L’ultime confrontation

Ses compagnons l’attendaient en haut des marches. Daren leva douloureusement un bras victorieux en brandissant son trophée.

 

− J’étais sûre que tu l’aurais !, s’exclama Imoen en levant un pouce en signe de succès.

 

Une couleur rouge sombre colorait ses vêtements déchirés et de multiples coupures le lançaient de toutes parts, mais les soins attentifs d’Aerie dissipèrent la douleur et pansèrent ses plaies en quelques instants. Il avait réussi la dernière épreuve. La dernière épreuve avant un nouvel inconnu. Un seul œil gardait encore la porte, un seul œil qu’il allait bientôt refermer.

 

− Pensez-vous qu’il sera possible de quitter cet endroit une fois la porte ouverte ?, demanda Aerie.

− Aucune idée, répliqua Jaheira en haussant les épaules.

− La meilleure façon de le savoir, c’est encore d’essayer, proposa Imoen.

 

Daren s’avança une ultime fois devant l’arche menaçante. Il tendit la dernière Larme de Bhaal, qui une fois encore se dissipa en une fumée lumineuse. Une nouvelle onde de pouvoir irradia en lui, hérissant jusqu’à ses cheveux, puis s’estompa rapidement.

 

− Regardez !, s’écria Aerie en désignant la porte.

 

Le dernier des trois yeux s’était refermé, et Daren sentit son cœur palpiter au-delà du raisonnable. Un brouillard bleu sombre nappa progressivement la roche autour de lui, remontant le long de sa colonne vertébrale en un frisson d’extase. Le pouvoir, à l’état brut. Une raie de lumière blanche se dessina à la fermeture des deux pans du portail, grossissant à chaque seconde. Sans un bruit, la porte du domaine de Bhaal s’ouvrit, les aveuglant d’un éclat insoutenable. Une ombre recouvrit progressivement la lumière, une ombre gigantesque et menaçante, suivie d’un grondement sourd et puissant. La terre se mit à trembler, et une onde de choc invisible les balaya tous les cinq, projetant leur corps plusieurs mètres en arrière. Daren se redressa aussi vite qu’il put. Le spectacle qui s’offrait à leurs yeux lui glaça le sang. Entourés de gigantesques créatures plus abominables les unes que les autres, le sorcier Irenicus se tenait devant eux, irradiant d’une magie incommensurable.

 

− Il était donc écrit que nous devions nous affronter une dernière fois…, déclara-t-il. Aucun de nous ne peut se cacher. Je vais adorer te réduire à néant, Daren… Car, vois-tu, mourir ici, c’est cesser d’exister !

 

Une demi-douzaine de démons titanesques accompagnait Irenicus. Leur peau écaillée, leurs membres difformes, ils feulaient en dévoilant des crocs monstrueux et en agitant leurs queues hérissées. La vision cauchemardesque l’aurait en d’autres temps pétrifié de terreur, mais son aura de brume bleutée le maintenait dans un état de confiance second. Jaheira tordit ses mains autour du manche de son bâton de combat, faisant crisser le cuir de ses gants. Daren respira profondément, et déclara au sorcier d’une voix tonitruante.

 

− Nous t’avons déjà vaincu une fois, Irenicus ! Tu n’as aucune chance !

− J’ai autant de chances que toi, Daren, répliqua-t-il aussitôt. J’ai affronté mes démons moi aussi. Et j’en ai même engagé quelques uns, comme tu peux le voir…

 

Son visage se déforma en un rictus maléfique.

 

− Cet enfer est peut-être de ta conception, reprit-il, mais je peux le contrôler aussi bien que toi.

− Que veux-tu dire ?

− Cet enfer est le tien, et il te semble horrible car il représente ce qu’il y a en toi. Ce pour quoi je te maudis pour me faire subir cela, intentionnellement ou non ! Mais l’heure n’est plus aux bavardages… Nous allons nous affronter, une toute dernière fois. L’un de nous n’est pas vraiment mort, et s’il n’en reste qu’un, l’autre pourra sortir d’ici en vie. Mais… je vais ordonner à cet endroit de te détruire…

 

Une tension familière sous sa peau paralysa Daren. Il sentait la puissance de l’Écorcheur s’étendre rapidement et, malgré ses efforts, entamer une mutation imminente.

− Bouh se moque de tes théories, sorcier !, tonna Minsc. Tu vas mourir à nouveau, que tu soies déjà mort ou non !

− Cette situation est étrange, répondit Irenicus en haussant les sourcils d’un air amusé. Mais je n’ai aucun doute sur son issue.

 

La voix tremblante d’Aerie s’éleva alors derrière lui.

 

− Je suis descendue en enfer pour combattre aux côtés de quelqu’un qui m’est cher ! Qui vous aide, Irenicus ? Ces démons ? Vous allez mourir seul, et vous le savez !

− Trêve de discours inutiles, trancha Jaheira en fendant l’air de son arme. Tu nous as suffisamment tourmentés. Et pour cela, tu vas mourir ici même !

 

Daren était à bout de force. Sa peau s’étirait à un tel point qu’elle en ravivait ses blessures. Quelques secondes de plus, et l’Écorcheur prendrait possession de son esprit.

 

− Minsc commence à être fatigué de courir après ce mage…, soupira le rôdeur en serrant les dents. Bouh va en finir une bonne fois pour toutes avec tes globes oculaires ! Et tu ne te relèveras pas !

 

Il tira soudainement son épée au dessus de lui et rugit d’une voix si puissante que les créatures infernales eurent un mouvement de recul.

 

− Infamie, goûte à mon épée ! Epée ! Goûte à cette infamie !

 

Minsc s’élança dans la bataille, et le combat commença. Un hurlement de douleur déchira les airs. Du corps du sorcier jaillit une encolure osseuse, et de longues et puissantes griffes se dessinèrent à chacun de ses doigts. Son masque de fer se fendit et explosa, laissant apercevoir des crocs menaçants autour d’une gueule béante infernale. Tandis que Daren entamait sa mutation inexorable, l’Écorcheur s’emparait aussi d’Irenicus. La brume s’épaissit encore davantage, une brume bleue sombre, tirant légèrement sur le violet. Pour la première fois, malgré la douleur, malgré la tension, Daren parvint à conserver suffisamment de lucidité pour distinguer son environnement. Ses réflexes étaient aiguisés à leur extrême limite et d’un bond, il fondit sur la bête osseuse qu’était devenu le sorcier.

Une magie lumineuse explosa au-dessus de lui, arrachant quelques lambeaux de chairs aux créatures démoniaques. Minsc affrontait à lui seul trois adversaires, son épée tournoyant autour de sa tête entaillant les peaux rugueuses des alliés du mage noir. Les muscles de ses bras semblaient avoir doublé de volume, et il tailladait vivement chaque griffe qui le menaçait de trop près. De l’autre côté, Jaheira exécutait des roulades acrobatiques, maintenant l’attention des créatures sur elle tout en évitant leurs coups. Son bâton crépitait d’un halo électrique, dont elle déchargeait la fureur à chacun de ses assauts. En arrière, une aura rougeoyante s’était enflammée autour des épaules d’Imoen, et avec Aerie, elles foudroyaient les démons de leur magie dévastatrice, protégeant dans le même temps de leurs compagnons.

