Trouver des provisions

Ce qui frappait en premier lieu était le peu d’agitation pour un début d’après-midi. Les gens semblaient terrés chez eux, et la seule chaleur ne pouvait l’expliquer entièrement. Seules quelques troupes de ces hommes armés allaient et venaient dans les rues tapissées de sable. De temps à autres, on apercevait une silhouette dissimulée sous une sorte de longue tunique presque invisible devant les pierres beiges qui cimentaient les maisons, qui s’écartait promptement à leur passage.

 

Leur première préoccupation était de refaire le plein de provisions. Les nombreux voyages des derniers jours avaient épuisés leurs réserves d’eau et de nourriture, et rassembler suffisamment de vivres pour leur périple s’avérait un prérequis incontournable pour partir à l’assaut des forteresses de Sendai et d’Abazigal.

 

− Je me demande où nous pouvons trouver des provisions ici, s’étonna Imoen. Je ne vois aucune boutique, aucune enseigne…

− Peut-être n’ouvrent-ils que la nuit ? Une fois que la chaleur est retombée ?, proposa Aerie en nouant ses cheveux en une haute et aérée queue de cheval.

− Nous aurions peut-être dû demander à l’aubergiste, remarqua Daren.

 

Ils errèrent ainsi dans les rues ensablées d’Amkethran, à la recherche d’un lieu où dépenser leur or en provisions. Mais leurs tentatives à soulever quelques tentures donnant dans des bâtiments semblant plus importants que les autres se révélèrent infructueuses, le mutisme des habitants envers les étrangers ne facilitant pas leurs recherches.

 

« Je vous en supplie… épargnez-moi ! »

 

Une voix féminine. L’appel au secours résonnait contre la falaise qui bordait le village. Daren et ses compagnons se figèrent, et retinrent leur respiration.

 

− Sale voleuse !, s’écria une autre voix, plus grave. Ce n’est pas en suppliant que tu sauveras ta peau !

 

Daren s’avança le premier et tourna à l’angle de la rue, découvrant deux de ces mercenaires tenant rudement par les poignets une jeune femme sanglotant à genoux devant eux.

 

− Tu serviras d’exemple !, s’écria le deuxième avec rage. Et peut-être que tes amis y réfléchiront à deux fois avant de nous voler !

 

À quelques pas de là, un autre homme vraisemblablement plus âgé s’agenouilla en levant les bras le ciel.

 

− Je vous en supplie, implora-t-il, ma fille ne pensait pas à mal…

 

L’un des deux hommes en armure se tourna un instant vers le vieil homme, en dévoilant un sourire des plus méprisants.

 

− Si tu justifies le vol de ta fille, déclara-t-il d’un ton doucereux, peut-être voudras-tu partager son sort, Haraad ?

 

Le vieil homme eut un mouvement de recul, mais ne se découragea pas pour autant.

 

− Les gens meurent de faim, ajouta-t-il, ils n’ont rien à manger… Asana avait besoin de votre or pour acheter du pain au marché noir, et nourrir les pauvres…

 

Son front toucha le sol à la fin de sa phrase, et l’homme que ces mercenaires venaient d’appeler Haraad s’agrippa aux bottes des soldats en gémissant faiblement.

 

− Écarte-toi, Haraad !, cracha le premier en le gratifiant d’un violent coup de pied à l’épaule. Ou tu subiras le même sort que cette chapardeuse !

− Les problèmes de ta pitoyable ville ne nous concernent pas, bourgmestre, renchérit le second avec mépris. Et tes excuses ne justifient en rien ce crime commis par ta propre fille.

− Allez, par ici, toi, reprit son compagnon en tirant sur le bras de la jeune femme. Fais voir un peu tes mains, qu’on te montre comment on traite les voleurs chez nous !

− Par pitié, je vous en prie !, s’écria-t-elle en sanglots.

 

Ce fut Minsc qui s’avéra le plus rapide. De sa voix tonitruante, il rugit en direction des deux hommes qui sursautèrent à son arrivée fracassante.

 

− Bouh n’aime pas vos manières, petits hommes ! Laissez la jeune femme tranquille, ou Minsc vous bottera le train jusqu’à ce qu’y soit imprimé la marque de la Justice !

 

Daren, Imoen et Aerie rejoignirent le rôdeur à leur tour. Ils ne devaient pas causer de problèmes en ville, sous peine de s’attirer les foudres de Balthazar.

 

− Cela ne vous regarde pas étrangers. Du vent !, répondit l’un des deux hommes d’un ton menaçant en tirant légèrement son arme de son fourreau.

 

Minsc dégaina aussitôt une épée gigantesque attachée derrière son dos en poussant son cri de guerre que Daren avait toujours identifié au rugissement d’un ours enragé. Le soldat tira son arme, mais avant que la pointe de sa lame n’eût le temps de sortir du fourreau, Minsc lui décocha un violent coup de poing au visage. Le mercenaire décolla de quelques pieds au-dessus du sol et s’affala sur le dos en glissant sur le sable, inconscient, une énorme ecchymose sur la joue. Son compagnon resta interdit quelques secondes, le regard rivé sur le corps inanimé allongé quelques mètres plus loin. Son regard croisa alors celui de Minsc, qui roula des yeux d’un air plus que menaçant. Le soldat se mit à trembler et lâcha soudainement son arme ainsi que les poignets de la jeune fille qu’il serrait depuis lors. Sans un mot, il décampa à toutes jambes, lançant quelques regards inquiets en arrière avant de disparaître à l’angle d’une ruelle.

 

− Oh, merci ! Mille mercis étranger !, s’écria la jeune femme en s’agenouillant devant Minsc.

− Que Lathandre vous bénisse, Seigneur, renchérit le vieil homme en s’inclinant lui aussi. Vous avez sauvé la vie de ma fille !

− Qui êtes-vous ?, leur lança Daren. Et que vous voulaient ces hommes ?

− Asana… ma fille… a volé du pain et de l’eau dans les réserves de ces mercenaires engagés par Balthazar, avoua son père en baissant le regard.

− Depuis que les moines ont réquisitionné les ressources, les villageois meurent de faim, se justifia la jeune femme. Il devient de plus en plus cher de se nourrir, et les plus fragiles d’entre nous risquent de mourir si nous ne faisons pas quelque chose !

− Ne vous inquiétez pas, les rassura Imoen avec un sourire, je pense que notre compagnon les aura dissuadés au moins pour cette fois.

− Minsc et Bouh ne suivent que la Botte de la Justice !, s’écria le rôdeur en frappant fièrement du poing sur sa poitrine.

− Au fait, je suis plus que malpoli…, s’excusa le vieil homme. Je me nomme Omar Haraad, et je suis le bourgmestre d’Amkethran, ou plutôt, de ce que l’Ordre nous en laisse depuis ces derniers temps…, ajouta-t-il, une once d’amertume dans la voix. Et voici ma fille, Asana.

− Enchantée.

− Que vous amène donc ici, à Amkethran, nobles Seigneurs ?

 

Daren s’inclina à son tour et se présenta tandis qu’Imoen et Aerie le saluaient d’un sourire discret.

 

− Nous ne sommes ici que pour quelques jours, expliqua Daren sans véritablement répondre à sa question. Nous faisons simplement escale à Amkethran avant de reprendre notre périple. Pourriez-vous nous indiquer un lieu où acheter équipements et provisions ?

− Hmm…, répondit-il en fronçant les sourcils. La plupart des revendeurs ont été dévalisés par ces mercenaires, expliqua-t-il. Il reste peut-être celle d’Esamon… Je sais qu’il a longtemps tenu tête à l’Ordre, mais on a vu de nombreuses allées et venues dans son échoppe récemment… Et je ne suis pas certain qu’il reste quelqu’un à qui vous pourrez acheter quelque chose. Sauf si connaissez Balthazar personnellement, bien sûr…

− Mais pourquoi toutes ces manœuvres de la part de Balthazar ?, l’interrogea Imoen. Que se passe-t-il ici ?

− Nous n’en savons pas plus que vous, avoua-t-il. Ils sont arrivés il y a quelques semaines, et depuis tout a changé.

− Pouvez-vous nous indiquer la direction de l’échoppe dont vous parliez tout à l’heure ?, insista Daren. Nous avons cherché dans tout le village, mais en vain.

− Ce vieux brigand d’Esamon s’est installé dans une grotte, par là-bas, lui expliqua-t-il en agitant sa main vers la falaise qui bordait le village. Mais j’ai bien peur qu’il n’ait plus rien à vous vendre, à moins peut-être que vous n’ayez trop d’or à dépenser.

− Nous verrons bien, abrégea Daren. Et merci encore.

 

Ils prirent congé du bourgmestre et de sa fille, qui s’empressèrent de regagner leur demeure. Malgré bon nombre de ruelles qui serpentaient entre les murs blanchis à la chaux, aucun lieu d’Amkethran n’était éloigné d’un autre et en quelques minutes, ils avaient rejoint l’entrée d’une galerie mal éclairée qui s’enfonçait dans la roche orangée.

 

Un brouhaha indistinct résonnait contre les parois du tunnel, à tel point que Daren était incapable de discerner précisément combien de personnes s’y trouvaient. La galerie tourna presque à angle droit et déboucha aussitôt sur une immense caverne de gré rouge.

 

− Des mercenaires ont porté plainte et t’accusent de vendre des marchandises volées, Carras. Ce commerce est fermé, et toute la marchandise est confisquée au profit du monastère !

 

Une petite troupe d’une demi-douzaine de ces hommes en bure austère, le même tatouage de peinture bleue décorant leur front dégarni, entourait plus qu’hostilement un homme dont la tenue vestimentaire n’était pas sans rappeler celle des Voleurs de l’Ombre.

 

− Enfin, c’est ridicule !, s’indigna l’homme en armure de cuir noire. Le monastère n’a jamais contesté nos actions dans le passé…

− Dis-nous où se trouve Esamon, Carras, le coupa le moine d’un ton agacé, et nous te laisserons partir.

 

Même si la conversation avait lieu à plusieurs mètres d’ici, les parois incurvées de la grotte amplifiaient leurs propos, et Daren avait parfaitement saisit le nom d’« Esamon » dont leur avait parlé le bourgmestre. Un silence lourd et menaçant chargea l’atmosphère d’une tension quasi électrique. Il stoppa net son avancée, préférant pour l’heure rester dissimulé dans les ombres. Ses compagnons se terraient derrière lui, tout aussi invisibles.

 

− Esamon n’est pas ici, déclara finalement l’homme qui s’appelait Carras. Je ne l’ai pas vu depuis des semaines.

 

Le moine soupira d’un air courroucé. Il se retourna un instant, laissant penser qu’il renonçait, puis fit tout à coup volte-face en pointa un doigt accusateur en direction de son interlocuteur qui manqua de sursauter.

 

− Alors je vais t’arrêter à sa place !, s’écria-t-il. J’espère pour toi qu’Esamon se montrera avant qu’il ne soit nécessaire de t’interroger…

− Vous… vous n’avez pas le droit !, bégaya Carras en faisant un pas en arrière. C’est… une violation de propriété ! Depuis quand le monastère doit-il se plier aux rejetons de… de cette bande de… vauriens, de vendus !

− Silence, Carras !, le coupa le moine. Je…

 

« Tiens, tiens, tiens… »

 

Daren ne put retenir un cri de stupeur. Son cœur se serra si fort qu’il en eut le souffle coupé. Ils avaient tous été si absorbés par la conversation qu’ils n’avaient pas entendu arriver une autre patrouille de ces moines du monastère. Reprenant péniblement son souffle, Daren se releva, et poussé par les hommes de Balthazar, avança à son tour vers le cœur de la grotte, suivi de ses compagnons.

 

− Ah, s’étonna leur chef qui s’était interrompu en pleine invective, mais qui voici donc ? Le rejeton de Bhaal en personne ?

− Il se cachait à l’entrée de la grotte, Maître, précisa le moine en s’inclinant devant son supérieur.

 

Daren n’avait pas souvenir d’avoir croisé cet homme auparavant, et une sensation de malaise croissant s’empara de lui, comme si les parois de la caverne devenaient soudainement trop étroites.

 

− Le fait que ces hommes nous connaissent de vue ne m’inspire rien de bon, Daren…, murmura Imoen à son oreille. Nous sommes pour le moins observés.

− Je pourrais t’arrêter pour complicité…, reprit le moine avec un sourire narquois en caressant lentement ses deux mains l’une dans l’autre.

 

Daren entendit Imoen donner quelques ordres brefs à ses compagnons, tandis que lui-même focalisait tous les regards. Malgré leur infériorité numérique, ils étaient armés, et ces hommes pas.

 

− Mais je suis de bonne humeur, conclut soudainement le moine. Alors, fiche le camp, et peut-être ne m’occuperai-je de toi que plus tard ! Revenons à nos petites affaires, Carras, veux-tu ?

 

L’homme en armure de cuir noire ne répondit pas, ce qui ulcéra le moine.

 

− Embarquez-moi ça !, hurla-t-il à ses hommes.

 

Daren et ses compagnons n’avaient pas encore bougé.

 

− Et toi ?, ajouta-t-il sur le même ton. Tu aurais dû saisir ta chance quand je te l’ai donnée !

− Nous ne souhaitons qu’acheter un peu de matériel, expliqua Daren en tentant au maximum de conserver son calme. Nous avons de l’or, et…

− Vous ferez vos petites courses le jour où Balthazar aura… ! Ohhh… De l’or, dis-tu ?, s’interrompit-il soudainement. Je crois que tu es tombé au parfait endroit, rejeton de Bhaal.

 

Comment cet homme, désarmé, se permettait-il te les menacer de la sorte ? Daren ne comprenait pas les réticences de ce Carras à botter ces moines hors de chez lui.

 

− Laissez-nous acheter ce pour quoi nous sommes venus, ou subissez-en les conséquences, répliqua-t-il sans crier, mais sur un ton parfaitement audible.

− Oh, des menaces ?, s’étonna le moine en dégageant ses bras de sa toge. Mes frères, exterminez-moi ces hérétiques !

 

Daren entendit deux lames dégainer simultanément derrière lui, répondant sans doute à un signal de sa sœur. Avant même qu’ils n’eussent le temps d’exécuter les ordres de leur chef, deux d’entre eux s’effondraient déjà dans une effusion de sang sous l’attaque fulgurante de Minsc et de Sarevok. Son bras droit se métamorphosa en une fraction de seconde, et tandis qu’il portait un coup direct à l’homme qui dirigeait la petite troupe, celui-ci esquiva avec une agilité déconcertante avant d’exécuter un formidable bond de côté, évitant par là même la lame traîtresse que venait de pointer Carras dans son dos.

 

L’effet de surprise passé, leur défense s’organisa. Et elle semblait particulièrement efficace. Sept ou huit moines, contre eux cinq plus quelques hommes de Carras qui ne s’étaient pas encore enfuis. Leur style de combat contrastait avec tout ce que Daren avait rencontré jusqu’ici : sans armes, leurs coups de poings et de pieds se révélaient pourtant aussi dévastateurs que de véritables masses, et bien plus maniables. Minsc et Sarevok se battaient avec hargne, mais la plupart des coups de leurs longues épées sifflaient dans les airs sans parvenir à atteindre leur cible. Seul Sarevok, grâce aux pouvoirs de son arme, parvenait à érafler quelques uns de leurs adversaires. Aerie tentait de repousser leurs assaillants de sa magie, mais ils semblaient parvenir à repousser une bonne partie de ses sortilèges de leurs simples paumes, lorsqu’ils n’esquivaient pas simplement. Imoen, en combinant sa dextérité naturelle avec ses pouvoirs magiques se battait avec plus de succès, même si le combat restait pour le moins éprouvant.

 

Daren et son adversaire se faisaient toujours face dans un duel sans merci. Sa vitesse d’attaque lui avait permis de blesser le moine à plusieurs reprises, mais ce dernier était lui aussi parvenu à le surprendre plus d’une fois. Chacun de ses mouvements, précis et fulgurant, ne laissait aucune place à l’erreur. Cependant, ils restaient de l’ordre de l’humain, et Daren possédait un pouvoir qui le surpassait. Anticipant sa frappe, son bras déformé par le pouvoir de l’Écorcheur transperça le cœur du moine au même moment où ses phalanges rencontraient sa joue. Daren partit à la renverse, arrachant du même coup l’organe vital encore palpitant. Aerie concentra sa magie et paralysa simultanément trois de leurs adversaires, que les hommes de Carras criblèrent aussitôt de flèches. Daren aurait préféré stopper l’affrontement, mais malgré la situation, ces hommes se battaient avec une ténacité inébranlable. Ils n’eurent d’autres choix que de les abattre. Après quelques minutes de combat intense, un silence de mort s’installa dans la caverne, à peine perturbé par quelques gémissements de douleurs des blessés. Trois des hommes de Carras avaient trouvé la mort dans l’escarmouche, leur nuque brisée pour la plupart, et quelques autres, dont Carras lui-même, massaient leurs membres endoloris par l’affrontement. Les corps des dix moines gisaient quant à eux au milieu de la grotte.

 

− Tout le monde va bien ?, s’enquit Imoen.

− Je peux soigner ces hommes, proposa Aerie en désignant les blessés qui avaient pris part au combat.

 

Chacun reprit son souffle après l’affrontement. Et après quelques minutes de silence à peine entrecoupées par les paroles apaisantes de l’avarielle, Carras s’avança vers eux en s’inclinant.

 

− Je voulais vous remercier, étrangers. Et je suis sûr qu’Esamon vous remercierait lui aussi s’il était là. Vous nous avez tirés d’un sale pétrin. Puis-je faire quelque chose pour vous ?

 

Daren lui tendit une main chaleureuse que le marchand hésita un instant à saisir, se remémorant sans doute sa transformation pour le moins impressionnante quelques instants auparavant.

 

− Vous nous avez tout autant tirés d’affaire !, répondit Daren avec un sourire.

− Daren…, l’interpella Imoen, une moue d’inquiétude sur le visage. Rappelle-toi ce que Balthazar nous avait dit en arrivant…

 

Cette dernière péripétie contrariait effectivement leurs plans. Si Amkethran leur était fermée, ils n’auraient plus de point de chute pour leurs futures expéditions, sans parler qu’un assaut des hommes de Balthazar pourrait tout à fait leur être fatal.

 

− Et il nous faut absolument des provisions, Daren, rappela sa sœur. Sans quoi, nous…

− Ne vous inquiétez pas pour ça, intervint Carras. Nous sommes les seuls témoins de ce combat, et nous veillerons à ce que Balthazar ne sache rien de votre… généreuse intervention.

 

Tandis que ses hommes commençaient à déplacer les corps en les conduisant dans les galeries qui s’enfonçaient plus encore dans la roche, Carras épousseta son armure, s’éclaircit la voix, et reprit d’un ton étonnamment enjoué.

 

− Si vous avez besoin de provisions, nous pouvons vous fournir ce qu’il vous faut, déclara-t-il. Avec une remise bien sûr ! Mais dépêchez-vous, car vous comprendrez que nous ne pouvons rester plus longtemps ici. Si vous revenez demain, notre… « petit commerce » risque bien d’avoir pris le large vers d’autres horizons moins sombres.

 

Daren échangea un rapide regard avec ses compagnons tandis qu’Imoen défaisait de sa ceinture une bourse lestée de pièces. En quelques minutes, et contre une bonne poignée d’or, Carras leur avait fourni la plupart de tout ce dont ils avaient besoin : nourriture et eau, couvertures, flèches, pièces d’armure, torches, ainsi que cordes et crampons en tous genres. Daren restait quelque peu inquiet de laisser leur secret aux mains d’un homme sans doute aussi peu digne de confiance que n’importe quel contrebandier, mais se rassura en réalisant que ce Carras avait tout autant intérêt que lui à garder le silence.

 

Une fois prêts, ils s’éclipsèrent aussi discrètement qu’ils purent de la caverne avant de rejoindre le Zéphyr sous le soleil déclinant au loin sur les dunes de sable. Le lendemain, ils allaient emprunter l’étroit sentier qui séparait la falaise en deux, en direction de l’Orient, vers l’antre de leur prochain adversaire : Sendai.

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L’Ordre monastique

L’entrée de la taverne se faisait en franchissant une sorte de tenture beige qui recouvrait l’arche principale du bâtiment. C’était ce qui conférait à ce village cette existence quasi fantomatique. L’entrée de chaque maison était dissimulée par ces sortes de voiles épais aux couleurs de la roche et du sable, de telle manière qu’un visiteur inattentif ne perçût que les gigantesques murailles de la forteresse de Balthazar. En de multiples endroits, des échelles permettaient l’accès aux toits desquels on accédait encore à de nouveaux bâtiments, et ainsi de suite jusqu’à la falaise elle-même, percée de part et d’autre en de discrètes habitations troglodytes. Tout le village vivait ici en harmonie avec la nature, ou plus pragmatiquement en harmonie avec la chaleur caniculaire qui devait régner l’été en pleine journée. Le soleil était couché à présent, et le ciel bleu sombre commençait à révéler quelques étoiles scintillant au dessus d’eux. Malgré les premières fraîcheurs nocturnes traditionnelles du mois de Marpenoth, la roche dégageait une telle chaleur qu’on se serait cru en plein jour. Quelques silhouettes discrètes apparurent aux fenêtres des habitations, et le village qu’on aurait cru jusqu’alors abandonné s’anima soudain dans un murmure. Des volets crissèrent. Un aboiement retentit, et plusieurs sons caractéristiques de métiers que Daren connaissait parvinrent à ses oreilles. Un discret brouhaha émanait du petit village, tandis qu’une multitude de flambeaux orangés apparaissait sur la falaise, illuminant Amkethran d’un ciel factice et étincelant.

 

− « Le Zéphyr », déclara Imoen en soulevant timidement la tenture. Je crois que c’est ici.

 

Un nouveau bruit de fond couvrit le premier tandis qu’ils pénétraient dans le bâtiment. Une demi-douzaine de tables, la plupart vides, occupaient la petite pièce d’où s’échappaient des effluves d’un ragoût plutôt alléchant. Trois hommes apathiques en armure jouaient nonchalamment aux cartes tandis qu’un autre, visiblement avec eux, harcelait une jeune serveuse de demandes insistantes. Daren et ses compagnons s’assirent à une table, et commandèrent le seul repas qui semblait être servi ici.

