Frères de sang

Ses trois coéquipiers attendaient fébrilement son retour sous les arcades qui bordaient la petite place devant le palais. À peine Jaheira l’aperçut sortir qu’elle s’avança vers lui, faisant de grands signes de la main dans sa direction.

− Daren ! Ici ! Nous…

Elle n’avait pas fini sa phrase qu’un cri de surprise l’interrompit. Derrière elle, Imoen venait de reconnaître sa professeur.

− Dynahéir !

La jeune femme courut vers la magicienne, dont un large sourire se dessinait sur le visage, et se jeta à son cou telle une petite fille retrouvant ses parents. Dynahéir manqua de tomber à la renverse, puis serra maternellement Imoen dans ses bras.

− Je suis tellement heureuse de vous revoir !

Elle se tourna ensuite vers Minsc qu’elle salua d’un sourire radieux. Khalid et Jaheira s’avancèrent à leur tour dans leur direction, quelque peu surpris de retrouver ici leurs compagnons d’aventure de Nashkel. Les retrouvailles terminées, Daren leur détailla les évènements inquiétants à l’intérieur du palais, de la trahison de Sarevok à son évasion, en passant par la métamorphose massive des dopplegangers. Une fois son exposé terminé, Dynahéir intervint à son tour.

− Je ne suis pas très surprise de vous trouver ici vous aussi, ajouta-t-elle. Nous enquêtons avec Minsc sur le meurtre d’Entar Ecudargent, et indirectement sur l’étrange maladie du duc Eltan. La menace qui pesait sur les deux ducs restants était suffisamment importante pour nous risquer à observer cette cérémonie de plus près. Je suis cependant étonnée de ce que j’y ai vu et entendu, et nous serions ravis de vous prêter main forte sur votre mission. Nos objectifs ont l’air similaires, et j’ai la conviction que vous détenez la réponse à beaucoup de nos questions.

Tous les quatre se regardèrent un instant. Expliquer l’origine et les buts de Sarevok, et donc sa parenté avec le dieu Bhaal, n’était que difficilement possible sans révéler à la mage que Daren partageait cette même destinée. Toutefois, Minsc et Dynahéir avaient plusieurs fois prouvé leur loyauté à leurs égards, et Daren surmonta ses réticences à leur avouer la vérité. D’un geste solennel, il tendit le journal de Sarevok à la magicienne.

− Tout est expliqué ici, déclara-t-il d’un air grave. Mais je dois vous dire avant toute chose que… enfin… je…

Comment annoncer ce qu’elle allait y découvrir à son propos ? Chaque début d’explication qui naissait dans son esprit lui semblait aussi maladroit que larmoyant.

− Vous verrez bien, finit-il par dire, résigné.

Dynahéir commença sa lecture en silence, tandis que Jaheira faisait les cents pas quelques mètres plus loin, ressassant l’histoire qu’il venait de leur conter.

− Echappé…, marmonna-t-elle en frappant son poing dans la paume de sa main. Il faut pourtant l’arrêter… Les ducs sont encore en danger…

Daren s’approcha d’elle, préférant ne pas être auprès de la mage lorsqu’elle découvrirait la vérité à son sujet.

− Tu n’as pas d’idée où ce mage aurait pu les transporter ?, l’interpella brusquement la druide. La première manche a peut-être été remportée, mais cela ne nous permet pas de baisser la garde pour autant. Plus nous attendons, plus Sarevok aura le temps de lever de nouvelles troupes de fidèles, et de déclencher cette guerre qu’il planifie depuis si longtemps.

Daren n’avait pas la moindre idée du lieu de la retraite de Sarevok. Il n’avait eu le temps que d’assister, impuissant, au sortilège de ce mage qui les avait téléportés tous deux hors du palais. Jaheira pesta de nouveau, et reprit son monologue peu compréhensible.

Le jeune homme tourna discrètement la tête vers Dynahéir, toujours en pleine lecture, et un imperceptible plissement de ses yeux lui révéla qu’elle venait d’apprendre la vérité. Il détourna aussitôt son regard, redoutant de croiser le sien, et attendit ainsi quelques minutes encore, les yeux fermés. Imoen s’approcha de lui, et lui murmura à l’oreille.

− Ne t’inquiète pas, Daren. Dynahéir est une femme ouverte d’esprit, et elle ne te jugera pas sur ta seule ascendance, crois-moi.

Ces paroles lui arrachèrent un sourire, qui se crispa lorsque la mage s’avança dans sa direction.

− Tiens, ton journal.

Il leva son bras lentement, le cœur battant, attendant un quelconque commentaire.

− Vous avez raison, reprit-elle à l’attention de Jaheira. Nous devons absolument le retrouver au plus vite. Je crois que la survie du royaume et de ses dirigeants en dépend.

Daren poussa un soupir de soulagement.

− Mais nous n’avons pas la moindre piste, nota Khalid. La Porte de Baldur est une ville immense, et il est impossible d’y trouver une cachette sans indice ! Sans parler que si ce mage avait un tant soit peu de talent, ils se sont peut-être même retrouvés hors des murs de la ville.

− Peut-être devrions-nous retourner au Trône de Fer ?, proposa Imoen. C’était son quartier général il n’y a pas si longtemps après tout.

− Aucune chance, la coupa Jaheira. Le manoir du Trône n’est plus qu’un champ de ruine… L’intérieur est totalement délabré, et Sarevok l’a sûrement déjà abandonné depuis longtemps…

Le visage de Daren se figea. Au mot « délabré », ses yeux s’écarquillèrent. Il entrouvrit la bouche plusieurs fois, se remémorant du mieux qu’il put cette conversation sibylline qu’il avait eue avec Tamoko. La coïncidence était trop évidente, il n’y avait aucun doute possible.

− Daren, qu’est ce qui se passe ?, demanda Jaheira. Tu ne te sens pas bien ?

Il ne répondit pas sur le moment, puis lâcha quelques mots à mesure que ceux-ci lui revenaient en tête.

− Trois portes rouges… Quartier Est… un bâtiment… délabré. Oui, c’est ça !

− Quoi, trois portes rouges ?, rétorqua la druide avec le dédain qui la caractérisait. Tu te sens bien ?

Son visage s’éclaira soudainement.

− Elle savait !, s’écria-t-il. Elle savait que ça se produirait, et elle m’a donné une piste !

Jaheira le considéra d’un air suspicieux, comme s’il venait de contracter une étrange maladie contagieuse, mais Daren était encore perdu dans ses pensées. Son échange avec Tamoko lui revenait petit à petit, et il se concentrait pour en conserver un souvenir le plus précis possible.

− Cette jeune femme étrange qui m’a parlée ces derniers jours, tu te rappelles ?

Jaheira acquiesça.

− Elle m’a dit une phrase assez mystérieuse avant qu’on se quitte tout à l’heure. Elle connaît Sarevok, bien mieux que nous en fait. Et elle m’a dit que je devrais aller dans le quartier Est, près d’un bâtiment délabré à trois portes rouges. Elle n’a rien précisé de plus, mais je suis sûr que c’est là-bas que Sarevok est caché.

Ce n’était pas une piste infaillible, bien évidemment, mais c’était aussi la seule qu’ils avaient.

− Nous venons avec vous, intervint Dynahéir. Et inutile d’insister vainement, enchaîna-t-elle aussitôt en direction de Jaheira, avant même que celle-ci n’ait eu le temps d’ouvrir la bouche, vous allez avoir besoin de notre aide, et nous sommes ravis de vous la fournir.

Après quelques secondes de silence, Imoen conclut.

− Bien. Daren ? On te suit ?

Tous les six se dirigèrent vers le quartier Est à la recherche de cet étrange bâtisse, si toutefois elle existait réellement.

Le quartier oriental de la ville n’était pas très riche en grands bâtiments, ce qui facilita leurs recherches. La fuite de Sarevok ne remontait qu’à une heure à peine, ce qui leur laissait encore un peu de temps avant de perdre définitivement sa trace. Ce fut Imoen qui la première repéra une grande bâtisse correspondant à la description. Délabrée, avec trois imposantes portes portant encore quelques traces de rouge.

− On dirait que ces portes sont barricadées de l’intérieur, nota Khalid. Regardez celle-ci, on distingue entre les fentes d’autres planches clouées en travers à l’intérieur.

− Si Tamoko a dit vrai, il doit y avoir un escalier, ou quelque chose comme ça, à l’intérieur.

− Un escalier pour où ?, demanda Jaheira. Tu crois qu’il s’est caché à l’étage de ce … de cette ruine ?

− Je crois qu’elle parlait d’un escalier qui descendait…, répondit-il, pensif. Mais je ne sais pas si on rentre par ici, où si l’on doit trouver une quelconque entrée secrète…

Personne ne répondit. La question était de toute façon sans objet, puisque Khalid et Minsc s’avancèrent ensemble et brisèrent le bois pourrissant qui bloquait l’entrée en quelques coups de pieds.

− Il y a une trappe, leur annonça Khalid, scrutant la pénombre de ses yeux d’elfe.

Le demi-elfe s’avança dans l’étrange petite pièce de ce qui avait dû être une riche résidence il y a de nombreuses années. Daren l’avait rejoint le premier, et une forte odeur de renfermé emplit ses narines à l’instant où Khalid souleva l’ouverture au sol, comme un souffle datant d’une autre époque. Sous la trappe, un escalier de pierre tournait en colimaçon, s’enfonçant vers les profondeurs.

Tous les six descendirent les marches usées et humides en silence. Il régnait en cet endroit une tension anormale, et Daren avait la sensation diffuse d’être tel un pilleur de tombe profanant une sépulture oubliée. L’air était lourd, presque irrespirable, et la faible lueur de leurs torches vacillait dangereusement à chacun de leur pas. La descente se poursuivit encore de nombreuses minutes, et un rapide calcul confirma à Daren ce qu’il pressentait : l’endroit où il se rendait ne se trouvait ni dans la cave d’un ancien bâtiment, ni même dans les égouts de la ville.

Les escaliers tournèrent une dernière fois, et une vue extraordinaire se dévoila alors devant leurs yeux. Une immense caverne abritait sous la ville même des ruines d’un autre temps. On aurait dit un village entier, dont il ne restait que les murs, ravagé par une guerre oubliée de l’histoire des Hommes. Et au centre de ce village se dessinaient les contours d’un imposant bâtiment, le seul à être toujours dressé.

− Où sommes-nous ?, demanda Imoen, le regard écarquillé. C’est invraisemblable, cette ville sous la ville !

− D’après la légende, répondit Dynahéir, la ville de la Porte de Baldur serait bâtie sur les ruines d’un avant-poste de l’Ombreterre. Bien entendu, la plupart de ces contes ne sont colportés que pour entretenir le mystère, et peu sont en réalité basés sur des faits, mais je dois admettre que celui-ci est finalement fondé.

Après une rapide inspection des lieux, ils commencèrent leur exploration des ruines. Daren se sentait épié. Il aurait juré qu’une présence invisible observait chacun de leurs mouvements, et les expressions tendues de ses compagnons lui confirmèrent qu’il n’était pas le seul à ressentir ce malaise. Ils s’approchaient de plus en plus de l’édifice central, et chaque pas dans sa direction augmentait encore davantage la tension qui régnait.

Ils arrivèrent enfin devant le grand bâtiment, qui se révéla être un temple. Un temple lugubre et menaçant, construit dans un seul bloc de pierre de couleur sombre. Daren leva les yeux, et son cœur s’arrêta. Au-dessus des colonnes de l’entrée se dressait un symbole, maléfique et fier. Un symbole si familier qu’il en aurait reconnu l’aura sans même le voir. À l’intérieur d’une couronne de flamme, le crâne d’un squelette aux yeux injectés de sang l’hypnotisait de son regard de mort. Ce symbole, il le connaissait depuis longtemps. Les traces étranges qu’il laissait à chacun de ses rêves n’étaient autres que la marque de son défunt père. Ce temple était un domaine du Mal, et la présence malfaisante qu’ils ressentaient tous n’était autre que celle du Seigneur du Meurtre en personne.

− Bhaal…, souffla Jaheira, rompant le silence qui s’était imposé de lui-même. C’est le symbole de Bhaal. Cet endroit est un ancien temple voué au culte du Meurtre.

− Sarevok se cache sûrement ici, ajouta inutilement Imoen.

C’était évident maintenant. Ce lieu était chargé d’une symbolique unique, et Daren n’envisageait pas qu’il pût échapper à un combat en ces lieux. Les deux frères de sang s’entretuant dans la demeure de leur père… Quelle meilleure allégorie à la gloire du Seigneur du Meurtre ?

− J’ai un très mauvais pressentiment, intervint Dynahéir. Ce temple recèle une magie enfouie depuis longtemps, et l’affinité avec l’essence de Bhaal de Sarevok peut entrer en résonance avec ce lieu. Si nous ne l’arrêtons pas très vite, nous risquons de ne pas contrôler tout à fait la situation.

Elle avait parlé calmement, mais ses propos n’en étaient pas moins inquiétants. Si Sarevok entrait effectivement en communion avec le Seigneur du Meurtre lui-même, leur vie, ainsi que celles de tous les habitants de la ville, serait directement en danger.

− Angelo ! Ils sont ici !

Une voix rauque et gutturale s’éleva derrière eux. Une petite troupe dirigée par un homme à la carrure extraordinaire se posta de façon à leur couper la route, les armes à la main. Quelques secondes plus tard, un autre homme arriva lui aussi, escorté de quelques soldats aux couleurs du Poing Enflammé.

− Je vous rencontre enfin, petits fouineurs !, lança le nouvel arrivant à la petite troupe. Vous avez suffisamment mis votre nez dans ce qui ne vous regardait pas, et je pense qu’il est temps pour vous d’être jugés comme il se doit !

Le gros homme à son côté éclata d’un rire monstrueux. Daren et ses compagnons étaient certes en infériorité numérique, mais ils étaient plutôt bons combattants, et étaient en mesure de remporter ce combat. Néanmoins, ils devaient rejoindre Sarevok avant qu’il ne tentât quoi que ce soit en ce lieu maudit.