Daren et Irenicus se livrait un duel à mort. L’essence de l’Écorcheur s’était emparée d’eux, s’imposant à leur corps même. Les deux parties jumelles de l’âme de Bhaal s’affrontaient de toutes leurs forces. Daren sentait son corps craquer sous la pression intolérable qui s’écoulait en lui. Pour il ne savait quelle raison, la brume autour de lui ne l’aveuglait pas entièrement, mais aiguisait à l’inverse sa perception sans pour autant le faire basculer totalement dans une folie irréversible. Le sol lui-même tremblait à chacun de leurs coups, et la roche se fendait sous la puissance de leurs assauts, laissant jaillir quelques éruptions de magma fumant. Le corps de Daren suintait de multiples blessures, autant provoquées par Irenicus que par lui-même, mais le combat tournait en sa faveur. À l’inverse de sa propre expérience, Irenicus découvrait les pouvoirs de l’Écorcheur, et il ne maîtrisait pas son état aussi bien que lui. À ses côtés, ses compagnons tenaient leurs positions avec rage, et barraient la route chacun à trois démons de presque trois mètres de haut. Une magie multicolore irradiait les parois de la grotte, enflammant les corps démoniaques des alliés d’Irenicus. Chacun des coups de Daren faisait reculer le sorcier, l’acculant contre la porte, de plus en plus proche.

Tout à coup une poigne puissante et implacable le souleva dans les airs. Le plus imposant des démons, dont le cou difforme arborait deux têtes monstrueuses, venait de le saisir à pleines mains et le dirigea vers l’une de ses gueules aux crocs acérés. Daren maintenait sa mutation depuis un peu plus de cinq minutes maintenant, et dans quelques instants, son corps ne pourrait plus supporter la formidable tension de l’Écorcheur. Malgré sa force décuplée, il ne parvint qu’à contraindre le démon à renforcer sa prise de sa deuxième patte. La brume tira soudainement vers un rouge violacé, et sa conscience s’évapora brusquement à l’approche d’une mort certaine. Une vingtaine de crocs suppurant d’un liquide orangé s’approchèrent de lui dans un rugissement gargantuesque. Ce monstre démesuré allait le dévorer, et sa transformation faiblissante en Écorcheur ne le sauverait pas. Daren se débattait, de toutes ses forces, mais la poigne du démon ne lui laissait aucune échappatoire. Tout aussi soudainement, le mouvement ralentit, jusqu’à s’immobiliser totalement.

 

− Tu ne toucheras pas à un seul de ses cheveux !, hurla une voix féminine en contrebas.

 

Un éclat vert vif irradia près du sol, et recouvrit bien vite toute autre lumière.

 

Que Sylvanus te renvoie dans les Abysses !

 

Une peau d’écorce recouvrit soudainement le corps du démon, tandis que de véritables branches d’arbres transperçaient sa chair de part en part. La créature relâcha un bras de sa prise, avec lequel elle s’évertua à arracher la multitude de plantes qui poussaient à même sa peau. Jaheira se tenait juste aux pieds du démon, ses deux paumes plaquées contre sa jambe et ses cheveux ondulant au-dessus d’elle, soulevés par la puissance de la magie qu’elle déployait. Le démon se transformait petit à petit en arbre, et de chacune de ses plaies jaillissait une nouvelle ramure florissante.

Et tout bascula soudainement. Une patte griffue transperça l’armure de la druide. Une autre créature qu’elle avait délaissée pour se porter au secours de son ami venait de la traverser en plusieurs points vitaux. Le temps sembla se figer l’espace de quelques secondes. Jaheira rouvrit lentement les paupières, le visage étonnamment calme, et ses yeux croisèrent ceux de Daren. Son regard, intense et déterminé, se troubla, et un mince filet de sang s’échappa du coin de ses lèvres. Le démon retira ses griffes de son corps et la druide s’effondra au sol, inanimée.

La brume devint alors écarlate, puis bascula finalement vers le noir. L’essence du Meurtre, exacerbée par sa colère et sa haine, ne pouvait plus être contenue. La griffe qui le retenait prisonnier explosa sous sa pression, et Daren s’élança vers Irenicus, concentrant ses puissantes émotions en une attaque dévastatrice. Son bras transperça le corps du sorcier, tandis que le monde s’écroulait autour de lui.

 

− Que se… passe-t-il… ?, bredouilla Irenicus qui reprenait peu à peu forme humaine. Mon… pou…voir… Je…

 

La rage se changea en colère. Puis la colère en désespoir. Un flux rayonnant et ininterrompu s’échappait du sorcier mourant, une connexion invisible entre les deux parties de son âme. Daren se sentait à nouveau entier. À l’unisson avec lui-même. La brume vira progressivement vers une couleur bleutée, puis s’estompa totalement. Mille sensations s’entrechoquèrent dans son esprit qui redécouvrait enfin la saveur d’émotions entières et pures. Il se trouvait toujours face à Irenicus, dont le visage perdait ses dernières couleurs dans un râle d’agonie. Un vent, fort et gelé, se leva tout à coup, emportant tout sur son passage. Daren sentit ses pieds se soulever du sol. Une lumière aveuglante le priva de ses sens tandis que son esprit était happé vers le ciel. Tout disparut dans un éclair argenté, et une sensation de chaleur le ramena lentement à la réalité. Il était en vie. Et son âme était à sa place.

La dernière Larme

Étrangement, le démon ne montait pas la garde à l’entrée de la caverne cette fois-ci. Les ténèbres recouvraient la grotte devant lui, et Daren dut fermer les yeux un instant pour s’accoutumer à l’obscurité. À l’autre extrémité, une silhouette massive se dessinait autour de deux points jaunes étincelants.

 

− Ainsi nous nous retrouvons. Ce lieu de châtiment est l’endroit idéal pour un nouveau face-à-face, tu ne crois pas, mon frère ?

 

Ce n’était pas possible. L’homme se redressa de toute sa hauteur et s’avança vers lui, les grincements de son armure métallique noire se répercutant sur les parois de la caverne.

 

− Sarevok ?

 

Un rire sonore et diabolique lui déclencha un frisson. Il ne pouvait que fixer, impuissant, l’incarnation en armure qui marchait droit dans sa direction.

 

− Oui… Ou ne suis-je peut-être qu’un simple écho… ? Mon esprit a rejoint celui de notre père après que tu m’aies tué.

− Sarevok !, s’écria Daren, qui retrouva soudainement ses esprits. Mais… Comment… ?

− J’ai en ma possession une des Larmes de Bhaal dont tu as besoin, le coupa-t-il.

 

C’était donc Sarevok son dernier adversaire. Daren serra la main sur la garde de son arme, qui avait jadis appartenu à son ennemi, et respira profondément. Contrairement au cours de leur premier affrontement, il ne le craignait pas. Malgré son impressionnante armure de métal noir, malgré son casque hérissé de pointes, il ne le craignait pas. Daren éprouvait même en cet instant un désir inavoué de le combattre à nouveau, et de le vaincre.

 

− Malheureusement, reprit Sarevok, je ne te la remettrai pas, car tu ne la mérites pas.

− La mériter ?, répondit Daren, quelque peu interloqué. Qu’entends-tu par là ?

 

Il s’était attendu à livrer un combat à mort contre son demi-frère de sang. Une déception, infime mais patente, lui pinça le cœur.

 

− Tu n’es qu’une misérable larve !, aboya Sarevok en guise de réponse. Un pitoyable rebut ! Quelle jubilation que d’avoir transpercé ton Gorion de ma lame… Et si justice il y avait, nos rôles seraient inversés à l’heure qu’il est !

