Coup monté

Une luminosité douce et familière tira Daren de son sommeil. L’ambiance calme et sereine de Château-Suif lui avait fait oublier tout le poids de ses journées précédentes. Le soleil du matin réchauffait les volets de sa chambre encore clos. Le programme de leur journée consistait à épier autant que possible les dirigeants du Trône de Fer, mais l’esprit de Daren vagabondait en admirant le présent que son père lui avait laissé. Qui était ce Koveras ? Au-delà du mystère qui l’entourait, partager le souvenir de Gorion avec lui avait effacé tout soupçon à son propos. Daren descendit les marches de bois usés de l’auberge et rejoignit ses trois compagnons qui venaient eux aussi d’arriver. Le plan à suivre était simple, et Jaheira ne mit pas longtemps à le leur exposer.

− Je suis tellement impatiente de retrouver la bibliothèque, émit Imoen qui sautillait déjà sur place.

− Rappelez-vous qu’on a à faire à des dopplegangers, nota Khalid. Nous ne connaissons pas encore leurs buts ni leur employeur, mais il est très probable qu’ils soient aux ordres de quelqu’un de haut placé.

− Le Trône de Fer ?, proposa Imoen.

− Je dirais plutôt Sarevok, ajouta Jaheira. Je vous rappelle que d’après les courriers que nous avons interceptés, il est censé se trouver avec les bandits de Valpeld en ce moment, ce que nous savons être un mensonge. Il a menti à son père, et nous ne savons pas dans quel camp il se trouve. Il est donc possible qu’il ait d’autres intentions encore plus malhonnêtes.

Le petit-déjeuner se termina rapidement, et tous les quatre prirent la direction de la grande bibliothèque. Autour de l’escalier central, de nombreuses étagères débordant d’ouvrages plus rares les uns que les autres ornaient les murs du hall gigantesque. Une ambiance studieuse planait dans la pièce, des étudiants en tenue de moine allant et venant à leurs études. La salle de réunion se trouvait au quatrième étage, et celle des sages Ulraunt et Théthoril au sixième. Tous les quatre se dirigèrent vers l’escalier et gravirent les marches, à l’affût de toute attitude suspecte d’éventuels dopplegangers.

Daren parcourut les lecteurs du regard le temps de leur ascension, à la recherche de Koveras, mais en vain. Il masqua tant bien que mal sa déception, et s’en retourna à leur mission. Des voix fortes d’un accent du nord prononcé résonnaient à l’étage des colloques, en provenance de l’une des salles de réunion. La porte derrière laquelle se trouvait vraisemblablement le Trône de Fer était encore entrouverte, leur entrevue venant sans doute à peine de commencer. Et à en juger par le ton de leurs propos, celle-ci ne se déroulait pas aussi bien que prévue. Tous les quatre s’approchèrent lentement de la porte et en surprirent quelques paroles.

− Vos agissements sont véritablement intolérables !, s’emporta une voix masculine aiguë. La Sembie sera dans l’obligation de rompre toute négociation si vous persistez dans cette voie, Reiltar !

− Calmez-vous, reprit une autre voix. Notre stratégie n’est peut-être pas facile à suivre, mais je peux vous assurer que vous n’avez rien à craindre en investissant chez nous.

− Merci Brunos, nous devrions parler plus sérieusement des convois de…

La voix marqua une pause. Quelques secondes plus tard, la voix de Brunos s’éleva à nouveau.

− Que se passe-t-il Reiltar ?

Pas de réponse. Des pas se dirigèrent vers la porte où les quatre compagnons étaient postés. Jaheira recula soudainement, faisant de grands signes de dispersion aux trois autres. La silhouette d’un homme blond richement vêtu se dessina à la porte, un regard soupçonneux dirigé vers le petit groupe qui rôdait non loin, puis ferma la porte d’un geste brusque. Daren s’avança alors et posa délicatement son oreille sur le lourd battant, mais il était bien trop épais pour laisser passer le faible son d’une simple discussion.

− On fait quoi ?, chuchota alors Imoen aux trois autres.

− Je… je peux tenter d’entrer, en bluffant quelque chose, proposa Daren. Peut-être que je pourrais apprendre quelque chose, ou au moins repérer des documents qu’on pourrait récupérer plus tard ?

Jaheira réfléchit un moment, évaluant longuement les risques que comportait cette tentative, puis acquiesça d’un signe. Daren évacua son stress autant que possible. Il était assez doué dans ce genre d’esbroufe, et comptait bien utiliser son improvisation naturelle pour obtenir un résultat. Il posa sa main sur la poignée dorée de la porte, et souffla un instant en fermant les yeux. Une fois prêt, il ouvrit la porte en grand et entra dans la pièce.

Cinq personnes autour d’une table se tournèrent en même temps vers lui. Il reconnut aussitôt l’homme blond, qui devait être Reiltar. Deux personnes à ses côtés portant un insigne gris à l’épaule devaient être Brunos et Thaldorn, ses associés. En face, deux hommes étrangement vêtus devaient être les représentants de cette guilde de Sembie, et l’un d’eux était certainement Tuth.

− Excusez-moi messieurs, mais je suis chargé par la bibliothèque de faire un compte-rendu écrit neutre de tous débat dans l’enceinte de Château-Suif, tenta Daren, d’un air sobre mais convaincu.

Les cinq hommes se regardèrent un instant, visiblement déconcertés. Reiltar se tourna vers lui brusquement et répondit d’un ton menaçant.

− Personne ne nous a mis au courant de cette mascarade !, commença-t-il. C’est un entretien privé, et …

− Allons, calmez-vous Reiltar, le coupa l’un des hommes de Sembie. Nous allons dissiper ce malentendu sereinement, et personne n’a besoin de se mettre en colère.

Daren reprit alors la parole.

− Je suis navré de vous voir réagir ainsi, monsieur. Je puis éventuellement faire exception dans votre cas, mais je vous demanderai de bien vouloir me noter instamment l’objet de votre débat, afin que je puisse l’archiver sans délais.

Il improvisait au fur et à mesure que la situation évoluait, et était bien décidé à obtenir quelque chose de concret avant que sa supercherie ne fut découverte. De nombreux documents jonchaient la table, et certains contenaient sans doute des preuves flagrantes de la trahison du Trône de Fer. Des cinq, c’était ce Reiltar qui semblait le plus particulièrement contrarié de son intervention, et il toisa aussi bien Daren et les marchands de Sembie d’un regard noir. Ses deux acolytes n’osaient pas intervenir, de peur sans doute de dire quelque chose qui ne plairait pas à leur chef. Daren était prêt à faire demi-tour, sa stratégie ayant visiblement échoué, lorsque l’un des étrangers lui tendit un parchemin qu’il venait de rédiger pendant leur altercation.

− Voilà monsieur, reprit un des deux hommes. Je suis désolé de cet incident, et nous ne voulons pas paraître impolis envers l’autorité de Château-Suif.

Il avait appuyé son regard sur le dirigeant fou furieux du Trône de Fer en prononçant ces paroles, et s’inclina en signe de respect. Daren s’empara du rouleau, et sortit de la pièce en esquissant lui aussi une révérence. Jaheira, Khalid et Imoen l’attendaient, impatients, et il s’approcha d’eux un grand sourire aux lèvres.

− Ils ont des tas de documents sur leur table, expliqua-t-il dans un chuchotement en arrivant à leur hauteur. On devrait pouvoir trouver un moment quand ils feront une pause pour en dérober quelques-uns. Ah, et j’ai obtenu quelque chose sinon. L’objet de leur réunion.

Les trois autres l’écoutaient attentivement. Daren déplia le parchemin et le leur lut.

« Débat sur l’état des relations commerciales entre la guilde des marchands d’Ordulin et le Trône de Fer. »

− Bon, reprit Daren. Ce n’est pas brillant, je l’avoue… Mais je pense toujours que l’un de nous pourrait s’introduire un peu plus tard dans la pièce. Ou attendre ce soir, pendant leur déjeuner, pour s’introduire dans leur chambre…

Tous les quatre discutèrent quelques minutes de la stratégie à adopter, mais Jaheira et Khalid ne connaissait pas les lieux, et s’en remettaient à l’avis de leurs deux compagnons. Daren réfléchit un instant, et proposa.

− J’ai une idée. Allons voir Ulraunt, au sixième. Il faut se renseigner sur l’endroit où ils logent.

Tous approuvèrent vivement, et ils reprirent la montée des marches de l’escalier central.

− Tu connais personnellement ce Ulraunt ?, lui demanda Khalid.

− C’est un vieux croûton sourd comme un pot, répondit Imoen à sa place d’un air désabusé, mais il pourra peut-être nous renseigner… Je préfèrerai demander à Théthoril, si on en a l’occasion…

Daren avait déjà rencontré les dirigeants de Château-Suif avec Gorion, durant son enfance. Il avait souvenir de vieillards perpétuellement enfouis sous leurs livres, mais des deux, Théthoril avait été plus proche de son père adoptif et s’était toujours montré plus compréhensif et amical envers lui.

Ils étaient à peine arrivés en haut des marches qu’un homme en armure montant en courant derrière eux les héla d’une voix forte.

− Halte ! Tous les quatre, arrêtez-vous !

Tous s’exécutèrent en même temps, surpris par cette injonction autoritaire. L’homme les rejoignit, essoufflé. Il avait l’uniforme des gardes de la citadelle et son arme était sortie du fourreau.

− Pas un geste ! Vous êtes en état d’arrestation ! Veuillez me suivre immédiatement à la garnison.

Daren écarquilla les yeux d’un air ahuri. Il regarda tour à tour chacun de ses camarades, qui étaient visiblement aussi stupéfaits que lui. Après quelques secondes de stupéfaction, il parvint à prononcer quelques mots.

− Que… Qu’est ce qui se passe ? Qu’est ce qu’on nous reproche ?

Le garde fronça les sourcils et leur répondit d’une voix menaçante.

− Ne vous moquez pas de moi ! Vous avez été vus, tous les quatre, rôdant autour d’invités de la citadelle en pleine réunion, et l’un de vous à même été aperçu sortant de la pièce ! Le niez-vous ?

Daren était abasourdi. Même si quelqu’un les avait observés et dénoncés, ils n’avaient rien fait de mal. Rien du moins qui ne méritait une telle attitude.

− Et donc ? Qu’est ce que cela prouve ?, lui rétorqua Jaheira, haussant elle aussi le ton.

− Parce qu’on vient de les retrouver sauvagement assassinés !, répliqua aussitôt le garde. Vous êtes accusés du meurtre du Brunos Costak, Thaldorn Tenhevich et Reiltar Anchev, ainsi que de deux ambassadeurs de Sembie !

Stupeur. Ils venaient de quitter les lieux, et il était invraisemblable que tous ces hommes soient morts aussi vite. Qui ? Comment ? Daren n’en croyait pas ses oreilles. Des milliers de questions s’entrechoquaient dans son esprit, sans savoir par laquelle commencer.

− Mais… je… Vous êtes sûrs ? Nous n’avons tués personne !, finit-il par dire.

− C’est ridicule !, renchérit Jaheira. Nous n’avons rien à nous reprocher !

Tous les quatre étaient scandalisés des accusations portées contre eux et protestaient de plus en plus fort, jusqu’à ce que le garde les invite à le suivre à l’étage inférieur.

− Suivez-moi. Nous allons bien voir ce que valent vos belles paroles !

Le garde s’arrêta devant la porte ouverte de la salle de réunion. La même qu’ils avaient espionnée peu de temps avant. Daren s’avança de quelques pas, et bloqua tout à coup sa respiration. Cinq cadavres ensanglantés gisaient au sol, violemment assassinés. Il recula sous l’effet de la stupeur, ne pouvant articuler un mot. Jaheira et Khalid étaient eux aussi bouche bée, et Imoen avait plaqué sa main contre son visage afin de ne pas hurler à la vue de ce spectacle horrible.

− Suivez-moi !, reprit le garde d’une voix autoritaire.

Le petit groupe était en état de choc, et se résigna à accompagner la sentinelle jusqu’à la garnison en silence. Une fois sur place, le garde sortit une clé rouillée de son trousseau et ouvrit la porte grinçante de la cellule.

− Entrez là-dedans, et laissez ici vos affaires personnelles. Epées, arcs, armes en tout genre. Et vos sacs aussi. Je vous tiendrai au courant de votre situation une fois que votre sort aura été décidé.

− Nous n’avons rien à nous reprocher, lui répondit Jaheira. La justice n’a qu’à faire son travail, et nous serons rapidement innocentés.

Le garde ne répondit pas, et sortit de la pièce en emportant leurs affaires, les laissant seuls dans la cellule sombre et malodorante.

Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, sans un bruit. Jaheira frappa d’un grand coup les barreaux devant elle en pestant.

− C’est pas possible ça ! C’était un piège, énorme ! Et on est tombé dedans ! On s’y est même précipité !

− Mais tout cela n’a aucun sens, dit Imoen déconcertée. Qui pourrait avoir intérêt à tuer les dirigeants du Trône de Fer, juste pour nous faire accuser ? C’est complètement absurde…

− Je suis tout à fait d’accord avec toi Imoen, renchérit Khalid d’un air soucieux. Je vous rappelle que nous ne sommes venus à Château-Suif que parce que nous avons trouvé des parchemins trahissant cette réunion secrète…

− J’ai parfois l’impression que nous sommes menés par quelque chose qui nous dépasse depuis le début, conclut Daren. Vous n’avez pas cette sensation, vous aussi ?

Il avait souvent cette impression d’évoluer dans un décor de scène, où d’inexplicables traces de peintures fraîches étaient comme autant d’évènements incompréhensibles. Comme si la pénurie de fer, la guerre contre l’Amn, et le Trône de Fer lui-même n’étaient que des illusions, des marionnettes ne servant qu’à rendre plus crédible la comédie dans laquelle ils étaient involontairement engagés.

− Nous n’avons rien à nous reprocher, conclut Khalid. La seule chose que nous pouvons faire est d’attendre que cette sordide affaire soit élucidée, et nous serons alors innocentés.

Daren avait la nette impression que tout ne serait pas aussi simple, et s’il s’avérait que tous ces évènements n’étaient pas liés par de simples coïncidences, leur innocence ne serait plus aussi évidente. Une heure s’écoula, où chacun s’était résigné à attendre son sort en silence. Les yeux de Daren s’étaient petit à petit adaptés à la pénombre ambiante, et il parcourait la pièce du regard, à l’affût de toute option d’évasion. Cependant, Jaheira et Khalid avaient déjà exploré les lieux de leurs yeux d’elfes dès leur arrivée, et avaient conclu à l’impossibilité de ce plan avant lui. De plus, tout équipement leur ayant été confisqué, il était d’autant plus délicat d’établir un plan de fuite dans ces conditions.

Des bruits retentirent devant la porte de la caserne, et celle-ci s’ouvrit brusquement. Un homme visiblement âgé s’avança d’un air décidé vers la cellule où se tenaient les quatre compagnons. Un homme que Daren reconnut aussitôt. C’était le premier doyen de la citadelle, Ulraunt.

− Vous êtes vraiment ignoble !, commença-t-il d’une voix agressive en direction de Daren. Vous, et tous vos compagnons ! Comment avez-vous pu tuer ainsi Brunos Costak, Thaldorn Tenhevich et Reiltar Anchev ?

Daren n’en croyait pas ses yeux. Même le sage dirigeant de Château-Suif les accusait sans preuve. Le jeune homme prit la parole et tenta une explication rationnelle.

− Ecoutez-nous ! Nous ne sommes pas des assassins ! Nous n’avons tué personne, et nous ne sommes en rien responsables de ces cinq meurtres !

− Balivernes !, lui rétorqua Ulraunt. Quelqu’un vous a vu sortir de la salle de réunion du Trône de Fer ! Et vous trois, vous montiez la garde !, continua-t-il en direction des autres.

Ils devaient admettre que c’était la vérité. Daren était bien entré dans leur salle de réunion, et ses compagnons surveillaient bien les environs pendant ce temps. Ulraunt reprit alors.

− Un homme du nom de Koveras a repéré vos agissements et nous les a signalés au plus vite. Il certifie avoir vu ce chenapan entrer dans la pièce, et sortir une fois ses meurtres accomplis !

− Ce n’est que partiellement vrai, intervint Jaheira. Nous reconnaissons avoir espionné le Trône de Fer, mais pas d’avoir tué qui que ce soit ! Ce sont des mensonges !

Mais Daren ne l’écoutait plus. L’homme qui les avait trahis était ce Koveras. Un ami de son père… Comment avait-il pu être aussi naïf ? Ce n’était qu’un traître de plus à la solde du Trône de Fer ! Il bouillait de rage intérieurement de s’être laissé berner par cet homme aussi facilement. Il l’avait simplement écouté, le nom de Gorion ayant endormi sa vigilance. Daren serra les poings si forts qu’il sentait ses ongles lui lacérer la paume des mains. Le simple souvenir de ce félon parlant avec douceur de son père adoptif le mettait hors de lui. Jaheira, puis Khalid et Imoen débattaient furieusement avec Ulraunt, jusqu’à ce que le vieil homme élevât soudainement la voix.

− Il suffit !

Cette injonction ramena le calme dans la petite pièce. Il reprit alors d’un ton sans réplique.

− Vous croyez que je ne me suis pas renseigné ? Je sais qui vous êtes, ajouta-t-il en direction de Khalid et Jaheira. Tous les quatre, vous avez juré la perte du Trône de Fer, et vous n’êtes venus ici que dans le but d’en finir avec eux !

Il se tourna vers Daren, et souffla d’un air méprisant.

− Et dire que Gorion vous faisait confiance… Mais moi, je me suis toujours douté que vous finiriez ainsi !

Daren sentit qu’il allait exploser, et avait maintenant du mal à se retenir pour ne pas hurler.

− De toute façon, il n’y a pas que ce témoignage qui vous condamne, continua Ulraunt. Nous avons retrouvé dans vos affaires un anneau appartenant à l’une des victimes, et je ne vois pas comment il aurait pu atterrir dans votre sac sans que ne soyez responsables de ces meurtres abominables !

Le sang de Daren se figea. Ses compagnons s’échangèrent un regard d’incompréhension. Cet anneau, le « présent » de son père, n’était qu’un élément de plus de l’engrenage infernal dans lequel ils avaient mis la main. Daren ne savait plus quoi répondre, et le sourire sarcastique d’Ulraunt l’empêchait de penser. Une colère aveuglante l’envahissait lentement, anesthésiant toute tentative de réflexion.

Le vieil homme fit alors demi-tour, et conclut par cette phrase terrible.

− Vous finirez tous pendus, j’y veillerai personnellement !

Il claqua la porte derrière lui, et Daren frappa le mur de la cellule de toutes ses forces. Une légère fissure se dessina sur la paroi tandis qu’une brume rouge envahissait son esprit. Les propos d’Ulraunt l’avaient mis dans une telle fureur qu’il sentait une rage familière lui brûler l’intérieur du corps. Son pouvoir se réveillait petit à petit, attisé par sa colère.

Jaheira, Khalid et Imoen s’était réfugiés contre les barreaux à l’opposé, et le dévisageaient à présent d’un air terrifié. Sa respiration était de plus en plus rapide, et les battements de son cœur l’empêchaient d’entendre les cris de ses compagnons. Seule comptait cette haine absolue, ne laissant que le sang et la mort comme seule échappatoire. Il sentait son visage se déformer, et avait à présent du mal à distinguer les personnes devant lui. Ulraunt avait réveillé la chose, et il sentait sa volonté s’amenuiser à mesure que les souvenirs de ses paroles et de celles de Koveras hantaient son esprit. La mort et l’appel du sang se répandaient dans ses veines, et il devait lutter pour se souvenir encore que c’étaient ses compagnons qui se trouvaient auprès de lui. Sa mince parcelle de lucidité peinait à rivaliser avec le terrible et grisant pouvoir qui s’échappait de son corps.