− Et de quoi sommes nous accusés, au juste ?, lança Khalid, sans se départir d’une certaine ironie.

Eclats de rire.

− Tu entends ça, Tazok ?, rétorqua le lieutenant du Poing Enflammé. C’est qu’ils ont presque de la répartie ! Vous êtes accusés du meurtre des dirigeants du Trône de Fer, bien sûr. Vous ne vous rappelez pas ?

Encore des rires.

Ainsi, il s’agissait de Tazok. D’après leurs renseignements, ce demi-orque, au service de Sarevok, contrôlait le camp retranché de bandits à Valpeld. Ils avaient plusieurs fois été sur ses traces, mais ils ne l’avaient encore jamais rencontré.

− Finissons-en maintenant, Angelo, répondit Tazok. J’ai déjà trop attendu de les voir suspendus au bout de leurs tripes.

− Allez les gars, renchérit le commandant du Poing Enflammé à l’attention des quelques soldats qui les suivaient. Ce soir, c’est double ration pour tout le monde ! Tuez-moi tout ça !

Daren, Jaheira et Khalid avaient déjà sortis leurs armes, prêts à se battre, lorsque la voix de Dynahéir s’éleva derrière eux.

− Entrez dans le temple, et occupez-vous de Sarevok. Nous nous chargeons du reste.

Daren la dévisagea interloqué. Minsc était certes un redoutable combattant, mais le combat était bien trop inégal pour qu’eux seuls pussent l’emporter. Il allait protester, mais avant que lui ou un autre de ses compagnons eut le temps de répondre, la mage ajouta d’un ton sans réplique.

− Faîtes nous confiance. Je peux vous assurer que nous nous en sortirons. Vous aurez besoin de toutes vos forces pour battre Sarevok. Partez, maintenant !

Minsc venait déjà de dégainer son épée, et parlait stratégie à voix basse avec son hamster. Les mercenaires du Poing Enflammé n’étaient plus tout aussi confiants après avoir découvert le géant qu’ils allaient devoir combattre. Dynahéir était déjà en train de prononcer une incantation, ses mains se chargeant d’une foudre orangée qui s’intensifiait à mesure qu’elle prononçait ses paroles, et leur intima une dernière fois de poursuivre leur route avant de passer à l’attaque.

Daren, Jaheira et Khalid franchirent alors les colonnes du temple, et pénétrèrent dans la première pièce de l’édifice. Imoen lança un dernier regard à la mage, puis rejoignit ses compagnons. À la lueur de leurs torches, d’horribles statues difformes semblaient monter la garde dans chaque coin, comme autant de cerbères protégeant les lieux des intrus. La tension était toujours forte, et le moindre de leurs murmures résonnait de manière inquiétante entre les murs antiques.

Un gémissement plaintif déchira tout à coup le lourd silence qui régnait dans la pièce. Daren pivota aussitôt, prêt à riposter, et remarqua un homme, agonisant à terre.

− Je pensais bien que vous viendrez jusqu’ici…, commença l’homme d’une voix faible. Une vraie petite réunion de famille, pas vrai ?

Il toussa, et cracha du sang sur le sol poussiéreux.

− Mais, je vous reconnais !, s’exclama Daren. Vous êtes ce mage qui a fait échapper Sarevok ! Qui êtes-vous ? Qui êtes-vous vraiment ?

Le visage de l’homme se crispa de douleur. Ses mains sur son ventre étaient couvertes de son sang qui coulait d’une large plaie.

− Malheureusement, je ne suis plus rien aujourd’hui, répondit-il d’une voix lasse. Mais que pouvais-je espérer d’autre ? Enfin… Je suppose que vous voulez savoir ?

Il s’interrompit un instant, le temps de reprendre son souffle qu’on devinait haletant.

− De toute façon, tout ça n’a plus aucune importance, maintenant. Je m’appelle Perotate. J’étais le mentor de Sarevok, et c’est moi qui l’ai initié aux plus noirs rituels. Si jamais il devait réussir, nul doute que j’aurai été sur la liste des morts, mais mon nom se perpétuerait à travers lui.

Il éclata d’un rire douloureux.

− Il y a des choses au-delà de la mort si vous mourez comme il se doit, reprit-il. Et comment l’histoire pourrait-elle oublier l’architecte qui a bâti les actions et la grandeur du Seigneur du Meurtre ?

− Vous êtes fou…, répondit enfin Daren. Que vouliez-vous obtenir, avec cette guerre contre l’Amn ? Tout ceci n’a aucun sens.

− Vous ne pourriez pas comprendre…, lui rétorqua-t-il. De toute façon, vous l’avez déjà battu. Ses plans sont fichus et ses alliés s’enfuient en masse. Des desseins si nobles pourtant… Mais personne n’a compris le véritable désir qui les animait. Sauf moi, bien sûr.

Il toussa à nouveau.

− Où se trouve Sarevok ?, intervint Jaheira d’un ton dur.

− Oh, Sarevok n’a nulle intention de se cacher. Bien entendu, il sait que vous devez venir l’affronter, et que c’est à lui de choisir le lieu de votre rencontre. Dans la pièce suivante, il y a un autel du Seigneur du Meurtre, et il vous attend là-bas pour le rituel.

Le rituel ? Cela ne présageait rien de bon. Quoi que Sarevok eût planifié, ils devaient tout faire pour contrecarrer ses plans. Daren hésita quelques secondes, et lui posa une dernière question.

− Pourquoi… ? Pourquoi vous a-t-il blessé ? Pourquoi veut-il m’éliminer ? Pourquoi tout ceci ?

L’homme grimaça un sourire avant de répondre.

− Sans doute les mêmes désirs vous animent-ils, même si vous les avez canalisés différemment. Vous êtes tous les deux des fils du Meurtre, comment pourrait-il en être autrement ?

Sa respiration s’arrêta soudainement, et l’homme émit un léger gémissement avant de reprendre.

− Le massacre, voilà ce qu’il voulait. Et assez de victimes pour allumer le feu dans son propre sang divin. Il considérait que, donnée à une grande échelle, la mort favoriserait son ascension. Peut-être avait-il raison, qui sait ? Si vous avez l’arrogance d’un dieu, et que vous pouvez tuer comme un dieu, qui irait prétendre que vous n’en êtes pas un ? Il ne supportait pas l’échec, et il m’a rendu responsable de ce que vous lui avez causé. Voilà la cause de ma mort…

Jaheira se pencha au-dessus du blessé et secoua la tête tristement.

− Cette blessure… Elle n’est pas naturelle… Je ne peux rien faire pour guérir ce mal, je suis désolée…

− Je n’échapperai pas à mon sort, aujourd’hui ou demain…, déclara le mage. Mais votre « charité » est admirable. Vraiment, votre voie n’est plus du tout celle de Sarevok… Mais au bout du compte, je me demande si cela comptera vraiment.

Sa respiration devint tout à coup sifflante, et on sentait qu’il luttait pour garder les yeux ouverts.

− Laissez-moi, conclut-il. Je ne suis plus une menace, ni pour vous ni pour personne. Je vais juste me reposer ici… un moment…

L’homme ferma les yeux, et sa respiration s’arrêta. Il était mort.

− Je…, balbutia Imoen. Il est mort… comme ça… ? C’est…

Elle s’interrompit, visiblement choquée.

− Cet homme avait accepté sa mort depuis bien longtemps déjà, la rassura Daren d’un air grave, et il ne souhaitait pas être sauvé. Il nous faut avancer et trouver Sarevok.

À peine s’étaient-ils relevés qu’une silhouette en armure se montra devant la porte qui menait au cœur du temple, leur barrant ostensiblement la route. Daren s’avança le premier, l’épée au poing, suivi de près par les trois autres.

− Bonjour, Daren.

C’était la voix de Tamoko.

− Cette fois, je crains de ne plus venir pour vous parler mais pour prendre les armes contre vous.

Daren n’en croyait pas ses oreilles. N’était-ce pas elle qui les avait conduits jusqu’ici, et les avait mis sur la piste de Sarevok ? Pourquoi s’en prendre à eux maintenant ?

La jeune femme poursuivit alors, d’une voix légèrement tremblante.

− Sans doute avez-vous fait… votre devoir, déclara-t-elle. Sarevok a appris ma traîtrise, vous savez ? Et il a décidé de m’abandonner, de me laisser mourir sur votre route. Je dois me battre pour regagner sa confiance. Son… attention.

Elle s’interrompit de nouveau quelques secondes avant de reprendre.

− Et me voici donc face à vous. Sachant que si je gagne, il continuera ses projets ailleurs et je le perdrai, et que si vous gagnez, vous ferez tout pour le tuer. Je… je n’ai pas le choix.

Daren secoua lentement la tête.

− Il doit être arrêté, Tamoko, vous le savez aussi bien que moi. C’est d’ailleurs vous qui me l’avez demandé, vous vous rappelez ?

Elle ne répondit pas, mais il sentit que ses propos l’avaient touchée.

− Vous n’êtes pas obligée de faire ça, Tamoko, insista-t-il. Vous avez encore le choix ! N’entrez pas dans ce cercle de violence…

Daren ne distinguait pas clairement son visage à la lueur de leurs simples torches, mais il devina qu’elle pleurait.

− Il y a peut-être le choix, répondit-elle d’une voix sanglotante, mais choisir m’est devenu insupportable. J’ai seulement deux devoirs, et tous deux ne me laissent que peu d’espoir. Non, je dois vous affronter maintenant, c’est mon seul salut.

− Je ne veux pas vous combattre, Tamoko, répondit Daren. Ni aucun de mes compagnons. Nous sommes tous deux dans le même camp, et vous savez tout comme moi que ce que nous allons faire est juste.

− Je suis devant vous, en travers de votre route !, s’écria-t-elle alors. Je suis un obstacle qui vous retient ! Libérez… Combattez-moi !

Elle avait clamé ses dernières paroles haut et fort, cherchant autant à les défier qu’à se convaincre elle-même. Daren comprenait parfaitement le terrible dilemme qui la rongeait, mais ils devaient passer à tout prix. Toutefois, l’idée de devoir tuer cette femme le répugnait au plus haut point. Il reprit la parole, et tenta à nouveau de la raisonner.

− Tamoko. Je sais ce qui vous anime, et je vous comprends. Mais comprenez-nous vous aussi. Sarevok a tué mon père adoptif, sous mes yeux ! Cet homme est foncièrement mauvais, et il doit être arrêté à tout prix ! Je sais ce qui vous lie à lui, et je comprends votre désarroi, mais même si vous l’aim…

− Je n’ai que faire de vos sermons !, hurla-t-elle. Vos paroles sonnent creux avant même de quitter votre bouche ! Vous n’avez pas la force de caractère pour parer de véracité vos paroles ! Défendez-vous, car il n’y a point d’autre issue !

Elle dégaina son arme, menaçante, et s’élança dans sa direction. Jaheira, Khalid et Imoen s’avancèrent à leur tour, prêts au combat, mais Daren leur fit signe de rester en arrière. Tamoko laissait couler ses larmes maintenant, implorant une dernière prière en guise de requiem.

− Le Chaos se répandra dans la terre, comme dans les coeurs et les esprits !

Daren la fixa du regard, ses yeux ne quittant pas les siens. Elle n’était plus qu’à quelques pas de lui, prête à le frapper de toutes ses forces, mais contre toute attente, le jeune homme jeta soudainement son épée de côté. Il était las de toutes ces morts, de toute cette violence.

− Alors, l’interrompit-il, si cela doit vous libérer, tuez-moi. Je ne veux pas vous combattre, je vous l’ai déjà dit. Tuez-moi, et je ne me défendrai pas.

Bluffait-il ? Il n’était même pas certain d’exécuter une obscure manipulation visant à la déstabiliser. La sincérité la plus brute transparaissait de ses propos, même s’il ne doutait pas que ses trois compagnons derrière lui, pétrifiés, se seraient interposés avant qu’elle ne pût porter son coup. Tamoko arrêta sa course à quelques mètres de sa cible, et à cette distance, Daren voyait ses larmes qui coulaient le long de ses joues. Elle déposa son arme elle aussi, et sortit une petite dague de sa poche.

− Vous… vous n’êtes pas si semblables finalement, déclara-t-elle, troublée. Lui n’aurait pas hésité une seconde.

Daren lui sourit. Un sourire amical et réconfortant, qu’elle finit par lui rendre. Une profonde mélancolie se lisait sur son visage, mais il la sentit enfin apaisée pour la première fois. D’un geste sûr, Tamoko porta la dague jusqu’à sa gorge.

− Adieu Daren, fils de Bhaal. Je suis heureuse de vous avoir connu.

− Non… !, s’écria Daren en lança ses deux bras en avant.

Mais avant que quiconque ne pût réagir, un éclat rouge jaillit de son cou. La jeune femme tituba en arrière, et s’effondra sur le côté.

− Non…, répéta Daren en baissant le regard. Pourquoi… Ce n’est pas juste…

Il demeura immobile de longues secondes, sans parvenir à penser. Le sang se répandit rapidement sur le dallage de pierre, formant d’improbables dessins à la faveur des irrégularités sol. Pourquoi ? Pourquoi cette mort ? Cette femme ne méritait pas ça.

− Sarevok…, souffla-t-il sans desserrer les dents. Je te hais ! Tu m’entends ? JE TE HAIS !

Il avait hurlé ses dernières paroles, sa voix résonnant entre les murs antiques du temple. Daren sécha une larme de colère d’un revers de la main et se précipita en direction de la dernière pièce. Il était impatient d’en découdre à présent. Sarevok devait mourir pour tout le mal qu’il avait causé en ce monde. Et il périrait de sa main.

Daren franchit le seuil de l’ultime salle et découvrit un spectacle saisissant. Au fond de cette pièce, Sarevok, revêtu de son armure noire, se tenait juste devant un autel de pierre, l’arme au poing. Sur chaque mur et au sol de la salle, le symbole du Seigneur du Meurtre était représenté dans toute sa splendeur, et on aurait presque dit que les yeux squelettiques du crâne étaient vivants.