 

− Vous au moins, vous ne ressemblez pas à ces mercenaires engagés par les moines !, leur lança la serveuse, furibonde, suffisamment fort pour être entendue par toute l’assemblée.

 

Un éclat de rire à la table d’à côté fut la première réaction à sa phrase, ce qui irrita encore davantage la jeune femme.

 

− Nous…, commença timidement Daren.

− Tenez !, le coupa-t-elle en jetant avec habileté sur la table les cinq bols de soupe qui ornaient son plateau.

 

Elle s’en alla dans les cuisines en marmonnant avant qu’ils n’eussent le temps de la remercier. Daren lança un regard oblique aux soldats en armure à l’autre bout de la pièce, qui continuaient à s’esclaffer pesamment au passage de la commise.

 

− Hé bien mes amis… quelle journée !, soupira Imoen en baillant ouvertement.

− Bouh ne sait même plus à quel moment de la journée nous sommes !, s’exclama le rôdeur, lui aussi exténué.

 

Daren plongea sa cuillère dans le liquide orangé et l’engloutit en un instant. Tout était allé si vite depuis leur retour de la forêt. Il déroula le fil des évènements à nouveau dans son esprit, tentant d’y voir plus clair. La défaite de Yaga Shura, son entretien avec Solaire, les éclaireurs et la capture d’Aerie, leur fuite par l’Antichambre, et enfin la marche en plein désert, avant de finir ici… Ses voyages par la Porte étaient d’une durée variable, et qu’il ne contrôlait pas. Combien s’était-il écoulé de temps depuis qu’ils avaient quitté le Téthyr ? Quelques heures ? Une journée ? Deux ? Peut-être toute une semaine ? Au final, cela importait peu. Ils étaient toujours en vie, tous les cinq. Un évènement lui paraissait cependant toujours aussi obscur. Mais il n’eut pas le temps de prolonger sa réflexion qu’Aerie prenait la parole en lançant des regards inquiets autour d’eux.

 

− Ce Balthazar est tout de même étrange, vous ne trouvez pas ?, murmura-t-elle.

− Pour le moins, opina Imoen sur le même ton. Et cette forteresse… en plein désert, c’est assez invraisemblable…

 

Elle laissa sa phrase en suspend quelques secondes et reprit d’une voix plus intelligible.

 

− Enfin, il est tard. Et personnellement, je suis exténuée !

 

Elle étaya ses derniers mots d’un bâillement contagieux, qui les conduisit tous les cinq dans une chambre de l’auberge du Zéphyr. Il ne restait que peu de lits. Minsc et Sarevok furent contraints de partager leur chambre, et Daren celle de l’avarielle.

 

− Je suis plus rassurée d’être avec toi cette nuit, Daren, avoua Aerie en enfilant une fine tenue bleu pâle qu’elle conservait dans son sac.

 

Daren lui rendit son sourire, et s’approcha d’elle en la tenant par la taille. Maintenant qu’ils étaient seuls, une question lui taraudait l’esprit.

 

− Aerie… Je dois te demander quelque chose…

− Oui ?, répondit-elle, soudainement inquiète.

− Que s’est-il passé, la nuit dernière ? Comment ces hommes t’ont-ils capturée ?

 

Elle resta un instant interdite face à sa question, et s’il faisait trop sombre pour qu’il distinguât nettement le rouge qui montait à ses joues, il pouvait ressentir la chaleur soudaine qui émanait de son visage.

 

− Je…, bégaya-t-elle maladroitement. Je ne me sentais pas bien, et je n’arrivais pas à dormir. Alors je suis sortie un peu, prendre l’air.

 

Daren la dévisagea quelques secondes, partagé entre incrédulité et inquiétude, puis la serra dans ses bras.

 

− Je suis désolée… J’ai failli tous vous faire tuer… toi le premier…

 

Sa voix se perdit dans un sanglot, et elle lui rendit son étreinte en la resserrant davantage.

 

− Ne t’inquiète pas…, la rassura-t-il. Tu n’as rien à te reprocher. Je me fais du souci pour toi, c’est tout.

 

Ils restèrent enlacés en silence, savourant ce moment de quiétude.

 

− Allons dormir, proposa Daren. Une longue journée nous attend demain.

 

Le lit, sommaire, ainsi qu’une commode usagée, étaient les seules pièces de mobilier qui ornaient la chambre. Aerie se blottit contre lui et il s’endormit rapidement, d’un sommeil agité de rêves plus étranges et exotiques que jamais.

 

 

− Il fait jour, mon aimé, susurra à son oreille une voix douce.

 

Daren se frotta les yeux en ouvrant paresseusement une paupière. Une étroite fenêtre par laquelle se faufilait une discrète raie de lumière chauffait déjà la chambre plus que de mesure.

 

− Hmm…, marmonna Daren en s’éclaircissant la voix. Quelle heure est-il ?

− Bientôt midi, je crois. Il me semble avoir entendu les autres se lever.

 

Daren poussa la couverture jusqu’à ses pieds et se redressa. Il s’étira douloureusement, réveillant une à une ses courbatures de la veille.

 

− Quelle chaleur…, soupira-t-il en agitant sa main à son visage.

 

Ils s’habillèrent promptement et se rendirent dans la pièce principale de la taverne, vide à l’exception de leurs compagnons et du tavernier qui astiquait joyeusement quelques assiettes en sifflotant.

 

− Il n’y a pas foule…, s’étonna Aerie en s’asseyant à leur table. C’est pourtant l’heure du repas, non ?

− Quand on a vu les prix, on a vite compris…, rectifia Imoen en lançant un regard en coin à l’aubergiste.

− Quand même…, insista-t-elle. Ça paraît étonnant…

− Le mieux est d’aller demander, conclut-elle en haussant les épaules.

 

Ils finirent leur repas autour des objectifs que leur avait laissés Mélissane. Sendai, Abazigal… En dehors de ces noms et de quelques notes sur une carte, ils ne connaissaient rien d’eux. C’étaient des enfants de Bhaal, tout comme lui, mais ils ne savaient rien de leurs pouvoirs ou de leurs spécificités. Et s’ils étaient invulnérables, comme Yaga Shura ? Ou toute autre caractéristique plus folle encore ? Tous semblaient si sûrs qu’il parviendrait à les stopper… Même s’il ne pouvait nier qu’il s’était battu avec vaillance pour parvenir jusqu’ici, la chance avait aussi intercédé plus d’une fois en sa faveur. L’antre de Sendai semblait se trouver au beau milieu des plaines, à l’Est du désert. Daren se demanda un instant comment un criminel notoire, en outre enfant de Bhaal, pouvait s’être établi dans un endroit aussi découvert sans y être inquiété, et l’absence d’explication rationnelle à ce fait le laissa passablement inquiet quant à la puissance supposée de leur adversaire. L’autre, Abazigal, siégeait vraisemblablement en plein cœur des Monts Alamir, plus à l’Est encore. La proximité de la première de leurs deux cibles leur fit opter en premier lieu pour Sendai, à seulement deux ou trois jours de marche. Se rendre jusqu’à Abazigal leur demanderait une bonne semaine, sans parler de possibles contretemps une fois dans les montagnes.

 

− Bonjour à vous !, lança soudainement Imoen à l’attention de l’aubergiste qui avait entamé un tri méticuleux de ses verres. Vous êtes bien le tenancier de cette auberge ?

− Zakee Rafeha, pour vous servir, chère cliente !, s’exclama le tavernier d’une voix tonitruante.

 

Imoen se leva avec un sourire, jouant de son charme naturel, et s’installa au comptoir.

 

− Excusez-nous, nous venons d’arriver ici, et nous voudrions vous poser quelques questions sur les environs, si cela ne vous dérange pas.

− Certainement !, répondit-il aussitôt. Je ne suis pas débordé de travail au point de ne pas pouvoir causer un moment, foi de Zakee !

 

Daren et ses compagnons s’approchèrent à leur tour et prirent place aux côtés d’Imoen. L’aubergiste leva un sourcil en posant son regard sur Aerie, ouvrit la bouche, mais se ravisa en croisant le regard menaçant du colosse à ses côtés.

 

− Hé bien, hé bien, que puis-je pour vous ?, reprit-il aussi fort que précédemment.

− Vous connaissez un certain Balthazar ?, demandant nonchalamment Imoen en désignant une chope de bière d’un geste de la main.

− Balthazar ?, répéta-t-il perplexe. Pour sûr que je le connais ! Tout le monde le connaît, par ici…

 

Il servit sa chope à Imoen en hochant la tête d’un air fataliste et résigné, puis entama son explication.

 

− Balthazar est le chef de l’Ordre Monastique installé à l’intérieur de la forteresse. Il y a quelque temps de ça. Il n’est pas très populaire… mais vous pourrez rapidement vous en rendre compte par vous-même.

− Comment ça ?, l’interrompit Daren, seulement à moitié surpris par ces révélations.

− Les moines ont toujours veillé sur Amkethran, continua-t-il, en conseillant la population et la protégeant lorsque c’était nécessaire, contre des créatures qui surgissaient parfois du désert de Calim. Nous nous sommes toujours montrés reconnaissants envers eux et les contrebandiers qui nous approvisionnent… Mais depuis que Balthazar a pris le commandement de l’Ordre, les choses ont bien changé…

− Vous voulez dire que les moines ne tiennent plus leurs engagements ?, questionna Aerie.

− Ils nous ignorent…, soupira-t-il. Ils appliquent des restrictions aux contrebandiers, et certains ont même été… « écartés » par la manière forte… ce qui limite fortement notre approvisionnement… Et il y a aussi tous ces mercenaires…

 

Il avait baissé d’un ton à la sa dernière phrase, jetant pour la première fois un œil inquiet à la tenture qui couvrait l’entrée.

 

− Les mercenaires ?, répéta Imoen. Vous voulez parler de ces hommes en armure qui sillonnent la ville ?

 

L’aubergiste hésita une fraction de seconde. Il fixa Imoen, puis Daren et ses compagnons un à un, se demandant sans doute s’il n’avait pas affaire là à de quelconques espions.

 

− Ah… Cela devait arriver, je présume…, reprit-il en haussant les épaules. Sans parler de…

 

Un nouveau regard en direction de l’entrée toujours déserte le rassura quelque peu, et il ajouta en baisant encore le ton de sa voix.

 

− Certains disent que Balthazar est… un enfant de ce terrible dieu mort, Bhaal. Et qu’il se prépare pour la guerre. Enfin, de ce que nous pouvons observer… Prions que celle-ci épargne Amkethran…

 

Daren sentit son cœur bondir. Après réflexion, ce fait en expliquait bien d’autres, comme le lien que cet homme pouvait avoir entretenu avec Mélissane, ou cette étrange aura qu’il avait ressentie en la présence du moine. Il tenta cependant de cacher au mieux ses pensées et entreprit de commander à son tour une boisson afin d’occuper ses mains et son esprit.

 

Un enfant de Bhaal ?, répéta Imoen, tout aussi stupéfaite. Vous en êtes sûr ?

− C’est le bruit qui court…, répondit-il en se dandinant, vraisemblablement ravi de son petit effet. Et on dit qu’il fut amené ici il y a bien longtemps par la mage Mélissane, qui le protégeait. Nous craignons que les vieilles histoires de destruction et autres massacres à propos des enfants de Bhaal ne se réalisent finalement…

− Vous connaissez Mélissane ?, s’enquit aussitôt Imoen.

− Mélissane est la protectrice de tous les enfants de Bhaal, d’après ce qu’on dit. La raison pour laquelle une mage protège ceux qui n’apportent que la destruction et la terreur me dépasse, je dois bien dire… Je ne sais rien de plus sur elle, et cela fait des mois que je ne l’aie pas vue ici…

 

« Des mois ». N’avait-elle pas dit qu’elle préviendrait Balthazar de leur arrivée lorsqu’ils s’étaient quittés… l’avant-veille ? Combien de temps s’était-il écoulé depuis leur voyage par l’Antichambre ? Une angoisse naissante commençait à le submerger et Daren but sa chope à grandes gorgées, se laissant gagner par l’amertume de la boisson. Chacun mesurait visiblement les conséquences de ce que venait de leur révéler le tavernier, qui s’éclipsa quelques instants dans les cuisines en les laissant seuls.

 

− Des mois…, répéta Aerie en écho. Cela fait donc si longtemps que nous avons quitté le Téthyr, en réalité ? C’est surprenant que Balthazar se soit souvenu de notre arrivée, s’étonna-t-elle.

− Cela n’a pas d’importance, trancha Imoen. Tentons d’en apprendre autant que possible sur ce Balthazar et sur les environs du village tant que nous sommes seuls. Je ne suis pas sûre que ce cher « Zakee » sera aussi loquace une fois ces mercenaires à sa table…

 

L’aubergiste revint de l’arrière-salle les bras chargés de miches de pain brun, qu’il entreposa savamment dans un grand sac de toile à ses pieds.

 

− Et vous dîtes que ces hommes d’armes que l’on croise dans le village sont engagés par les moines ?, l’interrogea-t-elle d’un ton léger.

 

Il la dévisagea, tout d’abord inquiet, puis en éclatant de rire.

 

− Si je pouvais vous le dire, j’en saurais beaucoup trop à mon gré sur ce qui se passe dans ce monde ! J’écoute parfois ce qu’ils disent, ici ou là… Et je dois vous dire que leurs histoires me terrifient !

 

Plusieurs bruits de pas résonnèrent à l’entrée de la taverne, ce qui coupa court à leur conversation. Un couple, vêtu chacun d’une longue toge et d’un turban entrèrent s’installer à une table, suivis d’une petite troupe de quatre de ces mercenaires armés.

 

− Alors, Zakee, j’espère que tu as autre chose que de la soupe, aujourd’hui !, lui lança l’un des soldats, d’un ton à mi chemin entre la plaisanterie et la menace.

− Je suis désolé du repas frugal, s’excusa l’aubergiste, mais la pénurie nous guette, et nous devons vivre avec ce que nous avons.

 

Le mercenaire grommela, poussa une chaise de son pied, puis s’y vautra avec agacement. Daren et ses compagnons payèrent le tavernier et se dirigèrent en direction de la sortie. L’après-midi était juste entamée et malgré la saison hivernale, une chaleur étouffante écrasait déjà le petit village d’Amkethran sous un soleil de plomb.

Amkethran, l’oasis du désert

Daren ferma les yeux et une lumière blanche sans chaleur l’aveugla. Une sensation d’étouffement le submergea et il sentit une main invisible familière le tirer vers les profondeurs de la terre. Une multitude d’image défilèrent dans son esprit, et avant même qu’il n’eût ouvert les yeux, les effluves humides et oppressants de l’Antichambre de Bhaal parvinrent à ses narines. La première étape était franchie, mais il ne devait pas en rester là. Il fit quelques pas dans la grotte, quelque peu rassuré de retrouver un environnement connu.

 

− Cespenar ?

 

Une explosion retentit derrière lui, et une voix décrépie s’éleva du nuage de poussière.

 

− Le Maître a besoin de mes services ?

 

Daren poussa un soupir de soulagement. Le diablotin chétif et osseux se tenait devant lui, exagérément incliné en une révérence obséquieuse. Mais dissimulé sous son inoffensive apparence, il détenait d’impressionnants pouvoirs.

 

− Peux-tu faire venir mes compagnons au plus vite, s’il te plait ?

− Bien sûr, Maître, répondit aussitôt le majordome en s’inclinant plus bas encore.

 

Le diablotin claqua ses griffes, et une nouvelle déflagration souleva la poussière en une nuée encore plus impressionnante.

 

− Bien… joué…, s’époumona Imoen entre deux toux.

 

Ils étaient tous là. Son plan avait réussi.

 

− Merci Cespenar, le félicita Daren. Tu nous as tous tiré d’affaire !

− Tout l’honneur est pour moi, Maître.

 

Il ne restait plus à espérer que la deuxième partie de son plan se déroulât sans heurt. Il ne contrôlait pas la Porte, et rien ne pouvait lui certifier qu’elle ne les conduirait pas dans un lieu plus dangereux encore que celui qu’ils venaient de quitter.

 

− Daren ?

 

C’était Imoen.

 

− Comment tu te sens ?

 

Elle le dévisageait les yeux grands ouverts en haussant les sourcils. Son inquiétude se lisait sur son visage, et Daren porta instinctivement sa main sur son bras droit, ce qui accentuant encore davantage les appréhensions de sa sœur.

 

− Tu m’as promis, hein ? S’il te plait…

 

Comment pouvait-il tenir une telle promesse ? C’était grâce à son pouvoir qu’il était encore en vie. Grâce à son pouvoir qu’il avait pu aller aussi loin, qu’il avait plusieurs fois pu sauver ses compagnons d’une mort certaine. Mais aussi qu’il les avait tous mis en danger. La corruption de l’essence de Bhaal était lente, et sournoise. Un poison insidieux coulant dans ses veines, effeuillant son humanité si habilement qu’il ne pouvait s’en rendre compte. Aurait-il tué de sang froid, il n’y a encore qu’un an de cela ? Aurait-il pris ce plaisir inavouable à le faire, à infliger ces souffrances dont lui seul connaissait le secret ? Il pouvait dissimuler tout ceci à tout le monde. Tout le monde excepté sa sœur, qui l’avait vu grandir et le connaissait mieux que lui-même.

 

− Daren ?

− Oui ?, répondit-il par réflexe.

− Tu ne m’écoutes pas…

− Si, si… C’est juste que…

− Tu dois cesser d’avoir systématiquement recours à l’Écorcheur. Tu dois reprendre une arme, et te battre comme avant.

− Mais je suis bien moins…

− Et que feras-tu lorsque tu tueras l’un de nous ?, le coupa-t-elle en haussant le ton. Que feras-tu si tu blesses Aerie à nouveau ? Ou si… tu la tues ?

 

Elle lisait dans ses pensées. Non… Elle le connaissait, tout simplement. Elle connaissait ses peurs, ses doutes, ses angoisses, mieux que personne. Et au fond, elle avait plus que raison. Une idée lui traversa soudainement l’esprit. Il existait peut-être un moyen de concilier ses pouvoirs avec la propre maîtrise de son corps.

 

− Cespenar ?

− Oui, Maître ?

− Tu pourrais me forger une épée digne de ce nom ?

 

La créature ailée se gratta pensivement le menton d’une griffe usée, puis la pointa dans sa direction.

 

− Epée longue ? Courte ? À deux mains ? Cimeterre ? Rapière ?

 

Daren écarquilla les yeux devant la déferlante verbale du diablotin. Il songea un instant à l’arme avec laquelle il avait combattu depuis leur évasion du repaire d’Irenicus, l’arme dont il avait fait don à Sarevok, mais il chassa cette idée de son esprit. Un autre visage lui revint à la mémoire. Celui de Yoshimo.

 

− En fait… commença-t-il à expliquer, je souhaiterai une sorte de…

− Un long discours est inutile, le coupa Cespenar. Cespenar peut lire dans les pensées du Maître, si celui-ci lui en laisse l’accès. Je vois… Oui, je vois très bien ce que le Maître a en tête… Sans aucun problème. Et quel matériel le Maître souhaite-t-il utiliser ?

− Je ne…

− Mithril ? Acier elfique ? Adamantine ? Il me faut un matériau de base pour créer l’objet, bien que d’autres éléments puissent par la suite entrer en jeu afin d’affiner ses capacités. Lequel de ces métaux le Maître me fournira-t-il ?

− Je ne possède rien de tout ceci…, concéda Daren, gonflé de déception.

− Hé bien dès que le Maître trouvera quelque chose qui pourrait convenir, Cespenar se fera une joie de s’en servir.

 

Daren croisa le regard de sa sœur, qui lui sourit en retour. Elle n’avait rien perdu de leur entretien et approuvait visiblement sa démarche. Le cœur plus léger, il rejoignit ses compagnons devant la Porte et enjoignit intérieurement Tymora que son « destin » ne les conduisît pas vers un endroit plus dangereux encore. Les premiers maillons d’ossements s’entrouvrirent, et ils furent soudainement tous happés par le néant du vide Astral. Le froid laissa sa place à une chaleur surprenante, et l’obscurité se teinta de reflets dorés, qui s’avérèrent devenir une vaste étendue de sable blanc. Le désert. Jamais il n’avait contemplé une telle étendue. Le soleil de plomb les brûlait de sa lumière crue, transformant cette mer rousse en une véritable fournaise.

 

− Par tous les dieux !, s’exclama Aerie. Où sommes-nous ?

− Bouh trouve que ça ressemble à la Rashémanie, mais en beaucoup plus chaud !

 

Le contraste avec l’Antichambre était saisissant. Daren avait la sensation d’étouffer sous ses protections de cuir, et son sang martelait à ses tempes en palpitant sous l’effet de la chaleur.

 

− Nous devons être dans le désert de Calimshan, conclut Imoen en haussant les épaules. À croire que cette satanée Porte donne toujours raison à Mélissane…

 

Les yeux de Daren s’accoutumèrent petit à petit à la luminosité ambiante. Et parmi les dunes interminables qui s’étalaient sous leurs yeux, il devina les premiers contreforts d’une ville adossée à une falaise, comme incrustée dans la pierre. Des toits de maisons peut-être, ou quelque palissade.

 

− Amkethran, sans doute…, ajouta Imoen. Hé bien… Destin ou pas, et vu que nous l’allons pas rester ici à nous dessécher sur place, je propose que nous avancions.

 

Chacun acquiesça en silence, et après avoir ôté leurs vêtements les plus chauds, tous les cinq se dirigèrent vers le seul signe de vie que le désert leur eût laissé paraître.

 

Il leur fallu plus d’une heure à arpenter le sable brûlant pour commencer à distinguer plus nettement ce qui s’avéra bien être le village d’Amkethran. D’après leur carte, il se situait non loin de la limite du désert, près d’une oasis assez importante pour être annotée et à quelques lieues à peine des plaines. Ainsi que des repaires supposés des enfants de Bhaal qu’ils devaient traquer et éliminer…

 

− Je me demande quand même ce que nous allons trouver ici…, soupira Imoen en s’épanchant le front.