À la limite de perdre définitivement connaissane, Imoen s’avança lentement vers lui, et le serra de manière inattendue dans ses bras. Le temps se figea pendant une seconde, et la sensation qui grondait dans son esprit s’immobilisa, puis céda. Son premier réflexe fut de lever le poing, mais le contact chaleureux de son amie agissait comme de l’eau fraîche et pure sur une plaie. Il réalisa alors la situation, reprenant ses esprits, et des larmes coulèrent silencieusement sur ses joues.

− Pardon…, lui murmura-t-il à l’oreille. Je suis… désolé…

− Chhhuut, ce n’est rien. C’est fini.

Ils restèrent ainsi enlacés quelques secondes avant qu’Imoen ne relâchât son étreinte et ne retournât s’asseoir sur l’une des paillasses de leur cellule. Daren respirait fortement, reprenant son souffle. La lutte contre cette force maléfique lui avait toujours beaucoup coûté, et il en ressortait à chaque fois physiquement épuisé.

− Je… excusez-moi, vous tous. Je ne sais pas ce qui m’a pris, et…

− Nous savons tous ce qui t’a pris, le coupa Jaheira. Et nous savons aussi que tu fais ce que tu peux pour lutter.

Elle s’arrêta et fixa Daren dans les yeux.

− Réponds-moi maintenant sans mentir. As-tu tué ces personnes du Trône de Fer ?

Il se doutait de la question, et il lui retourna son regard. Tous attendaient sa réponse.

− Non.

Quelques secondes s’écoulèrent encore sans un mouvement.

− Bien, reprit Jaheira, le visage grave. Dis-moi, de quel anneau parlait-il, alors ?

Daren hocha la tête de haut en bas lentement. Il ne pouvait plus s’épargner une explication sur le sujet.

− Je vous ai dit que j’avais rencontré ce Koveras, hier, commença-t-il. Mais je ne vous ai pas tout dit.

Il s’arrêta, terriblement gêné d’avoir laissé cet élément de côté à ses compagnons.

− Il m’a parlé de Gorion. Il m’a dit qu’il le connaissait bien, que c’était son ami. Et…

Il poussa un soupir.

− Il m’a donné un anneau, celui dont parlait Ulraunt, en me le présentant comme un cadeau de mon père pour moi. Et… et je l’ai cru.

Il s’interrompit de nouveau instant, hésitant à croiser le regard de ses compagnons.

− J’ai préféré garder ça pour moi…, avoua-t-il en baissant les yeux. Je n’ai aucun souvenir concret de mon père, et je ne voulais pas le partager tout de suite, je… Je suis désolé, j’ai été vraiment très naïf.

Khalid intervint à son tour.

− Tu n’as rien à te reprocher, et je comprends tout à fait ta réaction. Tu es le fils adoptif de Gorion, et c’était facile de jouer sur tes sentiments pour te manipuler. Tu n’es en rien responsable de ce qui s’est produit.

Jaheira s’approcha de lui, le contraignant à redresser la tête.

− Les plus beaux souvenirs de Gorion sont ici, lui dit-elle en pointant un doigt sur son front. Tant que tu auras ceux-ci, tu n’auras pas besoin d’un anneau ou de quoi que ce soit…

− C’est vraiment n’importe quoi…, intervint Imoen, qui avait tenté de mettre un peu d’ordre dans les évènements. Dans quel camp est ce Koveras ? Et qui est-il ? On a encore jamais entendu parler de lui avant, et voilà que les chefs du Trône de Fer sont assassinés sous notre nez, et qu’il nous met ça sur le dos ! Vous ne pensez pas que ça peut être lui, le meurtrier ?

Il n’était pas impossible qu’elle ait raison, tout du moins sur l’invraisemblance de la situation. Cette histoire défiait en effet toute logique. Ils venaient de tomber dans un piège très habilement tendu, et n’avaient pas la moindre idée de qui tirait les ficelles. Et dans cet épisode, le Trône de Fer semblait aussi manipulé qu’eux-mêmes pouvaient l’être. Toute la question était de savoir par qui… La discussion continua quelques minutes, puis chacun retourna à ses méditations, cherchant désespérément une explication, ou plus concrètement un moyen d’évasion.

Une heure s’écoula à nouveau dans la pénombre, l’espoir de recouvrer leur liberté s’amenuisant à chaque minute qui passait. Un rayon de lumière zébra tout à coup le sol et illumina la pièce. Quelqu’un ouvrait lentement la porte à l’autre bout. Daren se redressa aussitôt et saisit les barreaux à pleine main, les yeux rivés sur leur mystérieux visiteur.

Une silhouette noire en contre-jour s’avança précautionneusement, visiblement seule. Elle portait de nombreux sacs sur ses épaules, courbée sous le poids de son équipement. À cette distance, il leur avait semblé qu’Ulraunt était revenu leur annoncer leur sentence, et la mince lueur d’espoir qui venait de naître vacilla dangereusement. Toutefois, son silence inexpliqué les maintenait dans le doute : pourquoi ne se vantait-il pas de leur prochaine exécution ?

Tous les quatre s’étaient relevés et observaient maintenant la scène devant les barreaux de la cellule. Daren mit quelques secondes pour s’adapter à la luminosité extérieure, et reconnut alors celui qui venait d’entrer. Il n’y avait qu’une seule personne qui ressemblait à ce point au doyen de Château-Suif. C’était l’autre doyen. Théthoril.

− Mes amis, commença-t-il à voix basse. Je suis ici pour vous aider.

Le vieil homme déposa ses sacs et s’avança vers Daren.

− Je sais que tu n’as tué personne, reprit-il. Ni aucun de vous. Ulraunt a toujours éprouvé une jalousie intense envers Gorion, et cette occasion n’a été qu’un prétexte pour assouvir une vengeance par procuration. Je l’ai entendu se faire manipuler par ce Koveras, et j’ai décidé de ne pas le croire. Je ne vous poserais qu’une question, mes amis. Répondez-moi sans détour. Puis-je vous faire confiance ?

Il regarda tour à tour les quatre compagnons, qui l’écoutaient les yeux écarquillés. Daren répondit le premier par l’affirmative, aussitôt imité par les autres. Théthoril les considéra un instant, sondant leur sincérité, puis fit demi-tour en se baissant vers les sacs qu’il venait de déposer.

− Bien. Voici votre équipement, leur dit-il en leur tendant leurs besaces. Vous en aurez besoin pour continuer votre périple.

Il marqua une pause, et sortit d’un pan de sa robe une bourse contenant une poudre couleur or tandis qu’ils récupéraient leurs affaires. Théthoril fronça les sourcils, le visage tendu, et reprit en direction des quatre prisonniers.

− Tenez-vous tous les quatre par la main.

Daren, Khalid et Jaheira se regardèrent un instant, incrédules, puis s’exécutèrent.

− Un sort de portail, dit doucement Imoen, fixant Théthoril qui commençait à saupoudrer la substance dorée en cercle autour de la cellule. C’est de la magie de très haut niveau…

− Exactement jeune fille, lui répondit le vieil homme sans lever les yeux.

Daren observa le doyen à nouveau. Cet homme était donc lui aussi un mage, comme son père. Il avait formé un arc de cercle de cette étrange poussière en partant des murs, et il tenait maintenant ses mains devant lui, la paume vers le sol.

− Je vais vous transporter à l’extérieur des murs, expliqua-t-il. Tenez-vous la main pour que je puisse commencer mon incantation.

Tous les quatre remercièrent chaleureusement leur sauveur, qui commençait déjà à entamer d’étranges vocalises. La poudre autour d’eux s’illumina petit à petit, éclairant la pièce d’une lueur jaune vif. Imoen tenait fermement la main de Daren dans la sienne, contemplant la prouesse magique de son aîné d’un air ébahi. Une sorte de mur translucide de la même couleur s’éleva au-dessus du cercle, avant d’englober le petit groupe. La voix de Théthoril allait crescendo à mesure qu’il déclamait ses paroles magiques, et on sentait que sa concentration atteignait maintenant son paroxysme. De petits éclairs argentés crépitaient tout autour d’eux, et des arcs électriques se mirent à traverser la cellule. L’incantation durait depuis presque dix minutes, et dans un ultime cri du sage, tout disparut en un éclat argenté aveuglant. Daren, Imoen, Khalid et Jaheira avaient fermé les yeux face à la lumière insoutenable, et seules leurs mains étreintes les reliaient encore à la réalité. Le bruit cessa soudainement, ainsi que la puissante voix de Théthoril. Quelque part au loin, on distinguait le chant familier des oiseaux. Tous les quatre ouvrirent les yeux en même temps, découvrant devant eux d’épaisses murailles dressées, celles de Château-Suif.

Ils étaient sortis.

− Filons d’ici, leur murmura Jaheira d’un signe.

Les autres la suivirent aussitôt. Le soir commençait à tomber sur la côte, et le soleil rougeoyant se reflétait sur la mer, illuminant le ciel d’une lueur rose orangée. Ils étaient enfin libres, et Daren emplit ses poumons de l’air pur du large qu’il avait cru ne jamais plus revoir. Ils venaient d’échapper à une terrible sentence, et tous avaient conscience que Théthoril venait de les tirer des griffes de la mort. Ils devaient profiter de la chance qui leur était offerte et s’échapper au plus vite. Il fallait retourner à leur point de départ, à la Porte de Baldur. « La Balafre » et le duc Eltan devaient être mis au plus vite au courant de la situation.

Cependant, ils n’étaient pas partis depuis plus de quelques minutes que Daren s’arrêta, le visage perdu dans le vague.

− Ce n’est pas vrai…, se lamenta-t-il en se frappant le front. Ce n’est pas possible…

Les trois autres se retournèrent en même temps.

− Qu’est ce qui se passe ?, demanda Imoen. Tu vas bien ?

Il devina à son visage qu’elle s’inquiétait encore de son état, ce qu’il ne pouvait décemment lui reprocher après sa « crise » un peu plus tôt dans la cellule.

− Il faut qu’on avance, vite, la coupa Jaheira. Ils se sont peut-être déjà aperçus de notre fuite, et nous ne pouvons pas prendre le risque de nous faire capturer à nouveau !

Mais Daren ne bougeait toujours pas. Son visage s’éclaira un temps, puis s’assombrit aussitôt. Il ferma alors les yeux en secouant lentement la tête.

− Comment ai-je pu être aussi naïf…, reprit-il. Tout est tellement évident maintenant !

Les trois autres s’étaient arrêtés eux aussi.

− Vous ne comprenez pas ?, continua-t-il. Koveras !… Mais bien sûr ! Ce nom ne vous rappelle rien ? Vraiment rien ?

Jaheira et Khalid fronçaient les sourcils, cherchant où leur compagnon voulait en venir, mais il lut sur le visage Imoen qu’elle venait elle aussi de réaliser. La jeune femme inspira une longue bouffée d’air et plaqua une main devant sa bouche d’un air stupéfait. Les deux demi-elfes la dévisageaient elle aussi à présent, intrigués. Elle se tourna vers Daren, les yeux écarquillés.

− Cet homme que tu as rencontré… c’est…

Daren hocha lentement la tête d’un signe affirmatif et résigné. Au moins avaient-ils enfin trouvé qui les avait manipulés depuis le début.

− Ce Koveras…, expliqua-t-il, n’est autre que Sarevok !

Retour aux sources

Château-Suif. Daren ne s’était jamais absenté aussi longtemps de sa maison natale. Le périple incroyable qu’il avait vécu ces dernières semaines l’avait tellement bouleversé qu’il en avait presque oublié la majestueuse et bienfaitrice silhouette de la citadelle surplombant la mer. Imoen était elle aussi animée de cette même ferveur, et leurs dix jours de marche pour y parvenir furent des plus silencieux.

Il avait découvert le monde, ce dont il avait toujours rêvé, mais ce n’était que maintenant qu’il réalisait ce que Château-Suif avait de si particulier : un univers de livres et de connaissance, à l’abri de la misère et de la violence des villes. Le monde extérieur était à la fois si plein de vie, en effervescence, mais aussi tellement vide de savoir et de sagesse. Le duc Eltan leur avait fourni un ouvrage d’une extrême rareté de sa collection, ce qui était le gage d’une entrée entre les murs de la citadelle. Leur mission était d’espionner le colloque marchand qui réunissait à la fois les dirigeants du Trône de Fer et ceux d’autres chefs de guildes étrangères, mais Daren avait du mal à s’y consacrer pleinement. Son esprit vagabondait à une multitude de souvenirs, de joies et de mélancolies. Il repensait à son père, ce merveilleux précepteur qui lui avait transmis le goût du savoir et de la persévérance, et qui avait fait de lui la personne qu’il était aujourd’hui. Des larmes lui montaient aux yeux alors qu’il songeait à ce passé désormais révolu, et croisant son regard avec celui d’Imoen, ils s’échangèrent sans un mot un sourire chargé de nostalgie.

− Nous ne sommes encore jamais entrés entre ces murs, dit Jaheira en désignant les murailles qu’on apercevait au loin. À quoi ressemble l’intérieur ? On raconte que c’est assez impressionnant.

Daren avait du mal à donner un avis impartial et objectif. Pour lui, Château-Suif était à la fois la normalité et en même temps le lieu le plus extraordinaire qu’il n’ait jamais visité, mais seule Imoen pouvait comprendre cette contradiction. Il était si impatient et à la fois si anxieux de retrouver les murs de son enfance qu’il avait du mal à trouver la patience d’expliquer à Jaheira ce qu’il en retournait. Quelques minutes plus tard, ils franchissaient la herse de l’entrée principale, après avoir remis leur précieux écrit au gardien du portail. Daren ferma les yeux un instant, humant les odeurs familières de ces murs clos. Les jardins et l’entrée de la grande bibliothèque se dressaient devant eux, dominés par la noble statue du prophète Alaundo, fondateur de la citadelle.

− Tu nous conduits à l’auberge ?, demanda Jaheira à Daren.

Il sursauta à ce retour à la réalité, et acquiesça d’un hochement de tête.

− Suivez-moi, leur proposa Imoen, laissant ainsi à Daren les quelques minutes de solitude qu’elle lui savait nécessaire.

Alors que ses trois compagnons traversaient les allées en direction de l’auberge, Daren ses pas lents le menèrent instinctivement vers l’écurie, profitant de chaque seconde de ces retrouvailles inoubliables. De nombreux souvenirs de son passé, de Gorion, lui revenaient à l’esprit en désordre. Il se rappelait précisément de sa dernière journée en ces murs, sa dernière journée où il avait encore un père.

« Daren ! Ohé ! Daren ! »

Une sensation de déjà-vu l’arrêta aussitôt. Il connaissait cette voix, et cette situation lui était étrangement familière.

− Si c’est pas quelqu’un que je penserais jamais revoir d’ici un million d’années !

C’était Hull. Un sourire radieux sur le visage et les bras tendus, il avançait vers Daren, visiblement ravi de retrouver son ami.

− Tu es enfin de retour ! Je croyais vraiment ne jamais te revoir !, ajouta-t-il dans un grand rire sonore. Qu’est ce que tu deviens ?

Daren lui rendit son sourire, mais la mélancolie et le souvenir encore douloureux de la mort de Gorion l’empêchaient de partager pleinement sa joie.

− Je sais pour Gorion, reprit-il d’une voix plus sobre. Je… Nous avons tous été attristé de sa disparition, et de te savoir sans protection dans la nature…

Il s’arrêta, ne sachant pas comment continuer cette conversation sans paraître déplacé, puis reprit d’un ton plus joyeux.

− Mais tu es revenu, c’est l’essentiel ! Qu’est ce que tu as fait de beau dehors ? Tu as des choses à raconter, je suppose ?

Daren hésita un instant. Il ne voulait pas parler de certains évènements, les jugeant encore trop sensibles pour être divulgués.

− Oh, j’ai parcouru un peu tout le pays. On enquête avec des amis sur les problèmes de fer et de brigands dans les environs.

Hull fit une moue admiratrice, réalisant qu’il n’avait plus en face de lui le petit garçon qui courait dans les allées de Château-Suif.

− Tu es devenu un vrai guerrier maintenant. Gorion serait fier de toi, je peux te l’assurer.

Il marqua une pause un instant, le dévisageant d’un air à la fois admiratif et paternel, puis continua.

− Et Imoen ? Je suppose qu’elle est avec toi, non ?

Daren se remémora les détails de cette nuit-là. Lorsqu’il était parti, son amie s’était échappée et enfuie à son tour pour venir clandestinement à sa rencontre. Daren lui répondit d’un sourire complice.

− C’est bien ce que je pensais… Les deux garnements inséparables… Je la voyais mal rester seule ici pendant que tu irais te balader dehors !

− Au fait Hull, le coupa Daren. Je voulais te demander… Tu as vu des choses… suspectes ces derniers temps, ici ?

Hull lui fit un grand sourire.

− Ah ! je vois. Tu n’es pas vraiment revenu pour de bon, c’est ça ? Tu es encore sur une enquête ?, lui dit-il avec un clin d’œil. Hé bien, qu’est-ce que je pourrai te dire… Tu sais, je passe beaucoup de temps à l’extérieur, je sais pas vraiment ce qui se passe dans la bibliothèque elle-même. Mais sinon… Ah, oui, peut-être que ces derniers jours, on a reçu pas mal de nouvelles personnes. Des commerciaux, je crois, venus de loin.

Il ne pouvait s’agir que de membres du Trône de Fer, ou de leurs interlocuteurs étrangers, mais Hull n’avait pas l’air d’être très au fait de la situation.

− Rien de plus, sinon ?, insista Daren.

Hull fronça les sourcils un moment, une main sur le menton.

− Non, vraiment, je suis désolé. Tu sais, je suis souvent dehors, et les personnes qui viennent à Château-Suif passent le plus clair de leur temps à l’intérieur des murs.

Ils discutèrent quelques minutes, évoquant les souvenirs de leur passé commun. Daren le salua chaleureusement et prit congé de son ami. Une fois seul, son regard croisa un instant celui de la grande statue d’Alaundo. Il s’en approcha instinctivement, une multitude d’images s’entrechoquant dans son esprit, et resta ainsi quelques minutes, immobile, bercé par la douce agitation qui pouvait régner en ces murs. Le grincement de la lourde porte de la bibliothèque le tira tout à coup de ses méditations, et une voix âgée et familière s’éleva alors derrière lui.

− Mais c’est bien le jeune Daren qui est là !

Un vieil homme, vêtu de la tenue traditionnelle des moines de Château-Suif, s’approcha de lui, un large sourire ridé sur le visage. Karan. Daren le reconnut aussitôt. Il avait été l’un de ces maîtres, qui avait suppléé Gorion lorsqu’il s’absentait ou était occupé à d’autres tâches. C’était un maître sage et posé, mais il lui manquait le panache et la prestance de son père adoptif. Karan s’approcha de lui, lui tendant une main amicale.

− Que je suis heureux de te revoir en bonne santé ! Nous avons craint le pire, après la mort de Gorion…

Il s’arrêta, visiblement encore très peiné du décès de leur maître à tous.