− Bienvenue, mon frère, déclara Sarevok d’une voix puissante. Tout ceci finit comme ça a commencé, n’est ce pas ?

Daren ne répondit pas. Il essayait de contrôler sa haine, qui ne faisait que s’accroître depuis sa rencontre avec Tamoko.

− Je ne vous apprends rien si je vous dis que votre heure a sonné ?, le railla-t-il en descendant de son piédestal. Personne derrière qui vous cacher, rien que nous deux ! Notre père l’aurait voulu ainsi. Un duel jusqu’à la mort entre deux enfants criminels…

− Mais il ne sera pas seul, cette fois !, intervint Jaheira. Nous serons là pour l’aider à vous vaincre !

Sarevok tourna son regard vers elle, éclatant d’un rire mauvais.

− C’est trop drôle ! La demi-elfe souhaite mourir avant l’heure ? Tes pouvoirs ne sont rien ici, druide !

Jaheira eut un mouvement de recul, et Sarevok continua, imperturbable.

− Vous êtes fous de vous être aventurés jusqu’ici !, lança-t-il à ses compagnons. Ce lieu sacré n’accepte que les enfants de Bhaal, et vous n’êtes que des insectes !

Il leva un bras vers le ciel, réveillant une magie sombre et malfaisante, le terrible courroux du Seigneur du Meurtre. Daren reconnut aussitôt la présence familière et terrifiante de son père de sang, et sa fureur qu’il avait déjà du mal à contrôler s’enflamma encore davantage. Derrière lui, ses compagnons ne purent lutter bien longtemps contre cette aura, et ils s’effondrèrent en quelques instants.

Daren poussa un hurlement qu’il reconnut à peine comme étant le sien. Sa colère emplissait chaque parcelle de son âme, réclamant son dû, et ce ne fut qu’au prix d’une intense concentration qu’il parvint à la canaliser.

− Qu’allez-vous gagner à ressusciter un dieu mort ?, lança-t-il à son frère. J’en ai assez de cette cruauté absurde ! Ce dieu reste mort et vous allez le rejoindre !

Jaheira, Khalid et Imoen étaient toujours inconscients, terrassés par le terrible pouvoir de Bhaal. Il était seul à présent. Seul contre ce démon, et l’avenir de ses amis reposait sur ses fragiles épaules. Cette pensée le raccrocha quelque peu à la réalité, et il sentit l’influence maléfique qui le rongeait de l’intérieur s’amoindrir peu à peu, ses sentiments de solidarité et d’amour étant autant de liens qui le rattachaient à la raison.

− Père Bhaal est mort, répondit Sarevok. Mais le massacre que je vais organiser prouvera que je mérite de lui succéder. Son pouvoir va renaître de ses cendres. Les rues ruisselleront de sang quand j’aurai accompli ma destinée !

− Les divinités ne sont pas connues pour partager leur pouvoir de plein gré !, répliqua Daren. Vous ne méritez guère mieux que la mort que vous allez recevoir de mes propres mains.

Sarevok s’avança alors, impitoyable. La discussion n’avait que trop duré, et l’appel du Meurtre se faisait de plus en plus pressant.

− Allons-y, mon frère ! Mettons-y toute votre énergie, et nous terminerons cette aventure comme il sied à notre héritage ! Regardez-moi ! Regardez le nouveau Seigneur du Meurtre !

Et le combat commença. Sarevok s’avança vers Daren, sa gigantesque épée prête à donner la mort. Le jeune homme avait sorti ses deux lames, tous ses réflexes aux aguets, mais il suffisait que Sarevok ne l’atteignît qu’une seule fois et c’en était fini de lui. Son habileté au combat était suffisante pour qu’il rivalisât avec son adversaire, mais il lui fallait tout d’abord trouver une faille dans son armure de métal.

Daren s’approcha de son ennemi en un éclair, profitant de la rigidité des plaques métalliques qui recouvraient son corps, et le frappa de toutes ses forces. Hélas, son coup resta sans effet, stoppé net par la protection d’acier du colosse. Sarevok souleva alors son épée et l’abattit sur Daren, ne lui laissant qu’une fraction de seconde pour esquiver l’assaut d’une roulade. Le terrible coup fracassa la pierre dans un bruit de tonnerre, ne lui laissant aucun répit dans sa lutte. Daren ne s’était pas encore totalement rétabli que Sarevok avait de nouveau relevé sa lame, et fendit l’air devant lui. Daren sentit une déchirure lui lacérer les bras, lui arrachant un gémissement de douleur.

Sarevok était un adversaire redoutable. Au-delà de sa force herculéenne, il maniait une épée qui pouvait donner la mort sans même effleurer sa cible. Quelle chance lui restait-il ? Le jeune homme, pris de panique, courut se réfugier derrière l’une des colonnes du temple.

− Tu es aussi pathétique que cette nuit où j’ai tué ce Gorion, retentit la voix de Sarevok. Je me demande même si ce que tu as accompli jusqu’ici n’est pas le fruit du hasard, ou plutôt de tes compagnons.

Les pas de Sarevok résonnaient, frappant le sol avec la régularité implacable d’une horloge. Daren tremblait, de douleur et de rage. Il sentait le pouvoir de Bhaal qui guettait la moindre faiblesse de son esprit pour refaire surface. Mais avait-il le choix ? Sarevok avait depuis longtemps accepté sa lignée, et il tirait son pouvoir de son sang, un pouvoir que lui-même s’était refusé.

− Je vois que tu continues à te cacher, déclara-t-il d’un ton méprisant. Tu n’es pas digne de notre père.

Sarevok avançait lentement, faisant le tour de chaque colonne, traquant impitoyablement sa proie.

− Mais je connais peut-être un moyen de te faire sortir de là, continua-t-il.

Daren s’arrêta de respirer.

− Que dirais-tu que je découpe un à un tes amis ? Peut-être daigneras-tu te montrer, tu ne crois pas ?

C’en était trop. Une vague de haine et de folie submergea ses sens. Il ne pouvait plus lutter. Il ne voulait plus lutter. La lumière devint rouge, et les symboles de Bhaal sur les murs semblèrent s’animer d’une vie propre. Lui souriaient-ils ? C’était probable. Bhaal accueillait en sa demeure un autre de ses fils. Daren sortit de derrière sa cachette et fonça vers Sarevok en hurlant, le regard fou.

− Oui ! Enfin !, se réjouit le colosse en armure. Je veux tuer l’un de mes frères ! Pas un lamentable ver de terre regorgeant de pitié ! Viens à moi, et meurs !

Daren ne l’écoutait plus. Il n’en était plus capable de toute façon. Aucun autre son que celui des martèlements de son cœur ne parvenait à ses oreilles. Il n’y avait plus que lui et sa haine. Tout n’était plus qu’évidence : il devait tuer, simplement tuer. Daren se rua sur Sarevok fit tournoyer son épée de toutes ses forces, ne laissant à son adversaire que le temps de parer in extremis. Le choc fut terrible, et leurs lames se croisèrent dans un fracas étourdissant. Mais l’arme de Sarevok n’était pas d’un métal ordinaire, et l’épée de Daren vola en éclat sous le coup.

Sans interrompre son élan, il abattit violemment son autre arme sur le gantelet de métal de son adversaire et lui arracha son épée des mains, la faisant virevolter sur le dallage de marbre blanc. Profitant de l’effet de surprise, Daren planta plusieurs fois la pointe de son arme dans le corps de son ennemi, qui sans la protection de son armure noire, aurait été transpercé de parts en parts. Sa folie meurtrière avait aiguisé ses réflexes et décuplé sa force, mais Sarevok était lui aussi un enfant de Bhaal, et il savait aussi bien, voire mieux que Daren, tirer parti de sa condition. D’un coup d’une violence extrême, il le frappa au visage de son gantelet de fer, coupant court à son assaut désespéré. Daren s’éleva dans les airs sous la puissance du choc, avant de finir assommé contre une colonne de pierre.

Il était vaincu, gisant au pied d’un pilier. Comment pouvait-il espérer vaincre ? Son pouvoir l’avait abandonné dès l’instant où sa haine ne le dominait plus. De toute façon, il ne pouvait pas en faire usage pleinement. Sarevok était en parfaite harmonie avec l’essence de Bhaal qui coulait dans ses veines. Il se complaisait dans la violence et le meurtre, et cette affinité avec la mort renforçait son pouvoir divin. Mais ce n’était pas son cas. Lui qui avait été élevé dans le calme parfait par Gorion, à l’abri de la cruauté des hommes, lui qui avait été aimé par un père bon et sage… Quelle chance avait-il, face à Sarevok ?

Lentement, son ennemi se baissa, et ramassa son épée.

− Il est temps d’en finir, lui annonça-t-il de sa voix caverneuse.

Daren ferma les yeux. Il essayait de se détendre, d’accepter le plus calmement possible son destin. Il ne voulait surtout pas donner le plaisir à Sarevok de le voir souffrir et le supplier de l’achever. Mais il ne parvenait pas à garder son calme. Son instinct de survie reprenait le dessus petit à petit, un instinct qui échappait totalement à son contrôle. Son sang de Bhaal se débattait, et n’était pas prêt à se laisser mourir si facilement.

Toutefois, quelque chose était différent. Une différence à peine perceptible, mais pourtant bien présente. Daren connaissait cette sensation. Ses rêves… Oui, la clé résidait en ses rêves si mystérieux. Quelque part, enfoui au plus profond de son être, il avait cette capacité de contrôler son pouvoir.

Sarevok approchait lentement, laissant échapper un rire démoniaque. Il savourait chaque seconde de cette victoire imminente. La brume rouge du pouvoir de Bhaal commençait à refaire surface, le submergeant peu à peu. Allait-il de nouveau perdre le contrôle ? Il savait qu’il ne pouvait pas faire jeu égal avec son adversaire sur son propre terrain, mais ce qu’il ressentait dépassait sa propre volonté. Bhaal se manifestait, et on ne pouvait rejeter son appel.

Soudain, Gorion apparut. Pas le Gorion fantomatique de ses cauchemars, mais le vieux mage à la barbe grisonnante et au regard malicieux qu’il connaissait depuis toujours. Il le regardait, souriant.

« Tu dois apprendre, mon enfant », disait-il.

Puis ce fut le tour d’Elminster. Le vieil homme au chapeau et à la robe rouge était là lui aussi, se tenant aux côtés de son père adoptif, tous deux lui souriant affectueusement.

« Une terrible lignée coule dans vos veines, mais vous avez le pouvoir de la combattre. »

Etait-ce là ses souvenirs qui s’échappaient de sa conscience ? Ils étaient tous si réconfortant. Jaheira, Khalid, Imoen… Tous les visages qu’il chérissait défilaient devant lui un à un, prodiguant chacun un message d’encouragement.

Sarevok s’approchait encore. Il n’était plus qu’à quelques pas, et son épée était déjà levée. La brume rouge changea soudainement de couleur, virant progressivement vers un bleu sombre. Daren sentait toujours le pouvoir maléfique de Bhaal, mais il avait à présent le dessus. Sarevok fit encore un pas. Il était toujours assis contre le pilier, le regard dans le vague, murmurant des paroles incompréhensibles.

Mais c’était trop tard.

L’épée de Sarevok s’éleva dans les airs, s’immobilisa un instant, et s’abattit lourdement vers le sol. Daren ferma les yeux, résigné à son sort. À l’instant même où il s’apprêtait enfin à comprendre son héritage, il était mort.

Un crissement de métal insupportable retentit alors, et une lumière bleue argentée aveuglante illumina la pièce. Daren rouvrit les yeux aussitôt. Il était encore en vie. Derrière Sarevok, aussi stupéfié que lui, une ombre venait de déployer une puissante magie. La lumière s’estompa en quelques instants, le laissant entrevoir Imoen, un genou à terre, qui s’effondrait au sol.

− Comment ? Comment est-ce possible ?, hurla Sarevok, fou de colère. Elle ne peut pas lutter ! Vous êtes tous déjà mort ! Je vais vous tuer ! TOUS !

Malgré sa rage, sa voix trahissait une légère expression d’inquiétude. Daren se leva alors, l’épée à la main.

− Tu ne tueras plus personne, Sarevok.

Autour de lui, il sentait la présence invisible et réconfortante de ses amis, alimentant la brume bleue qui se faisait plus en plus dense. Sarevok se tenait devant lui, dans son armure noire invincible, et dans quelques instants, il le trancherait de son épée. Daren pointa sa lame en avant, et concentrant toute sa force dans son attaque, transperça son ennemi d’un seul coup.

Le temps s’était arrêté. Le visage de Sarevok, à quelques centimètres du sien, exhalait une respiration rauque et irrégulière, seul son dans l’immensité du temple devenu tout à coup silencieux. Le sol se mit alors à trembler. L’armure de métal noire s’effrita en une fine poussière, comme si elle avait été faite de sable, et une faible voix s’éleva sous le casque qui lui aussi partait en fumée.

− Quelle… ironie…

Daren ne pouvait plus bouger lui non plus, immobilisé par une tempête de plus en plus forte qui traversait la pièce.

− Tu as… de la chance… Tu … as…

Sa voix se perdit dans un écho tandis que son corps tout entier devenait poussière. De Sarevok, il ne restait que son épée gisant au sol sur un tas de sable, que le vent souleva en une forme familière. Virevoltant au milieu de la pièce, ses cendres dessinèrent un instant la couronne du Seigneur du Meurtre, avant de retomber en plein centre du même symbole représenté au sol dans une sourde détonation.

Le vent s’arrêta aussi soudainement qu’il était apparu. Sarevok n’était plus. Il était mort, et son âme était retournée à Bhaal.

Un gémissement ramena Daren à la réalité. Il courut vers Imoen. La jeune femme gisait toujours au sol, à la limite de l’inconscience.

− J’ai… je t’entendais dans mon rêve, et je te voyais… Il fallait que je te porte secours…

− Ne parle pas, Imoen, la coupa-t-il. Tu es à bout de force.