 

Marcher en plein désert s’avéra plus éprouvant que prévu. Aucun d’eux n’avait l’habitude de ce sable omniprésent, et ils avaient du mal à progresser sans s’enliser au bout de quelques pas. Minsc marchait en tête, mais lui aussi peinait à maintenir l’allure sous le soleil implacable. Leurs réserves d’eau s’amenuisaient de manière inquiétante, et s’ils ne parvenaient pas à rejoindre l’oasis avant la nuit, leur survie en serait plus que compromise. Ils parlaient peu, économisant leurs forces et leur salive, mais tous avaient conscience de cette échéance mortelle.

 

Cependant, après presque quatre longues heures d’une marche épuisante, tandis que le soleil se couchait derrière eux, ils atteignaient les portes maigrement fortifiées du petit village accroché à la roche dissimulé par les dunes : Amkethran.

 

− Vous, là !

 

Daren sursauta. Le silence du désert avait endormi ses sens et il mit de longues secondes à réaliser que la voix fortement teintée d’un accent qu’il ne connaissait pas s’adressait à lui. Il leva les péniblement les yeux vers le haut de la palissade qui surplombait deux pans d’une porte de bois jauni par le soleil, et ce qui se révéla être une sorte de sentinelle étrangement accoutrée réitéra sa mise en garde.

 

− Nous ne sommes que des voyageurs égarés dans le désert, intervint Imoen. Nous cherchons simplement un abri pour la nuit, ainsi que de quoi nous restaurer.

 

Le garde resta immobile, toujours suspicieux. Derrière le turban qui dissimulait son visage, il semblait les dévisager avec insistance. Harassé par les trop longues heures passées à arpenter les dunes, Daren ne se sentait ni le courage ni la force de livrer la moindre bataille, ni même de négocier âprement leur passage. Seuls un lit moelleux, un repas et quelques litres d’eau suscitaient un quelconque intérêt à ses yeux. La sentinelle découvrit alors son visage et reprit.

 

− Balthazar vous attend, il me semble ?

 

Malgré sa fatigue, Daren parvint tout de même à être surpris. S’agissait-il là d’une coïncidence, ou leur venue avait-elle déjà été annoncée ?

 

− C’est possible…, répliqua Imoen en le toisant du regard. Est-ce que Mélissane… ?

− Attendez un instant, la coupa-t-il en descendant de son chemin de ronde. Il va vous recevoir.

 

Les portes de bois s’ouvrirent alors dans un grincement, et une petite troupe de quatre hommes tous vêtus à l’identique leur fit signe d’entrer. Aux aguets, et la main au fourreau, tous les cinq pénétrèrent dans l’enceinte du village fortifié.

 

− Balthazar arrive, expliqua l’un d’eux toujours avec un fort accent local.

 

Ces hommes, tout comme celui qui les avaient interpellés à l’entrée, portaient une étrange tunique brun beige ornée d’un symbole que Daren ne connaissait pas. Leur crâne était rasé et arborait chacun un tatouage de peinture coloré. Le regard de Daren se perdit un peu plus loin vers l’intérieur du village. Ce qui frappait au premier regard était la forteresse solidement enchâssée au centre de multiples grilles verrouillées. Si on n’y faisait pas attention, on pouvait ne percevoir d’Amkethran que cette magistrale bâtisse, rivalisant par ses plus hautes tours avec les pans escarpés de la falaise contre laquelle elle était érigée. Cependant, à la lueur orangée du soleil disparaissant à l’horizon derrière eux, on devinait des tentures qui masquaient l’entrée de dizaines de maisons troglodytes, reliées par de nombreuses échelles en guise d’escaliers et incrustées dans la roche comme autant de nids dissimulés sous les branches d’un arbre centenaire.

 

Les grilles les plus proches de la forteresse grincèrent à leur tour, et Daren se tourna instinctivement en direction du petit groupe qui en sortait, tous vêtus de la même bure brune unie et délavée. Les sentinelles autour d’eux s’inclinèrent aussitôt, et demeurèrent nerveusement courbées. Les cinq autres gardes, identiquement vêtus, ou plutôt quatre gardes escortant un homme dont la stature et le charisme dominaient indéniablement celui de ses pairs, s’approchèrent. Celui qui semblait être leur chef fit quelques pas en direction de Daren, le jaugeant du regard, et une fois le silence de convenance depuis longtemps dépassé, il prit finalement la parole d’une voix autoritaire et posée.

 

− Ah, vous devez être l’enfant de Bhaal survivant de Saradush. Je vous attendais.

 

Daren resta quelques temps abasourdi. Cet homme, à l’allure pourtant sobre, dégageait une aura impressionnante. Son charisme indiscutable le rendait différent de ces hommes qui l’escortaient consciencieusement, sans qu’il ne portât pourtant aucun signe distinctif. De son regard bleu pâle à sa stature athlétique, tout en lui le désignait comme leur supérieur. Intimidé par son impatience marquée, Daren s’inclina et lui répondit enfin.

 

− Je…, commença-t-il en cherchant ses mots. Comment savez-vous qui je suis ?

 

L’homme au crâne rasé haussa les sourcils, puis congédia ses suivants d’un simple geste avant de tendre à Daren une main chaleureuse.

 

− Mélissane vous a précédé, expliqua-t-il, et m’a informé de votre probable arrivée. Je me nomme Balthazar et je dirige l’Ordre Monastique d’Amkethran, bien que cette fonction ne soit pas officielle.

− Enchanté. Je m’appelle Daren, et voici mes compagnons de voyage.

 

Balthazar s’inclina brièvement, et poursuivit en fouillant dans les plis de sa toge.

 

− Mélissane a déjà quitté le village, reprit-il, mais elle n’a pas dit où elle allait. Elle m’a laissé des instructions pour que vous puissiez atteindre… les… enclaves dont elle vous a parlé ? Je ne sais rien de plus. Est-ce bien ce que vous attendiez ?

 

Daren se tourna vers ses compagnons, aussi surpris que lui. Ils s’attendaient en effet à rencontrer Mélissane en arrivant ici, et Daren s’interrogea d’ailleurs sur le temps qui pouvait s’être écoulé depuis leur évasion de Saradush par l’Antichambre pour qu’elle pût les avoir ainsi précédés.

 

− Savez-vous où nous pourrions la trouver ?, l’interrogea Imoen.

− Je ne sais pas où elle a pu aller, répondit Balthazar, une pointe s’agacement dans la voix, et d’ailleurs, cela m’est égal. Ah ! Les voilà…

 

Il tira plusieurs rouleaux de sa toge, qu’il déplia brièvement.

 

− Excusez-nous, l’interrompit Daren, mais pourriez-vous nous indiquer un endroit où dormir pour la nuit ?

− Mélissane s’est portée garante de vous, rétorqua-t-il en plissant les yeux. Je vais donc tolérer votre présence ici pour l’instant, et vous fournir ce dont vous avez besoin. Sachez néanmoins que les étrangers ne sont que rarement les bienvenus dans notre petit village fortifié. Si vous voulez passer la nuit quelque part, allez parler à Zakee, je suis sûr qu’il pourra faire quelque chose pour vous. C’est le tenancier du « Zéphyr », l’auberge de notre village.

− Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur vous-même ?, ajouta Imoen. Mélissane ne nous…

− Bien, la coupa-t-il d’un ton sec. Voici les cartes que Mélissane m’a laissées pour vous.

 

Il tendit les rouleaux à Daren.

 

− Faites-en ce que vous voulez, cela ne me regarde pas. Amkethran est à votre disposition pour vous réapprovisionner et vous reposer… mais…

 

Il laissa sa phrase en suspend dans un quasi murmure, et fixa un à un les cinq compagnons. Daren ressentait une oppression incompréhensible, qu’il ne parvenait à expliquer que par ces falaises omniprésentes couvrant le village de leurs ombres grandissantes.

 

− …n’interférez pas avec mes activités, conclut-il en détachant chaque syllabe. Et nous resterons bons amis. Me suis-je bien fait comprendre ?

 

Ils acquiescèrent silencieusement, ce qui parut satisfaire Balthazar qui retrouva aussitôt son sourire.

 

− Parfait ! Je vous remercie de votre compréhension. Restez à l’écart de ma forteresse, mais vous pouvez toujours circuler où bon vous semble. Bonne soirée, et bon séjour !

 

Il s’inclina en une courte révérence, rappela ses hommes d’un claquement de doigts, et prit la direction des grilles magistrales qui protégeaient ce qu’il venait de désigner comme « sa forteresse ». Ils avaient récupéré les cartes, et avaient trouvé un endroit où dormir. L’essentiel était là. Balthazar disparut à l’angle d’un mur de fortification, emportant avec lui ses secrets. Ils ne connaissaient que son nom, mais Daren pressentait qu’il dissimulait sous son apparence dépouillée bien plus de mystères qu’ils n’étaient en mesure de concevoir.

Renoncer ou combattre

Un silence gêné s’installa subitement sur le petit groupe. Les propos de Mélissane hantaient toujours les esprits, et personne ne prit la parole pendant quelques longues minutes.

 

− Je ne sais pas si c’était ce qui devait se passer…, soupira finalement Daren.

− Que veux-tu dire ?, l’interrogea Imoen.

 

Il relata son expérience dans l’Antichambre, même s’il ne parvenait toujours pas à se remémorer les évènements de la grotte. En revanche, chaque détail de son entretien avec son père adoptif et sa mère lui revenait avec une exactitude déconcertante. Sa voix trembla légèrement à l’évocation de leurs différentes révélations, et il pensa pour lui-même qu’il aurait sans doute préféré dévoiler tout ceci de manière plus privée. Il faisait cependant suffisamment confiance en chacun de ses compagnons pour leur exposer ces faits.

 

Aerie se contenta de prendre sa main dans la sienne, et il la remercia intérieurement de ne pas poser davantage de question. Imoen semblait pensive, une lueur de mélancolie se dessinant sur son visage, mais celui dont Daren redoutait le plus de croiser le regard était son frère. Comment lui-même aurait-il réagi à sa place, suite à une telle révélation ? Il aurait sans doute pu lui dissimuler tout ceci, et ne le confier qu’aux autres, mais ils voyageaient ensemble à présent, et leur sort était lié par une confiance tacite, mais réelle. À son grand étonnement, le visage de Sarevok demeura toujours inexpressif et serein, et il crut un instant qu’il ne l’avait pas entendu.

 

− Cela n’a plus d’importance aujourd’hui, répondit-il contre toute attente. Ce qui a été fait est le passé tel que nous le connaissons, et ni toi ni moi ne pourrons rien y changer.

 

Daren resta un instant figé, à la fois soulagé et déçu de la réaction de son frère.

 

− Je suis… désolé, Sarevok… Je…

− Tu ne m’apprends rien, cher frère. Je te rappelle qu’il s’agit aussi de mon passé. Je me demandais simplement quand tu l’apprendrais.

− Tu n’as pas à te reprocher ce qui n’est pas de ton fait, Daren, renchérit Imoen. Il s’agit là des choix de Gorion, et rien ne prouve non plus que tu ne sois devenu ce que tu es que grâce à la chance.

 

Cela n’était peut-être pas là l’entière vérité, mais il avait fini par l’accepter. Il ne pouvait nier sa propre part d’obscurité, et il ne savait pour quelle raison, elle ne lui pesait plus autant qu’à une époque. Il était un tout, et pouvait utiliser sa volonté et ses actes pour faire vivre ses idéaux.

 

− Nous devrions nous mettre en route, lança-t-il finalement, pour couper court à toute autre réflexion.

 

Daren ne se rendit compte de ses mots qu’une fois qu’ils eurent franchi ses lèvres. La direction qu’ils allaient prendre nécessitait une décision de sa part, ou comme il l’aurait souhaité, de leur part à tous.

 

− Et vers où mettons-nous le cap, capitaine ?, s’exclama Imoen en riant.

 

Malgré leurs sombres perspectives d’avenir, le rire franc et enthousiaste de sa sœur le réconforta quelque peu, et prendre une décision lui parut soudainement moins douloureux.

 

− Qu’en pensez-vous, tous ?, lança-t-il finalement à ses compagnons. Devrions-nous faire demi-tour, et repartir pour l’Amn ou la Côte des Epées ? Ou faisons-nous route vers Calimshan ?

 

Aucun ne se risqua à donner son avis, mais le regard implorant d’Aerie acheva de le décider.

 

− Rentrons, proposa-t-il simplement.

 

Il enfila son sac à dos boueux sur ses épaules et s’orienta en direction du Nord.

 

− Et que fais-tu de l’armée à ta poursuite ?, l’interrogea Sarevok, qui n’avait pas encore bougé.

− Elle a peut-être menti ?, rétorqua Imoen dont le ton commençait à monter. J’ai l’impression que cette Mélissane serait prête à tout pour te convaincre de l’aider. Alors pourquoi pas inventer cette histoire de traque de toute pièce ?

 

Elle ne semblait pas totalement convaincue par ses propres paroles, pas plus que Daren, mais la lassitude qu’ils éprouvaient tous en cet instant leur suffit à lui accorder le bénéfice du doute. Sarevok émit un grognement désapprobateur mais les suivit sans ajouter mot. Ils quittèrent les ruines de Saradush, laissant derrière eux un sillon de cadavres innombrables, de morts et de sang. Celui de ses frères.

 

L’après-midi était froide. Le soleil, régnant pourtant sans partage sur un ciel limpide, ne parvenait pas à réchauffer l’atmosphère lugubre baignée dans une brume glaciale. Seuls les cris des corbeaux ou de quelques charognards planant au-dessus des corps rompaient le silence mortuaire. Tous les cinq marchèrent ainsi en direction de la Côte des Epées. En fin de soirée, le brouillard se leva, et on distinguait loin à l’horizon les premières cimes de la forêt séparant le Téthyr de l’Amn. Le petit groupe établit son campement non loin d’une rivière et s’installa autour d’un feu improvisé, cuisant dans un petit crépitement caractéristique les prises que Minsc venaient de pêcher quelques instants plus tôt. Chacun était perdu dans ses pensées, et ce fut Imoen qui brisa le silence, en se parlant vraisemblablement à elle-même.

 

− C’est drôle… après tout ce temps, je me réveille encore parfois le matin, en m’attendant à voir Jaheira et Khalid, ou Dynahéir.

 

Un sourire nostalgique glissa sur le visage de Daren.

 

− Minsc et Bouh voient Dynahéir très souvent, répondit le rôdeur avec fierté, maintenant que les orteils maléfiques d’Irenicus ne bougent plus. Quand nous dormons, Dynahéir vient souvent nous rendre visite.

− Oh ? Et qu’a-t-elle à dire ?, le questionna Imoen d’une voix amusée.

− Au début, elle était très en colère contre nous, avoua le colosse. Elle a utilisé des mots que nous ne comprenions pas, mais nous comprenions quand même.

 

− Je me rappelle comment elle pouvait être…, répondit Imoen, un sourire sur le visage. Elle m’en a voulu pendant deux jours parce que je lui avais éternué dessus !

 

Elle éclata de rire, et reprit.

 

− Mais tu dis qu’elle a cessé d’être aussi fâchée ?

− Oh oui, confirma Minsc. Elle était seulement un petit peu fâchée parce qu’elle devait s’habituer à sa nouvelle vie. Elle est maintenant contente. Elle peut veiller sur tous les guerriers et les sorcières de Rashémanie. Bouh pense que c’est un bon endroit pour elle.

− Je suis contente que tu penses qu’elle est heureuse, Minsc, opina-t-elle doucement. Ça rend tout cela plus supportable, non ? Ils me manquent… tous les trois. Je regrette les mimiques impayables de Khalid, et même la mauvaise humeur de Jaheira…

 

Son visage s’assombrit un instant, mais elle reprit d’une voix soudainement enjouée.

 

− Hé, tu te souviens de ce jour, quand Khalid essayait de réparer la botte de Jaheira, et qu’il l’a perdue dans un fourré ?, leur lança-t-elle. Il en était revenu avec la pire allergie au sumac que j’ai jamais vue ! Jaheira était furibonde, mais elle l’avait soignée avec tout le talent dont elle était capable… Et…

 

Elle s’arrêta, comme si sa gorge s’était subitement nouée.

 

− Il est très difficile de savoir ce que nous regrettons le plus, conclut le rôdeur. Mais Bouh dit que tant que nous nous souviendrons d’eux, nous pourrons être heureux de ce que nous avons toujours.

 

Quelques larmes se dessinèrent aux coins des yeux d’Imoen. Elle sourit calmement.

 

− Bouh est si intelligent…, murmura-t-elle.

 

Un nouveau silence s’installa. Sans un mot, chacun s’en alla à sa tente après avoir décidé d’un tour de garde pour la nuit. Daren rejoignit la couche d’Aerie et s’endormit rapidement, son aimée serrée dans ses bras. Ses rêves étaient confus, et menaçants. Daren siégeait seul, au sommet d’une tour d’ivoire dominant un océan déchaîné. Les vagues portaient les cris de milliers d’âmes torturées qui résonnaient à ses oreilles en échos assourdissants. Le néant supplanta tout à coup l’horizon, ne conservant du précédent spectacle que l’aura angoissante. Une lumière verte apparut au loin, grossissant chaque seconde. En son sein, il apercevait encore une fois la même structure gigantesque, irradiant d’un mal sombre. Un trône, majestueux, spectaculaire, et implacable. Les voix semblaient lui parler, lui dicter son destin.

 

« Réveille-toi ! »

 

Une bouffée d’angoisse le submergea. Quelque chose d’anormal était à l’œuvre. Ses visions se dispersèrent en un instant, et la fraîcheur de la nuit recouvrit son visage.

 

« Daren, réveille-toi ! »

 

C’était la voix de Minsc. Daren s’éveilla en sursaut et s’assit en une fraction de seconde. Minsc, de larges traces de sang sur les bras, le secouait vivement afin qu’il reprît ses esprits.

 

− Nous avons besoin de ton aide, Daren ! Viens vite !

 

Que s’était-il passé ? Aerie n’était plus à ses côtés, et des bruits de batailles encore diffus parvenaient à ses sens.

 

− Minsc ? Que se passe-t-il ? Où…

− Daren !, le coupa le rôdeur. Des méchants hommes viennent d’arriver ! J’ai réussi à repousser les premiers, mais je crois qu’Aerie s’est fait capturer ! Nous devons lui porter secours, mais même Bouh ne peut combattre à un contre trois aussi longtemps !

 

La révélation de Minsc lui insuffla une force neuve, et en un instant, Daren métamorphosa son bras droit. Il se précipita au dehors, manquant de chuter sur un corps près de sa tente, et inspecta son environnement. Sarevok, l’arme au poing, achevait un homme en armure étendu à ses pieds. Ses sens ainsi aiguisés, il repéra aisément quatre hommes armés, embusqués derrière quelques buissons. L’un d’eux détenait Aerie, il en était sûr. Un cri étouffé de l’avarielle le mit instantanément sur sa piste, et il s’élança aussitôt à leur poursuite. Une rage indescriptible décuplait ses forces, amenuisant d’autant ce qui lui restait d’humanité. L’Écorcheur naissait en lui, sans même qu’il ne s’en rendît compte. Des voix s’élevèrent derrière lui, mais il ne les entendait déjà plus. Il ne pouvait perdre Aerie une nouvelle fois. Les cris se faisaient plus proches. Malgré l’obscurité de la nuit, il sentait la présence de ces intrus. Une flèche fusa dans sa direction, mais un simple mouvement de son poignet la fit voler en éclat. Le pouvoir irradiait de son corps, allant même jusqu’à brûler la végétation alentours en laissant une trainée brunâtre dans son sillon. Daren leva un bras en direction de l’homme qui avait déjà tiré son arme.

 

− C’est lui !, s’écria l’homme en direction de ses compagnons. Abattez-le ! Aba…

 

Sa voix s’étouffa dans un râle sanguinolent. Il lâcha son arme et porta ses deux mains à sa gorge, la peur sculptée sur son visage. Sa peau se décomposa, devenant noire et craquelée au niveau de son cou, puis sa tête bascula d’elle-même, avant de fondre au contact des flammes noires qui venaient de naître à ses pieds.

 

− Mais qu’est-ce que…, s’écria l’un des autres hommes d’armes, une panique soudaine dans la voix.

 

L’avarielle était ligotée fermement, ne pouvant ainsi utiliser sa magie, mais elle avait cependant réussi à se défaire de son mince bâillon.

 

− Daren !, l’implora-t-elle d’une voix désespérée et horrifiée.

 

Il leva à nouveau son bras en direction de ses deux ravisseurs, qui se mirent eux aussi à suffoquer. Une poignée d’autres soldats un peu plus loin s’enfuit à toutes jambes à son arrivée.

 

− Daren ! Arrête ! Arrête-toi !

 

Tandis que ses deux cibles agonisaient lentement, Imoen accourrait derrière lui en hurlant. Mais il ne l’entendait pas. Il éprouvait une satisfaction intense teintée d’une folie meurtrière à faire souffrir ceux qui avaient tenté de lui arracher celle qui comptait le plus au monde à ses yeux.

 

− Daren…

 

Un malaise s’empara tout à coup de son corps. Les écailles de l’Écorcheur qui avaient surgies en de multiples endroits sur sa peau le firent soudainement souffrir en se rétractant. Lorsque les deux hommes s’affalèrent au sol sans vie, Daren posa un genou à terre, en sueur.

 

− Daren ! Arrête-toi tout de suite !

 

Une main solide l’agrippa par les épaules et le força à se retourner. Imoen, le regard sévère, le fixa intensément.

 

− Tu n’étais pas obligé de les tuer ! Ils n’étaient plus que trois, et on aurait facilement pu les maîtriser !

 

Minsc et Sarevok les avaient à présent rejoints. Daren ne parvenait pas à soutenir le regard de sa sœur, et un sentiment grandissant de honte l’envahit. Il avait une nouvelle fois succombé à la folie écarlate du Seigneur du Meurtre. Ces maudites cicatrices le plongeaient à chaque fois plus profond dans l’abîme qui bordait les frontières de son esprit. Et à son grand désarroi, il y cédait de plus en plus aisément.

 

− Je suis désolé…, parvint-il finalement à articuler.

