Plusieurs rencontres

Une brusque sensation de froid le tira soudainement de son sommeil. Il faisait jour, mais malgré le soleil, une ombre grandissait au-dessus de lui. Quelques gouttes gelées perlèrent sur ses joues, et avant qu’il n’eût le temps de se redresser, une véritable averse le submergea.

 

− Debout !!

 

Imoen venait de déverser sur lui une eau glaciale qu’elle transportait entre ses mains en riant aux éclats. Daren se leva en trombe, les yeux encore embrumés de sommeil.

 

− Excu…, commença Imoen, hilare. Excuse-moi, c’était trop tentant ! Je…

 

Elle explosa d’un nouveau fou rire sans pouvoir finir sa phrase et tomba à genou aux côtés d’Aerie, partagée entre un sourire gêné et une franche hilarité. Les deux jeunes femmes sortaient vraisemblablement d’une baignade dans le lac qui bordait leur campement. Un mince filet d’eau coulait encore des longs cheveux de l’avarielle torsadés dans son dos, et Imoen n’était couverte que d’un simple drap blanc qui faisait office de serviette. Reprenant ses esprits, Daren fusa sur sa sœur, bien décidé à lui rendre la pareille. Imoen poussa un cri de surprise, et avant qu’il ne pût l’atteindre, elle trébucha jusqu’à la berge et plongea à nouveau dans les eaux fraîches du lac. Faussement contrarié, Daren s’assit sur la mousse verdoyante et trempa ses deux pieds dans l’étang.

 

− Tu devrais te baigner toi aussi, lui lança sa sœur. Après ce qu’on a vécu, c’est une vraie bénédiction !

− Quand vous aurez fini de vous amuser, nous pourrons peut-être partir ?, grommela Jaheira.

 

Un peu plus loin, la druide rassemblait leurs affaires pendant que Minsc éteignait ce qui restait de leur foyer. Imoen soupira en levant les yeux au ciel et mima une grimace à l’attention de la demi-elfe. Elle fit quelques brasses en direction du bord, et agrippa le tissu blanc qu’elle avait lâché sur la berge du lac. Daren détourna un instant le regard, et sa sœur sortit de l’eau en se drapant dans son linge. Elle le noua au-dessus de sa poitrine, et s’essora les cheveux de ses deux mains. Maintenant qu’il y repensait, Daren n’avait pas vu sa sœur aussi peu vêtue depuis leur enfance, et malgré les nombreuses cicatrices qu’elle portait sur ses bras, elle restait une jeune femme magnifique.

 

− Tu ferais bien de faire vite si tu veux en profiter… avant que l’autre rabat-joie nous rappelle à l’ordre…

 

Il sursauta à sa phrase et mit quelques secondes avant de la comprendre. Imoen lui décocha un sourire charmeur et rejoingnit Aerie qui terminait de se recoiffer. Rapidement, il partit chercher de quoi se sécher dans son sac à dos, et plongea lui aussi dans l’eau fraîche du lac. Sentir la nature d’aussi près à nouveau apaisait ses blessures, physiques autant que morales. Les mots qu’il avait échangés la veille avec Aerie lui revinrent à l’esprit, et son regard se tourna instinctivement vers l’avarielle qui, malgré son apparente discussion avec Imoen, l’observait d’un œil discret. La voix autoritaire de Jaheira le ramena à la réalité, et il sortit de l’étang sans attendre, se sécha, et s’habilla.

 

− D’après ce que j’ai pu observer, commença-t-elle, nous sommes à une dizaine de jours d’Athkatla. Une semaine si nous marchons vite.

− En espérant que nous ne fassions pas de mauvaises rencontres, ajouta Aerie.

− Je ne pense pas que qui que ce soit s’attende à nous voir revenir, rétorqua la druide. Si nous sommes suffisamment discrets, cela ne devrait pas poser de problème. La meilleure stratégie est de suivre la route côtière pour rejoindre l’Amn par le sud.

 

Daren enfila sa lame dans son fourreau, mais toutes ses autres pièces d’armure avaient disparues. Là où il s’était débarrassé de son équipement la veille au soir, il ne restait qu’un tas de cendres grisâtres.

 

− Les nôtres aussi, lui lança Imoen. Ces armures drow sont en adamantine, elles ne résistent pas à la lumière du jour, rappelle-toi…

 

Tous les cinq rassemblèrent leurs affaires et se mirent en route vers le nord. Une fois sortis des abords de la forêt du Téthyr, le vent de la mer se fit bien plus présent et apporta quelques nuages menaçants qui vinrent couvrir le fragile soleil de ce début d’Uktar. Une fois qu’ils eurent définitivement quitté le campement elfique, une voix familière s’éleva derrière eux.

 

− Ah, vous voici enfin !

 

Un homme encapuchonné se dirigeait vers eux et dévoila son visage une fois qu’ils se furent arrêtés.

 

− Est-ce… est-ce que je peux toujours venir avec vous ?

 

C’était Solaufein, dissimulé sous la capuche d’une bure brune.

 

− Bien sûr !, répondit aussitôt Daren. Nous t’avons donné notre parole, souviens-toi. Tu es toujours le bienvenu parmi nous !

 

Solaufein lui répondit d’un sourire, et se couvrit à nouveau les cheveux et une partie du visage.

 

− Merci. En route, alors.

− C’est très habile de ta part de cacher ainsi ta véritable nature, commenta Jaheira, surtout lorsque nous arriverons en ville.

− Serais-je indiscret si je demandais ce que nous allons y faire ?, osa l’elfe noir.

 

Personne ne répondit. Daren échangea un coup d’œil avec ses compagnons, et Jaheira lui retourna un froncement de sourcils menaçant.

 

− Nous…, commença Daren d’un ton incertain, nous allons combattre une créature du nom de Bodhi. C’est la sœur du sorcier qui a conduit ton peuple à la guerre, et c’est aussi une vampire.

 

Solaufein haussa les sourcils, mais ne l’interrompit pas.

 

− Et elle détient aussi l’âme d’Imoen.

 

Elhan leur avait spécifié de ne dévoiler à quiconque leur quête de l’artefact elfique, et même s’il faisait confiance à Solaufein, son état d’elfe noir demeurait pour le moment trop sensible pour lui révéler la vérité à ce sujet.

 

− Cela me va, lui répondit le drow. En espérant pouvoir vous apporter mon aide.

− Bouh t’a vu manier l’épée, elfe noir, et il sait que tu sais te battre ! Si tu combats toi aussi le mal avec nous, ton aide sera glorieuse !

 

Imoen et Aerie saluèrent leur nouveau compagnon et ils se remirent en route en direction d’Athkatla. Leurs trois premières journées de marches se déroulèrent sans incident ni rencontre. Le petit groupe longeait la Mer des Epées depuis leur départ du campement elfique, et lorsque la brume se dissipait suffisamment, on distinguait au loin quelques hautes tours de la cité de la monnaie. Solaufein se révéla être un compagnon de route discret, et particulièrement curieux sur les habitudes de vie des habitants de la surface. Il allait et venait vers chacun d’eux, en particulier Daren, pour leur poser une multitude de questions sur le sens de la vie, ou les fonctionnements politiques des grandes villes. Cependant, en dehors de Daren, ses autres compagnons restaient au mieux interloqués de ses interrogations philosophiques, et au pire légèrement inquiets. Toutefois, la situation se détendait davantage chaque jour, et malgré ses réflexions parfois étranges, tous avaient accepté Solaufein tel qu’il était.

Imoen avait conservé avec elle l’étrange grimoire de magie drow qu’elle avait emprunté à Ust Nasha. Les deux magiciennes le déchiffraient tous les soirs, ce qui déclenchait régulièrement de grands éclats de rires. Daren quant à lui tentait de planifier les évènements à venir. Malgré le différend qu’ils avaient eus avec les Voleurs de l’Ombre, il avait réussi à convaincre Jaheira de leur proposer une nouvelle association. Récupérer le Lanthorn n’allait pas être une entreprise aisée, mais pénétrer seuls dans le repaire des vampires relevait purement et simplement du suicide.

 

 

− Je suis heureuse de pouvoir marcher en pleine nature à nouveau, s’exclama Jaheira. Après autant de jours sous terre, j’avais presque oublié le parfum naturel de la campagne…

 

Loin derrière eux, la majestueuse forêt du Téthyr s’étendait à perte de vue, formant un rempart naturel au royaume elfique. Le soleil, quelque peu dissimulé derrière les nuages, éclairait les immenses plaines qui bordaient la partie méridionale de l’Amn.

 

− Là !, s’écria soudainement Solaufein. Derrière ces haies, il y a quelqu’un !

 

Daren porta instinctivement sa main sur la garde de son arme. Minsc, Jaheira et Solaufein resserrèrent aussitôt les rangs, et Imoen dégagea son arc de son épaule. De nouveaux bruits s’élevèrent des haies un peu plus loin. Des bruits de feuillages, mais aussi des voix. Daren avança avec précaution, suivi de ses compagnons prêts à passer à l’attaque.

 

− Mais je te l’ai déjà dit, Bruenor !, s’écria une voix derrière les buissons. Nous sommes déjà passés par là… Tu es sûr de ne pas nous faire tourner en rond ?

− Hé, petit !, grommela une autre voix, plus grave et plus rauque. Je suis peut-être vieux, mais je n’ai pas encore perdu la tête ! Et nous n’aurions même pas à le chercher si Wulfgar ne me l’avait pas ôté des mains !

− Moi ?, s’indigna un autre. Je n’ai jamais fait une chose pareille !

 

Les feuilles bruissèrent à nouveau, et un homme aux longs cheveux blonds, grand et athlétique, se dévoila enfin. Il était vêtu d’une peau et de fourrure blanche, et pendait à sa ceinture une volumineuse masse d’acier. Il semblait affairé à fouiller minutieusement les hautes herbes alentours. Quelques secondes plus tard, un homme vêtu d’une cape et d’une capuche sombre sortit lui aussi des buissons, suivi d’un nain particulièrement corpulent dont la longue barbe rousse et tressée lui tombait presque au genou. Il paraissait particulièrement contrarié, et balayait vivement les branchages devant lui.

 

− Si si !, reprit-il de sa voix grave. C’est juste que j’étais trop distrait par les trolls pour courir après !

 

De l’autre côté de la haie, une jeune femme aux longs cheveux blonds et un enfant recouvert d’une cape rejoignirent leurs compagnons. Tous les cinq semblaient si absorbés par leurs recherches qu’ils ne leur avaient pas encore prêtés attention.

 

− Mais oui, nous allons t’aider…, tempéra la jeune femme en direction du nain. Mais Drizzt se demandait juste si…

− … si je n’avais pas perdu la tête, fillette !, la coupa-t-il d’un ton brusque. Et moi je vous dis qu’on retrouvera mon marteau bientôt. Je ne laisserai pas des gobelins me le voler !

 

Daren sentit une main se poser sur son épaule. Imoen, les yeux écarquillés et la bouche entrouverte, dévisageait cet étrange quintette sans parvenir à aligner deux mots.

 

−          Da…, bégaya-t-elle, Daren… C’est… c’est…

 

Elle pointait du doigt l’homme à la capuche. Et au même moment, Daren entraperçut le reflet fugace d’une lame pendue à sa ceinture, sous sa cape.

 

− C’est…, bredouilla à nouveau Imoen. Oh, non ! Je n’arrive pas à le croire !

 

Son étonnement passa à la surprise, et son visage s’éclaira soudainement alors qu’elle portait ses deux mains devant son visage en sautillant. L’enfant aux côtés de la jeune femme blonde releva sa capuche, dévoilant un visage bien plus âgé qu’il n’y paraissait au premier abord. Le petit-homme désigna Daren et ses compagnons de la main, et s’adressa à ses compagnons.

 

− Drizzt, Bruenor, nous avons de la visite, je crois…

 

Tous les cinq se tournèrent vers eux.

 

− Ils ont peut-être trouvé ton petit marteau…, ajouta-t-il à l’attention du nain.

− Une réflexion de plus sur mon marteau, « Ventre à Pattes », et tu vas tâter le premier coup quand je le récupérerai !, fulmina son compagnon en fronçant les sourcils d’un air rageur.

− Bon, bon… on se calme…, reprit l’homme encapuchonné.

 

Il souleva lui aussi son capuchon, et Daren n’en crut pas ses yeux. La peau de cet homme était de couleur ébène, et ses longs cheveux blancs contrastaient avec la couleur lavande de ses yeux. Ils n’avaient donc pas affaire à un humain, mais à un drow.

 

− Eh oh ! Voyageurs !, lança-t-il d’un ton joyeux. Je suis Drizzt Do’Urden, et je viens des Dix-Cités. Êtes-vous amis ou ennemis ?

 

Imoen ne put retenir un petit cri. Derrière lui, ses autres compagnons avaient eux aussi du mal à cacher leur étonnement. Cet elfe noir ne lui était effectivement pas inconnu. Maintenant qu’il leur avait donné son identité, il se souvenait de ce héros à l’histoire légendaire : son nom avait fait de multiples fois le tour des royaumes, et il peinait à croire qu’une telle personne se tenait en ce moment même devant lui. Ils venaient de rencontrer Drizzt Do’Urden, le rôdeur du Val Bise, ainsi que ses compagnons d’aventures.

 

− Nous sommes ici en amis, répondit finalement la druide en s’inclinant.

 

Daren leva la main de la garde de son épée, et salua respectueusement l’elfe noir à son tour.

 

− Bien, bien…, reprit-il en hochant la tête. Mais, dites-moi… n’auriez-vous pas vu un marteau de guerre rose dans les environs ?

 

Daren mit quelques secondes à réaliser la question. Il lança un rapide regard à Imoen à ses côtés, qui lui répondit d’un haussement d’épaule.

 

− Mon marteau n’est pas rose, Drizzt !, tonna le nain.

− Bruenor, intervint la petite personne, il faut bien le reconnaître, depuis que la Citrine a envoyé ce sortilège, il s’oriente un peu sur le rose, et…

− Il est rouge !, explosa-t-il. Rouge je vous dis ! Raconte encore une fois qu’il est rose, petit homme, et je te donne un aller simple pour les Abysses !

− Oui, bon…, ironisa le guerrier aux cheveux blonds. J’y suis allé, dans les Abysses, et il n’y a vraiment rien de spécial…

 

Le visage nain commençait à prendre une couleur pourpre, mais avant qu’il n’eût le temps de répliquer à nouveau, l’elfe noir apaisa la situation.