− Nous avons tant pleuré sa mort, tu sais. Il t’avait pris sous son aile, et de te savoir seul sans lui nous a causé beaucoup de soucis… Je suis vraiment désolé que nous n’ayons pas réussi convaincre Théthoril et Ulraunt… Il semblerait que pour eux, les règles ancestrales de Château-Suif soient plus sacrées que la vie de quiconque…

Théthoril et Ulraunt étaient les deux dirigeants actuels de la citadelle. C’étaient deux moines érudits qui avaient pour tâche de faire respecter les traditions de la ville-bibliothèque. Gorion lui avait raconté un jour que lui-même avait été pressentit pour obtenir l’un de ces postes, mais aussi qu’il était bien trop indomptable et indiscipliné pour accepter de se conformer à des règles que lui-même jugeait obsolètes. Néanmoins, ces deux là étaient peut-être à même de leur fournir des renseignements sur le petit groupe du Trône de Fer ainsi que leurs motivations.

− Karan, que pourriez-vous me dire à propos de ce qui se passe ici, d’étrange ou d’inhabituel par exemple ?

Karan hocha la tête lentement, cette question lui remémorant vraisemblablement quelque chose.

− Etrange et inhabituel… C’est exactement les mots que j’aurais employés…

Il l’invita à s’asseoir sur l’un des bancs devant la statue pour poursuivre leur conversation.

− Ces derniers jours, plusieurs personnes, qui se sont présentées comme des membres d’une guilde de marchand du nord du royaume, sont arrivées ici. Ils ne représentent pas le public habituel de ces lieux. Leur chef, un certain Reiltar, est un personnage sans-gêne et grossier. Je suppose qu’ils ont dû payer le prix d’entrée, mais je peux te dire que beaucoup d’entre nous trouvent leur attitude voyante et déplacée.

Daren se souvenait de l’ambiance calme et austère de la bibliothèque, et s’imaginait sans mal le désordre que pourrait y créer un petit groupe de m’as-tu-vu.

− Ça c’est pour l’inhabituel. Mais il y a aussi de l’étrange…

Il s’arrêta, inquiet, et jeta un œil aux alentours afin de s’assurer que personne n’épiait leur conversation. Il reprit alors d’une voix presque réduite à un murmure.

− Un homme est arrivé ici il y a une semaine environ. Un homme à l’allure pourtant ordinaire, mais qui nous a tous mis mal à l’aise plus d’une fois. Depuis son arrivée, j’ai été témoin d’évènements… étranges, c’est le mot. Des étudiants, des moines, des copistes, sont toujours affairés dans la bibliothèque, tu sais ça, il en a toujours été ainsi en ces murs, et ceux qui portent la bure traditionnelle se ressemblent de loin.

Karan était visiblement assez troublé, et on sentait qu’il ne savait pas comment amener ce qu’il avait à dire sans qu’on ne le prît pour un affabulateur.

− J’ai… j’ai surpris quelque chose d’inconcevable. Un des étudiants avait baissé sa capuche et venait de finir la lecture d’un texte. Il s’est tourné vers moi, et pendant qu’il me regardait… je… Enfin, j’ai distinctement vu ses yeux changer de couleur !

Daren se raidit aussitôt. Il ne pouvait s’agir d’une erreur, ou d’une coïncidence. Cette description ne laissait planer aucun doute. Il s’agissait de dopplegangers.

− Et ce n’est pas tout, reprit-il. Il y aussi ces étudiants au comportement étrange. J’ai longuement bavardé avec l’un d’eux il y a deux semaines à peine, et hier, ce même étudiant était si bouleversé qu’il ne me reconnaissait pas.

Karan tourna son regard vers Daren un instant, guettant sa réaction, mais il comprit à son air grave que ce n’était pas le cas. Il reprit ensuite.

− Il y a aussi cet homme étrange qui est arrivé, comme je t’ai dit. J’ai saisi son nom une fois, il s’appelle Koveras. J’ai été témoin de quelque chose à son sujet, hier. Il était assis à une table, un livre ouvert devant lui, et il le lisait à voix basse. Jusqu’ici rien d’anormal, si ce n’est … qu’il avait les yeux fermés. Il tournait les pages régulièrement, mais les récitait par cœur sans même les lire. J’ai attendu qu’il ait fini, et je suis allé voir l’ouvrage qu’il avait emprunté. C’était les prophéties d’Alaundo. Je ne comprends pas pourquoi il connaissait ce texte par cœur…

Daren connaissait cette œuvre, comme toute personne résidant à Château-Suif depuis assez longtemps. Il s’agissait d’un texte écrit par le fondateur de la citadelle lui-même à propos des Temps Troubles, cette époque où les dieux étaient pareils aux hommes. Il ne connaissait pas les détails de cette prophétie, mais il était certain qu’elle ne mentionnait rien à propos du Trône de Fer ou d’une quelconque guilde de marchands, et encore moins à propos de dopplegangers.

− En y repensant maintenant, reprit Karan, je revois ce Koveras s’intéresser bien plus à nos étudiants qu’à nos livres. Mais je ne suis peut-être plus très objectif après ce que j’ai observé…

− Est-il encore ici ?, demanda brusquement Daren. Je veux dire, ce Koveras est-il toujours dans la bibliothèque ? J’aimerai lui parler.

Karan leva les sourcils et répondit par l’affirmative. Daren se leva, et invita son ancien maître à l’accompagner. Le soir commençait à tomber, et il voulait être rentré à l’auberge avant qu’il ne fasse complètement nuit. Ce Koveras l’intriguait, et peut-être était-il mêlé à tous ces évènements après tout. Karan le guida jusqu’au deuxième étage de la grande bibliothèque, et désigna discrètement une personne qui déambulait dans les rangées de livres. Daren le remercia rapidement et se dirigea vers celui qui se faisait appeler Koveras.

Il n’avait cependant pas fait quelques pas dans sa direction que l’homme avança vers lui en le fixant dans les yeux. Il devait avoir sensiblement le même âge que Daren, bien que plus grand. Son crâne chauve et le teint mat de sa peau faisaient ressortir ses grands yeux noirs. Daren hésita à s’avancer davantage, mais Koveras se dirigeait toujours à pas lent dans sa direction. Enfin, il se posta devant lui et lui tendit la main, un sourire sur le visage.

− Bonsoir, mon ami. Je vous cherchais.

Daren était abasourdi. Se connaissaient-ils ? Il n’avait aucun souvenir de son visage de tout le temps qu’il était resté à Château-Suif.

− Je m’appelle Koveras, et j’étais un ami de votre père.

Un ami de son père. Daren se raidit à cette évocation. Karan ne lui avait rien dit à ce sujet, et il était très probable que ce Koveras soit en train de lui mentir. Il était toutefois disposé à jouer le jeu afin d’obtenir des informations, et lui répondit en feintant la surprise.

− Vous connaissez mon père ?

− Oui. Et il m’a d’ailleurs laissé quelque chose pour vous que je devais vous remettre après sa terrible mort.

Daren réfléchissait à toute vitesse. Soit cet homme disait vrai, et l’objet en question était bien un souvenir de Gorion, soit c’était encore un mensonge destiné à tromper sa vigilance.

− Souhaitez-vous que je vous le remette ?, continua Koveras. Il l’avait oublié avant de partir avec vous dans ce dangereux voyage.

Comment savait-il ? Quasiment personne dans Château-Suif n’avait été au courant qu’ils devaient partir en voyage. Cet homme pouvait-t-il vraiment être un ami de Gorion comme il le prétendait ? Si c’était le cas, il devait absolument récupérer le présent que son maître avait laissé pour lui.

− Bien sûr ! Je serai ravi d’avoir quelque chose ayant appartenu à mon maître, répondit-il, sincèrement enthousiaste.

L’homme mit sa main dans sa poche, en ressortit une bague dorée sertie d’une petite pierre mauve, et la déposa au creux de la main de Daren.

− Tenez. Puisse cet anneau vous rappeler son visage. Bonne soirée, mon ami.

Koveras prit congé de lui aussi précipitamment qu’il l’avait abordé, laissant Daren déboussolé au beau milieu de la bibliothèque. Il demeura ainsi, immobile, seul et silencieux, l’anneau de son père brillant dans sa main droite. Cette rencontre était surréaliste, et sans le présent de cet homme, il aurait presque cru l’avoir rêvée. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, et la voix d’une autre de ses anciennes connaissances le tira de ses méditations.

− Hé ! Daren ! Tu me reconnais ? C’est moi Jessup !

Daren cligna plusieurs fois des yeux et aperçut une silhouette familière. Ce Jessup avait passé quelques années lui aussi à Château-Suif, mais ils n’avaient jamais vraiment sympathisés. Il mit fin à la conversation en quelques minutes nécessaires à la plus stricte des politesses, et se dirigea rapidement vers l’auberge où devaient l’attendre ses trois compagnons.

À peine avait-il franchi la porte de l’auberge qu’une voix amicale l’interpela de derrière la porte.

− Haut les mains !

Devant lui, Khalid, Jaheira et Imoen arboraient un large sourire, ne laissant que Winthrop comme seul coupable de cette farce potache. Daren se retourna et serra les mains avenantes qui étaient tendues devant lui.

− Toujours aussi farceur, lui lança Daren.

− Il fallait bien que je fête le retour de la plus célèbre canaille de Château-Suif !, s’esclaffa l’aubergiste de sa voix joviale. Allez, viens t’asseoir, ça fait une heure qu’on t’attend. Je vous offre le repas !

Tous les cinq s’assirent à une table de la taverne. Winthrop semblait ravi de retrouver sa protégée et le fils adoptif de Gorion, allant jusqu’à faire monter de sa réserve le meilleur vin qu’il réservait pour les grandes occasions. L’aubergiste apporta viande et légumes dans de grands bols en bois acajou et s’attabla avec eux pour partager leur repas. L’ambiance détendue et conviviale lui rappela les meilleurs moments de sa jeunesse, et à en croire ses yeux pétillants, c’était aussi le cas d’Imoen.

− Alors, Daren ?, finit par lui demander Jaheira. Tu t’es suffisamment ressourcé ? Imoen nous a fait visiter les environs pendant ce temps, et c’est vrai que c’est un lieu vraiment surprenant !

Daren la fixa un instant sans répondre. Sa rencontre insolite avec ce Koveras n’était pas quelque chose qu’il pouvait cacher aux autres, mais il préféra ne pas parler de l’anneau de son père.

− J’ai déjà des informations sur notre mission, commença-t-il.

Tous les cinq s’échangèrent un regard entendu, et Winthrop se leva d’un seul coup.

− Bon, j’ai du travail les amis, déclara-t-il en enfilant son tablier. Khalid, Jaheira, ravis d’avoir fait votre connaissance. Daren et Imoen, je vous souhaite bonne chance, et je vous dis à bientôt !

Winthrop était un homme juste et sensé, et il avait tout de suite compris au ton qu’avait employé Daren que la conversation allait devenir privée. La taverne s’était de plus remplie depuis leur arrivée, et le personnel avait maintenant besoin de son aide.

− J’ai croisé devant la bibliothèque l’un de mes anciens maîtres, Karan, ajouta-t-il en direction d’Imoen. Il m’a appris des choses très étranges, et surtout inquiétantes. D’après les descriptions qu’il m’a faites, les dopplegangers sont ici, à Château-Suif.

Cette dernière phrase fit le silence sur la petite table. Il ne pouvait qu’y avoir un lien avec les complots des guildes de la Porte, et probablement avec la rencontre qui devait avoir lieu ici.

− Et le Trône de Fer ?, demanda alors Khalid. Ils sont bien ici eux aussi ?

Daren répondit par l’affirmative, et continua.

− Et ce n’est pas tout. J’ai rencontré un homme dans la bibliothèque. Un certain Koveras, qui avait été un ami de mon père. On a parlé un moment. Il avait l’air… sincère. Ou tout du moins bien renseigné.

Il hésita. Comment évoquer leur bref entretien sans en dévoiler le contenu ?

− D’après Karan, il est arrivé il y a un peu plus d’une semaine. Si j’ai bien compris, il trouverait son attitude… étrange. C’est le mot qu’il a employé du moins.

− Comme quoi ?, demanda Imoen.

− Il lirait des livres les yeux fermés, répondit Daren en haussant des épaules. Il les récite comme s’il les connaissait par cœur. Ah, et il s’intéresserait aussi davantage aux étudiants qu’aux ouvrages eux-mêmes…

− Rien d’extraordinaire, en fin de compte, résuma Jaheira.

Daren n’avait lui non plus pas été convaincu par les propos de Karan à propos de cet homme, et s’était dit que la présence bien plus concrète des dopplegangers avait dû alimenter sa paranoïa. Il n’avait pas mentionné à ses compagnons la bague de Gorion, mais il n’était pas encore prêt à partager l’un des rares souvenirs concrets de son père adoptif. Le repas terminé, tous les quatre saluèrent Winthrop d’un geste de la main et montèrent vers leurs chambres.

Faire le point

Le Chant de l’Elfe était comble, et malgré la taille de la salle, il fallut attendre quelque temps qu’une table se libère. Khalid s’était débarrassé de son accoutrement pendant leur évasion et avait laissé sa tunique grise quelque part dans les égouts. Le soulagement se lisait sur tous les visages, et ce soir, ils riaient tous de bon cœur.

− Quelle évasion ! C’était vraiment du beau travail !, commenta Khalid.

− Tu peux le dire !, renchérit Jaheira. J’ai bien cru à un moment que ça allait mal tourner, mais cette petite a vraiment du talent, continua-t-elle en se tournant vers Imoen.

Daren était radieux lui aussi. Ils avaient tous les quatre fourni un excellent travail d’équipe, et continuer à narguer ainsi une organisation aussi puissante que le Trône de Fer était particulièrement jubilatoire. Ils étaient pour le moment en sécurité, et Daren allait enfin pouvoir satisfaire sa curiosité qui le démangeait depuis plusieurs heures.

− Alors ? Qu’est ce que vous avez trouvé là-bas ?, finit-il par demander.

Jaheira avait visiblement été à l’initiative du plan, et elle prit son temps pour le leur détailler.

− Commençons par le commencement. Vous avez dû remarquer que les entrées et sorties sont particulièrement surveillées à l’entrée du Trône de Fer ?

Imoen approuva aussitôt. Elle était bien restée deux heures à tourner autour de la grande porte du manoir, sans parvenir à y trouver une quelconque faille.

− Nous sommes nous aussi restés sans solution un bon moment, et nous avons fini par penser à passer par en dessous. On a parcouru les égouts pendant presque une heure, et on a fini par trouver une échelle de sortie qui était bouchée par une dalle de marbre. On l’a soulevée discrètement, et on est arrivé par là ou je vous ai conduits tout à l’heure.

Elle s’arrêta, et porta sa chope à la bouche. Khalid prit alors le relais.

− On a eu pas mal de chance, en fait. Il n’y avait qu’un seul type dans la cave, et qui dormait à poing fermé, une bouteille d’alcool vide à côté de lui. On l’a dépouillé de ses vêtements, et il a fini de cuver, quelque part au beau milieu des rats dans les égouts. Il devait être bien cuit, car ça ne l’a même pas réveillé.

Jaheira continua.

− Vous devinez la suite, je suppose. Khalid a enfilé l’uniforme du Trône de Fer et s’est fait passer pour la sentinelle, pendant que moi, je suis montée le plus discrètement possible, en faisant croire que j’étais ici pour affaire.

− Une fois le soir tombé, reprit Khalid, la relève est arrivée et j’ai suivi les autres mercenaires qui allaient dans leur loge. J’ai vraiment cru me faire repérer plusieurs fois. Le bâtiment est immense, et je me voyais mal demander mon chemin…

− Le plus dur a été de me trouver une couverture…, continua Jaheira. En fait, je crois je suis arrivé à point nommé, parce que j’ai été abordée par un majordome qui m’a demandé si j’étais bien un certain émissaire « Tar », ce que je me suis empressée de confirmer. En fait, ce type m’a fourni tout ce dont j’avais besoin : il m’a rappelé pourquoi j’étais ici, et l’ordre du jour de la réunion à laquelle je devais assister le lendemain.

Daren et Imoen écoutaient le récit incroyable de leurs deux compagnons. Ce qu’ils avaient accompli aux Sept Soleils était certes honorable, mais la prestation extraordinaire de leurs deux amis les laissait véritablement pantois.

− Je suis montée aux étages, continua Jaheira, en écoutant les conversations. Au quatrième, j’ai repéré une sorte d’office qui regorgeait d’armoires et de bureaux. Je me suis renseignée discrètement. C’était apparemment là qu’il fallait s’adresser pour les offres de recrutements. Il y avait tellement de documents que nos preuves se trouvaient forcément ici. En dehors du rez-de-chaussée, le reste n’était pas vraiment gardé, et j’ai repéré les lieux avant d’élaborer un plan d’attaque. Il fallait que j’attende qu’il n’y ait plus personne, en dehors de celui qui était assis au bureau un peu plus loin.

Elle s’arrêta encore un moment. Les plats de Daren et Imoen étaient en train de refroidir depuis un petit moment, mais ils étaient tellement captivés par l’exposé de Jaheira qu’ils en avaient oublié de manger. Seul Khalid finissait son assiette, écoutant d’une oreille distraite le stratagème de sa femme.

− Au départ, j’avais pensé passer la nuit cachée avec Khalid, puisque les vigiles chargés de la sécurité avaient des logements à part, mais le fameux émissaire « Tar » n’était apparemment pas encore arrivé, puisqu’on m’a conduit dans sa suite. J’ai lu le parchemin qui résumait la réunion du lendemain, et devinez le nom de la personne qui était censée la présider ?

Daren réfléchit un instant, mais elle répondit avant même qu’il n’ait proposé quoi que ce soit.

− Un certain « Reiltar Anchev ». Le grand patron, si j’ai bien compris, et le cerveau de toutes les machinations du Trône de Fer, du métal empoisonné de Nashkel à l’exploitation des esclaves à Bois-Manteau.

Khalid avait fini son assiette, et prit à nouveau la parole.

− La nuit s’est déroulée sans problème. Le lendemain matin, j’ai essayé de me renseigner discrètement sur ce que je devais faire. Je crois qu’ils changent de personnel régulièrement, parce que personne n’a remarqué que je n’avais pas la même tête que le garde qu’on avait assommé… Apparemment, ils m’ont pris pour une nouvelle recrue. En fait, il y avait déjà un monde fou dans le hall dès le matin. J’ai essayé de trouver Jaheira dans la foule.

− Moi aussi, je t’ai cherché partout, lui répondit-elle. On a fini par se trouver, et on s’est expliqué notre plan d’évasion en quelques secondes. J’ai continué à déambuler en me cachant dans la foule, et vers midi, j’ai entendu une petite femme rondelette se présenter à la loge d’accueil. Madame Tar. Inutile de vous dire que je ne suis pas restée dans les parages. J’ai vite pris les escaliers, et je suis remontée au quatrième. Heureusement, à cette heure-là, ils étaient tous deux étages en dessous, au buffet, et je suis allé voir le type qui s’occupait des recrues. Bon, je n’avais pas mon bâton de combat avec moi. Trop encombrant… Mais heureusement que je garde toujours un en-cas… Bref, je l’ai neutralisé discrètement, et j’ai fouillé tous les tiroirs. Tout était très bien rangé, et je n’ai eu aucun mal à trouver celui qui était fermé à clé avec la mention « Privé » dessus. J’ai ouvert le meuble, du bois, tu parles si c’était difficile…, et j’ai pris tout ce que j’ai trouvé dedans, c’est-à-dire trois parchemins… Après, vous connaissez la suite.

− Et alors ?, demanda Imoen, brûlant de curiosité. Et ces trois parchemins ?

Jaheira désigna sa poche d’une main, et lui répondit par une autre question.

− Et vous, plutôt ? Racontez-nous d’abord ce qui s’est passé aux Sept Soleils.