 

Il n’avait trouvé d’autres mots, pourtant conscient de leur faiblesse face à l’horreur de ses actes. Minsc détacha Aerie, mais l’avarielle resta immobile, dévisageant Daren d’un regard effaré.

 

− Je ne sais pas ce qui m’a pris, je… j’ai paniqué…, et…

− Je sais très bien ce qui t’a pris, le coupa Imoen en tournant les yeux en direction des symboles cabalistiques qui s’agitaient encore faiblement sur ses bras. Tu m’avais promis, Daren…

− Je sais…, s’excusa-t-il. Je… Je suis vraiment désolé…

 

Un goût amer de sang et de culpabilité mêlées le laissa vide, exsangue de toute joie. Toutes ses certitudes l’avaient abandonné en un instant, il se retrouvait face à l’indicible réalité de son être : un cœur noir, doté de bien sombres pouvoirs. Elle avait raison, il le savait. Raison sur toute la ligne. S’il continuait à se laisser corrompre de cette manière, il ne vaudrait bientôt pas mieux que ceux qu’il combattait. La voix réprobatrice de Gorion sonna à nouveau à ses oreilles. Leur rencontre n’avait été qu’une illusion pourtant, mais il ne pouvait nier la part de réalité dans les paroles de son père adoptif.

 

− Je crois que nous devrons remettre les explications à plus tard, les coupa Sarevok, un parchemin froissé à la main.

− Qu’est-ce que c’est ?, demanda Imoen.

− Un avis de recherche semble-t-il, répondit-il en haussant les sourcils. Il semblerait que cette chère Mélissane nous ait bel et bien dit la vérité.

− Quoi ?, s’écria Imoen en lui arrachant le papier des mains.

 

Elle parcourut rapidement le document, les yeux écarquillés, puis poussa un long soupir résigné en baissant le regard.

 

− Que se passe-t-il, Imoen ?, s’inquiéta Aerie.

 

La jeune femme prit une profonde inspiration, releva Daren d’une main, et se dirigea vers leur campement.

 

− Nous devons fuir, au plus vite.

 

Daren se précipita sur le parchemin qu’elle venait de froisser et de jeter de désespoir, mais avant qu’il n’eût le temps de le déplier, elle avait entamé ses explications.

 

− Ces hommes étaient des mercenaires, exposa-t-elle, agissant comme éclaireurs de l’armée du Téthyr. Et à en croire ce parchemin, nous sommes recherchés pour la destruction de Saradush, ainsi que d’autres crimes invraisemblables, et plus horribles les uns que les autres…

− Je ne sais pas qui est ce général Jamis Tombelthen, ajouta Sarevok, mais à en croire cet écrit, il commande son armée au nom de la Reine Ziranda Rhindaun, dirigeante officielle du Téthyr.

 

Ils rejoignirent leurs tentes, qu’ils s’empressèrent de démonter.

 

− Cette armée a dû quitter Darromar il y a deux ou trois jours au plus tard, suggéra Imoen, en se parlant à elle-même. Et si ces mercenaires nous ont déjà repérés, cela signifie que…

− … que l’armée sera sur nous avant la fin de la nuit, compléta Sarevok.

 

La nouvelle de leur position serait bientôt dévoilée à leurs ennemis. Et il était vain, d’après la teneur du message, d’espérer de quelconques négociations.

 

− Que pouvons-nous faire ?, osa demander Aerie après un long silence.

− Fuyons d’ici aussi vite que possible, répéta Imoen en dépliant sa carte. Fuyons… vers l’Est, c’est notre seul salut. Et nous rejoindrons le village d’Amkethran en coupant une nouvelle fois à travers la forêt, ici.

 

Tous les cinq se penchèrent sur l’itinéraire, sans aucun enthousiasme. Ils ne parviendraient jamais à la lisière à temps, c’était une évidence. Et Imoen le savait elle aussi. S’ils voulaient encore avoir une chance, ils devaient faire route vers le Nord, en direction de l’Amn, et de Suldanessalar.

 

− Ce plan est voué à l’échec, tu le sais parfaitement chère sœur, railla Sarevok. Mais je me plierai cependant à la volonté de Daren, même s’il choisit de tous nous conduire à une mort certaine.

− Nous devons prendre une décision, rétorqua Imoen sur la défensive, sa voix tremblant légèrement. Alors il faut bien que quelqu’un la prenne !

− Attendez…, les coupa Daren qui pensait à haute voix. Je crois… Je crois que j’ai une autre solution.

 

Tous les regards se tournèrent vers lui. Il l’avait déjà fait une fois. Et c’était certainement là la solution à tous leurs problèmes.

Les ruines de Saradush

Le voyage ne dura que quelques secondes. Les fumées de Saradush emplirent soudainement son champ de vision, puis une odeur quasi insoutenable de corps calcinés lui souleva le cœur. Il toucha enfin terre et son environnement se matérialisa. Il était de retour dans le Plan Primaire.

 

− Daren !, s’écria une voix féminine familière.

 

Aerie accourut dans sa direction, sa robe tâchée de sang et de boue. Daren parcourut rapidement les lieux du regard et poussa un soupir de soulagement en apercevant ses quatre compagnons tous en vie. Il tituba en se redressant, mais il n’était à peine debout que l’avarielle l’enserrait déjà dans ses bras. Son étrange expérience dans les Enfers lui paraissait déjà si lointaine, et le contact chaleureux de son aimée balaya ses derniers doutes. Elle paraissait épuisée, mais en bonne santé.

 

− Que s’est-il passé ?, lança-t-il à sa sœur en contemplant le champ de ruines qui entourait le cadavre de Yaga Shura.

− Je ne sais pas, répondit Imoen en enjambant les blocs de roche encore fumants qui jonchaient le sol. C’est plutôt à nous de te poser cette question ! Lorsque Yaga Shura est mort, tu as soudainement disparu. Les quelques géants encore en vie ont tous battu en retraite. Et… te revoilà.

 

Minsc et Sarevok les rejoignirent, eux aussi éreintés.

 

− Bouh t’a vu combattre avec vigueur, et tout à coup, il ne t’a plus vu !, compléta Minsc, dont la tunique était constellée d’un mélange de terre et de sang. Minsc a cru que tu nous avais quittés pour toujours !

− Et tes blessures ?, s’exclama tout à coup Imoen. Tu es indemne !

 

Daren inspecta rapidement son corps. Malgré ses vêtements déchirés, maculés de boue et de sang, il n’apercevait plus la moindre trace de ses blessures.

 

− Tu étais là-bas, n’est ce pas ?, l’interrogea Sarevok à mi-voix, le tirant de son étonnement.

 

Il ne répondit pas. L’image de son frère revêtu de son ancienne armure noire lui revint inexplicablement à l’esprit, comme une réminiscence insaisissable, puis laissa sa place à celle du petit enfant rongé par la haine et le désespoir, pointant vers lui un doigt accusateur. Son frère poursuivit.

 

− Tes victoires te guident vers la destinée, mon frère. À chacun des nôtres que tu massacres au nom de notre Père, ton pouvoir grandit. Quels pouvoirs l’Antichambre t’a-t-elle conférés, cette fois-ci ?

− De quoi parles-tu, Sarevok ?, le coupa Imoen d’une voix dure. Quel mensonge vas-tu encore inventer ?

− Il a raison, Imoen…, avoua Daren en baissant le regard.

 

Il sentit la main de l’avarielle serrer la sienne.

 

− Tu es retourné… dans les Enfers ?, répéta-t-elle les yeux écarquillés. Que s’est-il passé là-bas ?

 

Une panique soudaine l’envahit. Que s’était-il passé dans la grotte ? Ses souvenirs s’enfuyaient à mesure qu’il leur faisait appel. Des impressions floues, oppressantes, mais rien de plus. Seules ses rencontres avec sa mère, Gorion, ainsi que son frère, lui revinrent à l’esprit de manière étonnement claire. Il se remémorait parfaitement l’appel souverain de cette galerie obscure, mais ce qui s’y était déroulé demeurait invisible à sa mémoire.

 

− Je…, bégaya-t-il devant les regards insistants d’Imoen. J’ai rencontré…

− Daren !, le coupa tout à coup une voix féminine au loin.

 

Tous les cinq se retournèrent en même temps. S’extirpant en trébuchant des décombres, une jeune femme à la chevelure rousse accourrait vers eux en agitant les bras dans leur direction. Mélissane.

 

− Vous tous !, s’écria-t-elle d’une voix essoufflée. Vous êtes en vie !

− Mélissane ?, murmura Imoen en haussant les sourcils.

 

Elle arriva enfin à leur hauteur, le visage rougi par sa course, et reprit d’une voix haletante.

 

− Oh, j’ai craint le pire ! J’ai entendu des bruits de lutte et je suis revenue par ici, mais je n’ai trouvé que des cadavres…

− Mélissane, que faites-vous donc ici ?, l’interrogea Daren, tout aussi circonspect que ses compagnons. Et que s’est-il passé ?

 

Elle le dévisagea d’un regard stupéfait, puis son visage s’assombrit. Elle poussa un long soupir et baissa les yeux.

 

− Vous ne savez donc pas… ?

 

Ils répondirent simultanément de la tête par la négative.

 

− Je… Je me suis évadée de justesse, expliqua-t-elle. Une fois les murs enfoncés…

 

Elle marqua une courte pause, et ses yeux se perdirent dans le vague l’espace de quelques secondes.

 

− Yaga Shura est entré dans la ville bien trop vite pour que nous puissions organiser une contre-attaque…, reprit-elle. J’ai tenté de faire sortir les enfants de Bhaal… mais il était trop tard. Yaga Shura semblait croire que tu étais dans la ville. Il te cherchait… Il les a… tous massacrés… C’était horrible. Je n’ai rien pu faire.

 

Ils étaient donc arrivés trop tard. Les signaux de détresse qu’ils avaient aperçus au loin n’étaient en fait que les derniers soubresauts d’agonie d’une ville déjà à feu et à sang.

 

− Quelques paysans et moi-même sommes tout de même parvenus à nous échapper, ajouta-t-elle. J’étais complètement perdue, n’ayant aucune idée de l’endroit où tu pouvais être, jusqu’à ce que je perçoive des éclats de magie autour de Yaga Shura. Je suis venue ici aussi vite que possible.

 

Les cris de quelques oiseaux charognards scrutant du ciel la multitude de cadavres qui jonchaient le champ de bataille rompirent la monotonie des crépitements des derniers incendies. Les flammes léchaient les rares vestiges encore intacts de la défunte cité du Téthyr, ne laissant que des cendres grises derrière elles. Mélissane contempla une nouvelle fois ce qui avait été sa vie quelques heures encore auparavant, et Daren crut deviner une larme se dessiner sur sa joue.

 

− Saradush est détruite… anéantie, dit-elle d’une voix blanche. Il n’en reste plus rien. Et tous ceux que j’essayais de protéger depuis si longtemps sont tous morts.

 

Personne n’intervint. Daren mesurait l’ampleur de sa souffrance, lui-même rongé par la culpabilité. Et s’il avait été plus rapide ? Était-ce là ce qui devait se passer ? Venait-il de manquer irrémédiablement son destin ? Au-delà des horreurs qui s’offraient à eux, au-delà des cadavres, de la pestilence des morts qui submergeait petit à petit leurs sens, se mêlant au brouillard qui recouvrait la scène, était-ce là sa destinée ?

 

− Heureusement que tu as tué Yaga Shura, conclut Mélissane d’une voix étonnamment dure. Qu’il pourrisse en Enfer comme il le mérite !

 

Ses compagnons étaient tous en vie, et Daren se surprit à ressentir un léger sentiment de honte à éprouver un tel soulagement. Il avait commis une erreur en quittant Suldanessalar. Et il en avait commis une seconde en la quittant aussi tardivement. Il avait mis une nouvelle fois la vie des siens en danger, et provoqué indirectement le massacre de tous les habitants de Saradush. Une phrase lui vint soudainement à l’esprit : « C’est moi qui aurais dû me charger de toi depuis le début » lui avait lancé Yaga Shura au début de leur affrontement. En quelques jours déjà, deux personnes, toutes deux enfants de Bhaal, en voulaient à sa vie. Lui, personnellement. Daren. Mais avant qu’il n’eût le temps de formuler sa question à voix haute, Imoen en posa une autre tout aussi cruciale et bien plus pragmatique.

 

− Bien… Et qu’allons-nous faire à présent ? Yaga Shura est mort, et je pense que nous avons bien mérité de rentrer chez nous. Qu’en penses-tu Daren ?

− Oh, oui, retournons à Suldanessalar, mon aimé, insista Aerie. Je suis lasse de devoir perpétuellement me battre…

− Où Aerie ira, Minsc et Bouh iront !

 

Sarevok se contenta d’un sourire à la fois révulsé et moqueur. D’après lui sans doute, ils auraient dû s’engager corps et âme dans le massacre qu’avait initié le géant du feu.

 

− Je dois aussi vous informer…, ajouta brusquement Mélissane d’une voix mal assurée. Les enfants de Bhaal sont déjà considérés comme responsables de la destruction de Saradush. Et les Téthyriens forment une armée en vue de leur extermination… De ton extermination…

− Quoi ??, s’exclama aussitôt Imoen qui manqua d’en perdre l’équilibre. Mais pourquoi ? Qui l’accuse ?

 

Cette dernière information le laissa bouche bée. Ils avaient frôlé la mort maintes fois pour sauver cette ville, et cette traque lui semblait bien injuste malgré leur échec. Le sourire de Sarevok s’étira, comme s’il avait pressenti un retournement de situation de cet ordre.

 

− La peur…, répondit Mélissane. Voilà ce qui motive les royaumes alentours. La peur d’avoir à croiser le chemin d’un enfant de Bhaal, quel qu’il soit. Pour eux, savoir lequel a déclenché les hostilités ne les intéresse pas. La seule chose qu’ils voient, c’est qu’un enfant de Bhaal en vie n’apporte que mort et destruction… Et ils n’ont d’ailleurs pas complètement tort. La progéniture de Bhaal est effectivement responsable de tout ce chaos, après tout.

 

Daren sentait le sol se dérober sous ses pas. Où qu’il allât, quoi qu’il fît, quelque chose lui barrait systématiquement la route, lui refusant l’accès à une existence tranquille et simple.

 

− Mais je t’ai offert une information contre la mort de Yaga Shura, rappelle-toi, ajouta-t-elle. Même si… Même si j’aurai préféré que tout ceci se termine autrement… Il est peut-être trop tard pour sauver Saradush, mais l’information dont je dispose peut encore t’aider, si tu veux bien l’entendre.

 

Il avait totalement perdu de vue leur marché, qui l’avait pourtant conduit à prendre tous ces risques. Mélissane semblait en savoir bien davantage qu’elle ne le laissait paraître, et il se demanda même un instant si leur rencontre n’était pas le fruit d’une quelconque manipulation obscure. Il acquiesça cependant à sa proposition, et tous les cinq se rapprochèrent de la jeune femme. Mélissane lança un coup d’œil incongru en arrière et baissa la voix comme si personne ne devait surprendre ses propos.

 

− Yaga Shura n’agissait pas seul. Il avait des alliés. D’autres enfants de Bhaal, parmi les plus puissants de ton espèce de tout Féérune.

 

Il savait déjà tout cela. La rumeur d’une poignée d’enfants de Bhaal dévastant la région était parvenue jusqu’à Suldanessalar, et la reine Ellesime lui en avait déjà fait part. Étonnée par son absence de surprise, elle reprit à son attention.

 

− Tu as peut-être déjà rencontré Illasera ?

 

Les yeux de Daren se plissèrent. À quel point était-elle omnisciente ?

 

− Qui est Illasera ?, interrogea Imoen. Un autre enfant de Bhaal ?

− C’est elle qui pourchassa mes protégés, et nous a obligés à fuir vers Saradush, expliqua-t-elle. Heureusement pour nous, elle est partie il y a des semaines en direction des forêts elfiques, et y a disparu.

− C’était moi qu’elle cherchait, coupa brusquement Daren. Et je l’ai tuée. Y en a-t-il d’autres ?

 

Tous les regards se tournèrent vers lui. Imoen, Minsc et Aerie était au courant de la tentative d’assassinat dont il avait été la cible, mais il ne leur avait pas mentionné le nom de son agresseur. Sarevok marqua son étonnement, mais n’intervint pas.

 

− Je ne les connais que de nom, répondit Mélissane. On les appelle Abazigal et Sendai. Ils ont l’intention de massacrer tous les autres enfants de Bhaal du pays, et avec leur puissance combinée, rien ne semble pouvoir les arrêter.

− Mais…, intervint Aerie d’une voix incertaine, pourquoi massacrer leurs frères ?

− J’aimerais le savoir…, soupira Mélissane. Peut-être croient-ils qu’ils y gagneront en puissance ? Peut-être veulent-ils devenir des dieux eux-mêmes ? Quoi qu’il en soit, ils n’apporteront que le chaos si on les laisse faire…

− J’en ai plus qu’assez de toujours me battre…, la coupa Daren d’un ton las. J’ai assez donné. Je ne souhaite seulement que vivre en paix avec mes compagnons.

− Tu as été attaqué par Illasera et Yaga Shura, rappela la jeune femme. Juge pas toi-même la nature de leurs intentions envers toi, et demande-toi s’ils vont continuer à te traquer ou non.

 

Elle avait prononcé cette dernière phrase d’un ton presque menaçant, frappant en plein cœur de ses doutes et de ses craintes. S’apercevant de sa maladresse, Mélissane ajouta d’une voix plus douce.

 

− Tu… Tu es très puissant Daren. Tu devrais réussir à les affronter, si tu les combats individuellement. Et… arrêter tout ceci… tant qu’il est encore temps.

 

Daren poussa un long soupir de lassitude. Il en avait plus qu’assez. Peut-être avait-il une destinée à suivre, mais ce n’était pas le cas de ses compagnons.

 

− Je ne sais pas…

− Je t’en prie…, reprit Mélissane d’un ton suppliant. Je vous en prie, vous tous…

 

Un millier de sentiments contradictoires l’assaillaient de toute part. D’un côté, il ne pouvait nier que les promesses de pouvoir et d’une destinée hors du commun de Solaire, relayées par Sarevok, avaient influé sur ses choix. Mais d’un autre, il se rendait compte à quel point sa vie était parsemée de morts et de souffrance, et le souvenir douloureux de ses compagnons disparus pour avoir simplement croisé sa route le rongeait amèrement. Il ne pouvait se résoudre à sacrifier ainsi impunément ceux qui avaient risqué sa vie pour lui tant de fois.

 

− Je ne suis pas certain que mes amis aient envie de mourir pour une cause désespérée, rétorqua-t-il aussi ironiquement qu’il put.

− Combien de morts encore faudra-t-il pour que tu comprennes que seule une personne de ton rang peut quelque chose contre ces… monstres assoiffés de sang ?

 

Ses compagnons se rangèrent derrière lui en silence, et il croisa le regard de chacun. Ils avaient déjà tant voyagé, combattu et survécu ensembles… Ils étaient maintenant liés par bien plus qu’un simple objectif commun, et même s’il ne leur avait jamais véritablement posé la question, il savait en cet instant que c’était le cas.

 

− J’ai encore un allié sur qui je peux compter, poursuivit Mélissane, en se parlant à moitié à elle-même. Même si… Enfin, le temps n’est plus aux hésitations. S’il y a la moindre chance de mettre un terme à ces massacres, je dois la prendre. Mon ami dirige un ordre monastique dans un village reculé du Désert de Calim, vers le sud. Je sais que les enclaves de Sendai et Abazigal n’en sont pas très éloignées, et… vous pourriez vous en servir comme base pour mener vos attaques contre eux ?, osa-t-elle d’une petite voix.

− Nous n’avons jamais dit que nous allions attaquer qui que ce soit !, s’insurgea Imoen. Vous préjugez de nos actes comme si Daren vous appartenait, ou je-ne-sais-quoi !

− Je comprends…, concéda Mélissane d’une voix faussement compatissante. Mais réfléchis tout de même à ma proposition. Les alliés de Yaga Shura te pourchasseront, où que tu ailles, sans parler des mercenaires lancés à tes trousses simplement à cause de ton ascendance… Tu serais plus à ton avantage à provoquer l’affrontement qu’à le subir.

 

Elle soulevait en lui tant d’émotions contradictoires, tant de choix incompatibles, qu’il en souhaitait qu’elle se tût et disparût sur-le-champ.

 

− Fais en ton âme et conscience, Daren, conclut-elle. Je vais vous laisser quelques indications pour vous rendre à Amkethran ― c’est le nom du village dont je vous ai parlé ― où je vais me rendre le plus vite possible, afin d’arranger les choses avec mon ami Balthazar.

 

Imoen lui tendit leur carte à contrecœur, et Mélissane y griffonna quelques notes.

 

− Sois prudent, Daren, lui lança-t-elle en s’éloignant. Tu es l’un de mes derniers espoirs… et peut-être l’ultime de tout Féérune, j’espère que tu en es conscient. Je vous dis adieu, et bonne chance. Et peut-être à bientôt.

 

Mélissane s’éloigna et disparut dans la brume qui recouvrait maintenant la totalité du champ de bataille. La chaleur des combats s’était évanouie, et une brise glaciale agita ce qui restait des étendards brisés de la cité de Saradush.

Chapitre 3 : Traque

Le néant. Une sensation glacée et omniprésente. Il errait, à la dérive, dans l’immensité du vide. Un temps indéfini s’écoula. D’ailleurs, le temps s’écoulait-il encore en ce lieu ? Après une attente qui lui parut durer une éternité, un bourdonnement familier attira son attention. Ainsi que de la lumière. Cette même lueur verte malfaisante qu’il avait déjà aperçue irradiant autour d’un cylindre fantomatique. Où se trouvait-il ? Et que représentait cette structure ésotérique ? Une sorte de réceptacle, surélevée par un socle circulaire, dominait plusieurs plateformes d’où émanait la lumière. Le bourdonnement cessa soudainement, et l’obscurité l’enveloppa. Ne restait que la sensation de froid, qui s’empara de tout son être. Le froid et la roche. Daren ouvrit lentement une paupière, puis les deux. Ses membres endoloris lui arrachèrent une grimace mais il se releva rapidement. La roche rouge sombre qui l’entourait lui était familière. Une aura argentée s’illumina devant lui et l’aveugla un instant.