 

− Bon, va pour le rouge… Auriez-vous trouvé quelque chose de semblable dans les environs, étrangers ?

− Par Moradin !, s’écria son compagnon à nouveau avant que quiconque n’eût eu le temps de répondre. Il doit pourtant être par ici !

 

Daren répondit par la négative, imité par ses compagnons. Ils avaient traversé de nombreuses épreuves les jours précédents, mais rien ne ressemblait à quoi que ce fût d’aussi insolite qu’un marteau de guerre rose ou rouge.

 

− Du calme, Bruenor…, reprit Drizzt. On ne nous attend pas à Dix-Cités avant un mois, on aura tout le temps de le chercher d’ici là…

 

L’elfe noir allait s’excuser de ne pas pouvoir rester discuter plus longtemps, lorsqu’une voix familière s’éleva derrière eux, dans un langage que Daren ne connaissait pas.

 

Vendui abbil. Phull dos Drizzt Do’Urden ?

 

C’était Solaufein.

 

Dos telanth ilythiiri ?, répondit Drizzt, interloqué. Dos phull ilythiiri.

 

Il dévisagea Solaufein d’un regard surpris, et reprit dans la langue commune.

 

− Je ne m’attendais pas à trouver ici une personne qui parle la vraie langue des drows, et encore moins qui se prétende « ami »… Oui, abbil, je suis bien Drizzt. Qui es-tu ?

 

Leur compagnon s’avança jusqu’à son congénère et dévoila son visage.

 

− Je suis Solaufein, jusqu’à récemment de la cité frontalière d’Ust Nasha. Mes compagnons et moi-même venons de faire s’effondrer la Maison Despana, ainsi que ses plans concernant la convocation d’un démon des Abysses et l’assaut contre les elfes de la surface.

 

Le rôdeur légendaire haussa les sourcils en hochant la tête de haut en bas.

 

− Ça a dû être un après-midi bien rempli… Vous avez fait quoi après dîner ?

 

Imoen pouffa de rire à sa réplique. Depuis qu’ils l’avaient rencontré, elle n’avait pas quitté l’elfe noir du regard, et le dévorait littéralement des yeux.

 

− J’ai…, reprit plus sobrement Solaufein, j’ai été quelque peu ébloui par la lumière brillante du soleil… et j’ai essayé de regarder mon nouveau foyer.

 

Un sourire compréhensif se dessina sur le visage du héros, ainsi que sur celui de ses compagnons.

 

− Ah… l’éclat du jour peut être brutal aux nôtres. C’est une douleur que tu devrais savourer, mon ami.

 

Solaufein s’adressa à nouveau à Drizzt Do’Urden en langage drow. Le rôdeur elfe noir écoutait attentivement leur compagnon, et acquiesçait à chacune de ses répliques.

 

− Un problème, Drizzt ?, s’inquiéta l’homme aux cheveux blonds.

 

L’elfe noir secoua pensivement la tête de droite à gauche. Daren ne comprenait pas non plus leur échange, et allait interroger son compagnon à ce sujet.

 

− Dans combien de temps serons-nous à Athkatla ?, demanda soudainement Solaufein à leur attention.

− D’ici quatre jours, je pense, répondit Jaheira.

 

Solaufein reprit quelques mots en elfe noir à l’attention de Drizzt, qu’ils conclurent d’une poignée de main.

 

− Ravi de vous avoir rencontrés !, lança-t-il aux autres. Bonne chance et bon courage dans votre quête !

− Ravie de vous avoir rencontré aussi !, ne put se retenir Imoen, le teint de plus en plus écarlate.

− Allez, Bruenor, je suis sûr que le prochain buisson sera le bon !, railla-t-il à nouveau à l’attention du nain, qui serrait les mâchoires d’un air contrarié.

 

Ils se quittèrent sur ces paroles et une demi-heure plus tard, la petite troupe du célèbre rôdeur disparaissait à l’horizon derrière eux.

 

− Je n’arrive pas à y croire, soupira Imoen, des étoiles dans les yeux. Je n’arrive pas à y croire…

− De quoi avez-vous parlé ?, demanda Daren à l’elfe noir.

 

Solaufein hésita quelques secondes, et répondit d’un ton hésitant.

 

− Je… je lui ai demandé… comment c’était de vivre à la surface.

 

Drizzt Do’Urden avait lui aussi quitté son Ombreterre natale pour partir vivre loin de la barbarie des drows, et même s’il avait maintenant gagné la confiance d’une partie des peuples de la surface, il n’en restait pas moins un meurtrier assoiffé de sang aux yeux de beaucoup d’autres. Solaufein avait choisi une voie difficile, mais tout aussi honorable.

 

− On aperçoit Athkatla tout là bas, désigna Imoen, une main tendue vers l’horizon.

 

La brume s’était levée, et on devinait le reflet du soleil sur les toits des plus hauts bâtiments de la ville.

 

− Nous serons bientôt sur place, confirma Jaheira, et nous pourrons nous préparer pour la suite.

 

Daren avait cependant autre chose en tête. Depuis qu’ils avaient entamés leur trajet de retour, il repensait chaque soir à cette lame de katana brisée qu’il transportait dans son sac. Yoshimo lui avait parlé d’un temple d’Ilmater, le dieu de la souffrance et de la miséricorde, et il avait promis à son ancien compagnon d’y rapporter son arme afin que son esprit soit purifié de ses fautes. Il avait la sensation que quelque chose d’important était lié à ce dernier vœu, comme s’il allait lui apporter la réponse à de nombreuses questions, et cette sensation d’inachevé s’amplifiait à mesure qu’ils approchaient d’Athkatla.

 

Les trois jours qui suivirent se déroulèrent sans incident, mais alors que les premiers champs cultivés faisaient leur apparition sur leur chemin, une petite troupe de quatre personnes faisait marche dans leur direction. Ils n’avaient croisé personne depuis leur rencontre avec Drizzt Do’Urden. Seulement quelques paysans, labourant leurs champs au loin. Les quatre silhouettes avançaient assez lentement, et semblaient même ralentir à mesure qu’ils s’en rapprochaient. Quelques mètres avant d’arriver à leur hauteur, ils s’arrêtèrent.

 

− Re… Reviane ? C’est bien toi ?

 

Jaheira, un sourire sur le visage, s’avança à bras ouvert vers la jeune femme qui était à leur tête.

 

− Que je suis heureuse de te revoir, Reviane !, s’exclama-t-elle à nouveau. C’est moi, Jaheira ! Que fais-tu donc ici ?

 

La jeune femme ne répondit pas, et aucun de ses compagnons n’esquissa le moindre mouvement. Daren pressentait l’origine de cette rencontre, et un sentiment de culpabilité s’insinua imperceptiblement en lui.

 

− Reviane…, répéta la druide dont le visage s’était assombri.

− Je te trouve enfin, finit-elle par répondre en fixant la demi-elfe du regard. Cela me peine, Jaheira, mais…

 

Elle marqua une pause, fit un léger signe à ses trois coéquipiers derrière elle, et reprit.

 

− … tu mérites la mort réservée aux traîtres.

 

Daren et Minsc portèrent aussitôt la main au fourreau, mais n’intervinrent pas encore. À sa droite, Imoen l’interrogeait du regard en haussant les sourcils d’incompréhension. Il n’avait pas encore parlé de ces évènements à sa sœur, pensant naïvement que l’histoire était réglée, mais les Ménestrels ne semblaient pas prêts à tourner la page aussi vite.

 

− Ne me dis pas qu’il s’agit encore de cette histoire au Cercle des Ménestrels ?, répliqua Jaheira qui avait retrouvé de son assurance. Tu sais aussi bien que moi que je n’aurais jamais fais cela si j’avais eu une autre alternative ! Ils ne m’ont pas laissé le choix, Galvarey le premier !

 

La jeune femme que Jaheira nommait Reviane eut un mouvement de recul, ne s’attendant sans doute pas à cette réponse.

 

− De quoi parles-tu, Jaheira ? Explique-toi !

 

Elle poussa un soupir exaspéré et répondit.

 

− Galvarey. Ce… parvenu a amené mon compagnon ici présent au Cercle, sous prétexte de déterminer si son avenir représentait… quelque chose de particulier, mais il n’a jamais eu l’intention de le laisser repartir par la suite.

− Les Ménestrels savent seulement qu’il y a eu une attaque, et que Galvarey est mort !, insista Reviane. La perte d’un membre aussi prometteur a profondément secoué nos rangs, et…

− C’était un imbécile obsédé par sa position hiérarchique !, la coupa Jaheira. Il avait l’intention d’exhiber Daren comme un trophée en espérant obtenir assez d’influence pour devenir un Hérault !

 

Quelques secondes de silence suivirent la dernière phrase de la druide. La jeune femme la dévisagea longuement, le visage sans expression.

 

− C’est un peu tiré par les cheveux, Jaheira, tu ne crois pas ? Tu es connue pour ta haine envers Galvarey… Et pourquoi ton compagnon aurait-il une telle valeur ?

 

Jaheira resta immobile, mais ne répondit pas tout de suite. Daren savait à quoi son amie avait fait allusion, et le fait qu’elle préfèrât garder son secret témoignait de la totale confiance qu’il pouvait avoir en elle.

 

− Dis-lui, Jaheira.

 

Elle sursauta à l’intervention de Daren.

 

− Dis-lui, si cela peut t’épargner quelques problèmes supplémentaires.

 

Il se sentait mal à l’aise depuis cet entretien factice auquel il avait été convié, et qui avait amené son amie à trahir les siens pour le sauver. Malgré tous les différends qu’il avait pu avoir avec elle, il aurait à jamais une dette envers son aînée.

 

− Comme tu voudras…, murmura-t-elle à son attention. Reviane, reprit-elle plus fort, Daren représentait un intérêt car il est l’un des Enfants, et Galvarey voulait profiter de la crainte inspirée par les anciennes prophéties.

 

On aurait dit que la jeune Ménestrel avait été frappée en plein visage. Elle fit un pas en arrière, en dévisageant Daren comme s’il était soudainement devenu une bête sauvage.

 

− « Un des Enfants »… tu veux dire un enfant de Bhaal ?

 

Avant même que Jaheira ne pût répondre, elle avait reprit.

 

− Et tu lui fais davantage confiance qu’à l’un des tiens ?

 

Daren entendit distinctement les articulations de la druide craquer sous la pression. Son poing était serré autour de la garde de son bâton. Ses compagnons derrière eux l’avait aussi compris, et se préparaient à un éventuel combat. Jaheira prit une profonde inspiration et leva un bras en barrant la route à ses compagnons, sans quitter la jeune femme des yeux.

 

− Je ne lèverai pas mon arme contre toi, Reviane. Ce fut une énorme erreur, et je ne veux pas en commettre une autre.

 

La jeune femme ricana, presque nerveusement, et fit un nouveau signe à ses trois acolytes.

 

− La preuve est faite, Jaheira. Mes compagnons sont morts ce jour-là, et tu reconnais donc leur meurtre. Tu voyages avec… cet être… Je suis désolée, mais je dois le faire. Je regrette.

 

Reviane et les trois autres Ménestrels dégainèrent leurs armes, aussitôt imités par Daren et ses compagnons.

 

− Tout comme moi, Reviane, termina la druide d’un ton las. Tout comme moi…

 

Le combat n’était pas égal. Avec leur nouveau compagnon, ils étaient six, alors que leurs adversaires n’étaient que quatre. Reviane se battait avec une arme similaire à celle de Jaheira, mais son bâton était de couleur ivoire, et deux pointes noires brillaient à chacune de ses extrémités. Minsc et Solaufein se choisirent chacun un adversaire, et le dernier entama des incantations magiques. Toutefois, avant qu’il n’eût le temps de prononcer une formule, Aerie et Imoen l’avaient déjà réduit au silence de leur magie. La druide, plus expérimentée que son adversaire, maîtrisa aisément le combat dans lequel elle s’était engagée. Daren pouvait lire dans ses mouvements qu’elle parait bien plus souvent qu’elle n’était à l’initiative des coups. Toutefois, les Ménestrels se battaient avec une telle rage qu’ils peinaient à ne pas leur rendre de coups mortels. Alors qu’ils avaient tous mis à terre leurs adversaires respectifs, le bâton de combat de la jeune Ménestrel vola au-dessus d’elle, brisé en deux.

 

− C’est fini, Reviane. Tu ne me vaincras pas. En souvenir de ce que nous partagions, laisse-nous en paix, je t’en prie, et dis à tes supérieurs d’en faire autant.

 

La jeune femme pleura quelques larmes de colère et cracha en direction de Jaheira.

 

− Tu es vaincue, et tes compagnons aussi. Je ne veux pas te tuer, tu le sais très bien.

 

Les trois autres Ménestrels étaient à terre, blessés et inconscients, mais toujours en vie. Jaheira secoua lentement la tête et se retourna.

 

− Attention !, s’écria Imoen.

 

La jeune femme s’était relevée d’un bond, et courrut vers la druide un couteau à la main. En un éclair, Jaheira pivota en pointant son arme en arrière, qui se ficha en plein cœur de la Ménestrel. Le choc fut tel qu’il en transperça son armure de cuir. Elle lâcha sa dague, et posa péniblement ses deux mains sur le manche qui venait de lui briser le thorax. La jeune femme hoqueta douloureusement, du sang coulant de ses lèvres, et s’effondra au sol, sans vie. Jaheira lâcha son arme, qui rebondit sur la terre avec un bruit mat.

 

− Jaheira !, s’inquiéta Imoen.

 

La druide se laissa tomber sur ses genoux, et quelques larmes perlèrent de ses yeux. Daren s’approcha d’elle et s’agenouilla lui aussi à sa hauteur.

 

− Pourquoi…?, balbutia-t-elle. Reviane, pourquoi ?

− Elle t’aurait tuée si elle l’avait pu, la rassura-t-il.

