Retrouvailles

− Hé bien ! Tu es décidemment très fort…

 

La voix était encore lointaine, mais s’éclaircissait à mesure que Daren reprenait ses esprits. Un environnement verdâtre parvint à ses sens, et une douleur lancinante le lança dans le dos. La cuve. Instinctivement, il leva un bras qui lui sembla peser aussi lourd que de la pierre et posa sa paume encore moite sur la paroi de verre.

 

− Tu résistes au-delà du raisonnable, continua la voix.

 

Irenicus. Il se souvenait maintenant. Il était toujours prisonnier, et à la merci du sorcier. Irenicus se dressait devant lui, légèrement haletant, mais un sourire radieux sur le visage.

 

− Quel dommage que tu soies déjà mort de l’intérieur !, conclut-il d’un rire mauvais.

 

Ses sens lui revenaient. Que s’était-il passé ? Son rêve lui avait paru si… réel. Château-Suif, Bhaal, Imoen… et puis plus rien. Rien que cette sensation de vide et de néant absolus s’infiltrant jusque dans les tréfonds de son âme. Une chose était sûre, cependant : il était toujours en vie. Il se releva péniblement en posant ses deux mains contre la cuve et s’adressa au sorcier qui n’avait pas encore bougé.

 

− Je…, commença-t-il, le souffle court. J’ai vaincu ta petite bête ! Ta machination a échoué, Irenicus !

 

Malgré le ton menaçant, il avait encore du mal à tenir debout. Sa respiration était saccadée, mais sans un mal de tête encore très présent, ses forces lui revenaient petit à petit.

 

− Je ne sais pas ce que tu as vu quand tu étais sous l’influence du sort, répliqua Irenicus, légèrement troublé, mais ici, dans le monde des vivants, mes plans se sont déroulés comme prévu.

 

Il afficha à nouveau un sourire pernicieux tout en se frottant les mains.

 

− Je t’ai vidé !, reprit-il. Vidé de ce qui te rendait si… spécial ! Et c’est la pire des malédictions, tu peux me croire.

 

Que voulait-il dire ? Daren avait effectivement la désagréable sensation qu’il lui manquait une partie de lui-même, mais était-ce là ce que lui signifiait le sorcier ? Son expérience à l’intérieur des murs de Château-Suif le hanta un instant, et il se souvint de la douleur atroce qu’il avait ressentie lors de son affrontement contre le démon. Était-il possible qu’il dît la vérité ? Irenicus l’avait-il réellement destitué de son âme ? Une bouffée de colère le submergea, mais elle fut bien vite remplacée par une angoisse bien plus terrible. La présence, cette si terrible et familière présence, n’était plus.

 

− Qu’as-tu fais, Irenicus ?, hurla Daren. Que nous as-tu fais ?

 

Le mage noir s’attendait visiblement à cette question, et semblait ravi que Daren la lui posât enfin.

 

− Je ne sais même pas si tu mérites que je te le dise…, répondit-il d’un ton de dédain. Tu n’as pratiquement plus de sensations, maintenant. Pour faire simple, disons que j’ai pris ton essence divine, et que je t’ai privé de ton âme. Et surtout…

 

Son regard se fit plus perçant, et sa voix baissa de volume.

 

− … je t’ai fait un cadeau.

− Un cadeau ?, répéta inutilement Daren.

− Oui, un cadeau, reprit-il. La malédiction qui nous frappait, Bodhi et moi, n’est plus, vois-tu ? Mais… la tienne ne fait que commencer, par contre !

 

Il éclata d’un rire sadique. La vampire se trouvait toujours assise à ses côtés, et affichait elle aussi un sourire insolent.

 

− Tu te fâneras, tu te flétriras, et… ce n’est qu’une question de temps… tu mourras !

 

Daren fit un pas en arrière. Il tremblait de tous ses membres, mais la colère qu’il pensait ressentir se transforma en simple amertume. Comme si ses émotions étaient engourdies et ne trouvaient plus le chemin de son cœur.

 

− Bodhi !, ajouta le sorcier d’un ton autoritaire. Débarrasse-moi de cet… insecte. Nous sommes rétablis à présent, et nous n’avons plus besoin de lui, ni de cette Imoen.

 

Il se frotta les mains à nouveau, un sourire terrifiant sur le visage, et continua en détachant lentement chaque mot.

 

− Nous allons pouvoir maintenant savourer notre revanche…

− Comme vous voudrez, mon frère, répondit calmement la vampire.

 

« Mon frère » ? Daren n’en croyait pas ses oreilles. Ce démon était son frère ? Tout s’expliquait. Irenicus avait raison, rien n’avait été laissé au hasard. La guerre des guildes, leur « affrontement » dans son sanctuaire… Tout avait été minutieusement préparé pour le conduire jusqu’ici… jusqu’à la conclusion de cette quête perdue d’avance. Une autre question lui traversa l’esprit : de quelle revanche parlait-il ? Il n’eut toutefois pas l’occasion d’y songer davantage, car dans un ronflement sourd et vibrant, la cuve dans laquelle il se trouvait s’ouvrit en deux, le libérant en même temps de ses chaînes avant qu’il ne fût fermement saisi par le bras puissant de Bodhi.

 

− Parfait, reprit Irenicus, soudainement songeur. Occupes-t’en au plus vite. Je vais prévenir nos amis de l’ombre de notre arrivée et nous y préparerons notre attaque.

 

Il tourna son regard vers Daren une dernière fois, et reprit d’un ton condescendant.

 

− Adieu, enfant de Bhaal. Nous ne nous reverrons plus.

 

 

La vampire le traîna dans les couloirs les plus sombres de l’asile. À mesure qu’ils avançaient, les murs semblaient de plus en plus anciens, et l’éclairage de plus en plus faible. Une odeur de poussière et de renfermé emplit ses narines.

 

− Où va-t-on ?, finit-il par demander.

− Ne pose pas de question, nous sommes bientôt arrivés.

 

Le couloir se finissait effectivement dans une petite pièce, dont une seule trappe permettait de sortir. La vampire l’ouvrit habilement d’un pied, ne perdant pas son prisonnier de vue. En temps normal, Daren aurait été capable de l’affronter, ou même de s’enfuir. Mais si Irenicus avait dit vrai, s’il lui avait effectivement volé ses pouvoirs, il n’avait aucune chance face à un adversaire comme Bodhi.

 

− Entre, ordonna-t-elle.

 

Avait-il le choix ? Il fit un premier pas en avant, avança la tête pour distinguer le sombre sous-sol dans lequel menait cette issue, mais la faible lumière ambiante ne lui permettait pas d’y voir suffisamment.

 

− Entre !, répéta-t-elle d’une voix plus forte.

 

Au même moment, Daren sentit une main puissante le pousser vers le vide. La surprise lui arracha un cri, mais sa chute fut de courte durée : un épais tas de sable amortit sa descente. Il se frotta les yeux, s’habituant à la luminosité ambiante, et un contact doux et chaleureux le saisit par l’épaule.

 

− Daren… Tu vas bien ?

 

C’était Aerie. Il tourna son regard en arrière, et un soulagement infini raviva son cœur : Jaheira, Minsc et Imoen se trouvaient là eux aussi.

 

− Comme c’est touchant…, leur parvint la voix de la vampire au dessus d’eux. Mais votre vie arrive à son terme… Quel dommage !

− Laisse-nous en paix !, tonna la druide, qui malgré un éreintement évident n’avait rien perdu de sa hargne.

 

Bodhi l’ignora, et continua à l’attention de Daren.

 

− Tu t’es montré bien plus résistant que je ne l’aurais cru, concéda-t-elle. Et j’ai trouvé cela particulièrement… distrayant.

 

Maintenant qu’il était à nouveau entouré de ses compagnons, Daren avait l’esprit plus clair, plus aiguisé. Un fourmillement lui picotait toujours en bas de la nuque, mais il se sentait plus à même de survivre, ou même de se battre.

 

− Épargne-nous tes sarcasmes, répliqua-t-il d’un ton ferme, et fais ce qui t’as été ordonné ! Comme une brave fille !

 

Le silence se fit dans la pièce. Sa petite phrase avait fait son effet, et Bodhi avait cessé de sourire. Rien ne bougea pendant de longues secondes, et la vampire finit par reprendre la parole, d’une voix très faible mais terriblement menaçante.

 

− Irenicus veut votre peau, mais je ne suis pas son esclave.

 

Elle s’arrêta un instant, et reprit du même murmure en serrant les lèvres.

 

− Et sachez que votre sort dépend désormais de ma volonté…

 

Silence à nouveau. Personne n’osa prendre la parole. Tous avaient senti une faille, et ils ne devaient pas faire le moindre faux-pas s’ils voulaient l’exploiter.

 

− Vos sarcasmes n’éveilleront aucun ressentiment vis-à-vis de mon frère, se justifia-t-elle, mais je n’ai pas besoin de lui obéir tout de suite…

 

Elle mentait. C’était évident. Il y a quelques semaines encore, ce discours était sans doute valable. Mais que ce fût une étincelle de fierté personnelle ou l’âme fraîchement volée à Imoen qui avait réveillé en elle ces sentiments terriblement humains, Bodhi mentait. Sa raillerie ne l’avait pas laissée indifférente.

 

− Tes capacités ont piquée ma curiosité, je l’avoue, reprit-elle. Et puisque vous devez mourir, autant que cela soit de manière divertissante. Jon peut se montrer si… buté, quand il veut…, ajouta-t-elle d’un ton pensif. Il veut à tout prix se venger pour avoir été banni, et il ne peut penser à rien d’autre… Un défaut dans son esprit resté de chair, je suppose…

 

Elle tira une langue rouge qui lécha lentement ses lèvres.

 

− La non-vie m’a donnée un but, continua-t-elle, et a éveillé mon intérêt pour les créatures puissantes… telles que toi. Oui… Ta mort sera glorieuse, et également distrayante.

 

Elle éclata d’un rire dément en finissant sa phrase. Daren jeta un coup d’œil à ses compagnons, et Jaheira lui fit un léger signe affirmatif de la tête.

 

− Qu’as-tu en tête ?

 

Son hilarité se calma, et se transforma en un simple sourire.

 

− Un jeu. Un jeu auquel vous serez obligés de jouer, bien entendu. Je vais vous laisser une chance, vois-tu. Une chance… tout juste insaisissable.

 

Son cœur s’emballa. Tout espoir n’était donc pas encore perdu. Ils devaient entrer dans son jeu, et saisir toute opportunité.

 

− Vous allez relever mon défi et vous accrocher à cette chance, répéta-t-elle d’un ton euphorique. Et je vais être honnête avec vous : cette chance pourra faire la différence.

− Nous t’écoutons, répondit Jaheira.

− Vous voyez ce passage devant vous ?

 

La pièce dans laquelle ils se trouvaient comportait effectivement une autre issue que la trappe au plafond. Un couloir aussi ancien que celui qu’ils avaient emprunté à l’étage s’enfonçait dans les profondeurs de Spellhold. Daren releva son visage vers Bodhi et acquiesça.

 

− Ce couloir mène à la partie la plus… sombre de l’asile, et de son histoire. Il s’agit d’une sorte d’épreuve, imaginée par un directeur qui aimait disséquer les esprits.

 

Une épreuve ? De quel genre de lieu pouvait-il s’agir ? Et surtout, qu’allaient-ils avoir à affronter dans ces profondeurs ? Ils n’étaient pas armés, et lui-même avait perdu ses pouvoirs.

 

− Cependant, ce lieu est maintenant sous mon contrôle, continua la vampire. J’ai découvert avec joie ce chef-d’œuvre de folie, que tu finiras inévitablement par connaître.

 

Bodhi se redressa et saisit la porte de la trappe.

 

− Cela faisait longtemps que je n’avais pas donné la chasse à des adversaires dignes de ce nom, conclut-elle d’un ton réjoui. Entrez, maintenant. Entrez dans le labyrinthe, et cherchez une sortie. Je vais vous laisser quelques heures d’avance, et… je viendrai me nourrir.

 

L’ombre recouvrit la pièce à mesure qu’elle refermait la trappe, mais elle ajouta une dernière instruction.

 

− Mais vous ne courrez pas uniquement pour mon plaisir. Je vous donne également une raison de le faire, pour que cette chasse soit encore plus désespérée, ricana-t-elle. Vous pouvez encore contrecarrer les plans d’Irenicus, bien que vos chances soient… plus que minces.

 

Elle s’arrêta, hésitante. Elle avait déjà révélé beaucoup de choses, sans doute par emportement, mais les informations qu’elle détenait étaient cruciales pour leur survie. Après quelques secondes de silence, elle termina.

 

− Ses plans prendront du temps. Autant que ma chasse, pour être exacte. Sortez à temps, et vous aurez la liberté. Et dans le cas contraire… la mort.

 

Un bruit sourd plongea soudainement la pièce dans les ténèbres.

 

− Que la chasse commence !, s’écria une voix étouffée au dessus d’eux.

 

Quelques secondes silencieuses suivirent ce dernier avertissement. Une fois seuls, ses compagnons s’avancèrent vers lui.

 

− Daren, tu vas bien ?

 

Et parmi eux, celle pour qui ils avaient fait tant de chemin, Imoen.

 

− J’ai eu tellement peur et… Oh, je suis désolée, Daren, j’étais si inquiète…

 

Elle se jeta à son cou avant qu’il ne pût répondre quoi que ce soit. Ce contact doux et chaleureux, cette odeur si familière… Il se rendait compte à présent à quel point son amie d’enfance lui avait manqué. Quelques larmes lui montèrent aux yeux, mais il se retint de pleurer, savourant cet instant de bonheur sous le regard affectueux de ses compagnons.

 

− Tu es bien redevenue mon Imoen ?, finit-il par lui murmurer. Tu te souviens de moi cette fois ?

 

Elle recula et le dévisagea d’un air surpris. Jaheira et Aerie s’échangèrent un regard gêné, mais préférèrent s’abstenir.

 

− Pourquoi… pourquoi dis-tu ça ?, balbutia-t-elle.

 

Avait-elle oublié ? Son état quelques heures plus tôt était proche de celui de la folie, mais malgré un visage assez marqué, elle ne présentait maintenant plus aucun signe de trouble mental.

 

− Quand je t’ai trouvée, lui expliqua-t-il, tu n’étais plus que l’ombre de toi-même… Tu ne m’as même pas reconnu…

 

Le visage d’Imoen se décomposa. Quelque chose dans son regard laissait comprendre qu’elle venait de réaliser la situation.

 

− Je… Je ne me souviens de rien…, avoua-t-elle, abattue. C’était comme s’éveiller d’un cauchemar,… pour mieux tomber dans un mauvais rêve…

 

Une profonde mélancolie assombrit soudainement ses yeux.

 

− Au moins, tu es avec moi dans celui-ci…, ajouta-t-elle d’un sourire désabusé.

 

Minsc, Jaheira et Aerie écoutaient leur conversation à quelques pas, mais n’étaient pas encore intervenus.

 

− Tu es blessée ?, reprit tout à coup Daren. Qu’est-ce qu’il t’a fait ?

 

Au vu de ce qu’il avait subi en seulement quelques heures, le sorcier avait certainement torturé Imoen des jours durant avant de parvenir à ses fins.

 

− Je…

 

Une grimace de douleur traversa son visage, laissant présager de douloureux souvenirs.

 

− La même chose qu’à toi, j’imagine…, finit-elle par articuler, puisque nous sommes… semblables…

 

Le silence se fit à nouveau. Il avait presque oublié ce détail. Une enfant de Bhaal. Tous deux étaient donc des rejetons de ce dieu maudit. Quelle ironie… En réalité, ce fait incroyable en expliquait tellement d’autres qu’il se demandait comment il n’avait pas pu réaliser la situation plus tôt. Mais tout comme Sarevok avait été son frère… ce terrible lien du sang faisait d’Imoen une sœur.

 

− Daren…, poursuivit-elle, il m’a fait voir des… des choses, horribles ! Je crois… je crois que c’est ce que je suis vraiment, enfin ce que j’étais… Et puis il m’a… déchirée… mon âme…

 

Sa voix se perdit dans un murmure, avant de disparaître totalement étouffée par un sanglot. Daren s’approcha, les bras ouverts, mais elle reprit de plus belle, clamant son désespoir.

 

− Je ne sais même plus qui je suis, maintenant. Ce qu’il m’a fait… Je me sens si vide… Je ne peux pas me débarrasser de la douleur… Cette horrible douleur… Il a prit quelque chose d’essentiel en moi… en nous. Notre âme « divine », comme il disait…

 

Un petit rire nerveux la fit hoqueter un instant, puis elle continua.

 

− On m’apprend que je suis l’enfant d’un dieu, et je me sens vide… Je sens… la mort, et je sais que c’est aussi ton cas.

 

Ses yeux azur l’imploraient à présent, comme si elle attendait une phrase salvatrice de son protecteur de toujours, comme si tous les cauchemars qu’elle avait pus endurer durant des jours et des jours avaient pu disparaître en un instant.

 

− Nous survivrons en nous entraidant, répondit Daren, attristé et en colère, comme tu m’as aidé pendant le rêve durant le rituel.

− Un… rêve ?, répéta-t-elle, interloquée. Daren, je n’ai fait aucun rêve. C’était… un effroyable cauchemar, mais il n’y a pas eu de rêve.

 

Son regard se perdit à nouveau dans le vague et la mélancolie.

 

− Juste l’obscurité, l’agonie… et ma volonté drainée comme… comme…

 

Elle fixa le sol, puis releva lentement le visage. Ce rêve n’avait-il donc été que le sien ? Il était pourtant certain d’avoir reconnu sa sœur, le guidant et le protégeant contre le démon en armure. Tout cela avait semblé si réel. À un tel point qu’il était persuadé d’être véritablement entré contact avec elle, de quelque manière que ce fût. Car si cet être n’était pas Imoen…

 

− Peut-être cela t’a-t-il affecté de manière différente ?, s’interrogea-t-elle soudainement, le sortant de ses réflexions. Ton lien avec l’essence de Bhaal ne date pas d’hier… Peut-être est-il plus fort ?

 

Son esprit toujours vif était à nouveau à l’œuvre, et Daren ne put retenir un sourire à retrouver son Imoen si authentique.

 

− Ce n’est pas une idée si absurde, intervint alors Jaheira. Rappelle-toi, lorsque nous enquêtions sur la Côte des Epées… Rappelle-toi ce que nous y avons vécu. Ton lien avec ton essence divine est bien antérieur à celui d’Imoen, et peut-être que cela a développé en toi une sorte… de « défense » intérieure ?

− Ou peut-être est-elle tout simplement plus présente en toi, ajouta Imoen, toujours pensive.

− Que veux-tu dire ?, demanda la druide.

− Je ne sais pas… Daren, tu m’as décrit quelque chose de très différent de ce dont j’ai fait l’expérience… Je ne sais pas si… Enfin, ce n’est pas important, pour le moment du moins. Quoi qu’il en soit, nous courons maintenant le même danger…

 

Il acquiesça, fataliste.

 

− Je me sens plus faible à chaque minute qui passe, Daren, ajouta-t-elle. Et cela ne fait que quelques jours que mon âme m’a été arrachée… Si nous n’inversons pas ce qu’il nous a fait… si nous ne récupérons pas nos âmes…

 

Elle déglutit.

 

− … nous allons sûrement mourir tous les deux.

 

Un silence gêné plana à nouveau dans la petite pièce, finalement rompu par la voix forte et convaincante du rôdeur :

 

− Minsc et Bouh sont heureux de revoir Daren et Imoen ensembles ! Nous allons sortir ce trou à rat ─ Bouh n’aime pas les rats ─ et botter les fesses de ce sorcier !

 

Cette dernière phrase détendit quelque peu l’atmosphère, et parvint même à arracher un sourire à Imoen.

 

− Merci Minsc, lui répondit-elle d’un sourire fatigué. Je suis heureuse de vous revoir, Bouh et toi. C’est juste que…, j’aimerai juste ne pas avoir l’impression d’être encore entre ses griffes…

− Bouh dit qu’il n’y a pas de raison de s’inquiéter ! Irenicus et la maléfique Bodhi ne dormiront jamais tranquillement maintenant qu’ils ont touché aux amis de Minsc.

− Tu es adorable, Minsc… C’est vrai que je suis heureuse que nous soyons réunis à nouveau, toi, moi, Daren, et Jaheira…

− Bien sûr !, s’écria le rôdeur. Minsc et Bouh, Daren et toi, tout est pour le mieux quand ils sont ensembles !

− Tu sais… j’aurai aimé qu’on puisse faire quelque chose pour… pour Dynahéir, et pour Khalid… Mais il n’y avait rien à faire, malheureusement… Rien, sinon regarder la mort… encore et encore…

 

Sa voix se perdit en un murmure.

 

− Nous savons, reprit le colosse. Même Bouh n’a rien pu faire. Mais nous vengerons nos amis tombés au combat, et nous donnerons au Mal un tel coup de pied aux fesses qu’il ne se dressera plus jamais sur la route des alliés du Bien ! Bouh le dit, Minsc le dit, donc Imoen doit savoir que c’est vrai !

 

Elle lui adressa un nouveau sourire, à la fois nostalgique et affectueux.

 

− Je l’espère, Minsc… Je l’espère…

 

La conversation terminée, Aerie s’approcha finalement de Daren, un sourire hésitant sur les lèvres. Elle ne l’avait pas quitté du regard depuis qu’il était arrivé, et lorsqu’il croisa enfin le sien, son cœur se mit à battre la chamade. Il fit un premier pas en avant, puis un deuxième.

 

− Daren… Je…

 

L’avarielle écarquillait ses grands yeux bleus en amande en le dévisageant. Il fit quelques pas dans sa direction et tout à coup, sans prévenir, la serra dans ses bras.

Quelques minutes plus tôt, il peinait à ressentir les émotions comme la haine, la colère, ou même la tristesse, mais il lui semblait à présent que son esprit débordait de sentiments et de vie. Aerie sursauta et se raidit un instant à son étreinte inattendue, puis se détendit en l’enserrant elle aussi de plus belle. Le contact doux et envoûtant de son corps contre le sien le berça délicieusement, tandis qu’il appuyait sa joue sur ses longs cheveux blonds qu’il caressait de sa main.

 

− Daren…, murmura-t-elle d’un soupir langoureux à peine audible.

 

Aerie avait fermé les yeux, et savoura cet instant presque irréel. Son corps menu se lovait contre le sien, et elle le serrait maintenant si fort qu’il en avait du mal à respirer. Une minute passa, hors du temps, et elle se retira délicatement en l’embrassant sur la joue.

 

− Je suis heureuse que tu soies toujours en vie.

 

Daren ne savait pas quoi répondre. Un rugissement d’euphorie résonna dans tout son être. Ses mains en tremblaient encore d’émotion.

 

− Aerie, c’est ça ?, intervint Imoen, radieuse.

 

L’elfe sursauta à l’évocation de son nom, et s’empourpra légèrement.

 

− Vous êtes très mignons tous les deux, continua-t-elle d’un clin d’œil qui finit de colorer le visage de l’avarielle.

− Je suis très heureuse de vous rencontrer enfin, répondit-elle pour changer de sujet, toujours écarlate.

− Oh, s’il te plaît !, s’insurgea Imoen. Épargne-moi les formules de politesses ! Sinon je mets ton cher et tendre à terre avec une technique de chatouilles imparable que moi seule connais jusqu’à que tu arrêtes !

 

Aerie la dévisagea un instant, presque effrayée, puis éclata de rire en même temps qu’elle.

 

− Bon !, s’exclama Jaheira d’un ton contrarié. Ce n’est pas tout ça, mais nous devons sortir d’ici au plus vite. Je vous rappelle que nous sommes dans un lieu hostile, sans arme, et que nous avons une vampire à nos trousses ! Alors, un peu de sérieux serait le bienvenu.

− Oui, chef !, répondit aussitôt Imoen, en mimant son traditionnel salut militaire.

 

Une profonde nostalgie s’empara de Daren en redécouvrant ainsi son amie d’enfance. Des souvenirs, intacts, comme fraîchement découpés d’une réalité encore proche, assombrirent son cœur ; le souvenir toujours douloureux d’un ami disparu, enfoui et chéri au plus profond de sa mémoire. Khalid.

 

Imoen passa à côté de la druide, prenant un air particulièrement sérieux qui sortit Daren de sa mélancolie.

 

− Alors, Jaheira ? Ça s’améliore, le caractère ?

 

Il manqua d’exploser, et Aerie peina à étouffer elle aussi un fou rire naissant. La demi-elfe fulmina un instant, et finit par se détendre en concédant un sourire.

 

− Je suis heureuse de voir que tu vas toujours bien, Imoen, conclut-elle d’un ton amical légèrement forcé.

 

Elle lui répondit d’un clin d’œil malicieux et, redevenant sérieuse, pointa subitement un tas de sable plus sombre que les autres parmi les gravats qui jonchaient le sol.

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Le rituel

Sa tête lui sembla peser une tonne. Daren ouvrit péniblement une paupière, puis l’autre. Une odeur âcre de souffre et d’autres vapeurs toxiques lui piquèrent les narines et les yeux. Il tenta de bouger un bras, mais un contact froid sur ses poignets le fit tressaillir. Ses pieds et ses mains étaient liés par une épaisse chaîne de métal. S’accommodant petit à petit à la lumière tamisée ambiante, il découvrit son geôlier s’affairant dans une immense pièce aux tons verdâtres.

 

− Hé bien ! Je crois que notre visiteur s’est enfin réveillé.

 

Le son de sa voix était étouffé par une paroi de verre. Daren se trouvait prisonnier à l’intérieur d’une cuve transparente, ces mêmes récipients qu’ils avaient découverts dans le repaire du sorcier à Athkatla. Tout autour de la pièce, contre les murs, d’autres cuves contenaient les corps d’autres prisonniers, tous vêtus de noir. Recouvrant sa prison, de nombreuses fibres tentaculaires s’agitaient au dessus de sa tête. Le mage se redressa et se posta devant lui, les deux bras croisés. Derrière lui, Yoshimo se tenait immobile, le visage tourné vers le sol.

 

− Cela ne sert à rien de tenter quoi que ce soit, commença-t-il alors que Daren tirait inutilement sur ses chaînes.

 

Irenicus se mit à marcher dans la pièce de long en large, prenant ce ton professoral qu’il maniait à merveille.

 

− Car, vois-tu, je crains de posséder un très grand avantage sur toi. Contrairement à toi et à tes amis, j’avais prévu ta venue depuis le début, et… l’ai préparée méticuleusement. Peut-être que tu aurais pu te douter de quelque chose, si tu avais mieux connu Yoshimo.

 

Daren serra les poings. La trahison de leur « ami » était encore douloureuse, et il ne pouvait se résigner à l’admettre si facilement.

 

− Je suis sûr qu’il a été contraint de conclure un marché avec toi !, s’écria-t-il, un léger espoir aux lèvres.

− Oh, vraiment ?, le railla le sorcier. En fait, c’était son idée. Un bon moyen de te prendre sain et sauf, il est vrai. Mais laissons cela derrière nous, veux-tu ? Ta sécurité n’est plus vraiment l’une de mes priorités, désormais…

− Je ne suis pas resté aussi longtemps avec Daren pour qu’il se fasse tuer !, s’exclama enfin le voleur, sortant de son mutisme.

 

Son visage était rougi par la colère, et peut-être par le désespoir, mais l’entendre protester ainsi réchauffa le cœur de Daren.

 

− Yoshimo ! Il n’est pas trop tard !, s’écria Daren à travers sa cage de verre. Aide-moi !

 

Le voleur croisa un instant son regard, et une lueur de panique traversa son visage. Irenicus le fixait, immobile, et terriblement effrayant.

 

− Ne rend pas les choses plus compliquées, Daren, répondit-il d’une voix blanche. Je… je ne peux pas t’aider. Il y a des choses… que tu ne sais pas.

− Alors explique-toi !

 

Yoshimo respirait de plus en plus vite, son regard exprimant un désespoir mêlé à de la crainte. Il releva alors son visage vers Daren, dans une expression totalement fermée et indescriptible.

 

− La mort ! La mort, où que j’aille, et quoi que je fasse ! Voilà ce qui m’attendait en cas d’échec ! Tu ne comprends donc pas ? Je… J’avais promis mes services, bien avant tout ceci ! Je ne savais pas ! Je ne savais pas que… qu’Irenicus était… aussi maléfique… Je…

− Cela suffit Yoshimo, le coupa le sorcier. Calme-toi, et arrête de déblatérer sur la mort. Tu es en sécurité maintenant, et mes projets pour Daren dépassent le simple meurtre, tu le constateras bien assez tôt. Tu as bien travaillé, et tu seras grassement récompensé pour cela, j’en peux te l’assurer.

 

Yoshimo fit demi-tour, lentement, et sortit du laboratoire la tête basse. Daren sentit sa colère monter et une rage familière embrouiller son esprit. Son essence de Bhaal s’éveillait, attisée par la traîtrise et le désespoir de son ancien compagnon. Le brouillard rouge commença à emplir les parois de verre de sa prison. Tout à coup, une douleur inhabituelle et intense brouilla sa vision. Les tentacules au sommet de la cuve s’étaient allongés et semblaient aspirer son pouvoir à mesure qu’il le libérait. Une sensation de faiblesse et de grande fatigue eut raison de ses efforts, et Daren dut poser un genou au sol pour conserver l’équilibre.