 

Une fureur qu’il n’avait pas ressentie depuis longtemps germa lentement dans son esprit. Gorion… Le souvenir de son père adoptif sauvagement assassiné lors de cette nuit d’orage s’imposa à son esprit, comme si la colère et la haine qu’il avait accumulées depuis ce jour-là lui revenaient en pleine figure.

 

− Tu oses parler de Gorion !, tonna Daren en desserrant à peine les lèvres.

− Ahhh… Oui…, soupira Sarevok. Alimente ton impitoyable colère… Je sens la rage bouillonner en toi comme de la lave en fusion !

 

La brume rouge s’échappa tout à coup des murs de la caverne sans qu’il ne pût la contrôler. Gorion… L’image de son père lui revenait sans cesse, consumant ce qui lui restait de lucidité.

 

− Tu la sens, n’est ce pas ?, reprit lentement Sarevok, en détachant chaque syllabe.

 

Sa voix s’était réduite à un murmure, rauque et sifflant.

 

− La souillure étouffe ton âme tel un serpent. Elle l’enserre et y répand son venin. Cette ombre, cette colère, existe chez tous les enfants de Bhaal… mais rares sont ceux qui savent l’utiliser…

 

Le brouillard maléfique de l’essence du Meurtre recouvrit le sol comme un épais tapis de mousse. À chaque battement de son cœur, une impulsion de colère déformait l’étendue maléfique en d’inquiétantes ondes.

 

− Tu es devenu l’Écorcheur, n’est ce pas ?, lui lança soudainement Sarevok. L’avatar de feu notre père ?

 

Une angoisse montante se mêla à sa rage. Comment savait-il ? Pour la première fois, ce n’était pas du mépris qui transparaissait des propos de son demi-frère. Mais de l’amertume, voire de la jalousie.

 

− La plus sombre incarnation du Meurtre…, poursuivit-il en baissant la voix. Je la lis dans tes yeux. Rassemble cette colère contre moi… si tu en es capable…

 

Son bras marqué de cicatrices cabalistiques le lança douloureusement. Mais il ne s’agissait pas d’une quelconque blessure. Daren sentait le pouvoir de l’Écorcheur gronder silencieusement et déformer sa chair. La colère l’aveuglait à tel point qu’il ne pourrait survivre à une nouvelle transformation de son corps, car sa folie l’aurait définitivement emporté. L’angoisse montait, toujours plus pressante, resserrant son étreinte autour de son cœur.

 

− Pourquoi ?, s’écria Daren d’une voix désespérée. Qu’espères-tu de tout cela ?

− C’est à moi de poser cette question, répliqua Sarevok. Car vois-tu, c’est toi qui m’as conduit ici. C’est ton pouvoir m’a arraché aux tourments des Abysses, et qui a redonné vie à mon esprit. Pourquoi ? Pourquoi penses-tu avoir fait cela ?

 

Cela pouvait-il être réel ? Daren peinait déjà à accepter d’avoir entraîné ses compagnons en ce lieu maudit, mais il était totalement inconcevable qu’il pût avoir arraché à la mort cet être, qui avait juré sa perte.

 

− Je peux t’apprendre à utiliser ta colère, renchérit Sarevok en serrant un poing vengeur. À maîtriser cette ombre, la diriger, et l’invoquer lorsque tu le souhaites ! Devenir l’Écorcheur en suivant simplement ta volonté, et devenir l’arme du Meurtre comme tu es destiné à l’être ! Pense à moi, mon frère ! Souviens-toi comment j’ai anéanti ton cher Gorion !

 

De l’air. Il lui fallait respirer.

 

− Souviens-toi comment j’ai pillé les âmes de ton Château-Suif ! Rassemble ta rage, et fais enfin ressortir ta véritable nature ! Rassemble ta colère ! Deviens la fureur elle-même ! Car si tu n’en es pas capable, tu ne mérites pas ton destin ! Cela aurait dû être moi !

 

Il avait envie de hurler. Mais aucun son ne franchissait ses lèvres. La brume s’épaississait à chaque seconde, décuplant sa haine.

 

− Attaque-moi, vermine !

 

Une sensation de nausée le fit chanceler. De l’air. Il porta ses deux mains à ses tempes.

 

−  Attaque-moi si tu l’oses !

 

Crier. Hurler. Il ne restait plus que cette voie.

 

NOOON !!

 

Il respirait, enfin. De longues et salvatrices bouffées d’air. Ses compagnons comptaient sur lui, et il ne pouvait se permettre de succomber à la folie. Aerie. Le visage de l’avarielle agissait comme de l’eau pure sur une plaie, et il se concentra sur son souvenir.

 

− Je n’ai pas besoin de Bhaal pour te vaincre à nouveau, Sarevok, articula-t-il d’une voix étonnamment posée.

 

Son demi frère le fixa quelques instants du regard, immobile, et visiblement contrarié. D’un geste, il tira son arme de son fourreau et s’élança sur Daren en hurlant.

 

Tu n’as jamais été digne du sang de Bhaal, et je vais te réduire en poussière sur-le-champ !

 

Daren leva son arme et para à la dernière seconde le formidable coup de son adversaire. La puissance du choc manqua de le renverser, mais il posa un pied en arrière et stabilisa sa position. Le métal crissa, leur deux lames glissant l’une contre l’autre, chacun retenant la poussée de son ennemi. Les pointes du casque noir effleuraient le visage de Daren, et il pouvait même sentir le souffle rauque à travers la grille qui masquait son visage. Sarevok décocha un coup de poing dans son estomac de son gantelet de fer, achevant de le désiquilibrer. La respiration coupée, il esquiva de justesse la lame acérée qui déchira le cuir de sa manche sur toute la longueur.

Daren fit quelques pas en arrière, reprenant son souffle. Sarevok se tourna lentement vers lui et baissa son arme. Saisissant la moindre faiblesse dans sa garde, Daren s’élança vers lui et repoussa la lame de son ennemi. Il frappa de toutes ses forces sur la plaque qui protégeait son torse. Le coup fit reculer son adversaire, résonnant dans la caverne, et Daren devina une entaille visible à son l’impact. Sarevok émit une toux rauque, saisit son arme à deux mains et courut dans sa direction, balayant les airs devant lui en poussant un rugissement.

Lors de leur dernier affrontement, son pouvoir de Bhaal l’avait conduit à la victoire, lui permettant de transpercer l’épaisse armure de son adversaire. Mais il ne pourrait vaincre de cette manière cette fois-ci. Même s’il avait récupéré une partie de son âme, cela restait insuffisant pour contrôler de manière sûre l’invocation de l’essence de Meurtre. L’Écorcheur grondait toujours dans son cœur, prêt à jaillir à la moindre faiblesse de son esprit.

Daren reculait, pas à pas, sous les coups de son adversaire. Chaque parade menaçait de lui arracher son arme des mains. Ses poignets le faisaient souffrir, et la douleur irradiait dans son bras marqué par les terribles coupures. Sarevok maniait son arme gigantesque d’une seule main, et frappait puissamment de l’autre en même temps. Son gant de métal, hérissé lui aussi de pointes, s’enfonçait dans sa chair à chacun de ses coups, et son sang giclait à chaque nouvelle attaque. La brume surgit à nouveau, malgré sa détermination. Il fallait tenter quelque chose. S’il ne périssait pas sous les coups de son frère, il finirait consumé par le pouvoir de l’Écorcheur. Daren serra la garde de son arme de toute sa poigne et lâcha une main du pommeau. Le choc de l’assaut de Sarevok irradia dans tout son corps. Sa main tremblait si fort qu’elle en avait perdu toute sensation de toucher, mais il tint bon. Il n’avait pas le choix. D’un geste rapide, il saisit une épée courte à sa ceinture qu’il plaqua aussitôt contre son avant-bras. Sarevok releva une nouvelle fois son épée, prêt à donner la mort. En une fraction de seconde, Daren pivota sur lui-même et para la terrible lame qui s’abattait sur lui de son arme retournée, qui se fendit à l’impact. Il continua son mouvement, dirigeant son arme vers la tête de Sarevok et fit voler son casque en éclat, arrachant à son demi frère une giclée de sang noir.