Daren expliqua leurs découvertes, le sauvetage de Jhasso, ainsi que leur affrontement avec ces mystérieux dopplegangers. Croisées avec les informations de Jaheira, toute cette histoire prenait un sens nouveau. Le Trône de Fer n’était qu’une vulgaire guilde de marchands avides et sans scrupules, prêts à faire travailler des esclaves dans des mines, à engager des bandits pour faire taire la concurrence, ou à noyauter leurs rivaux jusqu’à en kidnapper leurs dirigeants et faire appel à ces créatures démoniaques.

− Si ces créatures ont réellement les pouvoirs que tu décris, je suppose qu’elles ne travaillent pas gracieusement pour le compte du Trône, commenta Khalid. Elles doivent avoir droit à leur part du butin elles aussi.

− Et on peut facilement imaginer d’autres conséquences, plus graves encore, renchérit Jaheira d’un air inquiet. Je commence à me demander si ce Reiltar ne prépare pas un coup d’état, ou quelque chose de… plus grave.

Elle réfléchit un instant à ses propres propos, et continua.

− Il nous faut absolument avertir les ducs de la situation.

− Nous rencontrons demain matin le duc Eltan, commandant en chef du Poing Enflammé, répondit Daren avec un sourire.

− Parfait, je n’aime vraiment pas cette situation.

− C’est donc simplement ça…, ajouta Imoen pensive. Tout ça pour… plus de bénéfices…?

Jaheira secoua légèrement la tête.

− Quelque chose ne colle pas… écoutez plutôt.

Elle déplia le premier parchemin, et leur lut à voix haute.

« Le 3 Kythorn 1373,

 

Reiltar,

 

Mes supérieurs sont intrigués par votre proposition. J’aimerais pouvoir continuer à en discuter, mais de vive voix. Les Ménestrels et les Zhents sont très actifs dans cette région récemment ; s’ils essayaient de rompre l’alliance entre nos deux organisations, cela serait très regrettable. Si vous, Brunos et Thaldorn, pouviez nous rencontrer en lieu sûr à Château-Suif, mes supérieurs seraient bien soulagés. Veuillez me faire parvenir une réponse dès que possible.

 

Tuth. »

− Qu’est ce que cela signifie ?, demanda la première Imoen.

Ce message était en effet des plus déroutants. Qui étaient ces Brunos, Thaldorn, ou Tuth, et que venaient-ils faire à Château-Suif ?

− C’est ce que j’ai essayé de comprendre, répondit Jaheira. J’ai déjà entendu les noms de Brunos et Thaldorn, et ce sont les seconds de Reiltar si j’ai bien compris. Ce Tuth par contre, semble être le dirigeant d’une guilde alliée au Trône de Fer, sans doute dans un royaume voisin. Et il semble aussi ne pas comprendre les agissements de Reiltar.

− En résumé, ajouta Khalid, soit le Trône de Fer a les dents particulièrement longues, au point même de commencer à trahir ses alliés, soit… soit il se passe quelque chose de plus grave que nous ne comprenons pas encore…

− Pourquoi ?, le coupa Imoen. Pourquoi plus grave ? Ce sont juste d’odieux personnages qui s’enrichissent de manière honteuse ! Et à part ce…

Elle se tut en découvrant la mine sombre de Jaheira qui dépliait les deux autres parchemins qu’elle avait découverts. Vraisemblablement, ils n’étaient pas encore au courant de tout, et les nouvelles qu’elle allait leur annoncer ne semblaient pas particulièrement réjouissantes.

« J’ai une tâche pour vous et ceux que vous avez choisis.

Vous, fidèle entre les fidèles, devez tenir bon à ma place.

Je vous assure que je ne mépriserais pas votre dévotion en vous confiant un simple poste de sentinelle. Cette tâche revêt à mes yeux, et donc aux vôtres, une importance toute particulière.

Daren me pose un grave problème.

Résolvez ce problème, et vous aurez droit à ma reconnaissance.

Telle est votre tâche.

L’échec n’est pas une option.

 

Sarevok. »

− Je suis désolée…

C’était donc ça. D’eux quatre, lui seul était véritablement recherché. Il avait certes à son actif la destruction de nombreux biens du Trône de Fer, mais ce n’était pas là le fruit de son seul travail. Et ces hommes, cet homme, Sarevok, n’en avait qu’après lui. Il repensa aux assassins, à Gorion. À Elminster. Il sentait que quelque chose les reliait à cette histoire, quelque chose dont il n’avait pas encore conscience, ce qui n’était pas le cas de ses ennemis apparemment. Tout à coup, il repensa à ses rêves, ou plutôt ses cauchemars. Et si… ? Non, c’était impossible. Et pourtant… Et si ces hommes à sa recherche étaient au courant ? De tout. Des rêves, de la voix, et … de son mystérieux pouvoir maudit. Et si tout ceci n’était qu’une diversion pour…

− Mais attends, ce n’est pas fini, poursuivit Jaheira, le tirant de ses réflexions.

Elle venait de déplier le dernier parchemin.

− Tu vas voir la suite, c’est à n’y rien comprendre.

« Père,

J’ai reçu votre lettre et je puis vous assurer que les mercenaires qui accompagnent Daren ne gêneront plus nos activités. Je m’en suis personnellement occupé. Avant de mourir, ils se sont montrés très coopératifs et ont fait des révélations ; comme vous le supposiez, c’était des agents du Zhentarim. J’écris également pour vous prévenir que je ne pourrai pas assister à la réunion de Château-Suif. Le Frisson et les Griffes Noires nous posent des problèmes. Ils ont eu des difficultés à collaborer et ils ont besoin de moi pour apaiser les dissensions. Je regrette de ne pouvoir être à vos côtés.

 

Sarevok. »

Daren était stupéfait. Ce n’était pas la grossière imposture au sujet de leur soi-disant mort qui l’avait surpris, mais plutôt la totale incohérence de ce message avec la situation. Pourquoi cet homme, Sarevok, pourtant si déterminé à en finir avec eux, mentait à ce sujet à son père, Reiltar, dirigeant du Trône de Fer ? C’était incompréhensible. La suite du message était encore plus troublante. Dans quel intérêt Sarevok faisait-il croire à son père que lui et ses compagnons étaient des Zhents ?

− Reiltar n’est pas le cerveau de toute cette machination ?, pensa-t-il tout haut.

− Je ne sais pas, lui répondit Khalid. C’est un nouveau mystère qui se pose à nous, en effet.

La corruption du fer, les attaques de bandits sur les convois étrangers, la mine cachée de Bois-Manteau, tout était fait pour profiter au Trône de Fer, pour accentuer davantage son monopole. Ce Reiltar était un être sans scrupule, prêt à sacrifier des vies humaines pour faire toujours plus de profit. Comment était-il possible que lui-même soit manipulé ? Et surtout, dans quel but ? Ce Sarevok, son fils, lui mentait. Mais pour quelles raisons ?

− Il est tard, déclara soudainement Jaheira. Tout ceci est encore très obscur, et une nuit de sommeil nous aidera peut-être à y voir plus clair. Nous reprendrons demain matin.

La nuit était effectivement tombée depuis longtemps sur la Porte de Baldur. Ils quittèrent enfin leur table et se dirigèrent vers leurs chambres, mais Daren ne parvenait pas à trouver le sommeil. Il reprenait sans cesse les éléments d’un puzzle devenu trop grand, assemblant tant bien que mal les pièces, en vain. Il finit par s’endormir au milieu de la nuit, une désagréable sensation d’inachevé pesant sur sa conscience.

Ils avaient rendez-vous le lendemain matin au quartier général du Poing Enflammé. Même si Daren n’avait obtenu ce rendez-vous que dans l’optique de libérer ses deux amis, ils avaient maintenant besoin d’une aide extérieure pour continuer leur enquête, et cet entretien pourrait s’avérer précieux. Leurs preuves contre le Trône de Fer étaient maigres, et un soutien de poids serait des plus utiles face à une justice aussi partiale. Faire tomber le Trône n’était pas une entreprise aisée.

« La Balafre » les reçut dès leur arrivée et les conduisit au tout dernier étage de l’imposante forteresse militaire. C’était ici que logeait l’un des quatre grands ducs de la Porte, le duc Eltan. C’était un homme à la carrure large, et on devinait à sa démarche athlétique qu’il pratiquait encore régulièrement les arts du combat. Son allure était fière, et il dégageait une aura de droiture et de respect. La pièce dans laquelle il les accueillit était une véritable mine d’or d’ouvrages et de trophées en tous genres. Au fond de la pièce, des armes suspendues aux murs côtoyaient des têtes de loup ou d’ours empaillées, et de chaque côté, d’immenses étagèrent regorgeaient de livres et de gravures anciennes. On aurait dit que l’histoire de toute sa vie était ici, entre ces murs, ce qui était très probablement le cas. Le duc s’approcha du petit groupe et vint les saluer chaleureusement un par un.

− C’est un plaisir de vous rencontrer, les accueillit-il. Mon second, que vous connaissez déjà, m’a appris que vous étiez en conflit avec une guilde de marchands de la ville, c’est bien cela ?

Tous hochèrent de la tête en même temps.

− Vous nous avez apporté une aide significative en enquêtant sur les Sept Soleils, et moi-même ne portant pas le Trône de Fer dans mon cœur, j’aurai été ravi de vous venir en aide. Mais, si j’ai bien compris la situation, vous n’avez pas eu besoin de moi pour sauver vos compagnons ?

Dans la panique de la veille, ils s’étaient persuadés de ne jamais revoir leurs deux compagnons sortir vivants du siège du Trône de Fer. Sur le moment, la meilleure solution qu’ils avaient trouvée était de demander de l’aide à la seule personne de confiance qu’il connaissait ici. Mais maintenant, il se rendait compte qu’il avait peut-être bien dérangé le duc pour rien. Il allait s’excuser, quand celui-ci reprit la parole, le regard pétillant de malice.

− Bien. Je peux peut-être vous aider, reprit le duc. Si ça vous intéresse, j’ai une autre proposition à vous faire.

Il marqua une pause, et baissa légèrement le ton de sa voix, comme de peur qu’on surprenne ses propos.

− Vous cherchez à démanteler cette guilde et leur faire endosser la responsabilité de la menace de guerre, si j’ai bien saisi. Sachez dans ce cas que la justice de cette ville ne s’opposera à eux seulement si vous avancer des arguments extrêmement convaincants. Ce sont des marchands, avec tous les coups bas que cette profession implique, et de simples accusations de corruptions ne suffiront pas à les inquiéter. Pour le moment, je n’ai pas la moindre preuve des agissements douteux du Trône de Fer, et avant même de penser à une inculpation, il faudrait avoir un début de piste.

Tous les quatre s’échangèrent un regard.

− Ce que je vous propose, continua-t-il, c’est de m’amener quelque chose qui, même insuffisant pour constituer un dossier à lui seul, puisse me convaincre définitivement de vous prêter main forte.

Jaheira ouvrit son sac à dos et tendit au duc tout ce qu’ils avaient recueilli, des mines de Nashkel au siège même du Trône de Fer.

− Alors nous avons déjà ce que vous nous demandez, Sire.

Le duc Eltan lut longuement les documents, et après quelques minutes de réflexions, prit la parole en fronçant les sourcils.

− Je suppose que vous souhaitez vous rendre à Château-Suif ?

Daren sentit son cœur se mettre à battre de plus en plus fort. Cela ne faisait pourtant qu’un peu plus d’un mois qu’il avait quitté la citadelle de son enfance, mais il lui semblait qu’il s’était écoulé des années. Le duc se leva et s’approcha de l’un des nombreux rayons d’une étagère. Il en tira un gros livre poussiéreux qu’il épousseta d’un geste de la main, et le tendit à Jaheira.

− Et je suis bien décidé à vous aider à poursuivre votre enquête.

Perdus de vue

Du sang. Un océan d’un sang rougeoyant et tumultueux. Vu d’en haut, on aurait dit la fourrure d’une créature vivante. Une créature qui s’insinuait dans les méandres de son âme. L’océan s’étendait à l’infini, et l’écume noire des vagues donnait naissance à une brume sombre. À l’horizon pourtant, on devinait une cascade chutant vers le néant du monde. À bord d’un frêle esquif, Daren naviguait seul sur cette mer de cauchemar.

Ses rêves lui étaient maintenant familiers, et les terribles sensations qu’il y ressentait ne l’effrayaient plus autant. Il dirigeait péniblement son navire contre les courants et les vents, et avait la sensation de lutter contre quelque chose, quelque chose de plus abstrait que de simples considérations maritimes, mais pourtant de bien plus puissant. Il sentait que s’il se laissait aller, les eaux rouges l’emporteraient vers les limites du monde, vers il ne savait quel destin funeste. Il devait lutter, et ne pas se relâcher. Son bateau n’avait ni voiles ni rames, mais il n’en avait pas besoin. Sa volonté seule lui permettait d’avancer. Il sentait affluer ce mystérieux pouvoir coulant dans ses veines, mais luttait de toutes ses forces pour ne pas se laisser submerger par la sensation de haine et de folie. Contrairement à ses précédents rêves, il avait cette fois conscience de sa situation, et ne se laissait pas guider par ses instincts premiers. Il était à la limite imperceptible entre la lucidité et les songes. La voix s’adressa alors à lui, d’un ton menaçant.

« Pourquoi ne pas te laisser aller à la puissance ? Pourquoi lutter contre toi-même ? »

L’attitude qu’il avait adoptée ne lui plaisait vraisemblablement pas.

« Laisse-toi aller à ce pouvoir. Sa toute-puissance est tienne. Il suffit de t’y abandonner. »

Il avait déjà goûté à cette sensation, et son pouvoir était des plus grisants. Grisant au moins de perdre tout lien avec la réalité. Avec le monde des vivants… Plusieurs fois au cours de ses derniers affrontements, il faillit céder, mais le souvenir des conseils de ses compagnons, de leur voix, chaleureuse et réconfortante, le raccrocha à chaque fois à la réalité.

La mer de sang s’agita soudainement, devenant incontrôlable, et un gigantesque raz de marée écarlate recouvrit alors l’embarcation imaginaire de Daren, qui s’éveilla en sursaut.

Il n’avait pas crié cette fois-ci. Son cœur battait rapidement, et si ses mains tremblaient légèrement, il ne sentait pas aussi désorienté que les autres fois. Daren se leva, résigné, et se retourna face à son lit. Il savait ce qu’il allait trouver. La même forme, le même visage, de plus en plus précis et menaçant à chacun de ses rêves, gravés à même ses draps. Un jour sans doute, ces traces de sang prendraient leur forme définitive, et il frissonna à la simple idée de ce que cela pourrait signifier. Il resta debout, immobile pendant cinq bonnes minutes, perdu dans ses pensées, avant de faire demi-tour. Il avait décidé de tourner la page, et de ne plus être l’esclave de cette chose qui le rongeait de l’intérieur.

Il s’habilla rapidement, et se dirigea vers la salle principale du Chant de l’Elfe. Imoen sortait elle aussi au même moment et ils descendirent ensemble, cherchant Khalid et Jaheira du regard.

− Toujours personne…, soupira Daren.

− Il leur est peut-être arrivé quelque chose ?, continua Imoen, d’un ton légèrement inquiet.

− On mange un morceau, et on voit après ?

− Ça me va.

Il n’était pas si inhabituel que leurs deux compagnons ne soient pas à l’heure à un rendez-vous, mais la possibilité qu’ils aient été attaqués n’était pas négligeable. Après un court petit-déjeuner, Daren et Imoen se mirent en route pour le quartier général du Trône de Fer, où étaient censés se trouver Khalid et Jaheira.

Le bâtiment n’était pas aussi difficile à trouver que prévu. C’était un énorme manoir sur les docks de la ville, et des drapeaux aux insignes gris et noirs étaient déployés à chaque fenêtre. Devant l’imposante entrée, deux gardes en uniforme armés de hallebardes menaçantes contrôlaient toutes les entrées et sorties. Daren parcourut les environs du regard, mais ne releva aucune trace de leurs deux amis. La sécurité à l’entrée était telle qu’il se demandait comment − et même si − ils avaient réussis à franchir ce premier barrage. Les deux gardes casqués devant la porte ne négligeaient aucun visiteur, et chacun fournissait semblait-t-il un laissez-passer pour pouvoir entrer.

− Reste ici et surveille les environs, finit par dire Daren. Note tout ce que tu peux. Les relèves des gardes, les clients, qui entrent et qui sortent. Tout.

− Et toi ? Où vas-tu ?, lui répondit-elle d’un air inquiet.

− Je vais au Poing Enflammé. Il faut qu’on prévienne « La Balafre » de ce qui se passe, et éventuellement qu’il nous aide à porter secours à Khalid et Jaheira si besoin.

− Très bien. Je reste dans les environs, et je surveille tout ce que je peux. Si je retrouve Khalid ou Jaheira, on t’attendra par ici. Bonne chance.

Daren fit un dernier signe à son amie et se dirigea vers l’ouest de la ville. Il demanda son chemin à des passants, mais le bâtiment militaire de la Porte de Baldur était suffisamment important pour qu’on puisse le trouver facilement. Au-dessus de la herse massive qui était levée, un large drapeau représentant un gant métallique devant un cercle de flamme flottait à la brise légère du matin. Il se présenta rapidement à l’un des nombreux soldats qui patrouillaient aux alentours, et lui demanda de l’annoncer à son supérieur. « La Balafre » le reçut quelques minutes plus tard, un sourire plein d’espoir sur le visage.

− Bonjour, mon ami ! Je viens de rencontrer Jhasso, et il m’a expliqué la situation.

Daren lui rendit son sourire, et lui expliqua plus en détail ce qui était arrivé.

− C’est vraiment extraordinaire, conclut le soldat d’un air abattu. Comment cette situation a-t-elle pu durer si longtemps ?… Cela fait froid dans le dos…

L’épisode des Sept Soleil était certes des plus étranges, mais Daren était davantage préoccupé par le sort de ses deux compagnons. Il redoutait avant tout qu’ils aient été faits prisonnier par le Trône.

− Deux de mes compagnons sont actuellement sur la piste du Trône de Fer, et ils ne sont pas encore revenus de leurs investigations, reprit Daren. Nous avons peur qu’ils se soient faits capturés,… ou pire… Pourriez-vous… comment dire… faire quelque chose pour eux ?

Sa voix avait un ton presque suppliant. Il ne connaissait personne, ici à la Porte de Baldur, et son seul espoir résidait en cet homme. « La Balafre » fronça les sourcils, et semblait réfléchir à toute vitesse.

− Ils vont peut-être s’en sortir, ajouta Daren en se voulant rassurant. Mais dans le cas contraire… nous ne savons pas à qui nous adresser…

− Comme je vous l’ai déjà dit, il est très difficile de tenter quoi que ce soit contre le Trône de Fer, juridiquement parlant, répondit enfin « La Balafre », mais je peux peut-être vous proposer quelque chose. Je vais aller parler de votre situation au duc Eltan, mon supérieur. Je ne vous garantis pas sa réponse, mais il est le seul qui puisse décider quoi que ce soit, ici.

Daren ne pouvait pas exiger davantage du soldat, et il le remercia de son initiative. Ils se donnèrent un rendez-vous ultérieur le lendemain, pour voir comment la situation avait évolué, et dans le pire des cas pour tenter quelque chose. Daren prit le chemin de la sortie, soucieux, quand il entendit la voix de « la Balafre » derrière lui.

− Attendez !, lui lança-t-il. Vous oubliez votre récompense !

Le soldat leur avait effectivement promis une coquette somme s’ils élucidaient le mystère des Sept Soleil, et Daren avait complètement oublié ce qu’il considérait maintenant comme quelque chose de secondaire.

