La relique sacrée

Le vide. Ce vide béant au plus profond de son être emplissait son esprit. Il sentait son cœur s’accélérer à chaque battement, faisant naître cette folie désormais sans limite. Un tremblement soudain l’éveilla en sursaut, et en sueur.

 

− Tu es arrivé trop tard.

 

Cette voix. Il ouvrit les yeux, pour découvrir les murs couverts de livres de la bibliothèque de son enfance, Château-Suif. Imoen, debout au milieu de ses compagnons endormis, le dévisageait d’un regard froid et menaçant.

 

− Ne t’avais-je pas dit que tu arriverais trop tard ?, reprit-elle sur un ton de reproche. Tu apprendras à me faire confiance…

 

Même s’il ne pouvait s’agir que d’un nouveau rêve, celui-ci avait comme les autres toutes les allures de la réalité.

 

− Ne crains rien, continua-t-elle en adoucissant la voix. Tu es en sécurité ici… si tu te contentes de suivre mes instructions… Approche-toi… Je vais te montrer ce qui comble ton vide… Ce qui a été libéré…

 

Elle avait chuchoté ces dernières paroles, en lui faisant signe d’approcher de la main.

 

− Tu n’es pas Imoen, se reprit-il aussitôt. Elle m’a dit qu’elle n’avait jamais eu ce genre de rêve !

− Je suis ce qui se cache derrière ton âme, derrière chaque fibre de ton être… Je suis ce qui te reste lorsqu’on t’arrache l’esprit et la raison… Je vais te montrer ce que tu peux être, ce que tu peux faire… si tu acceptes de devenir ce que tu es…

 

Un sourire se dessina sur ses lèvres. Un sourire froid et provocateur.

 

− Je peux te montrer cela, car je suis en toi. Je suis ce qui remplit le néant.

 

Sa voix changea soudainement, passant de son ton cristallin habituel à un grognement rauque. De longs tentacules s’échappèrent de son visage, et son corps se déchira en laissant apparaître une peau sombre et écailleuse. De puissantes griffes poussèrent de ses mains, tandis qu’une queue épineuse balaya les airs derrière elle. Même s’il ne l’avait jamais vu, Daren connaissait cette créature de cauchemar mieux que quiconque : c’était l’avatar de Bhaal en personne, l’ « Ecorcheur ».

 

−Je suis toi !

 

Et d’un coup d’une puissance inouïe, elle posa sa main griffue sur le corps de Minsc, toujours inconscient, et le broya aussi aisément qu’un insecte. La créature s’élança ensuite vers Jaheira, puis Aerie, les brisant tout aussi aisément. Une aura terrifiante irradiait du démon tentaculaire, qui semblait se délecter de cette violence gratuite. Daren restait impuissant, incapable du moindre mouvement, et ne pouvait détourner les yeux de ce spectacle d’horreur. Ce n’était pas seulement la peur qui le paralysait. Il était déjà devenu cette créature, et revivait en cet instant présent sa transformation de la veille : un concentré de haine et de folie. Le brouillard rouge illumina la pièce, puis se dissipa aussitôt.

 

− Tu vas recevoir un cadeau, reprit Imoen qui avait retrouvé forme humaine. Un présent somptueux… que tu ferais bien d’apprécier à sa juste valeur.

 

Elle avait reprit ce même ton froid et menaçant. Devant lui, Irenicus, Bodhi et Sarevok étaient apparus, immobiles, le regard perdu dans le vague. Daren se retourna soudainement, à la recherche de ses compagnons terrassés par le monstre, mais ils avaient tous disparus.

 

− Tu t’inquiètes pour eux ?, ironisa-t-elle. Laisse-les, abandonne-les… et deviens ce que tu dois devenir ! Tu es l’héritier d’un grand pouvoir. Utilise-le, et tu te rapprocheras de ce que tu es…

 

Imoen s’approcha de lui, et susurra ses derniers mots à l’oreille.

 

− … ou ce que tu peux devenir…

 

Une sensation de brûlure et de déchirement lui traversa le corps. Daren sentit à nouveau sa peau s’écarteler et sa vision se brouiller à mesure qu’il perdait le contrôle de son esprit, et qu’il se rapprochait de l’ « Ecorcheur ». Son cœur explosa, et les os qui lui transperçaient le dos le firent atrocement souffrir. La brume rouge s’échappa de son être, plus virulente que jamais, mais contrairement à sa première transformation, il restait encore capable de deviner les silhouettes devant lui. Il était à la limite de la déraison, et luttait de toutes ses forces pour conserver une étincelle de lucidité.

 

− Vois ce que contient le néant, poursuivit Imoen. Utilise ce qui t’est offert ! Accepte de prendre part à ce qui te dépasse ! Je suis toi, et je sais ce qui te convient le mieux !

 

Daren tremblait d’excitation et de rage, mais aussi de désespoir. Son âme lui avait été arrachée, et il était presque impossible de résister à ce pouvoir par la seule volonté.

 

− Chaque fois que tu l’acceptes, que tu le laisses entrer en toi, tu deviens de plus en plus… noir…

 

Il se tourna vers Imoen, qui s’avança vers lui, un sourire sur le visage.

 

− Peut-être t’y perdras-tu un jour… mais pour découvrir la plus belle des récompenses… Qu’importe une éternité de néant, lorsque tu peux détruire tout ceux qui te nuisent, aussi simplement qu’en comptant ?

 

Imoen désigna Sarevok d’un geste de la main.

 

− Un…, commença-t-elle lentement.

 

Ne pouvant plus résister, Daren se précipita sur son ennemi, toujours immobile, et le lacéra de toute la haine dont il était capable. Il éprouvait d’intenses frissons à chaque éruption de violence, mais conservait toujours une certaine lucidité, qui lui permettait de discerner son environnement. L’armure de Sarevok vola en éclat, et d’un geste, il décapita son défunt frère de sang.

 

− Deux…

 

Daren se tourna ensuite vers Bodhi, qu’il déchiqueta aussi aisément qu’une brindille. Un pouvoir sans limite coulait dans ses veines et l’enivrait à chaque coup qu’il portait, renforçant son intensité mais le conduisant de plus en plus vers la folie.

 

− Trois…

 

Puis ce fut le tour d’Irenicus. La haine qu’il éprouvait contre ce sorcier décupla sa force, et les fondations mêmes des lieux tremblèrent à chacun de ses coups. Autour de lui, les murs s’effritaient sous la formidable puissance qui s’échappait de la créature qu’il était devenu. La brume rouge s’intensifiait à chaque fois, occultant de plus en plus ses sens, et le rapprochant implacablement de la bête dont il avait pris l’apparence.

 

− Quatre !

 

La voix d’Imoen était devenue plus menaçante et plus dure, mais son esprit se laissa submerger par le pouvoir de l’Ecorcheur. Son être conscient ne pouvait plus lutter. Du sang. Il lui fallait du sang. L’appel du Meurtre était souverain, et rien ne pouvait se mettre en travers de sa volonté. Ses instincts les plus primaires venaient de reprendre le dessus, et les derniers vestiges de son humanité s’évaporèrent sous la tempête de cette folie écarlate. Il ne sentait plus que quelques présences, et n’avait plus qu’un seul but, tuer. D’un bond, il se précipita sur Imoen, qu’il transperça de ses griffes, avant de projeter son corps contre le mur, brisant ainsi la pierre sous le choc. Il poussa un hurlement de rage et de démence qui fit trembler le sol, mais ne l’entendit qu’à peine. Son sang bouillonnant couvrait tout autre bruit. Cependant, résonnant encore dans son esprit, la voix glacée de sa sœur refit surface et le ramena subitement à la réalité.

 

Cinq !

 

Une douleur aigue lui transperça le cœur, et la brume rouge se dissipa. Devant lui, Imoen, une lueur de haine dans ses yeux devenus rouges, venait de lui porter un coup mortel, d’une dague qu’elle avait planté dans son cœur. Une dague en os.

 

 

Il faisait encore nuit, et un vent frais lui caressa son visage ruisselant de sueur. Il était assis sur une couverture qui lui servait de lit, tremblant de tous ses membres. Instinctivement, il posa sa main sur sa poitrine et poussa un soupir de soulagement en y entendant son cœur battre encore fortement de ses émotions. À ses côtés, Jaheira, Minsc, Imoen et Aerie dormaient profondément. Un lointain bruit d’écume et l’air salé du large le ramenèrent à la réalité, et Daren respira profondément pendant de longues minutes avant de retrouver son calme. Ce n’était qu’un rêve. Un simple cauchemar comme il en avait eu tant d’autres. Son regard se posa sur Imoen, puis sur Aerie, puis enfin sur son épée qu’il avait gardée près de sa couche. Un bâillement lui rappela que la nuit n’était pas encore terminée, et il se recoucha, plus serein. Une petite voix résonnait cependant encore dans son esprit. Cette sensation de pouvoir ne l’avait pas laissé indemne, et l’expérience qu’il avait vécue hantait toujours son esprit. Mais quelque chose était différent cette fois. Il entendait presque la voix de sa sœur lui murmurer à l’oreille, et malgré le traumatisme de cette révélation maintenant évidente, il était inutile de se le cacher plus longtemps : il ne savait ni comment, ni par quelle sorcellerie, mais son esprit guidé par Imoen avait trouvé le chemin qui le conduisait au cœur même du pouvoir de Bhaal, celui de l’Écorcheur.

 

L’aube était proche, et même si le soleil n’était pas encore levé, il illuminait déjà l’horizon d’une lueur rose orangée. Daren ouvrit les yeux lentement et découvrit Jaheira, assise un peu plus loin, qui contemplait la mer.

 

− Quelle heure est-il ?, demanda-t-il d’une voix pâteuse.

− Le soleil va bientôt se lever, nous allons partir. Je vais réveiller les autres.

 

Daren rassembla ses affaires, et tira les couvertures d’Imoen, lui arrachant un gémissement plaintif.

 

− Oh non…, encore cinq minutes…

 

Une bouffée d’angoisse l’envahit en croisant le visage d’Imoen, son rêve de la nuit lui revenant à l’esprit en quelques instants. Il frissonna en repensant à cette créature cauchemardesque, et à sa transformation en Ecorcheur.

 

− Attendez un peu…, dit Aerie en se levant.

 

Daren ramassa son arme, ainsi que la lame argentée de Saemon Havarian. Minsc lissait le poil de son hamster, tandis que Jaheira éteignait les restes de leur feu de la nuit. Seule Aerie était restée assise, le visage contrarié.

 

− Écoutez…, continua-t-elle lentement. Vous n’entendez pas… ?

 

Un éclat doré les aveugla l’espace d’une seconde, et se dissipa pour laisser place à une dizaine de créatures humanoïdes terrifiantes. L’avarielle étouffa un cri de surprise, et se réfugia tant bien que mal derrière Minsc. Avant même qu’ils n’eûssent repris leurs esprits, l’un d’eux s’écria dans un langage sifflant.

 

− Hérétiques ! Vous avez la relique !

− Ils sont avec celui qui a violé le sanctuaire !, renchérit un autre. Nous devons les exterminer jusqu’au dernier !

 

Leurs visages jaunes et longilignes leur donnaient un aspect encore plus effrayant que les longs crocs qui dépassaient de leur mâchoire. Ni Daren ni ses compagnons ne comprenaient ce qui se passait, mais une chose cependant était sûre : ils n’avaient pas l’air amicaux. La première des créatures dégaina une gigantesque épée de son dos, et la pointa vers Minsc.

 

− Où est la relique sacrée, humain ! Elle est ici, nous le savons !

− Bouh est la seule chose sacrée que possède Minsc, mais ce n’est pas une relique !, répliqua le rôdeur en se reculant.

− Qui êtes-vous ?, demanda finalement Jaheira. Et de quoi parlez-vous ?

 

Ces créatures étranges étaient apparues de nulle part et les agressaient sans aucune raison. Il ne pouvait s’agir que d’une erreur, car aucun d’eux ne possédaient d’objets d’une valeur suffisante pour faire office de « relique ». En dehors de leurs armes et de leurs vêtements, ils ne possédaient que quelques pièces d’or. Tout à coup, un déclic se fit. Daren porta sa main au fourreau, et tira instinctivement quelques centimètres de la lame argentée.

 

Plusieurs créatures se mirent à s’agiter au même moment, s’échangeant des grognements incompréhensibles, en désignant son arme de leurs mains difformes.

 

− Vous détenez la relique des Githyankis, misérables !, tonna leur chef dans la langue commune. Vous allez périr pour ce sacrilège !

 

Daren fit un pas en arrière, et son cœur se mit à s’accélérer. Cette épée n’appartenait donc pas à Saemon Havarian, ni même à Irenicus si c’était bien lui qui lui en avait fait cadeau. C’était une arme sacrée d’un peuple redoutable du Plan Astral : les Githyankis. Daren avait entendu parler de ces créatures originaires d’un autre plan, mais seuls les plus courageux, ou les plus fous, des aventuriers n’avaient jamais réussi à revenir vivants de leurs forteresses.

 

− Le traître…, fulmina Jaheira en serrant les poings.

 

Elle venait elle aussi de comprendre le stratagème du pirate.

 

− Tenez !, s’écria aussitôt Daren en tendant la lame. Il s’agit d’un malentendu ! Tenez ! Nous vous rendons votre bien !

− Les hérétiques mourront pour avoir osé toucher la relique !

 

Et reprenant son langage guttural, le chef donna un ordre bref à ses acolytes qui entamèrent aussitôt des incantations. Un son strident et suraigu se mit à vibrer avec force dans les airs, et Daren ne put que s’effondrer, un genou à terre et les deux mains sur ses oreilles. À mesure que le sortilège gagnait en puissance, il sentait ses yeux sortir de leurs orbites, déclenchant des tremblements incontrôlables.

 

− À l’abri !, hurla Jaheira. Tous à l’abri dans l’asile !

 

Imoen et Aerie venait de former une bulle protectrice de leur magie combinée, mais le chant destructeur des Githyankis parvenait déjà à fendre cette coquille. Minsc s’approcha de Daren et le releva de son bras puissant. Les portes de Spellhold étaient encore entrouvertes, et tous les cinq les franchirent en courant tandis que les créatures derrière eux s’avançaient, leurs épées tirées.

 

− Cachons-nous ici, s’écria Imoen, essoufflée de leur course. Je crois que les barrières magiques de l’asile les empêchent de sentir la présence de l’épée.

− C’est idiot, la coupa Jaheira. Même si nous gagnons quelques minutes, ou quelques heures, nous finirons par nous faire prendre, ce n’est qu’une question de temps.

 

Les Githyankis étaient deux fois nombreux qu’eux, et maintenant qu’ils les avaient localisés, ils allaient sans doute prévenir les leurs et envoyer des renforts.

 

− Le portail !, s’exclama soudain Aerie. Saemon Havarian a parlé d’un portail par lequel serait parti Irenicus !

 

Daren s’en souvenait lui aussi. Mais il se souvenait également de ce qu’avait précisé le pirate.

 

− Le portail est sûrement piégé, souviens-toi, rappela Daren.

− Nous n’avons pas beaucoup d’autres choix, remarqua Jaheira.

− Attendez un peu…, les coupa Imoen, se massant la joue d’une main. Saemon nous a laissé croire ça, tout simplement pour se débarrasser de son « cadeau » embarrassant et nous pousser à lui faire confiance à nouveau. Si ça se trouve, ce portail n’a rien de dangereux… peut-être…

 

Comme l’avait dit Jaheira, c’était pour le moment leur meilleure option. En réalité la seule. Ils devaient donc continuer leur chemin à travers les couloirs de Spellhold désormais déserts, et se frayer un passage jusqu’à ce portail. Si celui-ci existait encore. Ils reprirent leur course, tandis que les nombreux bruits de pas ponctués des grognements des Githyankis se faisaient de plus en plus proches.

 

− C’est ici !, chuchota Imoen en désignant une porte.

 

La pièce donnait presque en face du laboratoire d’Irenicus, et une lumière dorée s’échappait des jointures de l’embrasure.

 

− Oui, c’est bien là, ajouta Aerie. Je sens des vibrations magiques inhabituelles moi aussi.

 

Minsc ouvrit la porte d’un geste habile, et porta son bras devant son visage pour se protéger de la vive lumière qui irradiait au centre de la pièce.

 

− Nous devons nous tenir la main et avancer tous ensemble, continua l’avarielle. Sans quoi, nous risquerions d’être téléportés à des endroits différents.

− Il faut faire vite, intervint Imoen. Je les entends qui arrivent !

 

Daren saisit les mains de sa sœur et d’Aerie, et plissa les yeux en observant la lumière dorée zigzaguer au dessus du sol. Où ce portail allait-il les mener ? Peut-être aux pieds même du sorcier ? Ou encore à l’autre bout du pays ? Peut-être les conduirait-il même dans un autre Plan ? Quoi qu’il en fût, ils ne pouvaient plus reculer maintenant, sous peine de subir le terrible châtiment des Githyankis.

 

− Laisse la relique ici, Daren !, lança Jaheira. Si tu la gardes, ces créatures nous poursuivrons jusqu’en enfer pour la reprendre.

− Espérons qu’ils n’auront pas le courage de nous suivre en prenant le portail…, ajouta Imoen d’un air inquiet.

 

Daren tira l’arme d’argent de son fourreau, et la contempla une dernière fois. Elle brillait déjà de mille feux à la simple lumière du soleil, mais resplendissait de toute sa beauté sous les éclats d’or de la magie du portail. Sa première impression avait finalement été la bonne : cette arme n’avait pas été forgée par des humains, ni d’ailleurs par aucun peuple de la terre de Féérune. Les artisans Githyankis possédaient un savoir en la matière hors du commun. À regret, il la déposa délicatement sur le sol, devant la porte, et reprit fermement les mains d’Aerie et d’Imoen dans les siennes. Minsc et Jaheira formaient les derniers maillons de la chaîne, et ils s’élancèrent tous ensembles vers la lumière.

 

Le sol sembla se dérober sous ses pieds. Daren sentit l’air lui manquer soudainement, et après avoir été presque aveuglé, l’obscurité l’enveloppa totalement. C’était comme s’il traversait le sol pour s’enfoncer à toute vitesse dans les entrailles de la terre. Ses mains s’agrippaient tant bien que mal à celles de ses compagnons, mais la pression de plus en plus forte et le manque d’air finirent par avoir raison de sa conscience. Allait-il mourir ? Une dernière pensée pour sa sœur lui traversa l’esprit, avant qu’il ne perdît totalement connaissance.

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La liberté à ciel ouvert

− C’est fini, annonça Daren en se relevant.

 

Son cœur était serré, et il éprouvait en cet instant un étrange mélange de colère, de haine et de tristesse. Quoi qu’il eût fait, Yoshimo avait payé de sa vie son pacte avec le sorcier. Khalid, Dynahéir, et maintenant lui, sans parler de sa propre âme volée ainsi que celle d’Imoen… Daren serra ses poings de rage. Ce démon ainsi que sa maudite sœur paieraient pour tout ce qu’ils avaient fait. Ce n’était plus qu’une simple question d’âme maintenant, mais une question de vengeance.

 

− Fouillons la pièce, proposa Jaheira, et allons-nous en d’ici. Nous devons trouver une piste pour traquer ce sorcier, où qu’il se terre !

 

Aussitôt, ils se mirent tous en quête d’indices susceptibles de les conduire à Irenicus. Daren ferma les yeux du voleur d’un geste de la main, et se mit en quête d’un drap pour recouvrir son corps. Il ramassa les deux morceaux de son épée et les glissa dans son sac.

 

− Il n’y a qu’un seul fautif, dit Imoen derrière lui en posant une main sur son épaule. Et ce n’est ni toi, ni Yoshimo.

 

Il lui répondit d’un sourire triste, les yeux perdus dans le vague.

 

− Nous ne pouvons pas le laisser ici, comme ça…, finit-il par dire.

− Va  rejoindre les autres, continua-t-elle. Je m’occupe de lui.

 

Elle se pencha sur le corps du voleur et déposa autour de lui une poudre couleur safran. Daren détourna son regard, et rejoignit ses autres compagnons à la recherche d’informations dans ce qui restait du laboratoire d’Irenicus.

Tandis que des flammes bleutées embrasaient la dépouille du voleur, Daren inspectait les différentes pièces de mobilier encore intactes, sans véritablement les voir. Son esprit était perdu entre ses souvenirs et les dernières paroles énigmatiques de cet homme qui avait été l’espace de quelques semaines leur compagnon et ami. Qu’au moment de sa mort, Yoshimo invoquât Ilmater, le dieu de la souffrance et de la rédemption, lui confirma ce doute qu’il avait depuis le début de cette « trahison », celui qu’eux tous avaient été manipulés, alliés comme ennemis. Machinalement, il ouvrit les deux panneaux métalliques d’une commode qui avait survécu au carnage et en sortit un journal relié de cuir sur la couverture duquel était gravé un symbole qu’il ne connaissait pas.

 

− J’ai trouvé quelque chose !, s’écria-t-il en soulevant sa prise. Venez voir !

 

Il balaya la poussière blanche de la reliure d’un revers de la main, révélant ainsi nettement la gravure en forme d’arbre cerclé de toute part.

 

− C’est un symbole elfique, dit Aerie en penchant la tête pour observer la couverture. Je ne sais pas à qui appartient ce grimoire, mais ce symbole est l’un de ceux de mon peuple.

− Tu as raison, fillette, confirma Jaheira. C’est un emblème utilisé dans la région du Téthyr, je crois bien.

− Ouvre-le, Daren, proposa Imoen.

 

La première page tourna d’elle-même, dévoilant une écriture penchée et précieuse. Cependant, dès les premières lignes, le propriétaire de ce journal ne faisait plus aucun doute pour personne. Daren s’éclaircit la voix, et commença sa lecture.

 

« Certes, ce texte se révèlera être un héritage embarrassant, mais je dois ordonner mes pensées de peur qu’elles ne me sortent de l’esprit.

 

Je contrôle Spellhold. Dès que je suis sorti de ma torpeur, je me suis occupé rapidement de ses défenses. Le directeur Wanev s’est judicieusement retiré de ses fonctions, ayant étrangement réagi à l’un de mes sorts. Je ne me souviens même plus de quoi il s’agissait ; peut-être quelque chose que j’ai entendu dans les temples de Suldanessalar… cela a-t-il vraiment de l’importance maintenant ?

 

Ma condition empire, et je ne souviens plus que vaguement de ma « maison ». Je vois des images de personnes dont je ne me souviens plus, les noms défilent devant mes yeux, et je rêve d’émotions que je n’éprouve plus. À certaines occasions, j’ai l’impression que la nature est ma mère, et que je n’ai jamais quitté son giron, mais de tels instants sont rares. Je supporte les attaques de la sénilité avec la rage et la puissance d’un jeune elfe qui se lamente.

 

Bodhi a mieux supporté que moi la malédiction, mais elle était plus concentrée, plus intense et, plus important, déjà mort-vivante. Désormais, elle accepte totalement sa condition vampirique, malgré son échec pour échapper à la sentence de mort. Elle a accueilli avec plaisir l’immortalité, excitée par la puissance, mais maintenant, elle est confuse. L’âme d’Imoen l’a restaurée, mais ses motivations restent transparentes, voire simplistes. Elle s’affirme dans son côté charnel, carnassier, même si l’elfe qui est encore en elle méprise la créature qu’elle est devenue.

 

Je pourrais prendre en pitié ma « sœur » si j’en étais capable, mais de telles émotions ne me viennent plus que par brusques bouffées. Ellesime m’a privé de réelles sensations, et m’a laissé avec les débris d’un cœur humain, ou celui d’une autre créature à l’espérance de vie pitoyablement limitée. Je ne supporterai plus ça encore longtemps.

 

Spellhold a répondu à mes attentes. Ils avaient pris l’habitude de s’exercer sur les pensionnaires depuis un moment, même si leurs méthodes étaient plutôt barbares. J’ai raffiné leurs techniques et terminé la préparation des rituels nécessaires. J’en ai terminé avec Imoen, mais elle peut encore me servir d’appât. Je suis certain que Daren fera une apparition, à un moment ou un autre.

 

Bodhi m’a apporté plus d’assassins que je n’en avais besoin. Je me suis occupé de certains à l’avance, mais cela m’a semblé être du gâchis. Je pense qu’elle l’a fait exprès, car elle a relâché ceux en trop dans le labyrinthe souterrain, et elle les a chassés avec un grand plaisir. Je m’émerveille devant son appétit, et elle semble désormais si « vivante » dans sa « non mort » (ou sa non-vie). Peut-être est-ce l’âme d’Imoen. Je verrai bientôt par moi-même. Daren ferait mieux de se dépêcher. »

 

Cette dernière page datait sans doute de quelques jours avant leur arrivée. Même si ce journal ne contenait pas d’information directe sur les futurs projets d’Irenicus, elle n’en révélait pas moins sur son passé. Suldanessalar… Ce nom à consonance elfique ne disait rien à Daren, pas plus que celui d’Ellesime.

 

− Irenicus et Bodhi sont… des elfes ?, finit par dire Imoen à haute voix, brisant le long silence qui s’était installé. Je n’arrive pas à le croire…

− Suldanessalar est une très ancienne ville elfe, ajouta Jaheira, et la légende dit que seuls ceux qui y résident peuvent en trouver l’entrée. Il serait possible, bien que surprenant, que ces deux là en soient originaires.

− Mais il parle aussi de je ne sais quelle malédiction, ajouta Aerie… Et qui est cette Ellesime ?

− Une chose a l’air sûre, répondit Imoen. C’est de cette malédiction dont nous avons hérité, moi et Daren…

− Nous verrons cela en temps utile, coupa Jaheira en se levant soudainement. Sortons d’ici, et voyons s’il est possible de retourner sur le continent.

 

Avant que lui-même ne se relèvât, Imoen lui tira le bras en désignant un objet au sol, sous les décombres.

 

− Regarde, Daren. Il y a quelque chose, là-dessous. On dirait…

 

Elle se précipita, déblayant la roche de son pied, pour découvrir le reflet d’un acier sombre et froid. Les quelques runes gravées que l’on pouvait distinguer sur cette lame ne laissaient planer aucun doute.

 

− C’est… l’arme de Sarevok ?, demanda Imoen.

 

Il l’aurait reconnue entre mille.

 

− Irenicus nous a pris notre équipement lorsqu’il nous a capturés, expliqua-t-il. Ce n’est pas surprenant qu’il ait conservé cette lame.

 

Daren saisit fermement la garde de la lourde épée, l’époussetant d’un revers de manche.

 

− Allons-y, ajouta-t-il.

 

Ils quittèrent le laboratoire en ruine. Daren était soucieux, et se sentait impuissant. Il sentait le mal qui le rongeait de l’intérieur, de manière diffuse. Ce n’était qu’un simple malaise pour le moment, mais il le sentait grandir bien trop vite à son goût. Ses pensées vagabondèrent jusqu’à Yoshimo, dont Imoen avait purifié le corps par le feu. Les avait-il vraiment trahis contre son gré ? Ses dernières paroles résonnaient encore dans son esprit. Des paroles incohérentes, et pourtant si importantes à ses yeux. De qui parlait-il ? Cette dernière expression sur son visage avant de quitter le monde des vivants lui avait ravivé une étincelle de souvenir, mais il ne parvenait pas à se rappeler quoi. La timide voix d’Aerie derrière lui le tira cependant de ses réflexions.

 

− Imoen… ?

− Oui… ? Je peux faire quelque chose pour toi, Aerie ?

 

Les deux jeunes femmes le suivaient dans les couloirs de l’asile, quelques mètres derrière lui.

 

− Eh… Eh bien, je… oui, en fait, continua-elle d’une voix gênée. Daren ne nous a pas beaucoup parlé de toi, lorsque nous te cherchions, tu sais… Et, il a seulement précisé que vous aviez grandi ensemble…

− Ah ah ! Et tu veux en savoir plus sur la magnifique et mystérieuse Imoen, c’est ça ?, répondit-elle en riant joyeusement.

− Hé hé, oui, c’est… je suis simplement curieuse, en fait. Mais si tu ne veux pas, je n’insisterai pas, bien sûr.

− Oh, non !, ajouta Imoen d’un air étonné. Tu plaisantes ? J’ai toujours adoré parler de moi, ne t’inquiète pas ! Hmm, dis-moi, continua-t-elle d’un ton pensif. Tu veux savoir quelque chose en particulier ? Ou tu veux… la « biographie complète d’Imoen » ?

 

Elles se mirent à rire toutes les deux.

 

− Tu pourrais commencer par ça, oui, et on verra pour la suite après ?

− Aerie, je pense que nous allons très bien nous entendre toutes les deux !

− J’espère bien, lui répondit-elle timidement.

 

Imoen s’éclaircit la voix, et entama son récit comme si elle racontait la plus merveilleuse des histoires.

 

− Tout a commencé il y a bien longtemps, des chevaliers traversaient le ciel à dos de dragon, et de terrifiants sorciers semaient la terreur et la désolation…

 

Aerie ne put réprimer un fou rire à cette introduction grandiloquente, puis commença à l’écouter. De nombreux souvenirs assaillirent Daren tandis qu’Imoen relatait les épisodes de sa vie, de leur vie à tous les deux. Il préférait rester à l’écart, et laisser ces deux là faire plus ample connaissance. Elles parlèrent ensemble, principalement de l’enfance d’Imoen, et un peu de celle d’Aerie; très peu pour d’évidentes raisons. Le ton de la conversation baissa sensiblement à mesure que les évocations d’Imoen devenaient plus personnelles, et Daren ne put saisir sur la fin que quelques exclamations compromettantes de l’avarielle, tel un « … et Daren a fait quoi ? », ponctuées de ricanements. Ne pouvant intervenir sans se trahir, il ne put que se demander quelles histoires embarrassantes Imoen avait bien pu bien raconter à son sujet.

 

− Nous arrivons au hall d’entrée, annonça Jaheira soudainement. Je crois que…

− Il vous a échappé comme une anguille s’échappe des mains du pêcheur, déclama une voix. Vous n’allez tout de même pas le laisser s’en aller de la sorte, n’est ce pas ?

− Encore vous !, tonna la druide. Que faites-vous ici ? Vos maîtres vous ont oublié dans leur fuite ?

 

C’était Saemon Havarian, qui les attendait visiblement devant la sortie de Spellhold avec une nouvelle proposition à leur faire.