 

Le vent se leva. L’armure noire de son frère s’effrita et s’envola en une coulée de sable fin au gré de la brise. Le visage sombre et impassible de Sarevok le fixait calmement, ses deux yeux irradiants d’une lumière blanche d’outre-tombe. En quelques secondes, tout avait disparu, et il ne restait comme trace de leur affrontement une petite pierre noire torsadée à moitié enfouie sous le sable. D’un geste machinal, Daren ramassa la Larme de Bhaal, et la grotte s’évanouit autour de lui.

Le sacrifice

Les mêmes marches humides imbibées d’un liquide noir menaient vers les profondeurs des Neuf Enfers. Au bas des marches, le démon ailé  l’attendait patiemment, le même rictus mielleux déformant son visage déjà monstrueux.

 

− Sais-tu, mon Enfant, qu’il y a une Larme de Bhaal en ces lieux ?

 

Derrière le démon, une vaste salle abritait tout au fond un autel de pierre. Le démon étendit ses deux bras derrière lui, et commença sa présentation.

 

− Deux chemins y mènent. Deux portes, deux chemins, et les deux mènent à ton but. Tu as pris beaucoup de décisions au cours du voyage qu’a été ta vie. Tu as emprunté de nombreux chemins, et ils ont toujours eu un impact sur ceux qui t’entourent… même si telle n’était pas ton intention…

 

Daren pencha à nouveau la tête, observant discrètement la salle derrière la créature. En dehors de la stèle de granit, il ne distinguait aucune porte, ni aucun chemin.

 

− De quoi parlez-vous ?, intervint-il en fronçant les sourcils.

− Tel est le sort de ceux nés avec une « destinée »…, reprit le démon en ignorant sa question. Les conséquences de leurs agissements se répercutent sur tout ce qui est réalité. Mais… peut-être le sort des autres ne te concerne-t-il pas vraiment ? Cela, aussi, représente un choix… des agissements… une onde dans le bassin de la réalité.

 

Où voulait-il en venir ? Son discours n’avait aucun sens, et Daren commençait à s’impatienter. La Larme de Bhaal ne pouvait se trouver que derrière l’autel de pierre, et il lui tardait de s’en emparer pour pouvoir sortir de cette grotte étouffante. Cependant, il ne pouvait pas combattre le démon, même s’il l’avait voulu, et se résigna donc à participer à l’épreuve qu’il avait imaginée pour lui.

 

− Quel rapport avec la Larme ?, demanda Daren d’un ton sec.

− Le chemin que tu prendras vers la Larme touchera quelqu’un d’autre aujourd’hui, répliqua la créature d’un ton doucereux. Un autre, innocent de tes agissements, en goûtera les conséquences de la même façon que toi…

 

Un autre ? Le cœur de Daren se mit à battre plus vite. L’un de ses compagnons se trouvait lui aussi prisonnier de ces lieux ? D’un regard affolé, il balaya plusieurs fois le couloir derrière lui, en vain.

 

− L’un de ceux qui voyage avec toi, qui gravite autour de ta destinée, et qui est innocent de tes erreurs fera l’affaire. Et pour rendre ta décision plus… significative, un être qui t’es plus cher que les autres sera pris.

 

« Un être qui t’es plus cher que les autres ». Était-ce une simple intimidation ? Toutes ses pensées étaient focalisées sur Aerie, malgré ses efforts pour ne pas laisser paraître la moindre fragilité.

 

− Cela pourrait être toi-même, enfant de Bhaal, reprit le démon, une once de regret dans la voix. Oui, tu ferais très bien l’affaire, mais ton essence prédomine ici, suffisamment pour empêcher un être tel que moi de te prendre contre ta volonté.

 

Une présence à l’intérieur de son esprit raviva à son insu une multitude de souvenirs. Château-Suif, Gorion, Imoen, Jaheira, Khalid, La Porte de Baldur… Daren freinait cette déferlante de toutes ses forces, se prenant son visage dans ses mains. Mais le démon s’insinuait toujours plus profond dans sa mémoire, brisant les barrières dérisoires de son esprit.

 

− Mais cela n’a pas d’importance…, conclut-il d’un ton enjoué. Il y a d’autres possibilités… Oui… Cette personne me semble très attachée à toi, n’est ce pas, Enfant du Meurtre ?

 

Le démon afficha un sourire avide et, rentrant ses ailes, dévoila une fine silhouette aux longs cheveux blonds, ligotée sur l’autel.

 

Daren se sentit défaillir. Aerie. Il n’y avait aucun doute possible, il s’agissait de l’avarielle, prisonnière à son tour de la créature démoniaque. Il aurait voulu hurler, mais sa gorge le serrait tellement qu’il en avait du mal à respirer. Il ne pouvait se résoudre à la perdre une nouvelle fois.

 

− Souviens-toi, enfant de Bhaal…, ajouta le démon en s’évanouissant en une fumée âcre. Une décision devra être prise, et tu devras vivre avec les conséquences de ton choix…

 

Dans la pièce, un mur en pierre de taille apparut du néant, le séparant de sa bien-aimée, dévoilant deux portes fermées surmontées de glyphes menaçantes. Deux portes, deux chemins. Il n’avait pas la moindre seconde à consacrer à la réflexion. Aerie se trouvait à l’autre bout de la pièce, et il était de son devoir de la secourir. Daren se précipita sur la première porte et en serra la poignée si fort qu’il faillit l’arracher.

 

− Aerie !

 

Mais aucune réaction ne fit écho à sa voix. Une piqûre. Il avait soudainement l’impression qu’une aiguille lui transperçait la main. Il tourna la poignée d’un quart de tour, et une douleur aigue lui déchira la paume de la main, irradiant le long de ses muscles. Daren ne put réprimer un cri et retira aussitôt son bras en plaquant sa main meurtrie contre sa poitrine. Aucun mécanisme ne s’était enclenché, il en était sûr. Et pourtant, la déchirure qu’il ressentait en cet instant était bien réelle. Un léger filet de sang coula le long de son poignet et une brûlure de forme étrange se dessina au creux de sa main. Que se passait-il ? Son bras était encore agité de tremblements incontrôlés, tandis que la douleur se répandait dans ses veines comme un poison.

Il fit quelques pas en arrière et posa précautionneusement un doigt sur la poignée de l’autre porte. Aucune réaction. Lentement, il posa sa paume sur la boule de métal, et la tourna avec délicatesse. Daren expira progressivement et ouvrit enfin la première porte. Un cri, de douleur, déchira le silence oppressant de la pièce.

 

Aerie !

 

« Tu devras vivre avec les conséquences de ton choix », murmura une petite voix nasillarde dans son esprit. C’était donc de cela dont il voulait parler. Le choix. Il n’y avait que deux portes pour la rejoindre, et les deux conduisaient à la souffrance. La sienne, ou celle sa précieuse Aerie.