− Je repasserai plus tard avec mes compagnons, lui répondit-il. Merci encore, et à bientôt.

Il sortit rapidement, impatient de retrouver Imoen et de lui annoncer les nouvelles. Il espérait secrètement que tout soit résolu à son retour, et que les deux demi-elfes soient sortis sains et saufs, mais son espoir était mince. S’étant déjà perdu plusieurs fois depuis leur arrivée, Daren commençait à se repérer plus facilement dans cet environnement urbain, et en un peu moins d’une heure, il était de retour sur les docks et se dirigeait vers leur point de rendez-vous.

− Imoen ! J’ai des nouvelles, commença-t-il à l’attention de la jeune femme.

Imoen posa un doigt sur ses lèvres, et l’attira dans une ruelle sombre.

− Viens par ici, lui répondit-elle dans un murmure. Je crois que l’un des gardes du Trône de Fer m’a repérée.

Daren pencha discrètement la tête pour observer le porche du bâtiment de la guilde, et recula brusquement lorsqu’il s’aperçut en effet l’une des deux sentinelles regardant dans sa direction. Ils étaient pourtant trop loin pour qu’il ait pu les identifier clairement.

− Tu as raison… Le garde, à droite. Il regardait dans notre direction.

Daren était abasourdi. Si son amie n’avait rien tenté de plus qu’une simple surveillance, c’était tout simplement impossible qu’elle se soit fait localiser à cette distance.

− Comment t’es-tu fait repérer ? Tu as plutôt le coup de main à ce petit jeu d’habitude, non ?

Imoen haussa les épaules en signe d’incompréhension.

− Je ne comprends pas. J’ai été particulièrement prudente, mais dès mon premier passage, il avait déjà les yeux rivés sur moi. Je suis vraiment désolée…

− Ce n’est pas de ta faute, la rassura-t-il aussitôt. Je suis sûr que tu as fait au mieux. Peut-être qu’ils ont déjà nos portraits ? Après tout, ils doivent avoir une dent contre nous…

− Je ne pense pas, reprit Imoen en secouant la tête. Si c’était le cas, on aurait déjà eu des ennuis bien plus importants. Et puis, je ne pense pas non plus que qui que ce soit du Trône de Fer nous ait observé de près assez longtemps pour pouvoir faire un descriptif précis. Non. Il doit s’agir d’autre chose…

Daren réfléchit quelques minutes en silence. Il fallait bien tenter quelque chose. « La Balafre » ne lui avait rien promis de très concret, et ils devaient avant tout essayer de sauver leurs compagnons par eux-mêmes. Il sortit de la ruelle sombre dans laquelle ils s’étaient dissimulés, bien décidé à ne pas en rester là.

− Bon, on ne va pas rester là à ne rien faire, déclara-t-il. Je vais m’approcher des gardes, et tenter d’entrer moi aussi. Khalid et Jaheira ont bien trouvé un moyen d’y pénétrer, eux.

Imoen était inquiète. Si son compagnon échouait, la survie de son groupe reposerait sur ses seules épaules.

− Reste ici, toi. Si le garde t’a déjà repérée, ça risque de compliquer la situation.

Elle voulut lui répondre quelque chose, mais Daren la coupa avant même qu’elle n’ait commencé sa phrase.

− Si je ne suis pas de retour avant ce soir, va voir « La Balafre » au Poing Enflammé demain matin. Il m’a demandé de venir faire le point avec lui, et on doit avoir une audience avec le duc Eltan si tout se passe bien.

Elle fit un signe à Daren, craignant que ce fût le dernier, et l’observa le plus discrètement possible, dissimulée à l’angle de la ruelle.

Daren se dirigea d’un pas assuré vers les marches du manoir devant lui. Malgré la cohue qui régnait sur les docks surchargés, il lui semblait que le garde avait toujours les yeux rivés sur lui. C’était pourtant impossible. À moins que sa théorie sur leurs têtes mises à prix ne fut fondée ? Il ralentit sensiblement, changeant sa trajectoire, en slalomant entre les pêcheurs qui déchargeaient leurs prises de la veille. Mais il n’y avait rien à faire : le garde semblait toujours regarder ostensiblement dans sa direction. Daren se dit en lui-même qu’il n’observait pas ses mouvements de manière très discrète, car il voyait nettement la crête grise de son casque bouger dans sa direction à chacun de ses virages. Il prit tout de même son courage à deux mains, et s’avança sur les marches qui menaient au Trône de Fer.

− Halte !, lui dit d’un ton abrupt le garde de gauche. Avez-vous une convocation ou un laissez-passer ?

Daren se doutait qu’il ne serait pas aussi simple de pénétrer à l’intérieur, et fit mine de chercher le document dans ses poches. L’autre garde prit la parole, et sa voix résonna de manière étrangement familière aux oreilles de Daren.

− Allez ! Ouste, gamin ! Tu vois bien que tu gènes ! Et tu n’as apparemment rien à faire ici !

Daren se redressa, et dirigea son regard éberlué vers l’autre sentinelle. Cette voix, il la connaissait parfaitement, mais il était tellement improbable de l’entendre ici même, qu’il eut du mal à en croire ses yeux et ses oreilles.

Le vigile qui les avait repérés lui et Imoen, était en fait leur compagnon de voyage, Khalid.

− Fiche le camp d’ici, petit fouineur, reprit Khalid d’une voix faussement menaçante.

Daren se ressaisit, mimant l’embarras.

− Je… excusez-moi, j’ai dû faire erreur.

Khalid lui adressa un rapide clin d’œil, et reprit aussitôt son air sévère. Il avait à peine fait demi-tour, que la porte derrière lui s’ouvrit, et il aperçut une silhouette pressée qui descendait les marches d’un pas leste. Il faillit se retourner et s’engouffrer à l’intérieur pendant que le passage était encore ouvert, mais Khalid fronça les sourcils dans sa direction, l’invitant à ne rien tenter dans se sens. Son regard insista alors en direction de celui qui, recouvert d’une cape, dévalait les marches. Daren réalisa la situation en quelques secondes, et se lança aussitôt à la poursuite de cette personne à travers la foule.

Il ne la suivait pas depuis une minute qu’elle s’était déjà arrêtée. L’avait-elle repéré elle aussi ? Elle porta alors ses mains à sa capuche et se découvrit, dévoilant une épaisse chevelure brune et familière sur ses épaules.

− Jaheira ! Que s’est-il …

Mais il n’eut pas le temps de finir sa phrase que la demi-elfe se retourna brusquement, et lui plaqua une main sur la bouche.

− Chhhhuuut ! Pas si fort !, murmura-t-elle. Nous avons presque terminé notre mission, et il ne manque plus qu’à faire sortir Khalid.

− Imoen est dans une petite rue, un peu plus loin, lui répondit-il sur le même ton.

− Allons la chercher, et suivez-moi le plus discrètement possible. Il est très probable que des mercenaires du Trône de Fer soient déjà à mes trousses.

Daren s’exécuta et la conduisit auprès d’Imoen. Depuis son poste, elle avait observé la scène depuis le début. Une fois réunis, tous les trois suivirent Jaheira, qui jetait régulièrement un œil en direction de la foule, à l’affût de la moindre menace.

− Là, par ici !, fit-elle soudainement en désignant le sol.

− Qui y a-t-il ici ?, demanda Imoen, intriguée.

− Les égouts, lui répondit-elle aussitôt.

Ils descendirent rapidement l’échelle rouillée qui menait vers les canalisations de la ville, et une fois dans les sous-sols, Jaheira se détendit quelque peu. Ils étaient à l’abri pour le moment.

− Suivez-moi, reprit-elle. C’est bientôt l’heure de la relève, et il va falloir couvrir la sortie de Khalid.

Daren et Imoen n’avaient pas toutes les pièces du puzzle en main mais obéissaient aux ordres, faisant pleinement confiance à Jaheira. Pour le moment, la priorité était de faire sortir leur ami. Les explications viendraient plus tard, lorsque tous seraient en sécurité. Jaheira courait, pataugeant dans les galeries malodorantes, suivie de près par les deux autres. Elle s’arrêta soudainement et désigna l’une des nombreuses échelles qu’ils venaient de croiser.

− Celle-ci monte directement dans les caves de Trône de Fer, leur annonça-elle. Nous devons sécuriser l’endroit pour Khalid. Suivez-moi le plus discrètement possible. Il doit y avoir une sentinelle ou deux à l’étage, et nous devons les réduire au silence au plus vite.

Les deux autres acquiescèrent en même temps d’un signe de tête, et ils gravirent lentement les barreaux de métal un à un. Daren était tendu, mais lucide. Il était maintenant habitué aux situations de crise, et son expérience l’aidait à surmonter sa peur. À plusieurs reprises, il se remémora son étrange pouvoir, enfoui au plus profond de son être, et la tentation d’y faire appel le rongeait régulièrement. Néanmoins, il n’avait pour le moment pas la moindre idée de ce qui déclenchait son réveil, et était aussi conscient du risque de la terrible corruption qu’il faisait courir à son âme si jamais il devait y avoir recours. Le léger crissement de la dalle de pierre au-dessus de lui le ramena à la réalité, et Jaheira leur décrivit la situation d’un murmure à peine perceptible.

− Deux hommes. À droite et devant. À mon signal…

On n’entendait plus que les piaillements des rats et les gouttes d’eau sales tombant sur le sol humide. Daren avait tous ses muscles tendus, prêt à bondir.

− Maintenant !

Elle souleva d’un geste le carreau au-dessus d’elle et se précipita dans la pièce sombre. Daren gravit en un éclair les barreaux qui le séparaient de la cave et dégaina aussitôt son arme, cherchant sa cible du regard. Les deux gardes furent tout d’abord surpris, mais leur position ne leur avait pas permis une attaque aussi foudroyante qu’ils l’auraient souhaitée. Jaheira sortit son bâton de son dos et chargea le premier homme. Leur assaut n’avait peut-être pas été assez rapide pour les mettre tous les deux hors de combat en un instant, mais les avait suffisamment déstabilisés pour qu’ils ne pensent en premier lieu qu’à se défendre plutôt qu’à appeler de l’aide.

Daren fonça à son tour, l’épée au poing, et sa lame heurta violemment le bouclier de métal de son adversaire. La technique de combat de Jaheira était redoutable, et le duel qu’elle avait engagé tournait sans conteste à son avantage. Son adversaire reculait à chacun de ses coups et était bientôt dos au mur, parant tant bien que mal ses rapides mouvements. Après quelques secondes de combat intense, l’un des deux mercenaires à la solde du Trône de Fer avait reprit ses esprits, et porta ses deux mains à la bouche en prenant une profonde inspiration.

Daren et Jaheira se figèrent en même temps. Si ce garde appelait à l’aide, ne serait-ce qu’une seule fois, c’en était fini de leur plan, et leur situation s’en trouverait passablement compliquée. Jaheira porta un coup d’une violence exceptionnelle au garde contre lequel elle était déjà engagée, le projetant contre le mur, mais l’autre avait déjà la bouche grande ouverte et il se mit à hurler.

Silence. Une lumière rouge familière illumina un instant la pièce, réduisant à néant le cri pourtant manifeste du soldat. Daren n’eut pas besoin de se retourner pour comprendre la situation. Il décocha un violent coup de poing au visage du mercenaire, stupéfié de ce qui lui arrivait, et celui-ci retomba sur le sol sans un bruit, inconscient.

Derrière lui, Imoen se tenait encore en position, ses mains figées en un symbole étrange. Elle ne pouvait pas parler elle non plus, mais son sourire étincelant en disait aussi long que des mots. Jaheira, qui n’avait encore jamais vu Imoen véritablement à l’œuvre, était impressionnée par ses progrès. Elle maîtrisait de mieux en mieux la magie, alors qu’elle n’en avait appris les premiers rudiments que quelques semaines plus tôt. Ne perdant pas de vue leur mission, Jaheira se précipita en un instant vers les deux hommes encore à terre et les ligota solidement. Ils n’avaient plus qu’à attendre Khalid. La magie d’Imoen ne dura que quelques secondes et petit à petit, on entendit de nouveau le brouhaha qui résonnait au rez-de-chaussée. Tout se passait pour le moment comme prévu.

Près de trois minutes plus tard, la lourde porte en haut des marches grinça. Daren, Imoen et Jaheira guettaient l’arrivée de leur compagnon, mais s’étaient préparés à tout imprévu. Ils avaient auparavant dissimulé les corps des deux mercenaires, et s’étaient eux-mêmes camouflés derrière de volumineux coffres, attendant d’avoir identifié leur cible avant de se dévoiler. La silhouette sombre descendit lentement les escaliers, et s’arrêta soudainement à mi-chemin. D’un coup, elle frappa le sol du manche de sa hallebarde à un rythme régulier. C’était le signal. Jaheira se redressa aussitôt, et courut se jeter dans les bras de l’homme qui ne pouvait être que Khalid.

Tous les deux restèrent ainsi quelques secondes, amoureusement enlacés, et Daren réalisa que c’était la première fois qu’il voyait Jaheira véritablement inquiète pour son mari. Un instant plus tard, tous les quatre se faufilaient par le passage dérobé du sous-sol, et arpentaient les tunnels nauséabonds des égouts de la Porte de Baldur, libres et victorieux.

Les Sept Soleils

La Porte de Baldur était une ville immense. Une fois les murs franchis, tous les quatre se retrouvèrent sur une place marchande aux proportions gigantesques. La cohue indescriptible qui y régnait était impressionnante, ainsi que la hauteur des bâtiments qui bordaient l’esplanade. Il était environ midi, et l’affluence était à son maximum en cette belle journée de début d’été. La Porte de Baldur était l’un des ports majeurs de la Côte des Epées, et le commerce y florissait allégrement. D’ici, on apercevait une tour élancée qui surplombait la ville toute entière ainsi qu’une sorte de bastion, qui devait être un vestige de la vieille ville. Dans les rues pavées aux alentours, on entendait de la musique jouée par un petit orchestre de rue. La vie ici semblait se dérouler en accéléré, contrastant indéniablement avec tout ce qu’il avait connu jusqu’à présent. Daren était partagé entre une sensation de dépaysement grisante, et le sentiment paradoxal de se sentir à l’étroit, étouffant au milieu de cette marée humaine. Ils n’avaient fait que quelques mètres en ville, et déjà de nombreux marchands ambulants avaient repéré les nouveaux arrivants, les assiégeant d’offres toutes plus exotiques les unes que les autres. Imoen observait elle aussi ce spectacle les yeux ébahis, et suivait de près Khalid et Jaheira, de peur d’être submergée par la foule omniprésente.

− Il va falloir qu’on se sépare, dit tout à coup Jaheira, les sortant de leur émerveillement. Les Sept Soleils et le Trône de Fer sont nos deux destinations. Nous avons promis à « La Balafre » de nous occuper de son petit problème, mais nous devons commencer simultanément nos propres recherches. Daren, Imoen, vous êtes partants pour aller voir du côté des Sept Soleils ?

Daren et Imoen s’échangèrent un regard rapide. Ils avaient maintenant l’habitude de travailler ensemble, et leur association se révélait la plupart du temps fructueuse.

− Pas de problème, finit par répondre Daren.

Imoen acquiesça elle aussi.

− Parfait, reprit Jaheira. Pendant que vous irez interroger ce Jhasso dont nous a parlé « La Balafre », on se charge d’espionner le Trône de Fer avec Khalid.

− On se donne rendez-vous où ?, s’enquit Imoen.

Elle ne connaissait pas du tout la ville, et appréhendait quelque peu de s’y perdre. Daren lui non plus n’avait aucune idée du nombre d’auberges ni de leur localisation. Khalid désigna alors un imposant bâtiment devant lui.

− Là. « Le Chant de l’Elfe ».

On lisait en effet ce nom, brillant de manière rutilante au dessus du perron de l’entrée.

− On se donne la journée, dans un premier temps, ça vous va ?, ajouta Jaheira.

Daren et Imoen hochèrent la tête simultanément en signe d’approbation. Il était en effet imprudent de rester séparés davantage alors que la menace du Trône de Fer planait encore sur eux quatre.

− Soyez prudents, ajouta Khalid. Ne prenez pas de risques inconsidérés. Il se peut que ce problème soit en fait simple, mais aux vues de ce que nous avons trouvé, et si le Trône de Fer y est toujours mêlé, la situation peut dégénérer rapidement.

Tous les deux acquiescèrent à sa mise en garde.

− À ce soir, lancèrent-ils d’une même voix.

Ils se séparèrent sur ces paroles, et chacun partit en quête de sa cible. Daren dut demander son chemin plusieurs fois, se perdant sans cesse dans le dédale des rues de la cité. Après plus d’une heure de marche, ils finirent par trouver le quartier où était érigé le bâtiment de la guilde, à l’ouest de la ville. Deux gardes en uniforme, aux couleurs des Sept Soleils, étaient postés devant la porte principale, et veillaient sans doute au bon maintien de l’ordre. Daren s’approcha de l’un d’eux, et fit un discret sourire. Le garde ne répondit rien et resta immobile, le visage sans expression. Haussant les épaules, Daren tourna la poignée de la lourde porte d’entrée, et pénétra dans le bâtiment de la guilde, suivi par Imoen.

L’intérieur était assez baroque. Statues et tableaux de toute taille ornaient la grande salle dans laquelle ils se trouvaient. On apercevait entre les colonnes un imposant escalier qui donnait accès aux étages. Quelque chose frappa néanmoins Daren après un rapide examen des lieux. Si c’était là le centre d’une des plus florissantes guildes de marchands de la Porte de Baldur, cet endroit était particulièrement désert. Il s’était attendu à se dissimuler dans la foule, épiant dans un premier temps les conversations, mais tous les deux étaient absolument seuls dans cette pièce trop grande. Après quelques secondes passées à ce que l’écho de leurs chuchotements résonne dans le hall, des bruits de pas retentirent de l’escalier. Quelqu’un descendait enfin.

− Heu… Excusez-moi, commença Daren, d’une voix timide. Pourrais-je parler au responsable des Sept Soleils ?

Pas de réponse. L’homme qui descendait du premier étage, légèrement enveloppé, ne lui répondit pas, et semblait même ne pas l’avoir remarqué.

Monsieur !, insista-t-il. Vous pourriez m’accorder quelques instants ?

Le gros homme tourna alors légèrement la tête, et prit un air à la fois surpris et contrarié. On sentait qu’il hésitait entre continuer à ignorer les appels répétés de Daren, et se débarrasser de lui une fois pour toutes en répondant enfin à ses questions. Il choisit au bout de quelques secondes la seconde option, et s’approcha des deux compagnons, un regard inexpressif sur le visage.

− Oui… ?, commença-t-il. Que puis-je pour vous ?

− Nous sommes des marchands venus de… Sembie, commença Daren, et nous souhaiterions rencontrer Jhasso au plus vite. Nous avons… d’intéressants contrats commerciaux à lui proposer.

La couverture qu’il avait choisie n’était pas des plus originales, mais serait sans doute suffisante pour approcher le propriétaire des Sept Soleils. Le gros homme les dévisagea un instant, puis répondit.

− Oui oui, je suis marchand moi aussi.

Sa voix était légèrement sifflante. L’homme fronça les sourcils, masquant maladroitement un regard gêné.

− Nous… nous connaissons ?, reprit-il.

Daren fut surprit de cette question incongrue, et répondit aussitôt par la négative. Le marchand en face de lui se détendit aussitôt, et répondit à sa première question.

− Ah, très bien. En fait, votre visage ne me rappelle rien du tout, vous devez avoir raison. Mais je pense que cela ne sert pas à grand-chose que vous restiez ici. Je doute que les Sept Soleils souhaitent faire affaire avec vous. Bonne fin de journée.