− Je ne sais pas… je ne sais plus…

 

Pendant trois longues minutes, rien ne bougea. Jaheira fixait toujours le corps sans vie de la Ménestrel, les yeux brillants de larmes, et ses compagnons l’attendirent en silence. Un vent salé s’était soudainement levé, apportant avec lui de menaçants nuages sombres à l’horizon. La mer avait elle aussi pris un ton gris, et les vagues soudainement plus hautes se brisaient sur les pics rocheux qui émergeaient de l’eau en une écume éclatante. Quelques picotements humides sur sa nuque ramenèrent Daren à la réalité : les premières gouttes d’une pluie imminente commençaient déjà tomber, les obligeant à reprendre leur voyage. Jaheira se leva brusquement, et saisit fermement son sac à dos qu’elle porta à ses épaules.

 

− Il va pleuvoir. En route.

 

Tous les six ramassèrent leurs affaires sans un mot et la suivirent en direction d’Athkatla. Ils ne devaient plus être qu’à un ou deux jours de marche de la ville, et même si la journée touchait à sa fin, ils auraient sans doute atteint leur objectif le lendemain dans la soirée. La demi-elfe ne prononça pas un mot jusqu’à leur halte pour la nuit, mais Daren pouvait aisément sentir le terrible désarroi qui la rongeait. Même s’il n’y était pas directement pour quelque chose, il ne pouvait s’empêcher de se rendre en partie responsable des choix de Jaheira, et des conséquences qu’ils avaient eus.

La pluie était encore clairsemée, mais l’orage poussé par les vents du large les rapprochait irrémédiablement d’une véritable averse. Dans un silence pesant uniquement brisé par l’écho du tonnerre au-dessus de la mer, ils plantèrent leurs piquets sous un arbre et montèrent un campement pour la nuit.

 

− Qu’est-ce qui s’est passé, avec Jaheira ?, lui demanda Imoen alors qu’il dépliait la toile de sa tente.

− Je ne sais pas si c’est à moi de te le dire…, répondit Daren.

− C’est quoi cette histoire de « Ménestrels » ?, insista-t-elle.

 

Une fois son installation terminée, il céda aux demandes répétées de sa sœur. Il lui raconta son premier contact avec eux, ainsi que le bain de sang dans lequel il s’était terminé, mais aussi le terrible choix qu’avait dû faire Jaheira et les harcèlements dont elle était victime depuis.

 

− Elle a fait ça pour toi ?, s’exclama-t-elle, les yeux écarquillés.

− Pas si fort !, chuchota Daren.

− Elle est très courageuse. Ça a dû être très difficile pour elle…

 

Un violent coup de tonnerre leur indiqua que l’orage était là. En quelques secondes, ils se mirent d’accord sur un tour de garde pour la nuit, et chacun rejoignit l’un des abris de fortune qu’ils venaient de monter.

Chapitre 7 : Confrontations

Éblouissant. Féerique. Le spectacle qui se dressait devant eux était à couper le souffle. Des arbres centenaires surplombaient un lac aux reflets de feu, dont la surface immobile semblait s’embraser à la lumière du soleil couchant. L’herbe verdoyante et aussi douce qu’un tapis de soie embaumait l’air d’un parfum de nature encore sauvage et immaculée. Une fois ses yeux accoutumés à la lumière, Daren aperçut la mer à l’horizon, formant un écrin azuré à l’astre descendant. Une nouvelle bourrasque d’air marin souleva ses cheveux, et il ferma les yeux en humant ce mélange enivrant de sensations pures.

 

− Allez ! Plus vite !

 

Une main puissante le poussa dans le dos. Les trois soldats elfes insistèrent à nouveau, et Daren et ses compagnons les suivirent en silence. Ses premières impressions dissipées, un tout autre spectacle se dessinait sous ses yeux. En de multiples endroits, d’imposants cratères noirs et encore fumants étaient les témoins de la bataille en cours. De tentes camouflées dans les buissons sortaient d’autres soldats, le regard suspicieux, et ils furent rapidement encerclés de toutes parts par une dizaine d’elfes menaçants.

 

− Qui sont ces étrangers ?, héla l’un d’eux.

− Ce sont des traîtres !, s’écria un autre. Ils sortent de l’Ombreterre !

− Nous ne sommes pas…, tenta Aerie d’une voix timide.

− À mort !, la coupa une autre voix.

− Mais écoutez-nous !, intervint Jaheira à son tour. Nous…

 

Les cris se firent de plus en plus virulents, rendant impossible toute explication. Certains guerriers sortirent leurs armes et les pointèrent vers eux.

 

− Silence !, tonna une nouvelle voix.

 

Tous se turent aussitôt. Celui qui venait de prononcer ces paroles semblait plus gradé que ses compagnons, et malgré son air dur et accusateur, il ramena le calme parmi les siens.

 

− Général Sovalidaas, salua l’un des soldats en s’inclinant.

 

L’elfe passa devant lui en l’ignorant totalement et s’adressa aux cinq compagnons.

 

− Expliquez-vous, étrangers. Comment arrivez-vous d’ici ? Avez-vous trahi notre monde pour celui des ténèbres ?

 

Daren s’avança le premier et s’inclina lui aussi.

 

− Je m’appelle Daren, et voici mes compagnons. Nous avons combattu les elfes noirs au cœur même de leur forteresse, et nous pourchassons actuellement un sorcier du nom d’Irenicus.

 

Le visage de son interlocuteur se décomposa aussitôt.

 

− I… Irenicus ?

− Vous le connaissez ?, intervint Imoen. Vous savez où il se trouve ?

− Vous devez immédiatement vous entretenir avec Elhan !, répondit l’elfe. Soldats ! Écartez-vous !

 

Autour d’eux, le cercle des guerriers se dispersa. Tous les cinq suivirent le général à travers le campement elfique dissimulé parmi les arbres.

 

− Sachez que je ne vous fais pas confiance, étrangers. Je n’en ai aucune raison, ni n’en ressens le besoin, et c’est sûrement la même chose pour vous.

− Écoutez, expliqua la druide. Nous sommes du même côté, et nous combattons le même mal, je peux vous l’assurer. Dites-nous ce que vous savez sur Irenicus, et je peux vous garantir que vous n’aurez plus à douter de notre utilité ou de notre confiance !

 

Le général ne répondit pas tout de suite. La préoccupation se lisait sur son visage.

 

− Vous serez utile si vous répondez à nos questions, reprit-il. Mais… il est également possible que vous soyez de mèche avec l’ennemi. Je suis plutôt indécis…

− Mais vous ne comprenez…, tenta à nouveau la demi-elfe.

− Elhan va s’occuper de vous, la coupa-t-il alors qu’ils arrivaient devant une nouvelle tente fortifiée. Il a de l’expérience, et connaît bien l’ennemi.

 

Le commandant leur désigna l’entrée du bâtiment de fortune sans ajouter mot et suivit les cinq compagnons à l’intérieur. Penché sur une carte déployée sur une longue table, un autre elfe aux traits nobles et purs parlait stratégie avec ses pairs. Remarquant l’arrivée de son général, il repoussa ses longs cheveux gris en arrière.

 

− Ah, c’est toi Sovalidaas.

 

Le commandant observa un instant Daren et ses compagnons, et reprit à l’attention de son subordonné.

 

− Je te remercie, tu peux nous laisser maintenant.

 

Le soldat s’inclina et sortit de la tente.

 

− Bienvenue, Daren, continua l’elfe aux cheveux gris. Je me nomme Elhan, et je suis à la tête du détachement armé qui combat les elfes noirs ici.

− Comment connaissez-vous mon nom ?, s’étonna Daren. Nous nous sommes déjà rencontré ?

− Non, non, s’esclaffa le guerrier. J’ai simplement des yeux et des oreilles partout ici, et c’est le nom que vous avez donné en sortant des ruines de l’Ombreterre. Que nous vaut donc le plaisir de votre visite ?

 

Daren sentit Jaheira fulminer à ses côtés, et avant qu’il n’eût eu le temps de répondre elle avait déjà réagi.

 

− Comme si on nous avait laissé le choix !, s’écria-t-elle. Il semble plutôt que nous ne soyons pas les bienvenus ici ! Alors, trêve de civilité, et que voulez-vous de nous ?

 

Elhan fixa longuement la druide, et Daren crut deviner un plissement de ses yeux lorsqu’il parcourut le visage de la demi-elfe.

 

− Je gage que vous ne tarderez pas à regretter ces « civilités ». Sachez que je ne suis pas ici pour vous prendre sous mon aile… Cependant, j’irai droit au but, et je peux vous assurer que je ne vous ferai pas perdre plus longtemps votre temps, si vous acceptez toutefois de vous plier à un petit interrogatoire.

− Soumettez-nous à vos questions, répondit Daren. Nous n’avons pas de secrets sur nos intentions.

− C’est parfait !, reprit le guerrier, un sourire provocateur sur les lèvres. Les sages qui m’accompagnent sont particulièrement doués pour démasquer d’éventuels mensonges, et ils vont vous observer pendant que vous répondez à mes questions.

 

Le silence se fit dans la petite tente. Tant qu’il ne lui posait des questions que sur leurs éventuelles alliances avec les drows, ils ne courraient aucun danger. Les trois mages recouverts d’une longue toge brune entamèrent quelques incantations, et laissèrent à nouveau la parole à leur chef.

 

− Bien, reprit Elhan. Vous avez été capturés vous échappant du repaire des elfes noirs. Mais les fuyez-vous, ou avez-vous choisi de pactiser avec eux ?

− Mes compagnons et moi-même, répondit Daren, nous sommes effectivement échappés d’Ust Nasha. Mais en réalité, notre quête est toute autre.

− Vrai !, s’exclama l’un des sages encagoulés. Ce jeune homme dit la vérité.

 

Les deux autres acquiescèrent en silence.

 

− C’est une bonne chose, continua Elhan. Mais je n’en sais toujours pas plus sur vos intentions… Enfin, poursuivons. Le nom d’Irenicus ne vous est pas inconnu, je suppose ?

− Nous sommes effectivement à sa recherche depuis plusieurs semaines, répondit Imoen.

− C’est encore la stricte vérité, conclut un autre mage.

 

Le visage d’Elhan se durcit alors subitement.

 

− Ainsi vous connaissez ce démon infâme, reprit-il en baissant la voix et en détachant chaque syllabe. Allons donc encore plus loin : à quel point êtes-vous liés à lui ? Je veux dire par là, êtes vous les pions de ce traître ?

− Le nom de ce démon restera gravé sur ma lame jusqu’à sa mort !, tonna Minsc de sa voix puissante. Bouh ne trouvera pas le repos tant que la mort de Dynahéir ne sera pas vengée !

− Cet homme a pris la vie de personnes qui nous sont chères, ajouta Jaheira. Et pour certains d’entre nous, bien plus encore. Vous nous faites perdre notre temps avec vos questions ridicules.

− Rien n’est plus vrai, confirma l’un des sages.

− Les deux réponses sont sincères, aucun doute n’est permis, ajouta un autre mage.

 

Elhan se détendit quelque peu, et s’assit sur un siège de bois noir.

 

− Voilà qui me réconforte infiniment, reprit-il. Qui que vous soyez, je sais au moins qu’en ces circonstances, nous luttons côte à côte.

− Ce n’est pas faute de vous l’avoir répété, à vous et à vos subordonnés, ironisa Jaheira.

− Le danger que vos représentez est certes moindre que ce que je l’imaginais, répliqua-t-il, mais ne vous y trompez pas : nous ne vous accueillons pas à bras ouverts. La région demeure dangereuse, et je ne prendrai aucun risque. Comprenez qu’Irenicus et ses sbires ont bouleversé toute la région, et nous contrôlons sévèrement l’accès à notre territoire. Pire encore, notre cité est maintenant sous sa coupe.

− Votre cité ?, répéta Imoen.

− Suldanessalar, jeune fille, expliqua le commandant. Notre chère cité s’est volatilisée sous nos yeux…

 

Elhan s’arrêta, visiblement troublé.

 

Suldanessalar. Daren se rappelait parfaitement ce nom pour l’avoir lu et relu des dizaines de fois dans le journal du sorcier.

 

− Nous sommes en forêt du Téthyr ?, interrogea Jaheira.

− En effet. Pourquoi cette question ?

− Simple curiosité. J’ai déjà entendu des légendes sur cette cité.

 

Minsc sortit soudainement son épée de son fourreau et la planta férocement dans la terre. Les elfes eurent un mouvement de recul, mais les paroles du rôdeur expliquèrent rapidement son geste.

 

− Irenicus est le plus vil des vilains s’il a osé détruire une ville entière !, tonna le colosse. Je ne parviens pas à y croire, et pourtant, j’en ai cru des choses bizarres, je peux te le dire ! Bouh a maintenant deux, et même plus que deux raisons de pourchasser ce monstre où qu’il se cache !

− En fait, reprit Elhan d’un ton gêné, nous ne savons pas si notre cité est détruite…

 

Il marqua une courte pause, et reprit.

 

− Irenicus et ses laquais se sont pour le moment contentés de cacher la cité, mais nous n’arrivons pas à percer les forces magiques qui sont à l’origine de sa disparition. Nous… nous sommes contraints de demeurer ici, harcelés par les elfes noirs, tandis que nos provisions s’amenuisent…

− Les elfes noirs n’ont pas agi de leur propre chef, expliqua Daren. Ils ont été entraînés par Irenicus, après que celui-ci ait passé un pacte avec eux.

− C’est vrai, confirma à nouveau l’un des sages.

 

Daren sursauta à son intervention. Même s’ils n’avaient rien à cacher, le zèle avec lequel ces mages disséquaient leurs propos commençait à l’énerver passablement.

 

− En effet, renchérit un deuxième, il en sait beaucoup à ce sujet.

− Peut-être pourriez-vous alors nous être utile ?, reprit Elhan d’un ton pensif.

− Pourriez-vous, dans ce cas, rappeler vos petits sages ?, intervint Jaheira avec un sourire faussement amical. Il me semble que notre loyauté n’est plus à prouver !

− De toute évidence, continua le commandant en ignorant la druide, notre ennemi est aussi le vôtre, et il se pourrait que nous soyons du même bord…

 

Jaheira poussa un long soupir exaspéré. Daren commençait à être las de cet interrogatoire, et pendant qu’ils étaient retenus ici, leur ennemi s’éloignait d’autant.

 

− Et quand bien même ce ne serait pas le cas, continua Elhan plus pour lui-même, vous ne pourrez guère atteindre Irenicus sans notre aide.

− Que voulez-vous dire ?, demanda Daren.

− Il est actuellement intouchable, à une exception près.