 

− Il est vrai que je fus au service de Bodhi, mais elle a fui, et je n’éprouve aucune loyauté à l’égard de son « frère ». La lame qu’ils m’ont donnée est très jolie… mais j’ai d’autres besoins. Et de plus, j’ai… quelques informations sur ses projets. Enfin suffisamment pour savoir que nous sommes tous en danger s’il n’est pas arrêté.

− Et que savez-vous de ses projets ?, intervint Daren. Il n’a pas été très loquace jusqu’à présent.

− Oh, ce n’est pas le genre d’homme à se vanter de ses plans pour les voir échouer l’instant d’après… Je peux le comprendre. Nombre de mes amis sont morts pour ne pas avoir su tenir leur langue… De ce que j’ai pu entendre et lire, je sais que leur destination est une cité elfique de la forêt du Téthyr. Suldanessalar, je crois.

 

Tous les cinq s’échangèrent un regard entendu. Saemon Havarian les avait peut-être trahis par le passé, mais il semblait pour une fois dire la vérité.

 

− Ce qu’il compte faire à cet endroit, je l’ignore, continua-t-il. Mais apparemment, il espère devenir beaucoup plus puissant… plus puissant même que les dieux, si j’ai bien compris. Et ce n’est pas bon signe.

 

Le silence s’installa dans le hall majestueux de Spellhold, et personne ne prit la parole pendant presque une minute.

 

− Que voulez-vous ?, finit par demander Jaheira.

− Je peux… vous proposer mes services, en espérant qu’une association sera bénéfique aux deux parties.

− Et quelle aide pourrez-vous donc nous apporter ?, demanda Daren à son tour.

 

Saemon s’éclaircit la voix en se frottant ses longues mains décharnées.

 

− Eh bien, je vous explique. Irenicus est parti par un portail magique, qu’il a créé dans une petite salle d’expérience, derrière son laboratoire. Je ne sais pas où il conduit exactement, et il est peut-être, même sans doute, piégé. Voici donc la première de vos options. La deuxième est aussi simple : je vous suggère de retourner à mon navire. Je pense savoir où Irenicus se « dirige », et nous pourrions même le rattraper si nous ne perdons pas de temps. Qu’en dites-vous ?

 

La proposition semblait intéressante, même si son auteur était tout sauf digne de confiance. Ils pouvaient se mettre en quête de ce portail, mais se jeter dans la gueule du loup était-il la bonne solution ? Daren lança un regard interrogateur à Jaheira, qui semblait elle aussi se poser les mêmes questions. Devant leur indécision, Saemon Havarian ajouta encore à sa proposition.

 

− J’ai même une prime supplémentaire, pour me faire pardonner pour l’autre fois.

 

Jaheira haussa les sourcils, dubitative, et le pirate sortit de son sac une lame argentée aux mille reflets.

 

− C’est la « récompense » d’Irenicus pour l’avoir servi…, commenta-t-il d’un air dédaigneux. J’ai accepté sur le coup, mais je n’ai que faire d’une arme comme celle-là. Vous savez bien mieux manier les armes que moi, et je vous la cède donc avec le plus grand plaisir.

− Nous n’avons que faire de vos compromissions, trancha Jaheira en lui faisant signe de ranger son trophée. Et dites-nous plutôt où est le piège ?

− Il n’y a aucun paragraphe en petits caractères sur le contrat de mon offre d’assistance !, s’indigna Saemon. Et mon présent est de toute première qualité ! Je ne veux que votre amitié… enfin, tout du moins votre pardon. Et… heu… j’ai aussi besoin d’alliés pour survivre…

 

Sa proposition était la plus sûre de leurs options, et Jaheira le savait, malgré sa réticence à faire alliance avec ce traître.

 

− Très bien, finit-elle par lâcher. Conduisez-nous vers votre bateau.

− Et acceptez cette arme, insista-t-il en s’inclinant bassement.

 

Daren saisit la lame argentée, et l’examina. Il avait quelques notions de forgeron, mais cette arme ne ressemblait en rien à ce qu’il avait déjà vu. Elle semblait faîte de matériaux d’une telle pureté qu’ils donnaient à la lame cet aspect si brillant et affûté.

 

− Parfait !, se réjouit-il soudainement. Suivez-moi, je vous conduis à Brynnlaw.

 

Il ouvrit la lourde porte du hall, et une bouffée d’air salé les fouetta au visage. Dehors, il faisait nuit, et seule la lune éclairait la falaise de son premier quartier.

 

− Ouiii !!

 

Imoen s’élança la première, respirant profondément et étirant les bras vers le ciel.

 

− De l’air ! De l’air pur ! C’est merveilleux, merveilleux !!

 

Elle inspira autant qu’elle put, rejetant sa tête en arrière, savourant l’instant présent.

 

− Si frais… Si pur… Sans miasmes…

 

Elle ferma les yeux en tournant sur elle-même, puis les rouvrit en mimant d’embrasser la lune.

 

Sa mélancolie semblait s’être dissipée, et elle était à nouveau heureuse. Mais le mal qui la rongeait elle aussi, sans parler des traumatismes qu’elle avait vécus pendant sa détention, laissait penser à Daren que cette euphorie ne durerait hélas pas longtemps.

 

− Je suis é-pui-sée, finit-elle par lâcher. Je n’ai pas la force de continuer…

 

Ils avaient tous besoin de repos, après leur longue et éprouvante journée. Daren sentait lui aussi sa tête lui jouer des tours, et le sol rocailleux sembla à présent suffisamment accueillant pour y passer la nuit. Les presque deux heures de trajets pour rejoindre le village lui semblèrent insurmontables.

 

− Minsc et Bouh ont besoin de dormir eux aussi, renchérit le rôdeur. Mon armure commence à me gratter, et je n’ai jamais vu Bouh bailler autant !

− Je ne peux malheureusement pas rester avec vous, s’excusa le pirate. Je dois descendre à l’auberge du village… pour régler quelques affaires courantes. Et… que diriez-vous de m’y retrouver demain dans la matinée ?

 

Ils hochèrent la tête d’un air fatigué, et Saemon Havarian les salua une dernière fois avant de suivre les sentiers qui menaient à Brynnlaw.

 

− J’ai aperçu des réserves de nourriture, reprit finalement Jaheira en désignant les portes, toujours pragmatique. Et nous pouvons utiliser les couvertures pour passer la nuit à l’intérieur.

− À l’intérieur ?, répéta Imoen en se redressant soudainement. Tu fais ce que tu veux, mais il est hors de question qu’il y ait quoi que ce soit entre moi et les étoiles pendant au moins les dix prochaines années !

− L’endroit est désert, et nous pouvons sans crainte faire un peu de feu et dormir ici, proposa Aerie. Je ne serais pas fâchée d’être un peu à l’air libre moi aussi.

− Toi, tu es une vraie copine !, lui lança Imoen en se jetant à son cou.

 

La druide haussa les épaules, et commença à installer le campement.

 

− Vous avez raison, concéda-t-elle. Et j’ai moi aussi bien besoin de rester en contact avec la nature cette nuit.

 

À l’abri du vent, ils mangèrent rapidement quelques rations glanées dans le réfectoire de Spellhold, et s’installèrent sur d’épaisses couvertures, volées elles aussi à l’intérieur. Malgré la brise maritime, il ne faisait pas froid, et la journée avait même dû être particulièrement ensoleillée pour qu’ils ressentissent encore une telle moiteur. Daren s’était assis, appuyé sur ses deux bras en arrière, et admirait les étoiles perdu dans ses pensées.

 

− Tu as vraiment pris ton temps pour venir me sauver, non ?, lui murmura une petite voix.

 

Imoen, le regard espiègle, s’était faufilée derrière lui et avait passé ses deux bras autour de son cou.

 

− Ha ha, ne te méprends pas, je te suis très reconnaissante ! C’est juste que j’ai eu l’impression de découvrir l’éternité en t’attendant…

 

Il se détendit petit à petit, et sa sœur se glissa entre ses bras, posant sa tête contre son épaule, sa longue chevelure formant un rideau roux effleurant le sol. Sa captivité lui avait aminci le visage, et il ne l’avait jamais vu avec les cheveux aussi long, mais Imoen restait cependant une jeune femme magnifique, peut-être plus encore.

 

− Mais bon…, reprit-elle, J’imagine que ça n’a pas été facile de ton côté non plus ?

 

Il sursauta, et réalisa sa question après quelques secondes de silence.

 

− C’est que… on ne savait même pas commencer à te chercher… Il nous a fallu découvrir l’existence de Spellhold… et financer le voyage jusqu’à cette île en rassemblant pas moins de quinze mille pièces d’or, ce que nous n’avions évidemment pas lorsque nous nous sommes échappés du repaire d’Irenicus…

 

Imoen se redressa soudainement, et le dévisagea de ses yeux bleus sombres d’un air stupéfait.

 

− Quinze mille pièces d’or ??, répéta-t-elle en écho. Et… comment avez-vous fait ?

− Oh là… c’est une longue histoire… On a sauvé les employés d’un cirque tombé sous la coupe d’un illusionniste fou…

− …et sauvé une belle avarielle en détresse ?, compléta Imoen d’un sourire entendu. Oui oui, j’ai déjà entendu cette histoire.

 

Daren s’arrêta aussitôt, coupé dans son élan, et son regard se déplaça lentement d’Imoen à Aerie avant de comprendre qu’elle avait sans doute déjà dû lui en parler.

 

− On a aussi rempli une mission dangereuse pour le culte de Heaume, ou encore mis fin à un trafic d’esclaves et de gladiateurs… Sans parler de « petits boulots » ici et là pour manger et dormir au jour le jour…

 

Il lui raconta un peu plus en détail leurs exploits à la cité de la monnaie, et Imoen hocha la tête, alternant entre sourires attendris et moues admiratives.

 

− Bon d’accord…, conclut-elle. Mais comment t’es tu débrouillé pour pénétrer dans Spellhold ?

− Ah, ça ? Minsc s’est chargé de tout, figure-toi.

 

Elle écarquilla ses yeux, interloquée.

 

− Minsc ?

− Il a… disons… « convaincu » le Seigneur Pirate de le faire accompagner ici…

 

Elle se mit à rire joyeusement en imaginant la situation.

 

− Comment ça ?, lâcha-t-elle entre deux éclats de rire. Il n’a pas apprécié son « hamster géant de l’espace miniature » ?

− Qui réclame Bouh ?, s’éleva une voix quelques mètres plus loin.

 

Ils riaient tellement qu’ils finirent tous les deux allongés côte à côte, regardant les étoiles scintillant dans le ciel. Pendant quelques minutes silencieuses, plus rien d’autre n’existait. Il venait de retrouver son amie d’enfance, sa sœur de sang, et savourait cet instant comme si c’était le dernier. Allaient-ils mourir bientôt ? Qu’allait leur réserver le lendemain ? Mais même dans la pire des situations, ils étaient à nouveau réunis. Et plus rien ne les séparerait jamais.

 

− Daren…, chuchota Imoen.

 

Le bruissement des vagues contre la falaise plusieurs mètres plus bas martelait un rythme régulier et envoûtant.

 

− Tu sais…, continua-t-elle de la même voix, je n’arrive pas à croire que tu aies fait toutes ses choses pour me sauver… Je sais que tu t’es toujours occupé de moi, mais cette fois…

 

Elle s’arrêta et se pelotonna contre son bras, son souffle lui chatouillant doucement l’oreille.

 

− Je… je ne me suis jamais sentie aussi… appréciée… Merci…

− Imoen… Nous avons grandi, vécu, combattu ensembles… Tu signifies bien trop à mes yeux pour que je te perde…

 

Il entendit sa respiration s’arrêter.

 

− C’est… réellement ce que tu penses ?

− Jusqu’à hier, je n’avais pas de sœur, reprit-il. Et aujourd’hui, je découvre que la personne que j’ai toujours considérée comme tel est bel et bien ce que je m’imaginais qu’elle était.

 

Elle posa sa joue contre la sienne, et Daren sentit ses pommettes se soulever, laissant deviner un sourire calme et paisible.

 

− Merci Daren… Pour ta venue, pour tes mots… Pour tout… J’en avais besoin…

 

Elle l’embrassa sur la joue, et se leva. Aerie était assise quelques mètres plus loin, et les observait d’un regard contrarié mêlé de tristesse et de jalousie. Imoen passa devant elle, et retourna à la place qu’elle avait quittée avant de venir le trouver.

 

− Tu as vraiment choisi le bon, lui lança-t-elle d’un clin d’œil. Ton homme est le plus courageux et le plus beau de tout Féérune.

 

L’avarielle la dévisagea d’un air stupéfait, avant de changer de couleur en détournant soudainement les yeux. Daren la surprit une ou deux fois à regarder langoureusement dans sa direction, puis s’endormit finalement, exténué.

Une folie salvatrice

Les premiers crissements des serrures retentirent dans les couloirs devenus silencieux. Ils devaient réunir les occupants des cellules et tenter de leur expliquer la situation. Si Irenicus avait dit vrai lors de leur arrivée, leurs pouvoirs seraient peut-être suffisants pour lui faire face. Dili, la jeune fille métamorphe, fut la première libérée. Un murmure insaisissable parcourut les cellules. Malgré leur état, les prisonniers avaient conscience qu’un évènement inhabituel se tramait, et une tension presque électrique régna tout à coup. La jeune femme, Aphril, suivie de Wanev, l’ancien directeur des lieux, Tiax le gnome, et Najier Skall le barde rejoignirent Imoen et Aerie dans la grande salle du réfectoire. Précautionneusement, Daren, épaulé de Minsc et de Jaheira, s’avança jusqu’à la cage renforcée de l’elfe nommé Dradeel et tourna lentement sa clé. D’après Irenicus, c’était de loin le plus dangereux de tous, et son comportement, ainsi que ses pouvoirs, justifiait toutes ces mesures de sécurité à son égard. Le mage multi centenaire dévisagea un instant les trois compagnons d’un regard inquiétant puis, dans un sourire vengeur, se releva et s’avança vers eux sans un mot. Daren était nerveux, comme tous les autres dans la petite pièce qui servait aussi de salle de repos. Avant de se poser la question de savoir si leur plan pouvait aboutir, ils devaient expliquer la situation à leurs nouveaux alliés, ce qui n’était pas chose aisée.

 

− Nous devons agir vite, Daren, suggéra Jaheira. Ces mages que nous avons relâchés ont besoin d’ordres, sans quoi ils vont rapidement devenir incontrôlables.

 

Déjà, Imoen et Aerie peinait à maintenir le calme et le silence dans la petite salle. Daren arriva à son tour, les bras en l’air, et attira l’attention de tous. La jeune Dili s’avança vers lui, un sourire radieux et innocent sur le visage.

 

− Ce soir je suis quelqu’un de libre ?, demanda-t-elle de sa petite voix. Quel visage dois-je prendre pour cela ?

− Même sur votre visage, on lira la suprématie de Tiax !, s’écria le gnome, le regard fou. Tiax est le maître !

 

Minsc émit un léger grognement inamical en réponse à cette dernière phrase, et échangea discrètement son point de vue avec son hamster.

 

− Taisez-vous !, s’écria soudainement le vieux mage elfe.

 

Malgré son ego démesuré, même Tiax se tut à l’injonction de Dradeel, une crainte non feinte sur le visage.

 

− N’entendez-vous pas les hurlements ?, continua-t-il sur le même ton. Ils viennent des quatre coins de l’horizon !

 

Daren croisa le regard d’Aerie, qui lui répondit d’un haussement d’épaules inquiet. Avaient-ils fait le bon choix ? Si ces mages déments décidaient de s’entretuer, ils seraient non seulement découverts, mais perdraient du même coup leur seule chance de pouvoir vaincre Irenicus, à compter qu’ils sortissent vivants d’un affrontement entre les pensionnaires. Tous étaient assez intimidés par ces véritables concentrés de magie explosive, et n’osaient intervenir dans leur dispute.

 

−          Un jour !, finit par répondre le gnome ayant retrouvé sa confiance, ou plus vraisemblablement perdu toute notion du danger. Un jour vous regretterez d’avoir croisé le chemin de Tiax ! Il est insensé de se moquer de sa conquête du monde !

 

La jeune femme nommée Aphril intervint à son tour, les yeux perdus dans le vide, hagards.

 

− Ne croyez-vous qu’en ce que vous voyez ?, s’écria-t-elle, désespérée. Pensez à ce qui existe au-delà ! Qu’en est-il de ceux qui contournent nos âmes, de ceux qui se tiennent là où vous vous tenez ?

− Personne ne se mesure à Tiax ! De peur d’être ridicule !, reprit le gnome de plus belle.

 

Imoen et Aerie firent un pas en arrière. Daren ressentait une puissante tension, sans doute d’origine magique, qui lui piquait presque la peau. Ses fous allaient-ils en arriver à se battre ?

 

− Ne voyez-vous pas au-delà des apparences ?, continua Aphril, la voix de plus en plus aigue. Ne les voyez-vous pas ?? Tous ceux qui se trouvent à l’intérieur, derrière, au-delà !

− N-Non…, bégaya Najier Skall le barde à son tour. Vous parlez trop du visible… Je ne souhaite que revoir mes trésors… Je ne regarderai pas trop loin, promis…, finit-il d’un ton plaintif.

− AHH !, hurla Tiax, de la magie commençant à brûler de ses mains.

 

Aussitôt, Dradeel ainsi que l’ancien directeur, Wanev, enflammèrent leurs paumes en même temps, le regard menaçant. Aerie étouffa un cri, et Minsc tira son épée en se mettant en garde.

 

− Tiax est entouré d’imbéciles !, continua-t-il toujours menaçant. À qui la faute ? Qui faut-il punir ??

 

Saisissant la balle au bond, Daren osa s’interposer entre les crépitements de magie qui commençaient à résonner, et intervint d’une voix forte.

 

− Je vais vous dire, commença-t-il, le cœur battant à tout rompre, je vais vous dire celui qu’il faut punir ! C’est Irenicus ! Irenicus est votre homme !

 

Le silence revint immédiatement dans le réfectoire. Seul Dradeel laissa échapper quelques murmures à haute voix.

 

− Irenicus ?, osa timidement Dili. J’ai… j’ai pris son visage une fois…

 

Un frisson parcourut son échine.

 

− Ma punition a été…

 

Un sanglot secoua sa voix, et elle laissa sa phrase en suspend.

 

− Le regarder, c’est déjà voir trop loin !, souffla Najier Skall, la voix tremblante. Je ne peux pas…

− Il est présent dans tous les Plans…, ajouta Aphril, mais nul ne marche dans ses pas !

− Je préfèrerais entre affronter les Chiens de Feu eux-mêmes !, s’écria Dradeel. Cet Irenicus œuvre probablement pour le compte des Douze Baragouins !

 

Un rire dément résonna dans la pièce. Wanev, l’ancien coordinateur, hoquetait dans un sursaut de lucidité.

 

− Il a fait ça… Il a fait ça !, commença-t-il en détachant lentement chaque syllabe. Il faut qu’on le retrouve ! C’est lui qui en est la cause ! C’est lui qui apporte ces tests !

 

Un murmure d’approbation parcourut l’auditoire.

 

− Je n’aurais de repos tant que je n’aurai pas sa tête en ma possession !, hurla Wanev à nouveau. Pour moi tout seul !

− Il a torturé beaucoup des vôtres !, intervint habilement Daren. Venez ! Venez avec moi et aidez-moi à le vaincre !

− Tiax le vaincra seul !, s’écria à nouveau le gnome. Tiax ne vous juge pas digne de vous battre à ses côtés. Mais… vous pourrez admirez si vous le désirez.

 

Sans un mot, Dradeel agita ses bras et une lumière jaune vif illumina la pièce. Un vent soudain souleva les toges des mages, et la magie crépita de plus belle. Un tourbillon doré renversa les meubles alentours et brouilla rapidement toute vision. Dans une détonation sourde, Daren sentit ses pieds quitter le sol de la pièce pour se reposer à nouveau un instant plus tard. La tempête lumineuse se dissipa. Ils étaient face à face avec le sorcier, qui ne s’attendait visiblement pas à leur venue.

 

− Que… Quoi ?, s’étonna Irenicus.

 

Irenicus était seul dans son laboratoire. Les gigantesques cuves de verre tout autour d’eux étaient vides à présent, mais l’étrange lumière verte illuminait toujours la pièce. Daren et ses compagnons venaient d’être téléportés en un instantsans avoir eu le temps d’établir un quelconque plan.

 

− Tu as libéré tous mes spécimens ?, continua-t-il en reprenant de l’assurance. Tu es extraordinaire… d’inconscience. Mais c’était une idée judicieuse, je l’admets.

− Ensemble, répliqua Daren, nous mettrons un terme à tes plans, et reprendrons ce que tu nous as volé !

 

Irenicus sembla faire un pas en arrière, et son visage trahit pour la première fois un soupçon d’incertitude. Toutefois, le doute laissa rapidement place à un sourire narquois.

 

− Toujours aussi… impétueux… Mais tu perds ton temps avec moi. Je n’ai absolument rien à craindre, même avec ton… armée de fous. Ton destin est scellé, par la malédiction que je t’ai transmise ! Je possède ton âme, ainsi que celle d’Imoen. Tu mourras à notre place… ou peut-être pire…

 

Daren tremblait d’excitation et fureur. Il devait cependant se contrôler, car il ne survivrait peut-être pas à une nouvelle transformation de son corps, tout comme d’ailleurs ses compagnons. Comme lisant dans ses pensées, Jaheira ne l’avait pas quitté des yeux et observait chacune de ses réactions.

 

− Tu as peur ?, reprit Irenicus, un rictus déformant son visage. Peur de toi-même, peut-être ?

 

Daren serra ses poings à s’en faire blanchir les articulations.

 

− Bodhi m’a parlé d’une…« transformation » pour le moins surprenante. Qui sait ? Dans ton dernier souffle, l’essence de Bhaal viendra peut-être pour te prendre ? Une bien belle image, tu ne trouves pas ?

 

Il éclata à nouveau d’un rire mauvais. Daren inspirait et expirait avec force, se vidant le plus possible de cette tension qui naissait des tréfonds de son esprit.

 

− Je vais reprendre ce qui m’appartient, maintenant !, s’écria Wanev.

 

Daren sursauta. Il avait presque oublié les prisonniers derrière eux. L’ancien directeur semblait avoir retrouvé une lueur de lucidité, et il reprit de plus belle.

 

− Je vais le reprendre ! Vous avez perverti ce lieu, mais je le reprendrai !

 

D’un regard méprisant, Irenicus tourna son visage vers lui.

 

− Tu torturais ceux qui étaient ici bien avant mon arrivée. J’avais simplement de meilleures raisons…

 

Il secoua soudainement sa tête, et ses mains se mirent à luire d’une magie menaçante.

 

− Je parle à des fous, au lieu de me concentrer sur ma vengeance…, murmura-t-il pour lui-même.

− Quelle vengeance peux-tu bien vouloir, sorcier ?, intervint alors Jaheira, la voix tremblante de fureur. Tu as tué mon Khalid, sans réfléchir, comme si tu écrasais une mouche ! Mais moi, j’aurais ma revanche ! La colère de la nature s’abattra sur toi !

− Tu es un monstre, ajouta alors Imoen, elle aussi très émue. Tu payeras pour ce que tu as fait ! Je te tuerais, tu m’entends ? Je te tuerais !

 

Daren se tourna vers son amie d’enfance. Jamais il ne l’avait entendue prononcer de telles paroles. Même lors de leurs pires moments, elle n’avait jamais exposé sa haine avec autant de hargne. Quelques larmes lui coulèrent le long de ses joues, et ses mains se mirent à luire d’une magie orangée.

 

− Tes pleurnichements pathétiques m’importent encore moins que ceux de Daren…, répondit le sorcier avec dédain. Tu n’as aucune idée de ma vengeance, petite sotte.

− Tu parles de vengeance !, hurla à son tour le rôdeur. Oh, oui ! Vengeance ! Vengeons notre chère Dynahéir ! Tremble, sorcier ! Le puissant Bouh aura tes yeux !

 

Minsc chargea. Malgré ses récentes blessures, il semblait avoir retrouvé suffisamment de force pour se battre, et balaya dangereusement les airs de sa lame.

 

− Vous allez tous mourir !, s’écria Irenicus en préparant une incantation.

 

Derrière Daren, Imoen, Aerie et Jaheira entamaient elles aussi leurs sortilèges. La pièce se remplit en un instant de reflets de toutes les couleurs, et des crépitements jaillirent de toutes parts. En fermant les yeux, Daren songea un instant qu’il aurait pu se trouver dans une immense volière en pleine effervescence. Il dégaina son arme lui aussi, et suivit le rôdeur qui courait à toute vitesse vers Irenicus. Mais ils n’eurent pas le temps de l’approcher. Le sorcier laissa sa magie se déployer dans la pièce, et Daren eut juste le temps de le voir froncer les sourcils d’un air contrarié. Il jeta un coup d’œil en arrière, et aperçut Dradeel dans la même position que lui, irradiant d’énergie magique lui aussi. Tout à coup tout bruit disparut. Le tumulte qui régnait dans le laboratoire avait soudainement cessé, laissant la place à un silence surnaturel. Daren sentait ses membres devenir de plus en plus lourds, comme s’il devait lutter contre l’air lui-même pour continuer à courir. Les lumières pourtant vives autour de lui perdaient de leur couleur, s’atténuant en un gris pâle, puis s’obscurcissant rapidement. Il voulut parler, mais n’en était plus capable. Il n’eut pas le temps de paniquer qu’une formidable explosion le projeta en arrière comme une plume est soulevée par le vent. Que s’était-il passé ? Des sons parvenaient à nouveau à ses oreilles. Malgré la puissance du choc, il n’avait pas l’impression d’être blessé. Il releva les yeux, balayant la salle du regard, pour y découvrir un spectacle stupéfiant. La première chose qui le marqua était les débris de verres recouvrant tout le sol. Toutes les cuves avaient explosé en un instant, et même les murs du laboratoire étaient plus qu’ébréchés. Il ne restait du local qu’un immense champ de ruines encore fumantes. Devant lui, derrière un nuage de poussière, Irenicus se tenait l’épaule, du sang coulant le long de ses bras.

 

− Soyez tous maudits !, s’écria-t-il d’une voix rauque. Pourquoi suis-je ici, alors que je pourrais être…

 

Daren pointa son épée en avant. C’était l’occasion rêvée. Le sorcier était blessé, et il devait tenter sa chance.

 

− Tu peux savourer ta victoire, ajouta-t-il en se relevant. Mais sache que tu es en train de mourir de l’intérieur ! Mais cela n’a aucune importante… car ma Maison subira ma colère !

 

Daren avança, plus vite. Plus vite encore. Il devait frapper ce monstre avant qu’il ne retrouvât ses moyens, et ne le tuât à son tour.

 

− Adieu, enfant de Bhaal. Cette place est tienne, mais tu mourras.

 

Et en quelques gestes, il disparut dans un éclair doré. Daren jeta son arme en avant, qui heurta le sol là où le sorcier se trouvait une seconde plus tôt dans un écho métallique. Irenicus venait de s’échapper à nouveau. Il détenait toujours son âme, ainsi que celle d’Imoen.

 

− Que s’est-il passé ?, s’écria Minsc en se massant la tête.

 

Daren sursauta et reprit ses esprits. Il balaya la salle du regard et découvrit ses compagnons, recouverts de poussière, mais indemnes. Cependant, le rôdeur avait raison sur un point : que s’était-il passé ?

 

− Où sont les prisonniers ?, s’inquiéta Jaheira. Et où est Irenicus ?

− Parti…, répondit Daren en serrant les dents.

− Parti ?, répéta la druide. Parti où ?

 

Daren baissa les yeux, mais ne répondit pas.

 

− Et les prisonniers ?, demanda-t-elle à nouveau.

− Ils sont… morts, répondit enfin Aerie. Je n’ai pas pu les… Oh, je suis désolée… J’ai…

 

Tout le monde se tourna vers elle, à l’exception d’Imoen qui regardait par terre. Aerie peinait à retenir ses larmes, dépitée.

 

− Irenicus les a tués, ajouta Imoen.

− Quoi ? , s’exclama Daren. Tous en même temps ? C’est impossible.

 

Même si Irenicus s’était révélé être plus fort qu’eux tous réunis, il ne pouvait pas les avoir vaincus en si peu de temps. La dernière chose qu’il avait vu, c’était cette position étrange qu’avaient prise les deux mages juste avant la déflagration.

 

− Tous en même temps, c’est exactement le cas, reprit Imoen. Irenicus a… C’est une magie d’une puissance rare, et je croyais qu’en dehors de quelques légendes, personne ne savait la manipuler… Il a arrêté le temps.

 

L’expression d’Aerie lui confirma qu’il s’agissait bien de la vérité. Arrêter le temps… Cette phrase l’aurait laissé rêveur, si elle n’avait qualifié leur ennemi.

 

− Dès que j’ai vu Dradeel entamer ce sortilège lui aussi, expliqua Aerie, j’ai tout de suite compris que la bataille n’était pas à notre niveau… La seule chose que j’ai pu faire, c’était de nous protéger avant qu’il ne soit trop tard. Mais… je n’ai rien pu faire pour…

 

Elle se tût.

 

− Lorsque deux mages s’affrontent de cette manière, ajouta Imoen, l’énergie magique qu’ils libèrent ne prend pas effet tout de suite. À la place, elle s’accumule, et est libérée d’un seul coup lorsque le temps reprend son cours normal.

 

Voilà donc ce qui s’était passé. Dradeel et Irenicus s’étaient livré un duel hors du temps, et la puissance de leur magie avait réduit la pièce à un champ de ruine. Tous les prisonniers avaient péri lors de l’explosion, et eux même ne devaient leur survie qu’à la présence d’esprit et aux talents d’Aerie. Et Irenicus en était sorti vainqueur. Comment allaient-ils réussir à vaincre un sorcier manipulant de tels pouvoirs… ? Si toutefois ils parvenaient à le retrouver un jour. Avant qu’il ne soit trop tard…

 

− Mais, reprit Imoen, ce sortilège requiert une si grande quantité d’énergie que son utilisateur ne peut pas se battre très longtemps… Si toutefois il lui reste un ennemi à vaincre après.