Daren prit une profonde inspiration, et retourna à pas lents vers la première issue. Il hésita une fraction de seconde, et ouvrit soudainement la porte de métal. Une douleur inhumaine lui traversa la main, et il manqua de s’évanouir sous le choc. Sa plaie venait de se rouvrir, dévoilant un symbole gravé à même sa peau d’où coulait un liquide rouge et épais.

 

− Je ne cèderai pas, démon !, s’écria-t-il dans le vide.

 

La douleur le lança à nouveau et lui arracha une larme de souffrance et de haine. La porte donnait sur une petite pièce rectangulaire dont l’unique sortie, en face, se résumait à une porte métallique similaire à la première. Daren tituba jusqu’aux pans de fer noir et posa sa main ensanglantée sur le loquet, qui se teinta aussitôt de rouge. D’un geste virulent, il l’ouvrit en trombe, et posa un genou à terre. Une goutte, puis deux, puis un mince filet de sang coula de sa manche devenue écarlate. Une sueur froide le fit trembler de tous ses membres. La douleur irradia jusqu’à son épaule, et la brûlure reprit de plus belle. Daren releva sa manche d’une main tremblante. La malédiction du démon avait tracé des symboles maléfiques jusqu’à son avant-bras, découpant sa peau d’une précision terrifiante. Il ne pouvait aller plus loin. La même pièce, rectangulaire, comportait une nouvelle porte identique à la précédente sur le pan opposé. Mais il ne pouvait endurer davantage de souffrance. Il n’avait pas encore bougé, accroupi dans la pénombre dans une flaque de son propre sang.

 

− Aerie…

 

La douleur l’empêchait d’hurler, et même de pleurer. Quelques larmes brûlantes coulèrent le long de ses joues en silence. Il allait mourir. Son bras le lançait si fort qu’il songea un instant à se l’amputer lui-même. Sa tête heurta finalement le sol, et il ferma les yeux. Aerie. Le visage d’ange de l’avarielle apaisait ses tourments. Il devait continuer. Pour elle. Le démon ne la relâcherait pas tant qu’il n’aurait pas mis un terme à ses souffrances. D’un geste désespéré, il se redressa et rampa en direction de la troisième porte. À chaque battement de son cœur, une douleur écarlate l’aveuglait presque totalement. Le sang continuait à s’échapper de ses vêtements maculés, et une longue traînée brunâtre se dessina derrière lui à mesure qu’il traînait son corps de plus en plus lourd. Des milliers de piques affûtées semblaient lacérer la moindre parcelle de sa peau, pénétrant l’essence même de sa chair. Encore quelques pas. Sa vision brouillée par les larmes et la torture parvenait à peine à distinguer la poignée de métal. Dans un effort surhumain, il leva son bras meurtri, et s’agrippa au loquet en posant son autre main transpirante sur le fer sombre de la porte. Un sanglot le secoua une dernière fois, et Daren récita une rapide prière. Il ferma les yeux, et tourna la poignée dans un sursaut de folie. La douleur atteignit son paroxysme. Il était mort.

 

 

− Tu crois qu’il va se réveiller ?, demanda une voix inquiète.

 

Un brouhaha familier tira Daren de sa torpeur. Que s’était-il passé ? Il ouvrit péniblement une paupière, découvrant le visage soulagé de ses compagnons penchés au-dessus de lui. Ils l’avaient apparemment remonté à la surface de la caverne. D’un geste spontané, il s’appuya sur son bras, et s’affala en étouffant un cri.

 

− Daren, tu vas bien ?, s’inquiéta aussi Imoen.

 

Une protubérance inhabituelle déformait sa poche latérale, et il y glissa lentement sa main. Une pierre noire torsadée, incrustée d’un noyau ivoire, s’y était matérialisée le temps de son évanouissement.

 

− Oh, Baervan…, quelle est… quelle est cette abomination ?

 

Aerie venait de relever sa manche, et découvrit avec stupeur le marquage diabolique gravé à même sa peau. Les yeux écarquillés devant l’horreur qui se dessinait devant elle, l’avarielle retira le plastron de Daren, dévoilant des cicatrices infernales jusqu’à son épaule.

 

− Que s’est-il passé ?, demanda Jaheira d’une voix blanche. Que t’est-il arrivé ?

 

Le souvenir insoutenable de l’épreuve du démon lui arracha un spasme, et après une longue expiration, il détailla sa douloureuse expérience. Le temps de son explication, Aerie maintenait la plus intense de ses magies curatives, focalisée sur ses blessures, en vain. Le mal avait marqué sa chair si profondément que nulle magie n’était en mesure d’en effacer les cicatrices.

 

− Il ne s’est rien passé, ici, affirma la druide.

− Je n’ai pas été capturée, Daren, confirma l’avarielle, ni même été blessée. Je… je suis désolée que tu aies enduré tout ça pour moi…

− Daren a toujours été courageux !, trancha Minsc d’une voix déterminée. Bouh sait qu’il ne faiblira jamais devant le Mal, même si le Mal utilise des méthodes cruelles !

− Au moins, tu as la Larme…, rappela Imoen avec un sourire timide.

 

Daren hocha lentement de la tête et se releva, en proie au doute. Aerie avait-elle couru le moindre danger ? Ou sa capture n’avait-elle été qu’une illusion ? Ce démon au regard fourbe pouvait aisément s’être joué de lui en flattant sa compassion et sa culpabilité. Mais ses cicatrices étaient bien réelles, si toutefois ils pouvaient considérer leur séjour dans les Neuf Enfers comme une réalité. Néanmoins, il avait fait son choix, et il se persuada tant bien que mal de sa pertinence. Mouvoir son bras se révélait encore douloureux, mais incomparablement moins que lors de l’épreuve. Allait-il conserver ces marques jusqu’à la fin de ses jours ? Il chassa cette idée de son esprit, bientôt accaparé par une autre réalité plus angoissante encore. Les deux yeux encore ouverts au-dessus du portail d’ossements le fixaient d’un air sévère, le défiant de s’approcher davantage. Daren tenait toujours la Larme de Bhaal serrée dans sa main, et la présenta une nouvelle fois la paume levée vers le ciel. La lumière argentée illumina l’œil au centre de la voûte et forma le lien jusqu’à la Larme de Bhaal qui commençait déjà à se décomposer. Une nouvelle vague de puissance le submergea, et emplit chaque parcelle de son corps. Il sentait le pouvoir couler dans ses veines, le pouvoir du Seigneur du Meurtre. Cependant,  à l’inverse de la force brute et incontrôlée de l’Écorcheur, il se sentait en mesure de dominer celle-ci. Le lien se brisa soudainement, et les dernières poussières d’argent de la Larme de Bhaal s’évaporèrent au-dessus de sa paume. Il ne restait qu’un seul œil pour garder la porte. Un dernier rempart à franchir entre la vie et la mort.

 

− Et Irenicus ?, l’interrogea Imoen derrière lui. Il possède toujours ton âme, ou au moins une partie.

 

Sa présence insolite en ces lieux lui avait fait quelque peu oublier les paroles du démon lors de leur premier entretien. Le sorcier se trouvait lui aussi en enfer, avec la moitié de son âme. Devrait-il l’affronter seul ? Malgré sa blessure au bras, il se sentait plus fort. Plus entier. Mais cela ne serait peut-être pas suffisant pour vaincre son ennemi. Irenicus demeurait un formidable adversaire, indépendamment de son âme usurpée, et il ne pouvait qu’espérer avoir ses compagnons à ses côtés lors de leur inévitable affrontement.