 

− Ah, je vois que tu as fais connaissance avec mon nouveau dispositif… Fascinant, qu’en dis-tu ? Mais ne t’inquiète pas… Tu n’auras bientôt plus à penser à quoi que ce soit… Ta vie se termine aujourd’hui…

 

La peur, le doute et l’angoisse le submergeaient. Il avait abattu sa dernière carte, mais elle était restée vaine et impuissante. Cet Irenicus avait tout prévu, tout planifié. Et cette fois, aucun de ses compagnons ni son pouvoir caché ne lui serait d’aucun secours. Quel espoir lui restait-il ? Une porte au fond du laboratoire s’entrouvrit un instant, et Daren reconnu la pâle et insaisissable silhouette de la vampire, Bodhi, rejoindre le sorcier et s’asseoir dans un coin de la pièce. Il allait donc mourir, ici, et maintenant.

 

− Qu’as-tu fais d’Imoen ?, finit-il par demander.

− Ne t’inquiète pas pour elle, répondit le mage qui avait reprit ses préparatifs. Imoen a déjà amplement souffert pour ma cause, et a même survécu. Ce qui est de bon augure pour toi.

 

Irenicus marqua une légère pause, et reprit.

 

− Tu es plus fort, plus… concentré. Et surtout, tu sais.

− Je… sais ?

 

Que pouvait-il savoir ? Et de plus qu’Imoen ? Cette dernière phrase si énigmatique lui fit oublier un instant sa condition et les chaînes qui le retenaient prisonnier.

 

− Tu sais qui tu es, enfant de Bhaal. Tu sais, et elle ne savait pas. Tu peux donc mieux te concentrer. Tu l’ignorais ?

 

Daren crut recevoir un coup en pleine figure. Qu’elle était donc cette nouvelle chimère ? Que voulait-il insinuer ? Était-il possible qu’Imoen fût…

 

− Tu as l’air surpris, enfant de Bhaal. Ton Gorion aurait dû t’en parler plus tôt, mais tu aurais néanmoins pu t’en douter. Elle est de ton âge, et orpheline tout comme toi. Elle n’avait peut-être aucun symptôme, mais le mal était là.

 

Non, ce n’était pas vrai. Imoen… La douce et joyeuse Imoen… Elle ne pouvait pas avoir ce mal enfoui en elle.

 

− Imoen est effectivement une enfant de Bhaal, elle aussi. Je pense que son charme innocent et son humour cachaient en réalité des ténèbres bien plus profondes. En fait, je crois qu’elle ne montrait aucun symptôme car il n’y avait pas de place pour l’obscur dans son esprit.

 

Irenicus avait reprit son ton d’explication. Bodhi était toujours assise un peu plus loin et semblait se délecter du désarroi de Daren, prisonnier et impuissant dans sa cage de verre.

 

− J’ai dû lui montrer des choses obscures… très obscures, continua-t-il d’un ton presque songeur. Il fallait malheureusement le faire, cela était nécessaire pour ce que je voulais. Mais maintenant, je dois m’occuper de toi.

 

Daren ne répondit pas tout de suite. Il était encore trop sous le choc de toutes ces révélations. Qu’allait-il se passer, maintenant ? Où était Imoen, et ses autres compagnons ? Athkatla était si loin. Rien ni personne ne pourrait lui venir en aide. Il était à la merci de cet homme.

 

− Une fois que tout ceci sera terminé, j’aurai enfin ton essence, continua le sorcier. Tu vois ces hommes dans ces autres réceptacles ?

 

Il désigna les corps enfermés tout autour de la pièce.

 

− Ce sont des Voleurs de l’Ombre, fruits de la guerre des guildes de Bodhi. Grâce à cet ingénieux dispositif, je forcerai l’âme divine qui est en toi.

− Non ! Pitié ! Je ne veux pas mourir !, s’écria l’un des hommes en enserrant les barreaux de sa cage à pleines maines.

− Silence, chien !, tonna Irenicus. Ton destin est de mourir !

 

D’un geste de la main, Irenicus repoussa le voleur qui se heurta violemment contre la grille de métal. Il sortit ensuite d’une bourse de cuir une poudre de couleur blanche qu’il saupoudra en cercle autour de lui.

 

− N’aie pas peur, Daren. Ce sera très cruel, et très rapide.

 

Il éclata d’un rire sonore, accompagné de Bodhi.

 

− Nous allons pouvoir commencer. Adieu Daren. Tu seras bientôt au-delà de tout ceci.

 

Une aura rougeoyante s’éleva autour du sorcier à mesure qu’il formait des signes magiques avec ses mains. La poudre autour de lui se mit à luire fortement, et une sorte de sphère pourpre s’éleva au dessus du sol. Les tentacules s’agitaient au-dessus de lui, s’allongeant et caressant jusqu’à ses épaules. Tout à coup, Irenicus écarta les bras en finissant son incantation, et des rayons violets surgirent du globe, transperçant un à un les corps des Voleurs de l’Ombre enfermés dans leurs cages. Et quelque chose d’incompréhensible se produisit. À la vue de ces corps déchiquetés par cette magie sombre, Daren se mit à trembler de tout son être. À chaque nouvelle victime qui se désintégrait dans des hurlements terrifiants, son pouvoir s’échappait de son corps sans qu’il pût le contrôler. Il était secoué de spasmes de plus en plus violents, et il sentait son visage se déformer sous l’influence de son essence divine. Il aurait voulu hurler. Hurler sa haine et sa colère. Il était désormais familier de cette sensation, mais contrairement à ce dont il avait habitude, il ne sentait pas son pouvoir couler dans ses veines. Chaque seconde qu’il passait à endurer ce spectacle insoutenable le rendait plus faible, comme si ces appendices absorbaient l’énergie qu’il dégageait. Les corps continuaient d’exploser sous ses yeux en d’horribles magmas de chair humaine. Il posa un genou au sol, mais demeurait incapable de détourner les yeux de ces meurtres gratuits et violents. Il sentait son corps se vider de sa substance, son âme s’arracher à son esprit. Et tout à coup, ce fut l’obscurité. L’obscurité et la douleur. Et puis plus rien.

 

Il était mort.

 

Un souffle. Un souffle glacial. De l’air. Il faisait nuit. Quelle était cette lumière, pourtant ? Il n’y avait aucun bruit, aucun son. Ses yeux s’ouvrirent lentement, découvrant d’épaisses murailles familières. Château-Suif. Ces murailles étaient celles de la citadelle. Était-ce un rêve, à nouveau ? Ou était-il tout simplement mort ? Le souffle gelé balaya à nouveau la roche rouge sombre, le faisant frissonner de la tête aux pieds. Derrière lui, d’un néant sans fin d’obscurité jaillissaient ces remous incontrôlés qui l’avaient tiré de son sommeil. Il s’avança, lentement. Seuls les sifflements du vent résonnaient contre les murs anciens de la citadelle. La herse était levée et donnait sur un verger d’arbres morts, éclairés seulement par une faible lumière blanche omniprésente. La statue d’Alaundo le dévisageait, fixement, semblant attendre sa venue. Derrière elle, l’immense bibliothèque était encore floue, ses contours comme dessinés à la craie.

 

− Ne combats pas…

 

Imoen. Sa voix semblait portée par le vent lui-même.

 

− Combattre, c’est mourir. Viens à moi… trouve-moi…

 

Son cœur se mit à palpiter.

 

− Imoen ? Que…

− À l’intérieur, le coupa la voix. Retrouve-moi à l’intérieur. Tu ne peux combattre seul…

− Imoen ??

 

La voix se tut. Était-ce seulement le vent ? Un terrible pressentiment l’envahissait à mesure qu’il avançait. Quelqu’un d’autre… quelque chose d’autre était ici, et l’observait.

Un homme en armure noire. Était-ce Sarevok ? L’espace d’un instant il se revit, cette nuit d’orage, désemparé face à l’assassin de son père. Non. Ce n’était pas lui. Il portait presque la même armure, mais était plus grand, plus majestueux. Et plus sombre. Deux yeux rouges flamboyants illuminaient l’intérieur de son casque. Daren porta instinctivement la main au fourreau, la peur au ventre.

 

− Qui es-tu ?

 

Sa voix se perdit dans le néant. Le vent soufflait encore et encore, toujours plus glacial. L’homme fit un pas en avant. Daren pouvait entendre son souffle rauque, et une fumée s’échappait de la visière de son casque à chacune des ses expirations.

 

− Qui es-tu ?, répéta Daren, plus fort.

 

« Je suis Bhaal », tonna une voix rocailleuse.

 

Le vent s’arrêta. Il ne parvenait plus à respirer. La créature devant lui le paralysait totalement, et il lui semblait que son cœur allait s’arrêter. Quelques secondes s’écoulèrent hors du temps, et le vent qui venait de se relever le ramena à la réalité.

 

− Que veux-tu de moi ?, s’écria à nouveau Daren.

 

« Je suis l’essence de ton être. Je suis le sang de ton père. Ton âme m’appartient. »

 

− Jamais !, hurla-t-il, pris de panique.

 

Et il chargea. Le démon dégaina lui aussi son arme, que Daren reconnut comme sa propre épée. Que se passait-il ? Sans même qu’il ne le contrôlât, la brume rouge s’échappait à nouveau de son corps, comme aspirée par son ennemi.

 

− Meurs !

 

Daren abattit son arme sur celle de la créature avec une telle puissance qu’elle chancela un instant. Il frappait, frappait de toutes ses forces, faisant reculer ce monstre en armure à chacun de ses coups. Saisissant une faille, il pointa sa lame en avant et le transperça à l’épaule. L’épée s’enfonça dans le métal noir, et le sang gicla. Son sang. Une douleur aigue lui traversa le bras. Sa propre épaule saignait abondamment, tandis que le monstre en armure retirait la lame de son corps en éclatant d’un rire ténébreux.

 

« Tu ne peux me vaincre. Il n’y a nulle part où aller. Je suis toi, et tu dois me terrasser pour être libre. »

 

Panique. La douleur le lançait fortement maintenant, et il tituba en arrière en tirant son épée. Que pouvait-il faire ? S’il ne se défendait pas, ce monstre allait le transpercer de sa lame. La brume rouge continuait à filtrer de son être, échappant à tout contrôle.

 

Imoen. Elle l’avait appelé. Cette brise qui n’était qu’un murmure, c’était elle, il le savait. C’était Imoen. Il devait la rejoindre, à l’intérieur. Reprenant ses esprits, Daren se baissa et ramassa une poignée de ce sable rouge qui couvrait le sol de la citadelle. L’homme en armure s’approcha, et Daren lui lança la terre au visage avant de prendre la fuite. Sa blessure le faisait souffrir, mais une angoisse bien plus profonde encore le rongeait de l’intérieur. Il courut, aussi vite qu’il s’en sentit capable. Il n’y avait qu’un seul endroit où aller. Un seul endroit où il serait en sécurité. Luttant contre la douleur et contre le vent, il rejoignit l’entrée de la bibliothèque. Devant l’entrée se dressait une créature ailée, rougeoyante et maléfique, qui lui barrait le passage. Un démon.

 

− Ce chemin mène au cœur, enfant de Bhaal.

 

Sa voix était sifflante, et presque trop aigue pour sa taille. La créature déploya ses ailes, bloquant l’unique passage vers l’entrée du bâtiment. Malgré son apparence monstrueuse, elle ne l’effrayait pas, contrairement à l’incarnation de son père de sang. Il avait même l’impression de la connaître.

 

− Seul le sacrifice pourra t’amener vers les tréfonds de ton âme, reprit le démon.

− Le sacrifice ?, répéta Daren.

− Tu dois abandonner une partie de toi-même pour pénétrer ici.

 

Daren recula, et serra les mains sur la garde de son épée. Son épaule le lança soudainement, et il se remémora la présence de l’autre créature qui devait certainement le traquer.

 

− Je n’abandonnerai rien du tout !, répondit-il. Écarte-toi, démon !

 

Une lumière fugitive brouilla sa vision, et le vent glacé le fit frissonner à nouveau.

 

− Je suis le Gardien. Ton propre gardien. Me combattre, c’est te combattre toi-même. Je ne bougerai pas.

 

Un bruit de pas sourd derrière lui le fit sursauter. Bhaal était toujours à ses trousses, et son seul espoir était Imoen, à l’intérieur de ces murs.

 

− Je…, répondit-il enfin, résigné. Très bien. Fais ce que tu as à faire, et laisse-moi passer.

 

Le démon afficha un sourire avide et tendit une main vers la brume qui s’échappait toujours de son corps. Une sensation de vide et de néant intérieur le submergea. Il avait l’impression qu’on lui aspirait son essence vitale. Le démon draina son sang de sa main brune griffue, et concentra cette énergie en un symbole luisant dans sa paume.

 

− Plus loin que les faits tu verras, et des émotions de ton âme tu te rapprocheras. Ton geste te permettra d’entrer. Adieu enfant de Bhaal, conclut le démon d’une voix lointaine. Nous nous reverrons…

 

À la limite de défaillir, Daren posa un genou à terre et le démon disparut. Seuls les pas de plus en plus proches couvraient encore les sifflements du vent. Il se sentait faible, et peina à se redresser. La porte devant lui était à présent ouverte. Sans se retourner, il courut à l’intérieur du bâtiment, le souffle court.

La bibliothèque. Vide. De part et d’autre du grand escalier central, les étagères de son enfance débordaient toujours de livres poussiéreux, mais le silence oppressant de la pièce le mettait plus que mal à l’aise. Il s’avança, aux aguets. Il devait trouver Imoen au plus vite, et il traversa le grand hall à sa recherche, son arme à la main. Son épaule saignait toujours, mais la douleur s’était quelque peu estompée. Derrière les marches majestueuses, une jeune femme aux longs cheveux roux avançait dans sa direction.

 

− Imoen ?

− Je peux te voir…, le coupa-t-elle, le regard dans le vague. Attends… ensemble, nous pouvons vaincre…

 

Sa voix trahissait une angoisse certaine, et elle ne semblait pas réaliser où elle se trouvait. Les tortures d’Irenicus n’avaient peut-être pas totalement triomphé de son esprit ?

 

− Imoen ?, répéta Daren. Est-ce que ça va ?

− Chut…, le coupa-t-elle à nouveau. Avant les ténèbres… Je sais ce qui se passera…

 

Son regard était toujours inquiet, et sa voix agitée d’un sanglot naissant.

 

− Seul, tu ne peux vaincre… Nous devons être ensemble… Ton instinct… Que tu perdes ou que tu gagnes, seul, tu échoueras… Ici, ensemble… nous pouvons le défaire…

 

Elle semblait chercher désespérément Daren, qui se trouvait pourtant juste devant elle. Telle une aveugle, elle continua.

 

− Attire-le ici. Attire la bête ici, et nous la combattrons. Ensemble… Il ne nous en croit pas capable, mais… mais je sais comment…

 

La lourde porte d’entrée grinça. Un courant d’air froid souleva la poussière centenaire des étagères, avant qu’un autre bruit plus sourd ne retentît à nouveau. La créature était entrée.

 

− Amène-la ici, répéta Imoen. C’est… notre seule chance… Ma dernière chance…

 

Elle avait fini dans un murmure, et une larme coula le long de sa joue. Daren aurait voulu s’approcher d’elle et la réconforter, mais il n’en avait pas le temps. La menace avançait toujours, implacable. Il fit volte-face et défia la créature en armure.

 

− Viens ! Viens m’affronter, démon ! Je n’ai pas peur de tes menaces !

 

La bête tourna ses deux yeux rouges et menaçants vers lui, et émit un grognement inquiétant. Son épée luisait encore de son propre sang, et son bras tremblait de douleur et d’excitation.

 

− Maintenant !, s’écria Imoen. Maintenant, je la vois. Je vais me joindre à toi. Il m’a montré… comment vaincre.

 

L’homme en armure noire leva son épée, mais Daren l’avait déjà pris de vitesse. Il esquiva son coup facilement, et pointa sa lame vers le cœur de son ennemi. Le temps s’arrêta. Allait-il réellement transpercer son adversaire ? Le coup qu’il allait porter était mortel, et si Imoen s’était trompée, il allait mourir de ses propres mains. Daren ferma les yeux, et serra le manche de son arme de toutes ses forces. Murmurant une dernière fois le nom d’Imoen, il enfonça sa lame.

Une douleur inimaginable lui aveugla ses sens. Il aurait voulu hurler, mais le mal le paralysait totalement.

 

« Je suis ton instinct », tonna la voix. « Tu ne peux me rejeter ou m’anéantir. »

 

Une lumière bleue et apaisante le ramena vers la réalité. Il tenait toujours son épée fichée dans le thorax de ce démon, mais lui-même recouvrait ses forces.

 

« Tu résistes ? Je sens… ton âme ! Ce n’est pas possible ! Tu… »

 

Un tourbillon soudain les souleva dans les airs. La créature devant lui se désintégrait sous ses yeux.

 

« Ah ah ah ! Malgré tous tes efforts, tu ne peux gagner ! Tu es vide, à présent. Tu n’es que néant. Il ne te reste plus que ton instinct… »

 

La voix d’Imoen s’éleva derrière lui, terrifiée.

 

− Non… Quelque chose m’échappe ! Non ! Pas ça ! Pas encore !! NOOOOON !!

 

L’obscurité à nouveau. L’obscurité, et la douleur.

Le Foyer pour les Divagations Magiques

− Vous êtes attendus. Entrez.

 

Le même pirate que la veille gardait l’entrée de la demeure de son maître. Il semblait presque déçu de leur autorisation officielle mais leur ouvrit néanmoins la porte. Ils pénétrèrent dans le hall majestueux où Desharik les attendaient. Le seigneur de l’île était accompagné de trois hommes en tenue austère et dont le visage ne bougea pas à leur arrivée. Daren s’avança le premier, une main tendue, mais le pirate garda ses bras croisés et les fixa, impassible.

 

− J’attends, lança-t-il d’une voix dure. De qui s’agit-il ?

 

Daren se retourna vers le rôdeur et lui fit signe d’approcher.

 

− Minsc ? Je te présente le Seigneur Pirate.

 

Le rôdeur fronça les sourcils et s’approcha de Desharik avec méfiance.

 

− Le Seigneur Pirate ?, répéta-t-il d’un ton soupçonneux. Ce nom ne présage guère un comportement honnête. Cesse de bouger un instant, et laisse Bouh t’inspecter.

 

Le visage du pirate changea de couleur. Il regarda un premier temps derrière lui, une incompréhension sur le visage, puis finit par réaliser la situation.

 

− Hem…, reprit-il, gêné, en direction de Daren. Pourquoi votre ami braque-t-il un… hamster dans ma direction ?

− Bouh t’aura bientôt évalué, répondit Minsc aussitôt. Tu as assurément l’air plus sympathique que l’idée que je me faisais d’un pirate. Et… où es ton pilon ?

 

Les yeux du seigneur s’écarquillèrent encore davantage. Les trois hommes à ses côtés s’échangèrent eux aussi un regard surpris.

 

− Mon… quoi ?, articula-t-il.

 

Un peu plus loin, Jaheira, Aerie et Yoshimo se pinçaient les lèvres pour ne pas exploser de rire à la vue de son visage déconfit. Daren préféra ne pas croiser leur regard davantage pour ne pas céder lui non plus.

 

− Ton pilon !, répéta Minsc. Un vrai pirate à toujours un membre artificiel, que ce soit la jambe, le bras, ou… heu… n’importe quelle extrémité que l’on peut sacrifier. Et un perroquet, aussi.

− Un… perroquet…, murmura Desharik en hochant lentement la tête. Oui, je vois…

− Certainement !, reprit le rôdeur. Tout comme j’ai mon Bouh, tu te dois d’avoir un perroquet. Bouh aime les perroquets. Et ils peuvent se mettre en colère !

 

Un silence gêné plana un instant dans la pièce. Les trois assistants se rapprochèrent de leur maître pour leur murmurer quelque chose, et Daren les aperçut distinctement hocher la tête vivement en signe d’approbation. Après quelques minutes de délibération, le Seigneur Pirate conclut.

 

− Félicitations ! Cet homme représente vraisemblablement un danger pour la société, et je vais de ce pas vous ouvrir les portes de Spellhold.

 

Yoshimo lança à Daren un clin d’œil discret et complice et leva son pouce en signe de victoire.

 

− Par tous les dieux, murmura l’un des acolytes, cet homme est vraiment dérangé !

− Nous partons immédiatement !, reprit Desharik. Vous ne vous êtes pas moqué de moi, étrangers, et je tiendrais moi aussi parole. Vous pourrez accompagner votre ami jusqu’à sa cellule, où il sera ensuite… « soigné » par les Mages Cagoulés. Je ne peux malheureusement pas vous conduire moi-même sur place, mais l’un de mes serviteurs va vous montrer le chemin.

 

Desharik tendit un parchemin à l’un des hommes, qui leur fit un signe et les invita à sortir. Tous les six quittèrent les lieux et empruntèrent la route en direction de l’asile. De là où ils étaient, ils n’apercevaient qu’un imposant bâtiment, derrière lequel un orage montait, couvrant la mer jusqu’à l’horizon en lui conférant de sombres reflets.

 

L’asile se trouvait au nord de Brynnlaw. Il fallait emprunter un sentier qui montait dans les hauteurs pour en distinguer les premiers contreforts. Jaheira avait raison : les ponts suspendus au dessus de l’eau menant à Spellhold étaient particulièrement impressionnants. Le bâtiment même ne se trouvait pas sur l’île à proprement parler, mais était érigé sur une pointe rocheuse sortie de la mer. Il n’était relié au village que par ces fragiles ponts de bois et à mesure qu’on s’en approchait, la faune et la flore se faisaient de plus en plus rares. De leur hauteur, ils surplombaient maintenant toute l’île. On apercevait même au loin dans la brume quelques tours de la capitale de l’Amn. La vue aurait été magnifique sans la présence menaçante devant eux. Tout à coup, un vent chaud se leva et porta le grondement lointain du tonnerre mêlé à celui de la houle se brisant contre le roc. À l’horizon, un éclair violacé déchira les nuages noirs et se propagea en un autre bruit sourd. L’orage montait, et malgré l’heure matinale, il faisait déjà presque nuit.

 

− Quel temps !, finit par dire leur guide. Je vais revenir trempé, je le sens.

 

Ils marchaient depuis presque deux heures, et à la vitesse à laquelle ces nuages s’amoncelaient, la tempête atteindrait l’île avant l’après-midi.

 

− Vous savez, intervint poliment Yoshimo, nous pouvons terminer seuls. Laissez-nous le laissez-passer et rentrez en ville avant que l’orage n’arrive jusqu’ici.

 

Daren comprit tout de suite le plan du voleur et abonda dans son sens.

 

− Oui, c’est vrai. Nous n’avons plus qu’à suivre les ponts, c’est bien ça ? Nous resterons avec notre ami en attendant que le temps se calme, et nous redescendrons dans la soirée. Qu’en pensez-vous ?

 

Le pirate fut tout d’abord surpris, puis les considéra attentivement, son regard allant et venant de chacun d’eux aux nuages noirs qui commençaient à recouvrir le ciel.

 

− Pourquoi pas, en effet, concéda-t-il. Mais je dois vous prévenir d’une chose, néanmoins. Ne contrariez pas les responsables là-bas, où vous risqueriez tout aussi bien de vous retrouver tous enfermés.

− Merci du conseil, répondit Jaheira. Nous ferons attention.

 

Il leur tendit la lettre d’internement et prit le chemin du retour en les remerciant d’un signe.

 

− Parfait !, s’exclama la druide lorsque leur guide fut hors de vue. Comme ça, nous aurons les mains libres. Allons-y !

 

Elle s’engagea sur le premier pont, suivie d’Aerie et de Minsc. Daren allait s’avancer lui aussi, mais Yoshimo n’avait pas bougé, contemplant l’horizon le regard dans le vague.

 

− Yoshimo ? Tu vas bien ?

 

Le voleur sursauta, le visage préoccupé, et esquissa un sourire gêné avant de bredouiller une réponse.

 

− Tu es sûr que ça va ?, insista Daren.

− Je… Oui, oui. C’est juste que…

 

Il s’arrêta, et essuya ses mains moites contre sa tunique.

 

− Allons rejoindre les autres.

 

Il passa devant Daren, qui le suivit. Même s’il le cachait, Yoshimo était différent depuis leur départ. Il n’avait jamais été très bavard ou démonstratif, mais Daren sentait en lui une anxiété latente à mesure que les heures passaient. Toutefois, il ne voulut pas le brusquer davantage et préféra laisser cette discussion pour plus tard.

 

Une herse barrait la lourde porte d’entrée, elle-même inaccessible sans un pont pour le moment replié. Ils n’avaient pas demandé le protocole d’entrée à leur guide, et espéraient qu’ils n’eussent pas un quelconque cérémonial à effectuer pour entrer. Tous les cinq attendaient maintenant depuis une minute devant le précipice, dans un silence troublé seulement par le grondement de l’orage.

 

− Ohé !, lança Daren. Il y a quelqu’un ?

 

Seul l’écho de sa voix se perdant contre la falaise lui répondit. Il allait insister lorsqu’un bruit métallique et sourd fit trembler le sol.

 

− Là, regardez !, s’écria Aerie. Le pont !

 

Une passerelle de métal sortit de la roche de l’autre côté du vide par un astucieux mécanisme tandis que la herse se relevait devant la porte. Le cœur de Daren s’accéléra. Imoen se trouvait quelque part, derrière cette porte. Mille questions lui traversèrent l’esprit. Était-elle toujours en vie ? Qu’en était-il d’Irenicus ? Ils n’avaient pas vraiment prévu de plan de sortie, mais il faisait confiance en ses capacités et celles de ses compagnons pour pouvoir s’enfuir de cet endroit une fois son amie retrouvée. Elle n’avait jamais rien fait d’autre que d’user de pouvoirs mineurs, et elle n’avait été enlevée par les Mages Cagoulés seulement parce que le sorcier l’avait exigé en contrepartie de sa reddition. Maintenant qu’ils le tenaient capturés, ils seraient sans doute plus complaisants sur la libération d’Imoen. La passerelle s’immobilisa enfin dans un cliquetis retentissant, et le silence retomba.

 

− Bien. Allons-y, lança Jaheira.

 

Daren la suivit, avançant précautionneusement sur l’étroite planche de métal. Aerie se trouvait juste derrière lui, et il sentit sa main s’agripper à sa taille. Une inexplicable angoisse planait autour de ce bâtiment, alimentée par les cumulus menaçants et le vent lourd chargé d’une tension électrique. Daren s’avança le premier et tourna la poignée de métal noir. Un bourdonnement sourd s’éleva tandis que les pans métalliques s’entrouvraient, et tous les cinq franchirent les portes de Spellhold.

 

− J’espère que vous avez de bonnes raisons d’être ici.

 

Une voix sévère s’éleva dans le hall d’entrée de l’asile. La pièce était immense, sobrement décorée de quelques arcades et de tapis beiges. L’homme qui venait de parler était encagoulé et se dirigeait vers eux d’un pas leste.

 

− Vous êtes Daren, n’est ce pas ?, demanda-t-il ensuite d’une voix froide.

 

Une panique soudaine l’envahit. Que leur venue fût annoncée ne le surprit pas, mais il ne s’attendait pas à être reconnu dès son arrivée.

 

− Comment connaissez-vous ce nom ?, s’offusqua Jaheira.

 

Le mage cagoulé émit un petit rire qui fit frissonner Daren. Il ne savait pas pourquoi, mais cet homme le mettait extrêmement mal à l’aise.

 

− J’ai des yeux et des oreilles dans tout Brynnlaw, voyez-vous, et je sais que vous enquêtiez en ville depuis hier. La sécurité est importante lorsqu’on dirige une institution comme celle-ci.

 

Il marqua une courte pause, et le grand hall se trouva plongé dans un silence angoissant. Si cet homme était au courant de leurs actions, il était aussi sans aucun doute au courant de la supercherie de leur venue.

 

− Je sais pourquoi vous êtes là. Pourquoi tu es là, ajouta-t-il en s’adressant à Daren.

 

Il sursauta à cette dernière phrase. Son cœur se mit à palpiter.

 

− Je t’ai observé depuis ton arrivée, et je sais pourquoi tu es ici. Ta préoccupation pour ton… Imoen se lit sur ton visage.

 

Sa tête commençait à tourner. Il ne distinguait pas le visage de leur hôte, mais ses intonations le laissaient présager terrifiant. Il savait donc pour Imoen. Une main amicale se posa sur son épaule, celle d’Aerie, lui rendant sa confiance ébranlée. À ses côtés, Jaheira fulminait, serrant les poings.

 

− À quoi jouez-vous ?, s’exclama-t-elle soudainement. Si vous êtes omniscient, alors il est inutile de se cacher plus longtemps ! Conduisez-nous à elle !

 

Le mage cagoulé l’ignora, et continua en s’adressant à Daren.

 

− Elle est en bonne santé, ne t’inquiète pas. Et, si c’est ce que tu souhaites, je vais de ce pas t’emmener la voir.

 

Daren écarquilla les yeux. Il tourna son regard vers ses compagnons, le souffle court, et acquiesça sans hésiter.

 

− Ceci n’est pas une prison, reprit le mage en direction de la druide, mais un établissement de guérison et de connaissance.

− Alors pourquoi toutes ses mesures de sécurité ?, répliqua-t-elle, soupçonneuse.

− Nous traitons des sujets dangereux, répondit-il en se dirigeant vers le couloir au fond de la pièce. Nous avons amené Imoen pour sa sécurité, et il ne serait pas bon pour elle d’être en danger ici, n’est ce pas ?

 

Il avait finit sur un ton presque menaçant. Tous les cinq traversèrent la grande pièce, et rejoignirent le mage qui les attendait.

 

− Enfin, ce n’est pas aussi simple, reprit-il. Mais rien n’est jamais simple, n’est ce pas ? Suivez-moi, je suis sûr que vous me comprendrez mieux une fois que je vous aurais expliqué.