− Je ne sais pas comment… J’ai lutté de toutes mes forces… je…

− Chhhuuut… C’est fini, maintenant… C’est fini…

Il la tenait serrée dans ses bras, lui caressant doucement les cheveux. Jaheira et Khalid n’étaient pas encore revenus à eux, mais il les savait en vie, ce qui était l’essentiel. Plus rien d’autre n’importait à présent. Sa quête était achevée, et il l’avait menée à son terme avec succès. Il resta ainsi de longues minutes, un sourire paisible sur le visage.

Il était environ deux heures de l’après-midi, le 17 Kythorn de l’an 1373, et Sarevok était vaincu.

Coup d’état

Les marches du grand palais étaient recouvertes d’un tapis de velours rouge, et le grand hall de réception fourmillait d’invités. Des nobles venant de toute la contrée étaient affairés à déguster les nombreux mets qui ornaient les tables. Daren se fondit dans la foule, malgré ses habits sobres, et repéra les allées et venues des gardes aux sorties de la salle en attendant le commencement de la cérémonie. Une estrade avait été aménagée au fond de la pièce, sur laquelle deux personnes sorties de la foule montèrent sous les applaudissements.

− Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs ! La grande duchesse Liia Jannath et moi-même allons ouvrir la cérémonie !

Un tonnerre d’ovation résonna dans la salle. La personne qui venait de parler était le duc Belt, et il remerciait la foule d’un salut triomphant. Quelques secondes s’écoulèrent sous les acclamations des riches bourgeois de la Porte de Baldur, lorsque le duc ramena le silence.

− Mes chers amis, je vous remercie tout d’abord d’être venus si nombreux. Même si nous sommes tous endeuillés par la mort du duc Entar Ecudargent, nous devons aussi célébrer la venue parmi nous de quelqu’un que vous connaissez tous. J’ai nommé… Sarevok !

Un rideau cachant une porte vers la pièce voisine se souleva, et un homme vêtu d’une armure noire terrifiante apparut sur la scène. Daren cessa aussitôt tout applaudissement. Il savait que c’était cet homme qui était responsable de la mort de Gorion, mais le revoir ainsi portant la même armure que cette nuit maudite le toucha au vif. Un sentiment de peur mêlé à de la haine lui fit serrer les poings, ses yeux fermés, et il souffla lentement pour garder son calme. La voix de la duchesse s’éleva par dessus la foule et ramena à nouveau le silence.

− Même si la délibération a été longue, nous sommes fiers de vous annoncer que le duc Sarevok a été choisi pour succéder au défunt duc Entar Ecudargent !

Un brouhaha d’acclamations et de contestation s’éleva dans l’assemblée. Plusieurs personnes ne voyaient vraisemblablement pas d’un bon œil cette promotion. Un homme lança une question à travers la salle.

− Et qu’en est-il du duc Eltan ? On dit que son état s’aggrave de jours en jours !

Murmures d’approbations. La duchesse Jannath se tourna vers lui, et répondit à l’assemblée.

− Eltan est actuellement entre les mains des meilleurs prêtres de la ville ! Son état ne s’est pas encore amélioré, mais nous faisons notre maximum !

Nouvelles protestations.

− Et qu’en est-il à propos des rumeurs impliquant l’Amn dans cette étrange maladie ?

La duchesse s’offusqua de cette question, mais une autre voix la coupa avant qu’elle n’ait pu commencer à répondre.

− Et il paraît que la guerre contre l’Amn est imminente ! Pourquoi ne nous y préparons nous pas ?

− Tout à fait, renchérit un autre noble. Il paraît que le duc Eltan a été empoisonné par les Voleurs de l’Ombre, la sombre association de malfaiteurs de l’Amn. Le niez-vous ?

− Calmez-vous !, finit par s’écrier le duc Belt. Toutes vos questions sont légitimes et auront leur réponse en temps et en heure !

− Enfin, c’est pourtant évident !, continua l’homme dans la foule. La marque qu’on a retrouvée chez le duc était celle de ces agents d’Amn, tout le monde le sait ! Pourquoi ne comprenez-vous pas ce que nous nous tuons à vous expliquer ? Il faut leur déclarer la guerre les premiers !

De nombreux applaudissements s’élevèrent à la fin de cette intervention. Les deux grands ducs semblaient dépassés par la tournure que prenaient les évènements.

− Je souhaite intervenir solennellement pour mettre fin à ces querelles inutiles, reprit le duc Belt. Je vous rappelle que nous sommes ici pour accueillir un nouveau grand duc de la Porte, et je vous demanderai un peu de tenue ! Voici… Sarevok Anchev !

Sarevok s’avança enfin et s’inclina devant la foule.

− Je suis très honoré d’être ici en ce moment si particulier, déclara-t-il. J’accepte avec joie ma nouvelle charge, ainsi que toutes les responsabilités qu’il en incombe, aussi nombreuses soient-elles.

Il marqua une pause, attendant le silence.

− Je souhaiterai tout d’abord répondre à certaines questions qui ont été posées précédemment. Les rumeurs selon lesquelles l’Amn mobiliserait ses troupes sont vraies, tout comme l’implication de leurs frères Zhentarims. Mais ne vous inquiétez pas, nous avons de quoi nous défendre. Les Zhents ont peut-être essayé de nous priver de nos ressources les plus précieuses, notamment le fer, mais nous ne sommes qu’affaiblis, pas vaincus. Lorsque mon père a été assassiné, j’ai hérité de son pouvoir sur le secteur Ouest du Trône de Fer. Il dispose là-bas d’importantes réserves de fer, qui suffiront à nos besoins. Je le distribuerai à nos citoyens pour qu’ils en disposent selon leur volonté. Malheureusement, notre plus grand commandant militaire repose sur son lit de mort, et c’est une épreuve douloureuse pour la cité. Pour veiller à ce que le Poing Enflammé soit bien commandé, j’assurerai le contrôle du régiment des mercenaires, avec la permission de son responsable actuel, Angelo. Au lieu d’attendre que la guerre nous frappe, nous la déclarerons ! Avec le Poing Enflammé, nous devrions pouvoir facilement reprendre la ville de Nashkel, et ensuite fortifier rapidement le col à travers les Pics Brumeux. Grâce à moi, nous…

Daren ne pouvait pas entendre plus longtemps ces mensonges.

− C’est faux !

Toute la salle se tourna vers lui.

− Cet homme ment !, reprit-il plus fort. Et j’ai la preuve qu’il est lui-même un assassin !

Son cœur battait à tout rompre. Il dévisageait Sarevok, dont le regard fou cherchait dans la salle d’où venait cette voix insolente. Le duc Belt prit alors la parole.

− Jeune homme ! Vos accusations sont graves ! Et j’espère vivement que vous avez des preuves de vos accusations ! Car dans le cas contraire,…

Mais Sarevok l’avait trouvé, son regard sauvage le foudroyant de toute sa haine.

− C’est l’un des meurtriers du Trône de Fer !, lança Sarevok. Regardez ! Gardes ! Tuez-le !

Daren porta aussitôt la main à son épée. Déjà, quelques soldats du Poing Enflammé se frayaient un chemin à travers la salle et se dirigeaient dans sa direction.

− Sarevok ! Enfin, reprenez-vous !, lui répondit le duc Belt d’un air scandalisé. Personne ne sera tué ici-même ! Jeune homme, veuillez vous approcher et vous expliquer sur votre attitude.

Il allait s’expliquer, oui. S’expliquer en dévoilant les secrets de cet homme en place publique.

− Je dispose de toutes ces preuves dans ce recueil, déclara Daren en levant le journal volé. Sarevok devra assumer les conséquences de ses actes criminels !

Il avait gagné cette manche, et Sarevok le savait. L’homme en armure prit son sombre casque posé sur la grande table et le porta sur ses épaules. Son rire démoniaque s’éleva au dessus des cris, et il fut aussitôt imité par la moitié des gentilshommes dans la salle.

− Vous n’avez plus rien à exiger, duc Belt, reprit Sarevok d’une voix rauque et puissante. Mon règne a commencé, et je vais en finir avec cet avorton aujourd’hui même, ainsi qu’avec vous deux !

Au moment où il dégaina sa terrible épée, de nombreux nobles autour de Daren se métamorphosèrent sous ses yeux. Leur peau devint grisâtre, et des fentes jaunes se dessinaient à la place de leurs yeux. Daren était pris au piège. Des cris de panique s’élevèrent autour de lui, et les nobles se bousculèrent vers la sortie.

− Allez-y, mes fidèles dopplegangers ! Tuez tout le monde ! Ne laissez aucun survivant !

Sarevok souleva son épée, et fendit l’air devant lui. Le sang gicla, et des corps sans vies tombèrent dans la foule, mortellement blessés par le pouvoir de sa lame maudite. Plusieurs dopplegangers se dirigeaient vers Daren, toutes griffes dehors. Ils étaient trop nombreux, et il était impossible qu’il puisse tous les parer. Aucun de ses compagnons ne pourraient lui venir en aide cette fois-ci, et il était vain d’espérer vaincre à dix contre un. Le duc Belt était un ancien homme d’arme et s’était placé devant la duchesse, dégainant lui aussi une masse. Mais que pouvait-il contre Sarevok ? Déjà de nombreux nobles agonisaient au sol, blessés à mort par les dopplegangers. Daren était à présent encerclé par cinq de ces créatures. La fuite était impossible, et le combat perdu d’avance.

− Ecartez-vous, et ne bougez pas !

Une voix forte résonna derrière lui. Son cœur palpita quelques secondes, car cette intonation lui était étrangement familière.

− Restez dans la ligne de mire de mon hamster !

Daren laissa échapper un cri de surprise. Il tourna la tête aussitôt, découvrant un colosse aux couleurs du Poing Enflammé qui enlevait son casque, dévoilant un crâne rasé arborant un imposant tatouage violet sur le visage.

− Minsc !, s’écria Daren. Comment… ?

− Minsc et Bouh discuterons avec Daren plus tard ! Pour le moment, nous avons des arrière-trains à botter !

Les dopplegangers perdirent tout à coup de leur assurance. Ce nouvel ennemi les impressionnait, et il y avait de quoi. Le rôdeur maniait une épée aussi grande qu’eux, et une juste colère se lisait sur son visage. Sarevok demeura silencieux, reconsidérant visiblement la situation.

− Nous devons protéger les ducs !, lui lança Daren.

À cet instant, un doppleganger qui s’était approché de Belt et de Jannath changea de couleur en quelques secondes. D’un ton gris, il prit soudain une teinte mauve, et une longue robe se dessina alors autour de son corps.

− Je m’en charge, dit alors la jeune femme qui venait de se métamorphoser sous leurs yeux.

Cet accent suave et oriental ne laissait planer aucun doute sur son origine. La seule autre personne de cette salle capable de changer ainsi son apparence ne pouvait être que la magicienne Dynahéir. Daren ressentit une vive bouffée d’espoir. Il n’était plus seul, et ses deux nouveaux alliés de poids lui avait redonné une confiance neuve. Il dégaina une deuxième épée de son fourreau, et la retourna contre son gantelet gauche.

− Cours, Bouh ! Cours !

Minsc lança son hamster dans la foule des dopplegangers,et commença à tailler ces monstres du tranchant de sa lame. Sa force surhumaine faisait voler les corps démembrés des métamorphes, et il poussait à chacun de ses coups des cris de guerre terrifiants. Profitant d’une seconde d’inattention des cinq dopplegangers devant lui, terrifiés par le géant qui décimait leurs semblables, Daren s’élança vers l’un d’eux et exécuta le foudroyant enchaînement de Khalid. En quelques secondes, leurs cinq cadavres tombèrent à ses pieds. La chance commençait à tourner. Minsc et Daren se postèrent dos à dos, tandis que Dynahéir protégeait d’un globe bleu argenté les deux ducs, sa magie repoussant les assauts des griffes des créatures.

Sarevok n’était pas encore intervenu. Il observait la situation en silence, ses troupes se faisant décimer par seulement trois adversaires. Il ne restait plus que quelques dopplegangers encore debout, lorsqu’il prit finalement la parole.

− Allons-y, Perotate.

Daren regarda dans sa direction, fronçant les sourcils. Une silhouette encapuchonnée apparût derrière lui, et commença une incantation. Qui était-il ? Le mage était resté invisible depuis le début de la cérémonie, et attendait vraisemblablement un signe de son maître pour se dévoiler. Que comptaient-ils faire ? Où comptaient-ils aller ? Daren voulut se précipiter vers cette nouvelle menace, mais un des derniers dopplegangers encore debout lui barra le passage.

− Nous nous retrouverons !, lui lança Sarevok sur un ton de défi. Tu as gagné cette bataille, mais je te tuerais comme j’ai tué Gorion !

Daren frappa la créature devant lui de toutes ses forces, s’élançant vers son ennemi.

− Tu viendras me trouver !, continua-t-il. Car dans le cas contraire, tu ne vivras jamais en paix, ni aucun de tes amis !

Daren courait, l’épée au poing. Il n’était qu’à quelques pas seulement du démon en armure, mais à peine était-il monté sur les premières marches de l’estrade que le mage derrière lui terminait son incantation. Un cercle de couleur or se forma autour d’eux, et ils disparurent en un éclair jaune vif, ne laissant derrière eux qu’une fine poussière cuivrée.

− Ils s’échappent !, tonna Daren d’un ton rageur. C’est pas vrai ! On le tenait, sans ce satané magicien…

Derrière lui, Minsc avait mis hors de combat les quelques derniers dopplegangers encore debout. Daren se retourna alors vers lui, un large sourire sur le visage.

− Je suis tellement heureux de vous voir tous les deux ! Vous m’avez tiré d’un sale pétrin ! Mais… comment diable êtes-vous arrivés jusqu’ici ?

− Tous les trois, tu veux dire ? Minsc ne peut pas croire que tu aies oublié Dynahéir !

Daren faillit éclater de rire, et rectifia aussitôt.