 

Ils restèrent ainsi pendant plusieurs minutes, pensifs et l’air grave. Chacun pesait ces dernières paroles, et mesurait à quel point leur tâche allait être ardue. Avaient-ils seulement une chance ? Avant de songer à rattraper le sorcier, ils devaient tout d’abord sortir de cet asile et retourner sur le continent. Et sans l’aide de Saemon Havarian, ils seraient sans doute incapables de retourner à Athkatla. Une idée lui traversa alors l’esprit. Une autre personne, si elle était encore ici, était en mesure de les y conduire.

 

− Où est Yoshimo ?, demanda soudainement Daren, en rompant le silence.

− J’espère pour lui que ce traître est déjà loin, répondit Jaheira en serrant la mâchoire.

 

Le grincement de la porte du laboratoire résonna.

 

− Je suis ici, Daren.

 

Cette voix. Ses compagnons en face de lui écarquillèrent les yeux. Jaheira s’était déjà levé, le visage dur et déterminé. Cette voix, cet accent. Il ne pouvait s’agir que de…

 

− Yoshimo !, tonna la druide.

 

Le voleur avança lentement vers eux, un air triste sur le visage. Il tenait fermement son katana dans sa main droite, la lame pointée vers le sol.

 

− Pourquoi ?, demanda soudainement Daren à haute voix. Pourquoi tout ceci ? Tu…

− Tu es déjà mort de l’intérieur, le coupa Yoshimo, mais tu continues, encore et encore… Irenicus t’a privé de ton âme, mais tu es toujours en vie…

− Ignores-tu donc tout de la loyauté, Yoshimo ?, répondit Jaheira. N’éprouves-tu pas de compassion ? De remords ? Tu connaissais nos projets, Yoshimo, et tu nous as trahis en connaissance de cause ! Tu n’es qu’un traître, et tu mourras pour ce que tu as fait !

 

Yoshimo s’était arrêté, le visage plus fermé que jamais. Daren s’avança vers lui à son tour. Ils avaient voyagé ensemble et affronté les mêmes dangers, et il ne pouvait se résoudre à subir cette trahison sans autre explication. Devant le silence du voleur, il posa à nouveau sa question.

 

− Yoshimo… Tu sais que nous avons raison. Tu nous connaissais bien… Pourquoi en es-tu arrivé là ?

− Je ne peux pas lutter, Daren !, s’écria-t-il soudainement. C’est impossible ! Je…

 

Il s’interrompit tout à coup, renonçant à cette justification impossible. Personne n’intervint. Minsc et Jaheira se tenaient prêts à passer à l’attaque, mais le désespoir évident de leur ancien compagnon les fit hésiter un instant.

 

− J’étais à son service, bien avant que tout ceci n’ait commencé…, reprit-il. J’ai… Ceux qui le servent… Ils doivent subir…

 

Tout à coup, Yoshimo se pencha en avant, le visage crispé de douleur, et se massa vigoureusement l’arrière du crâne.

 

− Yoshimo !, s’écria Daren. Que se passe…

− Trop… tard… Je voulais… à l’époque… mais maintenant, c’est impossible…

 

La douleur sembla s’atténuer, et le voleur se redressa.

 

− Ses sorts sont si puissants, Daren… Si puissants… As-tu déjà affronté un Geas ? C’est très… douloureux. Puis c’est la mort.

− Bouh sent bien que tu parles comme si tu regrettais, répondit le rôdeur de sa voix forte, mais Minsc ne sait plus quoi penser ! Tu es avec le magicien, et Minsc doit venger Dynahéir !

− Non, les coupa une petite voix.

 

Aerie s’était avancée à son tour.

 

− Minsc, Daren, et vous aussi Jaheira. Nous devons aider Yoshimo. Il ne faut pas qu’il en soit ainsi. Nous ne pouvons pas laisser ce sorcier nous manipuler aussi facilement.

− Je suis ici pour détruire vos enveloppes corporelles, la tienne et celle d’Imoen, continua le voleur.

 

Aerie secoua lentement la tête.

 

− Mais je te remercie, jeune sorcière, continua-t-il. Il existe effectivement un moyen d’en finir…

 

Il salua Daren en s’inclinant rapidement et se positionna en garde, son arme en avant.

 

− Je peux mourir pour ne pas t’avoir tué, ou périr au combat et prier que mon âme soit rachetée par Ilmater… Mais il n’y a pas de rédemption !, s’écria-t-il soudainement. Pas de seconde chance ! Je cours vers l’enfer promis par Irenicus ! Qu’Ilmater prenne mon âme, et finissons-en !

 

Daren eut juste le temps d’esquiver son coup, et entendit distinctement le cuir de son pourpoint se déchirer au contact du tranchant du katana. Le voleur se retourna rapidement et enchaîna plusieurs attaques rapides, que Daren para tant bien que mal. Il était fourbu et éreinté de ses combats dans les sous sols de l’asile, et son ancien compagnon d’arme se battait redoutablement bien. S’il n’avait pas déjà eu un aperçu de ses techniques, il n’aurait probablement pas survécu à cet assaut. Tout à coup, une lumière verte illumina les murs, et le voleur s’immobilisa tout aussi soudainement : d’épaisses lianes sorties du sol lui serrèrent les jambes et les poings. Un sourire paisible se dessina sur son visage tandis que Minsc chargeait, l’arme en avant. Daren devina une dernière prière sur ses lèvres, avant qu’il ne se tournât pour parer l’attaque de sa lame. Le sang gicla. Sous la puissance du coup, l’arme du voleur s’était brisée, et le bruit métallique de la lame percutant le sol résonna dans le laboratoire devenu soudainement silencieux.

Rien ne bougea durant quelques secondes. Tous les regards étaient tournés vers Yoshimo, l’arme de Minsc enfoncée dans son corps, et le visage pourtant si calme. Une toux rauque brisa le silence, et le voleur posa un genou à terre. Son sang coulait abondamment, et même si Jaheira ou Aerie avait voulu le sauver, il était sans doute trop tard. Lentement, il bascula sur le côté, et s’affala aux pieds de Daren en soufflant son nom.

 

− Approche-toi… Daren…

 

L’espace d’une seconde, Daren se rappela avoir déjà vécu cet instant, mais la voix de Yoshimo le sortit de ses pensées.

 

− Mon arme…, murmura-t-il. Amène-la… au temple…

− Ton arme, lui répondit Daren de la même voix.

− Ilmater…, continua-t-il. Je… Elle… Je sais que ce n’est pas toi, maintenant… Elle… Elle…

 

Une dernière larme coula le long de sa joue. Il était mort.

L’Écorcheur

La lumière s’atténua. D’une couleur or éblouissante, elle s’amenuisa petit à petit, laissant paraître une pièce aux proportions assez large. Une salle carrée, damée de rouge et de blanc, de laquelle partait un couloir devant eux.

 

− Où sommes-nous ?, demanda Daren.

− Toujours à Spellhold, sans doute, répondit Aerie.

− L’épreuve n’est pas terminée, dirait-on, ajouta Jaheira.

 

Elle avait sans doute raison. Cette pièce totalement vide ne pouvait être un lieu normalement habité. Daren dégaina son épée et avança le premier en direction du couloir, qui aboutissait dans une autre salle similaire.

 

− Le dallage est bleu ici, remarqua Imoen. Et rouge tout à l’heure… Cela a-t-il un rapport avec les gemmes que nous avons trouvées tout à l’heure ? Mystère…

− Regardez ces ouvertures, sur les murs, lança Aerie.

 

Quatre symboles étranges, deux de chaque côté, surmontaient autant d’interstices dans la paroi. Daren s’avança précautionneusement et y enfonça la pointe de sa lame.

 

− Il y a… quelque chose, en métal, à l’intérieur, annonça-t-il.

 

Jaheira s’approcha d’un autre et y introduit sa main.

 

− C’est une poignée, précisa-t-elle.

− On essaye ?, proposa Imoen.

− Daren, recule-toi, ajouta Jaheira en se retournant vers lui. On ne sait pas ce qui nous attend…

 

L’arme au poing, il se positionna aux côtés de Minsc, balayant du regard la salle et ses deux entrées à toute vitesse. Un cliquetis retentit au moment où Jaheira se mit à tirer sur la poignée, et une lumière argentée éclaira la demi-elfe.

 

− C’est une chaîne, au bout !, leur lança la druide. Et la rune au dessus vient de s’allumer !

− Minsc, Daren, Aerie !, s’écria soudainement Imoen. Allez tirer une chaîne, vous aussi ! Je suis sûre que cela activera quelque chose !

 

Daren s’élança aux côtés de Jaheira, et saisit à pleine main la poignée de métal enchâssée dans le mur. Son contact gelé le fit tressaillir un instant, et il tira d’un coup sec, allumant ainsi la rune devant lui de la même lueur argentée. Quelques secondes s’écoulèrent, dans une vive lumière blanche, mais rien ne se produisit. Imoen était au centre de la pièce, pensive et contrariée. Une minute passa, et Daren relâcha le premier sa chaîne, rapidement imité par ses compagnons.

 

− Pourtant…, rumina-t-elle, les sourcils froncés.

− Ce n’est pas grave Imoen, lui lança Jaheira en lui tapant affectueusement sur l’épaule. Pour le moment, tout du moins. Continuons, nous verrons ça plus tard.

 

Ils prirent finalement le couloir en face de celui d’où ils étaient arrivés, résignés. Quelques mètres plus loin, au centre d’une autre salle au dallage vert et blanc, une immense statue de pierre représentant une créature semi humaine à tête de taureau semblait les observer.

 

− Un minotaure…, souffla Aerie, les yeux écarquillés.

 

Les minotaures étaient de puissantes créatures, rarissimes, condamnées à errer sans fin dans le labyrinthe qui les avait vues naître. Allaient-ils devoir en affronter un ? D’après les légendes, elles possédaient une force et une ténacité exceptionnelles, et représentaient en cela de terribles gardiens. Toutefois, un autre danger, bien plus réel, se matérialisa sous leurs yeux : une brume bleutée s’éleva dans les airs devant la statue et commença à prendre forme; une forme familière, et terriblement menaçante : Bodhi.

 

− Par ici… Petit ! Petit !, railla la vampire d’un ton amusé. La chasse arrive à son terme.

 

Ses yeux rougeoyants les fixaient impitoyablement. Une panique soudaine envahit Daren. Avec les épreuves qu’ils venaient de traverser, il était impossible qu’ils s’en sortissent en vie.

 

− Ce n’est pas surprenant, répliqua Jaheira. Vous auriez été folle de nous laisser atteindre Irenicus.

− Je sais que je suis en avance, expliqua-t-elle calmement. Mais je ne pouvais me résoudre à vous voir partir. Tout ceci a été très… rafraîchissant, continua-t-elle en se tournant vers Daren. Mais la partie est terminée.

 

Son visage se durcit subitement, et Bodhi dévoila ses crocs ensanglantés. Daren sentit un mal soudain l’envahir. L’agitation qui le malmenait s’amplifia au-delà du raisonnable, et il sentit sa tête vibrer et résonner dans tout son être.

 

− Nos chemins se croisent une dernière fois…

 

La douleur grandit, de plus en plus vite, submergeant ses sens. Un sifflement suraigu le rendit presque sourd à tout autre bruit, et une obscurité terrifiante l’aveugla. Il ne parvenait plus à respirer. Il aurait voulu hurler, mais cela lui était également impossible. Daren prit sa tête dans ses mains, avant de perdre conscience.

 

− … dans le sang !, termina Bodhi.

 

Sa voix sifflante et perfide s’infiltrait dans son âme, ravivant la soif de sang si familière des tréfonds de son âme. De Bodhi, il ne percevait plus qu’une simple présence indistincte. Une présence qu’il devait tuer. Une rage indescriptible fit trembler ses membres, et sa peau se déchira. De longues griffes poussèrent de ses mains et ses côtes lui éventrèrent le dos, dans un mélange de douleur et d’ivresse, formant au-dessus de lui une encolure osseuse et sanglante. Son visage se déforma lui aussi, et de longs tentacules lui transpercèrent le visage, laissant paraître plusieurs rangées de crocs affamés. Daren émit un grognement, proche de celui d’une bête féroce, et s’élança devant lui, la mort et le meurtre pour maîtres.

D’un mouvement de la main, il balaya les airs, et il vit la forme devant lui échapper de justesse à son coup meurtrier. Poussant un autre rugissement, il s’élança à sa poursuite et planta ses griffes dans sa chair. Il devait goûter à du sang, et alimenter la brume qui l’aveuglait de son pouvoir. Que se passait-il ? Il n’avait plus aucun sens de la réalité. Il errait dans une sorte de cauchemar, irradié d’un pouvoir sans limite. La forme devant lui disparut tout à coup, s’évaporant de justesse avant de recevoir un autre de ses coups. Une présence derrière lui, toujours indistincte, s’approcha, et il se retourna en poussant un nouveau hurlement. Aucun son ne parvenait plus à ses oreilles, en dehors de celui de son propre sang qui bouillonnait. Il ne voyait pas à proprement parler, mais ne parvenait seulement qu’à distinguer les formes de vie aux alentours, submergées dans les ténèbres, des formes de vie qu’il devait exterminer. Il se rua soudainement vers sa nouvelle cible, mais fut heurté dans son élan par un nouvel adversaire. Daren déploya ses griffes, et brisa cette nouvelle intrusion aussi aisément qu’une brindille. Il devait tuer. Le Meurtre l’appelait, vibrant dans tout son être, dirigeant ses mouvements et ses pensées. Bhaal. Il était devenu le nouveau Seigneur du Meurtre.

Une nouvelle pression l’immobilisa un instant par derrière, et il laissa exploser son pouvoir, par réflexe. La prise céda, et un lointain cri de désespoir parvint enfin à ses oreilles. La brume noire s’immobilisa, puis se déforma légèrement, s’éclaircissant finalement pour redevenir simplement rouge. De l’air. Il parvenait enfin à respirer. La brume s’éclaircit encore. Quels étaient ces cris ? Des cris de terreur, mais qui n’étaient pas les siens. Respirer. Respirer encore. Les formes indistinctes commençaient à devenir plus réelles. Il fallait s’accrocher à la raison. Où ? Comment ? Son corps tout entier le brûlait d’une douleur sans nom, et il se prit la tête à pleines mains, luttant avec acharnement contre cette folie. Cette douleur, insoutenable. Il sentait son pouvoir, son précieux et enivrant pouvoir, se sceller à nouveau. Sa détermination était sa seule arme, et il devait se focaliser sur ces infimes parcelles de raison pour recouvrer sa volonté.

La brume se dissipa finalement, laissant enfin ses sens reprendre vie. Imoen, les deux bras en avant et le visage ensanglanté, hurlait son nom, ses yeux azurs ruisselant de larmes.

 

Un silence qui parut durer une éternité plana dans la petite salle, que Daren parcourut lentement du regard. Il transpirait abondamment, et peinait à retrouver son souffle, mais le spectacle qui se dressait sous ses yeux lui déchira le cœur. De nombreux impacts avaient transpercés les murs dont la plupart étaient effondrés, et le dallage du sol autour de lui était réduit à quelques tas de cendres fumantes. Allongés derrière ce qui restait de la statue du minotaure, Minsc et Jaheira étaient à terre, inconscients. Aerie, le visage en larme, récitait des prières en appliquant ses mains bleuies par la magie sur leurs corps meurtris en pleurant doucement.

 

− Daren…, gémit doucement Imoen. Daren…

 

Il fit un premier pas en avant, titubant, et le regard apeuré de sa sœur lui arracha lui aussi un sanglot.

 

− Je… suis… désolé…, finit-il par articuler en pleurant.

 

Il posa un genou à terre, et enfouit sa tête entre ses deux mains. Depuis toujours, son pouvoir grondait et n’attendait qu’un moment de faiblesse pour rejaillir à la surface. Mais il l’avait toujours contrôlé, plus ou moins consciemment. Même lors de ses pires moments de détresse, lorsque sa haine et sa colère l’envahissaient, quelque chose au plus profond de son être bridait ce pouvoir. Mais Irenicus lui avait volé son âme, et les barrières de son esprit avaient soudainement cédé. Il n’y avait plus aucune limite, plus aucune restriction. Il était devenu cette créature de mort, qui avait prit si facilement le dessus en un instant. Son sang souillé le dégoûtait. Il se sentait sali, corrompu. Mais c’était bien lui le responsable. Il venait à l’évidence de tuer deux de ses compagnons, et il n’était plus possible de faire demi-tour.

 

− Ils sont en vie !, s’écria Aerie, la voix tremblante. Ils sont en vie !

 

Daren se releva, hésitant, et se dirigea enfin vers Minsc et Jaheira, son visage rougi par les larmes. Ses deux compagnons venaient d’être sauvés par la magicienne, et s’assirent péniblement à ses côtés.

 

− Que s’est-il passé ?, demanda-t-il timidement.

− Tu ne t’en rappelles pas ?, s’étonna Jaheira en se massant l’épaule droite.

 

Daren baissa son regard vers le sol.

 

− Je… J’ai seulement souvenir d’un pouvoir qui m’aveuglait… et… non, je ne m’en souviens pas…

− Tu es devenu « l’Ecorcheur », intervint Imoen, le regard grave.

− L’Ecorcheur ?, répéta-t-il, stupéfait.

 

Il avait senti son corps se métamorphoser juste avant de perdre conscience, mais avait pensé qu’il ne s’agissait que d’une sensation irréelle.

 

− L’Ecorcheur, expliqua-t-elle, l’un des avatars de Bhaal durant les Temps Troubles. Tu… tu es devenu une créature…

 

Elle s’arrêta, et frissonna.

 

− Je… Je n’ai rien pu faire…, soupira-t-il, résigné.

− Nous devons reprendre nos âmes à Bodhi et à Irenicus, conclut-elle. Le vide qu’elles ont laissé en nous nous affecte bien plus qu’il n’y paraît, même si c’est de manière différente pour nous deux.

 

Daren se pencha vers Minsc et Jaheira.

 

− Je suis désolé… Je ne voulais pas vous… je…

− Mon hamster a failli devenir orphelin !, s’écria le rôdeur. Mais Bouh me dit que ce n’est pas de ta faute. Alors nous allons t’aider, en retrouvant ce sorcier qui a tué Dynahéir !

 

Daren esquissa un sourire un instant, mais le regard glacial de la druide lui fit détourner les yeux. Il sentait peser de lourds reproches, ou tout du moins d’intenses reconsidérations. Tout à coup, une pensée lui traversa l’esprit.

 

− Et Bodhi ?, s’écria-t-il. Où est-elle ?

− Je crois qu’elle a eu au moins aussi peur que nous, ricana Imoen, à moitié rassurée. Elle s’est volatilisée dès que le combat a tourné en sa défaveur… soit quelques secondes après qu’il ait commencé.

 

C’était au moins une bonne nouvelle. Même si la vampire était vraisemblablement partie informer son frère de la situation, ils n’avaient pas eu à l’affronter davantage, et cela leur laissait peut-être toujours le temps de contrecarrer Irenicus avant qu’il ne s’enfuît définitivement pour d’autres horizons.

 

− La porte est toujours fermée, remarqua Imoen. Mais… j’ai ma petite idée là-dessus. Attendez un instant…

 

Elle s’approcha de la seule porte qui leur permettait d’avancer, derrière les restes de la statue de pierre dont plusieurs membres jonchaient à présent sur le sol lui aussi fissuré. Une main douce et affectueuse se posa sur son ventre, et Daren sentit le contact et le parfum d’Aerie derrière son épaule. Il se raidit un instant, craignant d’avoir à nouveau à s’expliquer sur sa tragique transformation, mais l’avarielle resta silencieuse, resserrant seulement son étreinte et appuyant sa joue contre son dos.

 

− Minsc, Jaheira, Aerie, suivez-moi !, s’écria Imoen. Nous devons retourner en arrière. Daren, tu restes ici, et tu pousses un de ces blocs de pierre contre la porte.

 

Il s’exécuta, faisant pleinement confiance à la clairvoyance de sa sœur, et roula l’un des débris de pierre vers la porte de métal. Ses quatre compagnons s’éloignèrent, leurs bruits de pas se perdant dans les espaces du couloir précédent, et la voix d’Imoen résonna au loin.

 

− Tu es prêt ?

 

Il ne savait pas à quoi s’attendre mais avait ses deux mains posées sur le bloc de granit. Un grincement s’éleva alors juste au dessus de lui, et les pans de la porte s’entrouvrirent. Il fit rouler la pierre sur elle-même, la positionnant entre les deux panneaux métalliques. Derrière, un escalier sombre montait en colimaçon. La porte s’immobilisa, et se referma lentement sur le bloc de pierre, laissant une ouverture leur permettant tous de passer.

 

− Ça a marché ?, s’écria Imoen en revenant au pas de course. Ça a marché ?

 

Elle sauta plusieurs fois sur place en claquant des mains en découvrant le passage entrouvert, et fit un signe de victoire à ses compagnons qui la suivaient.

 

− Minsc se demande comment font les gens qui n’ont pas quatre hamsters dans leur sac, s’interrogea le rôdeur.

− Ces gens sont censés avoir des pouvoirs magiques pour être enfermés ici, lui répondit Imoen d’un clin d’œil.

 

Ils se faufilèrent tous les cinq entre les deux panneaux, et escaladèrent les hautes marches unes à unes, traversant les frontières de la magie de ces lieux. L’ascension dura presque cinq minutes, chacun peinant à monter après les épreuves qu’ils avaient traversées.

 

« Et maintenant, le jugement. », tonna une voix spectrale.

 

Ils venaient à peine d’atteindre le sommet des marches découvrirent l’intérieur d’une ancienne cour à ciel ouvert, en ruine. Au sommet des nombreuses colonnes qui bordaient le cloître, des hommes à l’allure fantomatique, tous vêtus de capes noire et orange, semblaient les observer. L’un des spectres se trouvait au sol, devant eux, et venait de prononcer ces mots.

 

− Qui êtes-vous ?, demanda Daren.

 

« Vos pensées ont-elles été purifiées par vos épreuves ? Avez-vous trouvé la clarté ? », reprit la voix d’un ton monocorde, ignorant totalement Daren et ses compagnons.

 

− Nous…, intervint Jaheira, en vain.

 

« Qui peut le dire ?, continua la voix. Voilà bien longtemps que le processus a été mis au point. Mais je crois que la survie n’était pas prévue… »

 

Le fantôme du mage fit un pas en avant et regarda pour la première fois les cinq compagnons.

 

« Mais je vais remplir mon office au mieux, et nous allons décider de votre destin. »

 

Dans un vent glacial, un murmure parcourut les juges en haut de leur colonne. De là où ils se trouvaient, ils ne pouvaient pas comprendre leurs paroles, mais tous avaient conscience de l’enjeu : c’était leur liberté qui se jouait, en ce moment même. Daren respira profondément, tentant de calmer son stress. Ses compagnons demeurèrent eux aussi interdits. Personne n’osait croiser le regard de l’autre.

 

« Votre volonté est satisfaisante, conclut la voix après quelques minutes de délibération. Vous avez passé les épreuves auxquelles je devais vous soumettre. Cette session est terminée. Vous êtes libres ».

 

Daren poussa un soupir de soulagement. Derrière lui, Aerie et Imoen se prirent chacune dans leurs bras.

 

− Hé bien, ajouta Jaheira, finalement, nous sommes passés…

 

Les spectres en haut de leur colonne disparurent dans un souffle. Ils avaient réussi.

 

− Regardez !, s’écria Imoen. La sortie ! Là !

 

Une porte ouverte donnait sur un couloir un peu plus loin. Ils s’y engouffrèrent rapidement, et Daren ouvrit la porte à l’autre bout. Ils étaient dans la pièce par laquelle Bodhi les avait lancés dans cette épreuve. Le couloir derrière eux avait disparu, et laissé place aux murs anciens de l’asile.

 

− Nous devons faire vite, chuchota Jaheira. Irenicus est peut-être toujours ici, et nous devons l’arrêter au plus vite.

 

Ils prirent le chemin en direction de l’étrange laboratoire du sorcier. Les murs reprenaient petit à petit un aspect plus neuf à mesure qu’ils quittaient l’ancienne aile de Spellhold. En dehors de leurs bruits de pas, rien d’autre ne perturbait le calme ancestral de ces lieux.

 

− Ah, vous voilà !, les interpella une voix légèrement nasillarde. Je vois que vous avez survécu à cet endroit et que vous en êtes sortis en vie, j’en suis heureux.

 

Daren n’en croyait pas ses yeux. Il connaissait cet homme qui venait de les interpeler. Cet homme à l’allure sournoise et insaisissable.

 

− Saemon Havarian !, s’écria Jaheira, furibonde.

 

Malgré sa fatigue et ses blessures, ses mains commençaient déjà à auréoler d’une magie vengeresse.

 

− Donnez-nous une bonne raison de ne pas vous tuer !, continua-t-elle sur le même ton.

 

Minsc avait lui aussi tiré son arme, menaçant ouvertement le pirate dont le visage venait de perdre ses dernières couleurs.

 

− Quelle agressivité !, s’étonna Saemon, tout d’abord indigné, puis s’excusant rapidement. Mais malgré tout, je pense peut-être l’avoir méritée… Cependant, vous vous trompez de cible, ajouta-t-il. Je ne suis pas votre ennemi.

 

Daren passa un bras devant Jaheira, l’invitant à écouter les propos du pirate. Malgré sa traîtrise, et en dépit du fait qu’il les eût livrés aux sbires de Bodhi une fois à quai à Brynnlaw, son aide pouvait leur être précieuse, surtout dans leur état.

 

− Parlez, mais sachez que votre vie dépend de vos paroles.

− Parfait !, s’exclama-t-il d’un ton exagérément enthousiaste. Je vous explique. Irenicus en veut toujours plus, et je ne vois pas ce que je vais en retirer. La lame dont il m’a fait cadeau est une bien faible compensation, et je commence à ne plus y être gagnant, surtout au vu des risques. Je vous suggère donc de nous faire confiance mutuellement, si vous êtes disposés à recevoir mon aide.

− Nous avons déjà éprouvé votre « aide » par le passé, répondit Jaheira d’un ton glacial.

− Nous vous écoutons, Saemon, ajouta Daren. Mais sachez qu’il en faudra plus que de simples paroles pour nous convaincre.

− Bien. Voici la situation. Irenicus est actuellement enfermé dans son antre, à préparer son départ pour je ne sais où. J’ai quelques connaissances en magie moi aussi, et je n’ai vu aucune faille dans son armure de sortilèges, tous plus puissants les uns que les autres. Si vous voulez l’abattre, il vous faudra une armée…

 

Saemon plongea furtivement sa main dans la poche de sa veste, ce qui déclencha aussitôt la mise en garde de Minsc et de Jaheira.

 

− Douuucement, leur lança-t-il d’un sourire inquiet, en ressortant lentement un lourd trousseau de clés.

− Et où lèverons-nous notre armée ?, ironisa Jaheira. Je crois que nous perdons notre temps, Daren. Ces relents de traîtrise me soulèvent le cœur. Finissons-en !

− Ces clés, reprit le pirate en les tendant à Daren, ouvrent les cellules à l’étage au dessus. Bonne chance !

 

Tous les cinq avaient les yeux rivés sur le trousseau dans les mains de Daren, et avant qu’ils ne pussent réagir, Saemon Havarian avait entamé quelques passes magiques à une vitesse extraordinaire et disparut sous leurs yeux dans une lumière dorée.

 

− Qu’a-t-il voulu dire ?, finit par articuler Daren.

− Que l’armée dont nous allons avoir besoin a un léger grain, répondit Imoen d’un ton amusé.

− Même si leur santé mentale est altérée, ajouta Jaheira, Irenicus a dû leur faire subir toutes sortes de tortures, et je pense que nous pouvons diriger leur haine contre lui.

 

L’idée n’était pas dénuée de sens, malgré l’inévitable part de risque qu’elle comportait. Daren se rappelait parfaitement de l’affrontement du sorcier contre plusieurs Mages Cagoulés sur la Promenade de Waukyne, et de la facilité déconcertante avec laquelle il avait triomphé d’eux. Mais comme il le leur avait dit lors de leur arrivée à Spellhold, ceux qui étaient enfermés ici étaient pour la plupart de puissants mages, et dangereux.

 

− Mais ces hommes et ces femmes risquent de mourir dans cet affrontement, intervint Aerie, légèrement troublée par cette proposition. Je ne sais pas si…

− Ces hommes et ces femmes ont aussi le droit à la vengeance, fillette !, tonna Jaheira. Cet Irenicus leur a volé leur santé mentale, comme il m’a volé un être cher, sans parler de ce qu’il a fait à Minsc, ou à Daren et Imoen !

 

Aerie la dévisagea un instant, le visage tremblant d’inquiétude, et la druide continua.

 

− Daren, lui, sait prendre les décisions quand il le faut, reprit-elle, cassante. Je me demande d’ailleurs ce qu’il te trouve… Il fallait rester dans ton petit cirque minable si tu ne voulais pas avoir à faire ce genre de choix, ma pauvre fille…

 

L’avarielle poussa un petit cri, et une larme de colère perla le long de sa joue. Daren sentit son sang ne faire qu’un tour et, sans réfléchir, gifla violemment la druide. Pendant quelques secondes hors du temps, elle le fixa du regard, tout d’abord interloquée, puis méprisante, presque haineuse.

 

Daren se sentait fébrile, et une angoisse insidieuse s’insinuait dans son esprit. Au fond de lui, il savait qu’elle avait raison. Ils n’avaient pas le choix que d’enrôler dans la mesure du possible les résidents de l’asile pour lutter contre le sorcier, car seuls, et surtout dans leur état, ils n’auraient aucune chance de le vaincre. Cependant, voir Aerie se faire humilier de la sorte lui avait valu ce geste malheureux qu’il regrettait presque déjà. Il tourna son regard vers Imoen, implorant un quelconque soutien, mais sa sœur ne lui retourna qu’un haussement de sourcils impuissants.

 

− Nous ne devons pas batailler entre nous !, s’écria le rôdeur. Minsc et Bouh ont encore des forces, mais ils ne veulent pas les utiliser contre leurs amis !

 

Jaheira foudroya une dernière fois Daren du regard et tourna les talons, sans un mot.

 

− En route, conclut Imoen d’un ton dégagé, pour détendre quelque peu l’atmosphère.