− Je crois que j’ai parfaitement compris !, marmonna Jaheira. Cet endroit pue la corruption et la tromperie !

 

Elle avait parlé assez fort pour être entendue et toisa le responsable du regard, mais le mage conserva le visage dissimulé sous sa capuche, sans réaction.

 

− Et qu’en est-il du prisonnier nommé Irenicus ?, reprit-elle plus fort. Est-il toujours ici ?

 

Le mage ne répondit pas tout de suite, et finit par ouvrir la porte au fond du couloir.

 

− Entrez, et voyez par vous-même. Je suppose que vous n’avez pas fait tout ce chemin pour rien, alors examinez les lieux par vous-même. Afin que vous soyez pleinement convaincus de la qualité de nos pratiques, je vais vous présenter notre établissement, et vous conduire à Imoen.

 

Jaheira poussa un léger soupir d’exaspération, mais ne répondit pas. Daren était déchiré par ses sentiments. D’un côté, il était tellement impatient de revoir son amie d’enfance qu’il en éprouvait même du mal à respirer, mais d’un autre, cet endroit et cet homme remuaient en lui des souvenirs douloureux qu’il n’avait pas encore affrontés. Une terrible appréhension le rongeait. Il était maintenant si près du but qu’une question qu’il n’avait pas encore osée se poser l’obsédait sans relâche : qu’était-il arrivé à Imoen ? Ils avaient été séparés depuis plusieurs semaines, et les visions qu’ils avaient eues en rêve laissaient présager de bien sombres évènements, si toutefois elles avaient un quelconque lien avec la réalité. Avait-elle été torturée à nouveau ? Cet « asile » ressemblait bien plus à une prison que leur guide ne voulait bien l’admettre. La voix du mage le tira alors de ses questions sans réponse.

 

− La résidence pour mages déviants abrite de nombreux pensionnaires, commença-t-il d’un ton professoral, en désignant la grille d’une cellule. Ceux-ci bénéficient tous d’un environnement structuré. Ils peuvent également être examinés, de manière à comprendre de quoi ils sont capables. Prenez par exemple la jeune Dili.

 

À l’intérieur de la cellule, une jeune fille d’une dizaine d’année était assise sur un tabouret, et dévisagea à leur approche le mage d’un œil inquiet.

 

− Elle a été chassée de sa famille à cause de ses talents. À un âge remarquablement avancé, elle a appris à modeler l’énergie magique, lui permettant de changer de forme à volonté. Voyez plutôt.

 

La fillette se leva tout à coup en apercevant les nouveaux arrivants, un sourire radieux sur le visage. Daren eut un pincement au cœur de savoir cette enfant si jeune emprisonnée ici, sans doute pour le restant de ses jours.

 

− Oh ! Des nouveaux visages !, s’écria-t-elle. Je peux être vous ? S’il vous plaît !

 

Les cheveux de Dili s’allongèrent soudainement, passant d’une couleur châtain à un ton blond, et les traits d’Aerie apparurent sur son visage. L’elfe poussa un léger cri et Daren fit un pas en arrière, quelque peu horrifié par ce spectacle si déroutant.

 

− Elle est en sécurité ici, reprit le mage. Et nous apprenons d’elle des informations inestimables.

 

Il s’avança dans le couloir, et s’arrêta devant une autre cellule. Daren mit quelques instants à détacher son regard de la fillette métamorphosée, puis rejoignit ses compagnons.

 

− Voici Wanev, continua le guide. Il était coordinateur de l’asile avant que je ne prenne mes fonctions. Une trop forte exposition aux forces magiques, sans doute…

− Quoi ?, s’écria d’une voix forte un vieil homme en toge verte de l’autre côté des barreaux. Qu’est ce que vous voulez ? Je veux que cette salle soit nettoyée ! Et au plus vite !

 

Il avait le regard complètement fou, et s’adressait à la paroi devant lui.

 

− Je crois qu’il aurait dû être un peu plus prudent, commenta Yoshimo à voix basse. Je suis sûr qu’il aurait pu échapper à sa condition s’il avait coopéré avec le nouveau personnel de l’asile…

 

Jaheira haussa les sourcils à cette remarque incongrue. Le mage se tourna vers le voleur, sa capuche toujours abaissée.

 

− Personne ne pouvait prévoir sa réaction, ajouta-t-il lentement. Mais son étude nous permettra d’éviter que cela se reproduise. Sa carrière est terminée, hélas…

 

Le mage continua sa présentation et tourna à l’angle du couloir. Quatre cellules comportaient autant de prisonniers, chacun s’adressant à d’imaginaires interlocuteurs dans un brouhaha surnaturel. Cette visite était saisissante, et mettait Daren particulièrement mal à l’aise. Cet homme présentait ses détenus comme d’intéressants sujets d’études, et il ne pouvait s’empêcher d’imaginer Imoen à leur place. Jaheira devait elle aussi ressentir la même impatience, et intervint d’une voix cassante.

 

− Nous ne sommes pas venus ici pour faire du tourisme, mais pour voir Imoen.

− Patience, répliqua le mage d’un ton presque doucereux.

 

Il continua d’avancer à pas lents, présentant les pathologies dont souffraient ces hommes et ces femmes en cage.

 

− Najier Skall, un barde autrefois, mais plus qu’un enfant aujourd’hui. Il a, dit-on, vu au-delà du multivers. Mais il a sans doute vu quelque chose qu’il ne devait pas voir… Incroyablement dangereux laissé sans surveillance.

 

L’homme était vêtu d’une tunique bleu clair, et chantait une comptine d’une voix de fausset.

 

− Et ici Aphril, reprit-il, qui a elle aussi voyagé trop loin. Sa vision dépasse tout ce que nous connaissons… Elle dort peu, mais… à quoi bon fermer les paupières lorsqu’on peut voir dans les Plans ? Il semblerait qu’elle ne soit plus jamais vraiment seule…

 

La jeune femme haletait en poussant quelques cris désordonnés. Daren était stupéfait, mais le mage continua nonchalamment sa présentation à mesure qu’ils avançaient dans le couloir.

 

− Voici Tiax. Nous avons trouvé ce gnome délirant au bord d’une route… Nous ne savons pas grand-chose de lui, si ce n’est qu’il est extrêmement dangereux laissé en liberté.

 

De nombreuses traces noires de brûlures ornaient effectivement sa cellule, et les yeux déments du gnome les observaient d’un air paranoïaque en proférant quelques insultes à leur passage.

 

− Et pour terminer, l’un de nos plus dangereux spécimens.

 

Plusieurs grilles les séparaient effectivement d’un homme accroupi à terre qui grommelait des paroles incompréhensibles.

 

− Il s’appelle Dradeel. C’est un vieil elfe, mage bien sûr. Très puissant… mais résolument associable. Il ne vaut mieux pas s’en approcher sans des protections appropriées. Il a dû subir un profond traumatisme dans le passé… mais nous ne pouvons pas le laisser dans cet état en liberté.

 

Le couloir débouchait enfin sur un petit salon. Le mage s’y était arrêté, les bras croisés.

 

− Et voici enfin celle qui tu recherches. Elle se porte bien, surtout aux vues des circonstances.

 

Derrière lui, une jeune femme se tenait immobile, ses longs cheveux roux lui cachant le visage. Daren était presque paralysé par l’émotion. Il fit quelques pas en avant, les mains tremblantes.

 

− Imoen ? Imoen, c’est bien toi ?

 

La jeune femme releva la tête, dévoilant ainsi un visage creusé par la fatigue et la folie.

 

− I…mo…en ?, répéta-t-elle en écho.

 

Ses grands yeux bleu-gris autrefois si pétillants de malice étaient éteints, perdus dans le vague. La voix de Daren l’avait faite réagir, mais elle ne semblait pas l’avoir reconnu.

 

− Que… ?, commença-t-il, la gorge serrée.

 

Ses compagnons étaient restés en arrière, eux aussi désemparés.

 

− Que lui avez-vous fait ?, tonna Daren en se retournant. Qu’avez-vous fait à Imoen ?

 

Sa voix était étouffée par des larmes de colère et de désespoir. Avaient-ils fait tant de chemin pour rien ? Étaient-ils arrivés trop tard ? Ces maudits Mages Cagoulés lui avaient brisé l’esprit, et Daren sentit sa colère gronder au plus profond de son âme.

 

− Elle ne semble pas vouloir répondre, en ce moment. Sa conscience est fugitive. Mais…

− Comment avez-vous pu lui faire ça ?, hurla-t-il.

− …mais heureusement que tu es venu, termina le mage.

 

Daren était fou de rage et de désespoir, mais la dernière phrase du Mage Cagoulé retint son attention.

 

− Qu’est ce que vous marmonnez, encore ? Je suis venu chercher Imoen, et je vais repartir avec elle !

 

Le mage éclata d’un rire mauvais qui fit trembler Daren de tout son être. Sa tête lui faisait de plus en plus mal, comme si une force invisible s’étirait à l’intérieur de son crâne.

 

− Je vois que tu ne comprends pas…, reprit-il d’un ton menaçant. Il est heureux pour moi, que tu soies venu !

− Quoi ? Que…

 

Cette voix. Cette voix à la fois douce et acerbe.

 

− J’en ai fini avec elle, pour l’instant. Et pour le moment, c’est toi, qui m’intéresses !

 

Il éclata de rire à nouveau. Le cœur de Daren se mit à battre si fort que ses martèlements se répercutaient douloureusement contre ses tempes. Cet homme devant lui, cet homme à la voix si cassante…

 

− Je savais que tu la rechercherais. Le chemin était tortueux, mais pas impossible, j’y ai veillé. Tout était prévu pour éprouver ton potentiel. Et… je dois avouer que j’en suis satisfait.

 

Il n’y avait plus de doute. C’était si évident, maintenant. Ils venaient de foncer droit dans la gueule du loup.

 

− Les Mages Cagoulés ne dirigent plus l’asile, continua-t-il. Avec l’aide de Bodhi, j’ai pu en prendre très vite le contrôle. Tu as l’air surpris ?, ricana-t-il à nouveau. Oui, ses instincts de prédateurs sont magnifiques, n’est ce pas ? Mais… je pense que tu te souviens de mon nom, à présent ?

 

Il retira la capuche qui dissimulait son visage, et dévoila ses deux yeux aussi froids que la glace. Daren revoyait encore distinctement ce regard mauvais qui le disséquait pendant ses longues séances de torture.

 

− Irenicus…, murmura-t-il pour lui-même, la mâchoire serrée.

− Inutile de te mettre dans tous tes états !, s’exclama le sorcier. Que tu viennes pour la justice ou pour la vengeance m’importe peu. Rien ne pourra plus contrecarrer mes plans à présent.

− Parce que tu crois que nous allons te laisser faire à ta guise ?, répliqua Daren en dégainant son épée.

 

Un sursaut d’angoisse le submergea un instant. Depuis quelques minutes déjà, il n’entendait plus ses compagnons derrière lui. Aucun d’eux n’était intervenu. Il n’eut pas le temps de se retourner qu’Irenicus s’adressa à l’un d’eux.

 

− Yoshimo ? Tout s’est passé sans incident ?

 

Le voleur était resté immobile, le visage grave et les yeux rivés au sol. À ses côtés, Jaheira, Minsc et Aerie ne bougeaient pas non plus, le regard perdu dans le vague. Yoshimo releva lentement la tête, le visage décomposé.

 

− De quoi parle-t-il, Yoshimo ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

 

Le voleur déglutit plusieurs fois, secouant légèrement la tête, puis répondit.

 

− Les… Les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent, Daren. Et je… je m’en excuse.

 

Sa voix tremblotait. Daren écoutait son ami, les yeux écarquillés, une incompréhension sur le visage.

 

− Je n’ai aucune explication satisfaisante à te fournir, termina-t-il en baissant à nouveau le regard.

− Mais…

− Tu as fait ce que tu devais faire, Yoshimo, le coupa Irenicus. Tout a été préparé comme je te l’ai demandé ?

− O-Oui, Maître Irenicus.

 

Daren vit distinctement une larme couler le long de sa joue. C’était impossible. Yoshimo… Il avait combattu à leur côté pendant tout ce temps, avait risqué sa vie plusieurs fois pour sauver la leur. C’était tout bonnement impossible.

 

− Yoshimo !, s’écria Daren. Mais de quoi parles-tu ?

− Il parle de loyauté, répondit le sorcier d’un ton sarcastique. De loyauté à mon égard, bien entendu.

− Je suis désolé, Daren… Tu ne connais pas toutes les circonstances. Et… je ne peux pas t’en dire plus. Excuse-moi pour tout…

 

Une voix hurla dans son esprit déjà embrumé. Pourquoi ? Leur tâche n’était-elle pas déjà assez difficile, sans y ajouter la traîtrise d’un compagnon ? Tout cela n’avait aucun sens. Daren serra les poings sur la garde de son arme.

 

− Yoshimo ! Nous avons fait tant de chemin ensemble, depuis que nous nous sommes échappés de…

 

… de son repaire. Tout était-il minuté depuis le départ ? Leur évasion, leurs retrouvailles… Tout ceci était donc déjà écrit… ?

 

− Mais nous avons assez parlé, reprit le mage. À voir l’état de tes compagnons, ton dernier repas a bien été pris selon mes recommandations.

 

Sa tête recommença à tourner, plus fort.

 

− Que… Tu vas payer, Irenicus ! Je te jure que je vais te tuer !

 

La douleur lancinante gagna son esprit, ralentissant encore ses mouvements. Le sorcier éclata d’un rire qui résonna sans fin à ses oreilles. Tout s’embruma autour de lui. La pièce dans laquelle ils se trouvaient tournait de plus en plus vite.

 

− Il n’y a pas de héros, dit une voix lointaine. Il n’y a pas de combat. Il n’y a que le sommeil…

 

La lumière s’éclaircit jusqu’à devenir blanche, l’aveuglant totalement, puis ce furent le tour des ténèbres. Ne sentant plus ses membres, Daren s’effondra au sol, en s’enfonçant dans un sommeil sans rêve.

Brynnlaw

Le trajet se déroula sans incidents majeurs. Les hommes de Saemon n’étaient pas des plus bavards mais connaissaient leur travail, ce qui était l’essentiel. La traversée dura un peu plus de deux jours, et le seul évènement inquiétant fut une rencontre maritime lors de la deuxième nuit. Il s’agissait, d’après le capitaine, d’un navire de pirates qu’il trompa astucieusement en répondant à leurs signaux lumineux de la même manière qu’eux, évitant ainsi un éventuel abordage. Au matin du deuxième jour, le soleil n’était pas encore levé sur Athkatla qu’on ne distinguait plus que quelques hautes tours au loin dans le ciel, et une lune rosée qui apparaissait au-dessus d’une petite île devant eux, surplombée par une immense forteresse.

Spellhold. Le bâtiment trônait en haut d’une falaise, dominant le village en contrebas. S’il n’avait rien su de ce terrible endroit, Daren aurait trouvé ce lieu paradisiaque. Les maisons blanches accrochées au rivage et montant vers le haut de la falaise créaient une harmonie parfaite des lieux, et donnait l’impression d’un village paisible et calme. Mais ce n’était pas le cas. Cette île était aux mains de pirates, et la forteresse qui la dominait était tenue par de puissants sorciers. Et Imoen, son Imoen, était retenue prisonnière en ces murs, endurant probablement les tortures de ces Mages Cagoulés. Sentant une présence familière derrière lui, Daren se retourna, découvrant ses quatre compagnons qui scrutaient aux aussi l’horizon encore sombre, le visage impassible.

 

− Nous retrouverons Imoen, et nous ferons payer cet assassin, dit lentement Jaheira en détachant chaque syllabe, comme si elle avait lu dans ses pensées.

 

Personne ne répondit, mais Daren sentit une main douce passer sous son bras, et le contact soyeux des cheveux d’Aerie contre sa joue. Son cœur s’emballa, et l’espace d’une seconde, une chaleur réconfortante l’envahit en dissipant ses peurs et ses doutes. Aerie releva son visage vers le sien et lui fit un sourire qui en disait plus que des mots, avant de s’éloigner vers les autres.

 

− Brynnlaw, annonça la voix de Saemon Havarian derrière eux. Nous serons à quai d’ici peu.

− Je ne suis pas mécontent d’arriver bientôt !, s’écria Minsc. Bouh supporte mal la traversée, et l’estomac de Minsc n’est pas non plus au mieux de sa forme.

 

Le capitaine retourna donner les dernières instructions dans la cabine, et la Galante continua fièrement sa route en direction de la petite île. Une demi-heure plus tard, Daren et ses compagnons posaient enfin pied à terre. L’aube pointait à l’horizon, mais la lune s’était cachée derrière les nuages, il faisait encore trop sombre pour distinguer plus nettement le village.

 

− Et nous voici à bon port !, s’écria Saemon. Une traversée parfaite, et je sais de quoi je parle… Bien, nos chemins se séparent ici, je crois.

 

Il s’avança pour saluer ses passagers un à un. Malgré son ton faussement détendu, il avait l’air préoccupé, et jetait des regards suspicieux derrière lui très régulièrement.

 

− Vous voici donc arrivés à destination, répéta-t-il, et c’est… hem… avec regret… que nous allons… heu… nous séparer. Je… je vous laisse à votre mission, quelle qu’elle soit. Et…

 

Une inexplicable tension envahit tout à coup l’atmosphère. Le petit soleil du matin n’était pas encore levé, et un air froid balaya le pont sur lequel ils venaient d’accoster. Derrière eux, quelques craquements s’échappèrent du bateau, qui commençait déjà à faire demi-tour en laissant son capitaine à quai.

 

− Que se passe-t-il ?, demanda Daren.

 

Saemon était de plus en plus pâle, et ses yeux ne parvenaient à se fixer nulle part.

 

− Je… je suis vraiment désolé… Mais les affaires sont les affaires… Vous… savez de qui je parle, n’est ce pas ?

 

Il ne laissa à personne le temps de répondre.

 

− Enfin, j’espère que tout ceci sera réglé rapidement. Je n’ai vraiment aucune attirance pour la violence…

− Saemon !, tonna Jaheira. A quoi rime tout ceci ?

 

Une voix féminine, glaciale et terrifiante, s’éleva derrière eux.

 

− Il se trouve que vous avez fait le mauvais choix, rien de plus.

 

Daren se retourna en un éclair. La silhouette qui venait de se révéler ne lui était pas inconnue. La femme souleva sa capuche et dévoila son visage. Aerie plaqua une main contre sa bouche en étouffant un cri.

 

− Valen !

− Ne vous avais-je pas dit que vous deviez faire le bon choix ?

 

Son visage… Pâle comme la mort elle-même, comme tous ceux de ces vampires qu’ils avaient croisés. Comme celui de sa maîtresse, Bodhi… Valen dévisagea un à un les cinq compagnons de ses yeux injectés de sang.

 

− Bon, hé bien je crois qu’il est temps pour moi de partir.

 

Saemon entama quelques passes magiques, et avant qu’aucun d’eux n’eût le temps de réaliser la situation, il avait disparu dans un éclair doré.

 

− Ce n’est ni toi ni ce vulgaire traître qui nous fera échouer, démon !, tonna Jaheira. Tu ne nous fais pas peur !

− Oh, vraiment ? Tu devrais pourtant… Allez-y mes mignons, régalez-vous !

 

Au même moment, deux brumes bleutées se matérialisèrent aux côtés de la vampire. Le combat semblait inévitable, et Daren, Minsc, Jaheira et Yoshimo s’étaient rapprochés en position de combat. Aerie, qui était restée en arrière, guetta une opportunité de faire usage de sa magie. Valen ne s’avança pas, laissant ses deux acolytes se lancer les premiers dans la bataille. Comme toujours, leurs mouvements étaient rapides, et ils se déplaçaient aussi lestement que des ombres. Ajouté à cette difficulté, tous les cinq devaient contrôler leur regard pour ne pas tomber sous l’hypnose de ces créatures. Daren était en garde, le dos contre celui de Yoshimo, tandis que Minsc et Jaheira se tenaient à leurs côtés. Il vit le rôdeur fermer les yeux avec force en serrant son épée, puis charger d’un cri terrifiant. Minsc balaya l’air devant lui du tranchant de sa lame, mais ne parvenait pas à toucher sa cible ainsi aveuglé. Ils n’avaient pas encore véritablement commencé à se battre qu’Aerie entama ses prières, et une lumière argentée fit chanceler les deux vampires qui titubèrent en plaquant leurs mains blanches contre leur visage. Daren saisit cette occasion et se précipita contre l’un d’eux, la pointe de son épée en avant.

 

− Ssss ! Tu pourriras dans ta tombe !, s’écria Valen en direction de l’avarielle.

 

Avant que quiconque n’eût le temps de réagir, elle se jeta sur Aerie, toutes griffes dehors. Un choc mou indiqua à Daren que son arme venait de transpercer sa cible, mais il ne la regardait déjà plus. Ses yeux étaient rivés vers l’elfe qui chutait en arrière, tandis que trois rainures écarlates s’élevaient dans les airs avant de retomber sur ses cheveux d’or. Valen tourna son visage vers lui, ce même visage blafard et effrayant qu’ils avaient croisé à la pâle lumière des étoiles quelques jours plus tôt. Un relent de haine et colère lui picota légèrement les doigts avant de s’emparer davantage de son corps. Daren sentait son pouvoir gronder, et il n’avait aucune envie de ne pas s’en servir contre cette Valen. La vampire lui décocha un sourire mauvais tandis qu’elle portait ses longs doigts fins à sa bouche pour se délecter de ce sang fraîchement coulé. Daren ne pouvait plus faire un mouvement. Il était submergé par ce spectacle d’horreur et ses muscles ne lui répondaient plus. Même ses compagnons à ses côtés lui semblaient lointains. Il ne distinguait plus que le visage de Valen, ses yeux rougeoyants plongés dans les siens et son rire résonnant sans fin dans son esprit.

Un son métallique le tira de son cauchemar, un son qui le ramena un bref instant à la réalité. Il était en train de succomber à cette créature, et il n’existait plus qu’un seul moyen de se tirer de ce faux pas. Il saisit cette dernière parcelle de lucidité et laissa le brouillard rouge s’échapper de son corps. Valen avançait toujours vers lui, lentement. Elle n’avait sans doute rien remarqué d’anormal, mais il commençait néanmoins à éveiller ses sens. Une appréhension familière lui pinça le cœur. Il ne devait pas aller trop loin. Une simple parcelle de son héritage lui suffisait pour pouvoir combattre, mais à chaque fois qu’il y faisait appel, il devait lutter intérieurement contre la tentation de l’utiliser davantage. Le fourmillement grandissait à mesure que la brume envahissait les quais. Valen n’était plus qu’à quelques pas, affichant toujours son sourire sanglant. Il devait attendre le dernier moment. Son arme était à terre, à ses pieds. Il avait dû la lâcher pendant son cauchemar, mais ne pouvait pas la ramasser sans se dévoiler. Aucune importance. Seule sa haine importait à présent, et il n’avait besoin d’aucune arme pour tuer. Le brouillard s’intensifia encore, et Valen se réduisit à une simple silhouette un peu plus sombre dans le rouge omniprésent.

 

− Tu vas mourir, enfant de Bhaal…

 

Concentrant tout son pouvoir dans sa paume droite, Daren se mit à hurler. Son cri fut tel que la vampire s’immobilisa. Son poing le brûlait et il sentait sa rage lui déformer le visage. Il décocha un coup d’une puissance terrible, et lorsqu’il atteint sa cible, un éclat noir déchira le corps de Valen.

 

− Que… ? Ce n’est pas…

 

La brume se dissipa quelque peu. Daren avait toujours le bras droit en avant, le corps transpercé de la vampire devant lui. Un sang noir coulait abondamment le long de ses muscles tandis qu’elle le dévisageait, perplexe.

 

− Ne la laisse pas partir, Daren !

 

C’était la voix de Jaheira. Daren tourna une fraction de seconde son regard vers ses compagnons, et découvrit les corps des deux autres morts-vivants au sol, inertes. Minsc et Yoshimo étaient assis un peu plus loin. Ils semblaient légèrement blessés, mais hors de danger. Tout à coup, la pression autour de son bras se mit à faiblir. Valen arbora un rictus maléfique tandis que son corps se métamorphosait. Elle allait prendre la fuite.

 

− Essaye toujours, démon !

 

Jaheira plaqua ses deux mains au sol et d’épaisses lianes surgirent des planches de bois humides au sol. La magie de la druide n’était sans doute pas en mesure d’empêcher pleinement la transformation, mais était tout de même capable de la ralentir.

 

− Vous n’avez aucune chance, mortels, susurra-t-elle. Même si vous avez remporté une bataille cette nuit, vous n’êtes pas en mesure de me vaincre !

 

Elle était toujours transpercée par le bras de Daren, et même si sa blessure l’avait affaiblie, elle ne semblait pas inquiète pour autant.

 

− C’est justement là que tu fais erreur ma jolie, continua Jaheira, toujours accroupie. Nous ne sommes plus la nuit.

 

Le visage de Valen se figea. D’une expression de mépris doublé de haine, il passa à la surprise, puis à la peur. Daren réalisa alors le plan de la druide. Les vampires, aussi puissants fussent-ils, ne supportaient pas la lumière du jour. Autant la nuit était leur alliée, autant le moindre rayon de soleil leur apportait une mort certaine.

 

− Non ! Vous ne pouvez pas… Non !!

 

Valen se débattit avec force, mais leurs efforts conjoints l’empêchaient d’user de ses pouvoirs. Le ciel avait changé de couleur depuis le début de leur affrontement, et une pointe rosée commençait à colorer les nuages du côté du levant.

 

− Vous ne pouvez pas me vaincre !, s’écria-t-elle.

 

Son ton était cependant plus proche du désespoir que d’une réelle menace. Valen rassembla ses forces et se concentra à l’extrême. Son corps se mit à luire d’une couleur bleutée, et une fine poussière s’échappa de sa peau blanche. Daren retira son bras de la brume, résigné.

 

− Nous nous retrouverons, enfant de Bhaal !, lança-t-elle avant de disparaître. Je te le jure !

− Non !, s’écria Jaheira.

 

Le visage de Valen se troubla lui aussi, ne laissant plus paraître que quelques traits virant sur le bleu. Tout son corps s’était transformé, et il restait plus que son regard mauvais, qui se figea soudainement en une expression de surprise.

 

− Tu n’iras nulle part !

 

Une voix féminine les fit tous sursauter. Aerie, trois grandes balafres rouges en travers de sa robe déchirée, s’était relevé, et tenait ses mains en avant dans un éclat gris argenté. Une bulle de la même couleur s’était formée autour de Valen, et malgré ses efforts, la vampire dut à nouveau reprendre forme.

 

− Petite peste !, hurla-t-elle. J’aurai dû te tuer définitivement !

 

Daren regarda tour à tour Aerie et Jaheira. La magie de l’elfe l’avait empêchée de s’enfuir, mais maintenant qu’elle s’était matérialisée, sa magie n’avait plus le même effet. D’un coup de griffe, Valen déchira la bulle grise et fit chanceler l’avarielle. Daren, mais aussi Minsc et Yoshimo, se précipitèrent autour d’elle, lui coupant toute retraite.

 

− Mourrez !, hurla-t-elle.

 

Valen se jeta à nouveau au combat, l’espace d’une seconde. Le soleil fit alors son apparition, et un rayon doux et lumineux réchauffa l’atmosphère. Dans un hurlement désespéré, la vampire porta ses deux mains au visage tandis qu’elle se décomposait dans un bruit qui rappela à Daren celui d’une lame brûlante qu’on tremperait dans de l’eau glacée. En quelques secondes, il ne restait qu’un tas de cendres noires des trois créatures de la nuit.

 

− Aerie ! Tu vas bien ?

 

Daren s’était précipité à son secours, tandis que Jaheira s’occupait de soigner les blessés. L’aube se levait sur Brynnlaw, et une chaleur réconfortante apaisa les lieux. Il était tôt et pour le moment, les docks étaient encore déserts.

 

− Daren… Merci…

− Ne parle pas, tu es encore faible. Jaheira va s’occuper de toi.

 

Elle lui répondit d’un sourire, et s’assit à même le sol, s’appuyant contre l’un des pylônes de bois du ponton. En quelques minutes, la druide avait soigné leurs blessures les plus graves, et ils se mirent en quête de l’auberge la plus proche.

 

L’île était loin d’être immense, et le village ne comportait qu’une seule taverne. Le « Singe Vulgaire », une bicoque mal famée, concentrait tous les malandrins en mal d’aventure : la plupart des clients ressemblaient à des pirates ou à des évadés de prisons. Les recherches n’allaient peut-être pas se dérouler aussi simplement que Daren l’avait espéré. L’euphorie du voyage était passée, et s’infiltrer dans Spellhold ne semblait plus aussi simple. Ils avaient néanmoins un atout : la trahison de Saemon Havarian avait échoué, et ils étaient toujours en vie. Toutefois, Valen éliminée, Bodhi apprendrait inévitablement la nouvelle, et préparerait  sans doute une nouvelle offensive sous peu. Ils avaient cependant éliminé deux de ses lieutenants, et Daren espérait que sa marge de manœuvre s’en trouverait réduite, au moins suffisamment pour leur laisser le temps de retrouver Imoen. Ils prirent deux chambres et se reposèrent quelques heures le temps de reprendre leurs forces. Ils n’avaient aucun contact ici, et mener l’enquête leur prendrait sans doute plus d’une journée.

 

− Tu es déjà venu ici, Yoshimo ?, demanda brusquement Jaheira.

 

Il sursauta à sa question, et balbutia quelques instants avant de répondre.

 

− Je… Oui, enfin non. C’est que… Pourquoi cette question, mon amie ?

