patibulaires montèrent de la cale du navire et les saluèrent d’un grognement inamical. Daren se sentit subitement très mal à l’aise, et à en juger par la main d’Aerie qui serrait la sienne, elle non plus. En réalité, seul Yoshimo semblait plus détendu que lors de leur arrivée.

 

− Voici donc l’équipage de mon navire, continua Saemon. Je suis vraiment désolé de ne pas pouvoir vous faire davantage les présentations, mais comprenez-les, ils n’ont pas tous envie d’être révélés au grand jour.

− Combien de temps va durer notre voyage ?, demanda froidement Jaheira.

− Oh ! J’allais oublier l’essentiel… Pardonnez-moi, gente dame !, se répandit-il en une révérence obséquieuse. Si tout se passe bien, nous serons sur place dans deux jours. Trois dans le pire des cas.

 

Il les dévisagea un à un, un sourire mielleux sur le visage, et s’adressa à nouveau à ses hommes.

 

− Allez, en route ! Le vent et la marée sont parfaits, nous allons pouvoir lever les voiles dès que nous serons sortis du port. Tous à vos postes !

 

Et au gré des craquements des rames, la Galante s’éloigna lentement des quais d’Athkatla en direction de l’occident. Daren jeta un dernier regard aux lumières de la ville qui disparaissaient dans une brume naissante, la gorge serrée et l’estomac noué.