 

Un souffle rapide s’approcha de lui par derrière.

 

− Je suis désolée…, murmura Aerie en l’embrassant sur la joue. Mais je te remercie.

 

Il n’eut pas le temps de se retourner qu’elle passa devant lui comme si de rien n’était. Préférant laisser ces considérations pour plus tard, il suivit ses compagnons dans les couloirs sombres de Spellhold. Dans un silence de plomb, ils contournèrent l’immense laboratoire du sorcier et se faufilèrent à l’étage supérieur, là où résidaient les prisonniers.

Chapitre 5 : Poursuites

− Qu’y a-t-il, Imoen ?, demanda Jaheira.

 

La jeune femme ne répondit pas, mais continua à s’approcher à pas lents du tas de sable. Aerie plissa les yeux et fit à son tour quelques pas dans sa direction.

 

− C’est un… ?

− Oui, Aerie, répondit Imoen. C’est un crâne.

 

Un crâne ? Maintenant qu’elle déblayait les amoncellements de terre et de sable, c’étaient plusieurs squelettes qui étaient mis à jour.

 

− Gagné !, s’exclama-t-elle en sautillant comme une enfant. Regardez !

 

Aux côtés des restes qui tombaient en poussière, Imoen venait de ramasser quelques armes encore utilisables qu’elle agita au dessus de sa tête sous les yeux ébahis de ses compagnons.

 

− J’avais repéré quelques ossements qui dépassaient avant que tu n’arrives, Daren, mais j’ai préféré ne rien tenter tant que l’autre nous surveillait. Regardez, il y a quelques épées et des dagues, même si les armures sont en trop mauvais état pour être encore utiles.

 

Minsc et Daren se choisirent quelques équipements de fortune, tandis que Jaheira et Imoen inspectaient le reste de la pièce.

 

− Bon, il n’y a qu’une seule issue pour le moment, donc avançons, et restons sur nos gardes.

− Je crois qu’il n’y a que cette pièce d’éclairée, remarqua Daren. Et nous n’avons pas de torches.

 

Au même moment, deux incantations similaires retentirent derrière lui, illuminant la pièce d’une vive lueur blanche. Aerie et Imoen venaient de créer une source de lumière de l’éther, qu’elles tenaient flottant au-dessus de leur paume. Elles s’échangèrent un regard, et éclatèrent de rire en même temps.

 

− Les grands esprits se rencontrent, déclara Imoen, ravie.

 

Aerie lui répondit d’un sourire timide, et elles s’avancèrent en direction du couloir, leur flambeau en avant. Malgré leurs caractères très différents, une complicité naissante commençait à lier les deux magiciennes, ce qui fit sourire Daren et le réconforta.

 

Le couloir tourna au bout de quelques mètres avant d’aboutir dans une autre pièce, similaire à la première.

 

− Faites attention, chuchota Jaheira. Ces lieux se ressemblent, et c’est sans doute pour nous perdre.

− Il y a trois portes pour sortir d’ici, remarqua Daren. Il va falloir choisir…

− Prenons à droite, alors, ajouta Jaheira.

 

Ils avancèrent, toujours guidés à la lueur de la magie. Seule Imoen était toujours à l’entrée, pensive.

 

− Imoen ?, demanda timidement Aerie.

− Je… Il y a quelque chose d’étrange…

 

Les trois autres se retournèrent, mais Imoen haussa les épaules au même moment.

 

− Non, rien. Continuons.

 

L’autre couloir tourna plusieurs fois à angle droit, avant de finir à nouveau dans une autre pièce aux proportions similaires. Daren avait la sensation d’être observé, comme si quelqu’un s’amusait à les regarder courir et s’égarer dans un dédale sans fin dont il aurait une vue d’ensemble. L’atmosphère renfermée empestait d’une odeur de poussière et d’humidité millénaires. Depuis combien de temps cet antre n’avait-il pas accueilli de visiteurs ?

 

− Encore trois sorties possibles !, pesta Jaheira en serrant les poings. C’est un véritable labyrinthe ! Et nous n’avons pas de quoi établir un plan…

− Cet endroit est chargé en magie, je le sens, ajouta Aerie, les yeux légèrement plissés.

 

Imoen était toujours pensive, et contemplait les trois portes devant eux avec le plus grand sérieux.

 

− Pour ne pas nous perdre, nous devons toujours prendre dans la même direction, ajouta Jaheira. Et… Daren ?

 

Le sol se mit tout à coup à tanger. Daren posa un genou à terre, se tenant fermement la tête entre ses deux mains. La voix de ses compagnons lui parut lointaine, et une forte nausée s’empara de lui. L’espace d’une poignée de secondes, il se vit partir, ne percevant plus que son sang qui semblait bouillonner au plus profond de son être. Puis la douleur s’estompa, tout aussi soudainement.

 

− Daren ? Qu’est ce qui se passe !?

 

Tous ses compagnons s’étaient portés simultanément à son secours, le soutenant et le relevant tandis qu’il reprenait son souffle.

 

− Je… Ça va aller… Merci…

 

Le visage d’Aerie était blanc d’inquiétude, et elle ne parvint pas à lâcher son bras. Imoen se redressa devant lui, les bras croisés et le visage troublé.

 

− C’est… le rituel ?, finit-elle par demander.

− Je ne sais pas…, répondit-il dans un souffle. Ça te l’a déjà fait ?

− Je me suis affaiblie petit à petit, mais cela ne m’a jamais rendue aussi mal en point. Je suis vraiment inquiète… Je crois que tout cela t’affecte bien plus que moi… et bien plus vite…

 

Daren se redressa, saisissant la main encore tremblante d’Aerie.

 

− Je vais mieux. Continuons.

 

Tous les cinq empruntèrent la porte de droite à nouveau. Le couloir était encore et toujours identique aux précédents, tournant aux mêmes endroits, disposé de la même manière. Toutefois, alors qu’ils avançaient vers la salle suivante, la voix forte du rôdeur résonna contre les parois.

 

− Attendez ! Bouh sent un courant d’air !

 

Tout le monde s’arrêta.

 

− Ici, le couloir n’est pas comme les autres. Bouh le distingue très nettement.

− Allons, Minsc, répondit Jaheira. Ton hamster a trop d’imagination. Il n’y a rien de…

− Je le sens aussi, murmura Imoen. Si c’est bien ce que… Jaheira, tu peux faire quelque chose pour moi ?

 

La druide haussa les sourcils, intriguée.

 

− Peux-tu faire pousser des plantes sur les murs ou contre le sol, devant nous ?

 

Qu’avait-elle en tête ? Depuis qu’ils avaient franchis la première pièce, Imoen était aux aguets, bien qu’aucun danger réel ne les eût encore menacés. Mais Daren la connaissait depuis trop longtemps pour ne pas se douter qu’elle avait repéré quelque chose, même s’il ne savait pas quoi.

 

− Si tu veux, répondit-elle, sceptique, mais je ne vois pas…

 

Alors que la lumière verte de sa magie commençait à faire surgir les premières branches, les murs se mirent à trembler. Dans un grondement terrifiant, les deux parois latérales s’avancèrent en même temps, et se fracassèrent l’une contre l’autre avec une violence inouïe.

 

− Attention !, s’écria Aerie.

 

Ils firent tous un bond en arrière, évitant du même coup les blocs de roche qui se détachaient du plafond sous le choc. Une fois la poussière retombée, il ne restait devant eux qu’un cul-de-sac, définitivement fermé. Si l’un d’eux avait avancé, il aurait été impitoyablement broyé par ces murs de pierre.

 

− C’est…, balbutia Jaheira.

− C’est bien ce que je pensais…, termina Imoen. Et ce couloir piégé confirme mes soupçons…

 

Ils tournèrent tous leur regard vers elle, déconcertés. Le visage d’Imoen s’éclaira soudainement, et d’une mine sombre, elle passa à un air guilleret et provocateur.

 

− Allez, comme vous avez été sages, je vais vous montrer ! Et aussi… merci Minsc ! Tu as un flair hors pair !

− Minsc n’a rien fait d’autre que de suivre les conseils de Bouh !, rectifia le rôdeur en désignant fièrement son hamster.

 

Ils firent demi-tour et rejoignirent la pièce qu’ils venaient de quitter.

 

− Là, vous voyez ?

 

Elle désignait le contour de l’arcade, mais en dehors de trace de peintures défraîchies, Daren ne distinguait rien de si particulier.

 

− Regardez les autres portes. La couleur n’est pas la même. Nous avons pris la bleue, et là bas, les couleurs sont rouge, et verte.

− Et… qu’en déduis-tu ?, demanda Jaheira en se massant le menton.

− La porte que nous avons franchie dans la première pièce était la rouge. Et je pense que nous devrions suivre la même couleur jusqu’à… jusqu’à que cela nous conduise quelque part.

 

C’était astucieux. Daren était comme toujours subjugué par ses talents d’observation et de déduction, mais il n’était à l’évidence pas le seul.

 

− Essayons, dans ce cas, conclut Jaheira en s’engouffrant sous l’arcade aux couleurs rouges.

 

Le couloir était encore une fois identique aux précédents, à ceci prêt qu’il ne comportait aucun piège. Dans la pièce suivante, ils suivirent les conseils d’Imoen et franchirent la porte de la même couleur. Deux salles plus loin, ils arrivaient enfin dans un cul-de-sac en arc de cercle, au centre duquel trônait un coffre rouge.

 

− Faites attention, chuchota Jaheira. C’est sûrement piégé.

 

Aerie entama une série de signes magiques, et une lumière grise parcourut lentement le sol et les murs avant de révéler des traces dorées juste devant le coffre.

 

− Regardez !, s’écria Imoen. Un message, là !

 

Daren fit quelques pas en avant et lut le texte à haute voix.

 

− « Je suis l’espoir pour ceux qui sont enfermés. Je suis l’enfer pour ceux qui m’approchent ».

 

Une énigme. Il se rappela soudainement leur combat sous le repaire de l’Œil  Aveugle et l’énigme qu’il avait due résoudre pour avancer. La réponse ne lui sauta pas aux yeux pour autant, mais néanmoins, ils avaient un atout de poids par rapport à cette fois précédente : Imoen était à leurs côtés.

 

− Je suppose qu’il faut s’avancer et donner la réponse à haute voix ?, demanda Imoen.

− Sûrement, ajouta Jaheira d’un air sombre. Et je suppose aussi que nous n’aurons qu’un seul essai…

− Parfait, alors essayons.

 

Tous les regards se tournèrent vers elle. Le visage ébahi de ses compagnons le fit sourire, mais Daren savait qu’Imoen ne plaisantait pas : elle avait trouvé la réponse.

 

− Imoen ! Tu es sûre que… ?

− Oui, oui, arrête un peu de faire la rabat-joie !, railla-t-elle en direction de la druide. Reculez-vous et tenez-vous plutôt prêts à intervenir s’il se passe quelque chose d’inattendu.

 

Imoen s’avança et se plaça juste devant le message encore brillant sur le sol. Elle ferma les yeux et prit une profonde inspiration.

 

− La réponse est… « le soleil » !

 

Un cliquetis métallique résonna dans la pièce, et le couvercle se souleva. L’espace d’une seconde, tout danger sembla écarté, mais tout à coup, une gerbe de flammes s’éleva du coffre dans un grognement inquiétant. Une griffe orangée, puis deux ailes, et enfin tout un corps de flammes s’envola dans les airs. Une créature ailée d’à peine trois pieds de haut, brûlante comme les enfers, les dévisageait d’un air mauvais.

 

− Un méphite !, hurla Jaheira. Mettez-vous à couvert !

 

Daren plongea de côté, évitant un jet de flamme qui brûla légèrement ses bottes. Ce monstre de feu n’était pas imposant par la taille, mais n’en paraissait pas moins redoutable.

 

− Laissez-le moi !, avertit à nouveau la druide. Ces armes n’auront aucun effet sur lui !

 

Aucun d’eux n’avait connaissance de ces créatures en dehors d’elle, et Minsc, Daren et Imoen se reculèrent vers l’entrée. Seule Aerie était restée aux côtés de Jaheira, se préparant à faire usage de sa magie au besoin.

 

− Viens par ici, mon mignon, le toisa la demi-elfe en tenant son poing en avant.

 

La créature de feu déploya ses ailes et souffla un puissant jet enflammé. Toutefois, la réaction d’Aerie fut plus rapide et elle dévia les flammes avant qu’elles n’atteignissent leur cible. Jaheira demeurait immobile, ses bras positionnés en un symbole étrange. Daren observait la scène quelques pas en arrière et ne put se retenir de frissonner à la vue de cette incantation si inhabituelle. La druide murmurait des paroles qu’elle seule comprenait. Il frissonna à nouveau. À ses côtés, Imoen claquait des dents à présent, et une épaisse buée se formait à chaque expiration de Minsc. Même Bouh se tenait, grelottant, serré tout contre les bottes de son maître. Un froid de plus en plus intense se mit à auréoler à l’intérieur de la pièce. La main de Jaheira était devenue totalement blanche, et quelques flocons se mirent à cristalliser près du plafond, couvrant leurs cheveux d’une neige argentée.

 

− Tu vas regretter d’avoir franchi le portail de ce monde, démon !, gronda la druide.

 

Le méphite s’était recroquevillé au sol, son aura de flammes s’étant presque totalement consumée. Il ne restait plus qu’un feu bleuté courant péniblement le long de sa crête jadis rougeoyante. Une aura immaculée tourbillonna autour de la demi-elfe, comme autant de cristaux de glace prêts à se déverser sur leur adversaire. Tout à coup, elle plaqua sa main bleutée au sol. La glace accumulée sur les murs explosa, et la terre se mit à trembler. Une gigantesque stalactite traversa le dallage et fit voler la créature ailée en éclat.

La température remonta soudainement, la neige qui s’était formée sur les parois commençant lentement à fondre en une eau sale et poussiéreuse. L’espace d’une seconde, Daren aperçut une vive lumière rouge rayonner du coffre maintenant ouvert, puis disparaître aussitôt. Jaheira posa un genou à terre et s’effondra au sol, inconsciente.

 

− Jaheira !, s’écria Aerie.

 

Sa respiration était saccadée, et elle transpirait fortement. La magicienne s’était portée à son secours, la soulageant tant bien que mal de ses incantations curatives. De la créature de feu, il ne restait qu’une flaque d’eau se dissipant dans les interstices du dallage. La druide avait sans doute fait appel à l’un de ses ultimes pouvoirs, lui permettant ainsi de contrôler la température jusqu’à l’extrême, mais à quel prix… Daren, Minsc et Aerie l’aidèrent à se redresser, tandis qu’Imoen avançait à pas précautionneux vers le coffre.

 

− Regardez ça !, souffla-t-elle en enfonçant son bras dans le réceptacle.

 

Elle en ressortit une pierre rouge sang grosse comme le poing, qui luisait encore doucement.

 

− Qu’est-ce que c’est ?, demanda Aerie.

− Je ne sais pas, répondit Imoen en haussant les épaules. Sûrement ce que nous devons récupérer pour… sortir d’ici ? En tout cas, elle est splendide.

− Nous verrons cela plus tard, coupa Daren. Retournons à l’entrée, et suivons une autre couleur. Si nous perdons trop de temps, Bodhi se lancera à notre poursuite, et…

 

Jaheira commençait à peine à reprendre ses forces, et ne semblait plus en état de combattre. Seuls des soins et un repos prolongé pourraient la rétablir pleinement, et s’ils devaient affronter Bodhi à nouveau, le combat en serait d’autant plus compliqué.

 

− Allons-y. Minsc, aide Jaheira s’il te plaît.

 

Le rôdeur acquiesça et prit la druide par le bras. Ils firent demi-tour, et rejoignirent la première pièce aux trois portes.

 

− Bleu ?, proposa Imoen.

− Ça me va, répondit Daren.

 

Ils traversèrent quatre pièces, toutes identiques, prenant bien soin de suivre les arcades encore très légèrement recouvertes d’un peu de cette couleur. Quels pièges allaient les attendre dans cette nouvelle salle ronde ? Un coffre similaire à celui qu’ils avaient trouvé quelques minutes auparavant trônait ici aussi au centre, à ceci près que celui-ci éclatait d’un bleu clair plutôt vif. Après une rapide inspection, il s’avéra lui aussi verrouillé. La magie d’Aerie résonna à nouveau dans la pièce, et la lumière grise dévoila un autre message.

 

− « La nuit, j’apparais sans que personne ne puisse m’atteindre; le jour je disparais sans que personne ne m’ait atteint. », annonça Imoen à haute voix.

 

Encore une énigme. Quelle créature allaient-ils devoir combattre cette fois ? En supposant qu’Imoen trouvât la solution. Elle avait les sourcils froncés, et elle chuchotait à voix basse ses réflexions. Daren était confiant. Depuis toujours, depuis leur enfance, elle adorait les devinettes et autres charades, dans lesquelles elle excellait à leur résolution. Autre chose lui occupait davantage l’esprit : depuis quelques instants, son étrange mal de tête le reprenait, accroissant la sensation de vide intérieur.

 

− Je crois bien que j’ai trouvé !, s’exclama Imoen, après quelques minutes de réflexion. Il me semblait bien que Winthrop me l’avait déjà posée celle là, quand j’étais petite.

 

Jaheira était toujours trop faible pour combattre, mais Minsc et Daren se tinrent prêts, positionnés dos à dos. Aerie se posta à mi chemin entre l’entrée et le coffre, prête à faire usage de sa magie. Imoen se retourna un instant vers elle et hocha la tête d’un air déterminé. Malgré la douleur qui le lançait, Daren se concentra sur la situation présente, les mains moites et le cœur serré.

 

− La réponse est… « les étoiles » !

 

Le même cliquetis sonore résonna dans la pièce, leur indiquant qu’Imoen avait trouvé la bonne réponse. Daren fixait le couvercle du coffre, s’apprêtant à porter un coup fatal à toute créature qui en sortirait, mais la résolution de l’énigme ne donna lieu à aucun combat. À la place, un bruit sourd et rocailleux couvrit tout autre son. Dans un vacarme impressionnant, une lourde paroi de pierre glissa devant la seule issue de la pièce avant de s’écraser au sol en soulevant une épaisse fumée, bloquant ainsi toute retraite. La poussière s’envola dans les airs, et Daren peina à distinguer quoi que ce fût. Soudain, un bruit de bouchon que l’on retire suivi de celui d’un écoulement d’eau s’éleva à l’autre bout de la pièce. Puis un autre. Et encore un autre.

 

− Attention !, s’exclama Jaheira d’une voix étouffée par un pan de sa manche qu’elle tenait devant son visage.

 

La poussière finit enfin par retomber, mais pour dévoiler une situation plus que désespérée. Non seulement l’immense dalle de pierre les empêchait de sortir, mais un mince filet d’eau commençait aussi à recouvrir leurs pieds. L’eau s’échappait du haut des murs par plusieurs canalisations, et emplissait petit à petit la pièce.

 

− Il faut trouver une solution !, hurla à nouveau Jaheira en se relevant.

 

Mais elle était encore trop faible pour faire usage de ses pouvoirs. Une douleur la fit se plier en deux, et elle dut se rasseoir sur le sol qui devenait de plus en plus humide. Une angoisse montante gagna le petit groupe. S’ils ne trouvaient pas la sortie dans les minutes qui suivaient, ils périraient noyés, perdus dans les tréfonds de Spellhold.

 

− Il doit bien y avoir un mécanisme ! Un levier, ou je ne sais quoi… !, s’écria Imoen, en inspectant chaque recoin d’un air de plus en plus paniqué.

 

L’eau montait, inexorablement. Le sol était déjà recouvert d’une petite dizaine de centimètres de liquide glacé, et les arrivées d’eau proches du plafond continuaient à débiter sans faiblir.

 

− Il faut empêcher l’eau de s’infiltrer !, s’exclama Daren, en désignant les trous en haut des parois.

 

C’était plus facile à dire qu’à faire. Ils n’avaient que peu de matériel pour boucher les arrivées d’eau, et encore moins pour atteindre un plafond à plus de deux mètres de hauteur. Minsc et Daren tentaient vainement de pousser la dalle de pierre qui leur bouchait le passage, mais c’était peine perdue. Imoen, quant à elle, inspectait chaque mur à la recherche d’un éventuel système ou mécanisme qui aurait pu les sortir de là.

 

− Ici !, s’écria-t-elle. Il y a une corde !

 

Près de la porte, une corde longeait effectivement le mur du sol au plafond, s’y engouffrant de part et d’autres par deux interstices. D’après ce qu’ils pouvaient en déduire, elle devait être reliée à la fois à la lourde dalle et à un contrepoids, permettant ainsi de la déplacer. Si toutefois ils trouvaient le mécanisme associé…

 

− Il faut faire vite !, ajouta Aerie, paniquée. Le niveau monte !

 

Ils pataugeaient de plus en plus, l’eau arrivant au dessus de leurs genoux, montant encore et encore. Une sensation de froid et d’engourdissement commençait à les saisir et à entraver leurs mouvements.

 

− Je ne trouve rien ! Je ne trouve rien !, pleura Imoen, désespérée. Je…

− Il ne faut pas paniquer !, hurla Daren, couvrant à peine le tumulte de l’eau qui continuait de jaillir bruyamment. Il doit y avoir une sortie !

 

− Là, ici !, s’écria Aerie. Cette pierre bouge !

 

Ramenant ses longs cheveux trempés en arrière, elle tira de toutes ses forces sur la pierre amovible qui finit par céder. Tous s’étaient précipités vers cette nouvelle lueur d’espoir, pour découvrir une série d’engrenages et de courroies tournant vivement.

 

− Je m’en occupe, lança précipitamment Imoen.

 

Elle s’appliqua immédiatement à l’étude du mécanisme, mais l’épais filet d’eau gelée qui l’aspergeait sans relâche, ainsi que leur manque d’équipement, n’aidait pas à la résolution. Tous étaient suspendus à son avancée, et regardaient frénétiquement l’eau monter jusqu’à mi-cuisse.

D’interminables minutes s’écoulèrent sans un mot. Imoen avait beau s’acharner sur les rouages, elle ne parvenait pas à en comprendre le fonctionnement.

 

− Ne panique pas, ne panique pas, murmura-t-elle pour elle-même.

 

Derrière elle, Daren et Aerie soutenait toujours Jaheira que l’eau froide affaiblissait encore davantage. Seul Minsc était toujours devant la dalle, ses deux bras déployés en avant.

 

− Je n’y arrive pas !, sanglota-t-elle après de longues minutes d’efforts inutiles. Oh, Daren, je suis tellement désolée, je…

 

C’était donc fini. Allaient-ils tous périr ici, sans revoir la lumière du jour ? Aucun d’eux n’avait les compétences suffisantes pour désarmer ce genre de mécanisme en dehors d’Imoen. Il le savait. Une pensée amère surgit dans son esprit. Peut-être Yoshimo aurait-il pu les tirer d’affaire ? Si toutefois il ne s’était pas rangé aux côtés de l’ennemi…

 

− Bouh ne supporte pas de voir Imoen pleurer ainsi !, tonna le rôdeur. Et Minsc ne supporte pas de voir Bouh ne pas supporter quelque chose !

 

Le colosse saisit à pleines mains l’épaisse corde de crin tombant contre le mur, et dans un cri terrifiant, tira dessus de toutes ses forces. Le hurlement qu’il poussa fut tel qu’il couvrit totalement le bruit de l’eau qui s’échappait des murs. Une veine palpitante se dessina sur son crâne chauve, et des larmes d’efforts lui rougirent le visage. Les muscles de ses bras, déjà habituellement volumineux, avaient presque doublés de volume, faisant pratiquement craquer les coutures de sa tenue de cuir. Tous les quatre fixaient le rôdeur, stupéfaits, lorsque Daren sentit un fort courant à ses pieds. Le grondement qui surgit tout à coup ne pouvait signifier qu’une chose : l’eau s’engouffrait sous la dalle de pierre.

Sentant Minsc à bout de force, Daren sauta à son tour sur la corde, s’agrippant lui aussi de toutes ses forces. Un petit tourbillon près de l’entrée leur indiqua que l’eau s’écoulait plus vite vers l’extérieur qu’il ne s’en déversait du plafond.

 

− Le mécanisme !, s’écria Imoen. Il ralentit !

 

Le bruit continu de l’eau commençait effectivement à faiblir, et seul un mince filet coulait encore des canalisations. Soudain, la corde céda d’un coup, et la dalle de pierre reprit sa place au-dessus de l’entrée dans un tumulte assourdissant.

 

− Sortons d’ici !, leur lança Aerie.

 

Une vague déferla dans le couloir qu’ils venaient de quitter, vidant du même coup la pièce circulaire. Toutefois, ils préférèrent sortir tant qu’ils en avaient la possibilité, au cas où le piège se réactivât à nouveau.

 

− Nous l’avons échappé belle…, souffla Imoen en s’essorant les cheveux.

 

Minsc s’était adossé au mur, ses bras tremblant encore fortement. C’était grâce à sa puissante intervention qu’ils étaient encore en vie. Aerie s’approcha du rôdeur et soulagea ses muscles de sa magie.

 

− Tu es une véritable force de la nature, Minsc, lui adressa-t-elle avec un sourire.

− Regardez ça !, s’écria Imoen.

 

Elle tenait dans ses mains une autre pierre de la taille d’un œuf qui brillait d’un bleu vif éclatant. Il ne restait plus qu’une mince pellicule d’eau sale dans la pièce, qui s’écoula lentement vers le couloir.

 

− Elle devait être dans le coffre, répondit Jaheira. Mais cela va dans la bonne direction, je pense. Il doit certainement nous manquer une troisième pierre, verte sans doute, avant de…

 

Elle s’arrêta. Avant quoi ? Même s’ils parvenaient à récupérer une éventuelle troisième gemme, ils ne savaient pas ce qu’ils devaient en faire. Alors qu’ils se séchaient tant bien que mal, Imoen posa un doigt sur ses lèvres, les invitant tous à faire le silence.

 

− Ecoutez…, chuchota-t-elle.

 

À part le bruit de l’écoulement de l’eau, Daren n’entendait rien de particulier. Son amie ferma les yeux, se concentrant au maximum sur son ouïe.

 

− Ecoutez…, murmura-t-elle à nouveau. L’eau… Elle…

 

Imoen rouvrit les yeux, le visage soudainement éclairé.

 

− Elle s’écoule quelque part ! Suivez-moi !

 

Ils firent tous demi-tour, suivant péniblement la magicienne qui courait dans les couloirs sombres, sa main désignant le filet qui s’écoulait au sol.

 

− C’est bien ce que je pensais !, s’exclama-t-elle. Ces couloirs sont en pente, et ils se dirigent tout droit vers…

 

Ils arrivèrent essoufflés dans la pièce d’où ils étaient partis. La trappe au plafond était toujours fermée, mais l’eau avait coulé jusqu’ici, formant une flaque boueuse au centre de la pièce.

 

−… vers ici !

 

Elle fureta vivement dans la mare noirâtre, et finit par en dégager la poignée d’une petite trappe, similaire à celle au-dessus d’eux.

 

− Trois réceptacles, déclara-t-elle en pointant la plaque de métal enchassée dans le sol. Un rouge, un bleu, et un vert.

− Voilà donc ce que nous devons faire de nos prises, ajouta Jaheira. Imoen… Tu es vraiment une fille exceptionnelle.

 

Imoen lui répondit d’un sourire radieux, et son visage s’empourpra alors que tous ses compagnons la considéraient d’un air admiratif.

 

− Hé ho ! Me regardez pas comme ça, hein ! J’ai juste autant envie que vous de sortir vivante d’ici !

 

Son regard fixa celui de Daren, qui lui sourit en retour. Il s’avança, et l’embrassa affectueusement sur la joue.

 

− Toujours aussi incroyable…, petite sœur.

− Hé ! Je suis peut-être ta sœur, mais j’ai le même âge que toi !, répliqua-t-elle en lui tirant la langue.

 

Aerie éclata de rire, entraînant ainsi les trois autres. Une petite bulle de bonheur éphémère entoura les cinq compagnons l’espace de quelques minutes, perdus au plus profond de l’asile de Spellhold. Malgré l’adversité et les circonstances, ils étaient encore en vie, et plus que jamais déterminés à s’échapper.

Une fois leurs vêtements un peu plus secs, ils prirent la direction de la dernière porte, suivant cette fois les arcades de couleur verte. La chasse avait commencé depuis un peu plus de deux heures, et il ne leur restait qu’une seule gemme à trouver; si toutefois l’épreuve se terminait avec leur récupération.

 

 

− Comment s’y prend-on, cette fois ?, demanda Aerie une fois sa magie déployée.

 

Ils venaient d’arriver dans une nouvelle salle circulaire, contenant elle aussi un volumineux coffre vert pâle. Une dernière énigme luisait sur le sol, et il leur fallait la résoudre avant même de songer à affronter les éventuels pièges.

 

− « Prononcez mon nom, et vous me briserez. », annonça Imoen d’un air pensif.

 

C’était une énigme facile, à moins qu’il n’eût simplement fait quelques progrès depuis les précédentes. En seulement quelques minutes de réflexions, Daren se souvint que Gorion lui avait déjà expliquée l’astuce de celle-ci. Une chose que la voix seule pouvait briser, c’était ce que l’on pouvait percevoir en l’absence de la voix : le silence. Apparemment, Imoen, Aerie et Jaheira avaient déjà trouvé elles aussi la solution, mais il fut le premier à s’avancer.

 

− C’est bien « le silence » ?, s’assura-t-il en se retournant vers ses compagnons.

 

Imoen lui fit un clin d’œil en hochant la tête, l’invitant à donner la réponse.

 

− Minsc, ordonna Jaheira, tiens-toi près de Daren, au cas où quelque chose surgisse du coffre. Imoen, positionne-toi à l’arrière, et prépare-toi à toute opportunité. Aerie, contre le mur, et surveille tout le monde autant que possible. Nous ne devons pas nous laisser surprendre aussi facilement, cette fois.

 

Daren respira profondément, et porta la main à son épée. Il jeta un dernier regard à ses compagnons derrière lui, et prononça d’une voix claire :

 

− La réponse est « le silence » !

 

Un cliquetis familier s’éleva du coffre devant lui, et une ombre brouilla sa vision une fraction de seconde. Daren bloqua sa respiration, l’épée prête à jaillir, mais rien ne se produisit. Il fit un pas en avant et plongea la main à l’intérieur du grand coffre, pour en retirer une gemme verdoyante.