 

Elhan marqua une pause et se mordit la lèvre. Il semblait particulièrement contrarié à l’idée de dévoiler son histoire, mais aussi partagé par le besoin crucial de recevoir de l’aide.

 

− À l’intérieur du temple de Suldanessalar se trouvait un objet extrêmement puissant, commença-t-il lentement. Le « Rynn Lanthorn », la lumière sacrée des elfes du Téthyr.

− Le Rynn Lanthorn ?, répéta Aerie. De quoi s’agit-il ?

− Cet artefact a l’apparence d’une vieille lanterne ornée de runes antiques, mais néanmoins…

 

Il s’arrêta à nouveau, et reprit.

 

− Comprenez que le Lanthorn fait partie intégrante de la tradition elfique, et nulle puissance magique ne saurait s’opposer à son retour sur notre territoire. Si nous le retrouvions, nous n’aurions plus qu’à nous mettre en route pour Suldanessalar. Mais…

− Mais il n’est plus en votre possession, conclut Jaheira en hochant lentement la tête.

 

Le visage du commandant s’assombrit, et il acquiesça silencieusement.

 

− Qu’est-ce que ce Rynn Lanthorn ?, demanda Imoen. Pourquoi vous est-il si précieux ?

− Sans cet objet, nous ne pouvons plus pénétrer dans la cité de Suldanessalar, expliqua-t-il. Lorsque le temple est tombé aux mains des elfes noirs, la relique a été dérobée. Sans doute s’agissait-il déjà de quelques sbires d’Irenicus… qui auront profité du désordre de la bataille… Quoi qu’il en soit, et malgré les efforts déployés par nos sages, nous n’avons pas retrouvé le voleur, et je crains que le Lanthorn n’ait déjà quitté le territoire elfique…

 

Daren jeta un rapide coup d’œil à ses compagnons. Une seule personne avait l’entière confiance du sorcier, et elle seule pouvait avoir son aval pour conduire une mission aussi importante. Imoen s’avança à son tour, et prit la parole.

 

− Il ne peut s’agir que de Bodhi, commença-t-elle, la sœur d’Irenicus. Je suis sûre qu’il n’y a qu’elle pour remplir un rôle aussi crucial.

− C’est vrai, confirma à nouveau l’un des sages.

− Cela suffit !, tonna Jaheira au même moment, les poings crispés d’exaspération.

 

De longues secondes de silence suivirent la dernière injonction de la druide. Elhan fronçait toujours les sourcils, et il clignait des paupières si rapidement que Daren crut un instant qu’une poussière lui irritait les yeux.

 

− Bodhi…, répéta-t-il en écho. Il se pourrait que vous en sachiez davantage que nous… Je suggère donc que nous échangions nos services.

 

Jaheira haussa les sourcils d’un air incrédule.

 

− Et si vous commenciez par nous dire à votre tour ce qui s’est passé ici ? De plus amples informations nous seraient d’une aide précieuse, qu’en dites-vous ?

− Je ne peux pas vous en dire davantage, répondit l’elfe aussitôt d’un ton catégorique. Si seulement nous pouvions pénétrer dans la cité… Mais pour l’heure, nous en sommes au même point que vous.

− Quelque chose me dit que ce n’est pas exactement le cas…, ironisa à nouveau la druide.

− Rien ne pouvait nous prévenir de l’imminence de l’assaut, ajouta Elhan, préparé par un humain qui nous était jusque là totalement inconnu… Tout cela semblait si… irréel… Et cela le demeure encore, d’ailleurs…

 

Le commandant serra les mâchoires et les poings et frappa violemment la table dont les jetons déployés sur la carte roulèrent au sol.

 

− Il a pactisé avec les elfes noirs, souillé notre temple et profané notre cité ! Nous ne prononçons son nom qu’avec dégoût ! Il est… il est… tout ce que les elfes ne sont pas !

 

Elhan s’arrêta un instant, le souffle court, et reprit d’une voix plus basse mais toujours aussi menaçante.

 

− Si vous savez comment mettre la main sur cette fripouille qui œuvre à son service, dites-le nous, je vous en conjure ! Vous cherchez Irenicus ? Nous le cherchons aussi ! Retrouvez le Lanthorn, et nous déploierons toutes nos forces contre ce démon !

− Que nous retrouvions le Lanthorn ?, répéta Imoen. S’il est bien là où je pense, nous allons avoir besoin d’aide…

− Il… Il nous est impossible de pénétrer actuellement en territoire humain, répondit-il d’un ton d’excuse. Notre situation n’est pas brillante, je l’admets, mais elle sera bien pire encore si nous envoyons des agents vers les cités d’Amn.

− En quoi cela pose-t-il un problème ?, insista Jaheira.

− Là n’est pas la question, coupa Elhan. Vous devez retrouver le Rynn Lanthorn !

− Bouh pense que notre quête sera difficile !, intervint Minsc. Bien qu’il ne doute nullement de notre réussite.

 

Plusieurs minutes de silence suivirent la supplique du commandant elfe. Daren savait à quel point leur mission allait être délicate. Il s’était déjà introduit dans le repaire souterrain de Bodhi, et affronter ainsi les vampires dans leur sanctuaire s’était avéré particulièrement complexe.

 

− Vous pourrez faire appel à une aide extérieure si vous le souhaitez, ajouta l’elfe. Gardez-vous simplement de révéler la véritable nature de votre opération. Mieux vaut s’abstenir de divulguer la honte dans laquelle Irenicus nous a tous plongés…

 

Une idée lui vint alors à l’esprit. Ils avaient effectivement des alliés potentiels à Athkatla. Douteux, parfois peu dignes de confiance, mais suffisamment puissants et influents pour leur venir une nouvelle fois en aide.

 

− De quelle honte parlez-vous ?, demanda soudainement Imoen.

 

Elhan la foudroya du regard et répondit d’un ton glacial.

 

− Ces affaires ne vous regardent en rien. Ses actes odieux éclateront en pleine lumière lorsque nous l’aurons retrouvé, mais pour l’heure, vous devez entamer votre mission.

− Et qui vous dit que nous allons accepter ?, répliqua la druide du même ton. Sans parler que vous aller rester sagement ici à nous regarder nous faire tuer !

− Nous allons vous offrir des provisions, et des armes, répondit l’elfe en ignorant sa première question. Et nous avons en réserve quelques pieux confectionnés à partir des arbres sacrés qui entourent notre cité.

 

Daren mit quelques secondes à réaliser sa réponse, et fit un pas en arrière en croisant le regard de ses compagnons.

 

− Qu’est-ce qui vous fait croire que nous allons avoir besoin de pieux ?, interrogea Imoen, soupçonneuse. Vous connaissez donc la créature que nous allons affronter ?

 

Elhan se raidit soudainement et son visage s’empourpra.

 

− Vous devez être préparés à toute éventualité, se justifia-t-il. L’affaire est trop importante pour laisser place à la moindre négligence.

 

Un nouveau silence recouvrit la petite tente militaire. Ces elfes cachaient quelque chose, c’était évident, mais ils n’avaient pas d’autres choix que de retrouver l’artefact s’ils voulaient rejoindre le sorcier.

 

− Sachez que nous n’acceptons votre marché uniquement parce que nous n’avons pas le choix, conclut Jaheira d’un ton menaçant.

 

Elhan fit amener quelques provisions ainsi que les armes promises, et tous les cinq sortirent du bâtiment de fortune en direction d’un terrain propice pour y passer la nuit. Le soleil était à présent couché, et déjà quelques étoiles scintillaient dans la partie orientale du ciel.

 

− Montons le campement ici, marmonna Jaheira en jetant son sac sur l’herbe.

− Et où est Solaufein ?, demanda timidement l’avarielle.

 

Le drow renégat devait les rejoindre une fois sortis du territoire elfique, mais pour l’heure, il était plus prudent de se reposer en sécurité en ces lieux.

 

− Il nous rejoindra sans doute demain, répondit Imoen qui commençait à allumer un feu.

 

L’air était doux, et le léger bruissement des feuilles dans les arbres berçait lentement Daren. Minsc sortit quelques vivres confiées par le commandant, et ils s’installèrent tous les cinq autour du foyer improvisé.

 

Seul le crépitement du feu et le vent caressant la cime des arbres parvenaient à leurs oreilles. Ils s’étaient installés suffisamment loin du campement elfique pour ne pas être dérangé, mais suffisamment près pour bénéficier de leur protection. La beauté et la pureté du paysage invitait au recueillement, et pendant près d’une heure, personne ne prit la parole.

 

− Quelle journée…, finit par dire Imoen, rompant ainsi le silence.

 

Ses compagnons ne répondirent pas, mais tous pensaient la même chose. Daren avait encore du mal à réaliser leur fuite d’Ombreterre. Pourtant, le matin même, la Mère Matrone invoquait un démon des Plans Inférieurs et finissait trahie par sa propre fille, elle-même trompée par leurs efforts conjoints. Une multitude d’images s’entrechoquaient dans son esprit déjà fatigué, de leur fuite d’Ust Nasha à leur rencontre avec les elfes du Téthyr. Cependant, ressortant de la foule embrumée de ses souvenirs, deux visages revenaient avec insistance : Irenicus, le mage noir, détenteur de son âme volée et responsable de multiples crimes et tortures, et sa non moins terrible sœur, la vampire Bodhi. Les pensaient-ils toujours en vie, et à leur poursuite ? Même atténué par la présence de ses compagnons, Daren pouvait ressentir le vide intérieur ronger son esprit tourmenté. Chaque jour qui passait le rapprochait inévitablement de l’essence pure de l’Ecorcheur, et menaçait de le faire basculer irrémédiablement dans une folie sans retour. Il en était certain, Imoen devait endurer les mêmes tourments, même si elle restait en apparence forte et déterminée. Mais la déchéance de son esprit l’affectait de manière bien plus radicale qu’elle. En plus de subir ces sensations désagréables et angoissantes de néant, son corps était allé jusqu’à la métamorphose. Et maintenant qu’ils passaient pour la première fois une nuit au calme, le caractère implacable de la « malédiction » d’Irenicus le hantait au plus haut point. Au moins l’âme d’Imoen allait pouvoir être sauvée, si toutefois leur intuition était la bonne et qu’ils parvenaient à vaincre la terrible vampire dans son repaire. Mais lui… ? Daren s’allongea sur l’herbe qui formait un délicat tapis de mousse, et une larme de désespoir coula le long de sa tempe. Son épuisement était tel qu’il ne parvenait même pas à tenir assis, mais paradoxalement, il peinait aussi à trouver le sommeil. Sans un mot, ses compagnons sortirent de quoi monter un campement de fortune pour la nuit et partirent se coucher à leur tour, laissant Daren seul.

Un peu plus loin, d’un lac recouvert de nénuphars s’élevaient les coassements de quelques batraciens. Les étoiles au-dessus de lui semblaient vouloir lui parler, et il aurait juré deviner le visage réconfortant et souriant de son père adoptif dessiné par les astres scintillants. Un sourire triste se dessina sur ses lèvres, et au même moment, une main douce et gracieuse lui caressa le visage.

 

Ses yeux rencontrèrent ceux d’Aerie, qui faisait courir son index le long de la ligne de son cou. Elle lui rendit son sourire, timide, et cacha quelque peu son visage derrière ses longs cheveux dorés.

 

− Tu… tu ne dors pas ?, lui murmura-t-elle.

 

Daren, toujours allongé, répondit d’un signe de tête par la négative. Il inclina son visage et effleura la robe d’Aerie de sa joue. L’avarielle se glissa à ses côtés et s’étendit dans l’herbe à son tour. Quelques mèches blondes lui chatouillèrent le visage, et il les chassa d’un souffle paresseux.

 

− Daren…

 

Aerie se tourna délicatement vers lui, lui murmurant ses paroles à l’oreille.

 

− Quand tout ceci sera fini… quand tu auras retrouvé ton âme…

 

Elle s’arrêta, le ton hésitant, puis reprit d’une voix mal assurée.

 

− Que penses-tu faire, à ce moment là ?

 

Presque une minute s’écoula avant qu’il ne répondît.  En réalité, il n’avait pas vraiment réfléchi à la question. Ses préoccupations actuelles avaient pris le pas sur toute autre considération, et lutter chaque jour pour sa vie était devenu une habitude. Cependant, la présence d’Aerie à ses côtés apaisait ses angoisses et dégageait en lui une chaleur bienfaitrice.

 

− Je ne sais pas encore… Peut-être que je partirai en voyage… pour découvrir… non, vraiment, je n’ai pas d’idée. Pourquoi cette question ?

 

Malgré le crépuscule plus qu’entamé, il pouvait deviner le visage écarlate de l’avarielle.

 

− Et…, reprit-elle d’une voix encore plus aigue, dans tes voyages… est-ce que tu y es… seul ?

 

Aerie détourna les yeux, mais Daren pouvait toujours sentir ses deux mains trembler.

 

− Non…

 

Elle s’arrêta de respirer.

 

− Non, pas seul.

 

Lentement, elle lui fit face à nouveau, et une larme coula sur son visage en suivant les lignes délicates de ses joues. La présence maléfique de Bhaal habituellement sous-jacente avait totalement cessé de gronder, remplacée par un étonnant mélange de bien-être et d’appréhension douce-amère. Ses deux grands yeux en amande, la douceur de ses cheveux et le parfum délicat de sa peau lui firent perdre toute notion de temps et de lieu. Daren ferma les yeux, et sans réfléchir, l’embrassa. À son contact, Aerie tressauta, mais lui rendit fougueusement son baiser en l’enlaçant de ses deux bras. Son corps menu se lovait contre le sien, épousant sa forme, et après une minute hors du temps, leurs lèvres se séparèrent.

L’avarielle ne put retenir un petit rire, et elle prit le visage de Daren dans ses mains en collant délicatement son front contre le sien.

 

− Maintenant, je sais…, chuchota-t-elle. Je sais quel est mon rêve…

 

Elle l’embrassa à nouveau tendrement, des larmes de joies se mêlant à ses lèvres. Le cœur de Daren battait à tout rompre, et une formidable sensation de quiétude et de plénitude résonna dans tout son être. Il bascula à nouveau sur le dos, et Aerie se blottit contre lui, son nez fin lui effleurant le cou. De longues minutes silencieuses s’écoulèrent sans autre bruit que l’agitation de la faune nocturne autour du lac. L’avarielle respirait en silence, et Daren sentait son souffle chaud sur sa nuque. Sa main caressait doucement sa longue chevelure, et il pouvait sentir ses pommettes se relever en un sourire calme.