 

− Il reste un dernier œil, conclut Jaheira. Tu te sens prêt ?

 

Comment pouvait-il l’être ? Ce démon invisible prenait un certain plaisir à disséquer son esprit, et à malmener ses derniers refuges de lucidités. À contrecoeur, Daren se dirigea vers le dernier puits de fumée, l’angoisse de l’inconnu lui serrant le cœur. Il descendit les marches usées une à une, ses pensées focalisées sur l’instant présent.

Chapitre 8 : Jugement

Le silence. Un silence assourdissant. Il faisait froid. Sa chute lui avait paru durer une éternité, mais il ne ressentait aucune blessure. De la roche. Ses mains ainsi que son visage étaient appuyés sur une surface rocheuse. Lentement, Daren ouvrit les yeux, découvrant un spectacle stupéfiant. Et angoissant. S’il avait eu suffisamment de force pour crier, il l’aurait déjà fait. Une pâle lumière blanche illuminait la caverne dans laquelle il se trouvait. Devant lui se dressait une porte. Une porte titanesque, dont les montants étaient faits d’os humains. Il leva encore les yeux. Plus haut, juste sous la voûte, incrustés sur ces os, trois yeux gigantesques multicolores palpitaient d’une vie propre et semblaient le dévisager.

 

− Hou… ma tête…

 

Cette voix. Daren se redressa et scruta les alentours. Imoen. Ses autres compagnons se tenaient aussi à ses côtés, évanouis.

 

− Daren ? C’est toi ? Où sommes-nous ?

 

Était-ce une illusion ? À l’exception du décor, tout semblait si réel. Au centre de la caverne, une immense colonne de pierre soutenait un plafond si haut qu’il était impossible de le distinguer. Jaheira, Aerie et Minsc se réveillèrent à leur tour, sous les yeux ébahis de Daren et de sa sœur.

 

− Que s’est-il passé, Daren ? Quel est cet endroit ?

− Je n’en sais rien… Je…

 

Il se remémora ses derniers instants de conscience. Sa victoire face à Irenicus. Et son âme, aspirée vers les profondeurs de la terre.

 

− Je me souviens d’un cauchemar, ajouta Imoen. Une sensation… de vide, et… et je crois que c’était toi. Il me semblait que tu m’appelais. Que tu hurlais mon nom. J’ai eu peur. Je me suis débattue, et… je me suis réveillée, ici.

− Il n’y a aucun doute possible, intervint Jaheira d’une voix fataliste. Nous sommes… nous sommes morts.

− Morts ?, répéta Aerie, affolée. Mais cela n’a aucun sens ! Nous sommes… Je…

− C’est la vérité…, la coupa Imoen en soupirant. Enfin… je le crois…

− Ton étrange pouvoir nous a attiré ici, Daren. Avec toi, reprit Jaheira.

− Nous sommes au cœur même des Neuf Enfers, conclut Imoen.

 

Les Neuf Enfers. Le monde des âmes sans vie. Des livres qu’il avait lus durant son adolescence à Château-Suif, il se souvenait vaguement de ce nom, ainsi que de quelques anecdotes terrifiantes à son sujet. Son regard se porta sur les yeux globuleux et injectés de sang qui l’observait en silence. Il se sentait épié, menacé même. Aerie s’était réfugié près de lui, serrant son bras dans ses mains.

 

− J’ai peur, Daren…, lui murmura-t-elle à l’oreille. Mais au moins, je suis avec toi.

 

Des cris, inhumains, retentirent contre les parois de la grotte. Ils semblaient s’échapper d’étranges puits qui bordaient la caverne. Néanmoins, il ne parvint pas à se concentrer sur leur origine, une question le harcelant sans cesse. Pourquoi ? Pourquoi était-il ici ? Pourquoi étaient-ils ici ? Ces yeux effrayants continuaient à le dévisager, inlassablement. Il sentait leur présence, presque à l’intérieur de son âme. Que voulaient-ils ? Tout cela n’avait aucun sens.

 

− Et toi, Minsc ?, demanda-t-il finalement à son compagnon. Qu’en penses-tu ?

− C’est une mort glorieuse au combat pour Minsc et Bouh ! Nous étions en bonne voie pour le champ d’honneur et les halls de Rashémanie, mais nous avons sentis que tu avais besoin de nous, Daren, alors nous sommes venus !

− Que veux-tu dire par là, Minsc ?

− C’est ce qui s’est produit pour nous tous, répondit Jaheira à sa place. Nous étions inconscients lorsque cela s’est produit, mais je suis sûre que je ne suis pas la seule à avoir ressenti ton… « appel ».

− C’était plus qu’un appel, confirma Imoen. C’était… une sorte de main, invisible, qui m’étouffait, et m’attirait… Même si j’avais voulu y résister, je crois que je n’aurais pas pu.

 

Son regard se posa sur Aerie. Venait-il réellement de précipiter ses compagnons au cœur même des Neuf Enfers ? Cette simple pensée le fit frissonner, mais le discret hochement de tête gêné de l’avarielle confirma ses pires craintes.

 

− Je suis… désolé, soupira-t-il enfin. Désolé pour tout…

− Il me semble que nous étions tous d’accord avant d’affronter Irenicus ?, trancha Imoen. Nous t’avons suivi parce que cela nous semblait juste de le faire, et nous n’allons pas te laisser tomber maintenant.

 

Un détail qui lui avait échappé le fit soudainement sursauter.

 

− Minsc ? Tu… tu n’es pas blessé ? Ni aucun d’entre vous ?

 

Le rôdeur inspecta rapidement ses bras, lui aussi surpris, mais il semblait en pleine santé.

 

− Blindé, affûté, et impatient d’y aller !, conclut le rôdeur d’une voix déterminée en se frappant le torse.

− Il semblerait que ce qui nous affecte dans le monde des vivants n’ait pas cours ici, conclut Jaheira. Ce qui est sûrement un avantage.

 

Imoen fronça les sourcils, pensive, et exprima ses pensées à voix haute.

 

− Je n’arrive pas à comprendre… Pourquoi n’ai-je pas suivi Bodhi dans… enfin là où elle est allée lorsqu’elle est morte ? À moins que… À moins que ce ne soit parce qu’elle était une vampire ? Qu’elle n’avait pas d’âme ? Je ne sais pas…

 

Daren ne s’était pas posé la question, mais l’interprétation de sa sœur avait l’avantage d’expliquer la situation dans laquelle ils se trouvaient. Cependant, une autre interrogation, bien plus pragmatique, pointait à chaque nouvelle question, et Daren se décida enfin à formuler à voix haute ce qui brûlait toutes les lèvres depuis leur réveil.

 

− Bien… Et que fait-on, maintenant ?

 

La question resta sans réponse, dans un silence gêné. Daren fit quelques pas dans l’immense caverne. Un cri de terreur retentit à nouveau. Il semblait s’échapper de la crevasse au bord de la paroi. Quelques relents d’une fumée grisâtre s’en échappèrent, puis la grotte retrouva son calme angoissant. À pas lents et mesurés, Daren s’approcha du puits nauséabond, suivi par sa sœur. À mesure qu’il s’avançait, il percevait des chuchotements incessants, de plus en plus distincts. Comme si une multitude d’enfants prononçaient son nom à voix basse et l’appelaient. Il s’approcha encore. Plus près.