 

− Je l’ai ! Regar…

 

Obéissant à ses réflexes les plus élémentaires, Daren eut à peine le temps de parer une attaque fulgurante. Un monstre sans visage, aussi noir que la nuit, venait d’abattre sur lui une gigantesque épée. Daren se recula aussi loin que possible, une angoisse lui serrant le cœur. Tous ses compagnons avaient disparu, et il ne restait que ces masses noires informes brandissant des armes plus terrifiantes les unes que les autres.

Que s’était-il passé ? Son cœur palpitait à tout rompre. Il n’avait cependant pas d’autre choix que de se battre. Deux de ces formes aux contours indistincts s’avancèrent vers lui, d’énormes tentacules noirs sortant de leurs corps comme autant d’armes acérées.

 

− Jaheira ! Minsc !, hurla-t-il.

 

Personne ne lui répondit. Ses compagnons étaient-ils morts, leur force vitale absorbée par ces créatures ? L’une d’elle revint à la charge, et il para tant bien que mal de son épée. Enchaînant les coups avec agilité, Daren saisit une opportunité et blessa l’une d’entre elles. Même s’il n’avait pas la moindre idée de savoir s’il leur infligeait de quelconques blessures, la forme noire recula en chancelant, se retranchant derrière l’autre.

 

− Imoen ! Aerie !, cria-t-il à nouveau.

 

L’une des autres formes noires restée en arrière s’avança à son tour, et un chant étrange s’éleva dans la pièce. Daren sentit ses paupières le démanger, et sa vision se brouiller un instant. Il devait réagir, et ne pas se laisser endormir par leur magie. Il secoua vivement la tête, pour découvrir avec stupeur la longue chevelure blonde de l’une des créatures onduler paisiblement. Les trois autres venaient de faire marche arrière, et il entendit un cri, lointain. Quelqu’un prononçait son nom. Comprenant la situation, il ferma les yeux et se concentra. S’ils n’avaient pas été victime des pièges des deux dernières salles, il ne se serait certainement pas douté de l’illusion qui brouillait actuellement ses sens. Mais en réfléchissant un instant, il était évident maintenant que ces formes sombres ne pouvaient être que ses amis camouflés par une magie noire.

 

− Ça y est ! Il revient !, s’écria la voix de Jaheira.

 

Daren rouvrit les yeux, et poussa un soupir de soulagement. Ses compagnons étaient à nouveau avec lui.

 

− Je t’avais bien dit, Minsc, de ne pas foncer tête baissée !, ironsa Imoen tandis qu’Aerie soignait sa blessure. Daren est une sacrée fine lame !

− Que je suis content de vous revoir !, s’écria-t-il. J’ai bien cru un instant que j’allais jamais sortir de là.

− La magie d’Aerie a permis de faire fléchir l’illusion, répondit Jaheira. Mais nous avons définitivement compris lorsque tu as reculé au lieu de nous attaquer à nouveau.

− Vous étiez des sortes de… spectres, noirs, continua Daren. Et… je suis désolé Minsc, ajouta-t-il avec un sourire gêné.

− Ne t’inquiète pas pour lui, reprit Jaheira. La blessure n’était pas profonde, et Aerie s’est occupée de lui tout de suite.

− Pour nous aussi, tu étais devenu la même chose que tu décris, expliqua Imoen. Tu as disparu au moment où tu as prononcé la réponse, et ce… ce je-sais-pas-quoi est sorti du coffre.

 

Tout à coup, Daren se raidit, et fouilla la pièce du regard.

 

− La pierre !, s’écria-t-il. J’avais la pierre dans la main, et…

− Nous ne t’avons vu prendre aucune pierre, répondit Jaheira. Tu es sûre qu’elle n’est pas simplement dans le coffre ?

 

Il se retourna fébrilement, et fonça jusqu’à coffre dont il  balaya plusieurs fois le fond de sa main. En vain.

 

− Tu dis que tu l’as prise ?, répéta Imoen, pensive. N’oublions pas que le piège de cette pièce était basé sur une illusion… Ce n’était peut-être qu’une partie de l’épreuve… À moins que…

 

Comment cela était-il possible ? Il avait nettement vu le coffre s’ouvrir, et cette gemme émeraude étinceler comme un soleil vert entre ses mains. Que s’était-il passé ensuite ? Tout était allé si vite. La première forme noire, Minsc, s’était ruée sur lui, et il avait esquivé son coup de justesse. Il n’arrivait pas à se remémorer précisément ses mouvements, mais il restait persuadé qu’il avait gardé la pierre serrée dans sa main gauche. Avait-elle roulé sur le sol sans qu’il s’en aperçût ? Le seul meuble que comportait la pièce était ce coffre devant lui, et une gemme de cette taille ne pouvait passer inaperçue sans un minimum de camouflage. Et pourtant, le reste de la pièce était désespérément vide.

 

− Un…, murmura Imoen.

 

Peut-être que la magie de ce lieu avait téléporté la pierre ailleurs ? Ces épreuves étaient faites pour tester l’intellect des candidats. Il fallait donc réfléchir à la plus plausible des solutions.

 

− Deux…

 

Il fouilla à nouveau ses poches, au cas où la gemme s’y fût matérialisée sans qu’il ne s’en rendît compte, mais sa taille et son poids rendait cette explication peu plausible.

 

− Trois…

 

Ses compagnons étaient tout aussi stupéfait que lui, et cherchaient eux aussi le moindre indice qui leur fournirait une piste. Sans davantagr de succès que lui.

 

− Trois !, s’écria Imoen. Seulement trois !

 

Elle sautilla sur place avant de se positionner face au mur du fond de la pièce. Avant que quiconque ne lui demandât plus d’explication, elle posa un doigt sur ses lèvres, un sourire radieux sur le visage.

 

− Lors des deux premières épreuves, nous avons parcouru quatre salles identiques avant de trouver le coffre. Et cette fois… cette pièce est la quatrième, et non pas la cinquième.

− Ce qui signifie…, répondit lentement Jaheira en écarquillant les yeux.

− Ce qui signifie qu’il y a une autre salle derrière !, termina Imoen.

 

Tous ses compagnons la dévisagèrent d’un air ébahi. Sa vivacité d’esprit était véritablement hors du commun. Imoen forma un signe avec ses mains et prononça une incantation. Devant elle, la pierre se mit à luire, puis une arcade se dessina sur la paroi, révélant une nouvelle pièce similaire à celle dans laquelle ils se trouvaient.

 

− Imoen…, souffla Daren, stupéfait.

 

Elle lui fit un rapide clin d’œil, et les invita à la suivre. L’autre pièce comportait elle aussi un coffre de la même couleur, et était semblable en tout point avec celle qu’ils venaient de quitter. Usant de la même magie qu’Aerie précédemment, Imoen illumina la pièce d’une lueur grise familière, mais aucun message n’apparut sur le sol.

 

− Je pense que nous pouvons la prendre sans risque, conclut-elle. Normalement…

 

Daren passa devant, et s’approcha du coffre vert. Il posa sa main légèrement moite sur le couvercle, et le souleva lentement. Il jeta un rapide coup d’œil en arrière, vérifiant la présence de ses compagnons, et saisit à pleine main la volumineuse gemme vert vif presque palpitante.

Il resta dans cette position durant quelques secondes de silence angoissant, la main plongée dans le coffre, mais rien ne se produisit. Finalement, il se redressa en poussant un soupir de soulagement.

 

− Je l’ai !, s’exclama-t-il en brandissant son poing.

 

Imoen accourut vers lui pour observer la pierre de plus près, et elle sortit les deux autres de ses poches.

 

− Oooh, regardez !, souffla-t-elle, émerveillée.

 

Les trois gemmes se mirent à luirent d’une intensité plus forte, blanchissant de plus en plus à mesure qu’ils les rapprochaient les unes des autres.

 

− Amenons-les dans le réceptacle de l’entrée, coupa Jaheira. Nous n’avons que trop perdu de temps ici, et Bodhi peut surgir d’une minute à l’autre. Et à la vue de notre état…

 

Daren se tourna vers le visage encore marqué de la demi-elfe.

 

− Tu peux encore te battre ?, demanda-t-il timidement.

 

Jaheira évita son regard, et changea de sujet.

 

− Je… Ce n’est pas la question. Nous devons faire vite, c’est tout.

 

Sa puissante invocation quelques minutes plus tôt l’avait littéralement vidée, et Daren se doutait qu’elle ne pourrait soutenir un assaut trop important, surtout face à un adversaire comme Bodhi. Minsc avait lui aussi été blessé à de nombreuses reprises, et Daren était le seul à pouvoir encore manier une arme. Si toutefois son mal de tête ne le reprenait pas.

Ils coururent en direction de la sortie, les trois pierres auréolant d’une vive lueur blanche, avant d’arriver une nouvelle fois sous la trappe par laquelle ils étaient entrés.

 

− Je… suppose qu’il faut les placer là dedans, proposa Imoen, la voix légèrement tremblante.

 

Elle prit la gemme bleue dans sa main, et l’ajusta au dessus du réceptacle de la même couleur.

 

− Surveillez quand même les environs, ajouta-t-elle d’un ton mal assuré.

 

Daren, Minsc, Jaheira et Aerie s’étaient positionnés autour d’elle, scrutant les environs à l’affût du moindre mouvement hostile. Un léger cliquetis leur indiqua que la première était insérée, mais rien ne bougea. Un deuxième. Puis un troisième. La lumière blanche qui entourait les gemmes se mit à vibrer, ondulant sur le sol et contre les murs, puis un étrange portail doré se matérialisa juste au-dessus.

 

− Reculez-vous !, s’écria Jaheira.

 

Ils avaient déjà tous fait plusieurs pas en arrière, se réfugiant contre les murs de la pièce, un bras devant les yeux tellement la blancheur était vive. Un tintement aigu retentit dans la petite salle, comme le sifflement de l’acier brûlant trempé dans une eau trop froide. La lumière décrut, et les vibrations se firent plus faibles, laissant seulement devant eux un ovale couleur or flottant au dessus du sol d’où s’agitaient des formes indistinctes.

 

− C’est une porte dimensionnelle, dit doucement Aerie. Elle nous conduira quelque part, mais nous ne pouvons pas savoir où.

− Nous n’avons pas vraiment le choix, de toute façon, répondit Jaheira.

− Allons-y tous ensemble, conclut Imoen.

 

Daren prit une profonde inspiration et ferma les yeux. Son cœur battait à tout rompre. Prenant son courage à deux mains, il s’élança vers la forme en suspend devant lui.

Frères de sang

Ses trois coéquipiers attendaient fébrilement son retour sous les arcades qui bordaient la petite place devant le palais. À peine Jaheira l’aperçut sortir qu’elle s’avança vers lui, faisant de grands signes de la main dans sa direction.

− Daren ! Ici ! Nous…

Elle n’avait pas fini sa phrase qu’un cri de surprise l’interrompit. Derrière elle, Imoen venait de reconnaître sa professeur.

− Dynahéir !

La jeune femme courut vers la magicienne, dont un large sourire se dessinait sur le visage, et se jeta à son cou telle une petite fille retrouvant ses parents. Dynahéir manqua de tomber à la renverse, puis serra maternellement Imoen dans ses bras.

− Je suis tellement heureuse de vous revoir !

Elle se tourna ensuite vers Minsc qu’elle salua d’un sourire radieux. Khalid et Jaheira s’avancèrent à leur tour dans leur direction, quelque peu surpris de retrouver ici leurs compagnons d’aventure de Nashkel. Les retrouvailles terminées, Daren leur détailla les évènements inquiétants à l’intérieur du palais, de la trahison de Sarevok à son évasion, en passant par la métamorphose massive des dopplegangers. Une fois son exposé terminé, Dynahéir intervint à son tour.

− Je ne suis pas très surprise de vous trouver ici vous aussi, ajouta-t-elle. Nous enquêtons avec Minsc sur le meurtre d’Entar Ecudargent, et indirectement sur l’étrange maladie du duc Eltan. La menace qui pesait sur les deux ducs restants était suffisamment importante pour nous risquer à observer cette cérémonie de plus près. Je suis cependant étonnée de ce que j’y ai vu et entendu, et nous serions ravis de vous prêter main forte sur votre mission. Nos objectifs ont l’air similaires, et j’ai la conviction que vous détenez la réponse à beaucoup de nos questions.

Tous les quatre se regardèrent un instant. Expliquer l’origine et les buts de Sarevok, et donc sa parenté avec le dieu Bhaal, n’était que difficilement possible sans révéler à la mage que Daren partageait cette même destinée. Toutefois, Minsc et Dynahéir avaient plusieurs fois prouvé leur loyauté à leurs égards, et Daren surmonta ses réticences à leur avouer la vérité. D’un geste solennel, il tendit le journal de Sarevok à la magicienne.

− Tout est expliqué ici, déclara-t-il d’un air grave. Mais je dois vous dire avant toute chose que… enfin… je…

Comment annoncer ce qu’elle allait y découvrir à son propos ? Chaque début d’explication qui naissait dans son esprit lui semblait aussi maladroit que larmoyant.

− Vous verrez bien, finit-il par dire, résigné.

Dynahéir commença sa lecture en silence, tandis que Jaheira faisait les cents pas quelques mètres plus loin, ressassant l’histoire qu’il venait de leur conter.

− Echappé…, marmonna-t-elle en frappant son poing dans la paume de sa main. Il faut pourtant l’arrêter… Les ducs sont encore en danger…

Daren s’approcha d’elle, préférant ne pas être auprès de la mage lorsqu’elle découvrirait la vérité à son sujet.

− Tu n’as pas d’idée où ce mage aurait pu les transporter ?, l’interpella brusquement la druide. La première manche a peut-être été remportée, mais cela ne nous permet pas de baisser la garde pour autant. Plus nous attendons, plus Sarevok aura le temps de lever de nouvelles troupes de fidèles, et de déclencher cette guerre qu’il planifie depuis si longtemps.

Daren n’avait pas la moindre idée du lieu de la retraite de Sarevok. Il n’avait eu le temps que d’assister, impuissant, au sortilège de ce mage qui les avait téléportés tous deux hors du palais. Jaheira pesta de nouveau, et reprit son monologue peu compréhensible.

Le jeune homme tourna discrètement la tête vers Dynahéir, toujours en pleine lecture, et un imperceptible plissement de ses yeux lui révéla qu’elle venait d’apprendre la vérité. Il détourna aussitôt son regard, redoutant de croiser le sien, et attendit ainsi quelques minutes encore, les yeux fermés. Imoen s’approcha de lui, et lui murmura à l’oreille.

− Ne t’inquiète pas, Daren. Dynahéir est une femme ouverte d’esprit, et elle ne te jugera pas sur ta seule ascendance, crois-moi.

Ces paroles lui arrachèrent un sourire, qui se crispa lorsque la mage s’avança dans sa direction.

− Tiens, ton journal.

Il leva son bras lentement, le cœur battant, attendant un quelconque commentaire.

− Vous avez raison, reprit-elle à l’attention de Jaheira. Nous devons absolument le retrouver au plus vite. Je crois que la survie du royaume et de ses dirigeants en dépend.

Daren poussa un soupir de soulagement.

− Mais nous n’avons pas la moindre piste, nota Khalid. La Porte de Baldur est une ville immense, et il est impossible d’y trouver une cachette sans indice ! Sans parler que si ce mage avait un tant soit peu de talent, ils se sont peut-être même retrouvés hors des murs de la ville.

− Peut-être devrions-nous retourner au Trône de Fer ?, proposa Imoen. C’était son quartier général il n’y a pas si longtemps après tout.

− Aucune chance, la coupa Jaheira. Le manoir du Trône n’est plus qu’un champ de ruine… L’intérieur est totalement délabré, et Sarevok l’a sûrement déjà abandonné depuis longtemps…

Le visage de Daren se figea. Au mot « délabré », ses yeux s’écarquillèrent. Il entrouvrit la bouche plusieurs fois, se remémorant du mieux qu’il put cette conversation sibylline qu’il avait eue avec Tamoko. La coïncidence était trop évidente, il n’y avait aucun doute possible.

− Daren, qu’est ce qui se passe ?, demanda Jaheira. Tu ne te sens pas bien ?

Il ne répondit pas sur le moment, puis lâcha quelques mots à mesure que ceux-ci lui revenaient en tête.

− Trois portes rouges… Quartier Est… un bâtiment… délabré. Oui, c’est ça !

− Quoi, trois portes rouges ?, rétorqua la druide avec le dédain qui la caractérisait. Tu te sens bien ?

Son visage s’éclaira soudainement.

− Elle savait !, s’écria-t-il. Elle savait que ça se produirait, et elle m’a donné une piste !

Jaheira le considéra d’un air suspicieux, comme s’il venait de contracter une étrange maladie contagieuse, mais Daren était encore perdu dans ses pensées. Son échange avec Tamoko lui revenait petit à petit, et il se concentrait pour en conserver un souvenir le plus précis possible.

− Cette jeune femme étrange qui m’a parlée ces derniers jours, tu te rappelles ?

Jaheira acquiesça.

− Elle m’a dit une phrase assez mystérieuse avant qu’on se quitte tout à l’heure. Elle connaît Sarevok, bien mieux que nous en fait. Et elle m’a dit que je devrais aller dans le quartier Est, près d’un bâtiment délabré à trois portes rouges. Elle n’a rien précisé de plus, mais je suis sûr que c’est là-bas que Sarevok est caché.

Ce n’était pas une piste infaillible, bien évidemment, mais c’était aussi la seule qu’ils avaient.

− Nous venons avec vous, intervint Dynahéir. Et inutile d’insister vainement, enchaîna-t-elle aussitôt en direction de Jaheira, avant même que celle-ci n’ait eu le temps d’ouvrir la bouche, vous allez avoir besoin de notre aide, et nous sommes ravis de vous la fournir.

Après quelques secondes de silence, Imoen conclut.

− Bien. Daren ? On te suit ?

Tous les six se dirigèrent vers le quartier Est à la recherche de cet étrange bâtisse, si toutefois elle existait réellement.

Le quartier oriental de la ville n’était pas très riche en grands bâtiments, ce qui facilita leurs recherches. La fuite de Sarevok ne remontait qu’à une heure à peine, ce qui leur laissait encore un peu de temps avant de perdre définitivement sa trace. Ce fut Imoen qui la première repéra une grande bâtisse correspondant à la description. Délabrée, avec trois imposantes portes portant encore quelques traces de rouge.

− On dirait que ces portes sont barricadées de l’intérieur, nota Khalid. Regardez celle-ci, on distingue entre les fentes d’autres planches clouées en travers à l’intérieur.

− Si Tamoko a dit vrai, il doit y avoir un escalier, ou quelque chose comme ça, à l’intérieur.

− Un escalier pour où ?, demanda Jaheira. Tu crois qu’il s’est caché à l’étage de ce … de cette ruine ?

− Je crois qu’elle parlait d’un escalier qui descendait…, répondit-il, pensif. Mais je ne sais pas si on rentre par ici, où si l’on doit trouver une quelconque entrée secrète…

Personne ne répondit. La question était de toute façon sans objet, puisque Khalid et Minsc s’avancèrent ensemble et brisèrent le bois pourrissant qui bloquait l’entrée en quelques coups de pieds.

− Il y a une trappe, leur annonça Khalid, scrutant la pénombre de ses yeux d’elfe.

Le demi-elfe s’avança dans l’étrange petite pièce de ce qui avait dû être une riche résidence il y a de nombreuses années. Daren l’avait rejoint le premier, et une forte odeur de renfermé emplit ses narines à l’instant où Khalid souleva l’ouverture au sol, comme un souffle datant d’une autre époque. Sous la trappe, un escalier de pierre tournait en colimaçon, s’enfonçant vers les profondeurs.

Tous les six descendirent les marches usées et humides en silence. Il régnait en cet endroit une tension anormale, et Daren avait la sensation diffuse d’être tel un pilleur de tombe profanant une sépulture oubliée. L’air était lourd, presque irrespirable, et la faible lueur de leurs torches vacillait dangereusement à chacun de leur pas. La descente se poursuivit encore de nombreuses minutes, et un rapide calcul confirma à Daren ce qu’il pressentait : l’endroit où il se rendait ne se trouvait ni dans la cave d’un ancien bâtiment, ni même dans les égouts de la ville.

Les escaliers tournèrent une dernière fois, et une vue extraordinaire se dévoila alors devant leurs yeux. Une immense caverne abritait sous la ville même des ruines d’un autre temps. On aurait dit un village entier, dont il ne restait que les murs, ravagé par une guerre oubliée de l’histoire des Hommes. Et au centre de ce village se dessinaient les contours d’un imposant bâtiment, le seul à être toujours dressé.

− Où sommes-nous ?, demanda Imoen, le regard écarquillé. C’est invraisemblable, cette ville sous la ville !

− D’après la légende, répondit Dynahéir, la ville de la Porte de Baldur serait bâtie sur les ruines d’un avant-poste de l’Ombreterre. Bien entendu, la plupart de ces contes ne sont colportés que pour entretenir le mystère, et peu sont en réalité basés sur des faits, mais je dois admettre que celui-ci est finalement fondé.

Après une rapide inspection des lieux, ils commencèrent leur exploration des ruines. Daren se sentait épié. Il aurait juré qu’une présence invisible observait chacun de leurs mouvements, et les expressions tendues de ses compagnons lui confirmèrent qu’il n’était pas le seul à ressentir ce malaise. Ils s’approchaient de plus en plus de l’édifice central, et chaque pas dans sa direction augmentait encore davantage la tension qui régnait.

Ils arrivèrent enfin devant le grand bâtiment, qui se révéla être un temple. Un temple lugubre et menaçant, construit dans un seul bloc de pierre de couleur sombre. Daren leva les yeux, et son cœur s’arrêta. Au-dessus des colonnes de l’entrée se dressait un symbole, maléfique et fier. Un symbole si familier qu’il en aurait reconnu l’aura sans même le voir. À l’intérieur d’une couronne de flamme, le crâne d’un squelette aux yeux injectés de sang l’hypnotisait de son regard de mort. Ce symbole, il le connaissait depuis longtemps. Les traces étranges qu’il laissait à chacun de ses rêves n’étaient autres que la marque de son défunt père. Ce temple était un domaine du Mal, et la présence malfaisante qu’ils ressentaient tous n’était autre que celle du Seigneur du Meurtre en personne.

− Bhaal…, souffla Jaheira, rompant le silence qui s’était imposé de lui-même. C’est le symbole de Bhaal. Cet endroit est un ancien temple voué au culte du Meurtre.

− Sarevok se cache sûrement ici, ajouta inutilement Imoen.

C’était évident maintenant. Ce lieu était chargé d’une symbolique unique, et Daren n’envisageait pas qu’il pût échapper à un combat en ces lieux. Les deux frères de sang s’entretuant dans la demeure de leur père… Quelle meilleure allégorie à la gloire du Seigneur du Meurtre ?

− J’ai un très mauvais pressentiment, intervint Dynahéir. Ce temple recèle une magie enfouie depuis longtemps, et l’affinité avec l’essence de Bhaal de Sarevok peut entrer en résonance avec ce lieu. Si nous ne l’arrêtons pas très vite, nous risquons de ne pas contrôler tout à fait la situation.

Elle avait parlé calmement, mais ses propos n’en étaient pas moins inquiétants. Si Sarevok entrait effectivement en communion avec le Seigneur du Meurtre lui-même, leur vie, ainsi que celles de tous les habitants de la ville, serait directement en danger.

− Angelo ! Ils sont ici !

Une voix rauque et gutturale s’éleva derrière eux. Une petite troupe dirigée par un homme à la carrure extraordinaire se posta de façon à leur couper la route, les armes à la main. Quelques secondes plus tard, un autre homme arriva lui aussi, escorté de quelques soldats aux couleurs du Poing Enflammé.

− Je vous rencontre enfin, petits fouineurs !, lança le nouvel arrivant à la petite troupe. Vous avez suffisamment mis votre nez dans ce qui ne vous regardait pas, et je pense qu’il est temps pour vous d’être jugés comme il se doit !

Le gros homme à son côté éclata d’un rire monstrueux. Daren et ses compagnons étaient certes en infériorité numérique, mais ils étaient plutôt bons combattants, et étaient en mesure de remporter ce combat. Néanmoins, ils devaient rejoindre Sarevok avant qu’il ne tentât quoi que ce soit en ce lieu maudit.

− Et de quoi sommes nous accusés, au juste ?, lança Khalid, sans se départir d’une certaine ironie.

Eclats de rire.

− Tu entends ça, Tazok ?, rétorqua le lieutenant du Poing Enflammé. C’est qu’ils ont presque de la répartie ! Vous êtes accusés du meurtre des dirigeants du Trône de Fer, bien sûr. Vous ne vous rappelez pas ?

Encore des rires.

Ainsi, il s’agissait de Tazok. D’après leurs renseignements, ce demi-orque, au service de Sarevok, contrôlait le camp retranché de bandits à Valpeld. Ils avaient plusieurs fois été sur ses traces, mais ils ne l’avaient encore jamais rencontré.

− Finissons-en maintenant, Angelo, répondit Tazok. J’ai déjà trop attendu de les voir suspendus au bout de leurs tripes.

− Allez les gars, renchérit le commandant du Poing Enflammé à l’attention des quelques soldats qui les suivaient. Ce soir, c’est double ration pour tout le monde ! Tuez-moi tout ça !

Daren, Jaheira et Khalid avaient déjà sortis leurs armes, prêts à se battre, lorsque la voix de Dynahéir s’éleva derrière eux.

− Entrez dans le temple, et occupez-vous de Sarevok. Nous nous chargeons du reste.

Daren la dévisagea interloqué. Minsc était certes un redoutable combattant, mais le combat était bien trop inégal pour qu’eux seuls pussent l’emporter. Il allait protester, mais avant que lui ou un autre de ses compagnons eut le temps de répondre, la mage ajouta d’un ton sans réplique.

− Faîtes nous confiance. Je peux vous assurer que nous nous en sortirons. Vous aurez besoin de toutes vos forces pour battre Sarevok. Partez, maintenant !

Minsc venait déjà de dégainer son épée, et parlait stratégie à voix basse avec son hamster. Les mercenaires du Poing Enflammé n’étaient plus tout aussi confiants après avoir découvert le géant qu’ils allaient devoir combattre. Dynahéir était déjà en train de prononcer une incantation, ses mains se chargeant d’une foudre orangée qui s’intensifiait à mesure qu’elle prononçait ses paroles, et leur intima une dernière fois de poursuivre leur route avant de passer à l’attaque.

Daren, Jaheira et Khalid franchirent alors les colonnes du temple, et pénétrèrent dans la première pièce de l’édifice. Imoen lança un dernier regard à la mage, puis rejoignit ses compagnons. À la lueur de leurs torches, d’horribles statues difformes semblaient monter la garde dans chaque coin, comme autant de cerbères protégeant les lieux des intrus. La tension était toujours forte, et le moindre de leurs murmures résonnait de manière inquiétante entre les murs antiques.

Un gémissement plaintif déchira tout à coup le lourd silence qui régnait dans la pièce. Daren pivota aussitôt, prêt à riposter, et remarqua un homme, agonisant à terre.

− Je pensais bien que vous viendrez jusqu’ici…, commença l’homme d’une voix faible. Une vraie petite réunion de famille, pas vrai ?

Il toussa, et cracha du sang sur le sol poussiéreux.

− Mais, je vous reconnais !, s’exclama Daren. Vous êtes ce mage qui a fait échapper Sarevok ! Qui êtes-vous ? Qui êtes-vous vraiment ?

Le visage de l’homme se crispa de douleur. Ses mains sur son ventre étaient couvertes de son sang qui coulait d’une large plaie.

− Malheureusement, je ne suis plus rien aujourd’hui, répondit-il d’une voix lasse. Mais que pouvais-je espérer d’autre ? Enfin… Je suppose que vous voulez savoir ?

Il s’interrompit un instant, le temps de reprendre son souffle qu’on devinait haletant.

− De toute façon, tout ça n’a plus aucune importance, maintenant. Je m’appelle Perotate. J’étais le mentor de Sarevok, et c’est moi qui l’ai initié aux plus noirs rituels. Si jamais il devait réussir, nul doute que j’aurai été sur la liste des morts, mais mon nom se perpétuerait à travers lui.

Il éclata d’un rire douloureux.

− Il y a des choses au-delà de la mort si vous mourez comme il se doit, reprit-il. Et comment l’histoire pourrait-elle oublier l’architecte qui a bâti les actions et la grandeur du Seigneur du Meurtre ?

− Vous êtes fou…, répondit enfin Daren. Que vouliez-vous obtenir, avec cette guerre contre l’Amn ? Tout ceci n’a aucun sens.

− Vous ne pourriez pas comprendre…, lui rétorqua-t-il. De toute façon, vous l’avez déjà battu. Ses plans sont fichus et ses alliés s’enfuient en masse. Des desseins si nobles pourtant… Mais personne n’a compris le véritable désir qui les animait. Sauf moi, bien sûr.

Il toussa à nouveau.

− Où se trouve Sarevok ?, intervint Jaheira d’un ton dur.

− Oh, Sarevok n’a nulle intention de se cacher. Bien entendu, il sait que vous devez venir l’affronter, et que c’est à lui de choisir le lieu de votre rencontre. Dans la pièce suivante, il y a un autel du Seigneur du Meurtre, et il vous attend là-bas pour le rituel.

Le rituel ? Cela ne présageait rien de bon. Quoi que Sarevok eût planifié, ils devaient tout faire pour contrecarrer ses plans. Daren hésita quelques secondes, et lui posa une dernière question.

− Pourquoi… ? Pourquoi vous a-t-il blessé ? Pourquoi veut-il m’éliminer ? Pourquoi tout ceci ?

L’homme grimaça un sourire avant de répondre.

− Sans doute les mêmes désirs vous animent-ils, même si vous les avez canalisés différemment. Vous êtes tous les deux des fils du Meurtre, comment pourrait-il en être autrement ?

Sa respiration s’arrêta soudainement, et l’homme émit un léger gémissement avant de reprendre.