− J’ai remarqué que tu sembles à ton aise, ici, contrairement à nous.

− Tu as sans doute raison, répondit-il, gêné. Peut-être que mon affinité avec les milieux souterrains de plusieurs royaumes me permet de me repérer plus facilement en lieu hostile que vous ?

− C’est possible…, soupira-t-elle en haussant les épaules. On mange un morceau et on explore le village ?, enchaîna-t-elle en changeant de ton.

 

Ils acquiescèrent et prirent une rapide collation avant de se séparer. Jaheira et Minsc se dirigèrent vers le nord de l’île, en direction de l’asile lui-même, tandis que Daren, Aerie et Yoshimo arpentèrent les ruelles de Brynnlaw. Il était deux heures de l’après-midi, et ils s’étaient donné rendez-vous avant le coucher du soleil, à l’auberge.

Dans de trop nombreuses rues, des groupes d’hommes balafrés et armés jusqu’aux dents les dévisageaient, sifflant occasionnellement Aerie dont le visage changeait subitement de couleur. Daren et Yoshimo gardaient leurs armes bien visibles, espérant dissuader ainsi les éventuels pillards de passer à l’action, mais leur présence ne passait pas inaperçue. Trois étrangers dont une elfe aux longs cheveux blonds défilant dans les rues d’un village minuscule ne pouvait qu’éveiller l’attention des autochtones, qui faisaient certainement partie de cette organisation pirate dont Saemon leur avait parlé.

 

− Dis-moi, Daren, demanda soudainement Yoshimo. Pourquoi es-tu parti de chez toi ?

 

La question était si inattendue et surprenante que Daren en resta bouche bée.

 

− Je veux dire, reprit-il, qu’est ce qui t’a poussé à quitter le lieu où tu as grandi ?

 

Un sourire nostalgique traversa son visage. Château-Suif, Gorion, Imoen. L’espace de quelques secondes, tout ce qui s’était passé ces derniers mois n’avait jamais existé. Il était encore entre les murs protecteurs de la ville bibliothèque, entouré de son père adoptif et de son amie d’enfance. Il n’avait jamais connu Sarevok, et la Porte de Baldur seulement en livre. Le souvenir d’une enfance révolue à jamais.

 

− Ça va aller ?, s’enquit le voleur.

− Oui, oui…, finit par répondre Daren. Je… j’étais juste en train de me rappeler tout ça…

− Excuse-moi. Je ne voulais pas te remémorer des souvenirs pénibles.

− Non, non, ce n’est rien. Ce n’est pas un secret. J’ai quitté Château-Suif parce que j’y ai été forcé. Mon père adoptif s’est fait tuer par mon frère de sang, Sarevok, et j’ai été contraint d’aller de l’avant, si tu vois ce que je veux dire.

− Ton frère de sang ?, répéta Yoshimo. Tu veux dire que ce Sarevok était aussi un enfant de Bhaal ?

 

Daren hocha de la tête.

 

− Et… penses-tu qu’il puisse exister d’autres de ses enfants ? En dehors de vous deux ?

− C’est possible…, répondit Daren, pensif. Mais dis-moi, pourquoi cet intérêt soudain pour Bhaal et sa lignée ?

 

Yoshimo eut un léger frisson nerveux, et bégaya quelques syllabes avant de répondre.

 

− Je…C’est…Non… Pour rien. Simple curiosité de ma part, c’est tout. Ah ! Je pense que nous sommes arrivés dans un lieu intéressant, poursuivit-il précipitamment en changeant de sujet.

 

Daren et Aerie s’échangèrent un regard circonspect, mais il leur désigna une bâtisse de grande taille un peu plus loin, gardée par un homme armé. Rien ne laissait présager qu’elle pouvait avoir un quelconque intérêt, mais Yoshimo pointa quelques éléments que lui seul avait remarqué.

 

− Regardez. Les fenêtres sont fausses. On a juste peint des barreaux en trompe-l’œil, pour faire croire à une maison comme les autres. Et cet homme, là devant : il observe tout ce qui se passe sans bouger, et a un énorme trousseau de clé qui dépasse de sa ceinture. Et à en juger par sa tenue, il est sans aucun doute affilié à ces pirates que nous avons croisés à plusieurs reprises. Je suis sûr que le bâtiment qu’il garde doit être leur quartier général, ou quelque chose comme ça. Et si ce sont bien eux qui ont la main mise sur cette île, ils doivent être les seuls à posséder les informations que nous cherchons sur l’asile.

 

Maintenant qu’il leur avait donné ses conclusions, il était plus qu’évident que ce bâtiment était suspect. Daren et Aerie eurent une moue d’admiration pour les talents d’observation de leur ami. Yoshimo leur lança un clin d’œil complice et les invita à s’approcher de la sentinelle pour en apprendre davantage sur ce lieu.

 

− Bonjour !, lança Daren d’un ton dégagé. Belle journée, n’est ce pas ?

 

Yoshimo se passa une main sur le visage en se tordant la joue. Son introduction n’était effectivement pas des plus habiles, mais il fallait bien tenter quelque chose. Le vigile tourna à peine son regard vers lui et grogna en guise de réponse, en agitant sa main comme si Daren n’avait été qu’un insecte ennuyeux.

 

− Vous… Pourriez-vous répondre à quelques questions, s’il vous plaît ?

 

Le garde ferma les yeux d’un air exaspéré.

 

− Tu vas décamper minus ? T’as rien à faire là !

− Je vous en prie, intervint Aerie en lançant son regard le plus langoureux, cela ne vous prendra pas longtemps.

 

Le pirate écarquilla les yeux en découvrant l’avarielle qui le dévisageait. Il déglutit plusieurs fois, et secoua la tête nerveusement.

 

− N’insistez pas ! Le Seigneur Pirate ne reçoit personne aujourd’hui !

 

Daren et Yoshimo s’échangèrent un regard discret.

 

− Et que faut-il faire pour être reçu par le Seigneur Pirate ?, demanda poliment le voleur.

− Il faut avoir un rendez-vous. Alors maintenant, dégagez, avant que je me fâche !

− Vous êtes vraiment sûr qu’on ne peut rien faire pour entrer ?, insista Yoshimo d’un air entendu.

 

Sa main descendit près de sa ceinture, et il tapota une bourse contenant quelques pièces. Le pirate haussa les sourcils et un léger sourire se dessina sur ses lèvres.

 

− Alors, dites-moi. Pourquoi tenez-vous autant à entrer ici ?

− Nous devons entrer dans Spellhold, avoua Daren.

 

Le garde cligna plusieurs fois des yeux, incrédule.

 

Entrer dans l’asile ? Vous êtes fous ?

− La raison pour laquelle nous devons entrer ne regarde que nous, répliqua Daren. Mais vous devez nous laisser voir votre maître.

− Houla, doucement mon petit ! Avant que je change peut-être d’avis, je voudrais voir la couleur de ton or.

 

Yoshimo détacha sa bourse et la lança au pirate. D’un geste habile, il en détacha le cordon et évalua rapidement le contenu.

 

− Hé hé, je pense que ça ira ! D’habitude, on s’acharne à m’éblouir de noms illustres pour pouvoir entrer… Mais je crois que vous avez fait le bon choix !

 

Le garde sortit une clé de son trousseau et déverrouilla la porte d’entrée.

 

− Allez-y, entrez. Pendant que je regarde ailleurs…

 

Yoshimo, Daren et Aerie franchirent les portes et pénétrèrent à l’intérieur du bâtiment. Le hall d’entrée contrastait catégoriquement avec la vue de l’extérieur. Au centre de la pièce, un petit bassin orné d’une statue irriguait les plantes décoratives par un astucieux système de conduits, et de magnifiques tableaux et autres trophées agrémentaient les murs. Au sol, de gigantesques mosaïques multicolores représentaient des scènes de la vie courante qui n’avaient rien à envier à un plafond lui aussi richement sculpté. Devant cet étalage de richesse, le petit groupe n’entendit pas la porte s’ouvrir à l’autre de bout de la pièce.

 

− Que signifie cette intrusion ? Que faîtes-vous là ?

 

Un grand homme brun et vêtu d’une tunique beige se tenait quelques mètres plus loin, les bras croisés et le regard accusateur.

 

− Êtes-vous celui qu’on nomme le « Seigneur Pirate » ?, demanda Daren.

− En effet. Mais cela ne me dit toujours pas pourquoi vous êtes ici !

 

Yoshimo s’avança à son tour et s’inclina en une révérence.

 

− Nous voulions vous rencontrer, et nous avons simplement payé votre garde pour entrer, Seigneur.

 

Le pirate parut un instant surpris, mais son visage se détendit rapidement.

 

− Je vois… C’est astucieux… En temps normal, je ne rencontre que des connaissances, mais enfin… Vous êtes ici. Que voulez-vous donc ?

 

Daren poussa un soupir de soulagement. Peut-être que la chance allait leur sourire à nouveau ?

 

− J’ai entendu dire, noble seigneur, que vous régniez en maître sur cette île. Et nous avons une requête un peu particulière à vous demander.

 

Ce tyran semblait avoir une faiblesse pour les éloges, et Daren préféra faire usage de flatterie sans la moindre modération.

 

− Voilà, je serais direct : nous devons entrer dans l’asile.

− Spellhold ?, l’interrompit le pirate. Ce n’est pas un endroit pour les gens… convenables. Que diable voulez-vous faire là bas ?

− En fait, nous voudrions savoir si vous pouvez en faire sortir quelqu’un…

− J’ai de très bonnes relations avec les maîtres de l’asile, le coupa-t-il d’un ton brusque. Ils contribuent puissamment à protéger ce port et les vaisseaux qui y accostent. En bref, je n’ai aucune envie de les mettre en colère, ni de relâcher dans la nature des fous qui méritent d’y être internés.

− Je…

 

Daren ferma les yeux lentement. Un terrible sentiment d’impuissance et de colère lui fit couler une larme. Allaient-ils échouer ? Si près du but ? Imoen n’était pourtant qu’à quelques lieues, mais des murs infranchissables la séparaient encore de lui. Ils devaient néanmoins faire au plus vite. Ses rêves, et la voix de son amie d’enfance l’implorant à son secours, résonnaient encore en écho dans son esprit. Mais ils étaient désarmés, perdus et épuisés par des semaines de recherches et d’efforts qui allaient peut-être finalement se révéler infructueux.

 

− Vos supplications m’indiffèrent, conclut le pirate. Laissez-moi.

 

La voix douce d’Aerie s’éleva alors derrière eux. L’avarielle s’inclina elle aussi et prit la parole à son tour.

 

− Noble Seigneur, vous devez nous aider. Il ne s’agit pas de faire sortir qui que ce soit de cet asile, mais bel et bien d’y entrer.

 

Le pirate la dévisagea, les yeux écarquillés.

 

− Que sous-entendez-vous, jeune demoiselle ?

− C’est… embarrassant, reprit Aerie. L’un de nos amis… est très perturbé. Et, pour son bien, nous voudrions l’accompagner à l’intérieur de Spellhold, pour qu’il y soit soigné. Vous pourriez faire cela pour nous, non ?

− Oui oui, bien sûr, répondit précipitamment le pirate. Mais je dois d’abord m’entretenir en privé avec votre ami, et lui faire passer quelques tests par mes associés.

 

Aerie regarda discrètement Daren, attendant une confirmation de sa part. Il avait bien entendu compris de qui elle voulait parler. Ils ne se connaissaient qu’un seul ami commun qui répondait à cette description, et il hocha de haut en bas la tête en guise réponse. C’était un plan risqué, mais c’était le seul susceptible de fonctionner.

 

− Il n’est pas avec nous, nous l’avons laissé dans sa chambre, reprit Aerie. Pourrions-nous repasser vous voir demain pour vous le présenter ?

− Très bien. Demain, à la même heure.

 

Il les dévisagea un par un d’un regard sévère, et reprit.

 

− J’espère pour vous que vous n’essayez pas de me jouer un tour. Je suis Desharik, le Seigneur Pirate de Brynnlaw, et je peux vous assurer que si vous m’avez fait perdre mon temps, vous serez pendus par vos tripes avant d’avoir fini votre journée !

 

La menace n’était sûrement pas prononcée à la légère, mais s’ils voulaient avancer, ils n’avaient pas le choix. Il ne restait plus qu’à espérer que leur « fou » soit assez convainquant pour passer les portes de Spellhold.

Le soir tombait, et tous les trois rejoignirent le Singe Vulgaire. Jaheira et Minsc étaient déjà revenus et les invitèrent à leur table.

 

− Nous avons du nouveau, commença Daren.

− Nous aussi, répondit Jaheira. Avec Minsc, nous sommes allé jusqu’à l’asile lui-même. Le bâtiment est vraiment impressionnant, et nous n’avons trouvé aucune faille. Il y a tout un système de ponts suspendus au dessus du vide pour y arriver, sûrement prêts à être coupés en cas d’évasion. Il n’y a aucun garde, à l’extérieur en tout cas, mais je pense avoir remarqué quelques fenêtres en hauteur, peut-être accessibles. Il doit sûrement être possible de…

− Je crois qu’Aerie a eu une idée plus simple, la coupa Daren d’un sourire.

 

Jaheira haussa les sourcils, intriguée.

 

− Minsc, continua Daren, si je te demande ce que tu penses de l’asile, qu’est-ce que tu peux m’en dire ?

 

Le rôdeur plissa les yeux un moment et porta son hamster à son oreille.

 

− Bouh dit qu’il a trouvé cette maison étrange. Minsc n’a jamais vu d’asile de sa vie, et il ne sait pas si Bouh a raison ou pas, mais dans le doute, il préfère lui faire confiance.

 

Daren et Yoshimo esquissèrent un sourire.

 

− Daren ?, reprit la demi-elfe. Où veux-tu en venir ?

− Nous n’allons pas forcer les portes de Spellhold, Jaheira. Nous allons y entrer… avec un « client ».

 

Son visage s’éclaira. Elle aussi laissa naître un sourire en comprenant la situation, et elle posa une main sur la large épaule du rôdeur.

 

− Minsc, mon ami, ton hamster va nous être d’une grande utilité, finalement !

− Bouh a toujours été utile, Jaheira ! N’oublie pas que c’est un hamster géant de l’espace miniature !

− Tu es parfait, Minsc, intervint Yoshimo. Surtout, ne change rien, et reste comme tu es.

− Minsc et Bouh sont Minsc et Bouh ! Et rien ne pourra changer ça !

 

Aerie était radieuse, mais n’avait osé prendre la parole, et le sourire complice que lui lança Daren la fit rougir encore davantage.

 

− Je crois que nous pouvons féliciter la présence d’esprit de notre amie, rappela le voleur. C’est idée est la sienne.

 

Ils finirent la soirée dans la bonne humeur. Malgré l’incertitude de leur plan, c’était un premier pas vers Spellhold, et peut-être le dernier vers Imoen. Tous les cinq montèrent se coucher. Ils devaient être le lendemain à la première heure dans la demeure du Seigneur Pirate.

Chapitre 4 : Liens

Sur le chemin de la Couronne de Cuivre, Daren n’avait pas prononcé un seul mot. Toutes ses pensées étaient focalisées sur Imoen, sa détention, son état, et son éventuelle mort. Aran leur avait décrit Spellhold comme un lieu si terrifiant qu’il avait quelque peu entamé l’enthousiasme de la nouvelle de leur départ imminent. Il s’en voulait de penser à cela, mais Jaheira et Minsc n’avaient plus rien à perdre dans cette aventure, plus rien à s’inquiéter. Ils ne cherchaient au mieux que la vengeance, ou quelques explications. Ils étaient certes des amis d’Imoen, mais ce n’était rien en comparaison du lien qu’il avait tissé avec elle. Il vivait à ses côtés depuis toujours, et jamais il n’avait été séparé d’elle aussi longtemps. Et cette absence le lui rappelait chaque jour, telle une aiguille plantée dans son cœur. Risquait-il donc de vivre ce qu’eux avaient déjà enduré ?

Le soir recouvrait le ciel d’Athkatla d’un bleu sombre alors que les premières lueurs illuminaient les fenêtres de la ville. Il restait quelques heures avant leur rendez-vous sur les quais, et ils devaient contacter Yoshimo pour l’informer de la situation. La Couronne était pleine, mais le voleur attendait vraisemblablement ses compagnons. Il leur fit un signe dès qu’ils eurent franchis le pas de la porte, les invitant à les rejoindre à sa table.

 

− Daren ! Jaheira ! Minsc ! Aerie !

 

Une voix chaleureuse les accueillit tandis qu’ils s’asseyaient. Hendak portait un lourd plateau à bout de bras, mais prit le temps de venir saluer la petite troupe.

 

− Je suis content de vous revoir !, continua-t-il. J’espère que tout se passe bien de votre côté ?

− La situation est sur la bonne voie, répondit Jaheira d’un sourire. Merci, Hendak.

− Bonne nouvelle, donc ! Je suis désolé, je ne peux pas rester bavarder, j’ai une tonne de travail qui m’attend ! Bonne soirée !

 

Daren relata les évènements de la journée à Yoshimo. Leur exploration des catacombes, leur victoire contre Lassal, et bien sûr la confrontation avec Bodhi et ses troublantes révélations.

 

− Hmm, finit par répondre le voleur. Le plus important, c’est que nous ayons enfin un moyen de nous rendre sur cette île, tu ne crois pas ?

− Justement Yoshimo, je…

 

Il marqua une pause, ne sachant pas vraiment comment continuer. Son compagnon haussa les sourcils, et invita Daren à poursuivre.

 

− Yoshimo, es-tu vraiment sûr de vouloir faire le voyage avec nous ?, finit-il par dire.

 

Sa question jeta aussitôt un froid, et Daren s’empressa de la préciser.

 

− Je veux dire, tu n’as pas autant de raisons que nous de prendre tous ces risques. Je ne sais pas ce que nous allons affronter là bas, et…

− Je t’ai déjà répondu, mon ami, le coupa-t-il. Vous m’avez déjà posé très justement cette question lorsque nous nous sommes évadés, et je t’ai déjà répondu. Que s’est-il passé depuis ? Nous avons risqués nos vies ensembles, nous nous sommes battus pour retrouver cet Irenicus. Je suis allé trop loin maintenant pour ne plus continuer. Et… j’ai moi aussi envie d’avoir des réponses, figure-toi.

 

Yoshimo fixa un à un ses compagnons de ses yeux noirs.

 

− Alors nous croiserons le fer côte à côte !, s’écria Minsc avant de vider sa chope. Tu te bats suffisamment bien pour que Bouh t’ait remarqué, et c’est très bon signe !

 

L’intervention détendit aussitôt l’atmosphère, et Daren acquiesça d’un sourire.

 

− Je suis content de voir que tu es toujours déterminé, Yoshimo.

− N’en parlons plus, répondit le voleur. Dites-moi plutôt où et quand aura lieu le départ.

− Un peu avant minuit sur les docks, au sud de la ville. Un bateau sera à quai, et un homme nous attendra là-bas. Un certain Saemon Havarian.

 

Ils finirent de manger ensemble et préparèrent leurs affaires pour le voyage. Daren ressentait la même angoisse que lors de son départ de Château-Suif avec Gorion. Tant de choses avaient changé depuis ce jour là, depuis qu’il étudiait avec son maître. Il avait appris qu’il était le descendant d’un dieu mort et maléfique, et que celui qui avait tué son père adoptif était son frère, frère qu’il avait lui-même tué de sa main. Que de morts sur sa route. Après son père et son frère, Dynahéir, Khalid, tant d’autres avaient péri à ses côtés, ou face à lui. Était-ce là le destin inéluctable d’un enfant de Bhaal ? Devoir pleurer la disparition des êtres chers ? La culpabilité de faire courir ce risque à ses compagnons le rongeait. Ils avaient déjà tant souffert à cause de lui. Et qu’allait-il en être d’Imoen ? Ses sombres rêves où elle était apparue, si froide et si absente, l’effrayaient. Et s’il y avait un sens caché ? Et si ces cauchemars se révélaient prémonitoires ? Imoen le lui avait dit, lors de son premier rêve, et il ne pouvait se défaire de ses paroles. « Tu arriveras trop tard ». Il pouvait presque l’entendre murmurer ces mots à son oreille alors qu’il rangeait ses dernières affaires dans son sac. Il n’y avait pas d’autres explications. Imoen allait…

 

− Daren ?

 

La voix pourtant douce le fit se retourner dans un sursaut. Aerie se tenait sur le pas de sa porte, ses grands yeux bleus cachés derrière une mèche de son épaisse chevelure dorée. Elle avait terminé de préparer ses affaires et tenait fermement une besace en tissu entre ses mains.

 

− Oh, je suis désolée de te déranger…

− Tu ne me déranges pas, la coupa précipitamment Daren. J’avais fini de toute façon.

 

Il enfila son sac sur ses épaules et s’avança vers elle.

 

− Tu… J’aurais voulu te parler un moment. Tu as quelques minutes ?

 

Sa voix était à peine plus forte qu’un murmure, et son visage s’empourpra jusqu’à la pointe de ses oreilles. Daren laissa un instant ses sombres ruminations pour plus tard et invita l’avarielle à sortir. Ils n’auraient sûrement plus l’occasion d’être en tête-à-tête avant un moment à partir de cette nuit, et il ne comptait pas laisser passer cette dernière occasion.

 

Plusieurs fois déjà, Aerie était venue le trouver pour se confier à lui. Son passé douloureux l’avait traumatisée, et elle avait trouvé en Daren une oreille attentive et affectueuse, rôle qu’il acceptait avec joie. Une fois encore, ils déambulèrent dans les rues d’Athkatla jusqu’au port et s’assirent côte à côte face à la mer. Le vent soufflait toujours en cet endroit, balayant les nuages et dévoilant un ciel resplendissant de mille étoiles. Daren savourait cet instant comme si c’était le dernier, frôlant de son bras la fragile épaule d’Aerie. Il humait son parfum si délicat, et admirait ses longs cheveux blonds ondulant au gré de la brise. Elle avait les yeux fermés, et Daren ne put s’empêcher de sourire doucement en la contemplant. Elle ne s’en rendait peut-être pas compte, mais Aerie était une elfe ravissante, et son charme naturel ne pouvait laisser personne indifférent. Au bout de quelques minutes, elle finit par rompre le silence.

 

− Daren…

 

Elle hésita un instant, peinant visiblement à choisir ses mots.

 

− Tu ne m’as pas demandée si je voulais poursuivre notre voyage.

 

Daren se figea.

 

− Moi non plus je ne connais pas Imoen, et Irenicus ne m’a pas pris d’être cher. Du moins pas encore… Je… J’ai même encore moins de raisons à tes yeux de continuer, tu ne crois pas ?

 

Sa voix était serrée, et Daren sentit qu’elle était au bord des larmes. Il est vrai qu’il ne s’était pas posé cette question, et maintenant qu’il réalisait la situation, il comprenait ce qu’elle devait ressentir.

 

− Aerie, ce n’est pas ce que tu crois ! Je… Je serais ravi de t’avoir à mes côtés pour combattre Irenicus. En fait je ne t’ai pas posé la question parce que… parce que…

− Parce que ?, répéta-t-elle d’une voix tremblante.

 

Son cœur battait la chamade. Il y avait effectivement une raison pour laquelle cette question ne lui avait jamais effleuré l’esprit, mais le moment n’était pas le mieux choisi pour l’évoquer.

 

− Tu sais Aerie, je suis un enfant de Bhaal. Et je crois que je ne pourrais jamais vivre sans attirer les ennuis sur ceux qui me sont chers. Ça me fait peur. J’ai peur de ce qui peut arriver à ceux qui sont proches de moi… J’ai déjà causé tellement de torts à Jaheira et à Minsc… Et c’est pour ça que je ne peux pas te dire…

 

Il s’arrêta. Son explication n’avait rien éclairci, bien au contraire, et Aerie le dévisageait d’un air perplexe.

 

− Je serais très heureux que tu soies avec moi lorsque j’affronterai Irenicus.

 

Le visage de l’elfe s’éclaircit aussitôt, dévoilant un sourire radieux.

 

− Moi aussi.

 

Ils continuèrent à parler de tout et de rien, toujours perchés en haut des marches qui surplombaient la mer. Aerie ne parlait que peu de son passé, mais Daren sentait pourtant qu’elle brûlait d’évoquer ses souvenirs. Ils évoquèrent leurs voyages et leurs aventures, Daren parlant de Gorion, et Aerie de Quayle et du cirque.

 

− Ah, ce vent frais. Il me rend si nostalgique…

 

Une larme portée par le vent s’envola dans ses cheveux. Les grands yeux bleus d’Aerie scintillèrent d’une mélancolie qui la rendait d’autant plus belle.

 

− J’ai repensé à ce que tu m’as dit. Tu sais ? L’autre soir…

 

Daren hocha de la tête, et elle continua.

 

− Je voudrais savoir, Daren. Savoir ce qui peut égaler la splendeur des forêts et des mers vues du ciel. Savoir ce qui peut remplacer cette sensation de liberté absolue du vent encore pur qui caresse le visage. Tu m’as dit d’être forte. Donne-moi une raison, s’il te plaît.

 

Elle s’arrêta, quelques larmes se dessinant au contour de ses yeux. Son regard azur était intense, l’implorant presque.

 

− Tu es toujours là, finit par répondre Daren après une courte hésitation. Tu as trouvé des compagnons, tu as fait plus d’une fois tes preuves, et… il y a des gens qui comptent sur toi.

 

Il n’avait pas trouvé sa réponse particulièrement convaincante, mais elle suffit à Aerie.

 

− Tu… tu as sans doute raison, répondit-elle en secouant lentement la tête. J’ai été bête. J’ai peut-être bien perdu mes ailes, mais il me reste l’essentiel, non ? La vie… et les personnes qui m’aiment.

 

Elle tourna son visage vers Daren un instant, et poursuivit.

 

− Je suis tellement sotte… à toujours me lamenter et à pleurer… Je dois te paraître ridicule et mesquine…

− Non, Aerie, ce n’est pas…

− Si, c’est le cas, le coupa-t-elle. Les dieux m’ont punis pour ma vanité, et c’est à moi de faire face, je suppose, seule.

− Tu n’es pas seule, Aerie.

 

Le temps sembla s’arrêter. Le visage angélique de l’avarielle se tourna vers lui, et elle plongea ses yeux dans les siens, un très léger sourire se dessinant au coin de ses lèvres. Daren n’entendait plus que son cœur qui battait à tout rompre, et les cheveux bouclés d’Aerie flottant au vent hypnotisaient son regard. Tout à coup, elle s’approcha de lui, et l’embrassa fugacement sur la joue.

 

− Merci, Daren.

 

Elle leva les yeux vers la lune, à demi cachée par les nuages.

 

− Je ne sais pas quelle heure il est, mais nous devons rejoindre les autres pour le départ.

 

Elle se leva, et tendit une main vers lui. Il était encore sous le choc et mit quelques secondes à réaliser la situation avant de la saisir. Les églises n’avaient pas encore sonné minuit, mais ils devaient faire vite. Ils ramassèrent leurs affaires et coururent en direction des quais où un bateau les attendait, eux et leurs compagnons.

 

− Ah ! Vous voilà !, leur lança Jaheira. Yoshimo n’est pas avec vous ?

 

Minsc et la demi-elfe attendaient sur le pont, devant un navire lugubre. Daren répondit par la négative, quelque peu inquiet de l’absence de leur compagnon.

 

− Il sera minuit dans moins d’un quart d’heure. J’espère qu’il arrivera à temps…

 

Elle n’avait pas fini sa phrase qu’une ombre surgit de nulle part, essoufflée.

 

− Me voilà.

 

Yoshimo venait d’arriver à son tour. Il semblait préoccupé, et rajusta inutilement plusieurs fois la sangle de son katana.

 

− Je…, balbutia-t-il. Je suis passé faire un tour au… temple, avant de partir. On ne sait jamais, n’est ce pas ?

 

Il avait fini dans un petit rire nerveux, et Jaheira le regarda en haussant les sourcils, surprise. Jamais leur ami n’avait encore manifesté d’attache particulière pour une religion, mais personne ne le questionna davantage. Les premiers coups de cloches retentirent au loin, et un homme, seul, descendit du navire. Il était un peu plus grand que Daren, mais aussi plus mince. La qualité de sa tenue beige révélait une certaine noblesse, et ses cheveux châtains coupés courts allongeaient encore son visage déjà émacié.

 

− Vous devez être les Voleurs de l’Ombre dont m’a parlé Aran ?

 

Sa voix était haut perché et nerveuse, et l’homme consulta un parchemin qu’il ajusta au niveau de leurs visages.

 

− Oui, vous correspondez à la description. Mais… on m’a parlé de quatre personnes. Qui est cet homme ?

 

Il pointa son menton en direction de Yoshimo qui baissa la tête en retour. Daren s’avança le premier et répondit aussitôt.

 

− Oui, nous serons cinq, finalement. Cela pose-t-il un problème ?

 

L’homme les considéra un instant en se tordant le nez, et reprit en haussant les épaules.

 

− Non, effectivement. Je suis payé pour vous faire traverser, et je me fiche éperdument du reste. Je m’appelle Saemon Havarian, et mon équipage va vous emmener jusqu’à Brynnlaw. Montez, je vais vous présenter.

 

Saemon Havarian se retourna et sauta d’un pas leste dans le navire, suivi par les cinq compagnons. Daren adressa intérieurement une rapide prière à la Dame de la Chance, Tymora. Il inspira une grande bouffée d’air comme si elle allait être la dernière, et sauta lui aussi sur le pont du vaisseau en contrebas.