 

− Est… est-ce que je peux rester avec toi pour la nuit ?, chuchota-t-elle en relevant la tête.

 

Il la serra dans ses bras et l’embrassa sur le front.

 

− Bien sûr.

− Merci mon amour.

 

Plus rien n’importait à présent, ni Bodhi, ni même Irenicus, mais seulement l’elfe au visage d’ange qu’il tenait serrée tout contre lui. La sensation de paix et de tranquillité intérieure eut raison de la perpétuelle agitation des derniers jours, et Daren s’endormit, sa bien-aimée blottie dans ses bras.

L’ultime ascension

Des deux corps des elfes noires, il ne restait que quelques cendres. Le démon était reparti par le portail qui l’avait attiré, et celui-ci s’était maintenant refermé. Les flammes éteintes, seule une fumée grisâtre s’échappait encore des braseros. Il avait stoppé le rituel, mais n’était pas encore pour autant tiré d’affaire. Daren poussa les battants de la porte en direction de la nef, elle aussi déserte.

 

− Ah ! C’est toi ? Que s’est-il passé ?

 

Sortant de l’une des pièces latérales, Jaheira suivie de ses compagnons attendait son arrivée.

 

− Tu vas bien ?, s’enquit Aerie. Nous avons entendu des cris et des explosions d’ici, et nous nous demandions si tu étais encore en vie.

− Ardulace et Phaere sont mortes, expliqua-t-il, et le démon est retourné dans son Plan.

− Le problème est toujours le même, intervint Imoen. La cité est fermée, et nous n’avons toujours aucun moyen d’en franchir les portes.

− Les œufs sont encore intacts, rappela l’avarielle, et nous avons empêché un démon de porter main forte aux elfes noirs. Il y a tout de même un progrès.

− Un progrès totalement inutile si nous ne parvenons pas à sortir d’ici vivant !, répliqua Jaheira.

− Tout le monde est en vie, s’exclama Minsc, et nous ne sommes pas encore capturés. Donc Minsc pense que c’est une réussite !

− Minsc !, s’exclama Daren qui avait complètement oublié le rôdeur. Tu es là toi aussi ! Tout s’est bien passé de ton côté ?

− Je vous avais bien dit que…, commença Aerie.

− Attention !, s’écria Imoen. Derrière !

 

Daren eut à peine le temps de se retourner qu’un carreau d’arbalète lui frôla l’oreille.

 

− Des intrus dans le temple !, hurla la sentinelle. Alerte ! À vos…

 

Un éclair de lumière rouge ramena soudainement le silence. Deux drows armés venaient de les attaquer à vue, et avant même qu’il n’eût le temps de réfléchir à la situation, Daren dégaina son arme et rejoignit Minsc qui venait d’engager le combat. Son regard croisa celui d’Aerie qui le dévisageait d’un air horrifié en le désignant du doigt, mais le sort de mutisme l’empêchait de s’exprimer davantage. En quelques secondes, les deux sentinelles drows étaient maîtrisées, et Imoen mit fin à son sortilège d’un claquement de main.

 

− Daren !, souffla Aerie.

− Que s’est-il passé ?, demanda-t-il d’un air inquiet. Pourquoi ces deux…

 

Il s’arrêta avant d’avoir fini sa phrase. Les longs cheveux de l’avarielle retombaient sur ses épaules, mais quelque chose avait changé. Au lieu d’une couleur argentée, ils venaient de reprendre leur ton blond naturel. Daren se tourna vers le rôdeur, qui sembla soudainement plus grand. La tâche violette sur son front et son visage était bien plus nette à présent, et sa peau reprenait petit à petit une couleur pêche si traditionnellement humaine. Daren leva une main devant ses yeux, et son cœur se mit à battre douloureusement fort. L’illusion du dragon venait de disparaître.

 

− Ne paniquons pas, ne paniquons pas, murmura Imoen en expirant fortement.

− Nous ne devons pas rester ici, trancha Jaheira. Il ne nous reste qu’un seul espoir : la fuite.

− Mais…, intervint Aerie. Et si les portes sont toujours fermées ? Comment allons-nous…

− Jaheira a raison, répondit Daren. Nous devons essayer.

 

Il tira son arme de son fourreau, imité par la druide et le rôdeur. S’ils devaient mourir aujourd’hui, ils ne se rendraient pas sans combattre.

 

− Allons-y !

 

Les portes du temple de Lolth n’étaient pas gardées, et ils sortirent sans autre combat du bâtiment. Même s’ils n’avaient que peu d’espoir de pouvoir s’enfuir, ils devaient atteindre les portes de la cité le plus vite possible. À l’extérieur, l’obscurité omniprésente l’obligea à avancer à tâtons quelques secondes. En même temps que leur apparence, ils venaient de perdre la vision nocturne des elfes. Toutefois, une fois ses yeux accoutumés aux ténèbres, il devina la rue devant lui, éclairée très faiblement par quelques sources lumineuses placées sur les hauteurs.

 

− Là !, s’exclama la druide. Une patrouille !

 

Jaheira leva les deux bras devant elle, et des lianes surgirent du sol pour immobiliser les gardes elfes noirs. Derrière lui, deux globes de feu fusèrent simultanément vers leur cible, et embrasèrent les drows dans une puissante déflagration.

 

− Continuons à avancer !, s’écria la druide.

 

Minsc, Imoen et lui-même suivaient de près les deux elfes dans une course folle. La plupart des elfes noirs qu’ils croisaient n’avaient qu’à peine le temps de se retourner à leur passage. Daren sentait l’essence de Bhaal effleurer sa peau, attisée par la peur et la tension. À chaque mort sur leur route, il sentait l’Ecorcheur s’éveiller en lui, brouillant ses sens habituels et aiguisant ses réflexes. Une petite voix au fond de son esprit, la voix de sa sœur, lui susurrait qu’il n’avait qu’à se laisser aller à son pouvoir pour s’en sortir vivant. « Qu’importe une éternité de néant, lorsque tu peux détruire tout ceux qui te nuisent ». La voix reprenait ce refrain d’un ton guilleret et lancinant, l’arrachant petit à petit à la réalité.

 

Doer Usstan !

 

Daren sursauta. Une silhouette sombre apparut soudainement de l’un des pylônes qui renfermait les escaliers vers les étages supérieurs.

 

Doer Usstan ! Ghil !

 

Daren posa une main sur l’épaule de Minsc qui s’apprêtait déjà à lever son arme. Il connaissait cette voix, et n’avaient de toute façon qu’un seul allié en ce lieu hostile.

 

− Solaufein !, s’écrièrent ses compagnons d’une même voix.

− Je vais vous aider à vous enfuir, reprit l’elfe noir en langage commun. Montez par ici, et rendez vous à la passerelle Sud.

 

Tous les six montèrent les marches quatre à quatre. Sur les hauteurs, on ne croisait pas autant de monde qu’en bas, et Solaufein connaissait chaque passerelle de sa cité natale. D’ici, les quelques sources lumineuses éclairaient plus distinctement les environs, et leur avancée s’en trouva facilitée. Jonglant habilement entre les différents étages, le soldat parvint à leur faire emprunter des passages déserts en direction de leur objectif. De là où ils étaient, ils percevaient aisément l’agitation en contrebas. Leur évasion n’était pas passée inaperçue, et les soldats d’Ust Nasha étaient maintenant à leur recherche.

 

− Les portes doivent à nouveau être ouvertes, expliqua Solaufein entre deux foulées. Si vous avez tué la Mère Matrone, vous avez mis en même temps fin au sortilège qui maintenait les portes closes.

 

Un nouvel espoir venait de prendre vie. Ils couraient depuis presque une heure, et Daren pouvait apercevoir la place principale par laquelle ils étaient arrivés.

 

− Nous allons arriver sur les murailles, continua le soldat. Ensuite, il vous faudra sauter, ou escalader le mur extérieur.

− Et toi ?, demanda Imoen. Que vas-tu faire ?

 

L’elfe noir ne répondit pas, et continua sa course en direction de la passerelle Sud. Quelques minutes plus tard, ils faisaient face à une solide porte verrouillée et barrée.

 

− Derrière cette porte, vous pourrez sauter hors de la cité. J’occuperai les gardes autant que possible, le temps de couvrir votre descente.

− Poussez-vous !, intervint Jaheira, dont les mains commençaient à luire d’une lumière verte.

 

La porte de bois se déforma dans un craquement inquiétant. Les planches clouées en travers se tordirent en faisant sauter le métal qui les y fixait. Plusieurs fissures se dessinèrent verticalement, et malgré l’étonnante épaisseur de l’obstacle, elle sembla fondre aussi aisément que du beurre au soleil. Minsc enfonça ce qui en restait d’un violent coup de pied, et la porte s’ouvrit avec fracas sur le chemin de ronde.

Devant eux, une demi douzaine d’elfes noirs médusés regardèrent impuissants les évadés franchir le passage auparavant clos. Avant qu’ils n’eussent le temps de réagir, Solaufein s’avança et décapita le premier de ses deux lames simultanément.

 

− Sautez ! Maintenant !

 

Daren pencha la tête au dessus des créneaux de pierre. Plus de cinq mètres le séparaient du sol, et s’il devait sauter de cette hauteur, il serait au mieux sérieusement blessé en arrivant en bas. Un bruit sourd attira son attention et tout à coup, de nombreuses branches solidement attachées à la paroi apparurent devant lui.

 

Jaheira, suivie de Minsc, agrippèrent les prises qui dépassaient de la muraille et entamèrent la descente. Daren jeta un dernier regard à l’elfe noir qui se battait contre quatre adversaires, tandis que de nouveaux renforts venaient leur prêter main forte. À ses côtés, Aerie et Imoen hésitaient elles aussi, partagées entre une fuite salvatrice et porter secours à celui qui allait se sacrifier pour eux.

 

− Solaufein !, s’écria soudainement Imoen. Attention, derrière toi !

 

Submergé par le nombre, l’elfe noir venait d’être débordé par l’arrière et le garde menaçait de le blesser mortellement. Sans hésiter, Daren tira son épée et le transperça avant qu’il n’eût le temps de porter son coup. Au même moment, Solaufein fit un bond prodigieux en arrière et déploya un bouclier étincelant entre eux et leurs adversaires. Aussitôt, il entama de nouvelles incantations, et Daren sentit un bras le tirer en arrière. Sa sœur venait de le faire tomber à la renverse du haut de la muraille de la cité d’Ust Nasha. La dernière chose qu’il eut le temps de voir avant de fermer les yeux fut la silhouette de l’avarielle au-dessus de lui.

 

De trop nombreuses secondes s’étaient écoulées sans heurt pour qu’il ne se fût pas passé quelque chose. Daren sentait toujours le bras d’Imoen le serrant fermement contre elle, mais ils n’avaient pas encore touché le sol. Au moment de rouvrir les yeux, il sentit ses pieds se poser sur la roche avec douceur. Au-dessus de lui, l’avarielle glissait sur les airs elle aussi, tombant aussi lentement qu’une plume portée par le vent. Au même moment, derrière eux, Solaufein apparût dans un éclat de lumière dorée.

 

− Ne restons pas ici. Ils vont envoyer une patrouille à nos trousses. Je vais nous conduire à l’abri, suivez-moi !

 

Solaufein les guida au pas de course sur la lande désolée de l’Ombreterre, jusqu’à une caverne isolée.

 

− Nous sommes hors de danger maintenant, expliqua-t-il, le souffle court.

 

Ils venaient de courir pendant près d’une heure, et Daren peinait lui aussi à retrouver son souffle. Aerie s’effondra dans les bras de Minsc, le visage rougit et des larmes de douleur se mêlant à la sueur perlant de ses tempes. De longues minutes s’écoulèrent ainsi sans autre bruit que les habituels échos lointains des Tréfonds Obscurs.

 

− Merci, Solaufein.

 

Daren s’avança vers l’elfe noir et lui tendit une main chaleureuse. Minsc posa à son tour la sienne sur l’épaule du soldat.

 

− Tu t’es bien battu, elfe noir. Même si Bouh est méfiant envers ceux de ta race, il sait aussi reconnaître le courage lorsqu’il le voit !

 

Solaufein serra longuement la main de Daren, les yeux perdus dans le vague.

 

− Je suis heureux de t’avoir rencontré, Daren.

 

Il marqua une pause et s’assit.

 

− Tu sais, j’avais prévu de rester à Ust Nasha et de chercher les drows qui partageaient mon point de vue. Les tensions étaient déjà grandes avant ton arrivée… Cette guerre contre les elfes de la surface a excité la soif de sang de bon nombre d’entre nous. Cette homme, Irenicus je crois, nous avait promis une victoire facile, mais maintenant que…

Irenicus ?, le coupa Imoen. Tu as bien dit « Irenicus » ?

 

Leurs soupçons étaient donc fondés. Le sorcier, et sans aucun doute sa sœur, étaient à l’origine de la guerre contre les elfes de la surface.

 

− Oui, il me semble, répondit Solaufein quelque peu interloqué. Vous le connaissez ?

− Ce n’est rien de le dire, intervint Jaheira. Cette ordure a tué mon mari, la protégée de Minsc, et a volé les âmes d’Imoen et de Daren.

 

Solaufein baissa les yeux avant de reprendre timidement la parole.

 

− Je… je ne connais rien des civilisations de la surface, commença-t-il, et… j’avais pensé… que je pourrais vous accompagner quelques temps ?

 

Personne ne répondit. Il venait de leur sauver la vie au péril de la sienne, et sans son aide, ils seraient sans doute aux mains des elfes noirs à subir mille tortures. Daren ne voyait aucun inconvénient à ce qu’il les accompagnât, mais il pouvait sentir sans même le voir Jaheira le défier de son regard noir.

 

− Les drows ne sont pas l’espèce la plus appréciée de la surface, répondit la druide d’un ton froid. Même parmi les peuples les plus tolérants, vous restez des brutes sanguinaires dénuées de toute pitié, qui ne pensent qu’à se battre et à tuer. Si tu nous accompagnes, tu nous mettras tous en danger, tu en es conscient ?

 

Le silence se fit à nouveau. Daren savait que son aînée avait une nouvelle fois raison, mais il ne pouvait se résoudre à exclure leur nouveau compagnon aussi radicalement.