− Le massacre, voilà ce qu’il voulait. Et assez de victimes pour allumer le feu dans son propre sang divin. Il considérait que, donnée à une grande échelle, la mort favoriserait son ascension. Peut-être avait-il raison, qui sait ? Si vous avez l’arrogance d’un dieu, et que vous pouvez tuer comme un dieu, qui irait prétendre que vous n’en êtes pas un ? Il ne supportait pas l’échec, et il m’a rendu responsable de ce que vous lui avez causé. Voilà la cause de ma mort…

Jaheira se pencha au-dessus du blessé et secoua la tête tristement.

− Cette blessure… Elle n’est pas naturelle… Je ne peux rien faire pour guérir ce mal, je suis désolée…

− Je n’échapperai pas à mon sort, aujourd’hui ou demain…, déclara le mage. Mais votre « charité » est admirable. Vraiment, votre voie n’est plus du tout celle de Sarevok… Mais au bout du compte, je me demande si cela comptera vraiment.

Sa respiration devint tout à coup sifflante, et on sentait qu’il luttait pour garder les yeux ouverts.

− Laissez-moi, conclut-il. Je ne suis plus une menace, ni pour vous ni pour personne. Je vais juste me reposer ici… un moment…

L’homme ferma les yeux, et sa respiration s’arrêta. Il était mort.

− Je…, balbutia Imoen. Il est mort… comme ça… ? C’est…

Elle s’interrompit, visiblement choquée.

− Cet homme avait accepté sa mort depuis bien longtemps déjà, la rassura Daren d’un air grave, et il ne souhaitait pas être sauvé. Il nous faut avancer et trouver Sarevok.

À peine s’étaient-ils relevés qu’une silhouette en armure se montra devant la porte qui menait au cœur du temple, leur barrant ostensiblement la route. Daren s’avança le premier, l’épée au poing, suivi de près par les trois autres.

− Bonjour, Daren.

C’était la voix de Tamoko.

− Cette fois, je crains de ne plus venir pour vous parler mais pour prendre les armes contre vous.

Daren n’en croyait pas ses oreilles. N’était-ce pas elle qui les avait conduits jusqu’ici, et les avait mis sur la piste de Sarevok ? Pourquoi s’en prendre à eux maintenant ?

La jeune femme poursuivit alors, d’une voix légèrement tremblante.

− Sans doute avez-vous fait… votre devoir, déclara-t-elle. Sarevok a appris ma traîtrise, vous savez ? Et il a décidé de m’abandonner, de me laisser mourir sur votre route. Je dois me battre pour regagner sa confiance. Son… attention.

Elle s’interrompit de nouveau quelques secondes avant de reprendre.

− Et me voici donc face à vous. Sachant que si je gagne, il continuera ses projets ailleurs et je le perdrai, et que si vous gagnez, vous ferez tout pour le tuer. Je… je n’ai pas le choix.

Daren secoua lentement la tête.

− Il doit être arrêté, Tamoko, vous le savez aussi bien que moi. C’est d’ailleurs vous qui me l’avez demandé, vous vous rappelez ?

Elle ne répondit pas, mais il sentit que ses propos l’avaient touchée.

− Vous n’êtes pas obligée de faire ça, Tamoko, insista-t-il. Vous avez encore le choix ! N’entrez pas dans ce cercle de violence…

Daren ne distinguait pas clairement son visage à la lueur de leurs simples torches, mais il devina qu’elle pleurait.

− Il y a peut-être le choix, répondit-elle d’une voix sanglotante, mais choisir m’est devenu insupportable. J’ai seulement deux devoirs, et tous deux ne me laissent que peu d’espoir. Non, je dois vous affronter maintenant, c’est mon seul salut.

− Je ne veux pas vous combattre, Tamoko, répondit Daren. Ni aucun de mes compagnons. Nous sommes tous deux dans le même camp, et vous savez tout comme moi que ce que nous allons faire est juste.

− Je suis devant vous, en travers de votre route !, s’écria-t-elle alors. Je suis un obstacle qui vous retient ! Libérez… Combattez-moi !

Elle avait clamé ses dernières paroles haut et fort, cherchant autant à les défier qu’à se convaincre elle-même. Daren comprenait parfaitement le terrible dilemme qui la rongeait, mais ils devaient passer à tout prix. Toutefois, l’idée de devoir tuer cette femme le répugnait au plus haut point. Il reprit la parole, et tenta à nouveau de la raisonner.

− Tamoko. Je sais ce qui vous anime, et je vous comprends. Mais comprenez-nous vous aussi. Sarevok a tué mon père adoptif, sous mes yeux ! Cet homme est foncièrement mauvais, et il doit être arrêté à tout prix ! Je sais ce qui vous lie à lui, et je comprends votre désarroi, mais même si vous l’aim…

− Je n’ai que faire de vos sermons !, hurla-t-elle. Vos paroles sonnent creux avant même de quitter votre bouche ! Vous n’avez pas la force de caractère pour parer de véracité vos paroles ! Défendez-vous, car il n’y a point d’autre issue !

Elle dégaina son arme, menaçante, et s’élança dans sa direction. Jaheira, Khalid et Imoen s’avancèrent à leur tour, prêts au combat, mais Daren leur fit signe de rester en arrière. Tamoko laissait couler ses larmes maintenant, implorant une dernière prière en guise de requiem.

− Le Chaos se répandra dans la terre, comme dans les coeurs et les esprits !

Daren la fixa du regard, ses yeux ne quittant pas les siens. Elle n’était plus qu’à quelques pas de lui, prête à le frapper de toutes ses forces, mais contre toute attente, le jeune homme jeta soudainement son épée de côté. Il était las de toutes ces morts, de toute cette violence.

− Alors, l’interrompit-il, si cela doit vous libérer, tuez-moi. Je ne veux pas vous combattre, je vous l’ai déjà dit. Tuez-moi, et je ne me défendrai pas.

Bluffait-il ? Il n’était même pas certain d’exécuter une obscure manipulation visant à la déstabiliser. La sincérité la plus brute transparaissait de ses propos, même s’il ne doutait pas que ses trois compagnons derrière lui, pétrifiés, se seraient interposés avant qu’elle ne pût porter son coup. Tamoko arrêta sa course à quelques mètres de sa cible, et à cette distance, Daren voyait ses larmes qui coulaient le long de ses joues. Elle déposa son arme elle aussi, et sortit une petite dague de sa poche.

− Vous… vous n’êtes pas si semblables finalement, déclara-t-elle, troublée. Lui n’aurait pas hésité une seconde.

Daren lui sourit. Un sourire amical et réconfortant, qu’elle finit par lui rendre. Une profonde mélancolie se lisait sur son visage, mais il la sentit enfin apaisée pour la première fois. D’un geste sûr, Tamoko porta la dague jusqu’à sa gorge.

− Adieu Daren, fils de Bhaal. Je suis heureuse de vous avoir connu.

− Non… !, s’écria Daren en lança ses deux bras en avant.

Mais avant que quiconque ne pût réagir, un éclat rouge jaillit de son cou. La jeune femme tituba en arrière, et s’effondra sur le côté.

− Non…, répéta Daren en baissant le regard. Pourquoi… Ce n’est pas juste…

Il demeura immobile de longues secondes, sans parvenir à penser. Le sang se répandit rapidement sur le dallage de pierre, formant d’improbables dessins à la faveur des irrégularités sol. Pourquoi ? Pourquoi cette mort ? Cette femme ne méritait pas ça.

− Sarevok…, souffla-t-il sans desserrer les dents. Je te hais ! Tu m’entends ? JE TE HAIS !

Il avait hurlé ses dernières paroles, sa voix résonnant entre les murs antiques du temple. Daren sécha une larme de colère d’un revers de la main et se précipita en direction de la dernière pièce. Il était impatient d’en découdre à présent. Sarevok devait mourir pour tout le mal qu’il avait causé en ce monde. Et il périrait de sa main.

Daren franchit le seuil de l’ultime salle et découvrit un spectacle saisissant. Au fond de cette pièce, Sarevok, revêtu de son armure noire, se tenait juste devant un autel de pierre, l’arme au poing. Sur chaque mur et au sol de la salle, le symbole du Seigneur du Meurtre était représenté dans toute sa splendeur, et on aurait presque dit que les yeux squelettiques du crâne étaient vivants.

− Bienvenue, mon frère, déclara Sarevok d’une voix puissante. Tout ceci finit comme ça a commencé, n’est ce pas ?

Daren ne répondit pas. Il essayait de contrôler sa haine, qui ne faisait que s’accroître depuis sa rencontre avec Tamoko.

− Je ne vous apprends rien si je vous dis que votre heure a sonné ?, le railla-t-il en descendant de son piédestal. Personne derrière qui vous cacher, rien que nous deux ! Notre père l’aurait voulu ainsi. Un duel jusqu’à la mort entre deux enfants criminels…

− Mais il ne sera pas seul, cette fois !, intervint Jaheira. Nous serons là pour l’aider à vous vaincre !

Sarevok tourna son regard vers elle, éclatant d’un rire mauvais.

− C’est trop drôle ! La demi-elfe souhaite mourir avant l’heure ? Tes pouvoirs ne sont rien ici, druide !

Jaheira eut un mouvement de recul, et Sarevok continua, imperturbable.

− Vous êtes fous de vous être aventurés jusqu’ici !, lança-t-il à ses compagnons. Ce lieu sacré n’accepte que les enfants de Bhaal, et vous n’êtes que des insectes !

Il leva un bras vers le ciel, réveillant une magie sombre et malfaisante, le terrible courroux du Seigneur du Meurtre. Daren reconnut aussitôt la présence familière et terrifiante de son père de sang, et sa fureur qu’il avait déjà du mal à contrôler s’enflamma encore davantage. Derrière lui, ses compagnons ne purent lutter bien longtemps contre cette aura, et ils s’effondrèrent en quelques instants.

Daren poussa un hurlement qu’il reconnut à peine comme étant le sien. Sa colère emplissait chaque parcelle de son âme, réclamant son dû, et ce ne fut qu’au prix d’une intense concentration qu’il parvint à la canaliser.

− Qu’allez-vous gagner à ressusciter un dieu mort ?, lança-t-il à son frère. J’en ai assez de cette cruauté absurde ! Ce dieu reste mort et vous allez le rejoindre !

Jaheira, Khalid et Imoen étaient toujours inconscients, terrassés par le terrible pouvoir de Bhaal. Il était seul à présent. Seul contre ce démon, et l’avenir de ses amis reposait sur ses fragiles épaules. Cette pensée le raccrocha quelque peu à la réalité, et il sentit l’influence maléfique qui le rongeait de l’intérieur s’amoindrir peu à peu, ses sentiments de solidarité et d’amour étant autant de liens qui le rattachaient à la raison.

− Père Bhaal est mort, répondit Sarevok. Mais le massacre que je vais organiser prouvera que je mérite de lui succéder. Son pouvoir va renaître de ses cendres. Les rues ruisselleront de sang quand j’aurai accompli ma destinée !

− Les divinités ne sont pas connues pour partager leur pouvoir de plein gré !, répliqua Daren. Vous ne méritez guère mieux que la mort que vous allez recevoir de mes propres mains.

Sarevok s’avança alors, impitoyable. La discussion n’avait que trop duré, et l’appel du Meurtre se faisait de plus en plus pressant.

− Allons-y, mon frère ! Mettons-y toute votre énergie, et nous terminerons cette aventure comme il sied à notre héritage ! Regardez-moi ! Regardez le nouveau Seigneur du Meurtre !

Et le combat commença. Sarevok s’avança vers Daren, sa gigantesque épée prête à donner la mort. Le jeune homme avait sorti ses deux lames, tous ses réflexes aux aguets, mais il suffisait que Sarevok ne l’atteignît qu’une seule fois et c’en était fini de lui. Son habileté au combat était suffisante pour qu’il rivalisât avec son adversaire, mais il lui fallait tout d’abord trouver une faille dans son armure de métal.

Daren s’approcha de son ennemi en un éclair, profitant de la rigidité des plaques métalliques qui recouvraient son corps, et le frappa de toutes ses forces. Hélas, son coup resta sans effet, stoppé net par la protection d’acier du colosse. Sarevok souleva alors son épée et l’abattit sur Daren, ne lui laissant qu’une fraction de seconde pour esquiver l’assaut d’une roulade. Le terrible coup fracassa la pierre dans un bruit de tonnerre, ne lui laissant aucun répit dans sa lutte. Daren ne s’était pas encore totalement rétabli que Sarevok avait de nouveau relevé sa lame, et fendit l’air devant lui. Daren sentit une déchirure lui lacérer les bras, lui arrachant un gémissement de douleur.

Sarevok était un adversaire redoutable. Au-delà de sa force herculéenne, il maniait une épée qui pouvait donner la mort sans même effleurer sa cible. Quelle chance lui restait-il ? Le jeune homme, pris de panique, courut se réfugier derrière l’une des colonnes du temple.

− Tu es aussi pathétique que cette nuit où j’ai tué ce Gorion, retentit la voix de Sarevok. Je me demande même si ce que tu as accompli jusqu’ici n’est pas le fruit du hasard, ou plutôt de tes compagnons.

Les pas de Sarevok résonnaient, frappant le sol avec la régularité implacable d’une horloge. Daren tremblait, de douleur et de rage. Il sentait le pouvoir de Bhaal qui guettait la moindre faiblesse de son esprit pour refaire surface. Mais avait-il le choix ? Sarevok avait depuis longtemps accepté sa lignée, et il tirait son pouvoir de son sang, un pouvoir que lui-même s’était refusé.

− Je vois que tu continues à te cacher, déclara-t-il d’un ton méprisant. Tu n’es pas digne de notre père.

Sarevok avançait lentement, faisant le tour de chaque colonne, traquant impitoyablement sa proie.

− Mais je connais peut-être un moyen de te faire sortir de là, continua-t-il.

Daren s’arrêta de respirer.

− Que dirais-tu que je découpe un à un tes amis ? Peut-être daigneras-tu te montrer, tu ne crois pas ?

C’en était trop. Une vague de haine et de folie submergea ses sens. Il ne pouvait plus lutter. Il ne voulait plus lutter. La lumière devint rouge, et les symboles de Bhaal sur les murs semblèrent s’animer d’une vie propre. Lui souriaient-ils ? C’était probable. Bhaal accueillait en sa demeure un autre de ses fils. Daren sortit de derrière sa cachette et fonça vers Sarevok en hurlant, le regard fou.

− Oui ! Enfin !, se réjouit le colosse en armure. Je veux tuer l’un de mes frères ! Pas un lamentable ver de terre regorgeant de pitié ! Viens à moi, et meurs !

Daren ne l’écoutait plus. Il n’en était plus capable de toute façon. Aucun autre son que celui des martèlements de son cœur ne parvenait à ses oreilles. Il n’y avait plus que lui et sa haine. Tout n’était plus qu’évidence : il devait tuer, simplement tuer. Daren se rua sur Sarevok fit tournoyer son épée de toutes ses forces, ne laissant à son adversaire que le temps de parer in extremis. Le choc fut terrible, et leurs lames se croisèrent dans un fracas étourdissant. Mais l’arme de Sarevok n’était pas d’un métal ordinaire, et l’épée de Daren vola en éclat sous le coup.

Sans interrompre son élan, il abattit violemment son autre arme sur le gantelet de métal de son adversaire et lui arracha son épée des mains, la faisant virevolter sur le dallage de marbre blanc. Profitant de l’effet de surprise, Daren planta plusieurs fois la pointe de son arme dans le corps de son ennemi, qui sans la protection de son armure noire, aurait été transpercé de parts en parts. Sa folie meurtrière avait aiguisé ses réflexes et décuplé sa force, mais Sarevok était lui aussi un enfant de Bhaal, et il savait aussi bien, voire mieux que Daren, tirer parti de sa condition. D’un coup d’une violence extrême, il le frappa au visage de son gantelet de fer, coupant court à son assaut désespéré. Daren s’éleva dans les airs sous la puissance du choc, avant de finir assommé contre une colonne de pierre.

Il était vaincu, gisant au pied d’un pilier. Comment pouvait-il espérer vaincre ? Son pouvoir l’avait abandonné dès l’instant où sa haine ne le dominait plus. De toute façon, il ne pouvait pas en faire usage pleinement. Sarevok était en parfaite harmonie avec l’essence de Bhaal qui coulait dans ses veines. Il se complaisait dans la violence et le meurtre, et cette affinité avec la mort renforçait son pouvoir divin. Mais ce n’était pas son cas. Lui qui avait été élevé dans le calme parfait par Gorion, à l’abri de la cruauté des hommes, lui qui avait été aimé par un père bon et sage… Quelle chance avait-il, face à Sarevok ?

Lentement, son ennemi se baissa, et ramassa son épée.

− Il est temps d’en finir, lui annonça-t-il de sa voix caverneuse.

Daren ferma les yeux. Il essayait de se détendre, d’accepter le plus calmement possible son destin. Il ne voulait surtout pas donner le plaisir à Sarevok de le voir souffrir et le supplier de l’achever. Mais il ne parvenait pas à garder son calme. Son instinct de survie reprenait le dessus petit à petit, un instinct qui échappait totalement à son contrôle. Son sang de Bhaal se débattait, et n’était pas prêt à se laisser mourir si facilement.

Toutefois, quelque chose était différent. Une différence à peine perceptible, mais pourtant bien présente. Daren connaissait cette sensation. Ses rêves… Oui, la clé résidait en ses rêves si mystérieux. Quelque part, enfoui au plus profond de son être, il avait cette capacité de contrôler son pouvoir.

Sarevok approchait lentement, laissant échapper un rire démoniaque. Il savourait chaque seconde de cette victoire imminente. La brume rouge du pouvoir de Bhaal commençait à refaire surface, le submergeant peu à peu. Allait-il de nouveau perdre le contrôle ? Il savait qu’il ne pouvait pas faire jeu égal avec son adversaire sur son propre terrain, mais ce qu’il ressentait dépassait sa propre volonté. Bhaal se manifestait, et on ne pouvait rejeter son appel.

Soudain, Gorion apparut. Pas le Gorion fantomatique de ses cauchemars, mais le vieux mage à la barbe grisonnante et au regard malicieux qu’il connaissait depuis toujours. Il le regardait, souriant.

« Tu dois apprendre, mon enfant », disait-il.

Puis ce fut le tour d’Elminster. Le vieil homme au chapeau et à la robe rouge était là lui aussi, se tenant aux côtés de son père adoptif, tous deux lui souriant affectueusement.

« Une terrible lignée coule dans vos veines, mais vous avez le pouvoir de la combattre. »

Etait-ce là ses souvenirs qui s’échappaient de sa conscience ? Ils étaient tous si réconfortant. Jaheira, Khalid, Imoen… Tous les visages qu’il chérissait défilaient devant lui un à un, prodiguant chacun un message d’encouragement.

Sarevok s’approchait encore. Il n’était plus qu’à quelques pas, et son épée était déjà levée. La brume rouge changea soudainement de couleur, virant progressivement vers un bleu sombre. Daren sentait toujours le pouvoir maléfique de Bhaal, mais il avait à présent le dessus. Sarevok fit encore un pas. Il était toujours assis contre le pilier, le regard dans le vague, murmurant des paroles incompréhensibles.

Mais c’était trop tard.

L’épée de Sarevok s’éleva dans les airs, s’immobilisa un instant, et s’abattit lourdement vers le sol. Daren ferma les yeux, résigné à son sort. À l’instant même où il s’apprêtait enfin à comprendre son héritage, il était mort.

Un crissement de métal insupportable retentit alors, et une lumière bleue argentée aveuglante illumina la pièce. Daren rouvrit les yeux aussitôt. Il était encore en vie. Derrière Sarevok, aussi stupéfié que lui, une ombre venait de déployer une puissante magie. La lumière s’estompa en quelques instants, le laissant entrevoir Imoen, un genou à terre, qui s’effondrait au sol.

− Comment ? Comment est-ce possible ?, hurla Sarevok, fou de colère. Elle ne peut pas lutter ! Vous êtes tous déjà mort ! Je vais vous tuer ! TOUS !

Malgré sa rage, sa voix trahissait une légère expression d’inquiétude. Daren se leva alors, l’épée à la main.

− Tu ne tueras plus personne, Sarevok.

Autour de lui, il sentait la présence invisible et réconfortante de ses amis, alimentant la brume bleue qui se faisait plus en plus dense. Sarevok se tenait devant lui, dans son armure noire invincible, et dans quelques instants, il le trancherait de son épée. Daren pointa sa lame en avant, et concentrant toute sa force dans son attaque, transperça son ennemi d’un seul coup.

Le temps s’était arrêté. Le visage de Sarevok, à quelques centimètres du sien, exhalait une respiration rauque et irrégulière, seul son dans l’immensité du temple devenu tout à coup silencieux. Le sol se mit alors à trembler. L’armure de métal noire s’effrita en une fine poussière, comme si elle avait été faite de sable, et une faible voix s’éleva sous le casque qui lui aussi partait en fumée.

− Quelle… ironie…

Daren ne pouvait plus bouger lui non plus, immobilisé par une tempête de plus en plus forte qui traversait la pièce.

− Tu as… de la chance… Tu … as…

Sa voix se perdit dans un écho tandis que son corps tout entier devenait poussière. De Sarevok, il ne restait que son épée gisant au sol sur un tas de sable, que le vent souleva en une forme familière. Virevoltant au milieu de la pièce, ses cendres dessinèrent un instant la couronne du Seigneur du Meurtre, avant de retomber en plein centre du même symbole représenté au sol dans une sourde détonation.

Le vent s’arrêta aussi soudainement qu’il était apparu. Sarevok n’était plus. Il était mort, et son âme était retournée à Bhaal.

Un gémissement ramena Daren à la réalité. Il courut vers Imoen. La jeune femme gisait toujours au sol, à la limite de l’inconscience.

− J’ai… je t’entendais dans mon rêve, et je te voyais… Il fallait que je te porte secours…

− Ne parle pas, Imoen, la coupa-t-il. Tu es à bout de force.

− Je ne sais pas comment… J’ai lutté de toutes mes forces… je…

− Chhhuuut… C’est fini, maintenant… C’est fini…

Il la tenait serrée dans ses bras, lui caressant doucement les cheveux. Jaheira et Khalid n’étaient pas encore revenus à eux, mais il les savait en vie, ce qui était l’essentiel. Plus rien d’autre n’importait à présent. Sa quête était achevée, et il l’avait menée à son terme avec succès. Il resta ainsi de longues minutes, un sourire paisible sur le visage.

Il était environ deux heures de l’après-midi, le 17 Kythorn de l’an 1373, et Sarevok était vaincu.

Coup d’état

Les marches du grand palais étaient recouvertes d’un tapis de velours rouge, et le grand hall de réception fourmillait d’invités. Des nobles venant de toute la contrée étaient affairés à déguster les nombreux mets qui ornaient les tables. Daren se fondit dans la foule, malgré ses habits sobres, et repéra les allées et venues des gardes aux sorties de la salle en attendant le commencement de la cérémonie. Une estrade avait été aménagée au fond de la pièce, sur laquelle deux personnes sorties de la foule montèrent sous les applaudissements.

− Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs ! La grande duchesse Liia Jannath et moi-même allons ouvrir la cérémonie !

Un tonnerre d’ovation résonna dans la salle. La personne qui venait de parler était le duc Belt, et il remerciait la foule d’un salut triomphant. Quelques secondes s’écoulèrent sous les acclamations des riches bourgeois de la Porte de Baldur, lorsque le duc ramena le silence.

− Mes chers amis, je vous remercie tout d’abord d’être venus si nombreux. Même si nous sommes tous endeuillés par la mort du duc Entar Ecudargent, nous devons aussi célébrer la venue parmi nous de quelqu’un que vous connaissez tous. J’ai nommé… Sarevok !

Un rideau cachant une porte vers la pièce voisine se souleva, et un homme vêtu d’une armure noire terrifiante apparut sur la scène. Daren cessa aussitôt tout applaudissement. Il savait que c’était cet homme qui était responsable de la mort de Gorion, mais le revoir ainsi portant la même armure que cette nuit maudite le toucha au vif. Un sentiment de peur mêlé à de la haine lui fit serrer les poings, ses yeux fermés, et il souffla lentement pour garder son calme. La voix de la duchesse s’éleva par dessus la foule et ramena à nouveau le silence.

− Même si la délibération a été longue, nous sommes fiers de vous annoncer que le duc Sarevok a été choisi pour succéder au défunt duc Entar Ecudargent !

Un brouhaha d’acclamations et de contestation s’éleva dans l’assemblée. Plusieurs personnes ne voyaient vraisemblablement pas d’un bon œil cette promotion. Un homme lança une question à travers la salle.

− Et qu’en est-il du duc Eltan ? On dit que son état s’aggrave de jours en jours !

Murmures d’approbations. La duchesse Jannath se tourna vers lui, et répondit à l’assemblée.

− Eltan est actuellement entre les mains des meilleurs prêtres de la ville ! Son état ne s’est pas encore amélioré, mais nous faisons notre maximum !

Nouvelles protestations.

− Et qu’en est-il à propos des rumeurs impliquant l’Amn dans cette étrange maladie ?

La duchesse s’offusqua de cette question, mais une autre voix la coupa avant qu’elle n’ait pu commencer à répondre.

− Et il paraît que la guerre contre l’Amn est imminente ! Pourquoi ne nous y préparons nous pas ?

− Tout à fait, renchérit un autre noble. Il paraît que le duc Eltan a été empoisonné par les Voleurs de l’Ombre, la sombre association de malfaiteurs de l’Amn. Le niez-vous ?

− Calmez-vous !, finit par s’écrier le duc Belt. Toutes vos questions sont légitimes et auront leur réponse en temps et en heure !

− Enfin, c’est pourtant évident !, continua l’homme dans la foule. La marque qu’on a retrouvée chez le duc était celle de ces agents d’Amn, tout le monde le sait ! Pourquoi ne comprenez-vous pas ce que nous nous tuons à vous expliquer ? Il faut leur déclarer la guerre les premiers !

De nombreux applaudissements s’élevèrent à la fin de cette intervention. Les deux grands ducs semblaient dépassés par la tournure que prenaient les évènements.

− Je souhaite intervenir solennellement pour mettre fin à ces querelles inutiles, reprit le duc Belt. Je vous rappelle que nous sommes ici pour accueillir un nouveau grand duc de la Porte, et je vous demanderai un peu de tenue ! Voici… Sarevok Anchev !

Sarevok s’avança enfin et s’inclina devant la foule.

− Je suis très honoré d’être ici en ce moment si particulier, déclara-t-il. J’accepte avec joie ma nouvelle charge, ainsi que toutes les responsabilités qu’il en incombe, aussi nombreuses soient-elles.

Il marqua une pause, attendant le silence.

− Je souhaiterai tout d’abord répondre à certaines questions qui ont été posées précédemment. Les rumeurs selon lesquelles l’Amn mobiliserait ses troupes sont vraies, tout comme l’implication de leurs frères Zhentarims. Mais ne vous inquiétez pas, nous avons de quoi nous défendre. Les Zhents ont peut-être essayé de nous priver de nos ressources les plus précieuses, notamment le fer, mais nous ne sommes qu’affaiblis, pas vaincus. Lorsque mon père a été assassiné, j’ai hérité de son pouvoir sur le secteur Ouest du Trône de Fer. Il dispose là-bas d’importantes réserves de fer, qui suffiront à nos besoins. Je le distribuerai à nos citoyens pour qu’ils en disposent selon leur volonté. Malheureusement, notre plus grand commandant militaire repose sur son lit de mort, et c’est une épreuve douloureuse pour la cité. Pour veiller à ce que le Poing Enflammé soit bien commandé, j’assurerai le contrôle du régiment des mercenaires, avec la permission de son responsable actuel, Angelo. Au lieu d’attendre que la guerre nous frappe, nous la déclarerons ! Avec le Poing Enflammé, nous devrions pouvoir facilement reprendre la ville de Nashkel, et ensuite fortifier rapidement le col à travers les Pics Brumeux. Grâce à moi, nous…

Daren ne pouvait pas entendre plus longtemps ces mensonges.

− C’est faux !

Toute la salle se tourna vers lui.

− Cet homme ment !, reprit-il plus fort. Et j’ai la preuve qu’il est lui-même un assassin !

Son cœur battait à tout rompre. Il dévisageait Sarevok, dont le regard fou cherchait dans la salle d’où venait cette voix insolente. Le duc Belt prit alors la parole.

− Jeune homme ! Vos accusations sont graves ! Et j’espère vivement que vous avez des preuves de vos accusations ! Car dans le cas contraire,…

Mais Sarevok l’avait trouvé, son regard sauvage le foudroyant de toute sa haine.

− C’est l’un des meurtriers du Trône de Fer !, lança Sarevok. Regardez ! Gardes ! Tuez-le !

Daren porta aussitôt la main à son épée. Déjà, quelques soldats du Poing Enflammé se frayaient un chemin à travers la salle et se dirigeaient dans sa direction.

− Sarevok ! Enfin, reprenez-vous !, lui répondit le duc Belt d’un air scandalisé. Personne ne sera tué ici-même ! Jeune homme, veuillez vous approcher et vous expliquer sur votre attitude.

Il allait s’expliquer, oui. S’expliquer en dévoilant les secrets de cet homme en place publique.

− Je dispose de toutes ces preuves dans ce recueil, déclara Daren en levant le journal volé. Sarevok devra assumer les conséquences de ses actes criminels !

Il avait gagné cette manche, et Sarevok le savait. L’homme en armure prit son sombre casque posé sur la grande table et le porta sur ses épaules. Son rire démoniaque s’éleva au dessus des cris, et il fut aussitôt imité par la moitié des gentilshommes dans la salle.

− Vous n’avez plus rien à exiger, duc Belt, reprit Sarevok d’une voix rauque et puissante. Mon règne a commencé, et je vais en finir avec cet avorton aujourd’hui même, ainsi qu’avec vous deux !

Au moment où il dégaina sa terrible épée, de nombreux nobles autour de Daren se métamorphosèrent sous ses yeux. Leur peau devint grisâtre, et des fentes jaunes se dessinaient à la place de leurs yeux. Daren était pris au piège. Des cris de panique s’élevèrent autour de lui, et les nobles se bousculèrent vers la sortie.

− Allez-y, mes fidèles dopplegangers ! Tuez tout le monde ! Ne laissez aucun survivant !