 

− Bienvenue sur la Galante !, leur lança Saemon d’un ton joyeux. Enfin, jusqu’à ce que les circonstances m’obligent encore une fois à la changer de nom… Mais laissons cela de côté. Je lis sur vos mines déconfites que vous ne semblez guère enthousiastes à faire le voyage, mais n’ayez aucune crainte, j’ai déjà fait ce trajet plusieurs fois et j’en connais toutes les embûches.

 

Quelques hommes à l’allure patibulaires montèrent de la cale du navire et les saluèrent d’un grognement inamical. Daren se sentit subitement très mal à l’aise, et à en juger par la main d’Aerie qui serrait la sienne, elle non plus. En réalité, seul Yoshimo semblait plus détendu que lors de leur arrivée.

 

− Voici donc l’équipage de mon navire, continua Saemon. Je suis vraiment désolé de ne pas pouvoir vous faire davantage les présentations, mais comprenez-les, ils n’ont pas tous envie d’être révélés au grand jour.

− Combien de temps va durer notre voyage ?, demanda froidement Jaheira.

− Oh ! J’allais oublier l’essentiel… Pardonnez-moi, gente dame !, se répandit-il en une révérence obséquieuse. Si tout se passe bien, nous serons sur place dans deux jours. Trois dans le pire des cas.

 

Il les dévisagea un à un, un sourire mielleux sur le visage, et s’adressa à nouveau à ses hommes.

 

− Allez, en route ! Le vent et la marée sont parfaits, nous allons pouvoir lever les voiles dès que nous serons sortis du port. Tous à vos postes !

 

Et au gré des craquements des rames, la Galante s’éloigna lentement des quais d’Athkatla en direction de l’occident. Daren jeta un dernier regard aux lumières de la ville qui disparaissaient dans une brume naissante, la gorge serrée et l’estomac noué.

Coup monté

Une luminosité douce et familière tira Daren de son sommeil. L’ambiance calme et sereine de Château-Suif lui avait fait oublier tout le poids de ses journées précédentes. Le soleil du matin réchauffait les volets de sa chambre encore clos. Le programme de leur journée consistait à épier autant que possible les dirigeants du Trône de Fer, mais l’esprit de Daren vagabondait en admirant le présent que son père lui avait laissé. Qui était ce Koveras ? Au-delà du mystère qui l’entourait, partager le souvenir de Gorion avec lui avait effacé tout soupçon à son propos. Daren descendit les marches de bois usés de l’auberge et rejoignit ses trois compagnons qui venaient eux aussi d’arriver. Le plan à suivre était simple, et Jaheira ne mit pas longtemps à le leur exposer.

− Je suis tellement impatiente de retrouver la bibliothèque, émit Imoen qui sautillait déjà sur place.

− Rappelez-vous qu’on a à faire à des dopplegangers, nota Khalid. Nous ne connaissons pas encore leurs buts ni leur employeur, mais il est très probable qu’ils soient aux ordres de quelqu’un de haut placé.

− Le Trône de Fer ?, proposa Imoen.

− Je dirais plutôt Sarevok, ajouta Jaheira. Je vous rappelle que d’après les courriers que nous avons interceptés, il est censé se trouver avec les bandits de Valpeld en ce moment, ce que nous savons être un mensonge. Il a menti à son père, et nous ne savons pas dans quel camp il se trouve. Il est donc possible qu’il ait d’autres intentions encore plus malhonnêtes.

Le petit-déjeuner se termina rapidement, et tous les quatre prirent la direction de la grande bibliothèque. Autour de l’escalier central, de nombreuses étagères débordant d’ouvrages plus rares les uns que les autres ornaient les murs du hall gigantesque. Une ambiance studieuse planait dans la pièce, des étudiants en tenue de moine allant et venant à leurs études. La salle de réunion se trouvait au quatrième étage, et celle des sages Ulraunt et Théthoril au sixième. Tous les quatre se dirigèrent vers l’escalier et gravirent les marches, à l’affût de toute attitude suspecte d’éventuels dopplegangers.

Daren parcourut les lecteurs du regard le temps de leur ascension, à la recherche de Koveras, mais en vain. Il masqua tant bien que mal sa déception, et s’en retourna à leur mission. Des voix fortes d’un accent du nord prononcé résonnaient à l’étage des colloques, en provenance de l’une des salles de réunion. La porte derrière laquelle se trouvait vraisemblablement le Trône de Fer était encore entrouverte, leur entrevue venant sans doute à peine de commencer. Et à en juger par le ton de leurs propos, celle-ci ne se déroulait pas aussi bien que prévue. Tous les quatre s’approchèrent lentement de la porte et en surprirent quelques paroles.

− Vos agissements sont véritablement intolérables !, s’emporta une voix masculine aiguë. La Sembie sera dans l’obligation de rompre toute négociation si vous persistez dans cette voie, Reiltar !

− Calmez-vous, reprit une autre voix. Notre stratégie n’est peut-être pas facile à suivre, mais je peux vous assurer que vous n’avez rien à craindre en investissant chez nous.

− Merci Brunos, nous devrions parler plus sérieusement des convois de…

La voix marqua une pause. Quelques secondes plus tard, la voix de Brunos s’éleva à nouveau.

− Que se passe-t-il Reiltar ?

Pas de réponse. Des pas se dirigèrent vers la porte où les quatre compagnons étaient postés. Jaheira recula soudainement, faisant de grands signes de dispersion aux trois autres. La silhouette d’un homme blond richement vêtu se dessina à la porte, un regard soupçonneux dirigé vers le petit groupe qui rôdait non loin, puis ferma la porte d’un geste brusque. Daren s’avança alors et posa délicatement son oreille sur le lourd battant, mais il était bien trop épais pour laisser passer le faible son d’une simple discussion.

− On fait quoi ?, chuchota alors Imoen aux trois autres.

− Je… je peux tenter d’entrer, en bluffant quelque chose, proposa Daren. Peut-être que je pourrais apprendre quelque chose, ou au moins repérer des documents qu’on pourrait récupérer plus tard ?

Jaheira réfléchit un moment, évaluant longuement les risques que comportait cette tentative, puis acquiesça d’un signe. Daren évacua son stress autant que possible. Il était assez doué dans ce genre d’esbroufe, et comptait bien utiliser son improvisation naturelle pour obtenir un résultat. Il posa sa main sur la poignée dorée de la porte, et souffla un instant en fermant les yeux. Une fois prêt, il ouvrit la porte en grand et entra dans la pièce.

Cinq personnes autour d’une table se tournèrent en même temps vers lui. Il reconnut aussitôt l’homme blond, qui devait être Reiltar. Deux personnes à ses côtés portant un insigne gris à l’épaule devaient être Brunos et Thaldorn, ses associés. En face, deux hommes étrangement vêtus devaient être les représentants de cette guilde de Sembie, et l’un d’eux était certainement Tuth.

− Excusez-moi messieurs, mais je suis chargé par la bibliothèque de faire un compte-rendu écrit neutre de tous débat dans l’enceinte de Château-Suif, tenta Daren, d’un air sobre mais convaincu.

Les cinq hommes se regardèrent un instant, visiblement déconcertés. Reiltar se tourna vers lui brusquement et répondit d’un ton menaçant.

− Personne ne nous a mis au courant de cette mascarade !, commença-t-il. C’est un entretien privé, et …

− Allons, calmez-vous Reiltar, le coupa l’un des hommes de Sembie. Nous allons dissiper ce malentendu sereinement, et personne n’a besoin de se mettre en colère.

Daren reprit alors la parole.

− Je suis navré de vous voir réagir ainsi, monsieur. Je puis éventuellement faire exception dans votre cas, mais je vous demanderai de bien vouloir me noter instamment l’objet de votre débat, afin que je puisse l’archiver sans délais.

Il improvisait au fur et à mesure que la situation évoluait, et était bien décidé à obtenir quelque chose de concret avant que sa supercherie ne fut découverte. De nombreux documents jonchaient la table, et certains contenaient sans doute des preuves flagrantes de la trahison du Trône de Fer. Des cinq, c’était ce Reiltar qui semblait le plus particulièrement contrarié de son intervention, et il toisa aussi bien Daren et les marchands de Sembie d’un regard noir. Ses deux acolytes n’osaient pas intervenir, de peur sans doute de dire quelque chose qui ne plairait pas à leur chef. Daren était prêt à faire demi-tour, sa stratégie ayant visiblement échoué, lorsque l’un des étrangers lui tendit un parchemin qu’il venait de rédiger pendant leur altercation.

− Voilà monsieur, reprit un des deux hommes. Je suis désolé de cet incident, et nous ne voulons pas paraître impolis envers l’autorité de Château-Suif.

Il avait appuyé son regard sur le dirigeant fou furieux du Trône de Fer en prononçant ces paroles, et s’inclina en signe de respect. Daren s’empara du rouleau, et sortit de la pièce en esquissant lui aussi une révérence. Jaheira, Khalid et Imoen l’attendaient, impatients, et il s’approcha d’eux un grand sourire aux lèvres.

− Ils ont des tas de documents sur leur table, expliqua-t-il dans un chuchotement en arrivant à leur hauteur. On devrait pouvoir trouver un moment quand ils feront une pause pour en dérober quelques-uns. Ah, et j’ai obtenu quelque chose sinon. L’objet de leur réunion.

Les trois autres l’écoutaient attentivement. Daren déplia le parchemin et le leur lut.

« Débat sur l’état des relations commerciales entre la guilde des marchands d’Ordulin et le Trône de Fer. »

− Bon, reprit Daren. Ce n’est pas brillant, je l’avoue… Mais je pense toujours que l’un de nous pourrait s’introduire un peu plus tard dans la pièce. Ou attendre ce soir, pendant leur déjeuner, pour s’introduire dans leur chambre…

Tous les quatre discutèrent quelques minutes de la stratégie à adopter, mais Jaheira et Khalid ne connaissait pas les lieux, et s’en remettaient à l’avis de leurs deux compagnons. Daren réfléchit un instant, et proposa.

− J’ai une idée. Allons voir Ulraunt, au sixième. Il faut se renseigner sur l’endroit où ils logent.

Tous approuvèrent vivement, et ils reprirent la montée des marches de l’escalier central.

− Tu connais personnellement ce Ulraunt ?, lui demanda Khalid.

− C’est un vieux croûton sourd comme un pot, répondit Imoen à sa place d’un air désabusé, mais il pourra peut-être nous renseigner… Je préfèrerai demander à Théthoril, si on en a l’occasion…

Daren avait déjà rencontré les dirigeants de Château-Suif avec Gorion, durant son enfance. Il avait souvenir de vieillards perpétuellement enfouis sous leurs livres, mais des deux, Théthoril avait été plus proche de son père adoptif et s’était toujours montré plus compréhensif et amical envers lui.

Ils étaient à peine arrivés en haut des marches qu’un homme en armure montant en courant derrière eux les héla d’une voix forte.

− Halte ! Tous les quatre, arrêtez-vous !

Tous s’exécutèrent en même temps, surpris par cette injonction autoritaire. L’homme les rejoignit, essoufflé. Il avait l’uniforme des gardes de la citadelle et son arme était sortie du fourreau.

− Pas un geste ! Vous êtes en état d’arrestation ! Veuillez me suivre immédiatement à la garnison.

Daren écarquilla les yeux d’un air ahuri. Il regarda tour à tour chacun de ses camarades, qui étaient visiblement aussi stupéfaits que lui. Après quelques secondes de stupéfaction, il parvint à prononcer quelques mots.

− Que… Qu’est ce qui se passe ? Qu’est ce qu’on nous reproche ?

Le garde fronça les sourcils et leur répondit d’une voix menaçante.

− Ne vous moquez pas de moi ! Vous avez été vus, tous les quatre, rôdant autour d’invités de la citadelle en pleine réunion, et l’un de vous à même été aperçu sortant de la pièce ! Le niez-vous ?

Daren était abasourdi. Même si quelqu’un les avait observés et dénoncés, ils n’avaient rien fait de mal. Rien du moins qui ne méritait une telle attitude.

− Et donc ? Qu’est ce que cela prouve ?, lui rétorqua Jaheira, haussant elle aussi le ton.

− Parce qu’on vient de les retrouver sauvagement assassinés !, répliqua aussitôt le garde. Vous êtes accusés du meurtre du Brunos Costak, Thaldorn Tenhevich et Reiltar Anchev, ainsi que de deux ambassadeurs de Sembie !

Stupeur. Ils venaient de quitter les lieux, et il était invraisemblable que tous ces hommes soient morts aussi vite. Qui ? Comment ? Daren n’en croyait pas ses oreilles. Des milliers de questions s’entrechoquaient dans son esprit, sans savoir par laquelle commencer.

− Mais… je… Vous êtes sûrs ? Nous n’avons tués personne !, finit-il par dire.

− C’est ridicule !, renchérit Jaheira. Nous n’avons rien à nous reprocher !

Tous les quatre étaient scandalisés des accusations portées contre eux et protestaient de plus en plus fort, jusqu’à ce que le garde les invite à le suivre à l’étage inférieur.

− Suivez-moi. Nous allons bien voir ce que valent vos belles paroles !

Le garde s’arrêta devant la porte ouverte de la salle de réunion. La même qu’ils avaient espionnée peu de temps avant. Daren s’avança de quelques pas, et bloqua tout à coup sa respiration. Cinq cadavres ensanglantés gisaient au sol, violemment assassinés. Il recula sous l’effet de la stupeur, ne pouvant articuler un mot. Jaheira et Khalid étaient eux aussi bouche bée, et Imoen avait plaqué sa main contre son visage afin de ne pas hurler à la vue de ce spectacle horrible.

− Suivez-moi !, reprit le garde d’une voix autoritaire.

Le petit groupe était en état de choc, et se résigna à accompagner la sentinelle jusqu’à la garnison en silence. Une fois sur place, le garde sortit une clé rouillée de son trousseau et ouvrit la porte grinçante de la cellule.

− Entrez là-dedans, et laissez ici vos affaires personnelles. Epées, arcs, armes en tout genre. Et vos sacs aussi. Je vous tiendrai au courant de votre situation une fois que votre sort aura été décidé.

− Nous n’avons rien à nous reprocher, lui répondit Jaheira. La justice n’a qu’à faire son travail, et nous serons rapidement innocentés.

Le garde ne répondit pas, et sortit de la pièce en emportant leurs affaires, les laissant seuls dans la cellule sombre et malodorante.

Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, sans un bruit. Jaheira frappa d’un grand coup les barreaux devant elle en pestant.

− C’est pas possible ça ! C’était un piège, énorme ! Et on est tombé dedans ! On s’y est même précipité !

− Mais tout cela n’a aucun sens, dit Imoen déconcertée. Qui pourrait avoir intérêt à tuer les dirigeants du Trône de Fer, juste pour nous faire accuser ? C’est complètement absurde…

− Je suis tout à fait d’accord avec toi Imoen, renchérit Khalid d’un air soucieux. Je vous rappelle que nous ne sommes venus à Château-Suif que parce que nous avons trouvé des parchemins trahissant cette réunion secrète…

− J’ai parfois l’impression que nous sommes menés par quelque chose qui nous dépasse depuis le début, conclut Daren. Vous n’avez pas cette sensation, vous aussi ?

Il avait souvent cette impression d’évoluer dans un décor de scène, où d’inexplicables traces de peintures fraîches étaient comme autant d’évènements incompréhensibles. Comme si la pénurie de fer, la guerre contre l’Amn, et le Trône de Fer lui-même n’étaient que des illusions, des marionnettes ne servant qu’à rendre plus crédible la comédie dans laquelle ils étaient involontairement engagés.

− Nous n’avons rien à nous reprocher, conclut Khalid. La seule chose que nous pouvons faire est d’attendre que cette sordide affaire soit élucidée, et nous serons alors innocentés.

Daren avait la nette impression que tout ne serait pas aussi simple, et s’il s’avérait que tous ces évènements n’étaient pas liés par de simples coïncidences, leur innocence ne serait plus aussi évidente. Une heure s’écoula, où chacun s’était résigné à attendre son sort en silence. Les yeux de Daren s’étaient petit à petit adaptés à la pénombre ambiante, et il parcourait la pièce du regard, à l’affût de toute option d’évasion. Cependant, Jaheira et Khalid avaient déjà exploré les lieux de leurs yeux d’elfes dès leur arrivée, et avaient conclu à l’impossibilité de ce plan avant lui. De plus, tout équipement leur ayant été confisqué, il était d’autant plus délicat d’établir un plan de fuite dans ces conditions.

Des bruits retentirent devant la porte de la caserne, et celle-ci s’ouvrit brusquement. Un homme visiblement âgé s’avança d’un air décidé vers la cellule où se tenaient les quatre compagnons. Un homme que Daren reconnut aussitôt. C’était le premier doyen de la citadelle, Ulraunt.

− Vous êtes vraiment ignoble !, commença-t-il d’une voix agressive en direction de Daren. Vous, et tous vos compagnons ! Comment avez-vous pu tuer ainsi Brunos Costak, Thaldorn Tenhevich et Reiltar Anchev ?

Daren n’en croyait pas ses yeux. Même le sage dirigeant de Château-Suif les accusait sans preuve. Le jeune homme prit la parole et tenta une explication rationnelle.

− Ecoutez-nous ! Nous ne sommes pas des assassins ! Nous n’avons tué personne, et nous ne sommes en rien responsables de ces cinq meurtres !

− Balivernes !, lui rétorqua Ulraunt. Quelqu’un vous a vu sortir de la salle de réunion du Trône de Fer ! Et vous trois, vous montiez la garde !, continua-t-il en direction des autres.

Ils devaient admettre que c’était la vérité. Daren était bien entré dans leur salle de réunion, et ses compagnons surveillaient bien les environs pendant ce temps. Ulraunt reprit alors.

− Un homme du nom de Koveras a repéré vos agissements et nous les a signalés au plus vite. Il certifie avoir vu ce chenapan entrer dans la pièce, et sortir une fois ses meurtres accomplis !

− Ce n’est que partiellement vrai, intervint Jaheira. Nous reconnaissons avoir espionné le Trône de Fer, mais pas d’avoir tué qui que ce soit ! Ce sont des mensonges !

Mais Daren ne l’écoutait plus. L’homme qui les avait trahis était ce Koveras. Un ami de son père… Comment avait-il pu être aussi naïf ? Ce n’était qu’un traître de plus à la solde du Trône de Fer ! Il bouillait de rage intérieurement de s’être laissé berner par cet homme aussi facilement. Il l’avait simplement écouté, le nom de Gorion ayant endormi sa vigilance. Daren serra les poings si forts qu’il sentait ses ongles lui lacérer la paume des mains. Le simple souvenir de ce félon parlant avec douceur de son père adoptif le mettait hors de lui. Jaheira, puis Khalid et Imoen débattaient furieusement avec Ulraunt, jusqu’à ce que le vieil homme élevât soudainement la voix.

− Il suffit !

Cette injonction ramena le calme dans la petite pièce. Il reprit alors d’un ton sans réplique.

− Vous croyez que je ne me suis pas renseigné ? Je sais qui vous êtes, ajouta-t-il en direction de Khalid et Jaheira. Tous les quatre, vous avez juré la perte du Trône de Fer, et vous n’êtes venus ici que dans le but d’en finir avec eux !

Il se tourna vers Daren, et souffla d’un air méprisant.

− Et dire que Gorion vous faisait confiance… Mais moi, je me suis toujours douté que vous finiriez ainsi !

Daren sentit qu’il allait exploser, et avait maintenant du mal à se retenir pour ne pas hurler.

− De toute façon, il n’y a pas que ce témoignage qui vous condamne, continua Ulraunt. Nous avons retrouvé dans vos affaires un anneau appartenant à l’une des victimes, et je ne vois pas comment il aurait pu atterrir dans votre sac sans que ne soyez responsables de ces meurtres abominables !

Le sang de Daren se figea. Ses compagnons s’échangèrent un regard d’incompréhension. Cet anneau, le « présent » de son père, n’était qu’un élément de plus de l’engrenage infernal dans lequel ils avaient mis la main. Daren ne savait plus quoi répondre, et le sourire sarcastique d’Ulraunt l’empêchait de penser. Une colère aveuglante l’envahissait lentement, anesthésiant toute tentative de réflexion.

Le vieil homme fit alors demi-tour, et conclut par cette phrase terrible.

− Vous finirez tous pendus, j’y veillerai personnellement !

Il claqua la porte derrière lui, et Daren frappa le mur de la cellule de toutes ses forces. Une légère fissure se dessina sur la paroi tandis qu’une brume rouge envahissait son esprit. Les propos d’Ulraunt l’avaient mis dans une telle fureur qu’il sentait une rage familière lui brûler l’intérieur du corps. Son pouvoir se réveillait petit à petit, attisé par sa colère.

Jaheira, Khalid et Imoen s’était réfugiés contre les barreaux à l’opposé, et le dévisageaient à présent d’un air terrifié. Sa respiration était de plus en plus rapide, et les battements de son cœur l’empêchaient d’entendre les cris de ses compagnons. Seule comptait cette haine absolue, ne laissant que le sang et la mort comme seule échappatoire. Il sentait son visage se déformer, et avait à présent du mal à distinguer les personnes devant lui. Ulraunt avait réveillé la chose, et il sentait sa volonté s’amenuiser à mesure que les souvenirs de ses paroles et de celles de Koveras hantaient son esprit. La mort et l’appel du sang se répandaient dans ses veines, et il devait lutter pour se souvenir encore que c’étaient ses compagnons qui se trouvaient auprès de lui. Sa mince parcelle de lucidité peinait à rivaliser avec le terrible et grisant pouvoir qui s’échappait de son corps.

À la limite de perdre définitivement connaissane, Imoen s’avança lentement vers lui, et le serra de manière inattendue dans ses bras. Le temps se figea pendant une seconde, et la sensation qui grondait dans son esprit s’immobilisa, puis céda. Son premier réflexe fut de lever le poing, mais le contact chaleureux de son amie agissait comme de l’eau fraîche et pure sur une plaie. Il réalisa alors la situation, reprenant ses esprits, et des larmes coulèrent silencieusement sur ses joues.

− Pardon…, lui murmura-t-il à l’oreille. Je suis… désolé…

− Chhhuut, ce n’est rien. C’est fini.

Ils restèrent ainsi enlacés quelques secondes avant qu’Imoen ne relâchât son étreinte et ne retournât s’asseoir sur l’une des paillasses de leur cellule. Daren respirait fortement, reprenant son souffle. La lutte contre cette force maléfique lui avait toujours beaucoup coûté, et il en ressortait à chaque fois physiquement épuisé.

− Je… excusez-moi, vous tous. Je ne sais pas ce qui m’a pris, et…

− Nous savons tous ce qui t’a pris, le coupa Jaheira. Et nous savons aussi que tu fais ce que tu peux pour lutter.

Elle s’arrêta et fixa Daren dans les yeux.

− Réponds-moi maintenant sans mentir. As-tu tué ces personnes du Trône de Fer ?

Il se doutait de la question, et il lui retourna son regard. Tous attendaient sa réponse.

− Non.

Quelques secondes s’écoulèrent encore sans un mouvement.

− Bien, reprit Jaheira, le visage grave. Dis-moi, de quel anneau parlait-il, alors ?

Daren hocha la tête de haut en bas lentement. Il ne pouvait plus s’épargner une explication sur le sujet.

− Je vous ai dit que j’avais rencontré ce Koveras, hier, commença-t-il. Mais je ne vous ai pas tout dit.

Il s’arrêta, terriblement gêné d’avoir laissé cet élément de côté à ses compagnons.

− Il m’a parlé de Gorion. Il m’a dit qu’il le connaissait bien, que c’était son ami. Et…

Il poussa un soupir.

− Il m’a donné un anneau, celui dont parlait Ulraunt, en me le présentant comme un cadeau de mon père pour moi. Et… et je l’ai cru.

Il s’interrompit de nouveau instant, hésitant à croiser le regard de ses compagnons.

− J’ai préféré garder ça pour moi…, avoua-t-il en baissant les yeux. Je n’ai aucun souvenir concret de mon père, et je ne voulais pas le partager tout de suite, je… Je suis désolé, j’ai été vraiment très naïf.

Khalid intervint à son tour.

− Tu n’as rien à te reprocher, et je comprends tout à fait ta réaction. Tu es le fils adoptif de Gorion, et c’était facile de jouer sur tes sentiments pour te manipuler. Tu n’es en rien responsable de ce qui s’est produit.

Jaheira s’approcha de lui, le contraignant à redresser la tête.

− Les plus beaux souvenirs de Gorion sont ici, lui dit-elle en pointant un doigt sur son front. Tant que tu auras ceux-ci, tu n’auras pas besoin d’un anneau ou de quoi que ce soit…

− C’est vraiment n’importe quoi…, intervint Imoen, qui avait tenté de mettre un peu d’ordre dans les évènements. Dans quel camp est ce Koveras ? Et qui est-il ? On a encore jamais entendu parler de lui avant, et voilà que les chefs du Trône de Fer sont assassinés sous notre nez, et qu’il nous met ça sur le dos ! Vous ne pensez pas que ça peut être lui, le meurtrier ?

Il n’était pas impossible qu’elle ait raison, tout du moins sur l’invraisemblance de la situation. Cette histoire défiait en effet toute logique. Ils venaient de tomber dans un piège très habilement tendu, et n’avaient pas la moindre idée de qui tirait les ficelles. Et dans cet épisode, le Trône de Fer semblait aussi manipulé qu’eux-mêmes pouvaient l’être. Toute la question était de savoir par qui… La discussion continua quelques minutes, puis chacun retourna à ses méditations, cherchant désespérément une explication, ou plus concrètement un moyen d’évasion.

Une heure s’écoula à nouveau dans la pénombre, l’espoir de recouvrer leur liberté s’amenuisant à chaque minute qui passait. Un rayon de lumière zébra tout à coup le sol et illumina la pièce. Quelqu’un ouvrait lentement la porte à l’autre bout. Daren se redressa aussitôt et saisit les barreaux à pleine main, les yeux rivés sur leur mystérieux visiteur.

Une silhouette noire en contre-jour s’avança précautionneusement, visiblement seule. Elle portait de nombreux sacs sur ses épaules, courbée sous le poids de son équipement. À cette distance, il leur avait semblé qu’Ulraunt était revenu leur annoncer leur sentence, et la mince lueur d’espoir qui venait de naître vacilla dangereusement. Toutefois, son silence inexpliqué les maintenait dans le doute : pourquoi ne se vantait-il pas de leur prochaine exécution ?

Tous les quatre s’étaient relevés et observaient maintenant la scène devant les barreaux de la cellule. Daren mit quelques secondes pour s’adapter à la luminosité extérieure, et reconnut alors celui qui venait d’entrer. Il n’y avait qu’une seule personne qui ressemblait à ce point au doyen de Château-Suif. C’était l’autre doyen. Théthoril.

− Mes amis, commença-t-il à voix basse. Je suis ici pour vous aider.

Le vieil homme déposa ses sacs et s’avança vers Daren.

− Je sais que tu n’as tué personne, reprit-il. Ni aucun de vous. Ulraunt a toujours éprouvé une jalousie intense envers Gorion, et cette occasion n’a été qu’un prétexte pour assouvir une vengeance par procuration. Je l’ai entendu se faire manipuler par ce Koveras, et j’ai décidé de ne pas le croire. Je ne vous poserais qu’une question, mes amis. Répondez-moi sans détour. Puis-je vous faire confiance ?

Il regarda tour à tour les quatre compagnons, qui l’écoutaient les yeux écarquillés. Daren répondit le premier par l’affirmative, aussitôt imité par les autres. Théthoril les considéra un instant, sondant leur sincérité, puis fit demi-tour en se baissant vers les sacs qu’il venait de déposer.

− Bien. Voici votre équipement, leur dit-il en leur tendant leurs besaces. Vous en aurez besoin pour continuer votre périple.

Il marqua une pause, et sortit d’un pan de sa robe une bourse contenant une poudre couleur or tandis qu’ils récupéraient leurs affaires. Théthoril fronça les sourcils, le visage tendu, et reprit en direction des quatre prisonniers.

− Tenez-vous tous les quatre par la main.

Daren, Khalid et Jaheira se regardèrent un instant, incrédules, puis s’exécutèrent.

− Un sort de portail, dit doucement Imoen, fixant Théthoril qui commençait à saupoudrer la substance dorée en cercle autour de la cellule. C’est de la magie de très haut niveau…

− Exactement jeune fille, lui répondit le vieil homme sans lever les yeux.

Daren observa le doyen à nouveau. Cet homme était donc lui aussi un mage, comme son père. Il avait formé un arc de cercle de cette étrange poussière en partant des murs, et il tenait maintenant ses mains devant lui, la paume vers le sol.

− Je vais vous transporter à l’extérieur des murs, expliqua-t-il. Tenez-vous la main pour que je puisse commencer mon incantation.

Tous les quatre remercièrent chaleureusement leur sauveur, qui commençait déjà à entamer d’étranges vocalises. La poudre autour d’eux s’illumina petit à petit, éclairant la pièce d’une lueur jaune vif. Imoen tenait fermement la main de Daren dans la sienne, contemplant la prouesse magique de son aîné d’un air ébahi. Une sorte de mur translucide de la même couleur s’éleva au-dessus du cercle, avant d’englober le petit groupe. La voix de Théthoril allait crescendo à mesure qu’il déclamait ses paroles magiques, et on sentait que sa concentration atteignait maintenant son paroxysme. De petits éclairs argentés crépitaient tout autour d’eux, et des arcs électriques se mirent à traverser la cellule. L’incantation durait depuis presque dix minutes, et dans un ultime cri du sage, tout disparut en un éclat argenté aveuglant. Daren, Imoen, Khalid et Jaheira avaient fermé les yeux face à la lumière insoutenable, et seules leurs mains étreintes les reliaient encore à la réalité. Le bruit cessa soudainement, ainsi que la puissante voix de Théthoril. Quelque part au loin, on distinguait le chant familier des oiseaux. Tous les quatre ouvrirent les yeux en même temps, découvrant devant eux d’épaisses murailles dressées, celles de Château-Suif.