 

− Je peux comprendre ça, je pense, répondit-il finalement. Vous avez sans doute raison de vous méfier des nôtres…

− Toutefois…, ajouta la druide, tu nous as aussi sauvé la vie, et nous avons une dette envers toi. Si telle est ta volonté, et si mes compagnons n’y voient pas d’objection, tu pourras nous accompagner à la surface.

− Mon peuple s’est égaré de sa voie, répondit Solaufein, et je me demande simplement quelle est la mienne, maintenant que j’ai renié les miens. Lorsque j’aurai répondu à cette question, je n’aurai plus besoin de… guide.

 

Daren présenta ses nouveaux compagnons à l’elfe noir, qui semblait à la fois radieux mais aussi quelque peu intimidé.

 

− Nous devons retrouver Adalon, rappela Aerie, et lui apporter ses œufs.

− Vous voulez parler du dragon argenté ?, interrogea Solaufein.

 

Elle acquiesça.

 

− Il nous a promis de nous faire sortir d’ici une fois ses œufs retrouvés, compléta Imoen.

− Je peux vous conduire près de son antre, répondit-il, mais il ne serait pas très prudent que je vous y accompagne.

− En effet, admit Jaheira. Que proposes-tu ?

− Je connais ces ruines qu’il protège, expliqua-t-il. Elles sont l’un des passages qui mènent vers la surface, et c’est par ici que les miens ont commencé leur combat contre les elfes. Si le dragon doit vous y conduire, je peux vous retrouver là-bas.

 

Quelques minutes plus tard, ils approchaient de l’antre majestueux d’Adalon, et l’elfe noir les salua avant de disparaître dans les ténèbres de l’Ombreterre en direction de leur point de rendez-vous. Ils descendirent à nouveau les hautes marches qui s’enfonçaient au cœur de son repaire. Fièrement dressée sur ses pattes arrière, Adalon attendait leur venue.

 

− Soyez les bienvenus, mortels, gronda la puissante voix du dragon. Quelles nouvelles apportez-vous ?

 

Imoen sortit le drap contenant les œufs d’argent et le déplia devant elle. Adalon poussa un long soupir de soulagement, si puissant qu’il en souleva leurs cheveux.

 

− Je suis heureuse de votre succès, s’exclama-t-elle.

 

Elle approcha l’une de ses immenses ailes d’argent, l’incurvant pour former un gigantesque réceptacle. Imoen déposa délicatement les trois œufs sur l’aile de leur mère et celle-ci les déposa en hauteur, dans ce qui devait être un nid de pierre.

 

− Je n’ai qu’une parole, reprit le dragon, et je vais vous conduire hors de l’Ombreterre, sur les traces de vos ennemis.

− Qu’allez-vous faire concernant la guerre contre les elfes de la surface ?, osa demander Daren.

− Maintenant que mes œufs sont à l’abri, je vais châtier ces imprudents comme il se doit !, répondit-elle dans un rugissement. Les elfes s’occuperont de ceux qui auront franchis les limites de mon territoire. Mais avant de continuer, je dois me rendre plus… présentable.

 

La terre se mit à trembler. Le corps tout entier du dragon se transforma en glace, et tout aussi soudainement, se fendit de toutes parts et explosa en une pluie de cristal. Sous cette ondée d’argent, une jeune elfe aux traits fins et à la chevelure immaculée prononçait une incantation. Le dragon de plusieurs mètres de haut venait de se métamorphoser sous leurs yeux.

 

− Je vais vous reconduire à la surface, mortels.

 

Avant même qu’ils ne pussent répondre, Adalon termina le sortilège et un halo de lumière dorée les aveugla. Daren sentit ses pieds décoller du sol et une force irrésistible l’attirer vers l’avant. Tout autour de lui disparut en un instant, et la voix cristalline du dragon le ramena à la réalité.

 

− Vous êtes proche de la lumière. Franchissez les portes du sanctuaire et partez, maintenant. Nous ne nous reverrons plus. Adieu, mortels.

 

Devant eux, un portail cerclé de runes donnait sur les premières marches d’un escalier. Adalon reprit sa forme draconique, et s’éleva dans les airs d’un simple battement d’aile.

 

− Montons, proposa Jaheira. Je sens que la surface n’est plus très loin.

 

Daren jeta un dernier regard à l’Ombreterre, espérant la quitter pour la dernière fois, et franchit avec ses compagnons les portes du temple. Un espoir neuf et tenace venait de balayer en quelques secondes les blessures et la fatigue accumulées ces derniers jours, et tous les cinq auraient couru jusqu’à l’épuisement pour respirer à nouveau l’air pur du monde d’en haut. L’escalier montait sur plusieurs mètres, tournant sans relâche sur lui-même. À chaque enjambée, Daren pouvait presque entendre le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles dans les arbres résonner dans son esprit. Personne n’avait pris la parole durant leur ascension, mais un sourire impatient se lisait sur chaque visage.

 

Après plus d’un quart d’heure de montée effrénée, les marches s’arrêtèrent dans la partie basse d’un bâtiment. Les symboles gravés à même le sol dallé et les décorations des colonnes laissaient présager une architecture elfique.

 

− Daren ! Par ici !

 

Solaufein venait de les rejoindre, mais la préoccupation se lisait sur son visage. Au-dessus d’eux résonnaient les bruits étouffés d’une bataille.

 

− Que se passe-t-il là haut ?, demanda Daren.

− C’est ici que se déroule l’assaut, expliqua-t-il. Je vais vous aider à franchir les lignes drows, mais je vous retrouverai plus tard, à la surface. Suivez-moi.

 

Le soldat leur désigna un nouvel escalier et s’engouffra sous l’arcade de pierre. Le bruit des combats se faisait de plus en plus proche à mesure qu’ils progressaient, et Daren pouvait maintenant entendre des voix qu’il ne comprenait pas. Quelques marches plus haut, ils arrivaient dans une nouvelle tombe.

 

Solaufein jabbuk ?, s’éleva une voix dans l’obscurité.

A’dos quarth !, renchérit un autre.

 

Solaufein dégaina ses deux lames simultanément et se dirigea vers les deux elfes noirs.

 

Lil waela lueth waela ragar brorna lueth wund nind, kyorlin elghinn !, s’exclama-t-il.

 

Et avant qu’ils ne pussent donner l’alerte, il les blessa mortellement de ses armes acérées. En une fraction de seconde, les deux drows s’effondrèrent au sol.

 

− Je ne peux pas vous accompagner plus haut, dit-il en retournant. Les elfes me tueraient à vue. Vous n’êtes plus très loin de la surface, je vous retrouverai hors des fortifications elfiques.

 

Solaufein forma quelques signes magiques et disparut dans une lumière jaune vif.

 

− Dépêchons-nous !, conclut Jaheira. Nous ne devons plus être très loin.

 

Ils continuèrent à monter de nouvelles marches vers la surface. Les bruits de bataille se firent plus présents et deux étages plus haut, une dizaine de drows faisaient face à trois elfes en armure verte étincelante.

 

− Lolth tlu malla ! Jal ultrinnan zhah xundus !

− Bouh en a plus qu’assez de ces elfes maléfiques !, tonna le rôdeur. Minsc et Bouh se dressent ici pour la justice !

 

Les dix combattants de l’ombre se retournèrent en même temps, surpris par le colosse qui commençait déjà à charger.

 

− Au large, infamie !, hurla-t-il en brandissant son épée. Place aux héros !

 

Daren et Jaheira sortirent leurs armes à leur tour et coururent porter main forte au rôdeur. Imoen dégaina une arbalète et arma un carreau qu’elle tira en un éclair. Stupéfaits par la vélocité de l’assaut, les elfes noirs tombèrent aisément sous leurs coups conjugués. De l’autre côté, pris en tenaille par les elfes, leur nombre diminuait vite. En à peine une minute d’affrontement, Daren et ses compagnons avaient vaincus leurs adversaires.

 

− Qui êtes-vous ?, leur lança l’un des elfes. Vous ne ressemblez pas à ces créatures des ténèbres !

− Nous sommes vos alliés, répondit Daren en levant ses deux mains.

− Vous devez vous présentez à Elhan immédiatement, ajouta un autre soldat. Suivez-nous jusqu’au campement !

− Nous sommes du même côté, renchérit Jaheira.

− Aucun allié ne remonte des Tréfonds Obscurs, reprit le premier d’un ton dur. Vous devez rencontrer notre commandant sans attendre !

− Déposez vos armes et suivez-nous, conclut le troisième.

− Mais nous vous avons défendu contre les elfes noirs !, s’exclama Daren. Vous pouvez nous faire confiance !

 

Le soldat le dévisagea longuement. Au-dessus d’eux, d’autres bruits de combat mirent fin à la conversation.

 

− Nous n’avons pas le temps de bavarder, reprit un autre. Suivez-nous, et dépêchez-vous !

 

Celui qui semblait être le chef de cette escouade escalada rapidement les quelques marches qui les séparaient des étages supérieurs, et les deux autres fermèrent la marche derrière eux. L’attitude de ces elfes était si froide que Daren jeta un rapide coup d’œil à sa main, vérifiant ainsi que l’illusion du dragon d’argent s’était effectivement dissipée. Dans les pièces au-dessus d’eux, ils pouvaient apercevoir les lueurs colorées des éclats de magie fusant dans les corridors obscurs alentours. Toutefois, le soldat les conduisit en lieu sûr.

− Nous sommes arrivés. Suivez-moi.

 

La lumière orangée du soleil couchant perçait à travers les interstices de la pierre usée qui les séparait encore de l’extérieur. L’elfe poussa les deux battants de bois, et Daren dut poser une main sur ses yeux, aveuglé par la lumière crue. Une chaleur apaisante l’envahit alors qu’il posait un pied sur l’herbe verdoyante, et une bourrasque de vent salé emplit ses sens depuis trop longtemps emprisonnés sous terre.

 

Ils étaient de retour à la surface, et en vie.

Le rituel

Daren repassait le plan d’Imoen en revue le temps de leur descente. Tous les cinq se choisirent l’une des petites pièces de méditation du temple comme point de départ de leur opération. L’idée était simple et comportait des risques, mais ils n’avaient pas le temps pour davantage de discussion. Phaere lui avait laissé jusqu’au lendemain pour obtenir son dû, mais plus vite ils seraient en possession des œufs, plus il leur resterait de temps pour mettre au point une stratégie d’évasion. Deux incantations magiques le tirèrent de ses réflexions et un éclair bleuté illumina la pièce. Imoen et Aerie venaient de les rendre tous les cinq invisibles. La chasse pouvait commencer.

 

Daren avançait le plus discrètement possible, retenant son souffle à chaque enjambée. Ils ne devaient pas se précipiter, mais suffisamment pour ne pas épuiser les deux magiciennes. Les deux premières sentinelles observaient le grand hall d’un œil morne et ils purent aisément se faufiler tous les cinq entre eux. Un violent choc métallique en contrebas fit sursauter Daren, à tel point qu’il percuta Minsc devant lui et en perdit presque l’équilibre. D’un geste nonchalant, l’un des gardes se retourna, avant d’émettre un bâillement sonore et de reprendre sa place. Daren poussa un soupir et reprit son avancée. Leur objectif était cette porte métallique dont leur avait parlé Imoen, un peu plus bas. Deux autres chocs résonnèrent des portes de fer qui donnaient sur le couloir, mais la seule et unique grille en étant fermée, il était impossible de dire ce qui était à l’origine de ces bruits.

 

Le couloir tourna une dernière fois, donnant sur une porte noire gravée de symboles magiques. Une seule sentinelle leur bloquait encore l’accès. Daren tira lentement son arme de son fourreau, tandis que derrière la sentinelle se déployaient en silence une multitude de lianes souples.

 

− Maintenant !

 

Une lumière verte illumina le couloir et l’illusion prit soudainement fin. Le drow écarquilla les yeux en découvrant ses assaillants, mais avant qu’il ne pût donner l’alerte, Minsc lui décocha un violent coup de poing. Au même moment, les plantes l’enserrèrent de toutes parts, le bâillonnant et immobilisant.

 

− Tue-le Daren !, ordonna Jaheira.

 

Il pointa sa lame contre le torse de l’elfe noir. Allait-il réellement le tuer de sang-froid ? Lorsqu’ils avaient mis au point leur plan, Jaheira avait proposé de tuer tout éventuel vigile devant la porte, et il avait naturellement accepté, sans réfléchir. Mais maintenant qu’il se tenait devant sa victime, enchevêtrée et inoffensive, sa main lui semblait beaucoup moins sûre.

 

− Qu’est-ce que tu attends ? Tue-le maintenant !

 

La lumière verte s’intensifia soudainement, et dans un craquement sinistre, les lianes se resserrèrent autour de son cou qui se rompit sous la pression. Daren resta quelques secondes immobile, hanté par le son de la nuque de cet homme impitoyablement broyée, mêlé à un râle étouffé par les forces de la nature. Les plantes se rétractèrent aussitôt, dévoilant le corps brisé de la sentinelle. Daren ne parvenait toujours pas à détourner son regard, et une sensation de brûlure intérieure commença à le ronger au plus profond de son être. Cette violence gratuite attisait le pouvoir de l’Ecorcheur.

 

− Minsc, prépare-toi le plus rapidement possible, reprit Jaheira à voix basse.

 

Le rôdeur retira le tabar de Lolth que portait le drow, et l’enfila aussi vite que possible. Un cliquetis métallique tira Daren de ses réflexions, et au prix d’un effort douloureux, il parvint enfin à lever les yeux vers les deux battants d’ébène qui s’entrouvraient. Imoen venait d’insérer la clé de la Vestale. Le chemin était ouvert.

 

− Essayons de cacher le corps à l’intérieur, chuchota à nouveau Jaheira.

 

La salle des trésors était des plus étonnantes. Totalement circulaire, pavée d’un dallage uniforme rouge sombre, la partie droite de la pièce regorgeait de coffres et de jarres débordant de richesses : pierres précieuses, or, et autres bijoux scintillaient de chacun d’eux. Sur la partie gauche, une immense grille fermait l’accès vers un couloir obscur et malodorant, et au fond, surélevés par un autel de faïence, trois œufs d’argent reposaient au centre de runes gravées à même le sol.

 

− Ne touchez à rien, chuchota Imoen. Il y a peut-être d’autres pièges.