Une réponse des plus inhabituelles… Etait-il à ce point mauvais comédien qu’il fût démasqué si rapidement ? L’homme leur fit un rapide signe de la main et sortit du bâtiment peu après, les laissant seuls à nouveau.

− Quel personnage étrange, dit doucement Imoen, sa voix résonnant légèrement dans le grand hall inoccupé. Et quel endroit étrange aussi !

− Nous allons monter à l’étage, reprit Daren d’un air déterminé. Il se passe des choses anormales ici.

Il n’avait pas fini de prononcer ces paroles, qu’une autre personne arrivait du premier, descendant elle aussi lentement les marches. Ce devait être sans doute un autre marchand, et Daren se dit qu’il ressemblait étrangement à celui qu’ils avaient rencontré à leur arrivée. Il était bien décidé à obtenir plus d’information cette fois-ci.

− Bonjour mon brave !, lança-t-il d’une voix forte. Pourriez-vous nous renseigner ? Nous sommes ici pour affaire, et on nous a dit de venir rencontrer un certain Jhasso.

L’homme s’arrêta, et les dévisagea d’un air soupçonneux. Il parcourut le reste du hall du regard, comme pour s’assurer qu’ils étaient seuls, et répondit enfin.

− Bonjour… Dites-moi, je ne vous aurais pas déjà rencontré quelque part ? Votre visage me dit quelque chose…

Daren se figea. Etait-il en train de devenir fou ? Un rapide coup d’œil à Imoen lui révéla que si c’était le cas, il n’était pas le seul. Elle aussi avait maintenant les yeux écarquillés face à l’incongruité la situation. On aurait dit qu’ils venaient de croiser le même homme que celui qu’ils avaient vu sortir cinq minutes plus tôt. Que se passait-il ici ? Cette maison, centre de l’une des plus puissantes guildes de la Porte de Baldur, aurait dû regorger de monde, être sans cesse en agitation. Où étaient les représentants des contrées avoisinantes, négociant âprement leurs contrats ? À la place, ces « marchands » apathiques et froids leurs servaient toujours le même discours, un discours de fou. Daren tenta alors sa chance, et bluffa davantage.

− Mais bien sûr ! Vous ne me reconnaissez pas ?, lança-t-il d’une tape amicale sur l’épaule. Nous avons fait de la route ensemble, lorsque nous revenions du Cormyr !

L’homme ne semblait pas rassuré de ces retrouvailles factices. Il souriait timidement, mais on le sentait mal à l’aise.

− Ah… oui oui, ça me revient maintenant. Mais j’étais jeune à l’époque, et j’ai rencontré tellement de monde depuis…

Daren jouait la comédie, mais il avait la nette impression de ne pas être le seul. Si son discours à lui n’était pas particulièrement crédible, celui de son interlocuteur était franchement des plus mauvais. Se sentant à son avantage, il décida de tirer profit de la situation.

− Mais, qu’est-ce que tu racontes ?, reprit-il, exagérément convivial. C’était il y a pas si longtemps ! Tu avais déjà la même brioche, mais tu savais vendre tes épices comme personne ! Je me rappellerai toujours ce bourgeois que tu avais arnaqué… c’était grandiose ! Mais reprenons. Je suis ici pour parler affaire. Tu pourrais me dire où je peux trouver Jhasso ?

Plus Daren se montrait familier et amical, plus l’autre homme transpirait et détournait le regard. Il avait inventé son histoire de toutes pièces, et l’homme riait jaune à chacune de ces joyeuses évocations, feintant lui aussi de se rappeler ces moments partagés. Il n’en connaissait pas la raison, mais il n’était vraisemblablement pas le seul à se faire passer pour qui il n’était pas. Le « marchand » n’avait visiblement qu’une envie : quitter les lieux au plus vite. Il bredouilla une réponse, et se dirigea vers la porte de sortie.

− Je… je ne sais pas où est Jhasso. Il n’est plus très souvent là, et je ne sais pas quand il reviendra. Désolé, et au revoir.

Daren n’eut même pas le temps de le retenir ou de continuer la conversation qu’il avait déjà franchi le seuil de la porte.

− Qu’est ce qui se passe ici ?, finit par demander Imoen. J’ai un très mauvais pressentiment…

Ce n’était rien de le dire. Ces deux rencontres avaient jeté un froid, et une tension palpable régnait à présent dans la pièce. Cet immense hall vide où chaque mot résonnait devenait inquiétant. Même les peintures aux murs ou les statues de pierre décorant l’entrée devenaient menaçantes.

− Bon, on va monter, finit-il par dire. Je veux savoir ce qui se cache derrière tout ça. Et on doit toujours trouver ce Jhasso.

Tous les deux montèrent les marches au fond du hall, vers le premier étage. La pièce au-dessus était dans un désordre indescriptible. De nombreux documents jonchaient le sol, les armoires étaient ouvertes, débordant de papiers froissés. On aurait pu croire que le bâtiment avait été pillé quelques heures auparavant, si l’épaisse couche de poussière sur les meubles n’avait pas révélé que la situation n’avait pas changé depuis plusieurs jours au moins, voire plusieurs semaines. Parmi ce désordre, une personne était affairée à une table, et ne semblait pas avoir remarqué l’arrivée des deux compagnons. Daren se tourna doucement vers Imoen, et lui chuchota.

− Regarde… Tu ne trouves pas qu’il ressemble encore aux deux autres « marchands » qu’on a rencontrés ?

Imoen le considéra du regard, et répondit par l’affirmative.

− Restons sur nos gardes, reprit Daren.

L’homme surprit leur échange pourtant discret, et lorsqu’il releva les yeux vers eux, une chose incroyable se produisit : son visage changea. Imperceptiblement, mais il changea. Il se trouvait à quelques mètres, et la lumière n’était pas assez vive pour qu’on distingue clairement ses traits, mais Daren en était sûr. Quelque chose dans son visage était différent que lorsqu’il avait levé les yeux. Ses traits étaient plus fins, et peut-être l’implantation de ses cheveux avait changé elle aussi. Les yeux écarquillés, ils dévisageaient l’homme devant eux qui se leva aussitôt.

− Excusez-moi, mais que faites vous ici ?, leur demanda-t-il.

Il les observa un instant, et poursuivit.

− Je … Est-ce que vous connais ? Votre visage me semble familier…

À cet instant précis, Imoen serra le poignet de Daren. Et il y avait de quoi. Ils avaient l’impression d’être entrés dans un asile de fous, et comme pour accréditer cette sensation, il se passa à nouveau quelque chose d’inexplicable. Alors qu’il regardait attentivement les deux compagnons qui venaient d’entrer, les yeux de l’homme devant eux changèrent de couleur. Ils étaient marrons, Daren aurait pu le jurer, et ils brillaient à présent d’une lueur verte. Imoen ne put retenir un cri, et la voix de l’homme devant eux s’éleva encore une fois, elle aussi différente.

− Vous n’auriez pas dû monter jusqu’ici !

On aurait dit la voix d’un serpent, sournoise et sifflante. Alors qu’il prononçait ces paroles, l’apparence de leur interlocuteur changea de nouveau, mais de manière beaucoup plus radicale. Tout son corps muta en un instant, et son visage s’amincit, s’éloignant encore davantage de celui d’un humain.

− Vous allez mourir issssi, primates !, reprit-il, une fois sa métamorphose achevée.

Sa peau était à présent de couleur grisâtre, et les vêtements qu’il portait s’étaient fondus avec son épiderme. Il arborait à présent d’immenses oreilles, et ses yeux brillaient d’un jaune vif derrière ses paupières plissées. On aurait dit une créature sortie tout droit d’un cauchemar. Avec une agilité déconcertante, il sauta et agrippa Daren avant qu’il n’ait le temps de réaliser la situation. Son corps était glissant, et il était difficile de lui porter un coup à main nue. La créature avait placé ses mains autour de son cou, et commençait à l’étrangler. Imoen regardait ce spectacle, horrifiée, et pendant que son ami se débattait, elle sortit une dague de son sac à dos. La créature se redressa aussitôt, et bondit alors sur Imoen qui hurla de terreur en lâchant son arme. Daren était essoufflé, mais reprit rapidement ses esprits pour porter secours à son amie qui était maintenant en danger. Il dégaina son épée d’un geste, et la planta dans le bas du dos de son adversaire. Celui-ci émit un râle sifflant, et son apparence changea plusieurs fois avant qu’il ne s’il ne s’immobilise définitivement sur le sol, dans une flaque de sang bleu gris.

− Que… qu’est-ce que c’était que ça ?, haleta Daren, les yeux écarquillés. Quelle horreur ! Comment peut-on changer d’apparence comme ça ?

Imoen était encore sous le choc, mais son regard disait à Daren qu’elle en savait peut-être plus que lui.

− J’ai déjà vu ces… choses, lui répondit-elle, sa voix tremblant encore légèrement. Dans un livre. C’est une espèce humanoïde, qui se mêle parfois aux humains. On les appelle des dopplegangers, je crois. Ils sont sournois, et utilisent très intelligemment leurs capacités.

Daren n’avait jamais entendu quoi que ce fut à propos de ces étranges créatures métamorphes, mais il était sûr d’une chose : elles étaient véritablement terrifiantes. Une fois remis de leurs émotions, ils passèrent rapidement la pièce en revue. Les nombreux bureaux étaient tous laissés à l’abandon, et personne ne s’occupait visiblement plus des affaires courantes depuis des mois, si ce n’était des années. Il n’était pas surprenant que les affaires des Sept Soleils aient périclitées dans l’état où était sa gestion.

Les documents qu’ils saisirent ne leur furent pas d’une grande utilité. Factures, contrats et autres commandes étaient entassées en désordre dans la pièce. Daren et Imoen firent demi-tour vers le grand hall au-dessous.

− Et où se trouve Jhasso ?, s’interrogea Imoen, réalisant qu’ils n’avaient toujours pas mis la main sur le propriétaire présumé des lieux.

L’étage ne leur ayant pas apporté d’informations utiles, tous les deux décidèrent de passer le rez-de-chaussée au peigne fin. Et si le propriétaire des lieux était mort ? Après ce qu’ils avaient vu, plus rien n’était à exclure, et il était tout à fait concevable que ces montres aient pris régulièrement son apparence depuis des années pour ne pas éveiller les soupçons.

Ils étaient à l’affût du moindre indice, et tandis que Daren fouillait méticuleusement derrière chaque tableau, Imoen découvrit une porte, peinte de la même couleur que les murs, et légèrement dissimulée derrière une des statues.

− Viens par là !, j’ai trouvé quelque chose, lui lança-t-elle à travers la grande pièce.

La porte en question était verrouillée, mais la serrure rouillée qui la maintenait fermée ne demandait qu’à céder tellement le bois autour commençait à pourrir. En deux ou trois coups de pieds, Daren la força dans un craquement retentissant. Derrière, un escalier étroit et sombre descendait vers ce qu’on pouvait deviner être une cave.

Préparant leurs torches, les deux compagnons entamèrent leur descente vers les profondeurs inquiétantes et humides des Sept Soleils. L’escalier en colimaçon était en pierre usée, et de l’eau suintant des parois reflétait la lueur dansante de leurs torches. Une odeur de terre et de renfermé emplissait l’air à mesure qu’ils s’enfonçaient. Un peu plus loin, une lanterne posée sur une table éclairait faiblement une pièce qui ressemblait plus à une prison qu’à une simple cave. Du bas des marches, on distinguait trois grilles rouillées qui délimitaient autant de cellules. Dans celle de droite, ouverte, on apercevait deux hommes face à face. Daren et Imoen s’étaient avancés prudemment, la main à la garde, et les deux hommes se tournèrent vers eux presque simultanément. L’un d’eux leur tendit une main, et les supplia d’une voix tremblante.

− Par pitié ! Aidez-moi ! Cette créature a pris mon apparence, et veut m’éliminer ! Faites quelque chose, qui que vous soyez !

Le deuxième homme recula légèrement, effaré. Daren ne put que constater l’évidence : il était effectivement la copie conforme de l’autre.

− Que… Non !, s’écria la copie. C’est… c’est faux ! Je suis Jhasso, le propriétaire des lieux ! Et ces monstres m’ont enfermé ici depuis des lustres ! Aidez-moi !

Le premier reprit la parole, tout aussi effrayé que son double.

− Ne l’écoutez pas ! Il va tous nous tuer si vous ne faites rien !

Daren ne bougeait plus. Son regard allait et venait de l’un à l’autre rapidement, cherchant sans relâche une faille. L’un d’eux jouait la comédie, et était sans aucun doute un de ces dopplegangers. Mais lequel ? Ils étaient tous deux de la même taille, avaient la même voix, et comme il ne connaissait pas ce Jhasso personnellement, il était difficile de tendre un piège à la créature pour l’amener à se trahir. Tout à coup, Daren eut une idée. Une idée osée, mais qui pouvait porter ses fruits si la chance était de son côté.

− C’est bon, ne t’inquiète pas, répondit-il d’une voix légèrement sifflante. C’était juste pour te dire que j’ai éliminé deux intrus au-dessus. Je viens de prendre leur apparence pour ne pas éveiller les soupçons, c’est tout.

Le piège était grossier, et comme il n’avait aucune connaissance sur les dopplegangers, improviser s’avérait plutôt délicat. Mais cette diversion suffisait à son plan. Il avait à peine terminé sa phrase, qu’il observa le plus attentivement possible les deux visages identiques devant lui. À cette évocation, l’un d’eux avait une chance, même infime, de se trahir et de révéler sa véritable nature. L’homme au fond de sa cellule haussa les sourcils d’un air d’incompréhension la plus totale, tandis que celui qui les avait appelé le premier n’eut pas la moindre réaction. Pariant sur son intuition, Daren se précipita en un instant sur l’homme qu’il suspectait de ne pas être humain, et lui enfonça en plein cœur une dague qu’il cachait le long de sa jambe. La personne qu’il venait de poignarder eut un hoquet, et s’effondra au sol, sans vie. Pendant quelques secondes, une bouffée d’angoisse le submergea. Et s’il s’était trompé ? Et s’il venait tout simplement de tuer un innocent ? Sa victime restait désespérément humaine, et il vit au fond de la cellule l’autre Jhasso se relever et se diriger vers eux. Sa respiration s’accéléra. Il venait de commettre un meurtre. Imoen n’avait pas encore bougé, mais commençait à comprendre la situation. D’un geste rapide, elle tira son arc, et mit en joue celui qui sortait de sa prison.

− Ne faites plus un geste, ou je vous transperce le cœur !, lui ordonna-t-elle d’une voix forte.

Daren s’était retourné, et s’avançait prudemment vers leur ennemi.

− Attendez ! Que faites-vous !, répondit l’homme affolé. Vous êtes des leurs, vous aussi ? À l’aide !

Daren et Imoen s’échangèrent un regard. Lui aussi se jouait-il d’eux ? Ils avaient l’impression de vivre un rêve éveillé, ou plutôt un cauchemar. L’homme devant eux eut soudain un mouvement de recul, et pointa un doigt vers le sol derrière eux. Daren s’assura qu’il était toujours dans la ligne de mire d’Imoen et se retourna lentement. Le corps sans vie de Jhasso s’était transformé en une forme humanoïde grisâtre. Imoen poussa un soupir et abaissa son arc.

− Vous êtes bien Jhasso ? Le propriétaire des Sept Soleils ?, demanda alors Daren, soulagé.

− C’est bien moi, leur répondit l’homme devant eux. Et j’ai bien cru que plus jamais je ne parlerai à un être humain de ma vie !

Tous les trois remontèrent du sordide sous-sol, et Daren et Imoen lui posèrent de nombreuses questions sur ce qui était arrivé à son entreprise.

− Ça va faire maintenant un an que je suis enfermé dans ces geôles, les informa Jhasso. On m’apporte de la nourriture régulièrement, et on me pose des questions sur ma vie et sur mes habitudes. Mais maintenant que j’y réfléchis, ça fait sûrement des années que mes collaborateurs sont morts, et que je travaille sans le savoir avec ces créatures démoniaques !

− Les Sept Soleils sont maintenant en faillite, lui répondit Daren. Nous avons trouvés les bureaux à l’étage complètement à l’abandon. Il n’y a plus personne dans ces locaux, et je crois bien que seuls quelques dopplegangers entraient et sortaient régulièrement avec de nouveaux visages pour donner l’illusion d’une activité.

− C’est … une catastrophe…, reprit Jhasso. Et le pire, c’est que je suis responsable de cette faillite aux yeux de mes clients. Même si je n’ai rien fait, c’est avec mon apparence que ces horreurs ont dirigé la guilde ces derniers mois…

− Vous devriez allez voir « La Balafre », au Poing Enflammé, répondit Imoen, tentant de réconforter le marchand. C’est d’ailleurs lui qui nous envoie.

− « La Balafre » ? C’est vrai ? Ah, je suis soulagé que ce soit lui qui se soit inquiété de mon sort…

− Il nous a dit que votre comportement était étrange ces derniers temps, comme si vous ne le reconnaissiez plus, l’informa Daren. À mon avis, il devait avoir rencontré l’une de ces créatures ayant pris votre forme…

− Vous devriez aller lui demander conseil, continua Imoen. Je suis sûre qu’il saura vous aider.

Daren et Imoen quittèrent le grand hall de la guilde déchue, accompagnés de Jhasso. Dehors, le soleil commençait à décliner derrière les murailles de la ville. Les deux gardes à l’allure étrange qui surveillaient l’entrée n’étaient plus à leur poste, et Daren suspecta aussitôt qu’il devait s’agir là aussi de dopplegangers, et qu’ils avaient dû abandonner leur poste lorsque les deux premiers « marchands » les avaient prévenus de la situation. Jhasso les remercia chaleureusement une fois encore, et Daren et Imoen prirent la direction de l’auberge du « Chant de l’Elfe », tentant désespérément de retrouver leur chemin à travers les innombrables ruelles de la Porte de Baldur.

La soirée était bien entamée quand ils finirent enfin par arriver à destination. La luminosité rougeâtre du crépuscule illuminait encore un peu le ciel, mais on apercevait déjà de la lumière de la plupart des fenêtres du bâtiment. Le Chant de l’Elfe était une grande auberge, conviviale et cosmopolite. De nombreux serveurs sillonnaient les tables et prenaient les commandes des habitués comme des gens de passage. Daren et Imoen cherchèrent dans un premier temps leurs deux amis du regard, mais se résignèrent à s’attabler eux aussi afin d’attendre leur retour.

− « Surtout, soyez bien de retour ce soir, on ne sait jamais ! », mima Daren d’une voix criarde.

Imoen pouffa de rire.

− On se demande pourquoi elle nous donne des horaires de rendez-vous… Elle est incapable de s’en tenir à un plan !, continua-t-il d’un ton rageur.

− C’est pas comme si on n’était pas habitués…, lui répondit Imoen. Si demain matin ils ne sont toujours pas revenus, on verra ce qu’on fait. Mais en attendant… repos !

Elle se servit une portion de viande, et enfourna une bouchée du plat qu’on venait de leur apporter.

− Tiens ! Sers-toi. C’est vraiment délicieux, ici.

Ils montèrent se coucher vers minuit, après avoir perdu tout espoir de voir revenir les deux demi-elfes avant le lendemain. Pour le moment, ils ne se faisaient pas de soucis. Ils étaient coutumiers de ce genre de retard, et s’il s’avérait qu’ils s’étaient retrouvés dans une situation dangereuse, tous deux étaient de suffisamment redoutables combattants pour s’en sortir sans leur aide.