 

− Je te salue toi qui est de sang divin, annonça une voix féminine. Il est temps de poursuivre ton éducation.

 

Solaire. La créature de lumière se tenait devant lui et avait déployé ses ailes.

 

− Que se passe-t-il ?, répondit Daren, un bras devant les yeux. Et pourquoi m’as-tu fais venir ici ?

 

Le ton de sa question était plutôt agressif, et Solaire ne répondit pas tout de suite. La lumière baissa d’intensité, dévoilant ainsi le corps élancé de l’avatar lumineux.

 

− Je t’ai convoqué parce que le temps est venu enfant de Bhaal, reprit enfin Solaire. Tu as fait le premier pas vers l’accomplissement de ta destinée. Yaga Shura est mort de ta main, et les forces en présences avancent rapidement vers la conclusion. Tu dois maintenant te connaître toi-même, et connaître ton passé pour dévoiler ton avenir.

 

Solaire fit quelques pas vers le centre de l’Antichambre et forma un signe magique de ses mains. Une sphère bleutée apparut devant eux, entourée d’un éclair pourpre zigzagant avec force.

 

− Écoute, enfant de Bhaal, et sois jugé.

 

La sphère s’allongea au-dessus du sol, prenant petit à petit une forme elliptique.

 

− Pour pouvoir se regarder et se dire « Qui suis-je ? », continua Solaire, il faut connaître ses origines. Et tes propres origines sont un mystère pour toi, enfant de Bhaal. Tu n’as pas de début. Et sans début, comment pourrait-il y avoir de fin ?

− Que veux-tu dire ?

− Que sais-tu de ta naissance ?, précisa la créature. Que sais-tu de ta mère, de ta vie avant que Gorion ne te ramène en sécurité à Château-Suif ?

 

Ses dernières paroles résonnèrent dans son esprit, s’infiltrant dans les méandres de ses souvenirs. Il s’était déjà posé la question, et ce depuis longtemps. Gorion était resté muet sur le sujet, ou au mieux très évasif, évitant ses demandes répétées. Daren avait fini par accepter cette part de mystère, remettant sa résolution à plus tard. Mais la mort de Gorion lui avait définitivement fait perdre tout espoir de faire la lumière sur ses origines.

 

− Je… Je n’en sais rien, avoua-t-il finalement.

− Écoute ton passé, enfant de Bhaal, conclut Solaire en écartant les mains. Il se dévoile, et tu dois le prendre très au sérieux.

 

La sphère tournoyante s’allongea encore et prit finalement une forme humaine. La lumière s’atténua, et laissa sa place à une femme brune, élancée, les cheveux serrés en un chignon strict. Son visage, pourtant sévère, lui paraissait étrangement familier.

 

− Je suis ta mère, Daren.

 

Sa respiration s’arrêta. Cela pouvait-il être vrai ? Une illusion de plus destinée à le déstabiliser ? Il resta immobile, le regard figé sur le visage mélancolique de celle qui prétendait l’avoir enfanté. Cette mère qu’il avait tant regrettée dans son enfance se trouvait à présent devant lui.

 

− Mon nom est Alianna, continua-t-elle d’une voix douce et posée, disciple du grand Seigneur du Meurtre, et prêtresse de Bhaal. Aux Temps Troubles, Bhaal en personne est venu murmurer à mon oreille. Je devais donner naissance à l’un des Enfants. Toi.

 

Elle inclina légèrement la tête et plissa ses yeux.

 

− J’ai levé les bras au ciel, et j’ai acclamé mon Seigneur en me réjouissant de mon destin. D’autres disciples de Bhaal m’emmenèrent pour nous cacher dans le plus sombre temple, loin des yeux indiscrets. D’autres Enfants étaient là, et lorsque notre Seigneur mourut, nous remplîmes notre office.

 

Une prêtresse de Bhaal. Son ascendance resserrait son impitoyable étau autour de sa destinée.

 

− La tâche consistait à tuer son propre enfant, à sacrifier son bébé sur le plus meurtrier des autels.

 

Ses derniers mots laissèrent leur place à un silence oppressant. Daren ne parvenait pas à saisir le sens de ses paroles. Un millier d’images défilait dans son esprit. Rêves, cauchemars, des images floues, des impressions oubliées. Mais toutes se dirigeaient dans la même direction.

 

− Je devais te tuer, mon enfant, répéta sa mère. Pour que Bhaal puisse revivre.

 

La gorge de Daren se serra. Le sol s’ouvrit soudainement aux côtés de sa mère. Une faille se dessina dans la roche, d’où s’échappa un bras squelettique. Daren demeura pétrifié, incapable du moindre mouvement. Solaire observait la scène, impassible, tandis qu’une deuxième main surgissait en silence des profondeurs des Enfers. Un buste, puis tout un corps s’extirpa ainsi des entrailles de la terre. La créature d’ossements se redressa, et une lumière bleutée l’enveloppa des pieds à la tête. Une voix grave et familière s’éleva du halo de lumière qui commençait déjà à s’estomper.

 

− Je connaissais ta mère avant qu’elle ne perde la raison et ne voue son existence au Seigneur du Meurtre…

 

Avant même d’avoir aperçu les traits âgés, la barbe grisonnante et les yeux malicieux de la silhouette devant lui, il avait reconnu le timbre de la voix de son père adoptif. Gorion, vêtu de son éternelle bure terne et usée, son sempiternel bâton de marche à la main, venait de prendre la parole, dévoilant à son tour les mystères de son passé.

 

− Avec plusieurs amis, nous avions suivi sa trace, et découvert l’emplacement de ce temple. Nous l’avons attaqué et empêché ta mère d’accomplir le sacrifice.

− Nous avons résisté, poursuivit Alianna. Telle était la volonté de Bhaal, père de mon enfant.

− Ils étaient nombreux, reprit Gorion, et leur magie était puissante. Nous n’avions que très peu de temps.

 

Gorion marqua une pause. Son visage semblait tiré, comme rattrapé par le temps. Il prit une profonde inspiration et conclut d’un ton résigné.

 

− Et j’ai… tué Alianna.

 

Daren ne répondit pas. Ces nouvelles révélations l’assaillaient de toutes parts, le submergeaient. Gorion avait donc tué sa mère, qui elle-même devait le sacrifier sur l’autel de Bhaal. Tant de morts, tant de violence…

 

− Il m’a tuée, moi, celle qu’il avait tant aimée, gémit Alianna. Moi, ta propre mère.

− Je… je n’ai pas vraiment eu le choix, se justifia Gorion, un soupçon d’amertume dans la voix. Je t’ai sauvé, et je me suis enfui du temple alors que de nombreux autres enfants de Bhaal périssaient.

 

La prêtresse de Bhaal se volatilisa en quelques instants, retournant à l’éther dont elle avait été arrachée. Une voix s’éleva alors derrière lui. Une voix d’enfant, mais dont l’étrange familiarité du timbre et de l’intonation le glacèrent jusqu’au sang.

 

− Mais ils ne sont pas tous morts.

 

Daren se retourna en une fraction de seconde. L’enfant ne devait pas avoir plus de cinq ou six ans : un jeune garçon, le visage mat et le crâne presque rasé. Il s’était arrêté devant lui, les bras croisés, et le défiait du regard. Un regard chargé d’une férocité et d’une rancœur terrifiante pour un enfant aussi jeune.

 

− Certains ont profité du chaos pour s’enfuir.

 

Cette voix… Malgré son timbre aigu, il lui semblait la connaître.

 

− Oui, renchérit Gorion. Les enfants de Bhaal ne sont pas tous morts cette nuit-là. J’ai sauvé le seul que je pouvais.

− Il ne pouvait en sauver qu’un, reprit l’enfant, il n’avait pas le temps.

 

Il fit un pas en avant, et Daren recula.

 

− Mais… j’étais là, moi aussi.

 

Non, c’était impossible.

 

− Je t’ai choisi, Daren, continua Gorion. Mais je ne pouvais pas vous sauver tous les deux.

 

Son père adoptif baissa le regard et secoua lentement la tête, un profond sentiment de lassitude dans les yeux. Sarevok… Ce jeune garçon au regard si dur était son demi-frère, il n’y avait plus aucun doute possible.

 

− Il m’a abandonné…, répéta Sarevok. Préférant te sauver. Alors je me suis enfui.

 

Sa voix et son regard se firent soudainement plus durs.

 

− J’ai été enlevé par des hommes du Trône de Fer, qui sont ensuite devenus mes parents adoptifs. Enfin… Peu importe… Car j’ai fini par avoir ma vengeance…

 

Il pointa un doigt accusateur envers le mage.

 

− …en tuant Gorion de mes propres mains !

 

Tous les deux disparurent en une brume transparente. Le cœur de Daren battait à tout rompre. Les paroles de son père, sa mère, et son frère raisonnaient dans son esprit jusqu’aux limites de la déraison. Il avait autrefois si ardemment désiré connaître son passé, mais ce qu’il venait d’apprendre lui avait glacé le sang. Il ne souhaitait qu’une seule chose. Oublier. Ôter de sa mémoire ces images et ces mots. Et pourtant, il le savait, ce qu’il venait d’entendre était la stricte vérité.

 

− Ton passé est maintenant clair, conclut Solaire. Ta mère, prêtresse de Bhaal, tuée par Gorion…

− Attendez !, la coupa Daren. Attendez…

 

Il ne parvenait pas à assimiler aussi vite tant de révélations si terribles.

 

− Que penses-tu de cette situation, enfant de Bhaal ?

 

Il respira lentement, tentant de donner un sens à tout ce dont il venait d’être le témoin.

 

− Je… Je ne sais pas… Je suis… désolé… pour ma mère… Mais Gorion… a fait ce qu’il devait faire…

 

Solaire ne répondit pas tout de suite. Ses ailes argentées se soulevèrent un instant, et elle reprit après quelques secondes de silence.

 

− Et ton frère, Sarevok ? Si le destin n’était pas intervenu, si Gorion l’avait élevé lui, au lieu de te choisir ? Serais-tu devenu celui que tu es aujourd’hui ?

 

Il redoutait cette question avant même qu’elle ne la lui posât.

 

− Est-ce que Sarevok ne pourrait pas être à ta place, sans ce coup de pouce du destin ? Ne reste-t-il pas encore une dette impayée entre vous ?

 

Ne devait-il sa vie qu’à la chance ? Et si, livré à lui-même comme l’avait été son frère, il avait perpétré ces massacres au nom du Seigneur du Meurtre ? Sarevok avait été vaincu, et ses ambitions réduites à néant. Son rêve, tout ce pour quoi il s’était battu avait été anéanti, mais il avait mérité son châtiment. Et lui ? Aurait-il suivi le même chemin ? Sans guide, face à la violence des hommes ? Il n’éprouvait pas la rancœur qu’il aurait du nourrir envers son frère, à l’instar d’Imoen. Peut-être son inexplicable tolérance n’était-elle qu’une façade pour dissimuler une gêne inconsciente ?

 

− Sarevok… a payé pour ses actes, répondit-il enfin. Mais maintenant… Je ne sais pas… Peut-être…

− Nous en avons fini pour l’instant, conclut Solaire. La Porte te renverra dans ton Plan.

 

Une sensation diffuse s’empara de son corps. Une nouvelle partie de l’Antichambre l’appelait, il en était sûr. Solaire se mit à luire tout à coup, et son corps disparut en une myriade d’étoiles scintillantes. Sa voix, lointaine, résonna une dernière fois à ses oreilles.

 

− Sache qu’une nouvelle épreuve t’attend, et que tu ne pourras aller bien loin tant que tu ne l’auras pas affrontée. Réfléchis à tout ce que tu as appris aujourd’hui. Je te dis à bientôt, enfant de Bhaal.

 

Le silence recouvrit la caverne à nouveau. Il était seul. Le calme saisissant des Enfers avait repris sa place. Une rapide inspection des lieux lui confirma ce qu’il pressentait. Une galerie qu’il n’avait encore jamais remarquée s’imposa à ses yeux. L’appel était souverain. Quelque chose l’attendait à l’autre bout de ce tunnel. Quelque chose de primordial, auquel il ne pouvait échapper. À contrecoeur, ses pas le portèrent sur le seuil de la galerie. Une tension électrique, presque palpable, menaçait de l’étouffer. Daren prit une dernière inspiration et posa un pied en avant. Il ne pouvait plus faire demi-tour. Il ne restait qu’une seule chose à faire : avancer. Et rester en vie.

 

Le tunnel semblait s’enfoncer de plus en plus profondément, et sa descente lui parut durer une éternité. Daren sursauta soudainement, réalisant la situation dans laquelle il se trouvait.

 

− Cespenar ?

 

Mais sa voix se perdit dans la galerie sans lumière. Il était seul, et devait le rester. Sarevok le lui avait dit lorsqu’ils s’étaient rencontrés ici-même. Ces épreuves n’étaient destinées qu’à lui-même, et cet endroit le savait. Les images de Sarevok, de Gorion, et de sa mère hantaient son esprit. L’incompréhension laissa place à la colère. Une colère vaine, et sans véritable cible. Pourquoi lui ? Pourquoi fallait-il qu’il l’apprît ? Un étau se resserrait autour de ses poumons à mesure qu’il avançait, à tel point qu’il ne parvenait qu’à peine à se concentrer. Le tunnel s’élargit enfin, débouchant dans une vaste caverne constellée de cristaux rouges irradiant une lumière tamisée. Et au centre, une silhouette sombre et massive, vêtue d’une armure aussi noire que la nuit.

 

Reprenant aussitôt ses esprits, Daren concentra son pouvoir dans son bras droit. Il allait devoir se battre, cela semblait inéluctable.

 

− Qui êtes-vous ?, lança-t-il en approchant précautionneusement.

 

Aucune réponse. L’homme en face de lui se contenta de décroiser les bras, dévoilant encore un peu plus sa volumineuse armure dont les piques constellant les articulations lui semblèrent terriblement familières.

 

− Sa…Sarevok ? C’est toi ?

 

Maintenant que ses yeux s’étaient accoutumés à la luminosité ambiante, il n’y avait plus aucun doute. Il aurait reconnu cette armure entre mille, et l’épée qui pendait au fourreau ne pouvait appartenir qu’à une seule personne.

 

− Sarevok ? Qu’est-ce que tu fais là ? Je croyais que…

− Regarde-moi, Daren….

 

Mais ce n’était pas sa voix. C’était impossible.

 

− Que…, bégaya Daren.

 

Il avait parfaitement entendu, et même reconnu, la personne qui venait de prononcer ces mots. Mais cela ne pouvait pas être vrai. Son cœur lui parut exploser. L’homme en armure porta ses mains gantées de métal jusqu’à son casque, dont il souleva la visière. Daren ne pouvait quitter ses deux yeux dissimulés par le métal, deux yeux étincelant de haine. Et ce qu’il y découvrit lui glaça le sang.

 

Car ce n’était pas Sarevok qui se tenait face à lui. Le visage qui le fixait avec rage était le sien.

 

− Regarde ce que tu aurais été si Gorion avait pris Sarevok à ta place…, susurra avec hargne son double en armure noire. Regarde ce que tu aurais été si tu avais suivi un autre chemin.

 

Il tira son épée et reprit en haussant la voix.

 

− Regarde-moi, Daren ! Et sache que je te méprise ! Je crache sur la vie trop facile à laquelle tu as eu droit !

 

Le combat était imminent, et son corps tout entier frémissait à la simple idée de violence. Tout ceci n’était qu’illusion, il ne pouvait en être autrement. Cependant, ces mots crus trouvaient un écho bien trop important à ses yeux pour n’être relégués qu’à une simple chimère.

 

− J’aurai tout donné pour avoir un foyer et un père comme Gorion…, conclut le Daren en armure. Et pour cet affront, je te tuerais.

 

Son double posa lentement sa main gantée de fer sur le pommeau de son arme à sa ceinture. La faible luminosité l’oppressait, à tel point qu’il peinait à distinguer son environnement. Les ténèbres semblaient regorger de milliers d’yeux menaçants focalisés vers lui. Le bruit crissant du métal se propagea jusqu’à ses oreilles tandis que son adversaire tirait son arme de son fourreau. Avant que Daren n’eût le temps de réagir, il poussa un cri soudain en dégainant sa lame. Le sang gicla. Une étincelle rougeoyante, irradiant aussitôt d’une vive douleur à la joue. Il laissa échapper un rire rauque étouffé par la visière de métal. Daren porta instinctivement sa main au visage, pour y découvrir ses doigts luisants de sang. Une sensation de picotement désagréable le lança en suivant sa mâchoire, s’amplifiant à chaque battement de cœur. Son bras droit trépignait d’impatience à l’idée de donner une nouvelle fois la mort. Ses cicatrices s’agitaient le long de ses muscles, le menant sur un chemin que trop familier. Sans même qu’il n’eût véritablement le temps d’y réfléchir, sa peau se déchira en laissant pousser les griffes de l’Écorcheur. Il sentait son épiderme se durcir, devenant aussi noir et aussi solide que la pierre.

 

− Tu ne mérites pas la vie que tu as ! Tu me l’as volée !

 

Son double s’élança à l’attaque. Les coups de son arme portaient à distance, il le savait, et il devait faire preuve de toute son agilité pour esquiver de son mieux. Ses griffes pénétraient sans trop de mal l’épaisse carapace de métal, mais cela ne semblait pas inquiéter son ennemi. Entendre le son de sa propre voix, croiser son propre regard, l’empêchait de se concentrer pleinement et de porter ses attaques sans retenue. Profitant d’un instant d’inattention, son double de l’ombre abattit son arme, que Daren eut juste le temps de parer de ses griffes. Le tranchant de la lame entailla cependant légèrement ses écailles, et un mince filet de sang coula le long de son poignet. Ils étaient face à face, leurs corps suspendus en plein assaut. Daren pouvait sentir le souffle de son adversaire, son propre souffle. La pression s’accentua encore, et sa plaie s’agrandit. Il ne pouvait lutter contre sa propre force.

 

Il se décala tout à coup, se laissant basculer en arrière. Saisissant l’opportunité qu’il venait de créer en déstabilisant son adversaire, il trancha d’un geste net et puissant le gantelet de métal qui tenait l’épée. Le bruit de chair tranchée s’accompagna d’un tintement métallique, qui fut vite remplacé par celui du sang s’écoulant à flot sur la roche brune.

 

En un instant, Daren se redressa et fit plusieurs pas en arrière.

 

− Il est inutile de nous affronter, déclara-t-il en restant sur ses gardes. Je ne souhaite pas ta mort.

 

Aucune réponse. Le sang continuait de couler abondamment de la main tranchée, éclaboussant au passage les bottes de métal noires ainsi que l’arme restée au sol.

 

− Tu n’es pas digne d’exister…, murmura l’autre Daren. Tu n’es pas digne de devenir le Seigneur du Meurtre. Tu ne connais rien à la douleur, rien à la haine… Tandis que moi… j’ai grandi dans un monde de violence. J’ai goûté au Meurtre à l’état pur !

 

Un sifflement aigu s’éleva de son membre tranché toujours recouvert du brassard de métal. Daren devina un sourire maléfique sur ce visage qu’il ne connaissait que trop bien. Un sourire teinté de folie, et nourri par l’essence du Meurtre. Le sang s’arrêta de couler, et les sifflements se firent plus présents. Quelque chose sortait de l’armure.

 

− N’oublie pas qui je suis…, susurra-t-il. N’oublie pas qui tu es…

 

Trois longs tentacules s’échappèrent de son bras, s’agitant anarchiquement en claquant comme autant de fouets. Daren ne pouvait détourner les yeux de ce spectacle terrifiant. Il songea un instant à son propre bras, lui-même transformé. Allait-il devoir se métamorphoser entièrement pour vaincre son « adversaire » ? Pour se vaincre lui-même ? Était-ce là son « épreuve » ?

 

− Il n’y a rien dans cette grotte, murmura-t-il pour lui-même.

− Prie notre Père, car tu vas mourir ! Ta chance éhontée a assez duré !

 

Assez de sang, assez de meurtre. Assez de violence. Il était soudainement très las. Sa vie se résumait à une succession d’affrontements sans fin. Acquérir toujours plus de pouvoir, pour tuer toujours plus. Jusqu’où ? Son double venait de s’élancer dans sa direction, sa main monstrueuse visant son cœur. Mais il ne bougea pas. Sa rage et sa colère s’évaporaient, apaisées par une fatigue soudaine et intense. Le visage d’Aerie le berça. Il pouvait presque sentir son souffle sur sa joue par-dessus son épaule. Son bras avait repris une apparence normale. Il sentait son pouvoir se sceller à nouveau en lui. Plus que quelques secondes… Même s’il avait voulu réagir, il était de toute façon trop tard. La mort l’accueillerait-elle à bras ouverts ? Cela n’avait que peu d’importance. Il avait finalement fait la paix avec lui-même. Il n’en voulait plus à Sarevok, ni à Gorion, ni à cette mère qu’il n’avait jamais connue. Et il ne s’en voulait plus à lui-même. Prenant une profonde inspiration, il ferma les yeux.

 

Mais rien ne se passa. Plus de son, plus rien. Un calme surnaturel était revenu dans la grotte. Prudemment, Daren ouvrit un œil, mais comme il le suspectait, il était effectivement seul. L’épreuve était-elle terminée ? L’aura oppressante qui l’avait conduit jusqu’ici s’était évanouie avec son adversaire. Que s’était-il passé ? Son expérience avait les aspects d’un rêve, comme un cauchemar qui aurait eu du mal à disparaître avec le matin. Rien d’autre n’avait pourtant changé. Ni la grotte, ni le sol rocheux et humide, ni l’obscurité ambiante. Mais une étrange quiétude l’avait soudainement envahi. Il avait finalement accepté son histoire, tracé un trait sur ses rancoeurs et cette honte inconsciente qui le rongeaient depuis tout ce temps.