− Tous les trois, bien sûr Minsc.

− Hé bien, jeunes gens, nous vous devons une fière chandelle !, les interrompit le duc Belt. Je crois bien que, sans vous, nous aurions non seulement commis la folie de nommer Sarevok grand duc de la Porte de Baldur, mais nous aurions aussi signé notre propre arrêt de mort !

− Nous vous sommes redevables, renchérit la duchesse. Mais ce démon de Sarevok s’est enfui. Je crois bien que nous ne serons pas en sécurité tant qu’il ne sera pas définitivement hors d’état.

Dynahéir qui était restée silencieuse jusqu’à présent prit à son tour la parole.

− Bien, si la cérémonie est terminée, je crois que nous n’avons plus rien à faire ici. Monseigneur, Madame.

Elle fit une rapide révérence et se dirigea vers la grande porte d’entrée, enjambant les corps inanimés des monstres qu’ils venaient de combattre. Elle fit un léger signe à Minsc, qui la suivit aussitôt. Liia Jannath l’interpella avant qu’elle ne franchisse le seuil.

− Mademoiselle, Monsieur ? Restez ici un instant. Nous sommes vos débiteurs, la Porte de Baldur même est votre débitrice, et vos actes courageux doivent être récompensés. Nous pouvons vous offrir une quantité d’or très conséquente, vous savez ? Ou un titre nobiliaire, si vous le souhaitez. Je serais vraiment ravie de pouvoir vous proposer quelque chose à la mesure de votre exploit.

La duchesse se tourna alors vers Daren.

− C’est valable pour vous trois, bien sûr.

Daren réfléchissait déjà à tout ce qu’il pourrait s’offrir avec cet or. De nouveaux équipements ? Une forge ? Un château ? Toutefois, la réponse de Dynahéir coupa court à ses rêveries.

− Juste un peu d’or pour avoir de quoi manger et nous loger décemment pour les prochaines semaines suffiront.

Daren faillit s’étouffer, et le duc Belt insista à nouveau.

− Réfléchissez mademoiselle. Il est important pour nous, et pour l’image que doivent avoir les gens de héros tels que vous, que vous soyez récompensés à une juste mesure.

Dynahéir fronça les sourcils un instant, et reprit.

− Alors donnez votre argent à une institution populaire. Un orphelinat, un hospice, une école, ce que vous voulez qui profitera à la population qui en a le plus besoin.

Le ton qu’elle avait employé ne laissait pas la place à une discussion. Daren se sentait quelque peu honteux de n’avoir pas eu spontanément la même initiative, même s’il partageait au final la décision de la mage.

− Le jeune homme là-bas est libre de faire ce qu’il souhaite de sa récompense, bien sûr, ajouta-t-elle en levant la main en direction de Daren. Mais je vous ai donné mes directives en ce qui concerne la nôtre.

Le duc parut surpris de cette décision si désintéressée, puis se ravisa d’un sourire.

− C’est un acte d’une grande générosité, mademoiselle, la complimenta la duchesse Jannath. Je veillerai à ce que votre nom reste gravé dans l’histoire de la Porte de Baldur.

− Et vous ?, ajouta le duc Belt à l’attention de Daren.

Le jeune homme sursauta à cette question. Pendant quelques secondes, il ne put que bégayer quelques syllabes, puis finit par répondre.

− Je.. je… Vous pouvez ajouter ma récompense à celle de Dynahéir, bien sûr. C’est une excellente idée, et je n’aurai jamais pensé à quelque autre solution.

Dynahéir tourna son regard dans sa direction une fraction de seconde, un léger sourire sur ses lèvres.

− Les formalités sont finies ? Nous pouvons disposer ?, continua-t-elle d’un ton presque impatient.

Le duc et la duchesse leur firent une dernière révérence, et Daren courut rejoindre Minsc et sa protégée qui sortaient du palais.

− Dynahéir ! Suivez-moi, vous et Minsc. Jaheira, Khalid et Imoen m’attendent là dehors, et ils seront ravis de vous retrouver.

Dynahéir haussa les sourcils à l’évocation d’Imoen, et acquiesça d’un sourire à sa requête. Sarevok s’était échappé, mais ils étaient en vie et avaient retrouvé deux compagnons loyaux, ce qui n’était finalement pas si cher payé.

L’Enfant de Bhaal

Daren referma le livre aussitôt, le serrant contre sa poitrine. Mille sentiments s’entrechoquaient dans son esprit. La colère, la mélancolie, la surprise, la haine, ou encore la tristesse. Il n’en avait lu que quelques lignes, mais savait que ce journal refermait bien des secrets. Ses compagnons le regardaient silencieusement, attendant qu’il prenne la parole. Quelques secondes s’écoulèrent ainsi, puis Daren rouvrit le recueil à la première page.

− C’est… le journal personnel de Sarevok. Je…

Il s’arrêta, ne sachant pas quoi ajouter de plus.

− Je vais vous le lire, conclut-il enfin.

« Le 14 Eleinte 1367 : En ce jour, le Cormyr a émis un arrêté interdisant au Trône de Fer d’intervenir à l’intérieur de ses frontières. Ce coup porté au Trône de Fer offre à Reiltar une occasion rêvée de soumettre sa proposition au grand conseil du Trône. Si tout se passe bien, nous pourrions lancer l’opération dans l’année.

 

Le 25 Marpenoth 1367 : Davaeorn a envoyé un message à Reiltar pour l’informer que les mines de Bois-Manteau ont été asséchées et sont prêtes pour l’exploitation. Cette annonce devrait contribuer à convaincre le grand conseil du Trône.

 

Le 2 Nuiteuse 1367 : Le conseil du Trône de Fer a donné son accord au plan de Reiltar. Celui-ci a obtenu toutes les ressources dont il avait besoin, ainsi que la direction du projet. J’ai fait part de mon intérêt à mon « père » et il a promis de me faire participer aux opérations le long de la Côte des Epées. Il a mentionné mère au cours de notre conversation et a clairement laissé entendre que si je me montrais aussi déloyal envers lui qu’elle, je partagerais sa destinée. J’ai décidé de me rendre à Château-Suif. J’ai attendu longtemps avant de me mettre à la recherche des prophéties d’Alaundo. Je veux savoir si le prêtre de Bhaal a dit la vérité (avant que je ne le tue). Suis-je le fils d’un dieu ? Suis-je le fils de Bhaal ? »

Daren s’arrêta à la fin de ce paragraphe, et leva les yeux vers ses trois compagnons qui l’écoutaient attentivement. Il se souvint de ces prophéties qu’il avait entendue étant plus jeune. Durant les Temps Troubles, lorsque les dieux étaient pareils aux hommes, l’un d’eux put prévoir sa mort. Bhaal, le Seigneur du Meurtre. Il répandit alors les germes de son pouvoir afin qu’il renaisse lorsque son heure viendrait. Si les recherches de Sarevok s’avéraient, alors il était effectivement possible qu’il soit bien le fils du dieu déchu, Bhaal. Il laissa ses réflexions de côté pour le moment, et reprit la lecture du journal.

« Le 11 Ches 1368 : Mes recherches ont progressé. Les moines de Château-Suif se sont montrés relativement coopératifs. D’après ce que j’ai pu lire, il semble certain que le sang de Bhaal coule dans mes veines. Ses prophéties sont (naturellement) ambiguës, mais je pense être en mesure de les interpréter. On dit que tous ses enfants ont hérité d’une partie de son pouvoir, mais qu’un seul est digne de prendre sa place parmi les dieux (cela n’est pas dit franchement, mais on peut le deviner). Etant donné que mon père était le Dieu du Meurtre, pour prouver sa valeur, il faut impérativement commettre un acte en rapport avec sa charge… une sorte d’hommage glorieux au meurtre !

 

Le 3 Tarkash 1368 : Le moine Gorion m’inquiète. Il s’est apparemment intéressé à mes lectures. Je dois impérativement veiller à mieux protéger le secret de mes recherches. J’aimerais pouvoir m’en débarrasser, mais je ne crois pas qu’il soit possible de l’assassiner dans cette damnée bibliothèque.

 

Le 11 Tarkash 1368 : J’ai fait un rêve cette nuit. Ma mère me parlait… Mais peu à peu son visage s’est mis à se congestionner et à perdre ses couleurs… Sa voix est devenue plus faible. Elle demandait que je la protège de Reiltar. Je voyais une hache s’approcher de son cou, mais je ne réagissais pas. Ce n’était qu’un rêve.

 

Le 27 Tarkash 1368 : Je quitte à présent Château-Suif, et au bon moment, car il est clair que Gorion connaît à présent mes origines. Une chose est certaine : son fils adoptif, Daren, descend lui aussi de Bhaal. »

Daren se figea dans sa lecture. Il ne pouvait pas bouger, et son cœur battait si fort qu’il allait sans doute exploser. Il fixa un point dans le vide, peinant à articuler le moindre mot. Tout s’embrouillait, et l’angoisse qu’il éprouvait en cet instant était si forte qu’il luttait pour rester conscient. Il était un enfant de Bhaal. Un enfant souillé par un sang divin maléfique, le sang du Seigneur du Meurtre en personne. Tout était clair à présent. Tout. La voix, cette voix menaçante qui le haïssait dans tous ses rêves, ainsi que cette folie écarlate qui l’avait conduit aux frontières de la déraison. Ce pouvoir qui sommeillait en lui, et qui le submergeait lorsqu’il était en colère, c’était l’essence du Mal. Il se révulsait lui-même. Il était une menace. Une menace pour ses compagnons, pour son amie de toujours, Imoen. En réalité, il devenait une menace pour le monde. Il était une aberration, une erreur, et tôt ou tard, il contribuerait à déséquilibrer ce que Jaheira appelait la « Balance ». Une voix douce et amicale le tira de sa détresse, et Imoen posa une main chaleureuse sur le bras de son ami.

− Ne t’en fait pas, le rassura-t-elle. Tu es peut-être un enfant de ce dieu maléfique, mais tu n’es pas comme Sarevok. Tu es bon, et tu ne t’es jamais laissé gagner par ton étrange pouvoir, tu te rappelles ?

Jaheira était restée silencieuse, mais le visage souriant de Khalid lui laissait sous-entendre qu’au moins lui partageait le point de vue d’Imoen. Ils avaient vécu nombre d’aventures depuis leur rencontre tardive à l’auberge du Brasamical. Cela signifiait-il quelque chose pour eux… ?

− Ce n’est pas d’où tu viens qui compte à nos yeux. Mais qui tu es.

Jaheira avait conclu par cette phrase, que Khalid et Imoen semblaient partager pleinement. Daren leur rendit leurs sourires, et sécha les quelques larmes qui s’étaient formées aux coins de ses yeux. Il reprit le journal en main, et continua sa lecture là où il l’avait laissée.

« Il en a tous les stigmates et cela pourrait expliquer la curiosité que Gorion manifeste pour mes études. Je ne peux rien faire maintenant, mais il faudra absolument que je retourne là-bas pour tuer cette créature. Ce serait de la folie de laisser la vie sauve à l’un de mes frères, surtout s’il a été élevé par les Ménestrels (et je suis sûr que Gorion en est un).

 

Le 5 Mirtul 1370 : Aujourd’hui, j’ai rencontré Reiltar à la Porte de Baldur. Il a installé sa base dans le château d’une famille de nobles déchus. D’après mon « père », tout se déroule sans incident. Mulahey a établi son campement dans les mines de Nashkel et ses servants kobolds devraient être en train de contaminer le minerai de fer. Seuls quelques esclaves ont commencé à exploiter le minerai à Bois-Manteau, mais Reiltar m’assure qu’une fois les pillages commencés, nous pourrons nous procurer régulièrement de nouveaux esclaves.

 

Le 8 Eléasias 1371 : J’ai rencontré les chefs du Frisson et les Griffes Noires. J’éprouve peu de sympathie pour Ardenor, le chef du Frisson, mais Taugosz semble être un homme de parole. Pendant le restant de l’année, je vais devoir travailler avec les mercenaires.

 

Le 23 Uktar 1372: Tout va bien. Le minerai extrait de Nashkel a commencé à se détériorer et mes mercenaires ont fait du bon travail en détruisant tous les convois qui acheminaient du métal vers la Porte de Baldur. Bien que certains aient été capturés, la plupart pensent travailler pour les Zhents ; aucun trouble n’a donc perturbé le Trône de Fer. Il est évident que les Zhents de la Forteresse Noire n’apprécieront pas cette utilisation abusive de leur nom. Il faudra que je me méfie de leurs agents dans les prochains mois.

 

Le 14 Tarkash 1373 : Je pense avoir maintenant le temps de m’occuper de ce vieux Gorion et de son rejeton. Je vais informer mes hommes que je serai absent pendant les prochaines semaines.

 

Le 28 Kythorn 1373 : Les choses ne se sont pas déroulées exactement comme prévu, mais je peux encore sauver la situation. Daren est en route pour la Porte de Baldur ; si je pouvais l’attirer à Château-Suif, j’aurais un bouc émissaire parfait. Mon « père » y rencontre les Chevaliers de l’Ecu de Sembie. Si je veux montrer que je suis digne de porter la cape de mon ascendant, je dois faire vite ! Mon père a bloqué toutes mes tentatives visant à intensifier les hostilités entre l’Amn et la Porte de Baldur. Il faut que je me débarrasse de lui et de ses associés. Une chose reste évidente : ce ne sont pas les dopplegangers qui tueront Reiltar, car je me réserve cet honneur. Je pense qu’une hache sera parfaite pour cette tâche. »

La suite, si elle avait été consignée, ne l’avait pas été ici. Néanmoins, ce journal constituait déjà un recueil de preuves flagrantes, et pouvait à lui seul contrecarrer les plans de Sarevok et les disculper de leurs supposés crimes. Sa nomination en tant que grand duc devait avoir lieu le lendemain matin, et ils devaient absolument trouver un moyen de s’y rendre afin d’annuler la procédure et de le confondre de tout le monde.