− Il faut que nous cachions le corps, rappela Jaheira. Occupez-vous des œufs pendant que je cherche.

 

Daren acquiesça et tira les trois répliques de Phaere de son sac.

 

− Je n’aime pas ces runes, chuchota Aerie.

 

Imoen s’avança à son tour et s’accroupit près du cercle tracé au sol. Elle tira une bourse de sa ceinture et plongea sa main à l’intérieur. D’un geste souple, elle saupoudra les gravures au sol, mais rien de particulier se ne produisit.

 

− Il n’y a rien ?, demanda Aerie d’une petite voix.

 

Imoen lui répondit d’un haussement d’épaules et se redressa.

 

− Nous ferions tout de même mieux de faire l’échange le plus rapidement possible, proposa-t-elle. Il y a peut-être un mécanisme lié au poids, ou quelque chose dans ce genre.

 

Imoen jeta un coup d’œil en arrière, en direction de la porte. Minsc était resté à l’extérieur, tenant la clé dans sa main, et guettait toute arrivée du couloir. Daren tendit un œuf à sa sœur, puis un autre à Aerie.

 

− Vous êtes prêts ?, murmura Imoen.

 

Daren et Aerie approchèrent leurs mains ensemble, toute leur attention focalisée sur les sphères argentées.

 

− Maintenant !

 

Daren saisit l’œuf à pleine main et laissa l’autre glisser à la même place. Aerie et Imoen venait de procéder à l’échange simultanément elles aussi. L’espace de quelques secondes, rien ne se produisit.

 

− Je crois que nous…

− Ecoutez !, s’écria Jaheira.

 

Un grincement métallique inquiétant résonna dans la salle des trésors, et au même moment, les runes se mirent à luirent d’un éclat bleuté. Daren n’eut qu’à peine le temps de se retourner que la double porte s’était refermée derrière eux. L’immense grille sur la gauche se souleva lentement, le métal crissant contre la pierre.

 

− Restez ici, murmura la druide, je vais déposer le corps plus loin dans ce couloir, ce sera plus discret.

 

Daren sentit la main d’Aerie lui agripper le bras et pouvait même percevoir sa respiration saccadée contre sa nuque. Les runes continuaient à luire dangereusement mais en dehors du mécanisme de la porte, rien d’autre ne semblait s’être déclenché. Jaheira avait à peine fait trois pas dans le couloir qu’un grognement sourd et puissant s’en échappa et fit trembler le sol de la pièce.

 

− Par… Sylvanus, balbutia la druide, quelle est cette… abomination ?

 

Une multitude de pas lourds résonnèrent à nouveau, et Jaheira lâcha le corps de l’elfe noir en marchant à reculons. Daren sentit la peur le paralyser et respira aussi vite qu’il put pour garder le contrôle. La créature se mit à rugir ; un rugissement rauque et puissant, qui aurait pu faire penser à une armée d’orcs poussant leur cri de guerre. Et enfin, elle apparût. Elle devait faire plus de deux mètres de haut. La partie supérieure de son corps était celle d’un elfe noir; un elfe noir au regard dément de rage qui aurait subit mille tortures. Et ce buste reposait sur un corps gigantesque, muni de huit longues pattes velues : le corps d’une araignée de presque trois mètres de large.

Daren ressentit une vive douleur à la base du crâne, et ses mains se mirent à trembler fortement. Il devait luter de toutes ses forces pour ne pas lâcher sa précieuse prise de ses mains. La vision de cauchemar, avatar de Lolth elle-même, éveillait sa propre essence divine. La créature avança de quelques pas dans un cliquetis terrifiant, transperçant du même coup le corps de l’elfe noir au sol, mais se heurta soudainement à un mur bleuté dans une gerbe d’étincelles.

 

− Minsc !, hurla Imoen. Minsc ! Ouvre-nous !

 

Aerie avait déployé sa magie protectrice et bloquait l’accès de la salle principale d’un bouclier transparent. La créature souleva deux de ses pattes avant et frappa de toutes ses forces sur la barrière d’énergie qui crissa sous le choc. Le visage de l’avarielle se contorsionnait de douleur à chacun de ses coups, et le bouclier faiblissait d’autant.

 

La lourde porte noire s’entrouvrit dans un cliquetis retentissant et au même moment, la herse relevée s’abaissa dans un fracas métallique. Même si la créature se retrouvait à nouveau piégée, Daren, Jaheira, Aerie et Imoen coururent sans se retourner vers la sortie, et refermèrent les deux battants derrière eux.

 

− Nous avons eu chaud…, soupira Imoen. Mais l’essentiel est là, nous avons les œufs !

 

Elle leva le globe argenté toujours serré dans sa main et le tendit à Daren. L’avarielle lui laissa le sien, et il les enveloppa dans le tissu qui contenait les répliques.

 

− Minsc, intervint Jaheira, tu vas devoir jouer le rôle de la sentinelle le temps que la Mère Matrone accomplisse le rituel, ça ira ?

 

Le rôdeur, vêtu du tabar de Lolth et coiffé d’un casque drow, était méconnaissable.

 

− Bouh me dira quoi faire. Ne t’inquiète pas, Jaheira.

− Hé !, s’écria une voix à l’autre bout du couloir. Qu’est-ce qui se passe, là bas ?

 

Des bruits de bas s’approchèrent dangereusement et Daren porta sa lame au fourreau. S’ils étaient découverts, ils devaient empêcher l’alerte d’être donnée. Une lumière bleutée familière illumina les murs, et Daren plaqua son corps contre la paroi.

 

− C’est quoi ces bruits ? Qu’est-ce qui se passe ?

 

Sans doute alertée par leur combat, l’une des autres sentinelles quitta son poste pour inspecter l’entrée de la salle des trésors. Aerie et Imoen venaient de les rendre invisibles, et Minsc semblait simplement monter la garde seul.

 

− Tout va bien ?

− Rien à signaler.

 

Un coup métallique puissant derrière les portes noires retentit soudainement.

 

− On dirait que le Drider a besoin d’exercice !, s’exclama la sentinelle en éclatant de rire. Bon, je remonte.

 

À peine l’elfe noir disparut à l’angle du couloir que Daren et ses compagnons réapparurent. Jaheira posa un doigt sur ses lèvres, et une fois que les deux magiciennes eurent repris leur souffle, ils arpentèrent le plus discrètement possible le couloir qui remontait vers les pièces de méditation. La première partie de leur plan était un succès.

 

− Nous remontons dans nos chambres, chuchota Imoen. Laisse-nous les œufs et garde ceux de Solaufein, ce sera plus sûr.

 

Daren hocha de la tête, salua ses compagnons et prit la route de la Société des Combattantes. Il ne restait plus qu’à trouver un moyen de quitter la ville une fois leur double trahison achevée.

 

 

− Ah ! Mon bel elfe noir est déjà de retour ?

 

Phaere paraissait à la fois surprise mais aussi comblée de le revoir. Il avait jusqu’à présent exécuté ses ordres uns à uns sans faillir, et elle se doutait de l’issue de sa mission.

 

− Les voilà, répondit-il en s’inclinant.

 

Elle saisit délicatement le drap blanc, en sortit les trois œufs argentés et les caressa lentement de son index. Un sourire satisfait se dessina sur son visage, et elle les rangea précautionneusement dans un sac qu’elle porta à son épaule.

 

− Tu n’as pas encore mangé, Veldrin ?

 

Daren répondit par la négative. Les évènements de la matinée lui avait fait presque oublié l’heure du repas, mais son estomac émit un son douloureux qui le ramena à la réalité.

 

− Viens avec moi.

 

Phaere sortit de sa chambre sans un mot, et Daren la suivit. Sa bonne humeur se lisait sur son visage, et la Vestale arborait un sourire inaltérable tout au long de leur trajet en direction de l’auberge. Une fois chacun devant un plat exotique, elle se décida à prendre à nouveau la parole.

 

− Je ne te demanderai pas comment tu as fais, Veldrin, même si j’admets que tu me surprends encore davantage chaque jour. Pour un mâle, tu es terriblement efficace. Quel dommage que tu aies pris ce stupide engagement envers Lolth…

 

Elle se servit une coupe d’un alcool irisé qu’elle porta à ses lèvres, et reprit.

 

− Mais je voulais te poser une question, Veldrin… Est-ce que… Est-ce que tu l’as vu, lui ?

 

Daren haussa les sourcils, puis réalisa ce dont elle voulait parler. Le ton incertain de sa question trahissait un mélange de crainte et de respect, et il se dit pour lui-même qu’elle avait parfaitement raison. Il frissonna à la simple pensée de cette créature mi elfe noire mi araignée que la sentinelle avait appelée « Drider ».

 

− Oui, en effet.

− Et… tu l’as affronté ?, reprit-elle, plus fort.

− Non, nous avons eu le temps de fuir avant qu’elle ne nous attaque.

 

Phaere resta silencieuse quelques minutes, et n’évoqua plus le sujet de sa mission avant la fin de leur repas.

 

− Reste dans tes quartiers jusqu’à demain soir, Veldrin. Ardulace avait prévu d’achever le rituel en ma seule présence, mais je pense pouvoir la persuader de t’y faire assister. Je tiens à ce que mon champion soit présent le soir de mon accession à la tête de la cité…

 

Daren salua la Vestale d’une révérence et partit rejoindre le plus vite possible ses compagnons au temple de la Reine Araignée.

 

Les deux jours qui suivirent ne furent pas riches en évènement. La cité fermée, Ust Nasha avait trouvé un calme inhabituel. Les allées et venues des jours précédents s’étaient taries, et les cargaisons d’armes se retrouvaient bloquées devant les lourdes portes magiquement closes. Daren et ses compagnons s’étaient par deux fois rendus sur la place principale de la cité, à la recherche d’une faille dans les épaisses murailles qui les encerclaient, mais en vain. La Mère Matrone avait bloqué tout accès depuis trois jours maintenant, craignant sans doute une attaque du dragon d’argent, et rien ni personne ne pouvait franchir les murs. De plus, l’affluence ayant grandement diminué, il devenait d’autant plus délicat ne passer inaperçu. Il leur fallait attendre la fin du rituel pour espérer tenter quoi que ce fût.

 

− Tu crois que Minsc va s’en sortir ?, demanda Imoen, toujours allongée dans le canapé de la bibliothèque du temple.

− Je l’espère, répondit Jaheira en haussant les épaules. Il n’avait qu’à suivre les autres sentinelles lors de la relève… Je suppose que s’il s’était fait prendre, nous l’aurions su d’une façon ou d’une autre…

− Minsc est tout à fait capable d’accomplir cette mission tout seul, intervint Aerie. Il est juste un peu… original, mais il est tout à fait capable. En tout cas, j’ai pleinement confiance en lui.

 

Daren se rappelait de l’attitude de Dynahéir lors de leur périple sur la Côte des Epées, et il lui semblait qu’elle aussi faisait une confiance aveugle en son garde du corps. Préférant ne pas se poser davantage de question, il coupa court à la conversation en changeant de sujet.

 

− Qu’est-ce que tu lis depuis tout à l’heure, Imoen ?

− Oh, ça ? J’ai trouvé ce grimoire à la bibliothèque du temple. C’est un recueil de magie drow, je crois. Je ne comprends pas tout, mais ça m’a l’air intéressant. Enfin, il faut bien passer le temps…

 

Elle rouvrit le tome volumineux et se replongea dans sa lecture. D’après Phaere, le rituel touchait à sa fin le soir même, et Minsc avait pour consigne de rejoindre ses compagnons le plus vite possible une fois que la Mère Matrone serait venue chercher les œufs du dragon. Des bruits de pas résonnèrent des marches qui montaient vers la bibliothèque, et la porte s’ouvrit brusquement.

 

− Veldrin !, l’interpella Phaere. Prépare-toi et suis-moi. Notre… heure de gloire approche.

 

Elle avait revêtu une tenue de cérémonie traditionnelle elfe noir, ainsi qu’un casque haut de forme surmonté de l’emblème de la Reine Araignée. Un sourire féroce et impatient se lisait sur son visage, et Daren devina la sacoche qu’elle tenait en bandoulière dissimulée sous sa longue cape.

 

Il suivit la Vestale en direction de la salle des rituels, jusqu’à présent fermée. À l’intérieur de la pièce circulaire, une fumée rouge sombre s’élevait d’un cratère de feu entouré de cinq flammes surélevées par des monticules de pierre, et brûlant d’un feu bleuté dans un bol de céramique. La première chose qui frappa Daren fut la chaleur étouffante qui régnait, contrastant avec le froid ambiant habituel de l’Ombreterre. Vêtue elle aussi d’une tenue de cérémonie, la Mère Matrone Ardulace héla des prières funestes, ses deux bras levés vers la voûte. La Vestale referma les portes derrière eux et s’agenouilla aux côtés de sa mère, imité par Daren. Les psaumes durèrent de longues minutes, et Daren se sentait de plus en plus mal à l’aise. La mélodie lancinante chantée par l’elfe noire résonnait dans son esprit, et semblait pénétrer sa chair même. Soudainement, le silence se fit à nouveau dans un calme surnaturel. La fumée se dissipa un instant, et Daren aperçut des runes rougeoyantes disposées en cercle illuminer le sol de leur lumière maléfique. La Mère Matrone se tourna alors vers lui et Phaere.

 

− Le rituel est presque terminé, ma fille, déclara-t-elle, quelque peu essoufflée par l’incantation. Lorsque le démon apparaîtra, aucun de vous ne doit intervenir. La moindre erreur causerait votre mort immédiate ainsi que votre éternel tourment.

 

Elle respira profondément, et se tourna à nouveau vers le cercle magique.

 

− Seigneur Démon, Maître des Profondeurs, répondez à mon appel !

 

Une forme indistincte vaporeuse s’éleva au-dessus des runes. Deux colonnes de feu soutenue par des os de squelettes humains se matérialisèrent dans une arcade gigantesque, formant ainsi un passage vers un autre monde. De l’embrasure, Daren pouvait percevoir une multitude de mains terrifiées s’agitant au dessus d’une mer de feu et de sang, et les cris qui s’en échappaient se répercutaient contre les parois de la grande salle des rituels. Tout à coup, l’arcade se déforma, et une patte monstrueuse et griffue fendit le dallage du sol.