 

Après plusieurs longues minutes, immobile, il se décida enfin à faire demi-tour. Ce lieu lui avait révélé tous ses secrets, et la réalité le rattrapa en cet instant. Yaga Shura, Saradush, ses compagnons. Il devait à tout prix les rejoindre. Daren s’élança en direction de l’Antichambre. Solaire n’était pas réapparu, et il lui semblait que la Porte n’attendait que sa venue pour s’ouvrir. Il posa sa main sur l’interstice qui séparait les deux pans d’ossements, et le néant de Plan Astral l’attira dans le vide.

Yaga Shura, le géant du feu

Les deux jours qui suivirent se déroulèrent sans incident particulier. Ils étaient enfin sortis de la forêt, et à l’aube du troisième jour, ils aperçurent à l’horizon plusieurs nuages de fumée qui semblaient provenir de Saradush. Arrivaient-ils trop tard ? Il était encore trop tôt pour le dire. Leur tactique d’approche de Yaga Shura se perfectionnait d’heure en heure et les rôles se dessinaient à mesure qu’ils exposaient leurs idées. Daren prendrait vraisemblablement part au groupe d’embuscade, lui conférant ainsi l’initiative de leur combat. Imoen ressassait sans cesse les rares indices qu’ils avaient glanés ici ou là sur le géant de feu, tentant d’y exploiter la moindre faille. Sarevok quant à lui n’avait pris la parole que pour confirmer sa participation à la stratégie proposée par sa sœur. Daren s’était retrouvé plusieurs fois seul à seul avec lui, mais il n’avait pas fait référence à leur conversation nocturne quelques jours plus tôt, agissant comme si de rien n’était.

 

− Il semblerait que Saradush soit toujours debout, déclara Aerie, une main en visière au-dessus des yeux.

 

Le soleil du matin éclairait la plaine devant eux, leur donnant une vision d’ensemble de la situation. Daren estima à une petite heure le temps qui les séparaient encore de l’exécution de leur plan.

 

− Très bien, poursuivit Imoen en prenant une profonde inspiration. Vous vous rappelez tous de…

− Attendez !, s’exclama Aerie, un bras tendu vers le ciel. Attendez…

− Qu’est-ce que… ?, l’interrogea Imoen.

− Regardez !

 

Tous les visages se tournèrent en direction du doigt pointé vers l’horizon, au-dessus des fumerolles noires qui surplombaient Saradush. Un éclat rouge scintillant illumina le ciel au-dessus de la ville. Tous les cinq restèrent interdits, n’osant prendre la parole. Cette lueur ne pouvait signifier qu’une seule chose.

 

− Un… un signal de détresse…, conclut Daren en brisant le silence.

− Ils ont franchi les murailles…

− Non…, murmura l’avarielle. Tout ça, pour…

− Non !!, s’écria le rôdeur en brandissant soudainement son arme. Nous n’avons pas affronté ces géants et ces démons des forêts pour baisser les bras aussi vite ! Bouh ronge son frein et enrage de laisser ces crapules saccager la ville ! Au large, infamie ! Place aux héros !!

 

Les quatre autres le dévisagèrent, à la fois galvanisés et horrifiés, puis ce fut Imoen qui prit la parole la première.

 

− Je suis d’accord avec Minsc.

− Et Bouh !

− Et Bouh, bien sûr.

− Mais nous courons tout droit au massacre !, intervint Daren, dont la réalité bien concrète de la situation le rattrapait soudainement. Même si nous parvenons à tuer Yaga Shura, je te rappelle qu’il est entouré de dizaines d’autres géants !

− Si nous tuons Yaga Shura, ses géants mourront, rétorqua Imoen.

− De quoi ? Qu’est-ce que tu en sais ?

− Rappelle-toi ce que Mélissane nous a dit à propos de l’armée de Yaga Shura…

− Notre sœur a raison, Daren, confirma Sarevok. Réfléchis un peu : comment ces géants pourraient tomber sous les coups des miliciens de la ville et pourtant ne pas baisser en nombre ?

− Je crois que si nous le tuons, cela mettra un terme à la bataille, conclut Imoen d’un ton pensif.

− Assez de palabres !, tonna le rôdeur. Des gnons, pas des mots !

− Courons ! Il est encore temps de sauver Saradush !

 

Ils s’élancèrent tous les cinq en direction du campement ennemi. Le cœur de Daren tambourinait contre sa poitrine, sous l’effet de leur course et de la tension d’un combat imminent. Cette attaque frontale était une pure folie, mais ils ne pouvaient laisser les habitants de Saradush se faire massacrer sans réagir. Ils avaient donné leur parole. Mélissane comptait sur eux. Ils étaient allés trop loin, avaient déjà pris trop de risques, pour laisser leur opportunité s’envoler ainsi.

 

Ils couraient depuis une quinzaine de minutes déjà. Ils distinguaient nettement les premières catapultes, ainsi que quelques soldats.

 

− Aerie ?, l’interpella Imoen pendant leur course. Tu te sens prête ? Il va falloir donner le maximum !

 

L’avarielle hocha brièvement de la tête et ferma les yeux un instant.

 

− Nous n’allons pas tarder à être repérés, lança Daren. On fait comment ?

− Continuez à courir, nous allons nous rendre tous invisibles le temps de mettre la main sur Yaga Shura, et ensuite…

− Là !, s’écria Minsc, le bras tendu. Ce géant dépasse les autres de trois pieds !

− C’est lui, confirma Sarevok en tirant son arme.

 

Une lumière bleutée les enveloppa un instant et leurs corps s’évaporèrent dans l’éther. Yaga Shura… Les dés étaient à présent jetés. Et ils les tenaient actuellement entre ses mains, et celles de ses compagnons.

 

Courant toujours à vive allure, ils slalomèrent entre les paillasses toutes plus sales les unes que les autres qui servaient de lieu de repos aux géants. Le faible nombre de soldats qu’ils rencontrèrent facilita leur avancée mais confirma aussi leurs craintes : les murs de Saradush étaient tombés, et une épaisse fumée âcre s’échappait de l’enceinte de la forteresse. Celui qui semblait être Yaga Shura disposait vraisemblablement d’une escorte, car quatre sentinelles solidement armées se tenaient non loin de lui, à l’écart des combats. Daren entendait les pas et même le souffle de ses compagnons invisibles autour de lui. Ils ne couraient que depuis seulement cinq minutes, mais il fallait mettre fin au sortilège au plus vite afin de ne pas épuiser les deux magiciennes. Toutefois, tandis qu’ils s’approchaient de Yaga Shura, celui-ci se tourna vers eux et éclata d’un rire tonitruant.

 

− Tu m’as beaucoup déçu, misérable cloporte !

 

La puissante voix du géant couvrit les sons de la bataille pourtant toute proche. Le sortilège d’invisibilité, à l’évidence inopérant, cessa. Daren se tenait aux côtés de ses compagnons devant ce colosse de presque six mètres, vêtu d’une gigantesque plaque de mailles. Un sentiment de désespoir et d’impuissance l’envahit soudainement. Comment pouvaient-ils espérer vaincre ? Ils allaient tous mourir, cela ne faisait plus aucun doute.

 

− J’ai redoublé d’efforts pour saccager cette ville sans intérêt quand j’ai appris que tu y étais, continua Yaga Shura. Toi, la Terreur de la Côte des Epées… mais tu étais parti !

 

Le géant tira de sa ceinture un marteau de guerre de plusieurs pieds de long, flamboyant d’une magie malfaisante. Ses quatre acolytes n’avaient pas encore bougé ni tiré leur arme.

 

− Je pensais que je devrais me contenter du massacre des plus faibles rejetons de Bhaal qui croupissaient dans cette ville et t’oublier, soupira le géant. Mais, j’ai de la chance : te revoilà ! Ha ha ha ha !

 

Sarevok et Minsc se mirent simultanément en position de combat. L’aura malfaisante qui irradiait de l’arme de Yaga Shura se mit à luire plus intensément. Leur répit n’allait être que de courte durée. Daren métamorphosa son bras droit, tandis qu’Imoen et Aerie préparaient leurs sortilèges.

 

− J’aurai dû être le premier à me lancer à tes trousses… et je vais le prouver ! Yaga Shura va devenir encore plus grand !

 

D’un coup d’une violence rare, il frappa le sol du poids de son arme. Le sol trembla, manquant de peu de leur faire perdre l’équilibre. Yaga Shura semblait vouloir se battre seul, car aucun de ses lieutenants n’avait pris par à l’assaut.

 

Daren s’élança, en même temps que ses compagnons de mêlée. Malgré sa force surhumaine, leur petite taille leur donnait l’avantage de la vitesse. Daren esquiva de justesse un autre coup, et griffa de toutes ses forces la cuisse du géant.

 

− Quoi…?, hurla-t-il. Non !  Non, c’est impossible ! Je… Je suis blessé !

 

À mesure que le ton de sa voix montait, ses muscles se tendaient de manière inquiétante sous son armure. Yaga Shura poussa un rugissement de rage et balaya le sol de son arme. Le marteau tournoyait si vite que Daren ne put l’éviter, parant tant bien que mal le coup de son bras. Le choc le souleva dans les airs, et un millier d’arcs électriques tétanisèrent son corps. Le paysage défila devant ses yeux, puis le ciel, et enfin le sol. Il ressentit à peine l’impact de son corps sur la terre sale, et ce fut les cris de ses compagnons qui le rattachèrent à la réalité.

 

− Je vais vous écraser comme les insectes que vous êtes !, vociféra-t-il.

 

Le géant de feu écrasa son arme au sol devant lui, et une gerbe d’étincelles pourpre fusa du cratère qu’il venait de former. Avant qu’aucun d’eux n’eût le temps de réagir, la foudre frappa Minsc et Sarevok de plein fouet.

 

− Vous n’êtes rien ! Rien de plus que des brindilles insignifiantes ! C’est moi qui aurais dû me charger de toi depuis le début, et c’est ce que je vais faire !

 

Daren se redressa tant bien que mal, épaulé par Imoen et Aerie. Son bras droit saignait abondamment, mais la douleur n’avait plus beaucoup d’importance. Il n’échapperait pas à son destin. Et au lieu d’attendre que l’essence de Bhaal ne l’emportât contre sa volonté, il allait puiser dans ses ressources les plus noires de lui-même.

 

− Tenez… vous… à l’écart…, murmura-t-il aux deux magiciennes.

− Daren… tu vas… ?

 

Mais déjà la voix d’Imoen peinait à parvenir à ses sens. Les écailles sombres de l’avatar du Seigneur du Meurtre recouvrirent sa peau, et un brouillard violacé s’éleva du sol. Sa peur et ses doutes se dissipèrent, le faisant petit à petit basculer dans un état second et familier. Sa perception ainsi exacerbée, il pouvait ressentir la formidable puissance de son frère de sang, mais aussi le moindre de ses mouvements ainsi que ses points faibles. En un éclair, il fusa droit sur lui et bondit jusqu’à sa poitrine, sa gueule béante assoiffée de meurtre et de violence. L’armure de Yaga Shura se fendit, et Daren porta lui plusieurs coups dévastateurs en plein cœur. Pour la première fois, il ressentit de la crainte chez son adversaire. Minsc et Sarevok avaient eux aussi repris leurs esprits, et s’acharnèrent à leur tour sur le géant, qui ne semblait pas faiblir par pour autant. D’une poigne de fer, il saisit Daren à pleine main et l’arracha à son buste dans une effusion de sang. La pression se fit plus forte, mais sa carapace l’aidait à résister. Plusieurs morsures de sa part, doublées d’entailles furieuses de ses compagnons ainsi que de plusieurs sortilèges des deux magiciennes firent lâcher prise à leur adversaire. Yaga Shura poussa un nouveau cri de rage, et une onde de choc soudaine les balaya tous en arrière.

 

− Nul ne peut vaincre Yaga Shura !

 

Il pointa un doigt en direction de ses hommes restés en retrait et leur lança d’une voix tonitruante.

 

− Soldats ! Soldats, massacrez-les ! Arrachez-leur le cœur, et surtout… surtout, faites-les souffrir ! Je reviens avec des renforts !

 

Daren se figea sur place. Ils venaient en effet de prendre l’avantage, mais uniquement parce qu’ils se battaient à cinq contre un. Si des renforts arrivaient, ils crouleraient bien vite sous le nombre. Sa transformation commençait déjà à le faire souffrir de l’intérieur, et il ne pourrait la maintenir bien longtemps encore sans en perdre le contrôle. Les quatre sentinelles restées jusque-là impassibles dégainèrent leurs armes simultanément et se positionnèrent en cercle autour d’eux.

 

− Tu n’iras nulle part, mon gros !, s’écria Imoen en joignant ses deux mains.

 

Une aura rouge se dessina autour de ses épaules et son visage s’allongea légèrement. Ses doigts devinrent crochus et les traits de son visage plus marqués, prenant l’apparence d’une bête féroce. Ses yeux changèrent aussi de couleur et de forme, irradiant d’une couleur écarlate. Daren pouvait sentir la puissance de Bhaal émaner de sa sœur, et à en juger par le regard stupéfait de Yaga Shura, il n’était pas le seul.

 

− Tu n’iras nulle part !, hurla-t-elle à nouveau, mais d’une voix rauque qui ne lui ressemblait pas. Aerie, avec moi !

 

L’avarielle sursauta à son injonction et s’exécuta aussi vite qu’elle put. Imoen détacha ses deux mains et les plaqua sur celles d’Aerie. Une gerbe d’étincelles s’échappa de leurs paumes, et le sol se mis à luire aussitôt. Une bulle multicolore se forma autour du champ de bataille, formant une barrière infranchissable entre eux et les soldats.

 

− Daren ! Minsc ! Sarevok ! À vous de jouer !

 

Les quatre sentinelles restèrent interdites devant le phénomène magique, mais sous les ordres répétés de leur chef, tentèrent vainement de briser la barrière de leurs armes. Toutefois, ils ne parvinrent qu’à générer une série d’étincelles revêches.

 

− Tu m’as affaibli !, tonna Yaga Shura. Toi… et cette damnée sorcière, je le sais ! Mais peu importe ! Yaga Shura te fera mordre la poussière ! RAAAAAA !

 

La douleur lancinante de l’Écorcheur lui rappela que son temps était compté. Saisissant l’opportunité offerte par sa sœur, il se rua à nouveau sur le géant du feu, suivi de Minsc et de Sarevok. La brume commença à tirer du violet vers un rouge sombre. Daren bondit à nouveau sur Yaga Shura, qui le frappa de toutes ses forces de son gant métallique. Ses blessures saignaient abondamment, mais la douleur ne faisait qu’accentuer sa force. De longs tentacules ondulaient autour de ses bras et de son visage, et se frayaient un chemin au travers de l’armure du géant. Yaga Shura hurlait sa fureur, en martelant le corps de Daren de ses poings enragés. Sarevok s’était hissé sur les épaules de Minsc et escalada le corps du géant tandis Daren dévorait sa chair sanguinolente toujours plus profondément, en direction de son cœur. Tout à coup, tout s’arrêta. Sarevok venait d’enfoncer son arme dans le corps de Yaga Shura, lui transperçant l’estomac à de multiples reprises. Le géant posa un genou à terre dans un râle d’outre-tombe et s’effondra. La douleur le rattrapa soudainement, si forte qu’elle l’arracha à sa conscience. Quelques cris indistincts bercèrent sa chute. Il basculait dans le vide, vers le néant. Les couleurs s’estompèrent, supplantées par une multitude de nuances de gris.

 

Jusqu’au noir absolu.

Remords et regrets

Daren s’assit à même le sol, essoufflé, et se vida aussi vite que possible de l’essence de Bhaal. Ses membres le faisaient souffrir à chaque transformation, mais plus encore lorsqu’il n’éprouvait pas simultanément l’excitation du combat. Un bruit de chair molle résonna sous les branchages opaques. Sarevok venait de repousser le corps sans vie de Nyalee d’un coup de pied, qui tomba face contre le sol dans une mare sombre et visqueuse. Il balaya les airs de son épée d’un geste vif, ne laissant ainsi que quelques traces rougeâtres sur la lame.

 

− Tout le monde va bien ?, s’enquit Daren d’une petite voix après s’être assuré du regard que chacun de ses compagnons était bien en vie.

 

Imoen, Aerie et Minsc répondirent brièvement d’un signe de tête.

 

− La sorcière nous a trahis !, s’exclama le rôdeur en brisant d’un geste nerveux les restes de racines qui les avaient attaqués.

− Je ne suis pas sûre…, répondit Imoen, pensive. Peut-être que… Oh, Aerie ? Tu vas bien ?

 

Daren se tourna aussitôt en direction de l’avarielle. Une longue coupure de sa hanche droite jusqu’au genou venait de tacher ses vêtements.

 

− Je… Je…, bredouilla-t-elle. Ce n’est rien. J’ai été légèrement blessée, mais rien de grave.

 

Daren lui saisit la main en inspectant sa griffure.

 

− Tu es sûre que ça va aller ?, insista Imoen en fronçant les sourcils.

− Ne t’inquiète pas, je vais arranger ça en un instant, renchérit-elle d’une voix exagérément nonchalante.

 

Une moue dubitative sur le visage, Imoen haussa les épaules, et rassembla leurs affaires éparpillées pendant l’affrontement. Aerie s’empressa de soigner sa plaie de sa magie, mais Daren ne quittait pas des yeux cette cicatrice sur le corps de son aimée. Aucune branche, aucune liane quelle qu’elle fût ne pouvait lacérer de cette manière. Une larme se dessina au coin de ses yeux. Il n’y avait pas de doute possible. Imoen avait raison : tôt au tard, il commettrait l’irréparable. Il était en proie à un changement bien plus profond que cette simple transformation en réalité. Ces instants de lucidités, où tout son être rejetait son ascendance, se faisaient de plus en plus rares. Il perdait jour après jour ce qui lui restait d’humanité, au profit d’un pouvoir toujours plus grand.

 

− Ce n’est pas de ta faute, le rassura Aerie en essuyant ses larmes. Tu m’as sauvée, une fois de plus.

 

Il plongea ses yeux dans les siens. Aerie passa une main derrière sa nuque et l’embrassa tendrement.

 

− Hé ! Les tourtereaux ?, les interpella Imoen en riant. On lève le camp !

 

À peine Daren avait-il lâché la main de l’avarielle qu’elle poussa un gémissement de douleur et porta sa main sur son ventre.

 

− Aerie ? Ça va ? Aerie !

 

Elle ferma les yeux, le visage crispé, et se rassit sur le bloc de marbre le plus proche.

 

− J’ai… mal… au cœur…

 

Imoen et Minsc se précipitèrent autour d’elle, mais la douleur sembla s’estomper aussi soudainement qu’elle était apparue.

 

− Ça va aller, ce n’est rien…, les rassura-t-elle, encore essoufflée. Juste un peu de fatigue je pense. Je vais bien.

 

Elle se releva et fit quelques pas en direction des marches. Daren la dévisagea, interdit, le cœur tambourinant contre sa poitrine. La blessure qu’il lui avait infligée était-elle plus profonde que ce qu’elle voulait bien l’avouer ? Un terrible sentiment de culpabilité l’envahit soudainement, et il porta son sac sur ses épaules sans un mot, le regard perdu dans le vague.

 

Ils dressèrent le campement au même endroit qu’à leur précédent passage. Le malaise soudain d’Aerie les avait tous quelque peu alarmés, et ils repoussèrent leur marche nocturne au lendemain matin. Tous les cinq étaient assis en cercle autour d’un maigre feu, et se partageaient leurs provisions de viande et de fruits.

 

− Je ne comprends toujours pas pourquoi la sorcière nous a soudainement attaqués, s’interrogea Daren. Elle nous a mis sur la piste des cœurs après nous avoir avoué vouloir la mort de son fils, et une fois son travail accompli, elle nous attaque…

− Minsc partage ton incompréhension, Daren. Une telle infamie mérite effectivement la mort, mais Bouh souhaiterait tout de même comprendre.

− Je crois que ce n’est pas aussi simple que ça, répondit Aerie.

− Que veux-tu dire ?, intervint Imoen.

− Vous avez remarqué la tristesse sur son visage lorsqu’elle a effectué le rituel ? Il m’a semblé ne plus avoir à faire à la même personne.

− Oui, c’est vrai, acquiesça Imoen. Je l’ai remarqué, aussi.

− Et qu’est-ce que ça explique ?, insista Daren.

− Je crois que cette magie consistant à retirer son cœur n’est pas sans conséquence. Il serait tout à fait possible que l’on perde avec elle tout sentiment humain, tout ce qui fait de nous des êtres sensibles.

− Et tu penses que lorsqu’elle a retrouvé son cœur, Nyalee a pris conscience de ce qu’elle faisait ?, proposa Imoen. Oui, ça se tient. Ça expliquerait pas mal de choses, en effet.

− En tout cas, conclut Daren, le secret de Yaga Shura est percé, et nous avons à présent l’avantage.

− Je doute cependant qu’il soit aisé de le vaincre, intervint Sarevok. Yaga Shura reste un géant de feu, doublé d’un enfant de Bhaal des plus redoutés. Et il se trouve actuellement au siège de Saradush, entouré de toute son armée.

 

Il avait raison. Même ainsi affaibli, il leur était impossible d’attaquer Yaga Shura de front. Du moins sans y laisser leur propre vie. Combien de temps leur restait-il ? Saradush était-elle déjà tombée aux mains de l’ennemi ? À présent que cette première étape franchie, nombre de questions plus que concrètes qu’il avait jusque là ignorées l’assaillirent soudainement. Ce combat allait sans doute être le plus dangereux qu’il n’eût jamais mené de sa vie, et s’il n’y prenait pas garde, il pourrait aussi bien être le dernier. Une vague solution désespérée s’échafaudait dans son esprit embrumé, où il se rendrait seul défier son frère de sang, se sacrifiant ainsi pour sauver la vie de ses compagnons.

 

− J’ai peut-être une idée…, murmura Imoen, son index tendu devant ses lèvres caressant le bout de son nez. Et si nous lui tendions un piège ?

− Un piège ?, répéta Daren, hébété.

− Oui, un piège, qui l’éloignerait de ses troupes. Je ne sais pas… cela pourrait être… un message, par exemple ?

− L’un de vous sait écrire le géant du feu ?, ironisa Daren.