Il était tard, et chacun rejoignit sa chambre. La mission qui les attendait le lendemain était aussi délicate que primordiale, et tous avaient besoin d’une longue nuit de sommeil.

Daren ne trouva pas tout de suite le repos. Les révélations du journal de Sarevok et les propos de Tamoko prenaient à présent tous leur sens, et il les disséquait un à un à la recherche de leur véritable signification. Il était le fils d’un dieu mort et maléfique. En plus du terrible sentiment de culpabilité qu’il portait, ce fait en impliquait un autre tout aussi douloureux. Son ennemi, Sarevok, était donc son frère. Même si les liens de parentés traditionnels n’étaient pas en jeu, il partageait avec lui plus qu’avec n’importe qui d’autre. Il savait qu’un jour, une confrontation entre eux aurait inévitablement lieu. Quelque chose au plus profond de son être le savait. Et même s’il parvenait à trouver d’ici là la force nécessaire de battre Sarevok, il ne pourrait jamais effacer le fait qu’il aurait ainsi tué son frère. Il finit par s’endormir, au beau milieu de la nuit, une voix familière répétant en écho dans ses rêves « Tu finiras par apprendre… ».

Le palais ducal était dans le riche quartier nord de la ville. Un mur d’enceinte intérieur délimitait d’ailleurs le parc qui entourait le somptueux bâtiment. Les drapeaux de toutes les provinces du royaume flottaient à la brise légère du matin, et une agitation peu commune pour ce district habituellement calme régnait devant les grilles de l’édifice. Toute la fine fleur de la Porte de Baldur avait été conviée à la nomination du futur duc, et deux gardes en armure contrôlaient méticuleusement toutes les entrées. Les quatre compagnons restèrent quelques instants dissimulés dans la foule à observer le va-et-vient, et remarquèrent que toutes les personnes invitées présentaient en entrant un document portant le cachet ducal.

− Il nous faut l’une de ces invitations, marmonna Jaheira aux trois autres.

− La cérémonie commence dans moins d’un quart d’heure, ajouta Khalid. Il faut faire vite !

Imoen fronça les sourcils, concentrée, et prit à son tour la parole.

− Restez ici, je m’en charge. Je suis de retour dans cinq minutes, tout au plus.

Sur ces paroles, elle se faufila et disparut dans la foule.

− Je pense qu’on peut lui faire confiance, lança Daren. Imoen nous a prouvé plus d’une fois sa valeur, et j’ai pour ma part une totale foi en ses capacités.

Les deux demi-elfes ne purent qu’acquiescer, et ils attendirent que revînt leur coéquipière. Daren était nerveux, et avait du mal à apaiser sa respiration saccadée. Tout à coup, une voix féminine s’éleva derrière lui.

− Suivez-moi. Ce ne sera pas long.

Il reconnut aussitôt la jeune femme de la veille, Tamoko. Jaheira intervint aussitôt, en élevant la voix.

− Qu’est-ce que vous nous voulez encore ?

− Laisse, la coupa Daren, je n’en ai pas pour longtemps.

Jaheira haussa les sourcils d’un air surpris et contrarié, mais n’insista pas davantage. Tamoko s’enfonça dans la foule, invitant Daren à la suivre.

− Ne vous arrêtez pas, continuez de marcher.

Daren s’exécuta, la suivant péniblement à travers le flot de personnes.

− J’ai votre collier, finit-il par lui dire.

Il sortit le bijou et lui tendit. Tamoko le considéra un instant comme s’il s’agissait d’une pièce rarissime, puis le rangea dans sa sacoche.

− Merci. J’ai une faveur à vous demander, finit-elle par dire.

Elle s’était arrêtée. Pour la première fois, elle avait baissé la tête, et son ton était presque suppliant.

− Voici ma requête, même si elle va peut-être vous paraître étrange. Je vous charge de faire échouer Sarevok, l’homme qui est la cause de tous vos malheurs. Détruisez ses plans, et arrêtez ses machinations. Il faut que vous lui ôtiez cette conviction qu’il a de pouvoir réussir dans la voie qu’il suit. Et…

Elle hésita une seconde.

− Laissez-le en vie… Faîtes cela pour moi… Je l’aiderai à vivre en homme, et non en ce dieu qu’il s’imagine être…

Daren était stupéfait. Ce que cette femme lui demandait en ce moment même était tout simplement irréalisable.

− Je doute qu’il soit possible de tenir une telle promesse… Même si je décide de ne pas chercher la confrontation, c’est jusqu’à présent lui qui m’a attaqué, et je n’ai fait que me défendre.

− Sarevok cherche à détruire tout le monde, par seulement vous, reprit-elle aussitôt. Vous présentez pour lui un intérêt particulier, de par vos origines communes. Vous êtes une rivalité possible, l’une des rares personnes à mériter son attention personnelle, et surtout…

Elle marqua une légère pause.

− Vous êtes de sa famille.

Elle s’arrêta de nouveau, levant le regard vers Daren.

− Je sais, lui répondit-il. J’ai tout découvert dans son journal que détenait Cythandria.

− Je vois… Mais je peux vous apporter d’autres réponses. Un bâtiment délabré, dans le quartier Est. Trois portes rouges, et à l’intérieur, un escalier menant dans les profondeurs. Vous aurez besoin d’aller là-bas un jour.

Daren la dévisagea quelques secondes sans rien dire. Ce qu’elle disait n’avait aucun sens, et il se rendit compte que plusieurs minutes s’étaient écoulées depuis le début de leur entretien. Imoen était peut-être même déjà revenue.

− Excusez-moi, je dois vous laisser, lui répondit-il. Mes compagnons m’attendent et…

− Ne le jugez pas trop vite, le coupa-t-elle d’une voix implorante. Vous avez eu Gorion pour vous guider, Sarevok n’a eu personne. Sa force, il la tire de sa haine, de cette volonté de s’élever au-dessus de ceux qu’il sait inférieurs. Son sang divin a soif de conquête… C’est pour cela qu’il faut le vaincre, mais pas le tuer. S’il vous plait…

Elle avait fini dans un murmure.

− Vous l’aimez ?, finit par demander Daren.

C’était plus une remarque qu’une question. Cette voix, ce regard, tout trahissait ce sentiment dans son attitude. Tamoko ferma les yeux en silence, et des larmes coulèrent sur ses joues.

− Je ferai ce que je pourrai, reprit-il.

Elle lui lâcha aussitôt les mains et disparut dans la foule en murmurant un dernier « merci ». Daren se retourna, et chercha du regard ses compagnons. Imoen devait être revenue, et il ne leur restait que quelques minutes pour entrer dans le palais avant le début de la cérémonie.

− Ah ! Te voilà !, l’interpella Jaheira. Imoen a réussi à dérober une invitation officielle.

Le visage de Daren s’éclaira aussitôt. Leur petite voleuse était une véritable artiste en la matière. Il allait la féliciter lorsqu’il s’aperçut que tous ses compagnons portaient un air grave sur leur visage.

− Quel est le problème ?

Imoen répondit la première.

− Je n’ai récupéré qu’un seul billet… Et nous sommes quatre.

Il réalisa aussitôt la situation. Seul l’un d’entre eux pourrait franchir les grilles du palais. Jaheira allait prendre la parole, mais Daren la coupa.

− Je vais y aller. Donne-moi le journal de Sarevok et l’invitation.

Jaheira le toisa du regard en fronçant les sourcils. Son expérience était certes bien plus importante que la sienne, mais il avait mille raisons de plus d’accomplir cette mission.

− Cet homme a tué mon père, Jaheira !, répondit-il à sa désapprobation tacite. Il a lancé des assassins à mes trousses dans tous le pays, et plus que tout, c’est… c’est mon demi-frère ! Je dois m’y rendre, moi. Excusez-moi, vous tous, je… il faut que je le fasse.

Aucun ne répondit sur le moment. Jaheira avait toujours le visage crispé, mais son expression trahissait une certaine compréhension.

− Tiens, vas-y.

Khalid lui tendit le journal et le parchemin officiel du palais.

− Nous t’attendrons aux alentours, continua-t-il.

Imoen s’approcha de lui, et l’embrassa sur la joue.

− Bonne chance, et bon courage.

Daren souffla un instant, rassemblant ses esprits, puis se glissa dans la file indienne qui menait au palais.

L’ombre de Sarevok

Il n’y avait personne. Ni sentinelle, ni patrouille aux couleurs grises du Trône de Fer. La grande porte d’entrée du manoir de la guilde marchande était entrouverte, et personne ne montait la garde en ce moment.

− Profitons-en ! Nous devons entrer tant que la voie est libre !

Jaheira leur fit un signe de la main, et tous se dirigèrent d’un pas leste vers les marches de l’entrée. Soudain, surgie de nulle part, une silhouette en armure noire sortit de la foule et se dressa en travers de leur chemin. Daren avait déjà porté la main au fourreau, mais la personne devant eux ne semblait pas agressive. C’était une femme, jeune, les cheveux noirs comme la nuit contrastant avec son visage d’albâtre. Elle demeura immobile quelques instants, les dévisageant un à un de ses yeux à peine bridés. Pendant quelques secondes, personne ne bougea. Son regard se posa alors sur Daren, avant qu’elle ne prît enfin la parole.

− Tu te nommes Daren, commença-t-elle son regard toujours fixé sur lui. Je dois te parler un instant de quelque chose d’important.

Tous les quatre s’échangèrent un regard incrédule. Daren allait ouvrir la bouche pour lui répondre, mais elle le coupa avant qu’il n’ait eu le temps de prononcer un mot.

− En privé.

Daren fronça les sourcils. Son regard croisa celui de Jaheira, qui lui signifia d’un léger signe de la tête qu’ils ne le perdraient pas de vue. Qui était cette femme ? Son accoutrement sombre rappelait à Daren celui des assassins qu’il avait croisés quelques semaines auparavant, mais quelque chose dans son visage pourtant dur lui inspirait une certaine sympathie. Il la suivit un peu plus loin, à l’écart de toute autre oreille, jetant un dernier regard à ses compagnons.

− Je serai directe, commença-t-elle. Je connais vos projets, et je peux vous aider à les réaliser. Mais je vous demanderai une contrepartie en échange.

Daren écarquilla les yeux, se demandant où elle voulait en venir.

− Excusez-moi ? Je n’ai pas bien compris ce que vous m’avez dit…

Elle souffla d’un air agacé, et répéta ses mêmes propos.

− Comment pouvez-vous savoir quels sont mes projets ?, répliqua Daren, de plus en plus méfiant. Vous connaissez mon nom, mais n’importe qui d’un peu attentif pourrait en faire autant. Si vous voulez que je vous fasse confiance, il faudra me convaincre ! Je ne connais même pas le vôtre !

Elle ferma les yeux un instant, et les rouvrit quelques secondes plus tard.

− Bien, je vais vous révéler certaines choses, mais je ne pourrais pas vous en dire davantage tant que notre marché ne sera pas conclu.

Daren n’avait pas la moindre idée de ce marché dont elle parlait, mais il l’écouta attentivement.

− Vous pouvez m’appeler Tamoko. Pour commencer, vous devez savoir que le duc Eltan est gravement malade. Et si je vous dis que celui qui prétend soigner cette maladie n’est autre que celui qui la provoque, je suppose que vous l’aviez déjà pressenti ? Oui, sûrement. Vous êtes un être particulièrement intelligent, et la tutelle de Gorion n’a pu que renforcer cet avantage.

Daren se tendit à l’évocation du nom de son défunt père adoptif. Il s’était juré de ne plus se laisser guider par ses émotions à ce sujet, et cette Tamoko ne l’amadouerait pas aussi aisément que l’avait fait Sarevok.

− Il vous a suffit de me suivre pour entendre ce nom. Ce n’est pas avec des choses aussi simples que vous gagnerez ma confiance.

Elle le regarda fixement quelques secondes, sans parler, puis continua.

− Mais cette famille ne vous connaît pas. Oh, non, pas autant que je vous connais moi… Encore une fois, j’en sais long sur vous, peut-être plus que vous-même.

Daren commençait à se lasser de son énigmatique discours, et allait faire demi-tour pour rejoindre ses compagnons, lorsqu’elle posa sa main gantée sur son épaule.

− N’avez-vous pas l’impression de ne parfois pas être totalement vous-même ?

Daren s’immobilisa aussitôt. Savait-elle ? Etait-elle au courant ? Personne ne pouvait lui avoir dit, et la coïncidence était beaucoup trop invraisemblable pour n’être que le fruit du hasard.

− Trois choses incarnent la force, reprit-elle. L’amour de la vie, la peur de la mort, et la famille. Et… une famille qui aimerait la mort aurait une particulièrement grande influence…

Elle s’approcha de lui, rapprochant ses lèvres de son oreille. Daren sentait à présent son souffle rapide et l’air qu’elle expulsait lui chatouillait doucement la nuque.

− Le sentez-vous ?

Elle lui avait murmuré ces paroles.

− Le sentez-vous, … Lui ? Il vous déteste, … vous savez ?

Daren n’arrivait plus à faire le moindre mouvement. Cette femme venait de mettre des mots sur quelque chose qu’il avait gardé enfoui au plus profond de son âme. Il entendait la voix, cette terrible voix grave et monocorde. Qu’était-elle ? Qui était-elle ?

− Vous devez entrer dans le siège de Trône de Fer.

Elle s’était éloignée de lui et avait repris son intonation naturelle.

− Je ne peux rien vous révéler de plus tant que vous n’avez pas accompli quelque chose pour moi.

Sa curiosité était trop forte. Cette femme ne mentait pas, c’était évident maintenant. Elle en savait bien plus sur lui que quiconque, et c’était une occasion inespérée de faire enfin la lumière sur ce qui lui arrivait. Il lui répondit d’un signe de tête affirmatif, et écouta sa requête.

− Au cinquième étage du bâtiment, il y a des chambres, privées. Sarevok, ainsi que son père adoptif Reiltar, y résidaient à une époque. Depuis la mort de ce dernier, c’est Cythandria, une catin qui s’est mis en tête de devenir la femme de Sarevok, qui y loge. Elle… possède un collier qui m’appartient, et je vous demande de le récupérer pour moi.