Une nouvelle mission

Sortir de la forêt s’était avéré beaucoup plus simple que prévu. Les esprits gardiens des druides avaient-ils considérés qu’ils ne représentaient finalement pas une menace ? Ou les remerciaient-ils d’avoir contribué à un retour à l’équilibre naturel ? Dans tous les cas, ils avaient progressé sans peine, et purent quitter la forêt sans encombre en deux fois moins de temps qu’il ne leur fallut pour y pénétrer. Khalid, Daren, Jaheira et Imoen s’échangèrent les détails de leur épopée, chacun des deux groupes relatant à l’autre comment l’action s’était déroulée de son côté. Tandis que Khalid et Daren avaient arpenté les galeries souterraines de la mine, Jaheira avait appelé tous les animaux des environs à combattre, visiblement ravis de venger leurs frères tombés sous les coups des mercenaires. Pendant ce temps-là, Imoen avait quant à elle semé la panique chez leurs ennemis en brouillant magiquement leur vision. Tous étaient fiers de leur exploit, et même s’ils avaient conscience de s’être définitivement fait un ennemi des plus dangereux, avoir infligé un tel revers au Trône de Fer leur avait mis du baume au cœur. Khalid félicita Daren de s’être approprié aussi rapidement l’une de ses bottes secrètes, et ils discutèrent combat et tactique toute la fin de l’après-midi. Tout allait pour le mieux, jusqu’au soir, où les visages se crispèrent autour du foyer que venait d’allumer Khalid.

− Daren, il faudrait qu’on parle…, annonça Jaheira d’un air grave.

Leur campement pour la nuit était juste monté, et tous les quatre se tenaient en cercle autour de l’âtre dans un silence devenu pesant. Les deux demi-elfes dévisageaient Daren intensément. Imoen sembla aussi surprise que lui de cette injonction si abrupte, mais se retint de tout commentaire. Il soupira longuement, et répondit enfin.

− Oui ? Que se passe-t-il ?

Khalid et Jaheira s’échangèrent un bref regard, qui laissait présager une conversation difficile. Au fond de lui, une petite voix lui susurrait qu’il savait déjà ce qu’elle allait lui dire, mais il préféra l’ignorer, pour le moment.

− Je voudrais que tu me répondes franchement…, commença-t-elle, quelque peu gênée.

Elle déglutit.

− Sais-tu pour quelles raisons Gorion tenait-il tant à ce que tu restes enfermé dans Château-Suif ?

Son cœur s’accéléra. Où voulait-elle en venir ? La petite voix se fit plus vive, et plus présente.

− Tu dois bien te douter, même si tu ne sais rien de ta propre histoire, tout comme nous, que Gorion avait sûrement prévu ce qui s’est passé aujourd’hui.

Une boule se forma dans sa gorge. C’était bien de ça dont il s’agissait. Son répit n’avait été seulement dû au fait qu’ils étaient pressés par le temps.

− Non, murmura-t-il après de longues secondes de silence. Gorion ne m’a jamais rien dit à ce sujet…

− Mais, reprit Jaheira, incisive, penses-tu qu’il était au courant de…

− Laissez-le !, s’écria Imoen en se levant. Vous… Vous l’accablez, alors qu’il nous a tous sauvé la vie ! Ne l’oubliez pas !

Daren écarquilla les yeux en voyant son amie d’enfance prendre ainsi sa défense. Depuis toujours, ces rôles avaient été inversés, et qu’Imoen s’enflammât pour le soutenir lui réchauffa le cœur. Khalid secouait la tête lentement depuis le début de leur entretien déjà, et semblait de plus en plus mal à l’aise. Jaheira n’avait pas encore répondu à l’intervention d’Imoen.

− Ce n’est pas ce que tu crois, Imoen, s’excusa Khalid. Nous sommes très reconnaissants à Daren pour ce qu’il a fait, mais tu dois comprendre que ce sujet nous fait nous poser beaucoup de questions. Pourquoi ? Comment ? Ou plus simplement même : « quoi » ?

Daren regarda tour à tour les deux demi-elfes. Malgré sa maladresse et son naturel bourru, il avait découvert une Jaheira qu’il ne soupçonnait pas. Une femme prête à mettre sa vie en jeu pour sauver des vies humaines d’un esclavage barbare. Ce qui compensait amplement son manque récurrent de tact. Peut-être n’avait-elle pas eu l’intention de donner une tournure aussi accusatrice à ses questions, même si la forme n’était pas des plus habiles ?

− Je ne sais vraiment pas, finit-il par répondre. Je ne sais rien, rien de tout ce qui m’arrive. Peut-être que Gorion le savait, ajouta-t-il d’un ton pensif, mais il n’en a jamais fait allusion.

Il hésita un instant, et continua.

− Et… Et vous ? Vous étiez ses amis, non ? Il n’a jamais rien mentionné… à mon sujet ?

− Pas plus que ça, non, répondit Khalid. Mais même au sein des Mé… Aïe !

Sa phrase fut coupée par un virulent coup de coude de Jaheira, qui lui décocha un regard noir. Khalid se tourna vers elle d’un air interdit, et elle reprit précipitamment.

− Ça n’a pas grande importance, finalement. Mais sache que Gorion ne nous a rien dit à ton sujet. Il fut un grand maître pour nous deux, et je lui fais pleinement confiance sur les raisons qui l’ont poussées à ne rien avoir révélé, à vous deux comme à nous.

Un maître ? Avait-elle été son élève, elle aussi ? Elle parlait de lui en de tels termes qu’il lui semblait impossible que cela n’ait pas été le cas.

− Vous avez été l’élève de… ?, commença Imoen, elle aussi abasourdie.

− Non, bien sûr !, coupa Khalid en riant. Disons plutôt qu’il a longtemps été un exemple pour nous, et surtout pour Jaheira.

La yeux de la druide se perdirent un instant dans ses pensées, son visage trahissant une nostalgie certaine. À en juger par sa réaction, il n’avait pas été le seul à être peiné par la mort de son père adoptif. Gorion était un sage, et ses enseignements étaient toujours justes et éclairés.

− Si je devais retenir une seule chose de ce qu’il m’a appris, approuva-t-elle, c’est que l’esclavage est le pire des crimes. L’avilissement imposé par la force et la violence, rabaissant l’être humain à une simple marchandise que l’on peut jeter lorsqu’elle est inutile.

Sa voix était froide et déterminée, et un léger sourire vengeur se dessina sur ses lèvres tandis qu’elle prononçait ces mots. Il était effectivement inenvisageable qu’ils aient quittés la mine du Trône de Fer sans avoir libéré de leur joug les mineurs qui y étaient exploités. Surtout avec Jaheira à leurs côtés.

Khalid posa une main affectueuse sur l’épaule de Daren, un sourire d’excuse sur les lèvres, et partit embrasser sa femme avant de se coucher. La nuit était tombée, et une longue marche les attendait les jours suivants. Daren se remémora longuement leur journée mouvementée avant de s’endormir, plus serein, au milieu de la nuit.

La capitale ne se trouvait plus si loin en direction du nord. En à peine deux jours, ils étaient ressortis de Bois-Manteau et approchaient de l’imposant pont qui traversait le fleuve Chionthar, en direction du cœur de la cité.

− Cela fait une éternité que je ne suis pas revenu à la Porte, dit Khalid d’un air songeur.

− Et cela ne m’a pas manqué…, compléta Jaheira en faisant la moue. Cette ville portuaire est vraiment gigantesque, et je ne suis pas une inconditionnelle des foules…

Daren n’avait encore jamais visité de grande ville. Il avait déjà trouvé Berégost immense, et avait du mal à s’imaginer ce que pouvait représenter la vie à l’intérieur des murailles titanesques qui encerclaient cette cité. Tous les quatre traversèrent le pont, qui aboutissait devant une immense herse, lourdement gardée par une demie douzaine d’hommes aux couleurs du Poing Enflammé.

− Halte voyageurs !, leur héla la voix forte de l’un des gardes. Vous devez montrer votre laissez-passer pour pénétrer en ville !

Jaheira s’avança, et prit à son tour la parole.

− Nous devons absolument entrer. Nous avons des informations importantes à donner aux ducs de la Porte, ajouta-t-elle.

L’évocation des ducs surprit le soldat sur le moment, et Jaheira s’engouffra dans cette brèche.

− Nous avons été mandaté officieusement par la Porte pour enquêter sur la guerre contre l’Amn, et nous rentrons faire notre rapport. Pourriez-vous nous conduire à votre supérieur ? Nous avons des nouvelles des plus importantes au sujet des mines de Nashkel à lui communiquer.

Elle n’avait pas la moindre idée de qui pouvait être ce supérieur en question, mais leurs preuves sur le terrible complot qui se tramait à l’intérieur de ces murs convaincraient sans aucun doute plus facilement un haut responsable que l’un de ces militaires bornés.

Le garde la considéra quelques secondes, hésitant visiblement à déranger son chef, puis hocha lentement la tête.

− Restez ici, je reviens dans un moment, finit-il par répondre.

Jaheira fit demi-tour, et s’accouda à la rambarde du pont, humant la brise fraîche en contemplant la mer qu’on apercevait à l’horizon. Imoen s’assit un peu plus loin, sortant son volumineux grimoire, laissant Daren et Khalid reprendre leur discussion qu’ils avaient laissée de côté lors de leur arrivée. Une demi-heure s’écoula ainsi, le soldat qui les avait reçus n’étant visiblement que peu zélé. Il revint un peu plus tard, accompagné d’un homme à l’allure athlétique. L’homme descendit du chemin de ronde par un étroit escalier en colimaçon et s’approcha des quatre compagnons, une main tendue.

− On m’appelle « La Balafre », se présenta-t-il, et je suis le commandant en second du Poing Enflammé. L’un de mes hommes m’a dit que vous aviez des informations de la plus haute importance. Je vous écoute. Soyez brefs, je n’ai pas que ça à faire.

Cet homme portait bien son surnom. Une interminable cicatrice lui traversait le visage, de son œil gauche à sa mâchoire droite. Il avait sans doute été un soldat avant de devenir gradé, lui conférant une expérience complète et accomplie de son métier. Son visage laissait transparaître une impatience à la limite de l’agacement, mais on sentait qu’il était aussi intrigué par ce qu’il allait pouvoir entendre. Jaheira lui tendit sa main en retour, et commença à exposer la situation. Ils ne devaient pas laisser passer la chance qu’ils avaient eue d’être reçus par une personne haut placée, et devaient absolument le convaincre de les laisser entrer.

− Nous avons les preuves d’un complot derrière la guerre contre l’Amn, expliqua Jaheira, ainsi que la pénurie de fer. Nous pensons qu’une organisation établie en ces murs, connue sous le nom de « Trône de Fer », est derrière tout cela. Notre enquête nous a conduits à Nashkel, à Valpeld puis à Bois-Manteau, où nous avons recueilli à chaque fois des écrits compromettants, et nos recherches nous amènent maintenant à la Porte de Baldur.

Elle fit une pause. Son interlocuteur l’écoutait attentivement, et sembla très réceptif à ses propos. Il plissa un instant les yeux, et prit la parole à son tour.

− Êtes-vous le petit groupe qui a fait parlé de lui aux mines de Nashkel ?

− Nous avons effectivement commencé nos explorations là-bas, et nous y avons éliminé un homme qui dirigeait des kobolds et tuait des mineurs.

« La Balafre » parut tout à coup mal à l’aise, et les rumeurs qu’ils avaient entendues à leur retour à Berégost expliquaient aisément son revirement soudain. La médiocre prestation du Poing Enflammé dans le sud du pays, ridiculisée par un petit groupe, qui avait affronté et vaincu le danger sous leur nez… Jaheira ne lui laissa cependant pas le temps d’y réfléchir davantage, et poursuivit son argumentation.

− Nous avons aussi libéré un notable de la Porte, un certain Ender Saï, qui était prisonnier des mercenaires des « Griffe Noires ». Il pourra vous confirmer nos dires, et vous expliquer la situation de son point de vue.

L’évocation d’Ender Saï créa un déclic chez le soldat. Soudainement, son visage s’éclaira, et il se détendit.

− Ah ! Vous êtes les sauveurs d’Ender ? J’ai effectivement entendu parler de vous. Vous auriez dû le dire plus tôt !

Il fit un signe aux soldats qui montaient la garde sur le chemin de ronde, et la lourde herse s’ouvrit dans un fracas retentissant. Jaheira, Khalid, Daren et Imoen le suivirent, et franchirent à leur tour le seuil de la cité. « La Balafre » les invita à s’approcher et leur déclara en baissant la voix.

− J’aurai d’ailleurs besoin d’un solide groupe pour mener une enquête délicate, si cela vous intéresse…

Tous les quatre s’échangèrent un regard rapide.

− C’est bien payé, évidemment, s’empressa-t-il d’ajouter aussitôt.

− À quel propos ?, demanda Khalid d’un air sceptique.

Ils étaient venus ici dans un but précis, et ils n’avaient pas de temps à perdre à s’occuper des affaires courantes. Toutefois, ils ne souhaitaient pas non plus froisser leur interlocuteur, et se retrouver ainsi au point de départ. Si c’était la seule solution, ils lui rendraient bel et bien ce service.

− Je vous explique la situation, continua le soldat. Depuis quelques temps, une de mes connaissances qui travaille à la guilde marchande des « Sept Soleils » a un comportement des plus étranges. Il ne me parle plus, alors que nous nous connaissions assez bien, et surtout, lui et ses collaborateurs dirigent la société de manière complètement aberrante. Ils vendent leurs produits à perte, cèdent des actifs de valeur non négligeable, et ont abandonné des marchés des plus rentables. Comme c’est une guilde importante de la Porte, et qui plus est une des plus anciennes, les ducs s’en sont inquiétés et m’ont chargé d’une enquête plus approfondie sur la question.

Les « Sept Soleils ». Ce nom évoquait quelque chose à Daren. C’était la guilde dont il était fait référence dans une des lettres qu’ils avaient trouvées. D’après leurs sources, ils avaient été infiltrés il y a maintenant plusieurs années par le Trône de Fer. Cette mission était donc, en plus d’être rentable, particulièrement riche en enseignement pour leur propre quête.

− J’ai vraiment du mal à faire la part des choses en ce moment, continua « La Balafre ». Il se passe en ville des évènements vraiment bizarres, et j’ai besoin d’étrangers, comme vous quatre, pour pouvoir infiltrer et espionner cette société.

Il s’arrêta, ayant visiblement terminé sa présentation. Il dévisagea d’un regard inquiet chacun des quatre compagnons, espérant une réponse positive à sa proposition.

− Je pense que nous pourrions nous occuper de ceci, conclut Jaheira.

« La Balafre » poussa un soupir de soulagement, et serra chaleureusement la main de la demi-elfe, remerciant en même temps les trois autres. Cet homme avait l’air honnête et droit, et le sort de sa cité semblait le préoccuper sincèrement.

− Nous devons aussi vous prévenir de quelque chose d’important, ajouta Khalid à l’attention du soldat. Notre enquête actuelle porte sur une autre guilde de la ville, le Trône de Fer. Nous avons découvert à son actif, la corruption des mines de Nashkel, la séquestration d’Ender Saï, ainsi que l’exploitation d’une mine clandestine au plus profond de Bois-Manteau, dans laquelle ils emploient des esclaves.

« La Balafre » écoutait Khalid avec intérêt, hochant la tête d’un air grave.

− Et nous avons trouvé des preuves, datant de plusieurs années, qui tendraient à faire penser que le Trône serait à l’origine des problèmes actuels aux Sept Soleils. D’après nos renseignements, le Trône de Fer les aurait infiltrés et corrompus depuis longtemps de l’intérieur. Ce que nous observons maintenant n’est sûrement qu’une partie infime de la machination qui est en œuvre.

Le visage du soldat se décomposa aux révélations de Khalid.

− Je vous fais entièrement confiance, finit-il par dire d’un air grave. Et je n’ai jamais porté ce Trône de Fer dans mon cœur, de toute façon. Je vous laisse entière latitude pour mener à bien votre enquête, mais je dois vous prévenir de quelque chose. La justice n’est plus ce qu’elle était ici, et même si vos preuves semblent irréfutables, il vous faudra de très solides accusations pour mettre en défaut le Trône de Fer. Je vous conseille de monter un dossier implacable avant de vous lancer dans quelques procédures judiciaires que ce soit.

Un messager portant les insignes du Poing Enflammé surgit de nulle part, manquant de heurter son supérieur.

− Mon commandant !, commença-t-il, en se mettant au garde à vous.

− Repos, lui répondit « La Balafre » d’un air agacé. Qu’est-ce qui se passe, encore ?

− Le duc Eltan, mon commandant. Il demande à vous voir d’urgence.

Le duc Eltan était l’un des quatre ducs qui gouvernaient la Porte de Baldur, et en cela le supérieur direct de « La Balafre ».

− Ah, très bien. J’arrive.

Il se tourna vers le petit groupe.

− Je suis désolé, mais le devoir m’appelle. Une dernière chose pour commencer vos investigations : la personne que je connais au Sept Soleils et dont je vous parlais tantôt se nomme Jhasso. J’espère que vous arriverez à obtenir quelque chose. Si c’est le cas, n’hésitez pas à passer me voir au quartier général du Poing Enflammé. Que Tyr vous garde, mes amis.

Ils se séparèrent d’un signe de la main, et le soldat disparut peu après dans l’escalier par lequel il était arrivé. L’objectif initial était accompli. Ils avaient franchi les portes de la grande cité, progressant pas à pas dans leur enquête, la foule anonyme de la Porte de Baldur leur procurant une couverture idéale pour disparaître sous les yeux même de leurs ennemis.

Chapitre 4 : Complot

Après de longues minutes de silence, Jaheira, Khalid puis Imoen reprirent connaissance. Ils étaient encore éprouvés par la puissante magie noire de Davaeorn, mais finirent par reprendre leur souffle. Seul Daren était encore alerte, et allait et venait vers chacun de ses compagnons, guettant le moindre signe de rétablissement de leur part. Ils étaient tous en vie. Lui qui crut un instant être le seul survivant de ce terrible combat… Jaheira l’observait depuis quelques instants, d’un regard stupéfait. Elle était vraisemblablement restée suffisamment consciente pour avoir remarqué ce qui s’était passé.

− Daren…, commença-t-elle, d’une voix fatiguée.

Son cœur se serra, et il sut ce qu’elle allait lui demander. Son secret, ce terrible secret, qu’il gardait depuis le début de leur voyage, allait être révélé. Il ne pouvait plus fuir, et devait affronter la réalité en face.

− Qui es-tu réellement ?, finit-elle par demander.

Daren sentit son estomac se nouer. Il se doutait que quiconque ayant aperçu son regard fou quelques minutes plus tôt se serait posé la même question. Il représentait sans doute une menace pour ses compagnons à présent. Sa présence même dans ce groupe allait-elle être remise en question ? Il se sentait souillé. Il avait honte d’être lui-même. Le simple fait de se souvenir de ce sentiment de haine absolue lui donnait la nausée. Il fallait pourtant qu’il s’explique. Imoen le dévisageait intensément, de son regard bleu sombre. Elle qui la connaissait depuis toutes ces années semblait deviner le malaise qui le rongeait en cet instant. Il lui retourna son regard, espérant un instant qu’elle l’absoudrait de tous ses torts, mais il sut que c’était à lui de s’expliquer, seul. Daren prit une grande inspiration. Tout le monde était suspendu à ses lèvres.

− Je ne sais pas… Je… Depuis notre départ, j’ai fait des rêves, des cauchemars, étranges. Comme si quelqu’un, ou quelque chose, était à l’intérieur de moi, et me parlait.

Jaheira haussa les sourcils.