− Ne sois pas stupide, le rabroua-t-elle. Les hommes de Yaga Shura ne sont pas tous des géants. Vous m’avez dit que vous aviez rencontrés des duegars sous la ville, et deux humains. Ces gros balourds de géants ne sont bons qu’à cogner, mais il doit aussi avoir des lieutenants plus rusés dans son armée.

 

Il restait plusieurs zones d’ombre, mais ils tenaient une piste. Ils étaient tous suffisamment expérimentés pour mener à bien une mission d’infiltration, et détenaient l’avantage de la surprise. Une fois Yaga Shura séparé de ses soldats, le combat serait plus équitable, et la victoire envisageable. L’heure qui suivit fut particulièrement animée, et dessina lentement les contours d’une stratégie de plus en plus précise. Une fois leur ébauche de plan approuvée, chacun regagna sa tente, à l’exception de Sarevok qui avait pris le premier tour de garde. La nuit était plutôt calme, et seuls les hululements de quelques oiseaux nocturnes venaient perturber les crépitements de leur foyer. Daren était resté assis près du feu tandis que ses compagnons partaient rejoindre leur couche. La chaleur des flammes vacillantes lui brûlait quelque peu le visage, mais la sensation n’était pas si désagréable qu’il aurait pu le penser.

 

− Sarevok…

 

Son frère ne répondit pas, et n’esquissa pas non plus le moindre mouvement. Daren attendit quelques instants et poursuivit.

 

− Je voulais te remercier, pour tout à l’heure… C’est toi qui nous as sauvé, et je regrette de ne pas t’avoir fait totalement confiance jusque là.

 

Un très léger sourire se dessina au coin des lèvres de Sarevok, qu’il abrégea une approbation gutturale.

 

− Et cela ne t’es pas venu à l’esprit que j’ai davantage intérêt à ce que tu restes en vie pour le moment que de faire preuve d’une pitoyable « bonté d’âme » ?

− Intérêt à ce que je reste en vie ?, répéta Daren en haussant les sourcils. Que veux-tu dire ?

− De quoi crois-tu que je parle ? De toi, accomplissant ta destinée sur les cadavres de tes ennemis, ne laissant rien derrière ton chemin. Pour rien au monde je ne voudrais manquer ça.

 

Daren poussa un long soupir de résignation. Il n’était pas vraiment en colère, mais simplement déçu.

 

− Inutile de te mentir, mon frère. Tu prouves sans cesse que tu es le vrai fils du Meurtre, quelques soient les moyens et quelque soit la situation, peut-être même contre ta volonté. Je trouve cela impressionnant, pas toi ?

− Je me doutais bien que tu pensais de la sorte, répondit Daren en secouant lentement la tête, pourtant, je t’assure que je ne prends aucun plaisir à tous ces combats.

− Tu te mens à toi-même. Ne sens-tu pas que chaque mort te rapproche de ce qui t’es dû ? Chacun de tes meurtres n’est après tout qu’une nouvelle preuve que tu es un rejeton du Dieu Bhaal… et non un pauvre bouseux de Château-Suif.

− Arrête avec ça, la coupa brutalement Daren d’un ton sec. Tu ne sais rien de Château-Suif.

− Que tu crois, mon frère… Mais à ta guise. Enfin… Triste jour si un champion tel que toi ne tire aucune fierté de ses prouesses…

− Je n’essaie pas de marcher dans les pas d’un dieu mort, Sarevok. Je ne suis pas comme toi.

− Peut-être, qui sait… ?

 

Il marqua une pause, laissant le temps au silence de reprendre un instant son rôle, et poursuivit.

 

− Je suis bien conscient de l’attirance que les valeurs que l’on t’a inculqué depuis ta naissance peuvent avoir sur certaines personnes. Mon seul objectif est de te faire comprendre combien il est déplacé pour une personne comme toi de nourrir de tels scrupules.

 

Ses dernières paroles l’horrifièrent et le rassurèrent à la fois. Il n’était pas tombé si bas, finalement.

 

− Donc, si je comprends bien, répondit enfin Daren, tu n’aurais aucun scrupule à suivre le même chemin qu’autrefois ?

− Bien sûr que non, et je te l’ai déjà dit. Mais je ne te comprends pas, en fait. Qu’est-ce qui te retient ? Tu ressens l’excitation du combat, je l’ai lue en toi, et tu sais parfaitement que tuer est nécessaire pour parvenir à tes fins, pour franchir un à un les obstacles.

 

Un visage familier s’imposa soudainement à son esprit. Un ancien compagnon de route, tour à tour ami, traître, puis repenti. Yoshimo. Ses yeux noirs et mystérieux, sa longue queue de cheval toujours serrée… Il n’avait été qu’un simple « obstacle », lui aussi. Mais était-il nécessaire qu’il mourût ? Un autre souvenir fit alors place au premier, un autre personnage qui s’était dressé sur sa route. Yoshimo avait une sœur lui aussi, que le destin avait placé sur leur route à tous les deux.

 

− N’as-tu jamais une seule pensée pour tes victimes, Sarevok ? Ou pour ceux qui leur sont proches ?

 

Sarevok haussa brièvement les épaules d’un air agacé.

 

− Hors sujet. Et si tu fais référence à Gorion, ton attachement n’a été qu’une bride, et tu devrais me remercier de t’en avoir libéré.

− Je vais être plus précis, dans ce cas, continua Daren sans répondre à sa provocation. N’as-tu jamais… aimé personne, Sarevok ?

− C’est le cas, et en général, cela m’a plutôt bien servi. Et tu peux faire mieux que d’évacuer ta moralité sur moi, Daren.

 

Sa voix trahissait un certain malaise, plutôt inhabituel chez son frère. Lui qui parvenait toujours à maîtriser son ton laissait entrevoir une faiblesse, ou plutôt un reste d’humanité.

 

− Si tu me soutiens ne t’être jamais préoccupé de quelqu’un qui avait souffert pour toi par ta faute, tu es un menteur.

 

Ses yeux se plissèrent, mais Sarevok ne répondit pas. Il resta un instant rêveur, presque mélancolique, et tourna lentement son regard vers Daren.

 

− Je ne pense pas que tes mots soient prononcés au hasard, je me trompe ?

 

Daren répondit d’un signe de tête par la négative.

 

− Tu parles de Tamoko. Je sais qu’elle t’a affronté.

− En effet. Et tu l’as poussée à le faire. Elle est morte désormais, et par ta faute.

 

Daren marqua une pause, le temps de laisser à ses mots de prendre tout leur sens. Mais face à l’absence de réaction de son frère, il insista.

 

− Je suis toujours hors sujet ?

− Je suis surpris que tu te rappelles d’elle, répondit-il enfin.

− C’est le cas. Et je sais aussi qu’elle voulait que tu changes. Elle voulait te sauver.

− Ne tire pas de conclusions trop hâtives. Sa conception de me « sauver » aurait été différente de ce à quoi tu pourrais penser.

− Et alors ? Cela ne t’a rien fait ? Tu n’as éprouvé aucun remord ?

− Elle avait déjà un pied dans la tombe, se justifia-t-il. Mais… Je…

 

Il s’arrêta quelques secondes, la gorge sèche. Daren n’avait jamais vu son frère réagir ainsi, et préféra ne pas le brusquer davantage.

 

− J’aimerai savoir comment cela s’est déroulé.

 

Sa voix tremblait légèrement, et sa respiration saccadée trahissait une forte appréhension. Daren se remémora leur rencontre, dans ce temple abandonné sous la Porte de Baldur. Une jeune femme à la longue chevelure noire comme la nuit, rongée par son désespoir et son amour.

 

− Elle s’est suicidée.

− Suicidée ?, répéta Sarevok, visiblement surpris. Tu ne l’as pas tuée ?

 

Mais avant que Daren n’eût le temps de répondre, il avait déjà reprit.

 

− Je vois…, murmura-t-il. Oui… C’est sans doute le choix qu’elle a dû faire.

 

Sarevok fixa Daren un long moment, jaugeant ses paroles, une expression indéfinissable sur son visage.

 

− Sa mort était… regrettable.

− Je suis à la fois désolé et heureux si j’ai rouvert de vieilles blessures. Si tu ne regrettes rien de ton passé, alors tant mieux pour toi. Mais dans le cas contraire… tu as une nouvelle chance.

− Hum… Tu utilises cela comme une excuse fort utile. Tu ne sais pas ce que veut dire « seconde chance »… Je pense que tu verras qu’il n’y a plus personne à qui je tienne. Mais je garderai tes mots en tête.

− Ce n’est pas tout. Est-ce que le nom de Yoshimo te dit quelque chose ?

 

Son expression se changea en franche surprise à l’évocation du nom du voleur.

 

− Le frère de Tamoko ? Bien sûr. Elle m’en parlait assez souvent.

 

Le regard de Sarevok se fit plus perçant.

 

− Que sais-tu de lui ?

− Yoshimo m’a trahi afin de « venger » sa sœur, pensant que je l’avais tuée. Il m’a livré à Irenicus dans l’espoir de venger sa mort, sans savoir qu’il ne pourchassait pas la bonne personne.

− S’il cherchait vengeance, c’est son honneur qu’il défendait, pas celui de sa sœur. Et s’il a succombé du fait de son empressement ou de son incompétence, c’est de sa faute, pas de la mienne.

− Dans tous les cas, voici où cela nous a mené. Toi et ton ambition ont détruit quelqu’un a qui tu tenais, ainsi que le lien qui l’unissait à son frère. Cela ne te fait toujours rien ?

− Assez !, s’écria soudainement Sarevok.

 

Sa propre colère le surpris lui-même un instant, mais il poursuivit sur le même ton, incapable de se contenir davantage.

 

− Je te suggère de ne pas me parler comme si je ne savais pas que toute action entraîne une conséquence ! Ou comme si Tamoko ne le savait pas ! Ce n’est pas un jeune chiot dans ton genre qui me jugera !

− Ce n’est pas…

− Tu es bien présomptueux ! Tu penses connaître mon passé, et pouvoir me faire réagir par mes émotions ! Mais je n’en ai pas, souviens-toi s’en bien ! Cette conversation est terminée.

 

Daren se leva sans un mot et se dirigea vers sa tente. Il lança un dernier regard à son frère, le visage faiblement éclairé par les flammes orangées virevoltant devant lui, et crut un instant deviner une larme sur sa joue.

Coeur de feu, coeur de pierre

Des gémissements. Comme les cris indistincts de milliers d’âmes emprisonnées. Où était-il ? Que s’était-il passé ? Il ne parvenait pas à se souvenir. Seule une force souveraine guidait son esprit à travers les Plans et les âges. Une colonne de lumière irisée irradiait du néant, déployant autour d’elle une multitude de signes cabalistiques entremêlés. Une aura d’une puissance rare rayonnait de ce spectacle sibyllin. Un bourdonnement sourd couvrit alors les lamentations sans fin des âmes perdues. À mesure qu’il s’en approchait, Daren devinait au travers des faisceaux de lumière une large structure d’ossements, mais la trop forte luminosité l’empêchait de s’en faire une idée plus précise. Soudain, les cris reprirent à nouveau le dessus. Mais ils avaient changé. Ceux-là appelaient son nom. Et leurs sonorités lui étaient bien plus familières.

 

− Daren !

 

Cette voix… Ces voix. Ses souvenirs lui revenaient. Une bouffée d’air le ramena soudainement à la vie. Ses sens fonctionnaient à nouveau. Il pouvait entendre, sentir, et en soulevant péniblement ses paupières, voir. Ses compagnons en cercle autour de lui guettaient son réveil. Daren prit une profonde inspiration, et plia un bras afin de se relever.

 

− Doucement… doucement…, intervint Imoen. Ne force pas trop. Comment tu te sens ?

 

Une soudaine douleur au dos le fit grimacer un instant, mais Daren parvint à s’asseoir. Il s’étira brièvement et porta une main à sa nuque.

 

− Que… Que s’est-il passé ?, marmonna-t-il d’une voix pâteuse.

− C’est… incroyable, souffla Aerie, à la fois soulagée et passablement inquiète. Tu as une capacité de résistance hors du commun.

− Il s’est passé que ce géant n’a pas eu le temps de regretter de s’en être pris à toi, répondit Sarevok. Ton Écorcheur est tout à fait spectaculaire, et plutôt efficace. Je t’ai peut-être sous-estimé, mon frère.

− Bouh n’aime pas te voir te transformer ainsi, intervint Minsc d’un ton sévère.

− Dis à ton hamster que sans l’Écorcheur, Daren ne serait plus qu’un corps déchiqueté à l’heure qu’il est, railla Sarevok. Sans l’essence de Bhaal, tu n’es rien.

− Là n’est pas la question, reprit précipitamment Daren, sentant la conversation dégénérer dangereusement. Est-ce que quelqu’un pourrait me dire ce qu’il s’est passé, et si nous avons toujours les cœurs ?

− Il s’est passé que ce géant t’a planté une hache de deux mètres dans le dos, répondit Imoen d’un air grave. Tu t’étais transformé en… en tu vois ce que je veux dire, et tu l’as littéralement… dépecé, avant de tomber en arrière, inconscient, et couvert de sang. Aerie a terminé le rituel du portail peu de temps après, et nous avons tous franchi l’arche. Elle a ensuite soigné ta blessure… mais je crois que tu n’aurais normalement pas dû y survivre…

 

Elle s’arrêta quelques secondes, visiblement encore assez troublée.

 

− Je suppose que c’est un moindre mal, reprit-elle d’une voix peu assurée. Mais c’était… vraiment…

 

Elle s’interrompit à nouveau et frissonna.

 

− Et les cœurs ?, insista Daren. Les cœurs de Yaga Shura et de la sorcière ?

− Nous les avons toujours, enfin je pense qu’il s’agit bien de cela.

 

Imoen entrouvrit son sac à dos, d’où s’échappa aussitôt un mélange de lumières roses et vertes. L’essentiel était là. Ils étaient tous en vie. Éprouvés et blessés, mais en vie. Et avec ce pourquoi ils étaient venus. Daren se tourna vers Aerie, et remarqua une larme sur sa joue.

 

− Aerie ? Je vais bien, ne t’inquiète pas. Et grâce à toi.

− Je ne sais pas…, répondit-elle d’une voix blanche. Je ne sais plus…

 

C’était la seule qui ne l’avait pas quitté depuis son réveil. Daren passa un bras autour de ses épaules, et l’attira jusqu’à lui.

 

− Ce n’est rien. C’est fini…

 

Aerie éclata en sanglot, ne retenant enfin plus ses larmes. Daren l’embrassa à plusieurs reprises sur les joues et le front, caressant sa longue chevelure dorée.

 

− Je n’en peux plus, Daren…, murmura-t-elle à son oreille. J’ai peur… Peur de te perdre. De tout perdre… Je ne sais pas ce que…

− Je t’aime, Aerie. Ne l’oublie jamais.

 

Un haussement des pommettes de l’avarielle sur sa joue lui laissa deviner un sourire, et il l’étreignit une nouvelle fois, se laissant bercer par son contact chalereux.

 

− Nous devrions y aller, trancha Sarevok.

 

Daren ne réalisa qu’à ce moment là qu’ils avaient rejoint la forêt de Mir.

 

− À quelle distance sommes-nous de la clairière de la sorcière ?, interrogea-t-il.

− Une journée de marche, si tout va bien, répondit Imoen. Mais nous sommes hors de portée de ces géants, ici. De plus, Aerie est épuisée, et nous avons tous besoin de repos.

− Je vais bien, insista l’avarielle avec un sourire. Je… Je…

 

Elle chancela en se redressant, aussitôt soutenue par Daren.

 

− Tu as invoqué seule un portail de téléportation, et tu nous as tous soigné après ça. Je pense qu’un peu de repos ne serait pas superflu.

− Minsc et Bouh vont chasser un peu de nourriture.

− Bonne idée, s’exclama Imoen en frappant dans ses mains. Reposons-nous quelques heures, et reprenons notre route ensuite.

 

La forêt semblait bien plus protectrice qu’à l’aller. Les géants ne les pourchasseraient vraisemblablement pas ici. Une petite heure plus tard, Minsc revenait avec suffisamment de prises pour leur repas. Après une rapide cuisson, ils partagèrent leur pitance plus au calme.

 

− C’est vraiment une magie très étrange, s’extasia Imoen en inspectant le contenu de son sac à dos. Comment peut-on survivre… sans son cœur ?

− Le plus prudent est de laisser faire cette sorcière, répondit Aerie.

 

Daren était épuisé. Même si ses blessures physiques étaient cicatrisées, il se sentait courbaturé et fourbu. Les conversations parvenaient à ses oreilles dénuées de sens et le berçaient doucement. L’Écorcheur le vidait à chaque fois de ses ressources, plus encore à chaque transformation. Une fois la mutation entamée, une intense lutte contre l’essence du Meurtre s’engageait systématiquement, et drainait toute son énergie. Il était allé plus loin que toutes les autres fois. Plus près de la mort, et de l’anéantissement de son âme. Était-ce là la limite de son pouvoir ? Ne parviendrait-il jamais à dompter cette créature qui sommeillait en lui ? Ses paupières se fermèrent malgré lui, comme seule réponse à toutes ces questions inextricables. Il s’assoupit enfin, harassé par la fatigue.

 

Quelques heures plus tard, ils repartirent en direction de leur objectif. Le sentier vers la clairière n’était pas aussi facile à suivre qu’à l’aller, mais le sens de l’orientation de Minsc conjugué à l’habileté cartographique d’Imoen les guidèrent néanmoins à bon port. Au cœur de la forêt, l’obscurité était de mise, malgré la pleine journée. Tous les cinq marchaient en rang serrés, aux aguets d’éventuels animaux sauvages, ou d’autres créatures plus sombres encore. Après une journée et demie de marche, ils approchaient enfin de la clairière.

 

− Daren ?, l’interpella discrètement Imoen. Je voudrais te parler un moment.

 

Il ralentit jusqu’à sa hauteur et l’interrogea du regard, inquiet. L’air grave sur son visage ne laissait rien présager de bon.

 

− Je ne sais pas trop comment te dire ça…, commença-t-elle. C’est à propos de ce qui s’est passé hier, contre les géants…

 

Il ne répondit pas, comprenant où sa sœur voulait en venir. Imoen se tut quelques instants, et après avoir pris une profonde inspiration, fixa Daren du regard.

 

− Tu n’es plus le même, Daren. Depuis quelques temps déjà, mais c’est pire encore depuis que Sarevok voyage avec nous.

− Imoen…, la coupa-t-il. Tu sais que nous avons besoin de lui, et que…

− Ce n’est pas que ça !, reprit-elle en haussant involontairement le ton. C’est… Je…

 

Elle s’interrompit à nouveau, et déglutit plusieurs fois.

 

− Tu ne dois plus te transformer en Écorcheur, Daren.

− C’était un accident. Et si je ne l’avais pas fait, je te signale que je…

− Je sais ! Je sais… Mais… C’était tellement…

− Je ferai ce que je pourrais, c’est promis.

− Je ne t’ai plus reconnu. Ce n’était plus toi. Cette bête te tuera, Daren, si tu…

− Je t’ai dit que je ferai ce que je pourrais !, s’exaspéra-t-il.

 

Imoen eut un mouvement de recul, mais Daren s’excusa rapidement.

 

− Je suis désolé… Je suis un peu sur les nerfs en ce moment…

− Je comprends… Je pense juste que tu ne devrais éviter le plus possible d’avoir recours à cette transformation. Pourquoi ne te battrais-tu pas de nouveau avec une arme, comme avant ? Au lieu de toujours… torturer ton bras de cette manière ?

− C’est mon arme la plus efficace, rétorqua Daren d’un ton glacial, et je n’ai besoin de rien pour m’en servir. Et je doute qu’une simple épée puisse trancher aussi bien que les griffes de l’Écorcheur.

− Je t’en prie…, renchérit Imoen d’un ton suppliant. Je ne veux pas qu’il t’arrive quelque chose… que tu meures… Ou pire…

 

Pire ? Qu’avait-il à craindre ? Sans le pouvoir de Bhaal, il n’était rien. Rien de plus que l’insignifiant fils adoptif de Gorion, se morfondant entre les murs de la bibliothèque de Château-Suif. Alors qu’il était maintenant capable d’affronter ses frères de sang, et de les vaincre. Devait-il refuser ce pouvoir qui s’offrait à lui ? Sous quel prétexte ? Sans lui, il serait mort, maintes fois. Il était parvenu à dominer ses peurs, dresser ses cauchemars, canaliser sa haine et sa douleur, et ainsi maîtriser une force incommensurable. Il avait dépassé son maître à présent, ainsi que tous les ennemis qui avaient eu l’audace de l’affronter. Et tôt ou tard, il se ferait totalement maître de l’Écorcheur.

 

− Si tu ne le fais pas pour moi, conclut Imoen, fais-le au moins pour Aerie.

 

Sans un mot, elle s’éloigna de lui, résignée. La certitude laissa sa place au doute, mais la voix de Minsc mit un terme à ses réflexions.

 

− Nous sommes presque arrivés.

 

Imoen se plongea aussitôt dans ses notes, et confirma l’affirmation du rôdeur.

 

− Le passage est juste là. Le soir va tomber, nous ferons escale pour la nuit une fois tout ceci terminé.

 

Ils traversèrent la clairière au même endroit que la première fois. L’odeur de mort empestait toujours autant, et le même brouillard froid inexplicable flottait toujours à quelques mètres du sol. Mais contrairement à leur premier passage, le spectre de Gorion ne gardait pas les lieux. Tous les cinq gravirent les marches menant au cœur de l’ancien temple du Seigneur du Meurtre, où se dressait toujours le brasero verdâtre conférant à la scène une aura angoissante.

 

− Tu es de retour, enfant divin ?, les interpella la voix nasillarde de la sorcière. As-tu retrouvé le précieux cœur de Nyalee ?

 

Son visage ridé baigné par la lumière verte exagérait ses traits déjà décharnés. Ses yeux semblaient exorbités, et son sourire dévoilait plusieurs dents noircies. Imoen s’avança, la salua brièvement, puis sortit les deux joyaux tièdes et encore palpitants de son sac.

 

− Oh, oui…, s’extasia-t-elle. C’est bien le cœur de Nyalee ! Et celui du garçon ! Donne-le. Donne-le à Nyalee, que Nyalee puisse l’éteindre.