Daren haussa les sourcils d’un air dubitatif.

− Même si par miracle on arrivait à entrer dans le bâtiment, je ne suis pas sûr que cette Cythandria nous laisserait son collier sur une simple demande…

− Je ne vous demande pas de me ramener cette fille des rues en vie, le coupa-t-elle d’un air dur. Tuez-la si elle résiste.

Son regard était brûlant, et contrastait avec les traits fins de son visage.

− Et vous trouverez sans doute là-bas des preuves qui vous mettront hors de cause du meurtre dont on vous accuse…, ajouta-t-elle. Je dois vous laisser maintenant. Réfléchissez à ma proposition. Je vous recontacterai plus tard.

Daren ne répondit pas, et partit rejoindre ses compagnons. Les propos de Tamoko résonnaient encore dans son esprit, et il était partagé entre renoncer à cette mission qui n’était plus ou moins qu’un assassinat, et avoir des réponses à ses éternelles questions. Il rejoignit Jaheira, Khalid et Imoen qui le surveillait un peu plus loin, et les mis au courant du marché que Tamoko venait de leur proposer. Cependant, il ne parla pas de ses rêves, et mentionna seulement la promesse d’informations qu’elle lui avait faite.

Plusieurs minutes s’étaient écoulées depuis leur arrivée sur les docks, mais les marches du Trône de Fer demeuraient vides. Aucun garde, aucune sentinelle ne surveillait l’entrée. Cette situation contrastait particulièrement avec la vigilance exagérée qu’ils avaient dû affronter la fois précédente. Il se passait quelque chose d’étrange à l’intérieur du bâtiment. Ils poussèrent la lourde porte du manoir et pénétrèrent dans le grand hall de la guilde. Là, une petite dizaine de personnes poussait des cris de protestation devant l’escalier montant aux étages, dont deux gardes peinaient à bloquer l’entrée. « Remboursez ! », « c’est un scandale !» et autres invectives variées résonnaient avec force dans la pièce. Des projectiles improvisés volaient vers les deux sentinelles affolées de devoir tenir tête à la foule en colère. Le petit groupe s’approcha des deux gardes, et Jaheira prit la parole.

− Laissez-nous passer. Nous devons absolument monter à l’étage.

− N’approchez pas !, s’écria l’un d’eux, affolé.

− Calmez-vous, répondit Khalid. Nous sommes de la sécurité nous aussi, et nous devons voir Cythandria.

Le garde se raidit à l’évocation du nom de sa maîtresse et laissa passer le petit groupe, ne souhaitant pas s’attirer plus d’ennuis qu’il n’en avait déjà. Ils montèrent rapidement les marches et arrivèrent au premier étage, où le spectacle qui s’offrait à eux était édifiant. Il n’y avait plus ici le moindre personnel, et de nombreux meubles étaient renversés ou brisés. La plupart des décorations murales avaient été arrachées, et on aurait dit que des pilleurs étaient venus saccager les lieux.

− Quel bazar !, s’exclama Jaheira. Quand j’étais venue ici l’autre fois, c’était impeccable ! Je me demande ce qui a pu arriver…

− J’ai ma petite idée là-dessus, proposa Imoen.

Daren la dévisagea un instant, et comprit où son amie voulait en venir. Cette situation lui rappelait lui aussi un autre évènement.

− Il s’est passé le même genre de choses aux Sept Soleils, compléta-t-il. La guilde a fait faillite, et tout le personnel a déserté, n’étant plus payé. Je crois que ces gens au-dessous viennent réclamer leurs investissements…

− Montons, conclut Jaheira. Notre cible est au cinquième étage, c’est bien ça ?

Ils poursuivirent leur ascension, et surprirent au troisième étage deux hommes fouillant les quelques meubles encore en place.

− Si vous nous attaquez, nous nous défendrons chèrement !, clama l’un d’entre eux à leur attention.

Ils avaient déjà sortis leurs armes, s’attendant à faire face aux vigiles du Trône de Fer.

− Calmez-vous, leur lança Jaheira. Nous ne sommes pas ici pour vous détrousser, et encore moins de la sécurité. Nous aimerions juste avoir des précisions sur ce qui s’est passé.

Les deux hommes se détendirent, et voyant qu’aucun ne sortait ses armes, s’approchèrent plus confiants.

− Il y a une semaine environ, Reiltar, Brunos et Thaldorn ont été assassinés, commença le premier. Vous savez de qui je parle ?

Ils acquiescèrent en même temps. Comment auraient-ils pu oublier ces noms-là… ?

− Ce Sarevok, le fils adoptif de Reiltar, s’est autoproclamé chef aussitôt, reprit-il d’un air méprisant. Mais la seule chose qu’il a faite, c’est de vider les caisses, et de laisser la guilde sans argent avec des dettes colossales !

− Nous avions investi toutes nos économies dans le Trône de Fer, moi et mon frère, renchérit le deuxième. Et nous venons reprendre ce qui est à nous !

− Sarevok nous a abandonné depuis qu’il s’est mis en tête de devenir grand duc. Et il a laissé les rennes de la guilde à sa concubine, cette sorcière de Cythandria.

− De toute façon, même si elle était compétente, le Trône de Fer est ruiné, et rien ni personne n’y peut plus rien maintenant…

La situation était donc bien la même qu’aux Sept Soleils. Sarevok avait noyauté la guilde, et l’avait ensuite mise en faillite. Leur entretien terminé, les deux frères reprirent leurs fouilles des quelques objets de valeurs qui n’avaient pas encore été pillés, tandis que le petit groupe se remit en marche vers les étages supérieurs.

− C’est complètement aberrant, finit par dire Imoen. Eliminer les Sept Soleils, je comprends… Mais éliminer le Trône de Fer… ? Quel intérêt Sarevok a-t-il à faire ceci ? Si c’est bien lui qui a assassiné son père, il a tout fait pour contrôler entièrement la guilde… pour la mettre en faillite juste après ?

Personne ne lui répondit, car tous se posaient en réalité cette question. Si son but ultime était de devenir l’un des quatre ducs de la Porte, rien ne l’obligeait à abandonner une affaire rentable comme le Trône de Fer. Ils avaient à peine monté les dernières marches qui menaient au cinquième étage qu’une voix féminine aigue s’adressa à eux.

− Ah ! L’épine dans le pied de Sarevok… Je me doutais que vous viendrez ici.

La jeune femme qui venaient de les accueillir ainsi était richement vêtue de soie mauve, et portait un chapeau orangé excentrique.

− Sarevok m’avait prévenue de votre évasion de Château-Suif…, reprit-elle sur le même ton hautain. Dites-moi tout, c’est cette harpie de Tamoko qui vous envoie ? Qu’elle ne se fasse pas d’illusion ! C’est moi qu’il a choisie pour être sa femme ! Elle ne représente plus rien pour lui à présent !

Sa voix montait au fur et à mesure qu’elle lançait ses menaces. Daren se dit en lui-même que leur employeur ne leur avait pas tout dit au sujet de sa relation avec Sarevok. Probablement les avait-elle manipulés, mais ils avaient besoin de réponse, lui en particulier, et il décida de s’en tenir à leur plan pour le moment. La jeune femme était seule, et ils n’auraient aucun mal à récupérer son collier, ainsi que tout autre document intéressant.

− Bien, reprit-elle de façon tout aussi méprisante, vous êtes parvenus jusqu’ici, mais votre route s’achève maintenant. Sarevok me récompensera pour cette victoire facile.

Ils se regardèrent un instant, se demandant comment cette frêle jeune femme allait s’y prendre pour leur barrer la route. Tout à coup, elle sortit deux figurines étranges de sa robe qu’elle jeta au sol devant elle en prononçant une incantation.

− Attention ! De la magie !, s’écria Imoen.

Elle avait raison. Une épaisse fumée s’éleva du sol à l’impact des deux figurines, et deux formes gigantesques surgirent du néant. Deux ogres de plus de deux mètres étaient apparus devant eux. Daren se figea aussitôt. Il revivait cette terrible scène qu’il avait vécue lors de son départ de Château-Suif. Il serra les dents quelques secondes, luttant contre cette peur panique, et dégaina son épée. Les deux mastodontes s’avancèrent d’un pas maladroit, balayant l’air de leurs épaisses masses.

− Ecrasez-les, mes mignons !, leur ordonna-t-elle.

Khalid, Daren et Jaheira s’étaient mis en position de combat eux aussi, et préparèrent rapidement une riposte. Les deux ogres avançaient toujours, fracassant tout sur leur passage. En un éclair, Khalid et Daren effectuèrent une roulade latérale, et prenant l’un des ogres de vitesse, lui plantèrent leurs deux lames dans le flanc. Dans un cri de rage, la créature se rua sur Khalid et le projeta d’un violent coup contre le mur, avant de s’effondrer, mortellement blessée. L’autre ogre ne bougeait presque plus depuis quelques secondes. Imoen le tenait tant bien que mal en joue de sa magie paralysante, contraignant la créature se débattre en vain. La demi-elfe entama alors un enchaînement de son bâton de combat, et mit l’ogre à terre en quelques secondes.

− Khalid ! Tout va bien ?

Daren s’était précipité vers son compagnon, l’aidant à se relever.

− Ne t’inquiète pas, le rassura-t-il, le souffle court, l’armoire a amorti le choc…

La jeune mage avait les yeux furibonds, son visage crispé de colère.

− Je vais vous broyer !, éructa-t-elle. Vous étriper ! Vous briser chacun de vos os ! Vous… vous…

Sa fureur l’empêchait de s’exprimer, et ses mots laissèrent vite leur place à de nouvelles incantations. Jaheira se tourna vers elle d’un air agacé et leva la paume de sa main dans sa direction. Aussitôt, de nombreuses lianes surgirent des meubles aux alentours, et emprisonnèrent fermement la sorcière.

− Ça suffit maintenant, la coupa Jaheira d’un ton calme mais ferme. Nous ne voulons pas nous battre, mais seulement obtenir des réponses.

Les plantes l’avaient presque totalement recouverte, à tel point qu’on ne percevait plus qu’une étroite partie de son visage. Cythandria se débattait toujours avec fougue, mais sa médiocre pratique de la magie ne lui était d’aucun secours face aux pouvoirs druidiques de Jaheira.

− Fouillez tout !, ordonna la demi-elfe. Les documents, les livres, tout. Nous devons trouver des preuves des agissements de Sarevok, et de quoi nous innocenter par la même occasion.

La pièce dans laquelle se trouvait Cythandria ne contenait presque que des vêtements, et seul un petit secrétaire verrouillé renfermait des écrits. Ils ramassèrent tous les documents, n’oubliant pas le collier de la magicienne, et sortirent en vitesse du manoir en ruine. Le soir était tombé sur la Porte de Baldur, et le petit groupe rejoignit l’auberge de « L’esturgeon Sautillant » afin d’y découvrir son butin.

− Cinq rouleaux, et un registre !, s’exclama Khalid. C’est une belle prise.

Ils parcoururent les parchemins rapidement, mais ils étaient trop flous pour être utilisés comme preuve contre Sarevok, ou même pour prouver leur innocence.

− D’après ce que nous savons déjà, ces nouveaux éléments nous confirment que Sarevok est bien à l’origine de l’assassinat du duc d’Ecudargent, continua Khalid, mais hélas, aucun ne le met en cause directement… Ces trois lettres ont été écrites par un assassin du nom de Slythe, et si ce qui y est écrit est exact, les autres ducs sont en ce moment même en danger de mort.

− Et les deux autres authentifient ses projets de devenir grand duc, compléta Jaheira. Regardez ici. On parle même de nous, comme croupissant dans les geôles de Château-Suif…

Daren était resté silencieux. Il avait de son côté ouvert le manuscrit et en avait feuilleté quelques pages. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre que ce livre n’était pas un simple registre. Il tenait dans les mains le journal personnel de leur ennemi, et le paragraphe qu’il venait de terminer lui transperça le cœur.

Cette nuit du 3 Mirtul 1373, l’homme en armure noire qui avait tué son père était en réalité Sarevok.

Chapitre 5 : Révélations

Plusieurs jours de marches les séparaient de la Porte de Baldur. Malgré la découverte de la supercherie de Sarevok, ils n’étaient pas plus avancés sur ses intentions que sur celles du Trône de Fer, et devaient rejoindre le duc Eltan au plus vite. Même si leurs découvertes éclaircissaient une partie de la situation, plusieurs éléments restaient quant à eux sans réelles explications. Sarevok était bel et bien responsable de la mort de Reiltar, et c’était vraisemblablement pour régner sur le Trône de Fer à lui seul. Cependant, la supposée présence de dopplegangers dans la citadelle, si tant était qu’elle fut vraie, demeurait pour le moins mystérieuse. L’intervention de Théthoril avait perturbé les plans de Sarevok, et si son but était bien de les faire arrêter, puis sans doute exécuter, ils avaient réussi à prendre l’avantage. Mais pour combien de temps ?

Tous les quatre se dirigeaient vers le nord, en direction de la Porte. Ils n’échangeaient que peu de paroles, chacun étant concentré sur les évènements passés. La nuit était tombée depuis plusieurs heures, et ils étaient à présent suffisamment loin de Château-Suif pour faire une escale en sécurité. L’atmosphère était particulièrement lourde malgré l’heure tardive, et en dépit de leur marche haletante, tous mirent longtemps à trouver le repos sous cette canicule.