Ils étaient sortis.

− Filons d’ici, leur murmura Jaheira d’un signe.

Les autres la suivirent aussitôt. Le soir commençait à tomber sur la côte, et le soleil rougeoyant se reflétait sur la mer, illuminant le ciel d’une lueur rose orangée. Ils étaient enfin libres, et Daren emplit ses poumons de l’air pur du large qu’il avait cru ne jamais plus revoir. Ils venaient d’échapper à une terrible sentence, et tous avaient conscience que Théthoril venait de les tirer des griffes de la mort. Ils devaient profiter de la chance qui leur était offerte et s’échapper au plus vite. Il fallait retourner à leur point de départ, à la Porte de Baldur. « La Balafre » et le duc Eltan devaient être mis au plus vite au courant de la situation.

Cependant, ils n’étaient pas partis depuis plus de quelques minutes que Daren s’arrêta, le visage perdu dans le vague.

− Ce n’est pas vrai…, se lamenta-t-il en se frappant le front. Ce n’est pas possible…

Les trois autres se retournèrent en même temps.

− Qu’est ce qui se passe ?, demanda Imoen. Tu vas bien ?

Il devina à son visage qu’elle s’inquiétait encore de son état, ce qu’il ne pouvait décemment lui reprocher après sa « crise » un peu plus tôt dans la cellule.

− Il faut qu’on avance, vite, la coupa Jaheira. Ils se sont peut-être déjà aperçus de notre fuite, et nous ne pouvons pas prendre le risque de nous faire capturer à nouveau !

Mais Daren ne bougeait toujours pas. Son visage s’éclaira un temps, puis s’assombrit aussitôt. Il ferma alors les yeux en secouant lentement la tête.

− Comment ai-je pu être aussi naïf…, reprit-il. Tout est tellement évident maintenant !

Les trois autres s’étaient arrêtés eux aussi.

− Vous ne comprenez pas ?, continua-t-il. Koveras !… Mais bien sûr ! Ce nom ne vous rappelle rien ? Vraiment rien ?

Jaheira et Khalid fronçaient les sourcils, cherchant où leur compagnon voulait en venir, mais il lut sur le visage Imoen qu’elle venait elle aussi de réaliser. La jeune femme inspira une longue bouffée d’air et plaqua une main devant sa bouche d’un air stupéfait. Les deux demi-elfes la dévisageaient elle aussi à présent, intrigués. Elle se tourna vers Daren, les yeux écarquillés.

− Cet homme que tu as rencontré… c’est…

Daren hocha lentement la tête d’un signe affirmatif et résigné. Au moins avaient-ils enfin trouvé qui les avait manipulés depuis le début.

− Ce Koveras…, expliqua-t-il, n’est autre que Sarevok !

Retour aux sources

Château-Suif. Daren ne s’était jamais absenté aussi longtemps de sa maison natale. Le périple incroyable qu’il avait vécu ces dernières semaines l’avait tellement bouleversé qu’il en avait presque oublié la majestueuse et bienfaitrice silhouette de la citadelle surplombant la mer. Imoen était elle aussi animée de cette même ferveur, et leurs dix jours de marche pour y parvenir furent des plus silencieux.

Il avait découvert le monde, ce dont il avait toujours rêvé, mais ce n’était que maintenant qu’il réalisait ce que Château-Suif avait de si particulier : un univers de livres et de connaissance, à l’abri de la misère et de la violence des villes. Le monde extérieur était à la fois si plein de vie, en effervescence, mais aussi tellement vide de savoir et de sagesse. Le duc Eltan leur avait fourni un ouvrage d’une extrême rareté de sa collection, ce qui était le gage d’une entrée entre les murs de la citadelle. Leur mission était d’espionner le colloque marchand qui réunissait à la fois les dirigeants du Trône de Fer et ceux d’autres chefs de guildes étrangères, mais Daren avait du mal à s’y consacrer pleinement. Son esprit vagabondait à une multitude de souvenirs, de joies et de mélancolies. Il repensait à son père, ce merveilleux précepteur qui lui avait transmis le goût du savoir et de la persévérance, et qui avait fait de lui la personne qu’il était aujourd’hui. Des larmes lui montaient aux yeux alors qu’il songeait à ce passé désormais révolu, et croisant son regard avec celui d’Imoen, ils s’échangèrent sans un mot un sourire chargé de nostalgie.

− Nous ne sommes encore jamais entrés entre ces murs, dit Jaheira en désignant les murailles qu’on apercevait au loin. À quoi ressemble l’intérieur ? On raconte que c’est assez impressionnant.

Daren avait du mal à donner un avis impartial et objectif. Pour lui, Château-Suif était à la fois la normalité et en même temps le lieu le plus extraordinaire qu’il n’ait jamais visité, mais seule Imoen pouvait comprendre cette contradiction. Il était si impatient et à la fois si anxieux de retrouver les murs de son enfance qu’il avait du mal à trouver la patience d’expliquer à Jaheira ce qu’il en retournait. Quelques minutes plus tard, ils franchissaient la herse de l’entrée principale, après avoir remis leur précieux écrit au gardien du portail. Daren ferma les yeux un instant, humant les odeurs familières de ces murs clos. Les jardins et l’entrée de la grande bibliothèque se dressaient devant eux, dominés par la noble statue du prophète Alaundo, fondateur de la citadelle.

− Tu nous conduits à l’auberge ?, demanda Jaheira à Daren.

Il sursauta à ce retour à la réalité, et acquiesça d’un hochement de tête.

− Suivez-moi, leur proposa Imoen, laissant ainsi à Daren les quelques minutes de solitude qu’elle lui savait nécessaire.

Alors que ses trois compagnons traversaient les allées en direction de l’auberge, Daren ses pas lents le menèrent instinctivement vers l’écurie, profitant de chaque seconde de ces retrouvailles inoubliables. De nombreux souvenirs de son passé, de Gorion, lui revenaient à l’esprit en désordre. Il se rappelait précisément de sa dernière journée en ces murs, sa dernière journée où il avait encore un père.

« Daren ! Ohé ! Daren ! »

Une sensation de déjà-vu l’arrêta aussitôt. Il connaissait cette voix, et cette situation lui était étrangement familière.

− Si c’est pas quelqu’un que je penserais jamais revoir d’ici un million d’années !

C’était Hull. Un sourire radieux sur le visage et les bras tendus, il avançait vers Daren, visiblement ravi de retrouver son ami.

− Tu es enfin de retour ! Je croyais vraiment ne jamais te revoir !, ajouta-t-il dans un grand rire sonore. Qu’est ce que tu deviens ?

Daren lui rendit son sourire, mais la mélancolie et le souvenir encore douloureux de la mort de Gorion l’empêchaient de partager pleinement sa joie.

− Je sais pour Gorion, reprit-il d’une voix plus sobre. Je… Nous avons tous été attristé de sa disparition, et de te savoir sans protection dans la nature…

Il s’arrêta, ne sachant pas comment continuer cette conversation sans paraître déplacé, puis reprit d’un ton plus joyeux.

− Mais tu es revenu, c’est l’essentiel ! Qu’est ce que tu as fait de beau dehors ? Tu as des choses à raconter, je suppose ?

Daren hésita un instant. Il ne voulait pas parler de certains évènements, les jugeant encore trop sensibles pour être divulgués.

− Oh, j’ai parcouru un peu tout le pays. On enquête avec des amis sur les problèmes de fer et de brigands dans les environs.

Hull fit une moue admiratrice, réalisant qu’il n’avait plus en face de lui le petit garçon qui courait dans les allées de Château-Suif.

− Tu es devenu un vrai guerrier maintenant. Gorion serait fier de toi, je peux te l’assurer.

Il marqua une pause un instant, le dévisageant d’un air à la fois admiratif et paternel, puis continua.

− Et Imoen ? Je suppose qu’elle est avec toi, non ?

Daren se remémora les détails de cette nuit-là. Lorsqu’il était parti, son amie s’était échappée et enfuie à son tour pour venir clandestinement à sa rencontre. Daren lui répondit d’un sourire complice.

− C’est bien ce que je pensais… Les deux garnements inséparables… Je la voyais mal rester seule ici pendant que tu irais te balader dehors !

− Au fait Hull, le coupa Daren. Je voulais te demander… Tu as vu des choses… suspectes ces derniers temps, ici ?

Hull lui fit un grand sourire.

− Ah ! je vois. Tu n’es pas vraiment revenu pour de bon, c’est ça ? Tu es encore sur une enquête ?, lui dit-il avec un clin d’œil. Hé bien, qu’est-ce que je pourrai te dire… Tu sais, je passe beaucoup de temps à l’extérieur, je sais pas vraiment ce qui se passe dans la bibliothèque elle-même. Mais sinon… Ah, oui, peut-être que ces derniers jours, on a reçu pas mal de nouvelles personnes. Des commerciaux, je crois, venus de loin.

Il ne pouvait s’agir que de membres du Trône de Fer, ou de leurs interlocuteurs étrangers, mais Hull n’avait pas l’air d’être très au fait de la situation.

− Rien de plus, sinon ?, insista Daren.

Hull fronça les sourcils un moment, une main sur le menton.

− Non, vraiment, je suis désolé. Tu sais, je suis souvent dehors, et les personnes qui viennent à Château-Suif passent le plus clair de leur temps à l’intérieur des murs.

Ils discutèrent quelques minutes, évoquant les souvenirs de leur passé commun. Daren le salua chaleureusement et prit congé de son ami. Une fois seul, son regard croisa un instant celui de la grande statue d’Alaundo. Il s’en approcha instinctivement, une multitude d’images s’entrechoquant dans son esprit, et resta ainsi quelques minutes, immobile, bercé par la douce agitation qui pouvait régner en ces murs. Le grincement de la lourde porte de la bibliothèque le tira tout à coup de ses méditations, et une voix âgée et familière s’éleva alors derrière lui.

− Mais c’est bien le jeune Daren qui est là !

Un vieil homme, vêtu de la tenue traditionnelle des moines de Château-Suif, s’approcha de lui, un large sourire ridé sur le visage. Karan. Daren le reconnut aussitôt. Il avait été l’un de ces maîtres, qui avait suppléé Gorion lorsqu’il s’absentait ou était occupé à d’autres tâches. C’était un maître sage et posé, mais il lui manquait le panache et la prestance de son père adoptif. Karan s’approcha de lui, lui tendant une main amicale.

− Que je suis heureux de te revoir en bonne santé ! Nous avons craint le pire, après la mort de Gorion…

Il s’arrêta, visiblement encore très peiné du décès de leur maître à tous.

− Nous avons tant pleuré sa mort, tu sais. Il t’avait pris sous son aile, et de te savoir seul sans lui nous a causé beaucoup de soucis… Je suis vraiment désolé que nous n’ayons pas réussi convaincre Théthoril et Ulraunt… Il semblerait que pour eux, les règles ancestrales de Château-Suif soient plus sacrées que la vie de quiconque…

Théthoril et Ulraunt étaient les deux dirigeants actuels de la citadelle. C’étaient deux moines érudits qui avaient pour tâche de faire respecter les traditions de la ville-bibliothèque. Gorion lui avait raconté un jour que lui-même avait été pressentit pour obtenir l’un de ces postes, mais aussi qu’il était bien trop indomptable et indiscipliné pour accepter de se conformer à des règles que lui-même jugeait obsolètes. Néanmoins, ces deux là étaient peut-être à même de leur fournir des renseignements sur le petit groupe du Trône de Fer ainsi que leurs motivations.

− Karan, que pourriez-vous me dire à propos de ce qui se passe ici, d’étrange ou d’inhabituel par exemple ?

Karan hocha la tête lentement, cette question lui remémorant vraisemblablement quelque chose.

− Etrange et inhabituel… C’est exactement les mots que j’aurais employés…

Il l’invita à s’asseoir sur l’un des bancs devant la statue pour poursuivre leur conversation.

− Ces derniers jours, plusieurs personnes, qui se sont présentées comme des membres d’une guilde de marchand du nord du royaume, sont arrivées ici. Ils ne représentent pas le public habituel de ces lieux. Leur chef, un certain Reiltar, est un personnage sans-gêne et grossier. Je suppose qu’ils ont dû payer le prix d’entrée, mais je peux te dire que beaucoup d’entre nous trouvent leur attitude voyante et déplacée.

Daren se souvenait de l’ambiance calme et austère de la bibliothèque, et s’imaginait sans mal le désordre que pourrait y créer un petit groupe de m’as-tu-vu.

− Ça c’est pour l’inhabituel. Mais il y a aussi de l’étrange…

Il s’arrêta, inquiet, et jeta un œil aux alentours afin de s’assurer que personne n’épiait leur conversation. Il reprit alors d’une voix presque réduite à un murmure.

− Un homme est arrivé ici il y a une semaine environ. Un homme à l’allure pourtant ordinaire, mais qui nous a tous mis mal à l’aise plus d’une fois. Depuis son arrivée, j’ai été témoin d’évènements… étranges, c’est le mot. Des étudiants, des moines, des copistes, sont toujours affairés dans la bibliothèque, tu sais ça, il en a toujours été ainsi en ces murs, et ceux qui portent la bure traditionnelle se ressemblent de loin.

Karan était visiblement assez troublé, et on sentait qu’il ne savait pas comment amener ce qu’il avait à dire sans qu’on ne le prît pour un affabulateur.

− J’ai… j’ai surpris quelque chose d’inconcevable. Un des étudiants avait baissé sa capuche et venait de finir la lecture d’un texte. Il s’est tourné vers moi, et pendant qu’il me regardait… je… Enfin, j’ai distinctement vu ses yeux changer de couleur !

Daren se raidit aussitôt. Il ne pouvait s’agir d’une erreur, ou d’une coïncidence. Cette description ne laissait planer aucun doute. Il s’agissait de dopplegangers.

− Et ce n’est pas tout, reprit-il. Il y aussi ces étudiants au comportement étrange. J’ai longuement bavardé avec l’un d’eux il y a deux semaines à peine, et hier, ce même étudiant était si bouleversé qu’il ne me reconnaissait pas.

Karan tourna son regard vers Daren un instant, guettant sa réaction, mais il comprit à son air grave que ce n’était pas le cas. Il reprit ensuite.

− Il y a aussi cet homme étrange qui est arrivé, comme je t’ai dit. J’ai saisi son nom une fois, il s’appelle Koveras. J’ai été témoin de quelque chose à son sujet, hier. Il était assis à une table, un livre ouvert devant lui, et il le lisait à voix basse. Jusqu’ici rien d’anormal, si ce n’est … qu’il avait les yeux fermés. Il tournait les pages régulièrement, mais les récitait par cœur sans même les lire. J’ai attendu qu’il ait fini, et je suis allé voir l’ouvrage qu’il avait emprunté. C’était les prophéties d’Alaundo. Je ne comprends pas pourquoi il connaissait ce texte par cœur…

Daren connaissait cette œuvre, comme toute personne résidant à Château-Suif depuis assez longtemps. Il s’agissait d’un texte écrit par le fondateur de la citadelle lui-même à propos des Temps Troubles, cette époque où les dieux étaient pareils aux hommes. Il ne connaissait pas les détails de cette prophétie, mais il était certain qu’elle ne mentionnait rien à propos du Trône de Fer ou d’une quelconque guilde de marchands, et encore moins à propos de dopplegangers.

− En y repensant maintenant, reprit Karan, je revois ce Koveras s’intéresser bien plus à nos étudiants qu’à nos livres. Mais je ne suis peut-être plus très objectif après ce que j’ai observé…

− Est-il encore ici ?, demanda brusquement Daren. Je veux dire, ce Koveras est-il toujours dans la bibliothèque ? J’aimerai lui parler.

Karan leva les sourcils et répondit par l’affirmative. Daren se leva, et invita son ancien maître à l’accompagner. Le soir commençait à tomber, et il voulait être rentré à l’auberge avant qu’il ne fasse complètement nuit. Ce Koveras l’intriguait, et peut-être était-il mêlé à tous ces évènements après tout. Karan le guida jusqu’au deuxième étage de la grande bibliothèque, et désigna discrètement une personne qui déambulait dans les rangées de livres. Daren le remercia rapidement et se dirigea vers celui qui se faisait appeler Koveras.

Il n’avait cependant pas fait quelques pas dans sa direction que l’homme avança vers lui en le fixant dans les yeux. Il devait avoir sensiblement le même âge que Daren, bien que plus grand. Son crâne chauve et le teint mat de sa peau faisaient ressortir ses grands yeux noirs. Daren hésita à s’avancer davantage, mais Koveras se dirigeait toujours à pas lent dans sa direction. Enfin, il se posta devant lui et lui tendit la main, un sourire sur le visage.

− Bonsoir, mon ami. Je vous cherchais.

Daren était abasourdi. Se connaissaient-ils ? Il n’avait aucun souvenir de son visage de tout le temps qu’il était resté à Château-Suif.

− Je m’appelle Koveras, et j’étais un ami de votre père.

Un ami de son père. Daren se raidit à cette évocation. Karan ne lui avait rien dit à ce sujet, et il était très probable que ce Koveras soit en train de lui mentir. Il était toutefois disposé à jouer le jeu afin d’obtenir des informations, et lui répondit en feintant la surprise.

− Vous connaissez mon père ?

− Oui. Et il m’a d’ailleurs laissé quelque chose pour vous que je devais vous remettre après sa terrible mort.

Daren réfléchissait à toute vitesse. Soit cet homme disait vrai, et l’objet en question était bien un souvenir de Gorion, soit c’était encore un mensonge destiné à tromper sa vigilance.

− Souhaitez-vous que je vous le remette ?, continua Koveras. Il l’avait oublié avant de partir avec vous dans ce dangereux voyage.

Comment savait-il ? Quasiment personne dans Château-Suif n’avait été au courant qu’ils devaient partir en voyage. Cet homme pouvait-t-il vraiment être un ami de Gorion comme il le prétendait ? Si c’était le cas, il devait absolument récupérer le présent que son maître avait laissé pour lui.

− Bien sûr ! Je serai ravi d’avoir quelque chose ayant appartenu à mon maître, répondit-il, sincèrement enthousiaste.

L’homme mit sa main dans sa poche, en ressortit une bague dorée sertie d’une petite pierre mauve, et la déposa au creux de la main de Daren.

− Tenez. Puisse cet anneau vous rappeler son visage. Bonne soirée, mon ami.

Koveras prit congé de lui aussi précipitamment qu’il l’avait abordé, laissant Daren déboussolé au beau milieu de la bibliothèque. Il demeura ainsi, immobile, seul et silencieux, l’anneau de son père brillant dans sa main droite. Cette rencontre était surréaliste, et sans le présent de cet homme, il aurait presque cru l’avoir rêvée. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, et la voix d’une autre de ses anciennes connaissances le tira de ses méditations.

− Hé ! Daren ! Tu me reconnais ? C’est moi Jessup !

Daren cligna plusieurs fois des yeux et aperçut une silhouette familière. Ce Jessup avait passé quelques années lui aussi à Château-Suif, mais ils n’avaient jamais vraiment sympathisés. Il mit fin à la conversation en quelques minutes nécessaires à la plus stricte des politesses, et se dirigea rapidement vers l’auberge où devaient l’attendre ses trois compagnons.

À peine avait-il franchi la porte de l’auberge qu’une voix amicale l’interpela de derrière la porte.

− Haut les mains !

Devant lui, Khalid, Jaheira et Imoen arboraient un large sourire, ne laissant que Winthrop comme seul coupable de cette farce potache. Daren se retourna et serra les mains avenantes qui étaient tendues devant lui.

− Toujours aussi farceur, lui lança Daren.

− Il fallait bien que je fête le retour de la plus célèbre canaille de Château-Suif !, s’esclaffa l’aubergiste de sa voix joviale. Allez, viens t’asseoir, ça fait une heure qu’on t’attend. Je vous offre le repas !

Tous les cinq s’assirent à une table de la taverne. Winthrop semblait ravi de retrouver sa protégée et le fils adoptif de Gorion, allant jusqu’à faire monter de sa réserve le meilleur vin qu’il réservait pour les grandes occasions. L’aubergiste apporta viande et légumes dans de grands bols en bois acajou et s’attabla avec eux pour partager leur repas. L’ambiance détendue et conviviale lui rappela les meilleurs moments de sa jeunesse, et à en croire ses yeux pétillants, c’était aussi le cas d’Imoen.

− Alors, Daren ?, finit par lui demander Jaheira. Tu t’es suffisamment ressourcé ? Imoen nous a fait visiter les environs pendant ce temps, et c’est vrai que c’est un lieu vraiment surprenant !

Daren la fixa un instant sans répondre. Sa rencontre insolite avec ce Koveras n’était pas quelque chose qu’il pouvait cacher aux autres, mais il préféra ne pas parler de l’anneau de son père.

− J’ai déjà des informations sur notre mission, commença-t-il.

Tous les cinq s’échangèrent un regard entendu, et Winthrop se leva d’un seul coup.

− Bon, j’ai du travail les amis, déclara-t-il en enfilant son tablier. Khalid, Jaheira, ravis d’avoir fait votre connaissance. Daren et Imoen, je vous souhaite bonne chance, et je vous dis à bientôt !

Winthrop était un homme juste et sensé, et il avait tout de suite compris au ton qu’avait employé Daren que la conversation allait devenir privée. La taverne s’était de plus remplie depuis leur arrivée, et le personnel avait maintenant besoin de son aide.

− J’ai croisé devant la bibliothèque l’un de mes anciens maîtres, Karan, ajouta-t-il en direction d’Imoen. Il m’a appris des choses très étranges, et surtout inquiétantes. D’après les descriptions qu’il m’a faites, les dopplegangers sont ici, à Château-Suif.

Cette dernière phrase fit le silence sur la petite table. Il ne pouvait qu’y avoir un lien avec les complots des guildes de la Porte, et probablement avec la rencontre qui devait avoir lieu ici.

− Et le Trône de Fer ?, demanda alors Khalid. Ils sont bien ici eux aussi ?

Daren répondit par l’affirmative, et continua.

− Et ce n’est pas tout. J’ai rencontré un homme dans la bibliothèque. Un certain Koveras, qui avait été un ami de mon père. On a parlé un moment. Il avait l’air… sincère. Ou tout du moins bien renseigné.

Il hésita. Comment évoquer leur bref entretien sans en dévoiler le contenu ?

− D’après Karan, il est arrivé il y a un peu plus d’une semaine. Si j’ai bien compris, il trouverait son attitude… étrange. C’est le mot qu’il a employé du moins.

− Comme quoi ?, demanda Imoen.

− Il lirait des livres les yeux fermés, répondit Daren en haussant des épaules. Il les récite comme s’il les connaissait par cœur. Ah, et il s’intéresserait aussi davantage aux étudiants qu’aux ouvrages eux-mêmes…

− Rien d’extraordinaire, en fin de compte, résuma Jaheira.

Daren n’avait lui non plus pas été convaincu par les propos de Karan à propos de cet homme, et s’était dit que la présence bien plus concrète des dopplegangers avait dû alimenter sa paranoïa. Il n’avait pas mentionné à ses compagnons la bague de Gorion, mais il n’était pas encore prêt à partager l’un des rares souvenirs concrets de son père adoptif. Le repas terminé, tous les quatre saluèrent Winthrop d’un geste de la main et montèrent vers leurs chambres.

Faire le point

Le Chant de l’Elfe était comble, et malgré la taille de la salle, il fallut attendre quelque temps qu’une table se libère. Khalid s’était débarrassé de son accoutrement pendant leur évasion et avait laissé sa tunique grise quelque part dans les égouts. Le soulagement se lisait sur tous les visages, et ce soir, ils riaient tous de bon cœur.

− Quelle évasion ! C’était vraiment du beau travail !, commenta Khalid.

− Tu peux le dire !, renchérit Jaheira. J’ai bien cru à un moment que ça allait mal tourner, mais cette petite a vraiment du talent, continua-t-elle en se tournant vers Imoen.

Daren était radieux lui aussi. Ils avaient tous les quatre fourni un excellent travail d’équipe, et continuer à narguer ainsi une organisation aussi puissante que le Trône de Fer était particulièrement jubilatoire. Ils étaient pour le moment en sécurité, et Daren allait enfin pouvoir satisfaire sa curiosité qui le démangeait depuis plusieurs heures.

− Alors ? Qu’est ce que vous avez trouvé là-bas ?, finit-il par demander.

Jaheira avait visiblement été à l’initiative du plan, et elle prit son temps pour le leur détailler.

− Commençons par le commencement. Vous avez dû remarquer que les entrées et sorties sont particulièrement surveillées à l’entrée du Trône de Fer ?

Imoen approuva aussitôt. Elle était bien restée deux heures à tourner autour de la grande porte du manoir, sans parvenir à y trouver une quelconque faille.

− Nous sommes nous aussi restés sans solution un bon moment, et nous avons fini par penser à passer par en dessous. On a parcouru les égouts pendant presque une heure, et on a fini par trouver une échelle de sortie qui était bouchée par une dalle de marbre. On l’a soulevée discrètement, et on est arrivé par là ou je vous ai conduits tout à l’heure.

Elle s’arrêta, et porta sa chope à la bouche. Khalid prit alors le relais.

− On a eu pas mal de chance, en fait. Il n’y avait qu’un seul type dans la cave, et qui dormait à poing fermé, une bouteille d’alcool vide à côté de lui. On l’a dépouillé de ses vêtements, et il a fini de cuver, quelque part au beau milieu des rats dans les égouts. Il devait être bien cuit, car ça ne l’a même pas réveillé.

Jaheira continua.

− Vous devinez la suite, je suppose. Khalid a enfilé l’uniforme du Trône de Fer et s’est fait passer pour la sentinelle, pendant que moi, je suis montée le plus discrètement possible, en faisant croire que j’étais ici pour affaire.

− Une fois le soir tombé, reprit Khalid, la relève est arrivée et j’ai suivi les autres mercenaires qui allaient dans leur loge. J’ai vraiment cru me faire repérer plusieurs fois. Le bâtiment est immense, et je me voyais mal demander mon chemin…

− Le plus dur a été de me trouver une couverture…, continua Jaheira. En fait, je crois je suis arrivé à point nommé, parce que j’ai été abordée par un majordome qui m’a demandé si j’étais bien un certain émissaire « Tar », ce que je me suis empressée de confirmer. En fait, ce type m’a fourni tout ce dont j’avais besoin : il m’a rappelé pourquoi j’étais ici, et l’ordre du jour de la réunion à laquelle je devais assister le lendemain.

Daren et Imoen écoutaient le récit incroyable de leurs deux compagnons. Ce qu’ils avaient accompli aux Sept Soleils était certes honorable, mais la prestation extraordinaire de leurs deux amis les laissait véritablement pantois.

− Je suis montée aux étages, continua Jaheira, en écoutant les conversations. Au quatrième, j’ai repéré une sorte d’office qui regorgeait d’armoires et de bureaux. Je me suis renseignée discrètement. C’était apparemment là qu’il fallait s’adresser pour les offres de recrutements. Il y avait tellement de documents que nos preuves se trouvaient forcément ici. En dehors du rez-de-chaussée, le reste n’était pas vraiment gardé, et j’ai repéré les lieux avant d’élaborer un plan d’attaque. Il fallait que j’attende qu’il n’y ait plus personne, en dehors de celui qui était assis au bureau un peu plus loin.

Elle s’arrêta encore un moment. Les plats de Daren et Imoen étaient en train de refroidir depuis un petit moment, mais ils étaient tellement captivés par l’exposé de Jaheira qu’ils en avaient oublié de manger. Seul Khalid finissait son assiette, écoutant d’une oreille distraite le stratagème de sa femme.

− Au départ, j’avais pensé passer la nuit cachée avec Khalid, puisque les vigiles chargés de la sécurité avaient des logements à part, mais le fameux émissaire « Tar » n’était apparemment pas encore arrivé, puisqu’on m’a conduit dans sa suite. J’ai lu le parchemin qui résumait la réunion du lendemain, et devinez le nom de la personne qui était censée la présider ?

Daren réfléchit un instant, mais elle répondit avant même qu’il n’ait proposé quoi que ce soit.

− Un certain « Reiltar Anchev ». Le grand patron, si j’ai bien compris, et le cerveau de toutes les machinations du Trône de Fer, du métal empoisonné de Nashkel à l’exploitation des esclaves à Bois-Manteau.

Khalid avait fini son assiette, et prit à nouveau la parole.

− La nuit s’est déroulée sans problème. Le lendemain matin, j’ai essayé de me renseigner discrètement sur ce que je devais faire. Je crois qu’ils changent de personnel régulièrement, parce que personne n’a remarqué que je n’avais pas la même tête que le garde qu’on avait assommé… Apparemment, ils m’ont pris pour une nouvelle recrue. En fait, il y avait déjà un monde fou dans le hall dès le matin. J’ai essayé de trouver Jaheira dans la foule.

− Moi aussi, je t’ai cherché partout, lui répondit-elle. On a fini par se trouver, et on s’est expliqué notre plan d’évasion en quelques secondes. J’ai continué à déambuler en me cachant dans la foule, et vers midi, j’ai entendu une petite femme rondelette se présenter à la loge d’accueil. Madame Tar. Inutile de vous dire que je ne suis pas restée dans les parages. J’ai vite pris les escaliers, et je suis remontée au quatrième. Heureusement, à cette heure-là, ils étaient tous deux étages en dessous, au buffet, et je suis allé voir le type qui s’occupait des recrues. Bon, je n’avais pas mon bâton de combat avec moi. Trop encombrant… Mais heureusement que je garde toujours un en-cas… Bref, je l’ai neutralisé discrètement, et j’ai fouillé tous les tiroirs. Tout était très bien rangé, et je n’ai eu aucun mal à trouver celui qui était fermé à clé avec la mention « Privé » dessus. J’ai ouvert le meuble, du bois, tu parles si c’était difficile…, et j’ai pris tout ce que j’ai trouvé dedans, c’est-à-dire trois parchemins… Après, vous connaissez la suite.