 

Imoen eut un mouvement de recul. Comme l’autre fois, un voile oppressant, presque opaque, pesait sur leurs épaules. Daren se tenait aux aguets, prêt à passer à l’attaque, et il lisait sur le visage de ses compagnons qu’ils ressentaient le même malaise. Imoen croisa son regard, l’interrogeant sur sa décision, que Daren valida d’un discret hochement de tête. La sorcière s’empara des deux joyaux, et plaqua celui de couleur émeraude contre sa poitrine.

 

Un vent glacial se leva et froissa les branches autour d’eux. Un mince filet de poussière s’éleva du sol, s’écoulant nerveusement autour de leurs bottes. Nyalee prononça quelques paroles d’une voix étonnamment grave, et la lumière s’intensifia, attisant même le brasero de quelques envolées de flammes vertes. La brise se fit plus forte. Le visage de la vieille femme se crispa de douleur lorsqu’elle enfonça la pierre au travers de son corps, avant de reprendre vie dans la seconde qui suivit. Le vent cessa aussitôt. Et Nyalee se posa un instant sur un bloc de pierre à sa portée, le souffle court.

 

− Enfin… Nyalee a son cœur…

 

Sa voix était posée et calme. Son regard se perdit dans le vague, et une lueur de mélancolie passa dans ses yeux à mesure qu’elle reprenait ses esprits.

 

− Nyalee avait oublié comment c’est quand on a un cœur… Oublié… Vieux souvenirs… Nyalee est triste…

 

Elle secoua soudainement la tête, et saisit le cœur du géant dans ses mains. D’un geste presque machinal, elle tira une longue aiguille de sa tunique qu’elle agita au-dessus en prononçant quelques incantations. Daren fit un pas en arrière, de peur de subir quelque dommage collatéral. La sorcière s’affaira autour du cœur l’espace de quelques minutes, et la lueur rosée qui en émanait s’atténua, pour se ternir totalement.

 

− Et voilà… C’est fini, soupira-t-elle. C’était très simple. Le cœur du garçon est froid, maintenant. Aussi froid que le vieux cœur de sa mère…

 

Elle resta immobile à contempler l’organe qu’elle tenait fermement serré dans ses mains. Daren se risqua à un sourire et entama quelques remerciements discrets, mais la vieille femme se redressa subitement, les yeux écarquillés.

 

− Tu… Tu vas faire du mal à mon garçon ?, s’écria-t-elle. Non !

 

Elle fit demi-tour sur elle-même, semblant chercher quelqu’un du regard. Sa respiration se fit de plus en plus saccadée.

 

− Qu’a fait Nyalee ?, reprit-elle plus fort. Mon pauvre garçon, l’enfant de Bhaal veut te faire du mal !

 

Que se passait-il ? Daren se tourna vers ses compagnons, tout aussi circonspects que lui, à l’exception peut-être de Sarevok qui tira tout de suite son arme du fourreau.

 

− Il y a un problème ?, se risqua Daren d’une voix incertaine.

 

Mais elle ne l’écoutait pas. Nyalee gémissait toujours désespérément, haletante. Elle ne cessa son manège que lorsque Daren fit un pas de plus dans sa direction. Au même moment, elle pointa un doigt accusateur dans sa direction et s’écria.

 

− L’enfant de Bhaal est un assassin ! Nyalee doit l’arrêter !

− Mais… ?

 

Allait-elle les attaquer ? Ils lui avaient amené le cœur de Yaga Shura sur ses conseils, et elle avait elle-même mis fin à son immortalité, mais cette sorcière semblait sur le point de s’en prendre à eux.

 

− Venez à moi, Esprits de la Clairière !, tonna-t-elle en brandissant ses bras vers le ciel. Venez à moi, Ombres de la Forêt ! Nous devons protéger mon garçon, mon cher Yaga Shura !

 

Avant qu’il n’eût le temps de réagir, une liane desséchée s’enroula autour du poignet de Daren. Puis une autre, plus large, le paralysa à la taille.

 

− Arrière !, s’écria Minsc en taillant les branches qui fusaient vers lui. Arrière, démons !

 

Une nouvelle liane s’agrippa autour du cou de Daren, qui y porta spontanément sa seule main de libre. Imoen et Aerie étaient immobilisées elles aussi, et la nature contrôlée par la sorcière les empêchait d’utiliser leurs mains, et du même coup leur magie. Daren bredouilla quelques mots, mais l’étreinte de plus en plus forte étouffa sa voix. Sa tête commença à tourner et sa vue se brouilla. Instinctivement, il libéra le pouvoir de l’Écorcheur, et les frêles branchages se déchirèrent. Seule une partie de son corps s’était transformée, mais cela avait suffit à le libérer de l’emprise de la nature. Les arbres morts qui bordaient le temple semblaient s’être animés d’une vie propre et lançaient leurs griffes sur eux, déployant simultanément au sol leurs profondes racines noueuses. Une nouvelle attaque fendit une dalle de marbre, et ligota en un instant les jambes de Daren, qui manqua de perdre l’équilibre. D’un coup de griffe de son bras droit, il déchira une partie des lianes, mais une nouvelle salve s’entortilla autour de son coude, puis de son torse. Un rire suraigu dément résonna à ses oreilles. Il sentait le pouvoir de cette nature corrompue émaner de la sorcière et se dresser contre eux. Un gémissement d’Aerie en arrière attira son attention. Les liens autour de son cou se resserraient dangereusement, et elle était toujours dans l’impossibilité d’utiliser sa magie. D’un bond rageur, Daren brisa la dalle sous ses pieds et se porta aussitôt au secours de l’avarielle.

 

− Daren ! Minsc ! Au secours !, s’écria Imoen.

 

On distinguait à peine son visage sous la masse informe brune. S’il n’intervenait pas, elle allait étouffer. Ainsi qu’Aerie. La colère et la peur s’emparèrent de son esprit, le guidant sur une route trop familière. Il devait à tout prix garder suffisamment de contrôle pour ne pas blesser ses compagnons. Daren déchira les lianes qui emprisonnaient Aerie sur toute leur longueur, et à sa grande surprise, les lianes se mirent étrangement à saigner. Il poussa un grognement, plus animal qu’humain, et s’élança en direction de sa sœur. Les branches maléfiques fondaient sur lui de toutes parts, mais se brisaient sur sa peau maintenant écaillée. Il leva son bras droit, mais tout s’arrêta soudainement. La puissance de la nature s’était tout à coup évanouie, et les lianes qui retenaient ses compagnons prisonniers s’affaissèrent au sol, sans aucune résistance. Tous les regards se portèrent en direction de la sorcière, un filet écarlate coulant de ses lèvres, et la lame de Sarevok ressortant de sa poitrine ensanglantée.

Le temple sous la montagne

Aerie et Sarevok marchaient à ses côtés. Ils avaient franchis les principales colonnes du temple sous les premiers rayons du soleil jusque-là dissimulé derrière les cimes. Leur objectif n’était déjà pas des plus simples, mais comportait également de nombreux risques. Daren lança un dernier regard inquiet en direction du couloir gigantesque dans lequel s’étaient engouffrés Minsc et Imoen, et se concentra à nouveau sur leur tâche. Leur ascension de l’escalier qui donnait accès à la partie supérieure du bâtiment ressemblait davantage à une escalade. Rien n’avait été conçu pour des humains, ici. Des « décorations », pour la plupart guerrières, ornaient régulièrement les murs et bords de pièces, et offraient surtout d’inestimables abris s’ils venaient à croiser l’une de ces créatures. Un bruit de fond, sourd et grave, résonnait en permanence dans l’édifice, rendant toute détection plus précise impossible.

 

− Ici, ça semble parfait, déclara Sarevok en désignant une gigantesque intersection sur la droite.

 

L’embranchement menait à une partie plus sombre du temple, et certainement peu fréquentée. Daren inspecta rapidement les lieux et acquiesça en silence.

 

− Il ne nous reste plus qu’à attendre, conclut Sarevok en croisant ses bras.

 

Plusieurs minutes s’écoulèrent, sans autre perturbation que les grondements répétés qui résonnaient contre ces murs colossaux.

 

− C’est vraiment désert…, chuchota Aerie, couvrant à peine les crépitements des gigantesques torches adossées aux murs. J’espère que Minsc et Imoen n’auront pas eu d’ennuis.

− Ne t’inquiète pas pour eux, répondit Daren de la même voix. Ils ne sont pas…

− Plus un bruit !, les coupa soudainement Sarevok.

 

Nouveaux martèlements. Plus proches cette fois. Daren se retourna aussitôt, et découvrit une crinière flamboyante se dandinant en contrebas. Ils étaient suivis.

 

− Courez !, lança Sarevok.

 

Daren saisit la main de l’avarielle et s’élança à son tour. Il leur fallait six pas pour couvrir une enjambée du géant. Allait-il les repérer avant qu’ils ne se missent à l’abri ? Ils bondirent tous les trois derrière le socle brisé d’une colonne et se tapirent dans les ombres, écoutant les bruits sourds se rapprocher inéluctablement.

 

− Vous êtes prêts ?, murmura Sarevok du bout des lèvres.

 

Il tira imperceptiblement sa lame de son fourreau, tandis que Daren concentrait son pouvoir dans son bras droit. Aerie avait joint ses deux mains en chuchotant quelques incantations à peine audibles. La clé de leur réussite résidait en une parfaite coordination. Et sans doute en une bonne dose de chance. Le géant venait d’atteindre leur niveau. Chacun de ses pas faisait trembler le sol. Daren prit une profonde inspiration et croisa le regard déterminé de Sarevok. L’essence du Meurtre anesthésiait quelque peu sa crainte et aiguisait ses sens. Sa main droite, à présent totalement transformée, tremblait d’impatience à l’idée de donner la mort. Encore un pas. Il fallait faire vite, sans quoi l’opération échouerait. Les cheveux d’Aerie se soulevèrent lentement au dessus de ses épaules, et ondulèrent auréolés de bleu sous l’effet de son sortilège.

 

− Maintenant !, s’écria Sarevok.

 

Daren bondit de sa cache au même instant. Sous l’effet de la peur, sa transformation s’amplifia encore davantage, remontant jusqu’à l’épaule. Un éclat de lumière aveuglant illumina le couloir, et avant que la créature n’eût le temps de réagir, la griffe acérée de Daren trancha son talon en découpant le cuir épais de sa botte. Un coup puissant de Sarevok de l’autre côté fit définitivement perdre l’équilibre à la créature, qui sous l’emprise du sortilège d’Aerie ne parvint pas à se défendre ni appeler à l’aide. « Plus grands ils sont, plus fragiles sont leurs bases ». Imoen avait raison, une fois de plus. Le géant s’agenouilla, en provoquant un véritable séisme, et Sarevok bondit sur son dos en l’espace de quelques secondes. Aerie, les mains toujours serrées, maintenait un nuage crépitant de magie autour de la tête de leur ennemi, brouillant ainsi ses sens. Le géant semblait cependant reprendre bien trop rapidement ses esprits. Il porta une main à sa bouche, s’apprêtant à donner l’alerte. Allaient-ils finalement échouer ? Le cœur de Daren se serra, et les marques noires sur son bras s’agitèrent soudainement. Mais avant que le moindre son le quittât les lèvres de la créature, Sarevok lui avait enfoncé sa lame à la base de la nuque, lui arrachant un simple râle agonisant. Un épais filet de sang coula de sa barbe rousse hirsute, et il s’effondra au sol, sans vie.

 

Le temps s’arrêta. Daren s’avança prudemment vers la sentinelle, mais celle-ci ne s’était toujours pas relevée.

 

− Et de un, conclut Aerie avec un sourire à la fois soulagé et horrifié.

− Ne laissons pas traîner ça ici, lança Sarevok à son frère. Viens, aide-moi.

 

Ce monstre de plus de quatre mètres devait facilement peser cinq cents ou six cents livres, mais ils parvinrent tout de même à le traîner hors du passage.

 

− Espérons que personne n’ait l’idée de tourner ici…, soupira Aerie.

− Retournons à notre poste, proposa Daren, essoufflé de son effort et de leur combat. Nous devons mettre hors de combat un maximum de sentinelles pour laisser le champ libre à Minsc et Imoen.

 

Ils reprirent position derrière leur cache improvisée, à l’affût de leur prochaine cible. Plus d’un quart d’heure s’écoula sans autre son que les désormais traditionnels grondements qui hantaient le temple. Ils devaient se tenir à l’affût de toute autre patrouille, éclaircissant ainsi le champ d’action de ses compagnons partis explorer le repaire dans ses profondeurs. L’attente commençait à lui peser. Daren sentait ses cicatrices le démanger, aiguillonnées par la peur et le stress. Ces monstres de plus de quatre mètres pouvaient les réduire en bouille d’un seul de leur coup. Un bruit étrange provenant de l’escalier le fit sursauter. Daren se tourna instinctivement vers ses compagnons, qui acquiescèrent silencieusement en se mettant en position de combat. Quelqu’un approchait, à nouveau. Daren laissa filtrer son pouvoir et une brume bleutée s’échappa des murs et du sol. Une présence, discrète et insaisissable. Cela ne ressemblait pas à un géant. D’ailleurs, ses autres sens pourtant en alerte n’en détectaient pas la moindre manifestation. Plus près. Plus près encore. À quelques mètres de lui, Aerie murmura des paroles indistinctes en formant un signe de ses mains, et une lumière grise auréola les murs. Un voile fugitif se leva sur deux ombres rôdant devant eux. À seulement quelques pas. Daren métamorphosa son bras droit par réflexe, se préparant à frapper le premier.

 

− Hé ! Tout doux mon grand !

 

Le voile se leva totalement, et ce qu’il vit le coupa aussitôt dans son élan.

 

− Imoen ! Minsc !, s’écria Aerie, oubliant soudainement ses chuchotements.

 

Le visage et les bras brûlés, Imoen tenait à bout de bras son sac à dos noirci par les flammes. Derrière elle, Minsc, lui aussi couvert de larges traces noires, s’évertuait à frotter son hamster pour le débarrasser de la suie dont il était recouvert. Daren ouvrit une première fois la bouche, mais le regard malicieux de la sœur lui fit garder le silence.

 

− Mission… accomplie !, s’exclama-t-elle avec un clin d’œil.

− Mission accomplie ?, répéta Daren, bouche bée. Que veux-tu…

 

Mais il ne termina pas sa phrase. Imoen entrouvrit son sac à dos, et en dévoila discrètement deux joyaux étincelants aussi gros que le poing, l’un brillant de rouge, et l’autre d’un vert pâle. Une lumière chaude semblait s’en échapper à intervalle régulier, et leur conférait l’illusion d’être vivants. Et en y regardant de plus près, c’était effectivement le cas.

 

− Où… Où avez-vous trouvé ça ?, demanda Aerie en écarquillant les yeux.

− Ça n’a pas été simple… Ce temple regorge de pièges en tous genres, au moins aussi dangereux que ces géants, répondit Imoen en relevant ce qui restait de ses manches.

− Nous ne devrions pas rester ici, trancha soudainement Sarevok. Nous avons les cœurs, nous n’avons plus rien à faire ici, en dehors de nous y faire tuer.

 

Cette dernière phrase fit presque sursauter Daren, qui reprit tout à coup conscience du lieu où ils se trouvaient. La sorcière de la forêt avait peut-être dit vrai, finalement. Mais ils devaient en première instance sortir vivants du repaire de Yaga Shura. Sans un bruit, tous les cinq longèrent les murs trop hauts du couloir et sautèrent une à une et tant bien que mal les marches inadaptées à leur modeste taille humaine. Près d’un quart d’heure plus tard, ils atteignaient le grand hall d’entrée du temple, cerné de colonnes majestueuses. De leur point de vue surélevé, Daren remarquait maintenant un symbole gigantesque représenté à même le sol, qu’il n’avait pas réalisé lors de leur arrivée. Un crâne aux yeux menaçants, cerclé d’une couronne de sang : l’emblème de Bhaal. À vrai dire, il avait été plutôt surpris de ne pas avoir aperçu le crâne du Seigneur du Meurtre plus tôt. Cette vision, qui n’avait pas non plus échappé à son frère, le réconforta de manière inexpliquée, presque inquiétante. Tous les cinq se trouvaient au centre de la pièce par laquelle ils étaient arrivés, à portée de la victoire. Un sentiment d’oppression latent empêchait toutefois Daren de se sentir totalement soulagé.

 

− C’est étrange…, murmura Imoen en s’arrêtant soudainement.

 

Elle fronça les sourcils et se pinça le haut du nez en plissant les yeux. Sa respiration se fit plus saccadée, et Daren pouvait deviner sur son visage la même sensation que lui-même éprouvait. Elle retint tout à coup sa respiration et se retourna en trombe.

 

− C’est un piège !, s’écria-t-elle sans retenue. Les portes sont fermées ! Nous sommes repérés !

 

Mais il était déjà trop tard. Du haut de chaque couloir qui bordait le grand hall sortait un géant, une gigantesque lame au poing. Au total, quatre soldats vêtus d’épaisses mailles usées par la guerre en rejoignaient un autre, plus grand, et sans doute plus fort : un géant de presque cinq mètres, coiffé d’un casque de la taille d’une marmite et orné de cornes terrifiantes. Il tenait entre ses mains une hache si volumineuse que lui-même devait la tenir de ses deux mains.

 

− Je crois que nous avons un problème…

 

La situation venait de prendre une tournure plus que critique. Le sol se mit à trembler, plus fort à mesure que les géants approchaient. Le plus grand d’entre eux leva un énorme doigt menaçant dans leur direction, et beugla quelques mots incertains dans la langue commune.

 

− VOUS MORTS ! BERENN TUER INTRUS !

− Hé bien au moins, nous sommes fixés, soupira Imoen.

 

Le combat était donc inéluctable. Daren laissa l’essence du Meurtre se répandre dans son corps, se préparant à un affrontement à l’issue incertaine. Comment pouvaient-ils vaincre un adversaire aussi robuste en combat régulier ? Un seul de leurs coups pouvait les couper en deux, et leur allonge devait être le triple de la leur.

 

− Daren ! Minsc ! Sarevok !, retenez-les autant que possible, s’écria tout à coup Imoen. Aerie ! Avec moi ! On passe au plan B !

− On risque d’avoir besoin de magie, Immy !, lui répondit Daren en se positionnant aux côtés des deux autres.

− Très bien. Aerie, tu peux te débrouiller toute seule ?

 

L’avarielle tira sa longue chevelure en arrière et retroussa ses manches. Elle plongea sa main dans une bourse de cuir à sa ceinture, et en retira une poudre grisâtre qu’elle saupoudra devant elle. Aussitôt, une pluie d’étincelles dorée illumina le dallage au sol tandis qu’elle s’agenouillait, les yeux clos, en tenant fermement ses mains serrées en un symbole étrange.

 

− Ils ne doivent pas passer !, s’époumona Imoen en invoquant une foudre circulaire entre ses mains.

 

Minsc et Sarevok faisaient chacun face à un ou deux adversaires, mais le plus grand des géants serait le sien. L’ombre des torches s’amenuisait à mesure que le colosse en armure se dirigeait vers lui. La brume bleue recouvrit le sol et les murs, décuplant ses réflexes. Le géant leva sa hache au dessus de sa tête. Plus rien ne comptait à présent, en dehors de ce couperet gigantesque. D’un bond qui fissura presque le sol, Daren esquiva l’attaque, et avant que le géant ne relevât son arme, il sauta jusqu’à sa cuisse et lui taillada vivement sa chair qui gicla d’un sang épais de couleur pourpre.

 

− BERENN TUER !, hurla à nouveau le colosse.

 

Il frappa puissamment le sol de ses bottes de métal, manquant de renverser Daren. Autour d’eux, la magie fusait de toute part. Aerie, les mains toujours jointes, déclamait ses incantations autour d’un puits de lumière naissant. La foudre crépitait autour d’Imoen, qui déchaînait sa colère sur leurs ennemis. Atteindre son adversaire n’était pas une tâche aisée. Daren leurrait son ennemi, principalement, et tentait de maintenir l’attention sur lui tandis que l’avarielle au centre de la pièce oeuvrait pour leur salut. Le ballet d’esquives et de feintes lassa finalement le géant, qui tourna son regard en direction de Minsc. Il devait passer à l’action. Minsc luttait déjà difficilement contre deux autres de ces mastodontes, et ce monstre titanesque semblait bien plus fort que ses congénères. Saisissant un instant d’inattention, Daren s’élança à nouveau sur son adversaire. La jambe du géant saignait abondamment, lacérée par son précédent coup de griffe, même s’il n’en semblait pas véritablement affecté. Il fallait sans doute plus qu’une simple blessure pour mettre hors de combat une telle force de la nature. La brume qui l’enveloppait gagnait en écarlate à mesure que les secondes s’écoulaient, sous l’effet de la tension et de la peur. Il avait encore du mal à contenir le fabuleux et terrifiant pouvoir de l’Écorcheur. Sa peau se durcissait à chacun de ses battements de cœur, laissant apparaître les écailles noires de l’avatar de Bhaal. Le géant avait à peine soulevé sa hache que Daren bondit jusqu’à sa poitrine, enfonçant ses bras devenus monstrueux au travers des épaisses plaques de son armure. Le métal crissa, puis se fendit. Et son bras palpitant s’enfonça de plus en plus profondément, arrachant au colosse un mugissement enragé. Son visage s’était maintenant déformé lui aussi, et la mâchoire tentaculaire de l’Écorcheur dévora instinctivement à son tour la chair du géant. Il sentait ses pulsations agitées et le sang chaud qui recouvrait ses vêtements. La fureur décuplait ses forces. Puis la douleur supplanta toute autre sensation. Une douleur atroce, indicible. Le géant venait de relever sa hache à double tranchant et la lui avait enfoncée dans le dos. Sous le choc, la mutation en Écorcheur s’accéléra encore, et se compléta en une fraction de seconde. La brume devint noire, et seul le goût âcre d’un sang épais teinté de haine et de souffrance parvenait encore à ses sens. Tout se déroula très vite. Un hurlement, lointain, fut son dernier lien avec le monde des vivants. Et l’obscurité prit finalement le dessus.