 

− Il y a des marches !, s’écria Imoen.

 

Il sursauta à nouveau. Ses compagnons le rejoignirent, l’arme au poing. Un escalier en colimaçon s’enfonçait effectivement plus profond encore. Les marches usées dégoulinaient d’un liquide noir, visqueux et épais, que Daren préféra ignorer avant de n’avoir plus aucun doute sur sa nature.

 

− Je… je ne me sens pas rassurée, murmura Aerie.

 

Personne ne releva sa phrase, mais tous devaient ressentir la même tension. Les chuchotements se firent plus intenses, et Daren dut porter ses deux mains à ses oreilles pour en atténuer le son. Le nœud d’angoisse continuait à se serrer autour de son estomac, et son cœur battait si fort qu’il en avait du mal à respirer. Mais il n’avait pas le choix. Il devait descendre. Il retint sa respiration et d’un pas mal assuré, posa son pied sur la première marche. Il sentait une présence, imposante, terrifiante. Quelqu’un, ou quelque chose, l’attendait en bas de cet escalier. Il lança un dernier regard à ses compagnons derrière lui, et s’enfonça dans les ténèbres, tiraillé par la peur et le doute.

 

− Ah, te voilà enfin, enfant de Bhaal !

 

Une voix suave et nasillarde s’éleva du néant. Il venait d’atteindre la dernière marche, et dans la pénombre du tunnel sur laquelle débouchait l’escalier, une créature aux écailles rouge sombre, deux immenses ailes dans le dos, semblait l’attendre patiemment. Ses deux yeux rougeoyants illuminaient un visage démoniaque marqué par des cicatrices et surmonté de deux épaisses cornes ivoire. Malgré son aspect terrifiant, Daren ne le craignait pas. Comme s’il connaissait déjà ce démon, comme s’il était une partie de lui-même oubliée depuis trop longtemps.

 

− Viens-tu enfin réclamer ton héritage ?, reprit la créature d’une voix trop aigue pour sa taille. Et en morceaux qui plus est. Ce doit être vraiment terrible de mourir dans ce triste état…, ironisa-t-il.

− Réclamer mon héritage ?, répéta Daren, interloqué. De quoi parlez-vous ?

 

Le démon lui adressa un sourire glacial et frotta lentement ses longues griffes.

 

− Ton héritage, Enfant, expliqua-t-il. Ceci est le royaume de Bhaal. Tu n’as pas rejoint l’ancienne essence de Seigneur du Meurtre, n’est ce pas ? Non… Ton sang est donc dominant ici.

 

De quoi parlait-il ? Était-il en train de rêver ? Une terrible appréhension lui serra soudainement le cœur. Que faisaient ses compagnons ? Il se retourna si précipitamment qu’il faillit en perdre l’équilibre. Mais ses pires craintes s’étaient réalisées. Il était seul. Les marches derrière lui avaient laissé leur place à une paroi rocheuse. Il était prisonnier, avec pour seule compagnie cette créature démoniaque.

 

− Où sont mes amis ?, s’écria-t-il d’une voix tremblante. Où sont-ils ?

 

Le démon le fixa d’un sourire provocateur, ses deux pupilles de feu scintillant d’une aura maléfique.

 

− Tu n’as nullement besoin de tes amis, ici. Cela t’est totalement inutile, car c’est toi qui as le pouvoir… Ou plutôt, la partie de Bhaal qui est en toi a le pouvoir. Mais… l’autre partie appartient pour le moment au sorcier.

 

Ainsi, il était ici, lui aussi. Même s’il n’avait pas véritablement osé se poser la question, il ne pouvait qu’admettre que c’était l’explication la plus plausible.

 

− Irenicus ? Irenicus est ici ?

− Il a volé une grande partie de ton âme divine, continua le démon, mais en le tuant, tu en as récupéré une moitié. Ce qui fait de vous deux êtes liés. Aucun n’est vraiment mort, aucun n’est vraiment vivant. Très intéressant, vraiment…

 

Daren souffla longuement, expirant l’air autant que l’angoisse qui menaçait de le paralyser. Il ferma les yeux quelques secondes et posa une nouvelle question à la créature.

 

− Quels choix me reste-il, dans ce cas ?

− Les Larmes de Bhaal, Enfant, répondit le démon. Elles seules t’ouvriront la voie.

− Et… que sont ces… « Larmes de Bhaal » ?

− La mort a fait couler beaucoup de larmes, Enfant. Et Bhaal les conservait de son vivant. Elles fermeront ces yeux que tu redoutes tant, et te montreront le chemin de ton âme. Mais tu as bien fait de venir me voir. Car, vois-tu, tu es le seul qui puisse vaincre la terrible créature qui détient ici-même l’une des Larmes de ton défunt père.

 

Les « Larmes de Bhaal ». Daren serra la garde de son épée et la caressa lentement de son pouce. Malgré son éprouvant combat contre le sorcier, il ne ressentait aucune fatigue. Et la perspective d’un combat ne l’effrayait pas outre mesure.

 

− J’ai entendu le récit de tes prouesses enfant de Bhaal, insista le démon. Très impressionnant, pour un mortel. Tu as réussi à vaincre de puissantes créatures, grâce à ton courage et à ton habileté. N’importe quel mortel n’aurait pas accompli ces actes avec une telle bravoure. Tu es devenu un maître dans l’art de la conquête, enfant de Bhaal ! Maintenant, va ! Terrasse la créature qui se tapit dans cette caverne, et accomplis ton destin !

 

Une bouffée de fierté emplit son cœur. Il se sentait prêt. Ce n’était qu’une simple épreuve de plus, une parmi tant d’autres. Il leva un pied. Puis se ravisa. Ses compagnons ne seraient pas avec lui pour le soutenir, et il ne pouvait se risquer à un affrontement aussi incertain sans davantage d’informations.

 

− De quelle sorte de créature s’agit-il ?, s’enquit Daren.

− C’est une créature très puissante, que toi seul peux vaincre. Mais je sais que tu n’échoueras pas. Je te connais mieux que personne, et je sais que tu vaincras ! La Larme de Bhaal te revient de droit !

 

Un doute. Le démon semblait si impatient de le voir combattre qu’une incertitude, à peine perceptible, l’incita à l’interroger à nouveau.

 

− Vous n’avez pas répondu à ma question.

− C’est une créature qui mérite la mort, enfant de Bhaal, répondit le démon d’un air surpris. Tu es un combattant hors pair, et j’avais pensé que tu serais en mesure de triompher là où d’autres ont échoué…

 

Une partie de lui-même brûlait d’impatience de faire taire ces offenses une fois pour toutes. Mais il ne pouvait non plus ignorer l’insistance ambiguë avec laquelle le démon le provoquait.

 

− Pourquoi mérite-elle la mort ?

− Parce que…, commença la créature quelque peu décontenancée, parce qu’elle… existe, Ô Seigneur du Meurtre, et qu’elle se dresse en travers de ta route !

− Que voulez-vous dire par « se dresse en travers de ma route » ? Qu’elle me barrera le passage ?

 

Le démon ne répondit pas tout de suite. Il poussa un long soupir qui se transforma en grognement, puis croisa les bras d’un air contrarié.

 

− Hé bien… non. Il se peut qu’elle te donne la Larme, si tu lui demandes bien sûr. Je vois que malgré tes exploits, tu n’es qu’un lâche enfant de Bhaal. Hé bien qu’il en soit ainsi ! Mais souviens-toi que l’humilité est le refuge du faible !