− Au départ, ce n’étaient que des rêves, des choses plus ou moins absurdes, sans queue ni tête, puis plusieurs éléments, toujours les mêmes, revenaient sans cesse. Une sensation de… rage, mêlée à celle une excitation morbide.

Il jeta un œil aux trois autres qui l’écoutaient les yeux écarquillés, et continua.

− Et là, j’ai senti que ça revenait. Au fur et à mesure que je me sentais partir, cette sensation m’emplissait, et … à un moment, je ne me contrôlais plus. J’aurais tué n’importe qui devant moi, je crois…

Il n’avait très certainement pas choisi le plus judicieusement ses mots, mais il en avait assez de contourner le problème. Ou de mentir à ses compagnons.

− Mais j’ai déjà combattu ce… cette chose, reprit-il, le plus sincèrement qu’il put. Dans un de mes rêves. J’ai déjà réussi à garder le contrôle, et à conserver cette… puissance. C’était comme si je reprenais petit à petit possession de mon corps. C’est ce qui c’est passé, tout à l’heure. Voilà.

Il déglutit, attendant le jugement de ses compagnons. Allaient-ils le prendre pour une sorte de monstre ? Pour un fou ? Ou pour le moins, quelqu’un de fortement dérangé ? Il appréhendait le moment où l’un d’eux, vraisemblablement Jaheira, prendrait la parole. Plusieurs secondes de silence suivirent la fin de son explication, et Khalid, Jaheira et Imoen semblaient peser attentivement ses propos. Il ferma les yeux un instant, attendant le verdict, puis une voix féminine lui répondit.

− Merci, Daren. Tu nous as sauvé, nous tous.

C’était Imoen, qui se dirigeait vers lui, et le fixait de son regard azuré. Elle se retourna un instant vers les deux autres, et poursuivit.

− Nous te sommes tous très reconnaissants d’avoir fait usage de ce pouvoir. Même si nous ne savons pas encore ce qu’il en est, et même si, d’après ta description, son origine semble maléfique. Je sais que tu es quelqu’un de bien, et je suis sûre que tu sauras toujours garder raison.

Les deux autres s’étaient levés eux aussi, les propos d’Imoen les avaient visiblement convaincus. Jaheira se contenta d’un bref hochement de tête sourire dans sa direction, mais Khalid s’approcha de lui, une main tendue.

− Merci, petit. Tu as peut-être un pouvoir dangereux enfoui en toi, mais je suis sûr que tu sais l’utiliser avec sagesse.

Daren ne put retenir quelques larmes de soulagement. Il se souvint alors de la voix de ses rêves. « Tu finiras par apprendre ». Peut-être était-il en train d’apprendre, en définitive ? Apprendre à se servir de son pouvoir, ce pouvoir qu’il ne comprenait pas encore.

− Bon, c’est pas tout ça, mais on n’a pas encore fini !, les interrompit Jaheira, pragmatique. Fouillons ce bazar, trouvons des indices, et de quoi nous déguiser.

Ce n’étaient pas les armoires et bureaux qui manquaient dans cette pièce. On trouvait quantité de registres et de journaux de bords dans le moindre tiroir. Leurs recherches prirent du temps, et Daren réalisa la chance qu’ils avaient eu d’avoir débuté par la cabane d’une personne haut placée, et qui ne souhaitait sans doute pas souvent être dérangée. Néanmoins, il leur fallait terminer leurs fouilles rapidement pour ne pas compromettre cette chance. Au bout d’une dizaine de minutes, chacun rassembla ses trouvailles, et ils firent le point sur leurs découvertes.

− J’ai trouvé de nombreuses missives, commença Khalid, de Tazok pour la plupart, mais aussi quelques unes avec un nom qui revenait souvent. Un certain « Reiltar ». De ce que j’en ai déduit, la personne au dessus de Davaeorn dans la hiérarchie du Trône de Fer.

− Moi aussi, j’ai lu ce nom, renchérit Daren. Là, regardez. Cette lettre parle de la mission de Tazok et des mercenaires des « Griffes Noires ». Il est fait allusion ici aussi au Zhentarim, et c’est effectivement, comme nous l’avait dit Ender, une couverture pour le Trône de Fer. Ils mentionnent que les bandits capturés par le Poing Enflammé ont révélés qu’ils travaillaient pour les Zhents.

− C’est une organisation très bien huilée, commenta Jaheira. Ecoutez aussi ce que j’ai trouvé. Si la date sur cette lettre est bien celle à laquelle elle a été envoyée, la situation est encore plus grave que ce à quoi nous pouvions nous attendre.

« Le 16 Flammerige, 1368

 

Davaeorn,

 

Nos projets se déroulent comme prévu. Mon fils Sarevok est arrivé de notre quartier général d’Ordulin. Il apporte des nouvelles de la part de nos supérieurs ; notre progression les satisfait jusqu’ici. J’ai l’intention de nommer Sarevok commandant de nos forces mercenaires dans la région. Il a déjà envoyé son subalterne, Tazok, à Bois-Manteau, pour prendre le commandement des forces basées là-bas. Les choses avancent vite ici à la Porte de Baldur. Nous avons posté notre premier agent parmi les rangs des Sept Soleils.

 

Reiltar. »

1368… Cela faisait donc plus de cinq ans que cette opération se préparait. La pénurie de fer et la guerre avec l’Amn n’étaient en définitive que la conclusion de manigances bien antérieures. Jaheira avait raison. La situation était plus grave qu’il n’en paraissait au premier abord. Si ce Trône de Fer préparait bien ces évènements depuis tant d’années, il allait être d’autant plus difficile de leur barrer la route.

− Qu’allons-nous faire, maintenant ?, s’enquit Daren.

La sensation d’être devant une muraille gigantesque lui avait fait perdre tout espoir de pouvoir poursuivre cette enquête. Il ne voyait pas comment quatre voyageurs errants à travers la Côte des Epées pourraient enrayer cette imposante machination.

− Il va falloir nous renseigner sur ce Sarevok, ainsi que ce Reiltar. Ils ont l’air d’être des notables de la Porte de Baldur, répondit Jaheira.

− J’ai déjà entendu ce nom de « Sept Soleils » qui est mentionné dans la lettre, ajouta Khalid. Il me semble que c’est une guilde marchande de la Porte, concurrente de ce point de vue du Trône de Fer.

− Intéressant, reprit Jaheira. C’est certainement une piste à explorer. Mais pour commencer, il nous faut impérativement trouver un moyen de pénétrer dans la ville. Une fois à l’intérieur, nous devrons absolument localiser le siège du Trône de Fer, et y trouver d’autres indices.

Une voix jusqu’alors restée silencieuse s’éleva derrière eux.

− J’ai peut-être bien la réponse, intervint Imoen, brandissant à son tour un rouleau de parchemin jauni. Ecoutez ce que j’ai trouvé, moi aussi.

« Le 4 Alturiak 1368,

 

Davaeorn,

 

J’ai reçu votre demande de nouveaux esclaves. Ils vous seront envoyés dès que possible. Les événements vont bon train à la Porte de Baldur. Nous avons acheté une propriété nobiliaire à l’ouest. Elle servira de base à nos opérations. Il s’agit d’un bâtiment ancien près des docks, vraisemblablement construit avant l’édification du deuxième mur. Ce mur constitue un outil de défense considérable contre ceux qui tentent de nous piller.                                                               

                                                                                                                                 Reiltar. »

La Porte de Baldur. Tout conduisait vers cette ville. Le Trône de Fer, ce Reiltar ainsi que son fils Sarevok. Chaque nouvel indice les y amenait. Mais Jaheira n’avait pas vraiment écouté la fin du message. Dès la première ligne, elle avait plissé les yeux, et serré la mâchoire d’un air menaçant.

− Des esclavagistes… Les ordures…

Elle semblait véritablement hors d’elle. Tout le monde s’était focalisé sur la localisation du quartier général du Trône de Fer, mais à l’évocation du mot « esclave », son visage s’était considérablement durci.

− J’ai trouvé des noms dans les registres sur le bureau, continua-t-elle, le visage toujours crispé de colère. Des noms barrés, des pages entières… Ils font mourir des esclaves dans leurs mines !, s’écria-t-elle, indignée.

Khalid lui fit signe de baisser la voix.

− Calme-toi, ma chérie. Nous ferons cesser ces horreurs en temps et heure. Pour le moment, nous ne pouvons rien faire à nous quatre, à part nous faire capturer !

Ses propos étaient raisonnables, mais ne semblaient pas infléchir la hargne de la druide qui bouillait intérieurement. Laisser ces esclavagistes libres de tuer à la tâche des hommes, femmes, et même des enfants, lui était insoutenable.

− J’ai peut-être une idée, proposa alors Imoen, une volumineuse clé rouillée à la main. J’ai trouvé plusieurs plans de la mine, ainsi cette grosse clé. Il semblerait que le petit cours d’eau qu’on a longé tout à l’heure ne soit en fait que le bras d’une rivière souterraine beaucoup plus importante.

Elle marqua une pause, et feuilleta quelques instants le registre dont elle parlait.

− Voilà. Au premier sous-sol, on a construit un barrage, une sorte de bouchon qui détourne la rivière, et qui empêche l’eau d’inonder la mine toute entière.

Daren commençait à comprendre où elle voulait en venir. Imoen fit un grand sourire, et désigna alors sa clé.

− Et ceci est la clé qui permet d’ouvrir ce bouchon.

Jaheira réfléchissait à toute vitesse, et était bien déterminée à ne pas partir en laissant cet endroit intact. Aucun argument ne semblait pouvoir la faire fléchir, et les trois autres finirent par se rendre à sa détermination. Toutefois, s’ils voulaient tenter quelque chose, ils devaient tout d’abord trouver un moyen de s’approcher du souterrain sans être repérés, et d’en faire sortir les mineurs avant de déclencher une quelconque inondation.

Tout à coup, quelques coups brefs retentissant à la porte firent le silence dans la pièce. Quelqu’un venait de frapper, et tous les quatre stoppèrent aussitôt leur respiration. Khalid s’approcha de la porte à pas de loup, et invita Daren à le suivre d’un signe. En quelques secondes, ils se postèrent tous deux de chaque côté de l’ouverture, prêts à réduire au silence quiconque entrerait.

Nouveaux coups. Ils n’allaient apparemment pas pouvoir contourner le problème… Ces personnes étaient venues pour rencontrer Davaeorn, et semblaient prêtes à insister pour cela. La priorité absolue consistait à ne pas éveiller les soupçons, en déclenchant par là même une alerte générale.

Jaheira se couvrit la bouche de sa manche, et répondit de sa voix la plus rauque.

« Entrez ! »

La poignée tourna légèrement, et la porte de bois s’entrouvrit dans un grincement plaintif. Daren se plaqua contre le mur. Il devina aux bruits étouffés derrière la porte deux individus, et mit tous ses sens en alerte. Jaheira et Imoen s’étaient quant à elles dissimulées derrière l’une des nombreuses armoires qui décoraient la pièce. La cabane était sans dessus dessous, et ils n’avaient pas eu le temps de ranger les innombrables documents qui jonchaient le sol, ni de déplacer le corps du mage, dont on apercevait les jambes de l’entrée.

La porte s’ouvrit alors en grand, et deux gardes en uniforme firent quelques pas dans la pièce. La lumière dehors était vive, et les deux hommes mirent quelques secondes à s’adapter à l’ambiance plus tamisée de la cabane. Tandis qu’ils réalisaient à peine le désordre indescriptible qui y régnait, deux ombres se glissèrent derrière leur dos à la faveur de l’effet de surprise. Et avant même que l’un d’eux ne puisse émettre un cri, deux violents coups les assommèrent en un instant. Khalid et Daren refermèrent la porte derrière eux, et ligotèrent solidement leurs prisonniers.

− Je crois que nous tenons notre moyen d’infiltration, lança Khalid à sa femme d’un ton victorieux.

Khalid et Daren étant les deux seuls hommes de l’équipe, ils enfilèrent rapidement les tuniques du Trône de Fer. S’ils devaient s’approcher de la mine, le seul moyen était de se travestir en deux de ces mercenaires, et d’après leurs observations, ces troupes n’étaient composées que d’hommes. Imoen, qui avait analysé minutieusement les plans de la mine, leur expliquait en même temps qu’ils s’habillaient l’emplacement exact du barrage. Le plan était simple : pendant que Daren et Khalid prévenaient les mineurs et actionnaient le mécanisme, les deux autres devaient se rendre hors du campement, et déclencher une attaque qui ferait diversion. Ce plan comportait certes des risques, mais c’était le seul qu’ils avaient.

Une fois accoutrés de leurs tabars gris aux insignes du Trône de Fer, Daren et Khalid s’éclipsèrent de la cabane, et suivirent les rails qui conduisaient sans doute à l’entrée de la mine. Personne ne semblait encore avoir remarqué l’absence de Davaeorn. Les nombreuses patrouilles du camp sillonnaient toujours les murailles extérieures, à l’affût d’animaux sauvages. Le plus discrètement possible, tous les deux se dirigèrent vers le tunnel qui jouxtait le moulin à eau, et s’engouffrèrent dans les sombres galeries. D’un rapide coup d’œil en arrière, Daren entraperçut un instant une silhouette féminine plonger dans le cours d’eau qu’ils avaient emprunté à l’aller. Pour le moment, tout se déroulait comme prévu.

Ils devaient impérativement contacter des mineurs, et faire circuler au plus vite l’information de leur évacuation. Tous devaient être sortis lorsqu’ils libèreraient les eaux. Afin d’avoir le champ libre, ils devaient attendre une attaque extérieure, orchestrée par Jaheira, pour agir sans attirer l’attention. Les deux autres étaient à l’évidence sorties du camp, car quelques minutes plus tard, l’alerte d’un assaut était donnée. On entendait au loin la cloche de l’alarme, et des cris alertant le camp d’une attaque d’animaux. Daren poussa un soupir de soulagement mais Khalid le rappela à l’ordre : leur mission était loin d’être achevée. Ils se dissimulèrent quelques instants dans le recoin d’une galerie, et entendirent passer les patrouilles qui circulaient à l’intérieur des tunnels, arrivant en renfort de leurs camarades qui combattaient au-dessus. Le champ était libre. Ils devaient agir le plus rapidement possible.

− Dirige-toi vers la porte, j’ai encore à peu près le plan des galeries en tête, et je m’occupe de prévenir un maximum de mineurs, lui ordonna Khalid. Tiens toi prêt, et dès mon retour, inonde-moi tout ça !

Daren acquiesça d’un signe et prit le chemin du barrage. À quelques mètres de sa destination, il aperçut deux gardes du Trône de Fer, qui étaient vraisemblablement assignés à la surveillance, et eut juste le temps de se plaquer contre la paroi. Ils ne l’avaient apparemment pas repéré, mais cela ne changeait de toute façon pas la donne. S’il ne trouvait pas rapidement un moyen de les déloger, l’affrontement serait inévitable, cette porte devant impérativement être libre à l’arrivée de son compagnon. Il dégaina le plus silencieusement possible ses deux épées, et retourna la deuxième contre son gantelet, la lame courant le long de son avant-bras. Il s’était entraîné plusieurs fois avec Khalid depuis le début de leur périple, et il était temps de mettre en pratique l’une des bottes secrètes qu’il lui avait enseignée. Il ferma les yeux un instant, se remémorant les mouvements rapides et précis qu’il devait enchaîner. Cette attaque surprise, correctement exécutée, était censée être mortelle. Il demeura quelques secondes ainsi, immobile, se concentrant sur ce difficile enchaînement. Il n’aurait qu’un seul essai, et s’il échouait, son combat en deviendrait d’autant plus délicat. Il rouvrit lentement les yeux, bloqua sa respiration, et courut droit vers les deux gardes qui se tenaient devant la grande porte métallique, la pointe de l’épée en avant. Il était à peine arrivé sur sa cible, que l’un deux l’avait déjà repéré. Le garde sortit son arme, prêt à se défendre, et alerta son compagnon d’un mouvement de bras.

D’un geste habile, Daren dévia la lame de son adversaire de son bras droit, et transperça le point faible de la cotte de maille de l’autre. Le second abattait déjà son épée sur lui, mais Daren pivota à la dernière seconde et bloqua son attaque de sa deuxième épée retournée. Il poursuivit alors son pivot, enchaînant des coups précis de la pointe de sa lame tout en parant de sa deuxième main, exécutant ainsi l’attaque que Khalid lui avait enseignée. Les deux mercenaires n’étaient vraisemblablement pas des vétérans, et ne faisaient pas le poids face à une technique d’un tel niveau. En quelques secondes, les deux hommes étaient à terre, avant même d’avoir pu donner l’alerte. Khalid était vraiment un maître dans l’art du combat, et Daren réalisa en cet instant à quel point cette attaque était foudroyante.

Après avoir dissimulé les deux corps, il inséra la clé dans l’énorme serrure grise, et attendit le retour de son compagnon. On entendait au-dessus le tumulte d’une bataille, et dans les tunnels de la mine résonnaient des dizaines de bruits de pas. Cela faisait maintenant presque vingt minutes qu’ils s’étaient séparés. Si tout se passait bien, Khalid ne devait plus tarder à revenir. Daren repensa à ce qu’avait dit Jaheira un peu plus tôt. C’était elle qui avait insisté pour qu’ils mettent à exécution ce plan incertain, et sa détermination sans faille avait ébranlé le jugement qu’il portait sur elle. Jusqu’à présent, il l’avait principalement jugée comme une personne assez individualiste, et suspectait que son zèle pour résoudre les problèmes d’autrui ne soit qu’en définitive motivé par le seul appât du gain. Le moins qu’il pouvait admettre était qu’il se trompait lourdement. Cette femme avait des convictions des plus ancrées, et était prête à risquer sa vie pour ses idéaux humanistes. Il ressentit un profond respect pour elle, et se jura de ne plus jamais douter de ses actes.

Un bruit de pas rapide le tira de ses réflexions, et il distingua Khalid, en sueur, qui accourait vers lui.

− On y va ! Maintenant !

Sans hésitation, il tourna la clé dans un crissement retentissant, avant qu’un bruit sourd ne fît trembler le sol et les parois. De l’eau, en grande quantité, s’infiltrait par les fentes de la lourde porte qui céda d’un coup sous la pression de la rivière souterraine. Sans se retourner, Daren courut à toute vitesse vers la sortie, suivant Khalid de près. Des milliers de litres d’eau se déversaient derrière eux, emportant tout sur leur passage. En quelques secondes de course effrénée, ils atteignirent la surface, indemnes.

Des dizaines et des dizaines de mineurs, leur pioche encore à la main pour certains, les regardaient sortir, éberlués. Khalid les avaient mis au courant de la situation, mais certains n’avaient pas osé y croire. Ces deux hommes, accoutrés comme leurs bourreaux, venaient de les libérer de leur joug. Quelques cris de joies commencèrent à retentir, mais les mineurs n’eurent pas le temps de remercier leurs sauveurs, car déjà l’assaut à l’extérieur touchait à sa fin. Le temps qui leur était à présent compté : il fallait sortir au plus vite, et ne pas se faire prendre. En un instant, Daren et Khalid, profitant de la panique, avaient plongé dans le cours d’eau glacial, et se frayaient un chemin entre les mêmes hautes herbes qui avaient couvert leur arrivée. Jaheira et Imoen, dissimulée un peu plus loin derrière les arbres, guettaient leur sortie, et accueillirent leurs deux champions qui grelottaient encore de leur plongeon forcé.

La mission était un succès, et aucun ne comptaient s’arrêter là pour barrer la route au Trône de Fer. Leur prochain objectif était la Porte de Baldur, où se trouvaient rassemblés leurs ennemis.