Une fontaine. De l’eau fraîche jaillissant d’une fontaine de pierre devant la grande statue d’Alaundo. Il faisait chaud ici aussi, et le soleil illuminait les arbres fruitiers aux alentours. La grande bibliothèque de Château-Suif était couverte d’une chape de plomb des plus torrides. Daren se pencha au-dessus du bassin afin d’y contempler son reflet, mais il découvrit le visage d’un petit garçon d’à peine quelques saisons. Cette scène se déroulait vraisemblablement il y a de nombreuses années, mais il n’avait pourtant aucun souvenir de l’avoir vécue. Gorion se trouvait à ses côtés, sa barbe déjà grisonnante. Quel âge pouvait-il avoir à cette époque, pour n’avoir que si peu changé durant toutes ses années ? Quelques minutes s’écoulèrent sans autre bruit que celui du clapotement de l’eau, lorsqu’Ulraunt, l’un des gardiens de la citadelle, sortit de la bibliothèque. Visiblement, Gorion l’attendait. Tous deux se mirent à marcher côte à côte, à l’écart, afin de pouvoir parler sans être entendus. Daren les observait de loin, seul, devant le bac de pierre. Il n’écoutait pas vraiment la conversation de toute façon, une conversation de « grandes personnes ». Non, c’était le reflet ondulé du ciel dans l’eau qui absorbait toute son attention.

Tout à coup, un corbeau vint se poser sur la tête de la petite statue qui décorait la fontaine. Il n’avait vu que son reflet, mais sa présence le mettait mal à l’aise. Plus loin, le tête-à-tête entre les deux hommes devenait plus bruyant, plus vif. Même s’il n’en comprenait pas le sens, Daren sentait qu’un différent opposait fortement son père au Gardien des Livres. Le corbeau le toisait du haut de son perchoir improvisé, le fixant de ses yeux noirs et globuleux. Il se sentait hypnotisé par ce volatile étrange, et ne pouvait décrocher son regard du miroir de l’onde. Daren avait la nette sensation que cet animal n’était pas naturel. Il n’avait jamais observé un corbeau d’aussi près, mais comment expliquer qu’il lui distinguait des griffes crochues et squelettiques ? Etait-ce le reflet qui le déformait à ce point ? Ce regard de jais, immobile, mort, l’empêchait de faire tout autre mouvement. Il était paralysé, à la merci de cet oiseau qui devenait à chaque seconde plus menaçant. Tout à coup, un éclat de voix derrière lui le tira de sa transe.

« Ecoutez bien ! Cet enfant scellera votre mort ! »

C’était Ulraunt.

Daren leva alors les yeux, surprit par cette étrange réplique, mais l’oiseau avait disparu. Quelque chose avait changé autour de lui, un changement à peine perceptible. Comme si le soleil s’était soudainement caché derrière les nuages. Il faisait plus sombre, bien que l’astre du jour fût toujours aussi haut dans le ciel. Daren se retourna vers son père, à présent immobile et muet. Il était mort.

Le fantôme argenté de Gorion, tel qu’il lui était déjà apparu dans un autre rêve, lui désigna le bassin qu’il venait de quitter. Daren se retourna lentement, tandis que la pénombre inexpliquée recouvrait encore davantage la voûte céleste. Il plongea les yeux dans les eaux calmes devant lui, et croisa alors son propre reflet. Il avait à nouveau vingt ans, mais le regard qui le dévisageait à travers les eaux devenues lisses n’était pas le sien. Un regard noir et figé, comme celui du corbeau. Il sentait la peur, ce sentiment d’angoisse propre à ces songes, s’infiltrer lentement dans son cœur. Après quelques secondes de malaise, la sensation s’estompa, renonçant finalement à le faire céder. Son reflet s’anima alors lentement et remua les lèvres. La voix grave et monotone s’éleva, toujours menaçante, mais terriblement familière.

« Tel père, tel fils ».

− Debout ! Le soleil vient juste de se lever, et il faut qu’on reparte tout de suite.

C’était Jaheira.

− La Porte de Baldur est à cinq jours de marche, quatre si on ne traîne pas.

Contrairement aux autres fois, son rêve ne l’avait pas bouleversé au point de lui faire perdre le contrôle de lui-même. Il se souvenait précisément de ce qui s’y était déroulé, mais n’éprouvait pas ce sentiment de terreur si particulier à chaque réveil. Sa voix intérieure avait semblait-il fini par abandonner l’idée de parvenir à le submerger de son pouvoir maléfique, et sa persévérance ainsi que le soutien de ses amis en avaient eu raison.

« Tel père, tel fils ». Cette phrase mystérieuse résonnait encore dans son esprit endormi. Que voulait-elle dire ? Son père… Tout ceci avait-il un lien avec Gorion ? Ou bien… avec son véritable père ? Ce père absent dont son tuteur ne lui avait jamais rien révélé ? Quelques gouttes d’une pluie chaude l’arrachèrent à ses réflexions, et tout les quatre se mirent en route en silence, profitant de cette averse éphémère après une nuit étouffante.

Les quelques jours de marche qui les séparaient de leur destination se déroulèrent sans incident. La menace de guerre avec l’Amn était toujours présente, mais la situation à l’intérieur du royaume s’était quelque peu détendue depuis que le fer en provenance de Nashkel circulait à nouveau librement. Les portes de la ville étaient à présent ouvertes, et même si le Poing Enflammé surveillait toujours les allées et venues, chacun pouvait entrer ou sortir à sa guise sans devoir subir un interrogatoire. Se faufilant entre les marchands qui faisaient la queue sur le large pont menant au cœur de la ville, le petit groupe était de retour à la Porte de Baldur.

− Il faut qu’on contacte « La Balafre », suggéra Khalid. Il nous conduira au duc, et nous pourrons faire le point sur ce qui s’est passé à Château-Suif.

− Restons sur nos gardes, répondit Jaheira à l’attention de ses trois compagnons. La nouvelle de notre évasion est sûrement arrivée ici avant nous, et le Trône de Fer, ou Sarevok, doit sans doute s’attendre à nous voir revenir ici.

Tous les trois firent un signe de la tête, et se dirigèrent rapidement vers le bâtiment du Poing Enflammé. Ils étaient fourbus de leur marche rythmée des derniers jours, mais la rencontre avec leur allié était prioritaire sur une quelconque escale. Daren avait appris à se repérer dans le quartier occidental de la ville, et il devina au-dessus de quelques maisons les drapeaux rouges et blancs de la milice, flottant au gré du vent. Il était sur le point de leur désigner la route à suivre qu’une une main crispée se posa tout à coup sur son bras et l’attira en arrière. C’était Imoen, qui laissa échapper un cri étouffé en désignant le mur de la bâtisse qu’ils longeaient. Khalid et Jaheira se retournèrent à leur tour, et écarquillèrent les yeux d’un air stupéfait. Devant eux, placardé en lettres capitales, se dressait un avis de recherche à leurs noms.

Les portraits des quatre compagnons sous lesquels on pouvait lire la somme de la récompense de leur capture étaient à la vue de toute la population. Daren parcourut la foule d’un regard angoissé, se couvrant le bas du visage de sa cape, et découvrit avec horreur deux, trois, puis quatre autres affiches similaires un peu plus loin. Ces annonces étaient sûrement en vue depuis quelques jours, et c’était un véritable miracle qu’ils aient réussi à s’aventurer aussi loin sans être repérés.

− Là ! Attention !, s’écria Imoen en pointant un doigt devant elle.

Une petite patrouille aux insignes du Poing Enflammé se dirigeait dangereusement dans leur direction. Daren se retourna, cachant son visage, et découvrit avec stupeur d’autres gardes qui arrivaient à l’autre bout de la rue. Pris au piège… Dans quelques secondes, l’un des soldats repèrerait inévitablement cet étrange quatuor à l’allure suspecte. Le visage de Jaheira s’éclaira alors soudainement.

− Les égouts ! Vite !

Elle se précipita au sol, soulevant la grille rouillée qui menait vers les canalisations, et avant que leurs ennemis n’aient réalisé la situation, tous les quatre avaient déserté la rue au-dessus d’eux.

− Que s’est-il passé ?, se demanda Imoen à voix haute une fois en sécurité. Le Poing Enflammé est à notre recherche ? « La Balafre » et le duc Eltan étaient pourtant de notre côté, non ? Je ne comprends pas…

Ils s’échangèrent un regard en silence. Une explication venait à l’esprit de tout le monde, mais personne n’osait la formuler à voix haute.

− À moins que…, commença Jaheira.

− À moins qu’ils ne soient morts…, acheva Daren, résigné.

Cette terrible hypothèse était hélas la plus probable. Ils défiaient le Trône de Fer depuis plusieurs semaines, et avaient réalisé jusqu’où ce dont ces hommes étaient capables. Ils devaient à présent se poser et faire le point sur la situation avant de s’aventurer plus loin. Pour le moment, Sarevok était introuvable, et aucun de leurs deux contacts n’était joignable.

− Si le duc Eltan est mort, il nous sera facile de l’apprendre en traînant dans n’importe quelle auberge, remarqua Jaheira. Nous devrions nous reposer et écouter ce qui se dit. Peut-être en apprendrons-nous plus à ce moment là.

Ils ressortirent des égouts le plus discrètement possible, et s’engouffrèrent dans la première auberge qu’ils croisèrent, « L’Esturgeon Sautillant ». Il était un peu plus de midi, et la grande salle de la taverne était pleine de monde. Les conversations étaient animées, et en peu de temps, ils avaient déjà entendus de nombreuses rumeurs. Aux dires de la population, une malédiction touchait les ducs depuis une semaine, dont le dirigeant du Poing Enflammé, Eltan, tombé gravement malade de façon inexpliquée. Son état s’était soudainement empiré, et les soins particuliers qu’il recevait ne semblaient pas avoir le moindre effet.

− Et ce n’est que le deuxième !, renchérit un autre homme qui avait lui aussi suivi la conversation. Ecudargent, et dans quelques jours, Eltan suivra le même chemin que lui !

Le duc d’Ecudargent était l’un des trois autres duc de la Porte, et vraisemblablement, était mort depuis peu. Le petit groupe se lança un regard entendu à cette évocation. Aucun d’eux n’était dupe, et il n’y avait pas la moindre malédiction sous ces assassinats.

− Ils méritent ce qu’ils ont !, intervint encore une autre personne, un homme âgé à la barbe fournie. Ce sont des faibles, qui ne tiendront pas deux jours quand l’Amn nous attaquera ! Sarevok, lui, sera un duc digne de nous !

De nombreux cris, autant d’approbation que de protestation s’élevèrent dans l’assemblée. La taverne s’était en quelques instants transformée une tribune improvisée, d’où deux factions commençaient à se dessiner.

− Sarevok ? Un duc ??, murmura Imoen à ses compagnons. Comment est-ce possible ?

Jaheira lui intima le silence d’un signe de la main. Ils étaient tous les quatre aussi surpris de la situation, mais ils trouveraient sans doute une partie de leur réponse parmi la foule.

− C’est une honte !, s’écria une femme richement vêtue. Il nous a tous ruiné avec le Trône de Fer, et maintenant, il vous promet de mettre fin au désordre qu’il a lui-même créé !

− Qu’il puise dans les ressources du Trône de Fer !, lui répondit aussitôt l’homme barbu. Nous aurons des armes pour nous défendre de ces damnés Amniens ! C’est un homme juste, qui ne lésine pas à prendre aux riches pour défendre les plus faibles !

− Mais cette guerre est une farce !, réagit encore une autre personne. C’est lui qui l’a provoquée, et il vous promet à tous d’y mettre un terme !

Le débat se poursuivit ainsi encore quelques temps, révélant de nombreux éléments cruciaux à la petite troupe, en particulier la mort du second du duc Eltan, « La Balafre »…

Ils n’étaient partis que depuis deux petites semaines, mais il leur semblait que toute la ville s’était métamorphosée en leur absence. Ils furetèrent encore quelques temps, mais une patrouille intriguée par les violents éclats de voix les contraints à quitter les lieux au plus vite. Daren, Imoen, Khalid et Jaheira s’éclipsèrent dans la foule et sortirent incognito, tandis que les gardes ramenaient le calme entre les partisans et les détracteurs de l’actuel dirigeant du Trône, Sarevok.

− Vous avez entendu ça ?, demanda Khalid. Le duc Ecudargent, mort, et pire, « La Balafre » assassiné… Je n’arrive pas à y croire…

Cette nouvelle portait un nouveau coup aux adversaires du Trône de Fer, mais expliquait la situation précaire dans laquelle ils se trouvaient.

− Si j’ai bien entendu, c’est un certain « Angelo » qui le remplace, répondit Jaheira. Je mettrais ma main à couper que ce type pactise avec Sarevok…

− Et Eltan, continua Daren. Ne me dites pas qu’il est vraiment tombé gravement malade au point d’être à l’agonie en quelques jours…

− Soit il est vraiment malade, conclut Jaheira, mais rien ne dit que cela soit arrivé naturellement… Soit c’est un mensonge qui est censé expliquer son absence de la vie publique. Auquel cas… il est peut-être bien mort lui aussi…

Dans tous les cas, cela revenait au même : leurs seuls alliés ici avaient été écartés par le Trône de Fer. La situation n’était pas brillante, et leur horizon se rétrécissait à chaque minute.

− Avec deux ducs morts, Sarevok a la voie libre pour se faire nommer à leur place, remarqua Jaheira. L’une des personnes de la taverne a dit que sa nomination aurait lieu demain dans la matinée, au palais ducal. Il nous faut absolument faire quelque chose pour l’empêcher d’y parvenir… La population est bien trop occupée par la guerre pour analyser clairement la situation, et il bénéficie d’un soutien populaire indéniable. Si on ne fait rien, la situation sera encore pire…

− À ce propos…, reprit Imoen. J’ai remarqué que les seules personnes qui s’opposaient à lui semblaient être des nobles. C’est étrange, non ?

− Vous avez entendu ce qui se passe au Trône de Fer ?, intervint Khalid. J’ai l’impression que tous ceux qui avaient investis dans cette guilde ont été ruinés. Il y a peut-être un lien ?

− C’est très probable, répondit Jaheira. Nous devrions aller y faire un tour de nouveau.

Cette dernière option était particulièrement risquée, mais ils n’avaient qu’un choix limité pour continuer leur enquête. Jetant un dernier regard suspicieux aux alentours, ils se dirigèrent vers les docks, où se trouvait le siège du Trône de Fer.