Sarevok souleva son épée, et fendit l’air devant lui. Le sang gicla, et des corps sans vie tombèrent dans la foule, mortellement blessés par le pouvoir de sa lame maudite. Plusieurs dopplegangers se dirigeaient vers Daren, toutes griffes dehors. Ils étaient trop nombreux, et il était impossible qu’il puisse tous les parer. Aucun de ses compagnons ne pourraient lui venir en aide cette fois-ci, et il était vain d’espérer vaincre à dix contre un. Le duc Belt était un ancien homme d’arme et s’était placé devant la duchesse, dégainant lui aussi une masse. Mais que pouvait-il contre Sarevok ? Déjà de nombreux nobles agonisaient au sol, blessés à mort par les dopplegangers. Daren était à présent encerclé par cinq de ces créatures. La fuite était impossible, et le combat perdu d’avance.

− Ecartez-vous, et ne bougez pas !

Une voix forte résonna derrière lui. Son cœur palpita quelques secondes, car cette intonation lui était étrangement familière.

− Restez dans la ligne de mire de mon hamster !

Daren laissa échapper un cri de surprise. Il tourna la tête aussitôt, découvrant un colosse aux couleurs du Poing Enflammé qui enlevait son casque, dévoilant un crâne rasé arborant un imposant tatouage violet sur le visage.

− Minsc !, s’écria Daren. Comment… ?

− Minsc et Bouh discuterons avec Daren plus tard ! Pour le moment, nous avons des arrière-trains à botter !

Les dopplegangers perdirent tout à coup de leur assurance. Ce nouvel ennemi les impressionnait, et il y avait de quoi. Le rôdeur maniait une épée aussi grande qu’eux, et une juste colère se lisait sur son visage. Sarevok demeura silencieux, reconsidérant visiblement la situation.

− Nous devons protéger les ducs !, lui lança Daren.

À cet instant, un doppleganger qui s’était approché de Belt et de Jannath changea de couleur en quelques secondes. D’un ton gris, il prit soudain une teinte mauve, et une longue robe se dessina alors autour de son corps.

− Je m’en charge, dit alors la jeune femme qui venait de se métamorphoser sous leurs yeux.

Cet accent suave et oriental ne laissait planer aucun doute sur son origine. La seule autre personne de cette salle capable de changer ainsi son apparence ne pouvait être que la magicienne Dynahéir. Daren ressentit une vive bouffée d’espoir. Il n’était plus seul, et ses deux nouveaux alliés de poids lui avait redonné une confiance neuve. Il dégaina une deuxième épée de son fourreau, et la retourna contre son gantelet gauche.

− Cours, Bouh ! Cours !

Minsc lança son hamster dans la foule des dopplegangers,et commença à tailler ces monstres du tranchant de sa lame. Sa force surhumaine faisait voler les corps démembrés des métamorphes, et il poussait à chacun de ses coups des cris de guerre terrifiants. Profitant d’une seconde d’inattention des cinq dopplegangers devant lui, terrifiés par le géant qui décimait leurs semblables, Daren s’élança vers l’un d’eux et exécuta le foudroyant enchaînement de Khalid. En quelques secondes, leurs cinq cadavres tombèrent à ses pieds. La chance commençait à tourner. Minsc et Daren se postèrent dos à dos, tandis que Dynahéir protégeait d’un globe bleu argenté les deux ducs, sa magie repoussant les assauts des griffes des créatures.

Sarevok n’était pas encore intervenu. Il observait la situation en silence, ses troupes se faisant décimer par seulement trois adversaires. Il ne restait plus que quelques dopplegangers encore debout, lorsqu’il prit finalement la parole.

− Allons-y, Perotate.

Daren regarda dans sa direction, fronçant les sourcils. Une silhouette encapuchonnée apparût derrière lui, et commença une incantation. Qui était-il ? Le mage était resté invisible depuis le début de la cérémonie, et attendait vraisemblablement un signe de son maître pour se dévoiler. Que comptaient-ils faire ? Où comptaient-ils aller ? Daren voulut se précipiter vers cette nouvelle menace, mais un des derniers dopplegangers encore debout lui barra le passage.

− Nous nous retrouverons !, lui lança Sarevok sur un ton de défi. Tu as gagné cette bataille, mais je te tuerais comme j’ai tué Gorion !

Daren frappa la créature devant lui de toutes ses forces, s’élançant vers son ennemi.

− Tu viendras me trouver !, continua-t-il. Car dans le cas contraire, tu ne vivras jamais en paix, ni aucun de tes amis !

Daren courait, l’épée au poing. Il n’était qu’à quelques pas seulement du démon en armure, mais à peine était-il monté sur les premières marches de l’estrade que le mage derrière lui terminait son incantation. Un cercle de couleur or se forma autour d’eux, et ils disparurent en un éclair jaune vif, ne laissant derrière eux qu’une fine poussière cuivrée.

− Ils s’échappent !, tonna Daren d’un ton rageur. C’est pas vrai ! On le tenait, sans ce satané magicien…

Derrière lui, Minsc avait mis hors de combat les quelques derniers dopplegangers encore debout. Daren se retourna alors vers lui, un large sourire sur le visage.

− Je suis tellement heureux de vous voir tous les deux ! Vous m’avez tiré d’un sale pétrin ! Mais… comment diable êtes-vous arrivés jusqu’ici ?

− Tous les trois, tu veux dire ? Minsc ne peut pas croire que tu aies oublié Dynahéir !

Daren faillit éclater de rire, et rectifia aussitôt.

− Tous les trois, bien sûr Minsc.

− Hé bien, jeunes gens, nous vous devons une fière chandelle !, les interrompit le duc Belt. Je crois bien que, sans vous, nous aurions non seulement commis la folie de nommer Sarevok grand duc de la Porte de Baldur, mais nous aurions aussi signé notre propre arrêt de mort !

− Nous vous sommes redevables, renchérit la duchesse. Mais ce démon de Sarevok s’est enfui. Je crois bien que nous ne serons pas en sécurité tant qu’il ne sera pas définitivement hors d’état.

Dynahéir qui était restée silencieuse jusqu’à présent prit à son tour la parole.

− Bien, si la cérémonie est terminée, je crois que nous n’avons plus rien à faire ici. Monseigneur, Madame.

Elle fit une rapide révérence et se dirigea vers la grande porte d’entrée, enjambant les corps inanimés des monstres qu’ils venaient de combattre. Elle fit un léger signe à Minsc, qui la suivit aussitôt. Liia Jannath l’interpella avant qu’elle ne franchisse le seuil.

− Mademoiselle, Monsieur ? Restez ici un instant. Nous sommes vos débiteurs, la Porte de Baldur même est votre débitrice, et vos actes courageux doivent être récompensés. Nous pouvons vous offrir une quantité d’or très conséquente, vous savez ? Ou un titre nobiliaire, si vous le souhaitez. Je serais vraiment ravie de pouvoir vous proposer quelque chose à la mesure de votre exploit.

La duchesse se tourna alors vers Daren.

− C’est valable pour vous trois, bien sûr.

Daren réfléchissait déjà à tout ce qu’il pourrait s’offrir avec cet or. De nouveaux équipements ? Une forge ? Un château ? Toutefois, la réponse de Dynahéir coupa court à ses rêveries.

− Juste un peu d’or pour avoir de quoi manger et nous loger décemment pour les prochaines semaines suffiront.

Daren faillit s’étouffer, et le duc Belt insista à nouveau.

− Réfléchissez mademoiselle. Il est important pour nous, et pour l’image que doivent avoir les gens de héros tels que vous, que vous soyez récompensés à une juste mesure.

Dynahéir fronça les sourcils un instant, et reprit.

− Alors donnez votre argent à une institution populaire. Un orphelinat, un hospice, une école, ce que vous voulez qui profitera à la population qui en a le plus besoin.

Le ton qu’elle avait employé ne laissait pas la place à une discussion. Daren se sentait quelque peu honteux de n’avoir pas eu spontanément la même initiative, même s’il partageait au final la décision de la mage.

− Le jeune homme là-bas est libre de faire ce qu’il souhaite de sa récompense, bien sûr, ajouta-t-elle en levant la main en direction de Daren. Mais je vous ai donné mes directives en ce qui concerne la nôtre.

Le duc parut surpris de cette décision si désintéressée, puis se ravisa d’un sourire.

− C’est un acte d’une grande générosité, mademoiselle, la complimenta la duchesse Jannath. Je veillerai à ce que votre nom reste gravé dans l’histoire de la Porte de Baldur.

− Et vous ?, ajouta le duc Belt à l’attention de Daren.

Le jeune homme sursauta à cette question. Pendant quelques secondes, il ne put que bégayer quelques syllabes, puis finit par répondre.

− Je.. je… Vous pouvez ajouter ma récompense à celle de Dynahéir, bien sûr. C’est une excellente idée, et je n’aurai jamais pensé à quelque autre solution.

Dynahéir tourna son regard dans sa direction une fraction de seconde, un léger sourire sur ses lèvres.

− Les formalités sont finies ? Nous pouvons disposer ?, continua-t-elle d’un ton presque impatient.

Le duc et la duchesse leur firent une dernière révérence, et Daren courut rejoindre Minsc et sa protégée qui sortaient du palais.

− Dynahéir ! Suivez-moi, vous et Minsc. Jaheira, Khalid et Imoen m’attendent là dehors, et ils seront ravis de vous retrouver.

Dynahéir haussa les sourcils à l’évocation d’Imoen, et acquiesça d’un sourire à sa requête. Sarevok s’était échappé, mais ils étaient en vie et avaient retrouvé deux compagnons loyaux, ce qui n’était finalement pas si cher payé.

L’Enfant de Bhaal

Daren referma le livre aussitôt, le serrant contre sa poitrine. Mille sentiments s’entrechoquaient dans son esprit. La colère, la mélancolie, la surprise, la haine, ou encore la tristesse. Il n’en avait lu que quelques lignes, mais savait que ce journal refermait bien des secrets. Ses compagnons le regardaient silencieusement, attendant qu’il prenne la parole. Quelques secondes s’écoulèrent ainsi, puis Daren rouvrit le recueil à la première page.

− C’est… le journal personnel de Sarevok. Je…

Il s’arrêta, ne sachant pas quoi ajouter de plus.

− Je vais vous le lire, conclut-il enfin.

« Le 14 Eleinte 1367 : En ce jour, le Cormyr a émis un arrêté interdisant au Trône de Fer d’intervenir à l’intérieur de ses frontières. Ce coup porté au Trône de Fer offre à Reiltar une occasion rêvée de soumettre sa proposition au grand conseil du Trône. Si tout se passe bien, nous pourrions lancer l’opération dans l’année.

 

Le 25 Marpenoth 1367 : Davaeorn a envoyé un message à Reiltar pour l’informer que les mines de Bois-Manteau ont été asséchées et sont prêtes pour l’exploitation. Cette annonce devrait contribuer à convaincre le grand conseil du Trône.

 

Le 2 Nuiteuse 1367 : Le conseil du Trône de Fer a donné son accord au plan de Reiltar. Celui-ci a obtenu toutes les ressources dont il avait besoin, ainsi que la direction du projet. J’ai fait part de mon intérêt à mon « père » et il a promis de me faire participer aux opérations le long de la Côte des Epées. Il a mentionné mère au cours de notre conversation et a clairement laissé entendre que si je me montrais aussi déloyal envers lui qu’elle, je partagerais sa destinée. J’ai décidé de me rendre à Château-Suif. J’ai attendu longtemps avant de me mettre à la recherche des prophéties d’Alaundo. Je veux savoir si le prêtre de Bhaal a dit la vérité (avant que je ne le tue). Suis-je le fils d’un dieu ? Suis-je le fils de Bhaal ? »

Daren s’arrêta à la fin de ce paragraphe, et leva les yeux vers ses trois compagnons qui l’écoutaient attentivement. Il se souvint de ces prophéties qu’il avait entendue étant plus jeune. Durant les Temps Troubles, lorsque les dieux étaient pareils aux hommes, l’un d’eux put prévoir sa mort. Bhaal, le Seigneur du Meurtre. Il répandit alors les germes de son pouvoir afin qu’il renaisse lorsque son heure viendrait. Si les recherches de Sarevok s’avéraient, alors il était effectivement possible qu’il soit bien le fils du dieu déchu, Bhaal. Il laissa ses réflexions de côté pour le moment, et reprit la lecture du journal.

« Le 11 Ches 1368 : Mes recherches ont progressé. Les moines de Château-Suif se sont montrés relativement coopératifs. D’après ce que j’ai pu lire, il semble certain que le sang de Bhaal coule dans mes veines. Ses prophéties sont (naturellement) ambiguës, mais je pense être en mesure de les interpréter. On dit que tous ses enfants ont hérité d’une partie de son pouvoir, mais qu’un seul est digne de prendre sa place parmi les dieux (cela n’est pas dit franchement, mais on peut le deviner). Etant donné que mon père était le Dieu du Meurtre, pour prouver sa valeur, il faut impérativement commettre un acte en rapport avec sa charge… une sorte d’hommage glorieux au meurtre !

 

Le 3 Tarkash 1368 : Le moine Gorion m’inquiète. Il s’est apparemment intéressé à mes lectures. Je dois impérativement veiller à mieux protéger le secret de mes recherches. J’aimerais pouvoir m’en débarrasser, mais je ne crois pas qu’il soit possible de l’assassiner dans cette damnée bibliothèque.

 

Le 11 Tarkash 1368 : J’ai fait un rêve cette nuit. Ma mère me parlait… Mais peu à peu son visage s’est mis à se congestionner et à perdre ses couleurs… Sa voix est devenue plus faible. Elle demandait que je la protège de Reiltar. Je voyais une hache s’approcher de son cou, mais je ne réagissais pas. Ce n’était qu’un rêve.

 

Le 27 Tarkash 1368 : Je quitte à présent Château-Suif, et au bon moment, car il est clair que Gorion connaît à présent mes origines. Une chose est certaine : son fils adoptif, Daren, descend lui aussi de Bhaal. »

Daren se figea dans sa lecture. Il ne pouvait pas bouger, et son cœur battait si fort qu’il allait sans doute exploser. Il fixa un point dans le vide, peinant à articuler le moindre mot. Tout s’embrouillait, et l’angoisse qu’il éprouvait en cet instant était si forte qu’il luttait pour rester conscient. Il était un enfant de Bhaal. Un enfant souillé par un sang divin maléfique, le sang du Seigneur du Meurtre en personne. Tout était clair à présent. Tout. La voix, cette voix menaçante qui le haïssait dans tous ses rêves, ainsi que cette folie écarlate qui l’avait conduit aux frontières de la déraison. Ce pouvoir qui sommeillait en lui, et qui le submergeait lorsqu’il était en colère, c’était l’essence du Mal. Il se révulsait lui-même. Il était une menace. Une menace pour ses compagnons, pour son amie de toujours, Imoen. En réalité, il devenait une menace pour le monde. Il était une aberration, une erreur, et tôt ou tard, il contribuerait à déséquilibrer ce que Jaheira appelait la « Balance ». Une voix douce et amicale le tira de sa détresse, et Imoen posa une main chaleureuse sur le bras de son ami.

− Ne t’en fait pas, le rassura-t-elle. Tu es peut-être un enfant de ce dieu maléfique, mais tu n’es pas comme Sarevok. Tu es bon, et tu ne t’es jamais laissé gagner par ton étrange pouvoir, tu te rappelles ?

Jaheira était restée silencieuse, mais le visage souriant de Khalid lui laissait sous-entendre qu’au moins lui partageait le point de vue d’Imoen. Ils avaient vécu nombre d’aventures depuis leur rencontre tardive à l’auberge du Brasamical. Cela signifiait-il quelque chose pour eux… ?

− Ce n’est pas d’où tu viens qui compte à nos yeux. Mais qui tu es.

Jaheira avait conclu par cette phrase, que Khalid et Imoen semblaient partager pleinement. Daren leur rendit leurs sourires, et sécha les quelques larmes qui s’étaient formées aux coins de ses yeux. Il reprit le journal en main, et continua sa lecture là où il l’avait laissée.

« Il en a tous les stigmates et cela pourrait expliquer la curiosité que Gorion manifeste pour mes études. Je ne peux rien faire maintenant, mais il faudra absolument que je retourne là-bas pour tuer cette créature. Ce serait de la folie de laisser la vie sauve à l’un de mes frères, surtout s’il a été élevé par les Ménestrels (et je suis sûr que Gorion en est un).

 

Le 5 Mirtul 1370 : Aujourd’hui, j’ai rencontré Reiltar à la Porte de Baldur. Il a installé sa base dans le château d’une famille de nobles déchus. D’après mon « père », tout se déroule sans incident. Mulahey a établi son campement dans les mines de Nashkel et ses servants kobolds devraient être en train de contaminer le minerai de fer. Seuls quelques esclaves ont commencé à exploiter le minerai à Bois-Manteau, mais Reiltar m’assure qu’une fois les pillages commencés, nous pourrons nous procurer régulièrement de nouveaux esclaves.

 

Le 8 Eléasias 1371 : J’ai rencontré les chefs du Frisson et les Griffes Noires. J’éprouve peu de sympathie pour Ardenor, le chef du Frisson, mais Taugosz semble être un homme de parole. Pendant le restant de l’année, je vais devoir travailler avec les mercenaires.

 

Le 23 Uktar 1372: Tout va bien. Le minerai extrait de Nashkel a commencé à se détériorer et mes mercenaires ont fait du bon travail en détruisant tous les convois qui acheminaient du métal vers la Porte de Baldur. Bien que certains aient été capturés, la plupart pensent travailler pour les Zhents ; aucun trouble n’a donc perturbé le Trône de Fer. Il est évident que les Zhents de la Forteresse Noire n’apprécieront pas cette utilisation abusive de leur nom. Il faudra que je me méfie de leurs agents dans les prochains mois.

 

Le 14 Tarkash 1373 : Je pense avoir maintenant le temps de m’occuper de ce vieux Gorion et de son rejeton. Je vais informer mes hommes que je serai absent pendant les prochaines semaines.

 

Le 28 Kythorn 1373 : Les choses ne se sont pas déroulées exactement comme prévu, mais je peux encore sauver la situation. Daren est en route pour la Porte de Baldur ; si je pouvais l’attirer à Château-Suif, j’aurais un bouc émissaire parfait. Mon « père » y rencontre les Chevaliers de l’Ecu de Sembie. Si je veux montrer que je suis digne de porter la cape de mon ascendant, je dois faire vite ! Mon père a bloqué toutes mes tentatives visant à intensifier les hostilités entre l’Amn et la Porte de Baldur. Il faut que je me débarrasse de lui et de ses associés. Une chose reste évidente : ce ne sont pas les dopplegangers qui tueront Reiltar, car je me réserve cet honneur. Je pense qu’une hache sera parfaite pour cette tâche. »

La suite, si elle avait été consignée, ne l’avait pas été ici. Néanmoins, ce journal constituait déjà un recueil de preuves flagrantes, et pouvait à lui seul contrecarrer les plans de Sarevok et les disculper de leurs supposés crimes. Sa nomination en tant que grand duc devait avoir lieu le lendemain matin, et ils devaient absolument trouver un moyen de s’y rendre afin d’annuler la procédure et de le confondre de tout le monde.

Il était tard, et chacun rejoignit sa chambre. La mission qui les attendait le lendemain était aussi délicate que primordiale, et tous avaient besoin d’une longue nuit de sommeil.

Daren ne trouva pas tout de suite le repos. Les révélations du journal de Sarevok et les propos de Tamoko prenaient à présent tous leur sens, et il les disséquait un à un à la recherche de leur véritable signification. Il était le fils d’un dieu mort et maléfique. En plus du terrible sentiment de culpabilité qu’il portait, ce fait en impliquait un autre tout aussi douloureux. Son ennemi, Sarevok, était donc son frère. Même si les liens de parentés traditionnels n’étaient pas en jeu, il partageait avec lui plus qu’avec n’importe qui d’autre. Il savait qu’un jour, une confrontation entre eux aurait inévitablement lieu. Quelque chose au plus profond de son être le savait. Et même s’il parvenait à trouver d’ici là la force nécessaire de battre Sarevok, il ne pourrait jamais effacer le fait qu’il aurait ainsi tué son frère. Il finit par s’endormir, au beau milieu de la nuit, une voix familière répétant en écho dans ses rêves « Tu finiras par apprendre… ».

Le palais ducal était dans le riche quartier nord de la ville. Un mur d’enceinte intérieur délimitait d’ailleurs le parc qui entourait le somptueux bâtiment. Les drapeaux de toutes les provinces du royaume flottaient à la brise légère du matin, et une agitation peu commune pour ce district habituellement calme régnait devant les grilles de l’édifice. Toute la fine fleur de la Porte de Baldur avait été conviée à la nomination du futur duc, et deux gardes en armure contrôlaient méticuleusement toutes les entrées. Les quatre compagnons restèrent quelques instants dissimulés dans la foule à observer le va-et-vient, et remarquèrent que toutes les personnes invitées présentaient en entrant un document portant le cachet ducal.

− Il nous faut l’une de ces invitations, marmonna Jaheira aux trois autres.

− La cérémonie commence dans moins d’un quart d’heure, ajouta Khalid. Il faut faire vite !

Imoen fronça les sourcils, concentrée, et prit à son tour la parole.

− Restez ici, je m’en charge. Je suis de retour dans cinq minutes, tout au plus.

Sur ces paroles, elle se faufila et disparut dans la foule.

− Je pense qu’on peut lui faire confiance, lança Daren. Imoen nous a prouvé plus d’une fois sa valeur, et j’ai pour ma part une totale foi en ses capacités.

Les deux demi-elfes ne purent qu’acquiescer, et ils attendirent que revînt leur coéquipière. Daren était nerveux, et avait du mal à apaiser sa respiration saccadée. Tout à coup, une voix féminine s’éleva derrière lui.

− Suivez-moi. Ce ne sera pas long.

Il reconnut aussitôt la jeune femme de la veille, Tamoko. Jaheira intervint aussitôt, en élevant la voix.

− Qu’est-ce que vous nous voulez encore ?

− Laisse, la coupa Daren, je n’en ai pas pour longtemps.

Jaheira haussa les sourcils d’un air surpris et contrarié, mais n’insista pas davantage. Tamoko s’enfonça dans la foule, invitant Daren à la suivre.

− Ne vous arrêtez pas, continuez de marcher.

Daren s’exécuta, la suivant péniblement à travers le flot de personnes.

− J’ai votre collier, finit-il par lui dire.

Il sortit le bijou et lui tendit. Tamoko le considéra un instant comme s’il s’agissait d’une pièce rarissime, puis le rangea dans sa sacoche.

− Merci. J’ai une faveur à vous demander, finit-elle par dire.

Elle s’était arrêtée. Pour la première fois, elle avait baissé la tête, et son ton était presque suppliant.

− Voici ma requête, même si elle va peut-être vous paraître étrange. Je vous charge de faire échouer Sarevok, l’homme qui est la cause de tous vos malheurs. Détruisez ses plans, et arrêtez ses machinations. Il faut que vous lui ôtiez cette conviction qu’il a de pouvoir réussir dans la voie qu’il suit. Et…

Elle hésita une seconde.

− Laissez-le en vie… Faîtes cela pour moi… Je l’aiderai à vivre en homme, et non en ce dieu qu’il s’imagine être…

Daren était stupéfait. Ce que cette femme lui demandait en ce moment même était tout simplement irréalisable.

− Je doute qu’il soit possible de tenir une telle promesse… Même si je décide de ne pas chercher la confrontation, c’est jusqu’à présent lui qui m’a attaqué, et je n’ai fait que me défendre.

− Sarevok cherche à détruire tout le monde, par seulement vous, reprit-elle aussitôt. Vous présentez pour lui un intérêt particulier, de par vos origines communes. Vous êtes une rivalité possible, l’une des rares personnes à mériter son attention personnelle, et surtout…

Elle marqua une légère pause.

− Vous êtes de sa famille.

Elle s’arrêta de nouveau, levant le regard vers Daren.

− Je sais, lui répondit-il. J’ai tout découvert dans son journal que détenait Cythandria.

− Je vois… Mais je peux vous apporter d’autres réponses. Un bâtiment délabré, dans le quartier Est. Trois portes rouges, et à l’intérieur, un escalier menant dans les profondeurs. Vous aurez besoin d’aller là-bas un jour.

Daren la dévisagea quelques secondes sans rien dire. Ce qu’elle disait n’avait aucun sens, et il se rendit compte que plusieurs minutes s’étaient écoulées depuis le début de leur entretien. Imoen était peut-être même déjà revenue.

− Excusez-moi, je dois vous laisser, lui répondit-il. Mes compagnons m’attendent et…

− Ne le jugez pas trop vite, le coupa-t-elle d’une voix implorante. Vous avez eu Gorion pour vous guider, Sarevok n’a eu personne. Sa force, il la tire de sa haine, de cette volonté de s’élever au-dessus de ceux qu’il sait inférieurs. Son sang divin a soif de conquête… C’est pour cela qu’il faut le vaincre, mais pas le tuer. S’il vous plait…

Elle avait fini dans un murmure.

− Vous l’aimez ?, finit par demander Daren.

C’était plus une remarque qu’une question. Cette voix, ce regard, tout trahissait ce sentiment dans son attitude. Tamoko ferma les yeux en silence, et des larmes coulèrent sur ses joues.

− Je ferai ce que je pourrai, reprit-il.

Elle lui lâcha aussitôt les mains et disparut dans la foule en murmurant un dernier « merci ». Daren se retourna, et chercha du regard ses compagnons. Imoen devait être revenue, et il ne leur restait que quelques minutes pour entrer dans le palais avant le début de la cérémonie.

− Ah ! Te voilà !, l’interpella Jaheira. Imoen a réussi à dérober une invitation officielle.

Le visage de Daren s’éclaira aussitôt. Leur petite voleuse était une véritable artiste en la matière. Il allait la féliciter lorsqu’il s’aperçut que tous ses compagnons portaient un air grave sur leur visage.

− Quel est le problème ?

Imoen répondit la première.

− Je n’ai récupéré qu’un seul billet… Et nous sommes quatre.

Il réalisa aussitôt la situation. Seul l’un d’entre eux pourrait franchir les grilles du palais. Jaheira allait prendre la parole, mais Daren la coupa.

− Je vais y aller. Donne-moi le journal de Sarevok et l’invitation.

Jaheira le toisa du regard en fronçant les sourcils. Son expérience était certes bien plus importante que la sienne, mais il avait mille raisons de plus d’accomplir cette mission.

− Cet homme a tué mon père, Jaheira !, répondit-il à sa désapprobation tacite. Il a lancé des assassins à mes trousses dans tous le pays, et plus que tout, c’est… c’est mon demi-frère ! Je dois m’y rendre, moi. Excusez-moi, vous tous, je… il faut que je le fasse.

Aucun ne répondit sur le moment. Jaheira avait toujours le visage crispé, mais son expression trahissait une certaine compréhension.

− Tiens, vas-y.

Khalid lui tendit le journal et le parchemin officiel du palais.

− Nous t’attendrons aux alentours, continua-t-il.

Imoen s’approcha de lui, et l’embrassa sur la joue.

− Bonne chance, et bon courage.

Daren souffla un instant, rassemblant ses esprits, puis se glissa dans la file indienne qui menait au palais.

L’ombre de Sarevok

Il n’y avait personne. Ni sentinelle, ni patrouille aux couleurs grises du Trône de Fer. La grande porte d’entrée du manoir de la guilde marchande était entrouverte, et personne ne montait la garde en ce moment.

− Profitons-en ! Nous devons entrer tant que la voie est libre !

Jaheira leur fit un signe de la main, et tous se dirigèrent d’un pas leste vers les marches de l’entrée. Soudain, surgie de nulle part, une silhouette en armure noire sortit de la foule et se dressa en travers de leur chemin. Daren avait déjà porté la main au fourreau, mais la personne devant eux ne semblait pas agressive. C’était une femme, jeune, les cheveux noirs comme la nuit contrastant avec son visage d’albâtre. Elle demeura immobile quelques instants, les dévisageant un à un de ses yeux à peine bridés. Pendant quelques secondes, personne ne bougea. Son regard se posa alors sur Daren, avant qu’elle ne prît enfin la parole.

− Tu te nommes Daren, commença-t-elle son regard toujours fixé sur lui. Je dois te parler un instant de quelque chose d’important.

Tous les quatre s’échangèrent un regard incrédule. Daren allait ouvrir la bouche pour lui répondre, mais elle le coupa avant qu’il n’ait eu le temps de prononcer un mot.

− En privé.

Daren fronça les sourcils. Son regard croisa celui de Jaheira, qui lui signifia d’un léger signe de la tête qu’ils ne le perdraient pas de vue. Qui était cette femme ? Son accoutrement sombre rappelait à Daren celui des assassins qu’il avait croisés quelques semaines auparavant, mais quelque chose dans son visage pourtant dur lui inspirait une certaine sympathie. Il la suivit un peu plus loin, à l’écart de toute autre oreille, jetant un dernier regard à ses compagnons.

− Je serai directe, commença-t-elle. Je connais vos projets, et je peux vous aider à les réaliser. Mais je vous demanderai une contrepartie en échange.

Daren écarquilla les yeux, se demandant où elle voulait en venir.

− Excusez-moi ? Je n’ai pas bien compris ce que vous m’avez dit…

Elle souffla d’un air agacé, et répéta ses mêmes propos.

− Comment pouvez-vous savoir quels sont mes projets ?, répliqua Daren, de plus en plus méfiant. Vous connaissez mon nom, mais n’importe qui d’un peu attentif pourrait en faire autant. Si vous voulez que je vous fasse confiance, il faudra me convaincre ! Je ne connais même pas le vôtre !

Elle ferma les yeux un instant, et les rouvrit quelques secondes plus tard.

− Bien, je vais vous révéler certaines choses, mais je ne pourrais pas vous en dire davantage tant que notre marché ne sera pas conclu.

Daren n’avait pas la moindre idée de ce marché dont elle parlait, mais il l’écouta attentivement.

− Vous pouvez m’appeler Tamoko. Pour commencer, vous devez savoir que le duc Eltan est gravement malade. Et si je vous dis que celui qui prétend soigner cette maladie n’est autre que celui qui la provoque, je suppose que vous l’aviez déjà pressenti ? Oui, sûrement. Vous êtes un être particulièrement intelligent, et la tutelle de Gorion n’a pu que renforcer cet avantage.