− Et alors ?, demanda Imoen, brûlant de curiosité. Et ces trois parchemins ?

Jaheira désigna sa poche d’une main, et lui répondit par une autre question.

− Et vous, plutôt ? Racontez-nous d’abord ce qui s’est passé aux Sept Soleils.

Daren expliqua leurs découvertes, le sauvetage de Jhasso, ainsi que leur affrontement avec ces mystérieux dopplegangers. Croisées avec les informations de Jaheira, toute cette histoire prenait un sens nouveau. Le Trône de Fer n’était qu’une vulgaire guilde de marchands avides et sans scrupules, prêts à faire travailler des esclaves dans des mines, à engager des bandits pour faire taire la concurrence, ou à noyauter leurs rivaux jusqu’à en kidnapper leurs dirigeants et faire appel à ces créatures démoniaques.

− Si ces créatures ont réellement les pouvoirs que tu décris, je suppose qu’elles ne travaillent pas gracieusement pour le compte du Trône, commenta Khalid. Elles doivent avoir droit à leur part du butin elles aussi.

− Et on peut facilement imaginer d’autres conséquences, plus graves encore, renchérit Jaheira d’un air inquiet. Je commence à me demander si ce Reiltar ne prépare pas un coup d’état, ou quelque chose de… plus grave.

Elle réfléchit un instant à ses propres propos, et continua.

− Il nous faut absolument avertir les ducs de la situation.

− Nous rencontrons demain matin le duc Eltan, commandant en chef du Poing Enflammé, répondit Daren avec un sourire.

− Parfait, je n’aime vraiment pas cette situation.

− C’est donc simplement ça…, ajouta Imoen pensive. Tout ça pour… plus de bénéfices…?

Jaheira secoua légèrement la tête.

− Quelque chose ne colle pas… écoutez plutôt.

Elle déplia le premier parchemin, et leur lut à voix haute.

« Le 3 Kythorn 1373,

 

Reiltar,

 

Mes supérieurs sont intrigués par votre proposition. J’aimerais pouvoir continuer à en discuter, mais de vive voix. Les Ménestrels et les Zhents sont très actifs dans cette région récemment ; s’ils essayaient de rompre l’alliance entre nos deux organisations, cela serait très regrettable. Si vous, Brunos et Thaldorn, pouviez nous rencontrer en lieu sûr à Château-Suif, mes supérieurs seraient bien soulagés. Veuillez me faire parvenir une réponse dès que possible.

 

Tuth. »

− Qu’est ce que cela signifie ?, demanda la première Imoen.

Ce message était en effet des plus déroutants. Qui étaient ces Brunos, Thaldorn, ou Tuth, et que venaient-ils faire à Château-Suif ?

− C’est ce que j’ai essayé de comprendre, répondit Jaheira. J’ai déjà entendu les noms de Brunos et Thaldorn, et ce sont les seconds de Reiltar si j’ai bien compris. Ce Tuth par contre, semble être le dirigeant d’une guilde alliée au Trône de Fer, sans doute dans un royaume voisin. Et il semble aussi ne pas comprendre les agissements de Reiltar.

− En résumé, ajouta Khalid, soit le Trône de Fer a les dents particulièrement longues, au point même de commencer à trahir ses alliés, soit… soit il se passe quelque chose de plus grave que nous ne comprenons pas encore…

− Pourquoi ?, le coupa Imoen. Pourquoi plus grave ? Ce sont juste d’odieux personnages qui s’enrichissent de manière honteuse ! Et à part ce…

Elle se tut en découvrant la mine sombre de Jaheira qui dépliait les deux autres parchemins qu’elle avait découverts. Vraisemblablement, ils n’étaient pas encore au courant de tout, et les nouvelles qu’elle allait leur annoncer ne semblaient pas particulièrement réjouissantes.

« J’ai une tâche pour vous et ceux que vous avez choisis.

Vous, fidèle entre les fidèles, devez tenir bon à ma place.

Je vous assure que je ne mépriserais pas votre dévotion en vous confiant un simple poste de sentinelle. Cette tâche revêt à mes yeux, et donc aux vôtres, une importance toute particulière.

Daren me pose un grave problème.

Résolvez ce problème, et vous aurez droit à ma reconnaissance.

Telle est votre tâche.

L’échec n’est pas une option.

 

Sarevok. »

− Je suis désolée…

C’était donc ça. D’eux quatre, lui seul était véritablement recherché. Il avait certes à son actif la destruction de nombreux biens du Trône de Fer, mais ce n’était pas là le fruit de son seul travail. Et ces hommes, cet homme, Sarevok, n’en avait qu’après lui. Il repensa aux assassins, à Gorion. À Elminster. Il sentait que quelque chose les reliait à cette histoire, quelque chose dont il n’avait pas encore conscience, ce qui n’était pas le cas de ses ennemis apparemment. Tout à coup, il repensa à ses rêves, ou plutôt ses cauchemars. Et si… ? Non, c’était impossible. Et pourtant… Et si ces hommes à sa recherche étaient au courant ? De tout. Des rêves, de la voix, et … de son mystérieux pouvoir maudit. Et si tout ceci n’était qu’une diversion pour…

− Mais attends, ce n’est pas fini, poursuivit Jaheira, le tirant de ses réflexions.

Elle venait de déplier le dernier parchemin.

− Tu vas voir la suite, c’est à n’y rien comprendre.

« Père,

J’ai reçu votre lettre et je puis vous assurer que les mercenaires qui accompagnent Daren ne gêneront plus nos activités. Je m’en suis personnellement occupé. Avant de mourir, ils se sont montrés très coopératifs et ont fait des révélations ; comme vous le supposiez, c’était des agents du Zhentarim. J’écris également pour vous prévenir que je ne pourrai pas assister à la réunion de Château-Suif. Le Frisson et les Griffes Noires nous posent des problèmes. Ils ont eu des difficultés à collaborer et ils ont besoin de moi pour apaiser les dissensions. Je regrette de ne pouvoir être à vos côtés.

 

Sarevok. »

Daren était stupéfait. Ce n’était pas la grossière imposture au sujet de leur soi-disant mort qui l’avait surpris, mais plutôt la totale incohérence de ce message avec la situation. Pourquoi cet homme, Sarevok, pourtant si déterminé à en finir avec eux, mentait à ce sujet à son père, Reiltar, dirigeant du Trône de Fer ? C’était incompréhensible. La suite du message était encore plus troublante. Dans quel intérêt Sarevok faisait-il croire à son père que lui et ses compagnons étaient des Zhents ?

− Reiltar n’est pas le cerveau de toute cette machination ?, pensa-t-il tout haut.

− Je ne sais pas, lui répondit Khalid. C’est un nouveau mystère qui se pose à nous, en effet.

La corruption du fer, les attaques de bandits sur les convois étrangers, la mine cachée de Bois-Manteau, tout était fait pour profiter au Trône de Fer, pour accentuer davantage son monopole. Ce Reiltar était un être sans scrupule, prêt à sacrifier des vies humaines pour faire toujours plus de profit. Comment était-il possible que lui-même soit manipulé ? Et surtout, dans quel but ? Ce Sarevok, son fils, lui mentait. Mais pour quelles raisons ?

− Il est tard, déclara soudainement Jaheira. Tout ceci est encore très obscur, et une nuit de sommeil nous aidera peut-être à y voir plus clair. Nous reprendrons demain matin.

La nuit était effectivement tombée depuis longtemps sur la Porte de Baldur. Ils quittèrent enfin leur table et se dirigèrent vers leurs chambres, mais Daren ne parvenait pas à trouver le sommeil. Il reprenait sans cesse les éléments d’un puzzle devenu trop grand, assemblant tant bien que mal les pièces, en vain. Il finit par s’endormir au milieu de la nuit, une désagréable sensation d’inachevé pesant sur sa conscience.

Ils avaient rendez-vous le lendemain matin au quartier général du Poing Enflammé. Même si Daren n’avait obtenu ce rendez-vous que dans l’optique de libérer ses deux amis, ils avaient maintenant besoin d’une aide extérieure pour continuer leur enquête, et cet entretien pourrait s’avérer précieux. Leurs preuves contre le Trône de Fer étaient maigres, et un soutien de poids serait des plus utiles face à une justice aussi partiale. Faire tomber le Trône n’était pas une entreprise aisée.

« La Balafre » les reçut dès leur arrivée et les conduisit au tout dernier étage de l’imposante forteresse militaire. C’était ici que logeait l’un des quatre grands ducs de la Porte, le duc Eltan. C’était un homme à la carrure large, et on devinait à sa démarche athlétique qu’il pratiquait encore régulièrement les arts du combat. Son allure était fière, et il dégageait une aura de droiture et de respect. La pièce dans laquelle il les accueillit était une véritable mine d’or d’ouvrages et de trophées en tous genres. Au fond de la pièce, des armes suspendues aux murs côtoyaient des têtes de loup ou d’ours empaillées, et de chaque côté, d’immenses étagèrent regorgeaient de livres et de gravures anciennes. On aurait dit que l’histoire de toute sa vie était ici, entre ces murs, ce qui était très probablement le cas. Le duc s’approcha du petit groupe et vint les saluer chaleureusement un par un.

− C’est un plaisir de vous rencontrer, les accueillit-il. Mon second, que vous connaissez déjà, m’a appris que vous étiez en conflit avec une guilde de marchands de la ville, c’est bien cela ?

Tous hochèrent de la tête en même temps.

− Vous nous avez apporté une aide significative en enquêtant sur les Sept Soleils, et moi-même ne portant pas le Trône de Fer dans mon cœur, j’aurai été ravi de vous venir en aide. Mais, si j’ai bien compris la situation, vous n’avez pas eu besoin de moi pour sauver vos compagnons ?

Dans la panique de la veille, ils s’étaient persuadés de ne jamais revoir leurs deux compagnons sortir vivants du siège du Trône de Fer. Sur le moment, la meilleure solution qu’ils avaient trouvée était de demander de l’aide à la seule personne de confiance qu’il connaissait ici. Mais maintenant, il se rendait compte qu’il avait peut-être bien dérangé le duc pour rien. Il allait s’excuser, quand celui-ci reprit la parole, le regard pétillant de malice.

− Bien. Je peux peut-être vous aider, reprit le duc. Si ça vous intéresse, j’ai une autre proposition à vous faire.

Il marqua une pause, et baissa légèrement le ton de sa voix, comme de peur qu’on surprenne ses propos.

− Vous cherchez à démanteler cette guilde et leur faire endosser la responsabilité de la menace de guerre, si j’ai bien saisi. Sachez dans ce cas que la justice de cette ville ne s’opposera à eux seulement si vous avancer des arguments extrêmement convaincants. Ce sont des marchands, avec tous les coups bas que cette profession implique, et de simples accusations de corruptions ne suffiront pas à les inquiéter. Pour le moment, je n’ai pas la moindre preuve des agissements douteux du Trône de Fer, et avant même de penser à une inculpation, il faudrait avoir un début de piste.

Tous les quatre s’échangèrent un regard.

− Ce que je vous propose, continua-t-il, c’est de m’amener quelque chose qui, même insuffisant pour constituer un dossier à lui seul, puisse me convaincre définitivement de vous prêter main forte.

Jaheira ouvrit son sac à dos et tendit au duc tout ce qu’ils avaient recueilli, des mines de Nashkel au siège même du Trône de Fer.

− Alors nous avons déjà ce que vous nous demandez, Sire.

Le duc Eltan lut longuement les documents, et après quelques minutes de réflexions, prit la parole en fronçant les sourcils.

− Je suppose que vous souhaitez vous rendre à Château-Suif ?

Daren sentit son cœur se mettre à battre de plus en plus fort. Cela ne faisait pourtant qu’un peu plus d’un mois qu’il avait quitté la citadelle de son enfance, mais il lui semblait qu’il s’était écoulé des années. Le duc se leva et s’approcha de l’un des nombreux rayons d’une étagère. Il en tira un gros livre poussiéreux qu’il épousseta d’un geste de la main, et le tendit à Jaheira.

− Et je suis bien décidé à vous aider à poursuivre votre enquête.

Perdus de vue

Du sang. Un océan d’un sang rougeoyant et tumultueux. Vu d’en haut, on aurait dit la fourrure d’une créature vivante. Une créature qui s’insinuait dans les méandres de son âme. L’océan s’étendait à l’infini, et l’écume noire des vagues donnait naissance à une brume sombre. À l’horizon pourtant, on devinait une cascade chutant vers le néant du monde. À bord d’un frêle esquif, Daren naviguait seul sur cette mer de cauchemar.

Ses rêves lui étaient maintenant familiers, et les terribles sensations qu’il y ressentait ne l’effrayaient plus autant. Il dirigeait péniblement son navire contre les courants et les vents, et avait la sensation de lutter contre quelque chose, quelque chose de plus abstrait que de simples considérations maritimes, mais pourtant de bien plus puissant. Il sentait que s’il se laissait aller, les eaux rouges l’emporteraient vers les limites du monde, vers il ne savait quel destin funeste. Il devait lutter, et ne pas se relâcher. Son bateau n’avait ni voiles ni rames, mais il n’en avait pas besoin. Sa volonté seule lui permettait d’avancer. Il sentait affluer ce mystérieux pouvoir coulant dans ses veines, mais luttait de toutes ses forces pour ne pas se laisser submerger par la sensation de haine et de folie. Contrairement à ses précédents rêves, il avait cette fois conscience de sa situation, et ne se laissait pas guider par ses instincts premiers. Il était à la limite imperceptible entre la lucidité et les songes. La voix s’adressa alors à lui, d’un ton menaçant.

« Pourquoi ne pas te laisser aller à la puissance ? Pourquoi lutter contre toi-même ? »

L’attitude qu’il avait adoptée ne lui plaisait vraisemblablement pas.

« Laisse-toi aller à ce pouvoir. Sa toute-puissance est tienne. Il suffit de t’y abandonner. »

Il avait déjà goûté à cette sensation, et son pouvoir était des plus grisants. Grisant au moins de perdre tout lien avec la réalité. Avec le monde des vivants… Plusieurs fois au cours de ses derniers affrontements, il faillit céder, mais le souvenir des conseils de ses compagnons, de leur voix, chaleureuse et réconfortante, le raccrocha à chaque fois à la réalité.

La mer de sang s’agita soudainement, devenant incontrôlable, et un gigantesque raz de marée écarlate recouvrit alors l’embarcation imaginaire de Daren, qui s’éveilla en sursaut.

Il n’avait pas crié cette fois-ci. Son cœur battait rapidement, et si ses mains tremblaient légèrement, il ne sentait pas aussi désorienté que les autres fois. Daren se leva, résigné, et se retourna face à son lit. Il savait ce qu’il allait trouver. La même forme, le même visage, de plus en plus précis et menaçant à chacun de ses rêves, gravés à même ses draps. Un jour sans doute, ces traces de sang prendraient leur forme définitive, et il frissonna à la simple idée de ce que cela pourrait signifier. Il resta debout, immobile pendant cinq bonnes minutes, perdu dans ses pensées, avant de faire demi-tour. Il avait décidé de tourner la page, et de ne plus être l’esclave de cette chose qui le rongeait de l’intérieur.

Il s’habilla rapidement, et se dirigea vers la salle principale du Chant de l’Elfe. Imoen sortait elle aussi au même moment et ils descendirent ensemble, cherchant Khalid et Jaheira du regard.

− Toujours personne…, soupira Daren.

− Il leur est peut-être arrivé quelque chose ?, continua Imoen, d’un ton légèrement inquiet.

− On mange un morceau, et on voit après ?

− Ça me va.

Il n’était pas si inhabituel que leurs deux compagnons ne soient pas à l’heure à un rendez-vous, mais la possibilité qu’ils aient été attaqués n’était pas négligeable. Après un court petit-déjeuner, Daren et Imoen se mirent en route pour le quartier général du Trône de Fer, où étaient censés se trouver Khalid et Jaheira.

Le bâtiment n’était pas aussi difficile à trouver que prévu. C’était un énorme manoir sur les docks de la ville, et des drapeaux aux insignes gris et noirs étaient déployés à chaque fenêtre. Devant l’imposante entrée, deux gardes en uniforme armés de hallebardes menaçantes contrôlaient toutes les entrées et sorties. Daren parcourut les environs du regard, mais ne releva aucune trace de leurs deux amis. La sécurité à l’entrée était telle qu’il se demandait comment − et même si − ils avaient réussis à franchir ce premier barrage. Les deux gardes casqués devant la porte ne négligeaient aucun visiteur, et chacun fournissait semblait-t-il un laissez-passer pour pouvoir entrer.

− Reste ici et surveille les environs, finit par dire Daren. Note tout ce que tu peux. Les relèves des gardes, les clients, qui entrent et qui sortent. Tout.

− Et toi ? Où vas-tu ?, lui répondit-elle d’un air inquiet.

− Je vais au Poing Enflammé. Il faut qu’on prévienne « La Balafre » de ce qui se passe, et éventuellement qu’il nous aide à porter secours à Khalid et Jaheira si besoin.

− Très bien. Je reste dans les environs, et je surveille tout ce que je peux. Si je retrouve Khalid ou Jaheira, on t’attendra par ici. Bonne chance.

Daren fit un dernier signe à son amie et se dirigea vers l’ouest de la ville. Il demanda son chemin à des passants, mais le bâtiment militaire de la Porte de Baldur était suffisamment important pour qu’on puisse le trouver facilement. Au-dessus de la herse massive qui était levée, un large drapeau représentant un gant métallique devant un cercle de flamme flottait à la brise légère du matin. Il se présenta rapidement à l’un des nombreux soldats qui patrouillaient aux alentours, et lui demanda de l’annoncer à son supérieur. « La Balafre » le reçut quelques minutes plus tard, un sourire plein d’espoir sur le visage.

− Bonjour, mon ami ! Je viens de rencontrer Jhasso, et il m’a expliqué la situation.

Daren lui rendit son sourire, et lui expliqua plus en détail ce qui était arrivé.

− C’est vraiment extraordinaire, conclut le soldat d’un air abattu. Comment cette situation a-t-elle pu durer si longtemps ?… Cela fait froid dans le dos…

L’épisode des Sept Soleil était certes des plus étranges, mais Daren était davantage préoccupé par le sort de ses deux compagnons. Il redoutait avant tout qu’ils aient été faits prisonnier par le Trône.

− Deux de mes compagnons sont actuellement sur la piste du Trône de Fer, et ils ne sont pas encore revenus de leurs investigations, reprit Daren. Nous avons peur qu’ils se soient faits capturés,… ou pire… Pourriez-vous… comment dire… faire quelque chose pour eux ?

Sa voix avait un ton presque suppliant. Il ne connaissait personne, ici à la Porte de Baldur, et son seul espoir résidait en cet homme. « La Balafre » fronça les sourcils, et semblait réfléchir à toute vitesse.

− Ils vont peut-être s’en sortir, ajouta Daren en se voulant rassurant. Mais dans le cas contraire… nous ne savons pas à qui nous adresser…

− Comme je vous l’ai déjà dit, il est très difficile de tenter quoi que ce soit contre le Trône de Fer, juridiquement parlant, répondit enfin « La Balafre », mais je peux peut-être vous proposer quelque chose. Je vais aller parler de votre situation au duc Eltan, mon supérieur. Je ne vous garantis pas sa réponse, mais il est le seul qui puisse décider quoi que ce soit, ici.

Daren ne pouvait pas exiger davantage du soldat, et il le remercia de son initiative. Ils se donnèrent un rendez-vous ultérieur le lendemain, pour voir comment la situation avait évolué, et dans le pire des cas pour tenter quelque chose. Daren prit le chemin de la sortie, soucieux, quand il entendit la voix de « la Balafre » derrière lui.

− Attendez !, lui lança-t-il. Vous oubliez votre récompense !

Le soldat leur avait effectivement promis une coquette somme s’ils élucidaient le mystère des Sept Soleil, et Daren avait complètement oublié ce qu’il considérait maintenant comme quelque chose de secondaire.

− Je repasserai plus tard avec mes compagnons, lui répondit-il. Merci encore, et à bientôt.

Il sortit rapidement, impatient de retrouver Imoen et de lui annoncer les nouvelles. Il espérait secrètement que tout soit résolu à son retour, et que les deux demi-elfes soient sortis sains et saufs, mais son espoir était mince. S’étant déjà perdu plusieurs fois depuis leur arrivée, Daren commençait à se repérer plus facilement dans cet environnement urbain, et en un peu moins d’une heure, il était de retour sur les docks et se dirigeait vers leur point de rendez-vous.

− Imoen ! J’ai des nouvelles, commença-t-il à l’attention de la jeune femme.

Imoen posa un doigt sur ses lèvres, et l’attira dans une ruelle sombre.

− Viens par ici, lui répondit-elle dans un murmure. Je crois que l’un des gardes du Trône de Fer m’a repérée.

Daren pencha discrètement la tête pour observer le porche du bâtiment de la guilde, et recula brusquement lorsqu’il s’aperçut en effet l’une des deux sentinelles regardant dans sa direction. Ils étaient pourtant trop loin pour qu’il ait pu les identifier clairement.

− Tu as raison… Le garde, à droite. Il regardait dans notre direction.

Daren était abasourdi. Si son amie n’avait rien tenté de plus qu’une simple surveillance, c’était tout simplement impossible qu’elle se soit fait localiser à cette distance.

− Comment t’es-tu fait repérer ? Tu as plutôt le coup de main à ce petit jeu d’habitude, non ?

Imoen haussa les épaules en signe d’incompréhension.

− Je ne comprends pas. J’ai été particulièrement prudente, mais dès mon premier passage, il avait déjà les yeux rivés sur moi. Je suis vraiment désolée…

− Ce n’est pas de ta faute, la rassura-t-il aussitôt. Je suis sûr que tu as fait au mieux. Peut-être qu’ils ont déjà nos portraits ? Après tout, ils doivent avoir une dent contre nous…

− Je ne pense pas, reprit Imoen en secouant la tête. Si c’était le cas, on aurait déjà eu des ennuis bien plus importants. Et puis, je ne pense pas non plus que qui que ce soit du Trône de Fer nous ait observé de près assez longtemps pour pouvoir faire un descriptif précis. Non. Il doit s’agir d’autre chose…

Daren réfléchit quelques minutes en silence. Il fallait bien tenter quelque chose. « La Balafre » ne lui avait rien promis de très concret, et ils devaient avant tout essayer de sauver leurs compagnons par eux-mêmes. Il sortit de la ruelle sombre dans laquelle ils s’étaient dissimulés, bien décidé à ne pas en rester là.

− Bon, on ne va pas rester là à ne rien faire, déclara-t-il. Je vais m’approcher des gardes, et tenter d’entrer moi aussi. Khalid et Jaheira ont bien trouvé un moyen d’y pénétrer, eux.

Imoen était inquiète. Si son compagnon échouait, la survie de son groupe reposerait sur ses seules épaules.

− Reste ici, toi. Si le garde t’a déjà repérée, ça risque de compliquer la situation.

Elle voulut lui répondre quelque chose, mais Daren la coupa avant même qu’elle n’ait commencé sa phrase.

− Si je ne suis pas de retour avant ce soir, va voir « La Balafre » au Poing Enflammé demain matin. Il m’a demandé de venir faire le point avec lui, et on doit avoir une audience avec le duc Eltan si tout se passe bien.

Elle fit un signe à Daren, craignant que ce fût le dernier, et l’observa le plus discrètement possible, dissimulée à l’angle de la ruelle.

Daren se dirigea d’un pas assuré vers les marches du manoir devant lui. Malgré la cohue qui régnait sur les docks surchargés, il lui semblait que le garde avait toujours les yeux rivés sur lui. C’était pourtant impossible. À moins que sa théorie sur leurs têtes mises à prix ne fut fondée ? Il ralentit sensiblement, changeant sa trajectoire, en slalomant entre les pêcheurs qui déchargeaient leurs prises de la veille. Mais il n’y avait rien à faire : le garde semblait toujours regarder ostensiblement dans sa direction. Daren se dit en lui-même qu’il n’observait pas ses mouvements de manière très discrète, car il voyait nettement la crête grise de son casque bouger dans sa direction à chacun de ses virages. Il prit tout de même son courage à deux mains, et s’avança sur les marches qui menaient au Trône de Fer.

− Halte !, lui dit d’un ton abrupt le garde de gauche. Avez-vous une convocation ou un laissez-passer ?

Daren se doutait qu’il ne serait pas aussi simple de pénétrer à l’intérieur, et fit mine de chercher le document dans ses poches. L’autre garde prit la parole, et sa voix résonna de manière étrangement familière aux oreilles de Daren.

− Allez ! Ouste, gamin ! Tu vois bien que tu gènes ! Et tu n’as apparemment rien à faire ici !

Daren se redressa, et dirigea son regard éberlué vers l’autre sentinelle. Cette voix, il la connaissait parfaitement, mais il était tellement improbable de l’entendre ici même, qu’il eut du mal à en croire ses yeux et ses oreilles.

Le vigile qui les avait repérés lui et Imoen, était en fait leur compagnon de voyage, Khalid.

− Fiche le camp d’ici, petit fouineur, reprit Khalid d’une voix faussement menaçante.

Daren se ressaisit, mimant l’embarras.

− Je… excusez-moi, j’ai dû faire erreur.

Khalid lui adressa un rapide clin d’œil, et reprit aussitôt son air sévère. Il avait à peine fait demi-tour, que la porte derrière lui s’ouvrit, et il aperçut une silhouette pressée qui descendait les marches d’un pas leste. Il faillit se retourner et s’engouffrer à l’intérieur pendant que le passage était encore ouvert, mais Khalid fronça les sourcils dans sa direction, l’invitant à ne rien tenter dans se sens. Son regard insista alors en direction de celui qui, recouvert d’une cape, dévalait les marches. Daren réalisa la situation en quelques secondes, et se lança aussitôt à la poursuite de cette personne à travers la foule.

Il ne la suivait pas depuis une minute qu’elle s’était déjà arrêtée. L’avait-elle repéré elle aussi ? Elle porta alors ses mains à sa capuche et se découvrit, dévoilant une épaisse chevelure brune et familière sur ses épaules.

− Jaheira ! Que s’est-il …

Mais il n’eut pas le temps de finir sa phrase que la demi-elfe se retourna brusquement, et lui plaqua une main sur la bouche.

− Chhhhuuut ! Pas si fort !, murmura-t-elle. Nous avons presque terminé notre mission, et il ne manque plus qu’à faire sortir Khalid.

− Imoen est dans une petite rue, un peu plus loin, lui répondit-il sur le même ton.

− Allons la chercher, et suivez-moi le plus discrètement possible. Il est très probable que des mercenaires du Trône de Fer soient déjà à mes trousses.

Daren s’exécuta et la conduisit auprès d’Imoen. Depuis son poste, elle avait observé la scène depuis le début. Une fois réunis, tous les trois suivirent Jaheira, qui jetait régulièrement un œil en direction de la foule, à l’affût de la moindre menace.

− Là, par ici !, fit-elle soudainement en désignant le sol.

− Qui y a-t-il ici ?, demanda Imoen, intriguée.

− Les égouts, lui répondit-elle aussitôt.

Ils descendirent rapidement l’échelle rouillée qui menait vers les canalisations de la ville, et une fois dans les sous-sols, Jaheira se détendit quelque peu. Ils étaient à l’abri pour le moment.

− Suivez-moi, reprit-elle. C’est bientôt l’heure de la relève, et il va falloir couvrir la sortie de Khalid.

Daren et Imoen n’avaient pas toutes les pièces du puzzle en main mais obéissaient aux ordres, faisant pleinement confiance à Jaheira. Pour le moment, la priorité était de faire sortir leur ami. Les explications viendraient plus tard, lorsque tous seraient en sécurité. Jaheira courait, pataugeant dans les galeries malodorantes, suivie de près par les deux autres. Elle s’arrêta soudainement et désigna l’une des nombreuses échelles qu’ils venaient de croiser.

− Celle-ci monte directement dans les caves de Trône de Fer, leur annonça-elle. Nous devons sécuriser l’endroit pour Khalid. Suivez-moi le plus discrètement possible. Il doit y avoir une sentinelle ou deux à l’étage, et nous devons les réduire au silence au plus vite.

Les deux autres acquiescèrent en même temps d’un signe de tête, et ils gravirent lentement les barreaux de métal un à un. Daren était tendu, mais lucide. Il était maintenant habitué aux situations de crise, et son expérience l’aidait à surmonter sa peur. À plusieurs reprises, il se remémora son étrange pouvoir, enfoui au plus profond de son être, et la tentation d’y faire appel le rongeait régulièrement. Néanmoins, il n’avait pour le moment pas la moindre idée de ce qui déclenchait son réveil, et était aussi conscient du risque de la terrible corruption qu’il faisait courir à son âme si jamais il devait y avoir recours. Le léger crissement de la dalle de pierre au-dessus de lui le ramena à la réalité, et Jaheira leur décrivit la situation d’un murmure à peine perceptible.

− Deux hommes. À droite et devant. À mon signal…

On n’entendait plus que les piaillements des rats et les gouttes d’eau sales tombant sur le sol humide. Daren avait tous ses muscles tendus, prêt à bondir.

− Maintenant !