 

Dans une explosion silencieuse, le démon se volatilisa en une fumée noirâtre, laissant le couloir libre derrière lui. Daren lança un dernier regard en arrière, un infime espoir d’apercevoir l’un de ses compagnons, et s’engouffra dans le tunnel qui déboucha très vite sur une vaste caverne. Une odeur âcre de souffre lui arracha une toux rauque, et un bras sur le visage, il s’avança dans la grotte.

 

− Tu as agi sagement, enfant de Bhaal, tonna une voix caverneuse.

 

Au centre caverne se dressait une créature ailée aux écailles cuivrées, un dragon majestueux de plus de dix mètres de haut qui s’adressait à lui.

 

− Tu as contrôlé ton instinct, je te laisse donc la Larme.

 

Le dragon lui tendit une patte griffue, et déposa au creux de sa paume une sorte de coquillage torsadé de couleur ébène. Daren leva les yeux vers la créature ailée, dont les contours commençaient déjà à s’estomper. Tout autour de lui devint flou, jusqu’à l’obscurité la plus totale.

 

 

− Daren ? Tu te sens bien ?

 

Imoen posa une main sur son épaule, et il se retourna en sursaut.

 

− Que… Imoen… Tu… ?

− Ça va ? Tu as l’air bizarre… Viens, on remonte, il n’y a rien ici.

 

La Larme de Bhaal. Il la sentait, nichée dans sa main droite. Le démon, le dragon. Comment ses compagnons ne pouvaient-ils rien avoir remarqué ?

 

− Tu viens ?, lui lança sa sœur qui avait presque atteint la surface.

 

D’autres voix étouffées lui indiquèrent qu’Aerie, Jaheira et Minsc étaient déjà remontés depuis un moment. Il se frappa le front de son poing, et respira profondément. Il n’était pas fou. Pas complètement.

Sans attendre davantage, il escalada au plus vite l’étroit escalier malodorant et rejoignit ses compagnons qui ne semblaient pas s’être rendu compte des évènements.

 

− Bon… Nous ne sommes pas plus avancés, souffla Jaheira d’un air contrarié.

− Je…, balbutia Daren. Vous voulez dire que vous n’avez vraiment rien vu ?

 

La druide le dévisagea comme s’il avait contracté une maladie contagieuse.

 

− Vu, quoi ?

 

Daren déplia sa main et dévoila la pierre noire à ses compagnons.

 

− Qu’est-ce que c’est que ça ?, demanda Imoen.

− Une Larme de Bhaal.

− Une… « Larme de Bhaal » ?, répéta-t-elle, incrédule.

− Nous n’avons pas de temps à perdre avec ça, trancha Jaheira d’un ton exaspéré. Nous devons trouver une issue à ce… à cet enfer.

− Il y avait un démon, reprit Daren d’une voix blanche. Maintenant j’en suis sûr, c’est le même démon que j’ai rencontré lors de mon rêve pendant le rituel d’Irenicus.

− Quoi ?, l’interrompit la druide.

− Il m’a dit que le seul moyen de récupérer mon âme était de trouver les larmes de Bhaal, continua-t-il en ignorant son intervention. Et il m’a… demandé de combattre un dragon. Mais j’ai refusé. Il a insisté, plusieurs fois, en me flattant, mais je n’ai pas cédé. Et… je…

− Tu délires complètement, le coupa à nouveau la druide en secouant la tête. Ton combat contre Irenicus a dû te…

− Mais je ne mens pas !, s’écria Daren, désemparé et furieux. Ce que je raconte s’est réellement passé !

− Moi, je te crois, intervint Aerie.

 

La demi-elfe leva les yeux au ciel en haussant exagérément les épaules, voilant à peine une remarque acerbe sur l’avarielle.

 

− Nous…, reprit Aerie, nous n’avons rien vu de ce que tu décris… Mais si tu penses réellement que c’est arrivé, je suis prête à te croire.

− Et ton démon, ajouta Imoen, pensive, il t’a dit comment te servir de ton caillou, là ?

 

Daren leva la Larme de Bhaal à la hauteur de son visage et tourna lentement ses yeux vers la porte colossale un peu plus loin.

 

− « Elles fermeront ces yeux que tu redoutes tant », c’est à peu près ce qu’il m’a dit.

− Et… ces « yeux », quels sont-il ?

 

Il frissonna à la simple idée de croiser leur regard, et désigna d’une main les trois globes oculaires géants suspendus au-dessus du vide.

 

− Alors, allons-y.

 

Imoen s’avança vers les deux battants titanesques et invita les autres à la suivre. Maintenant qu’il s’en approchait, il remarqua que les deux parties de la porte s’emboîtaient en suivant une chaîne de dents humaines, ce qui ajoutait encore à l’horreur de l’édifice. Il tenait toujours la pierre noire serrée dans sa main. À mesure qu’il s’approchait, elle sembla s’animer d’une vie propre. Il pouvait presque la sentir palpiter contre sa paume. À moins que ce ne fût ses propres pulsations cardiaques. Il déglutit plusieurs fois. La sensation d’un poids immense pesant sur ses épaules l’empêchait de redresser la tête et de faire face à ce qu’il savait être son pire cauchemar. Une goutte de sueur perla de sa tempe et coula le long de sa mâchoire, puis de sa nuque. Son cœur battait à tout rompre. D’un geste lent et maladroit, il leva sa main droite au-dessus de lui et tendit la Larme de Bhaal en offrande.

 

− Regardez !, s’écria Aerie.

 

Instinctivement, il releva la tête. La pierre s’était mise à luire d’un éclat argenté et commençait à se dissoudre comme une motte de sable. Au-dessus, l’un des yeux illumina la grotte de la même lumière, et un chemin de fumée blanche se forma entre l’œil et la pierre. La Larme de Bhaal se décomposait lentement, et il avait l’impression que chaque poussière pénétrait à l’intérieur même de son corps, le nourrissant d’un pouvoir inconnu. Après presque une minute hors du temps, la lumière cessa tout à coup. La Larme de Bhaal avait totalement disparu.

 

− Daren ?, s’inquiéta Aerie. Tu… tu vas bien ?

 

Une sensation de force et de puissance l’avait soudainement envahi, mais les mots de l’avarielle le ramenèrent à la réalité.

 

− Je… Oui… Oui, ça va.

− Il reste deux yeux encore ouverts, déclara Imoen d’un ton fataliste. Ce qui signifie que…

 

Elle marqua une pause et baissa le regard. Il savait exactement où elle voulait en venir. Comme le lui avait expliqué le démon, lui seul avait le pouvoir ici. Et c’était à lui et à personne d’autre d’affronter ses propres épreuves. Seul. Tous l’avaient compris, ils ne pouvaient rien pour lui.

 

− Je… je vais le faire, répondit-il enfin. C’est le seul moyen de sortir d’ici, de toute façon.

 

Jaheira n’intervint pas, mais le dévisagea intensément, à tel point qu’il se sentit mal à l’aise. Elle fit quelques pas dans sa direction sans détourner les yeux, lorsque l’avarielle saisit ses mains dans les siennes.

 

− Bonne chance mon amour.

 

Elle l’embrasa tendrement et le gratifia d’un sourire affectueux. Daren croisa le regard de Jaheira, et crut un instant deviner une larme se dessiner sur sa joue. Il rajusta son épée à son fourreau, prit une profonde inspiration, et se dirigea vers le puits à l’opposé de la porte. Seul.