Daren se tendit à l’évocation du nom de son défunt père adoptif. Il s’était juré de ne plus se laisser guider par ses émotions à ce sujet, et cette Tamoko ne l’amadouerait pas aussi aisément que l’avait fait Sarevok.

− Il vous a suffit de me suivre pour entendre ce nom. Ce n’est pas avec des choses aussi simples que vous gagnerez ma confiance.

Elle le regarda fixement quelques secondes, sans parler, puis continua.

− Mais cette famille ne vous connaît pas. Oh, non, pas autant que je vous connais moi… Encore une fois, j’en sais long sur vous, peut-être plus que vous-même.

Daren commençait à se lasser de son énigmatique discours, et allait faire demi-tour pour rejoindre ses compagnons, lorsqu’elle posa sa main gantée sur son épaule.

− N’avez-vous pas l’impression de ne parfois pas être totalement vous-même ?

Daren s’immobilisa aussitôt. Savait-elle ? Etait-elle au courant ? Personne ne pouvait lui avoir dit, et la coïncidence était beaucoup trop invraisemblable pour n’être que le fruit du hasard.

− Trois choses incarnent la force, reprit-elle. L’amour de la vie, la peur de la mort, et la famille. Et… une famille qui aimerait la mort aurait une particulièrement grande influence…

Elle s’approcha de lui, rapprochant ses lèvres de son oreille. Daren sentait à présent son souffle rapide et l’air qu’elle expulsait lui chatouillait doucement la nuque.

− Le sentez-vous ?

Elle lui avait murmuré ces paroles.

− Le sentez-vous, … Lui ? Il vous déteste, … vous savez ?

Daren n’arrivait plus à faire le moindre mouvement. Cette femme venait de mettre des mots sur quelque chose qu’il avait gardé enfoui au plus profond de son âme. Il entendait la voix, cette terrible voix grave et monocorde. Qu’était-elle ? Qui était-elle ?

− Vous devez entrer dans le siège de Trône de Fer.

Elle s’était éloignée de lui et avait repris son intonation naturelle.

− Je ne peux rien vous révéler de plus tant que vous n’avez pas accompli quelque chose pour moi.

Sa curiosité était trop forte. Cette femme ne mentait pas, c’était évident maintenant. Elle en savait bien plus sur lui que quiconque, et c’était une occasion inespérée de faire enfin la lumière sur ce qui lui arrivait. Il lui répondit d’un signe de tête affirmatif, et écouta sa requête.

− Au cinquième étage du bâtiment, il y a des chambres, privées. Sarevok, ainsi que son père adoptif Reiltar, y résidaient à une époque. Depuis la mort de ce dernier, c’est Cythandria, une catin qui s’est mis en tête de devenir la femme de Sarevok, qui y loge. Elle… possède un collier qui m’appartient, et je vous demande de le récupérer pour moi.

Daren haussa les sourcils d’un air dubitatif.

− Même si par miracle on arrivait à entrer dans le bâtiment, je ne suis pas sûr que cette Cythandria nous laisserait son collier sur une simple demande…

− Je ne vous demande pas de me ramener cette fille des rues en vie, le coupa-t-elle d’un air dur. Tuez-la si elle résiste.

Son regard était brûlant, et contrastait avec les traits fins de son visage.

− Et vous trouverez sans doute là-bas des preuves qui vous mettront hors de cause du meurtre dont on vous accuse…, ajouta-t-elle. Je dois vous laisser maintenant. Réfléchissez à ma proposition. Je vous recontacterai plus tard.

Daren ne répondit pas, et partit rejoindre ses compagnons. Les propos de Tamoko résonnaient encore dans son esprit, et il était partagé entre renoncer à cette mission qui n’était plus ou moins qu’un assassinat, et avoir des réponses à ses éternelles questions. Il rejoignit Jaheira, Khalid et Imoen qui le surveillait un peu plus loin, et les mis au courant du marché que Tamoko venait de leur proposer. Cependant, il ne parla pas de ses rêves, et mentionna seulement la promesse d’informations qu’elle lui avait faite.

Plusieurs minutes s’étaient écoulées depuis leur arrivée sur les docks, mais les marches du Trône de Fer demeuraient vides. Aucun garde, aucune sentinelle ne surveillait l’entrée. Cette situation contrastait particulièrement avec la vigilance exagérée qu’ils avaient dû affronter la fois précédente. Il se passait quelque chose d’étrange à l’intérieur du bâtiment. Ils poussèrent la lourde porte du manoir et pénétrèrent dans le grand hall de la guilde. Là, une petite dizaine de personnes poussait des cris de protestation devant l’escalier montant aux étages, dont deux gardes peinaient à bloquer l’entrée. « Remboursez ! », « c’est un scandale !» et autres invectives variées résonnaient avec force dans la pièce. Des projectiles improvisés volaient vers les deux sentinelles affolées de devoir tenir tête à la foule en colère. Le petit groupe s’approcha des deux gardes, et Jaheira prit la parole.

− Laissez-nous passer. Nous devons absolument monter à l’étage.

− N’approchez pas !, s’écria l’un d’eux, affolé.

− Calmez-vous, répondit Khalid. Nous sommes de la sécurité nous aussi, et nous devons voir Cythandria.

Le garde se raidit à l’évocation du nom de sa maîtresse et laissa passer le petit groupe, ne souhaitant pas s’attirer plus d’ennuis qu’il n’en avait déjà. Ils montèrent rapidement les marches et arrivèrent au premier étage, où le spectacle qui s’offrait à eux était édifiant. Il n’y avait plus ici le moindre personnel, et de nombreux meubles étaient renversés ou brisés. La plupart des décorations murales avaient été arrachées, et on aurait dit que des pilleurs étaient venus saccager les lieux.

− Quel bazar !, s’exclama Jaheira. Quand j’étais venue ici l’autre fois, c’était impeccable ! Je me demande ce qui a pu arriver…

− J’ai ma petite idée là-dessus, proposa Imoen.

Daren la dévisagea un instant, et comprit où son amie voulait en venir. Cette situation lui rappelait lui aussi un autre évènement.

− Il s’est passé le même genre de choses aux Sept Soleils, compléta-t-il. La guilde a fait faillite, et tout le personnel a déserté, n’étant plus payé. Je crois que ces gens au-dessous viennent réclamer leurs investissements…

− Montons, conclut Jaheira. Notre cible est au cinquième étage, c’est bien ça ?

Ils poursuivirent leur ascension, et surprirent au troisième étage deux hommes fouillant les quelques meubles encore en place.

− Si vous nous attaquez, nous nous défendrons chèrement !, clama l’un d’entre eux à leur attention.

Ils avaient déjà sortis leurs armes, s’attendant à faire face aux vigiles du Trône de Fer.

− Calmez-vous, leur lança Jaheira. Nous ne sommes pas ici pour vous détrousser, et encore moins de la sécurité. Nous aimerions juste avoir des précisions sur ce qui s’est passé.

Les deux hommes se détendirent, et voyant qu’aucun ne sortait ses armes, s’approchèrent plus confiants.

− Il y a une semaine environ, Reiltar, Brunos et Thaldorn ont été assassinés, commença le premier. Vous savez de qui je parle ?

Ils acquiescèrent en même temps. Comment auraient-ils pu oublier ces noms-là… ?

− Ce Sarevok, le fils adoptif de Reiltar, s’est autoproclamé chef aussitôt, reprit-il d’un air méprisant. Mais la seule chose qu’il a faite, c’est de vider les caisses, et de laisser la guilde sans argent avec des dettes colossales !

− Nous avions investi toutes nos économies dans le Trône de Fer, moi et mon frère, renchérit le deuxième. Et nous venons reprendre ce qui est à nous !

− Sarevok nous a abandonné depuis qu’il s’est mis en tête de devenir grand duc. Et il a laissé les rennes de la guilde à sa concubine, cette sorcière de Cythandria.

− De toute façon, même si elle était compétente, le Trône de Fer est ruiné, et rien ni personne n’y peut plus rien maintenant…

La situation était donc bien la même qu’aux Sept Soleils. Sarevok avait noyauté la guilde, et l’avait ensuite mise en faillite. Leur entretien terminé, les deux frères reprirent leurs fouilles des quelques objets de valeurs qui n’avaient pas encore été pillés, tandis que le petit groupe se remit en marche vers les étages supérieurs.

− C’est complètement aberrant, finit par dire Imoen. Eliminer les Sept Soleils, je comprends… Mais éliminer le Trône de Fer… ? Quel intérêt Sarevok a-t-il à faire ceci ? Si c’est bien lui qui a assassiné son père, il a tout fait pour contrôler entièrement la guilde… pour la mettre en faillite juste après ?

Personne ne lui répondit, car tous se posaient en réalité cette question. Si son but ultime était de devenir l’un des quatre ducs de la Porte, rien ne l’obligeait à abandonner une affaire rentable comme le Trône de Fer. Ils avaient à peine monté les dernières marches qui menaient au cinquième étage qu’une voix féminine aigue s’adressa à eux.

− Ah ! L’épine dans le pied de Sarevok… Je me doutais que vous viendrez ici.

La jeune femme qui venaient de les accueillir ainsi était richement vêtue de soie mauve, et portait un chapeau orangé excentrique.

− Sarevok m’avait prévenue de votre évasion de Château-Suif…, reprit-elle sur le même ton hautain. Dites-moi tout, c’est cette harpie de Tamoko qui vous envoie ? Qu’elle ne se fasse pas d’illusion ! C’est moi qu’il a choisie pour être sa femme ! Elle ne représente plus rien pour lui à présent !

Sa voix montait au fur et à mesure qu’elle lançait ses menaces. Daren se dit en lui-même que leur employeur ne leur avait pas tout dit au sujet de sa relation avec Sarevok. Probablement les avait-elle manipulés, mais ils avaient besoin de réponse, lui en particulier, et il décida de s’en tenir à leur plan pour le moment. La jeune femme était seule, et ils n’auraient aucun mal à récupérer son collier, ainsi que tout autre document intéressant.

− Bien, reprit-elle de façon tout aussi méprisante, vous êtes parvenus jusqu’ici, mais votre route s’achève maintenant. Sarevok me récompensera pour cette victoire facile.

Ils se regardèrent un instant, se demandant comment cette frêle jeune femme allait s’y prendre pour leur barrer la route. Tout à coup, elle sortit deux figurines étranges de sa robe qu’elle jeta au sol devant elle en prononçant une incantation.

− Attention ! De la magie !, s’écria Imoen.

Elle avait raison. Une épaisse fumée s’éleva du sol à l’impact des deux figurines, et deux formes gigantesques surgirent du néant. Deux ogres de plus de deux mètres étaient apparus devant eux. Daren se figea aussitôt. Il revivait cette terrible scène qu’il avait vécue lors de son départ de Château-Suif. Il serra les dents quelques secondes, luttant contre cette peur panique, et dégaina son épée. Les deux mastodontes s’avancèrent d’un pas maladroit, balayant l’air de leurs épaisses masses.

− Ecrasez-les, mes mignons !, leur ordonna-t-elle.

Khalid, Daren et Jaheira s’étaient mis en position de combat eux aussi, et préparèrent rapidement une riposte. Les deux ogres avançaient toujours, fracassant tout sur leur passage. En un éclair, Khalid et Daren effectuèrent une roulade latérale, et prenant l’un des ogres de vitesse, lui plantèrent leurs deux lames dans le flanc. Dans un cri de rage, la créature se rua sur Khalid et le projeta d’un violent coup contre le mur, avant de s’effondrer, mortellement blessée. L’autre ogre ne bougeait presque plus depuis quelques secondes. Imoen le tenait tant bien que mal en joue de sa magie paralysante, contraignant la créature se débattre en vain. La demi-elfe entama alors un enchaînement de son bâton de combat, et mit l’ogre à terre en quelques secondes.

− Khalid ! Tout va bien ?

Daren s’était précipité vers son compagnon, l’aidant à se relever.

− Ne t’inquiète pas, le rassura-t-il, le souffle court, l’armoire a amorti le choc…

La jeune mage avait les yeux furibonds, son visage crispé de colère.

− Je vais vous broyer !, éructa-t-elle. Vous étriper ! Vous briser chacun de vos os ! Vous… vous…

Sa fureur l’empêchait de s’exprimer, et ses mots laissèrent vite leur place à de nouvelles incantations. Jaheira se tourna vers elle d’un air agacé et leva la paume de sa main dans sa direction. Aussitôt, de nombreuses lianes surgirent des meubles aux alentours, et emprisonnèrent fermement la sorcière.

− Ça suffit maintenant, la coupa Jaheira d’un ton calme mais ferme. Nous ne voulons pas nous battre, mais seulement obtenir des réponses.

Les plantes l’avaient presque totalement recouverte, à tel point qu’on ne percevait plus qu’une étroite partie de son visage. Cythandria se débattait toujours avec fougue, mais sa médiocre pratique de la magie ne lui était d’aucun secours face aux pouvoirs druidiques de Jaheira.

− Fouillez tout !, ordonna la demi-elfe. Les documents, les livres, tout. Nous devons trouver des preuves des agissements de Sarevok, et de quoi nous innocenter par la même occasion.

La pièce dans laquelle se trouvait Cythandria ne contenait presque que des vêtements, et seul un petit secrétaire verrouillé renfermait des écrits. Ils ramassèrent tous les documents, n’oubliant pas le collier de la magicienne, et sortirent en vitesse du manoir en ruine. Le soir était tombé sur la Porte de Baldur, et le petit groupe rejoignit l’auberge de « L’esturgeon Sautillant » afin d’y découvrir son butin.

− Cinq rouleaux, et un registre !, s’exclama Khalid. C’est une belle prise.

Ils parcoururent les parchemins rapidement, mais ils étaient trop flous pour être utilisés comme preuve contre Sarevok, ou même pour prouver leur innocence.

− D’après ce que nous savons déjà, ces nouveaux éléments nous confirment que Sarevok est bien à l’origine de l’assassinat du duc d’Ecudargent, continua Khalid, mais hélas, aucun ne le met en cause directement… Ces trois lettres ont été écrites par un assassin du nom de Slythe, et si ce qui y est écrit est exact, les autres ducs sont en ce moment même en danger de mort.

− Et les deux autres authentifient ses projets de devenir grand duc, compléta Jaheira. Regardez ici. On parle même de nous, comme croupissant dans les geôles de Château-Suif…

Daren était resté silencieux. Il avait de son côté ouvert le manuscrit et en avait feuilleté quelques pages. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre que ce livre n’était pas un simple registre. Il tenait dans les mains le journal personnel de leur ennemi, et le paragraphe qu’il venait de terminer lui transperça le cœur.

Cette nuit du 3 Mirtul 1373, l’homme en armure noire qui avait tué son père était en réalité Sarevok.

Chapitre 5 : Révélations

Plusieurs jours de marches les séparaient de la Porte de Baldur. Malgré la découverte de la supercherie de Sarevok, ils n’étaient pas plus avancés sur ses intentions que sur celles du Trône de Fer, et devaient rejoindre le duc Eltan au plus vite. Même si leurs découvertes éclaircissaient une partie de la situation, plusieurs éléments restaient quant à eux sans réelles explications. Sarevok était bel et bien responsable de la mort de Reiltar, et c’était vraisemblablement pour régner sur le Trône de Fer à lui seul. Cependant, la supposée présence de dopplegangers dans la citadelle, si tant était qu’elle fut vraie, demeurait pour le moins mystérieuse. L’intervention de Théthoril avait perturbé les plans de Sarevok, et si son but était bien de les faire arrêter, puis sans doute exécuter, ils avaient réussi à prendre l’avantage. Mais pour combien de temps ?

Tous les quatre se dirigeaient vers le nord, en direction de la Porte. Ils n’échangeaient que peu de paroles, chacun étant concentré sur les évènements passés. La nuit était tombée depuis plusieurs heures, et ils étaient à présent suffisamment loin de Château-Suif pour faire une escale en sécurité. L’atmosphère était particulièrement lourde malgré l’heure tardive, et en dépit de leur marche haletante, tous mirent longtemps à trouver le repos sous cette canicule.

Une fontaine. De l’eau fraîche jaillissant d’une fontaine de pierre devant la grande statue d’Alaundo. Il faisait chaud ici aussi, et le soleil illuminait les arbres fruitiers aux alentours. La grande bibliothèque de Château-Suif était couverte d’une chape de plomb des plus torrides. Daren se pencha au-dessus du bassin afin d’y contempler son reflet, mais il découvrit le visage d’un petit garçon d’à peine quelques saisons. Cette scène se déroulait vraisemblablement il y a de nombreuses années, mais il n’avait pourtant aucun souvenir de l’avoir vécue. Gorion se trouvait à ses côtés, sa barbe déjà grisonnante. Quel âge pouvait-il avoir à cette époque, pour n’avoir que si peu changé durant toutes ses années ? Quelques minutes s’écoulèrent sans autre bruit que celui du clapotement de l’eau, lorsqu’Ulraunt, l’un des gardiens de la citadelle, sortit de la bibliothèque. Visiblement, Gorion l’attendait. Tous deux se mirent à marcher côte à côte, à l’écart, afin de pouvoir parler sans être entendus. Daren les observait de loin, seul, devant le bac de pierre. Il n’écoutait pas vraiment la conversation de toute façon, une conversation de « grandes personnes ». Non, c’était le reflet ondulé du ciel dans l’eau qui absorbait toute son attention.

Tout à coup, un corbeau vint se poser sur la tête de la petite statue qui décorait la fontaine. Il n’avait vu que son reflet, mais sa présence le mettait mal à l’aise. Plus loin, le tête-à-tête entre les deux hommes devenait plus bruyant, plus vif. Même s’il n’en comprenait pas le sens, Daren sentait qu’un différent opposait fortement son père au Gardien des Livres. Le corbeau le toisait du haut de son perchoir improvisé, le fixant de ses yeux noirs et globuleux. Il se sentait hypnotisé par ce volatile étrange, et ne pouvait décrocher son regard du miroir de l’onde. Daren avait la nette sensation que cet animal n’était pas naturel. Il n’avait jamais observé un corbeau d’aussi près, mais comment expliquer qu’il lui distinguait des griffes crochues et squelettiques ? Etait-ce le reflet qui le déformait à ce point ? Ce regard de jais, immobile, mort, l’empêchait de faire tout autre mouvement. Il était paralysé, à la merci de cet oiseau qui devenait à chaque seconde plus menaçant. Tout à coup, un éclat de voix derrière lui le tira de sa transe.

« Ecoutez bien ! Cet enfant scellera votre mort ! »

C’était Ulraunt.

Daren leva alors les yeux, surprit par cette étrange réplique, mais l’oiseau avait disparu. Quelque chose avait changé autour de lui, un changement à peine perceptible. Comme si le soleil s’était soudainement caché derrière les nuages. Il faisait plus sombre, bien que l’astre du jour fût toujours aussi haut dans le ciel. Daren se retourna vers son père, à présent immobile et muet. Il était mort.

Le fantôme argenté de Gorion, tel qu’il lui était déjà apparu dans un autre rêve, lui désigna le bassin qu’il venait de quitter. Daren se retourna lentement, tandis que la pénombre inexpliquée recouvrait encore davantage la voûte céleste. Il plongea les yeux dans les eaux calmes devant lui, et croisa alors son propre reflet. Il avait à nouveau vingt ans, mais le regard qui le dévisageait à travers les eaux devenues lisses n’était pas le sien. Un regard noir et figé, comme celui du corbeau. Il sentait la peur, ce sentiment d’angoisse propre à ces songes, s’infiltrer lentement dans son cœur. Après quelques secondes de malaise, la sensation s’estompa, renonçant finalement à le faire céder. Son reflet s’anima alors lentement et remua les lèvres. La voix grave et monotone s’éleva, toujours menaçante, mais terriblement familière.

« Tel père, tel fils ».

− Debout ! Le soleil vient juste de se lever, et il faut qu’on reparte tout de suite.

C’était Jaheira.

− La Porte de Baldur est à cinq jours de marche, quatre si on ne traîne pas.

Contrairement aux autres fois, son rêve ne l’avait pas bouleversé au point de lui faire perdre le contrôle de lui-même. Il se souvenait précisément de ce qui s’y était déroulé, mais n’éprouvait pas ce sentiment de terreur si particulier à chaque réveil. Sa voix intérieure avait semblait-il fini par abandonner l’idée de parvenir à le submerger de son pouvoir maléfique, et sa persévérance ainsi que le soutien de ses amis en avaient eu raison.

« Tel père, tel fils ». Cette phrase mystérieuse résonnait encore dans son esprit endormi. Que voulait-elle dire ? Son père… Tout ceci avait-il un lien avec Gorion ? Ou bien… avec son véritable père ? Ce père absent dont son tuteur ne lui avait jamais rien révélé ? Quelques gouttes d’une pluie chaude l’arrachèrent à ses réflexions, et tout les quatre se mirent en route en silence, profitant de cette averse éphémère après une nuit étouffante.

Les quelques jours de marche qui les séparaient de leur destination se déroulèrent sans incident. La menace de guerre avec l’Amn était toujours présente, mais la situation à l’intérieur du royaume s’était quelque peu détendue depuis que le fer en provenance de Nashkel circulait à nouveau librement. Les portes de la ville étaient à présent ouvertes, et même si le Poing Enflammé surveillait toujours les allées et venues, chacun pouvait entrer ou sortir à sa guise sans devoir subir un interrogatoire. Se faufilant entre les marchands qui faisaient la queue sur le large pont menant au cœur de la ville, le petit groupe était de retour à la Porte de Baldur.

− Il faut qu’on contacte « La Balafre », suggéra Khalid. Il nous conduira au duc, et nous pourrons faire le point sur ce qui s’est passé à Château-Suif.

− Restons sur nos gardes, répondit Jaheira à l’attention de ses trois compagnons. La nouvelle de notre évasion est sûrement arrivée ici avant nous, et le Trône de Fer, ou Sarevok, doit sans doute s’attendre à nous voir revenir ici.

Tous les trois firent un signe de la tête, et se dirigèrent rapidement vers le bâtiment du Poing Enflammé. Ils étaient fourbus de leur marche rythmée des derniers jours, mais la rencontre avec leur allié était prioritaire sur une quelconque escale. Daren avait appris à se repérer dans le quartier occidental de la ville, et il devina au-dessus de quelques maisons les drapeaux rouges et blancs de la milice, flottant au gré du vent. Il était sur le point de leur désigner la route à suivre qu’une une main crispée se posa tout à coup sur son bras et l’attira en arrière. C’était Imoen, qui laissa échapper un cri étouffé en désignant le mur de la bâtisse qu’ils longeaient. Khalid et Jaheira se retournèrent à leur tour, et écarquillèrent les yeux d’un air stupéfait. Devant eux, placardé en lettres capitales, se dressait un avis de recherche à leurs noms.

Les portraits des quatre compagnons sous lesquels on pouvait lire la somme de la récompense de leur capture étaient à la vue de toute la population. Daren parcourut la foule d’un regard angoissé, se couvrant le bas du visage de sa cape, et découvrit avec horreur deux, trois, puis quatre autres affiches similaires un peu plus loin. Ces annonces étaient sûrement en vue depuis quelques jours, et c’était un véritable miracle qu’ils aient réussi à s’aventurer aussi loin sans être repérés.

− Là ! Attention !, s’écria Imoen en pointant un doigt devant elle.

Une petite patrouille aux insignes du Poing Enflammé se dirigeait dangereusement dans leur direction. Daren se retourna, cachant son visage, et découvrit avec stupeur d’autres gardes qui arrivaient à l’autre bout de la rue. Pris au piège… Dans quelques secondes, l’un des soldats repèrerait inévitablement cet étrange quatuor à l’allure suspecte. Le visage de Jaheira s’éclaira alors soudainement.

− Les égouts ! Vite !

Elle se précipita au sol, soulevant la grille rouillée qui menait vers les canalisations, et avant que leurs ennemis n’aient réalisé la situation, tous les quatre avaient déserté la rue au-dessus d’eux.

− Que s’est-il passé ?, se demanda Imoen à voix haute une fois en sécurité. Le Poing Enflammé est à notre recherche ? « La Balafre » et le duc Eltan étaient pourtant de notre côté, non ? Je ne comprends pas…

Ils s’échangèrent un regard en silence. Une explication venait à l’esprit de tout le monde, mais personne n’osait la formuler à voix haute.

− À moins que…, commença Jaheira.

− À moins qu’ils ne soient morts…, acheva Daren, résigné.

Cette terrible hypothèse était hélas la plus probable. Ils défiaient le Trône de Fer depuis plusieurs semaines, et avaient réalisé jusqu’où ce dont ces hommes étaient capables. Ils devaient à présent se poser et faire le point sur la situation avant de s’aventurer plus loin. Pour le moment, Sarevok était introuvable, et aucun de leurs deux contacts n’était joignable.

− Si le duc Eltan est mort, il nous sera facile de l’apprendre en traînant dans n’importe quelle auberge, remarqua Jaheira. Nous devrions nous reposer et écouter ce qui se dit. Peut-être en apprendrons-nous plus à ce moment là.

Ils ressortirent des égouts le plus discrètement possible, et s’engouffrèrent dans la première auberge qu’ils croisèrent, « L’Esturgeon Sautillant ». Il était un peu plus de midi, et la grande salle de la taverne était pleine de monde. Les conversations étaient animées, et en peu de temps, ils avaient déjà entendus de nombreuses rumeurs. Aux dires de la population, une malédiction touchait les ducs depuis une semaine, dont le dirigeant du Poing Enflammé, Eltan, tombé gravement malade de façon inexpliquée. Son état s’était soudainement empiré, et les soins particuliers qu’il recevait ne semblaient pas avoir le moindre effet.

− Et ce n’est que le deuxième !, renchérit un autre homme qui avait lui aussi suivi la conversation. Ecudargent, et dans quelques jours, Eltan suivra le même chemin que lui !

Le duc d’Ecudargent était l’un des trois autres duc de la Porte, et vraisemblablement, était mort depuis peu. Le petit groupe se lança un regard entendu à cette évocation. Aucun d’eux n’était dupe, et il n’y avait pas la moindre malédiction sous ces assassinats.

− Ils méritent ce qu’ils ont !, intervint encore une autre personne, un homme âgé à la barbe fournie. Ce sont des faibles, qui ne tiendront pas deux jours quand l’Amn nous attaquera ! Sarevok, lui, sera un duc digne de nous !

De nombreux cris, autant d’approbation que de protestation s’élevèrent dans l’assemblée. La taverne s’était en quelques instants transformée une tribune improvisée, d’où deux factions commençaient à se dessiner.

− Sarevok ? Un duc ??, murmura Imoen à ses compagnons. Comment est-ce possible ?

Jaheira lui intima le silence d’un signe de la main. Ils étaient tous les quatre aussi surpris de la situation, mais ils trouveraient sans doute une partie de leur réponse parmi la foule.

− C’est une honte !, s’écria une femme richement vêtue. Il nous a tous ruiné avec le Trône de Fer, et maintenant, il vous promet de mettre fin au désordre qu’il a lui-même créé !

− Qu’il puise dans les ressources du Trône de Fer !, lui répondit aussitôt l’homme barbu. Nous aurons des armes pour nous défendre de ces damnés Amniens ! C’est un homme juste, qui ne lésine pas à prendre aux riches pour défendre les plus faibles !

− Mais cette guerre est une farce !, réagit encore une autre personne. C’est lui qui l’a provoquée, et il vous promet à tous d’y mettre un terme !

Le débat se poursuivit ainsi encore quelques temps, révélant de nombreux éléments cruciaux à la petite troupe, en particulier la mort du second du duc Eltan, « La Balafre »…

Ils n’étaient partis que depuis deux petites semaines, mais il leur semblait que toute la ville s’était métamorphosée en leur absence. Ils furetèrent encore quelques temps, mais une patrouille intriguée par les violents éclats de voix les contraints à quitter les lieux au plus vite. Daren, Imoen, Khalid et Jaheira s’éclipsèrent dans la foule et sortirent incognito, tandis que les gardes ramenaient le calme entre les partisans et les détracteurs de l’actuel dirigeant du Trône, Sarevok.

− Vous avez entendu ça ?, demanda Khalid. Le duc Ecudargent, mort, et pire, « La Balafre » assassiné… Je n’arrive pas à y croire…

Cette nouvelle portait un nouveau coup aux adversaires du Trône de Fer, mais expliquait la situation précaire dans laquelle ils se trouvaient.

− Si j’ai bien entendu, c’est un certain « Angelo » qui le remplace, répondit Jaheira. Je mettrais ma main à couper que ce type pactise avec Sarevok…

− Et Eltan, continua Daren. Ne me dites pas qu’il est vraiment tombé gravement malade au point d’être à l’agonie en quelques jours…

− Soit il est vraiment malade, conclut Jaheira, mais rien ne dit que cela soit arrivé naturellement… Soit c’est un mensonge qui est censé expliquer son absence de la vie publique. Auquel cas… il est peut-être bien mort lui aussi…

Dans tous les cas, cela revenait au même : leurs seuls alliés ici avaient été écartés par le Trône de Fer. La situation n’était pas brillante, et leur horizon se rétrécissait à chaque minute.

− Avec deux ducs morts, Sarevok a la voie libre pour se faire nommer à leur place, remarqua Jaheira. L’une des personnes de la taverne a dit que sa nomination aurait lieu demain dans la matinée, au palais ducal. Il nous faut absolument faire quelque chose pour l’empêcher d’y parvenir… La population est bien trop occupée par la guerre pour analyser clairement la situation, et il bénéficie d’un soutien populaire indéniable. Si on ne fait rien, la situation sera encore pire…

− À ce propos…, reprit Imoen. J’ai remarqué que les seules personnes qui s’opposaient à lui semblaient être des nobles. C’est étrange, non ?

− Vous avez entendu ce qui se passe au Trône de Fer ?, intervint Khalid. J’ai l’impression que tous ceux qui avaient investis dans cette guilde ont été ruinés. Il y a peut-être un lien ?

− C’est très probable, répondit Jaheira. Nous devrions aller y faire un tour de nouveau.

Cette dernière option était particulièrement risquée, mais ils n’avaient qu’un choix limité pour continuer leur enquête. Jetant un dernier regard suspicieux aux alentours, ils se dirigèrent vers les docks, où se trouvait le siège du Trône de Fer.