Elle souleva d’un geste le carreau au-dessus d’elle et se précipita dans la pièce sombre. Daren gravit en un éclair les barreaux qui le séparaient de la cave et dégaina aussitôt son arme, cherchant sa cible du regard. Les deux gardes furent tout d’abord surpris, mais leur position ne leur avait pas permis une attaque aussi foudroyante qu’ils l’auraient souhaitée. Jaheira sortit son bâton de son dos et chargea le premier homme. Leur assaut n’avait peut-être pas été assez rapide pour les mettre tous les deux hors de combat en un instant, mais les avait suffisamment déstabilisés pour qu’ils ne pensent en premier lieu qu’à se défendre plutôt qu’à appeler de l’aide.

Daren fonça à son tour, l’épée au poing, et sa lame heurta violemment le bouclier de métal de son adversaire. La technique de combat de Jaheira était redoutable, et le duel qu’elle avait engagé tournait sans conteste à son avantage. Son adversaire reculait à chacun de ses coups et était bientôt dos au mur, parant tant bien que mal ses rapides mouvements. Après quelques secondes de combat intense, l’un des deux mercenaires à la solde du Trône de Fer avait reprit ses esprits, et porta ses deux mains à la bouche en prenant une profonde inspiration.

Daren et Jaheira se figèrent en même temps. Si ce garde appelait à l’aide, ne serait-ce qu’une seule fois, c’en était fini de leur plan, et leur situation s’en trouverait passablement compliquée. Jaheira porta un coup d’une violence exceptionnelle au garde contre lequel elle était déjà engagée, le projetant contre le mur, mais l’autre avait déjà la bouche grande ouverte et il se mit à hurler.

Silence. Une lumière rouge familière illumina un instant la pièce, réduisant à néant le cri pourtant manifeste du soldat. Daren n’eut pas besoin de se retourner pour comprendre la situation. Il décocha un violent coup de poing au visage du mercenaire, stupéfié de ce qui lui arrivait, et celui-ci retomba sur le sol sans un bruit, inconscient.

Derrière lui, Imoen se tenait encore en position, ses mains figées en un symbole étrange. Elle ne pouvait pas parler elle non plus, mais son sourire étincelant en disait aussi long que des mots. Jaheira, qui n’avait encore jamais vu Imoen véritablement à l’œuvre, était impressionnée par ses progrès. Elle maîtrisait de mieux en mieux la magie, alors qu’elle n’en avait appris les premiers rudiments que quelques semaines plus tôt. Ne perdant pas de vue leur mission, Jaheira se précipita en un instant vers les deux hommes encore à terre et les ligota solidement. Ils n’avaient plus qu’à attendre Khalid. La magie d’Imoen ne dura que quelques secondes et petit à petit, on entendit de nouveau le brouhaha qui résonnait au rez-de-chaussée. Tout se passait pour le moment comme prévu.

Près de trois minutes plus tard, la lourde porte en haut des marches grinça. Daren, Imoen et Jaheira guettaient l’arrivée de leur compagnon, mais s’étaient préparés à tout imprévu. Ils avaient auparavant dissimulé les corps des deux mercenaires, et s’étaient eux-mêmes camouflés derrière de volumineux coffres, attendant d’avoir identifié leur cible avant de se dévoiler. La silhouette sombre descendit lentement les escaliers, et s’arrêta soudainement à mi-chemin. D’un coup, elle frappa le sol du manche de sa hallebarde à un rythme régulier. C’était le signal. Jaheira se redressa aussitôt, et courut se jeter dans les bras de l’homme qui ne pouvait être que Khalid.

Tous les deux restèrent ainsi quelques secondes, amoureusement enlacés, et Daren réalisa que c’était la première fois qu’il voyait Jaheira véritablement inquiète pour son mari. Un instant plus tard, tous les quatre se faufilaient par le passage dérobé du sous-sol, et arpentaient les tunnels nauséabonds des égouts de la Porte de Baldur, libres et victorieux.

Les Sept Soleils

La Porte de Baldur était une ville immense. Une fois les murs franchis, tous les quatre se retrouvèrent sur une place marchande aux proportions gigantesques. La cohue indescriptible qui y régnait était impressionnante, ainsi que la hauteur des bâtiments qui bordaient l’esplanade. Il était environ midi, et l’affluence était à son maximum en cette belle journée de début d’été. La Porte de Baldur était l’un des ports majeurs de la Côte des Epées, et le commerce y florissait allégrement. D’ici, on apercevait une tour élancée qui surplombait la ville toute entière ainsi qu’une sorte de bastion, qui devait être un vestige de la vieille ville. Dans les rues pavées aux alentours, on entendait de la musique jouée par un petit orchestre de rue. La vie ici semblait se dérouler en accéléré, contrastant indéniablement avec tout ce qu’il avait connu jusqu’à présent. Daren était partagé entre une sensation de dépaysement grisante, et le sentiment paradoxal de se sentir à l’étroit, étouffant au milieu de cette marée humaine. Ils n’avaient fait que quelques mètres en ville, et déjà de nombreux marchands ambulants avaient repéré les nouveaux arrivants, les assiégeant d’offres toutes plus exotiques les unes que les autres. Imoen observait elle aussi ce spectacle les yeux ébahis, et suivait de près Khalid et Jaheira, de peur d’être submergée par la foule omniprésente.

− Il va falloir qu’on se sépare, dit tout à coup Jaheira, les sortant de leur émerveillement. Les Sept Soleils et le Trône de Fer sont nos deux destinations. Nous avons promis à « La Balafre » de nous occuper de son petit problème, mais nous devons commencer simultanément nos propres recherches. Daren, Imoen, vous êtes partants pour aller voir du côté des Sept Soleils ?

Daren et Imoen s’échangèrent un regard rapide. Ils avaient maintenant l’habitude de travailler ensemble, et leur association se révélait la plupart du temps fructueuse.

− Pas de problème, finit par répondre Daren.

Imoen acquiesça elle aussi.

− Parfait, reprit Jaheira. Pendant que vous irez interroger ce Jhasso dont nous a parlé « La Balafre », on se charge d’espionner le Trône de Fer avec Khalid.

− On se donne rendez-vous où ?, s’enquit Imoen.

Elle ne connaissait pas du tout la ville, et appréhendait quelque peu de s’y perdre. Daren lui non plus n’avait aucune idée du nombre d’auberges ni de leur localisation. Khalid désigna alors un imposant bâtiment devant lui.

− Là. « Le Chant de l’Elfe ».

On lisait en effet ce nom, brillant de manière rutilante au dessus du perron de l’entrée.

− On se donne la journée, dans un premier temps, ça vous va ?, ajouta Jaheira.

Daren et Imoen hochèrent la tête simultanément en signe d’approbation. Il était en effet imprudent de rester séparés davantage alors que la menace du Trône de Fer planait encore sur eux quatre.

− Soyez prudents, ajouta Khalid. Ne prenez pas de risques inconsidérés. Il se peut que ce problème soit en fait simple, mais aux vues de ce que nous avons trouvé, et si le Trône de Fer y est toujours mêlé, la situation peut dégénérer rapidement.

Tous les deux acquiescèrent à sa mise en garde.

− À ce soir, lancèrent-ils d’une même voix.

Ils se séparèrent sur ces paroles, et chacun partit en quête de sa cible. Daren dut demander son chemin plusieurs fois, se perdant sans cesse dans le dédale des rues de la cité. Après plus d’une heure de marche, ils finirent par trouver le quartier où était érigé le bâtiment de la guilde, à l’ouest de la ville. Deux gardes en uniforme, aux couleurs des Sept Soleils, étaient postés devant la porte principale, et veillaient sans doute au bon maintien de l’ordre. Daren s’approcha de l’un d’eux, et fit un discret sourire. Le garde ne répondit rien et resta immobile, le visage sans expression. Haussant les épaules, Daren tourna la poignée de la lourde porte d’entrée, et pénétra dans le bâtiment de la guilde, suivi par Imoen.

L’intérieur était assez baroque. Statues et tableaux de toute taille ornaient la grande salle dans laquelle ils se trouvaient. On apercevait entre les colonnes un imposant escalier qui donnait accès aux étages. Quelque chose frappa néanmoins Daren après un rapide examen des lieux. Si c’était là le centre d’une des plus florissantes guildes de marchands de la Porte de Baldur, cet endroit était particulièrement désert. Il s’était attendu à se dissimuler dans la foule, épiant dans un premier temps les conversations, mais tous les deux étaient absolument seuls dans cette pièce trop grande. Après quelques secondes passées à ce que l’écho de leurs chuchotements résonne dans le hall, des bruits de pas retentirent de l’escalier. Quelqu’un descendait enfin.

− Heu… Excusez-moi, commença Daren, d’une voix timide. Pourrais-je parler au responsable des Sept Soleils ?

Pas de réponse. L’homme qui descendait du premier étage, légèrement enveloppé, ne lui répondit pas, et semblait même ne pas l’avoir remarqué.

Monsieur !, insista-t-il. Vous pourriez m’accorder quelques instants ?

Le gros homme tourna alors légèrement la tête, et prit un air à la fois surpris et contrarié. On sentait qu’il hésitait entre continuer à ignorer les appels répétés de Daren, et se débarrasser de lui une fois pour toutes en répondant enfin à ses questions. Il choisit au bout de quelques secondes la seconde option, et s’approcha des deux compagnons, un regard inexpressif sur le visage.

− Oui… ?, commença-t-il. Que puis-je pour vous ?

− Nous sommes des marchands venus de… Sembie, commença Daren, et nous souhaiterions rencontrer Jhasso au plus vite. Nous avons… d’intéressants contrats commerciaux à lui proposer.

La couverture qu’il avait choisie n’était pas des plus originales, mais serait sans doute suffisante pour approcher le propriétaire des Sept Soleils. Le gros homme les dévisagea un instant, puis répondit.

− Oui oui, je suis marchand moi aussi.

Sa voix était légèrement sifflante. L’homme fronça les sourcils, masquant maladroitement un regard gêné.

− Nous… nous connaissons ?, reprit-il.

Daren fut surprit de cette question incongrue, et répondit aussitôt par la négative. Le marchand en face de lui se détendit aussitôt, et répondit à sa première question.

− Ah, très bien. En fait, votre visage ne me rappelle rien du tout, vous devez avoir raison. Mais je pense que cela ne sert pas à grand-chose que vous restiez ici. Je doute que les Sept Soleils souhaitent faire affaire avec vous. Bonne fin de journée.

Une réponse des plus inhabituelles… Etait-il à ce point mauvais comédien qu’il fût démasqué si rapidement ? L’homme leur fit un rapide signe de la main et sortit du bâtiment peu après, les laissant seuls à nouveau.

− Quel personnage étrange, dit doucement Imoen, sa voix résonnant légèrement dans le grand hall inoccupé. Et quel endroit étrange aussi !

− Nous allons monter à l’étage, reprit Daren d’un air déterminé. Il se passe des choses anormales ici.

Il n’avait pas fini de prononcer ces paroles, qu’une autre personne arrivait du premier, descendant elle aussi lentement les marches. Ce devait être sans doute un autre marchand, et Daren se dit qu’il ressemblait étrangement à celui qu’ils avaient rencontré à leur arrivée. Il était bien décidé à obtenir plus d’information cette fois-ci.

− Bonjour mon brave !, lança-t-il d’une voix forte. Pourriez-vous nous renseigner ? Nous sommes ici pour affaire, et on nous a dit de venir rencontrer un certain Jhasso.

L’homme s’arrêta, et les dévisagea d’un air soupçonneux. Il parcourut le reste du hall du regard, comme pour s’assurer qu’ils étaient seuls, et répondit enfin.

− Bonjour… Dites-moi, je ne vous aurais pas déjà rencontré quelque part ? Votre visage me dit quelque chose…

Daren se figea. Etait-il en train de devenir fou ? Un rapide coup d’œil à Imoen lui révéla que si c’était le cas, il n’était pas le seul. Elle aussi avait maintenant les yeux écarquillés face à l’incongruité la situation. On aurait dit qu’ils venaient de croiser le même homme que celui qu’ils avaient vu sortir cinq minutes plus tôt. Que se passait-il ici ? Cette maison, centre de l’une des plus puissantes guildes de la Porte de Baldur, aurait dû regorger de monde, être sans cesse en agitation. Où étaient les représentants des contrées avoisinantes, négociant âprement leurs contrats ? À la place, ces « marchands » apathiques et froids leurs servaient toujours le même discours, un discours de fou. Daren tenta alors sa chance, et bluffa davantage.

− Mais bien sûr ! Vous ne me reconnaissez pas ?, lança-t-il d’une tape amicale sur l’épaule. Nous avons fait de la route ensemble, lorsque nous revenions du Cormyr !

L’homme ne semblait pas rassuré de ces retrouvailles factices. Il souriait timidement, mais on le sentait mal à l’aise.

− Ah… oui oui, ça me revient maintenant. Mais j’étais jeune à l’époque, et j’ai rencontré tellement de monde depuis…

Daren jouait la comédie, mais il avait la nette impression de ne pas être le seul. Si son discours à lui n’était pas particulièrement crédible, celui de son interlocuteur était franchement des plus mauvais. Se sentant à son avantage, il décida de tirer profit de la situation.

− Mais, qu’est-ce que tu racontes ?, reprit-il, exagérément convivial. C’était il y a pas si longtemps ! Tu avais déjà la même brioche, mais tu savais vendre tes épices comme personne ! Je me rappellerai toujours ce bourgeois que tu avais arnaqué… c’était grandiose ! Mais reprenons. Je suis ici pour parler affaire. Tu pourrais me dire où je peux trouver Jhasso ?

Plus Daren se montrait familier et amical, plus l’autre homme transpirait et détournait le regard. Il avait inventé son histoire de toutes pièces, et l’homme riait jaune à chacune de ces joyeuses évocations, feintant lui aussi de se rappeler ces moments partagés. Il n’en connaissait pas la raison, mais il n’était vraisemblablement pas le seul à se faire passer pour qui il n’était pas. Le « marchand » n’avait visiblement qu’une envie : quitter les lieux au plus vite. Il bredouilla une réponse, et se dirigea vers la porte de sortie.

− Je… je ne sais pas où est Jhasso. Il n’est plus très souvent là, et je ne sais pas quand il reviendra. Désolé, et au revoir.

Daren n’eut même pas le temps de le retenir ou de continuer la conversation qu’il avait déjà franchi le seuil de la porte.

− Qu’est ce qui se passe ici ?, finit par demander Imoen. J’ai un très mauvais pressentiment…

Ce n’était rien de le dire. Ces deux rencontres avaient jeté un froid, et une tension palpable régnait à présent dans la pièce. Cet immense hall vide où chaque mot résonnait devenait inquiétant. Même les peintures aux murs ou les statues de pierre décorant l’entrée devenaient menaçantes.

− Bon, on va monter, finit-il par dire. Je veux savoir ce qui se cache derrière tout ça. Et on doit toujours trouver ce Jhasso.

Tous les deux montèrent les marches au fond du hall, vers le premier étage. La pièce au-dessus était dans un désordre indescriptible. De nombreux documents jonchaient le sol, les armoires étaient ouvertes, débordant de papiers froissés. On aurait pu croire que le bâtiment avait été pillé quelques heures auparavant, si l’épaisse couche de poussière sur les meubles n’avait pas révélé que la situation n’avait pas changé depuis plusieurs jours au moins, voire plusieurs semaines. Parmi ce désordre, une personne était affairée à une table, et ne semblait pas avoir remarqué l’arrivée des deux compagnons. Daren se tourna doucement vers Imoen, et lui chuchota.

− Regarde… Tu ne trouves pas qu’il ressemble encore aux deux autres « marchands » qu’on a rencontrés ?

Imoen le considéra du regard, et répondit par l’affirmative.

− Restons sur nos gardes, reprit Daren.

L’homme surprit leur échange pourtant discret, et lorsqu’il releva les yeux vers eux, une chose incroyable se produisit : son visage changea. Imperceptiblement, mais il changea. Il se trouvait à quelques mètres, et la lumière n’était pas assez vive pour qu’on distingue clairement ses traits, mais Daren en était sûr. Quelque chose dans son visage était différent que lorsqu’il avait levé les yeux. Ses traits étaient plus fins, et peut-être l’implantation de ses cheveux avait changé elle aussi. Les yeux écarquillés, ils dévisageaient l’homme devant eux qui se leva aussitôt.

− Excusez-moi, mais que faites vous ici ?, leur demanda-t-il.

Il les observa un instant, et poursuivit.

− Je … Est-ce que vous connais ? Votre visage me semble familier…

À cet instant précis, Imoen serra le poignet de Daren. Et il y avait de quoi. Ils avaient l’impression d’être entrés dans un asile de fous, et comme pour accréditer cette sensation, il se passa à nouveau quelque chose d’inexplicable. Alors qu’il regardait attentivement les deux compagnons qui venaient d’entrer, les yeux de l’homme devant eux changèrent de couleur. Ils étaient marrons, Daren aurait pu le jurer, et ils brillaient à présent d’une lueur verte. Imoen ne put retenir un cri, et la voix de l’homme devant eux s’éleva encore une fois, elle aussi différente.

− Vous n’auriez pas dû monter jusqu’ici !

On aurait dit la voix d’un serpent, sournoise et sifflante. Alors qu’il prononçait ces paroles, l’apparence de leur interlocuteur changea de nouveau, mais de manière beaucoup plus radicale. Tout son corps muta en un instant, et son visage s’amincit, s’éloignant encore davantage de celui d’un humain.

− Vous allez mourir issssi, primates !, reprit-il, une fois sa métamorphose achevée.

Sa peau était à présent de couleur grisâtre, et les vêtements qu’il portait s’étaient fondus avec son épiderme. Il arborait à présent d’immenses oreilles, et ses yeux brillaient d’un jaune vif derrière ses paupières plissées. On aurait dit une créature sortie tout droit d’un cauchemar. Avec une agilité déconcertante, il sauta et agrippa Daren avant qu’il n’ait le temps de réaliser la situation. Son corps était glissant, et il était difficile de lui porter un coup à main nue. La créature avait placé ses mains autour de son cou, et commençait à l’étrangler. Imoen regardait ce spectacle, horrifiée, et pendant que son ami se débattait, elle sortit une dague de son sac à dos. La créature se redressa aussitôt, et bondit alors sur Imoen qui hurla de terreur en lâchant son arme. Daren était essoufflé, mais reprit rapidement ses esprits pour porter secours à son amie qui était maintenant en danger. Il dégaina son épée d’un geste, et la planta dans le bas du dos de son adversaire. Celui-ci émit un râle sifflant, et son apparence changea plusieurs fois avant qu’il ne s’il ne s’immobilise définitivement sur le sol, dans une flaque de sang bleu gris.

− Que… qu’est-ce que c’était que ça ?, haleta Daren, les yeux écarquillés. Quelle horreur ! Comment peut-on changer d’apparence comme ça ?

Imoen était encore sous le choc, mais son regard disait à Daren qu’elle en savait peut-être plus que lui.

− J’ai déjà vu ces… choses, lui répondit-elle, sa voix tremblant encore légèrement. Dans un livre. C’est une espèce humanoïde, qui se mêle parfois aux humains. On les appelle des dopplegangers, je crois. Ils sont sournois, et utilisent très intelligemment leurs capacités.

Daren n’avait jamais entendu quoi que ce fut à propos de ces étranges créatures métamorphes, mais il était sûr d’une chose : elles étaient véritablement terrifiantes. Une fois remis de leurs émotions, ils passèrent rapidement la pièce en revue. Les nombreux bureaux étaient tous laissés à l’abandon, et personne ne s’occupait visiblement plus des affaires courantes depuis des mois, si ce n’était des années. Il n’était pas surprenant que les affaires des Sept Soleils aient périclitées dans l’état où était sa gestion.

Les documents qu’ils saisirent ne leur furent pas d’une grande utilité. Factures, contrats et autres commandes étaient entassées en désordre dans la pièce. Daren et Imoen firent demi-tour vers le grand hall au-dessous.

− Et où se trouve Jhasso ?, s’interrogea Imoen, réalisant qu’ils n’avaient toujours pas mis la main sur le propriétaire présumé des lieux.

L’étage ne leur ayant pas apporté d’informations utiles, tous les deux décidèrent de passer le rez-de-chaussée au peigne fin. Et si le propriétaire des lieux était mort ? Après ce qu’ils avaient vu, plus rien n’était à exclure, et il était tout à fait concevable que ces montres aient pris régulièrement son apparence depuis des années pour ne pas éveiller les soupçons.

Ils étaient à l’affût du moindre indice, et tandis que Daren fouillait méticuleusement derrière chaque tableau, Imoen découvrit une porte, peinte de la même couleur que les murs, et légèrement dissimulée derrière une des statues.

− Viens par là !, j’ai trouvé quelque chose, lui lança-t-elle à travers la grande pièce.

La porte en question était verrouillée, mais la serrure rouillée qui la maintenait fermée ne demandait qu’à céder tellement le bois autour commençait à pourrir. En deux ou trois coups de pieds, Daren la força dans un craquement retentissant. Derrière, un escalier étroit et sombre descendait vers ce qu’on pouvait deviner être une cave.

Préparant leurs torches, les deux compagnons entamèrent leur descente vers les profondeurs inquiétantes et humides des Sept Soleils. L’escalier en colimaçon était en pierre usée, et de l’eau suintant des parois reflétait la lueur dansante de leurs torches. Une odeur de terre et de renfermé emplissait l’air à mesure qu’ils s’enfonçaient. Un peu plus loin, une lanterne posée sur une table éclairait faiblement une pièce qui ressemblait plus à une prison qu’à une simple cave. Du bas des marches, on distinguait trois grilles rouillées qui délimitaient autant de cellules. Dans celle de droite, ouverte, on apercevait deux hommes face à face. Daren et Imoen s’étaient avancés prudemment, la main à la garde, et les deux hommes se tournèrent vers eux presque simultanément. L’un d’eux leur tendit une main, et les supplia d’une voix tremblante.

− Par pitié ! Aidez-moi ! Cette créature a pris mon apparence, et veut m’éliminer ! Faites quelque chose, qui que vous soyez !

Le deuxième homme recula légèrement, effaré. Daren ne put que constater l’évidence : il était effectivement la copie conforme de l’autre.

− Que… Non !, s’écria la copie. C’est… c’est faux ! Je suis Jhasso, le propriétaire des lieux ! Et ces monstres m’ont enfermé ici depuis des lustres ! Aidez-moi !

Le premier reprit la parole, tout aussi effrayé que son double.

− Ne l’écoutez pas ! Il va tous nous tuer si vous ne faites rien !

Daren ne bougeait plus. Son regard allait et venait de l’un à l’autre rapidement, cherchant sans relâche une faille. L’un d’eux jouait la comédie, et était sans aucun doute un de ces dopplegangers. Mais lequel ? Ils étaient tous deux de la même taille, avaient la même voix, et comme il ne connaissait pas ce Jhasso personnellement, il était difficile de tendre un piège à la créature pour l’amener à se trahir. Tout à coup, Daren eut une idée. Une idée osée, mais qui pouvait porter ses fruits si la chance était de son côté.

− C’est bon, ne t’inquiète pas, répondit-il d’une voix légèrement sifflante. C’était juste pour te dire que j’ai éliminé deux intrus au-dessus. Je viens de prendre leur apparence pour ne pas éveiller les soupçons, c’est tout.

Le piège était grossier, et comme il n’avait aucune connaissance sur les dopplegangers, improviser s’avérait plutôt délicat. Mais cette diversion suffisait à son plan. Il avait à peine terminé sa phrase, qu’il observa le plus attentivement possible les deux visages identiques devant lui. À cette évocation, l’un d’eux avait une chance, même infime, de se trahir et de révéler sa véritable nature. L’homme au fond de sa cellule haussa les sourcils d’un air d’incompréhension la plus totale, tandis que celui qui les avait appelé le premier n’eut pas la moindre réaction. Pariant sur son intuition, Daren se précipita en un instant sur l’homme qu’il suspectait de ne pas être humain, et lui enfonça en plein cœur une dague qu’il cachait le long de sa jambe. La personne qu’il venait de poignarder eut un hoquet, et s’effondra au sol, sans vie. Pendant quelques secondes, une bouffée d’angoisse le submergea. Et s’il s’était trompé ? Et s’il venait tout simplement de tuer un innocent ? Sa victime restait désespérément humaine, et il vit au fond de la cellule l’autre Jhasso se relever et se diriger vers eux. Sa respiration s’accéléra. Il venait de commettre un meurtre. Imoen n’avait pas encore bougé, mais commençait à comprendre la situation. D’un geste rapide, elle tira son arc, et mit en joue celui qui sortait de sa prison.

− Ne faites plus un geste, ou je vous transperce le cœur !, lui ordonna-t-elle d’une voix forte.

Daren s’était retourné, et s’avançait prudemment vers leur ennemi.

− Attendez ! Que faites-vous !, répondit l’homme affolé. Vous êtes des leurs, vous aussi ? À l’aide !

Daren et Imoen s’échangèrent un regard. Lui aussi se jouait-il d’eux ? Ils avaient l’impression de vivre un rêve éveillé, ou plutôt un cauchemar. L’homme devant eux eut soudain un mouvement de recul, et pointa un doigt vers le sol derrière eux. Daren s’assura qu’il était toujours dans la ligne de mire d’Imoen et se retourna lentement. Le corps sans vie de Jhasso s’était transformé en une forme humanoïde grisâtre. Imoen poussa un soupir et abaissa son arc.

− Vous êtes bien Jhasso ? Le propriétaire des Sept Soleils ?, demanda alors Daren, soulagé.

− C’est bien moi, leur répondit l’homme devant eux. Et j’ai bien cru que plus jamais je ne parlerai à un être humain de ma vie !

Tous les trois remontèrent du sordide sous-sol, et Daren et Imoen lui posèrent de nombreuses questions sur ce qui était arrivé à son entreprise.

− Ça va faire maintenant un an que je suis enfermé dans ces geôles, les informa Jhasso. On m’apporte de la nourriture régulièrement, et on me pose des questions sur ma vie et sur mes habitudes. Mais maintenant que j’y réfléchis, ça fait sûrement des années que mes collaborateurs sont morts, et que je travaille sans le savoir avec ces créatures démoniaques !

− Les Sept Soleils sont maintenant en faillite, lui répondit Daren. Nous avons trouvés les bureaux à l’étage complètement à l’abandon. Il n’y a plus personne dans ces locaux, et je crois bien que seuls quelques dopplegangers entraient et sortaient régulièrement avec de nouveaux visages pour donner l’illusion d’une activité.

− C’est … une catastrophe…, reprit Jhasso. Et le pire, c’est que je suis responsable de cette faillite aux yeux de mes clients. Même si je n’ai rien fait, c’est avec mon apparence que ces horreurs ont dirigé la guilde ces derniers mois…

− Vous devriez allez voir « La Balafre », au Poing Enflammé, répondit Imoen, tentant de réconforter le marchand. C’est d’ailleurs lui qui nous envoie.

− « La Balafre » ? C’est vrai ? Ah, je suis soulagé que ce soit lui qui se soit inquiété de mon sort…

− Il nous a dit que votre comportement était étrange ces derniers temps, comme si vous ne le reconnaissiez plus, l’informa Daren. À mon avis, il devait avoir rencontré l’une de ces créatures ayant pris votre forme…

− Vous devriez aller lui demander conseil, continua Imoen. Je suis sûre qu’il saura vous aider.

Daren et Imoen quittèrent le grand hall de la guilde déchue, accompagnés de Jhasso. Dehors, le soleil commençait à décliner derrière les murailles de la ville. Les deux gardes à l’allure étrange qui surveillaient l’entrée n’étaient plus à leur poste, et Daren suspecta aussitôt qu’il devait s’agir là aussi de dopplegangers, et qu’ils avaient dû abandonner leur poste lorsque les deux premiers « marchands » les avaient prévenus de la situation. Jhasso les remercia chaleureusement une fois encore, et Daren et Imoen prirent la direction de l’auberge du « Chant de l’Elfe », tentant désespérément de retrouver leur chemin à travers les innombrables ruelles de la Porte de Baldur.

La soirée était bien entamée quand ils finirent enfin par arriver à destination. La luminosité rougeâtre du crépuscule illuminait encore un peu le ciel, mais on apercevait déjà de la lumière de la plupart des fenêtres du bâtiment. Le Chant de l’Elfe était une grande auberge, conviviale et cosmopolite. De nombreux serveurs sillonnaient les tables et prenaient les commandes des habitués comme des gens de passage. Daren et Imoen cherchèrent dans un premier temps leurs deux amis du regard, mais se résignèrent à s’attabler eux aussi afin d’attendre leur retour.

− « Surtout, soyez bien de retour ce soir, on ne sait jamais ! », mima Daren d’une voix criarde.

Imoen pouffa de rire.

− On se demande pourquoi elle nous donne des horaires de rendez-vous… Elle est incapable de s’en tenir à un plan !, continua-t-il d’un ton rageur.

− C’est pas comme si on n’était pas habitués…, lui répondit Imoen. Si demain matin ils ne sont toujours pas revenus, on verra ce qu’on fait. Mais en attendant… repos !

Elle se servit une portion de viande, et enfourna une bouchée du plat qu’on venait de leur apporter.

− Tiens ! Sers-toi. C’est vraiment délicieux, ici.

Ils montèrent se coucher vers minuit, après avoir perdu tout espoir de voir revenir les deux demi-elfes avant le lendemain. Pour le moment, ils ne se faisaient pas de soucis. Ils étaient coutumiers de ce genre de retard, et s’il s’avérait qu’ils s’étaient retrouvés dans une situation dangereuse, tous deux étaient de suffisamment redoutables combattants pour s’en sortir sans leur aide.