 

− VOUS M’AVEZ ARRACHÉ  A MON PLAN, NOIRAUDS !, tonna une voix rocailleuse. EXPLIQUEZ-VOUS SI VOUS NE VOULEZ PAS FINIR DANS UNE MARE DE SANG !

 

Daren avait du mal à respirer. La chaleur ajoutée à la présence menaçante de la créature cauchemardesque qui apparaissait sous leurs yeux lui paralysait les sens. Même Phaere semblait aussi impressionnée que lui, la terrible elfe noire écarquillant les yeux de peur comme une enfant.

 

− Seigneur des Plans Inférieurs, reprit la Mère Matrone, je vous implore d’aider la cause des elfes noirs dans leur guerre contre leurs cousins de la surface, ces répugnants êtres gorgés de pitié.

 

Le démon s’extirpa un peu de plus de son monde et dévoila une grande partie de son corps écaillé. Une main monstrueuse s’échappa du portail, et s’agrippa sur l’autel de marbre qui soutenait l’un des braseros.

 

− ET QUELLE SORTE DE RÉCOMPENSE M’OFFREZ-VOUS POUR UN TEL SERVICE, NOIRAUDS ?, tonna à nouveau le démon. POURQUOI VOUS AIDERAIS-JE ?

− Vous nous aiderez car je vous offre ceci, Seigneur Démon : des œufs d’une créature de lumière, un dragon d’argent. Vous pourrez en disposer à votre guise, si vous acceptez de nous aider.

 

Daren tourna rapidement son regard vers Phaere. La Vestale tremblait d’excitation et d’impatience, tandis que la Mère Matrone dévoilait son présent à la créature infernale.

 

− IMBÉCILE DE NOIRAUD !, rugit le démon. PENSEZ-VOUS QUE MOI, JE VAIS ME LAISSER ABUSER PAR UNE SUPERCHERIE AUSSI SIMPLISTE ?

 

Pour la première fois, Ardulace sembla déstabilisée. Un sourire de haine et de satisfaction se dessina sur le visage de sa fille, mais elle n’avança pas encore.

 

− Que… Que voulez-vous dire, ô Créature de l’Ombre ? Ce… ce sont…

− ILS SONT FAUX, MORTELLE !, le coupa le démon. DES VRAIS M’AURAIENT CONTENTÉ, MAIS JE SUIS DÉSORMAIS EN COLÈRE !

 

Le corps tout entier de la créature avait franchi le portail à présent. Il devait faire plus de trois mètres de haut, et ses ailes déployées, presque autant d’envergure.

 

− Je… Non, ce n’est pas possible ! Lolth ! Protège-…

 

Le démon pointa sa main difforme vers la prêtresse, qui s’embrasa aussitôt. Le sol sous ses pieds se transforma en lave, et une éruption de magma consuma l’elfe noire qui poussa un dernier hurlement, plus proche d’un gargouillis aqueux que d’un cri humain. De la Mère Matrone, il ne restait qu’un tas d’ossements encore fumants.

 

− COMMENT OSEZ-VOUS ?, reprit le démon. COMMENT OSEZ-VOUS M’APPÂTER DE LA SORTE ? JE VAIS RÉDUIRE CETTE VILLE EN CENDRES !

− Arrière, démon !, intervint Phaere.

 

La créature se tourna vers elle, ses yeux toujours rouges de colère et de haine, mais ne la coupa pas.

 

− Je suis la fille de celle qui t’a invoqué… et c’est moi qui ai les œufs que tu convoites.

 

Elle s’agenouilla à son tour, et lui tendit les trois globes argentés.

 

− Je t’en fais offrande.

 

Le démon ne répondit pas tout de suite, et un rictus terrifiant se dessina sur son visage.

 

− AH AH AH ! ON S’EST JOUÉ DE TOI, PETITE FILLE ! TES ŒUFS SONT FAUX EUX AUSSI !

− Q-Quoi ?, bégaya-t-elle en se relevant. Que… Veldrin… Veldrin ? Veldrin, qu’as-tu fais ?

 

Ses yeux furibonds étaient partagés entre le courroux et la terreur. Daren la fixait simplement du regard, immobile.

 

− AH AH AH ! C’EST TROP DRÔLE ! L’ENFANT DE BHAAL T’A TUÉE, PETITE FILLE ! VIENS À MOI, À PRÉSENT ! VIENS À MOI, ET MEURS !

− Je te tuerais, Veldrin ! Je t’arracherai ton cœur encore palpitant, et je…

 

La même explosion de lave qui venait d’engloutir la Mère Matrone mit brutalement fin à sa phrase. Phaere venait de mourir sous ses yeux, et il était la dernière personne encore en vie dans la salle des rituels.

 

− JE DEVRAIS TE TUER, ENFANT DE BHAAL, MAIS TU AS EU LA CHANCE DE NE PAS M’AVOIR PROVOQUÉ  DIRECTEMENT.

 

Daren resta silencieux. Que devait-il répondre ? Ce démon pouvait le réduire en cendres d’un simple geste, et il avait la nette impression qu’il pouvait lire ses pensées aussi aisément que dans un simple livre. Le démon l’avait appelé « enfant de Bhaal », sans même qu’il n’eût prononcé une parole. Savait-il qu’il ne possédait pas ce que Phaere et sa mère pensaient lui offrir ? Toutefois, même s’il avait eu les œufs d’Adalon avec lui, il était maintenant tout aussi vital d’accomplir la mission du dragon d’argent que de se débarrasser de cette créature venue tout droit des Enfers.

 

− MAIS TU M’AS AMUSÉ , ENFANT DE BHAAL. TA TRAHISON A ÉTÉ  MON DIVERTISSEMENT, ET TA VIE SERA MA RÉCOMPENSE.

 

Daren resta bouche bée. Derrière la créature, le portail commençait déjà à faiblir et à s’étioler, et il crut un instant que tout retour était impossible. Le démon replia ses ailes contre son dos, saisit les montants vaporeux de l’arcade à pleines mains, s’engouffra sous l’arche et disparut. Quelques secondes plus tard, les runes au sol s’éteignirent, et le silence envahit à nouveau la salle des rituels.

Multiples trahisons

− Tu as tout ce qu’il faut ?, lui chuchota Imoen avant qu’ils n’entrassent dans le temple de Lolth.

 

Daren plongea une main dans sa poche, caressa doucement le flacon rugueux de son index, et acquiesça discrètement. Il tourna à droite en entrant dans le grand hall du temple et s’inclina devant les deux gardes qui bloquaient l’accès.

 

− Je dois avoir une entrevue avec une Mère Matrone de toute urgence.

 

La sentinelle le dévisagea un instant avant d’éclater de rire.

 

− Trouve autre chose pour passer, ça ne prendra pas avec moi !

− Mais…

− Allez, inutile d’insister davantage, et retourne t’amuser ailleurs !

 

Une voix féminine familière s’éleva derrière eux, froide et autoritaire.

 

− Ah, Veldrin, c’est bien toi que j’ai aperçu tout à l’heure. Es-tu déjà revenu, ou plutôt n’es-tu pas encore parti ?

 

Phaere, vêtue de son armure d’adamantine, le toisait du regard, les bras croisés.

 

− En fait, je revenais porter mon présent à la Mère Matrone.

 

La Vestale ouvrit et ferma la bouche plusieurs fois, les yeux écarquillés.

 

− Tu… tu as vraiment réussi ?

 

Daren hocha la tête en guide de réponse.

 

− Gardes !, tonna Phaere. Écartez-vous immédiatement !

 

Les deux sentinelles bredouillèrent quelques mots d’excuses et s’inclinèrent à leur passage. Phaere les conduisit dans le salon en haut des marches, et partit chercher la Mère Matrone.

 

− Reste ici, je reviens rapidement. J’espère pour toi que tu ne bluffes pas, Veldrin…

 

Phaere monta les marches vers les étages supérieurs et referma la porte derrière elle.

 

− Si nous avons accès à cette partie du bâtiment, chuchota Imoen, nous aurons peut-être une chance de retrouver les œufs.

 

De nouveaux pas retentirent au dessus d’eux. Deux personnes s’approchaient de la porte qui s’ouvrit soudainement.

 

− Tu es déjà de retour ?, s’étonna la prêtresse. J’espère pour toi que tu ne m’as pas dérangée pour rien…

 

Sans un mot, Daren sortit la fiole de sa poche et la lui tendit. D’un geste dédaigneux, elle saisit le récipient d’une main, et entama une incantation de l’autre. Une lumière grisée enveloppa le flacon, qui se mit soudainement à crépiter d’étincelles orangées.

 

− Ah…, soupira-t-elle. La Reine Araignée nous sourit. Notre champion nous a apporté ce dont nous avions besoin, ma fille !

− Lolth soit louée !, s’exclama Phaere. Le rituel peut enfin commencer, et la Maison Despana gouvernera bientôt Ust Nasha !

− Nous devons rester sur nos gardes, ma fille, ajouta la Matrone. Le rituel ne doit pas être perturbé.

 

Daren regrettait presque d’avoir accompli sa quête, et ce « rituel » dont elles parlaient ne laissait présager rien de bon.

 

− Vous allez fermer la cité, Mère ?

− Oui. Nous ne pouvons pas nous permettre d’être dérangés de l’extérieur. L’argenté pourrait attaquer de désespoir…

 

Elle enveloppa précautionneusement le flacon dans un tissu et le glissa dans sa poche.

 

− Je m’occupe des préparatifs, conclut-elle. Ce jour sera un jour de gloire…

 

Elle ouvrit les deux battants de la porte par laquelle ils étaient entrés et se tourna une dernière fois vers Daren. Qu’avait-elle sous-entendu en parlant de « l’argenté » ? Faisait-elle référence à Adalon ? Si ce rituel avait un rapport avec les œufs du dragon d’argent, ils devaient faire au plus vite pour les récupérer.

 

− Veldrin, tu as rendu le plus grand des services à la Maison Despana. Aucun autre mâle ne sera aussi puissant que toi. Tu auras des richesses, des esclaves, et tout ce qui te fera envie. Nous verrons tout ça une fois le rituel terminé. Mais pour l’heure, il est temps que tu te reposes, champion. Tu n’as plus rien à me prouver. Tu résideras au temple le temps que tout soit terminé. Ma fille te montrera tes quartiers.

 

Daren lui répondit d’un sourire gêné, partagé entre la supposée joie que devait lui procurer une telle promotion et l’inquiétude de ce que ce nouveau statut pouvait impliquer.

 

− Tu as bien mérité ton repos, Veldrin, renchérit Phaere une fois la Matrone sortie. Viens avec moi, je vais vous montrer vos chambres.

 

Elle ouvrit une autre porte, qui donnait sur un escalier en pente assez raide. Ils franchirent plusieurs salles similaires en suivant un long couloir pour finir dans une bibliothèque aux larges proportions, dont Phaere ouvrit une à une les trois portes qui en sortaient.

 

− Ce sont vos chambres. Si tu as besoin de services, tire légèrement sur cette corde pour appeler un esclave. Mais avant de partir, je vais te demander de me suivre, Veldrin. Il faut que nous parlions d’une chose importante… en tête à tête…

 

Phaere pouffa d’un rire moqueur en découvrant le visage déconfit de Daren, et elle ajouta aussitôt.

 

− Ne te méprends pas, Veldrin. Je me souviens parfaitement de ton… « problème ». J’ai juste plusieurs éléments importants dont je voudrais te parler… seul. Et c’est un ordre.

 

Daren jeta un dernier regard désespéré à ses compagnons, mais préféra suivre la Vestale sans protester inutilement. Après tout, s’il parvenait à occuper Phaere suffisamment longtemps, peut-être ses compagnons trouveraient-ils le temps de découvrir et de voler les œufs ?

 

− Nous allons à la Société des Combattantes. Suis-moi.

 

Ils sortirent tous les deux, marchant d’un pas leste vers le cœur de la cité. Phaere s’arrêta devant les marches montant vers le bâtiment, balaya rapidement les alentours du regard et s’approcha de Daren. Elle colla presque son visage à son oreille, à tel point qu’il pouvait sentir le parfum de ses longs cheveux argentés.

 

− Ta victoire n’est pas des moindres, Veldrin. Mais… j’ai cependant un autre service à te demander.

 

Elle recula d’un pas et le dévisagea.

 

− J’ai un plan… Un plan qui va me propulser à la tête de la Maison Despana, au moment même où nous prendrons le contrôle de la ville… Un plan que tu vas réaliser pour moi.

 

Un très léger mouvement au-dessus d’eux attira l’attention de Daren ainsi que de Phaere. Elle fronça les sourcils, scrutant chaque passerelle au-dessus d’eux, sans succès.

 

− Je sais que Mère Ardulace t’a déjà promis de grandes récompenses, mais suis mes instructions, et la mienne dépassera tes rêves les plus fous…

 

Elle marque une légère pause et reprit.

 

− Refuse, et… Mais comment refuser ? Tu as tout à y gagner, Veldrin… Tout.

 

Une faible lueur dorée illumina une seconde l’un des passages supérieurs, et la réaction de Phaere fut si rapide que Daren ne put réprimer un cri. En un éclair, elle pointa un doigt en direction de la source lumineuse et une déflagration fit exploser la roche, emportant un important fragment de la passerelle de pierre. Elle resta figée quelques secondes, le bras toujours étiré vers le ciel, et se dirigea vers le bâtiment.

 

− Entrons. Ce que je dois te dire ne doit être entendu par personne d’autre que toi.

 

Daren la suivit, à contrecœur. Il jeta un dernier regard à l’extérieur, implorant le dernier espoir irrationnel que quelqu’un viendrait à son aide, ou que quelque chose se produirait. Mais en vain. Il suivit Phaere qui salua d’un geste rapide les autres combattantes de Lolth encore présente dans le hall, et ils montèrent les escaliers en direction d’une chambre isolée.

 

− Assieds-toi, Veldrin. Et écoute-moi bien. Pour réussir ce coup de maître, il nous faudra tout d’abord trahir la Mère Matrone.

 

Daren se sentit subitement très mal à l’aise. À quel point se servait-elle de lui, et à quel moment allait-elle décider de le trahir à son tour ? D’abord Solaufein, et maintenant la Mère Matrone… Sans compter qu’avec les immenses pouvoirs dont celle-ci devait disposer, il allait être particulièrement délicat de la combattre et de la vaincre sans attirer l’attention.

 

− Es-tu prêt à le faire, Veldrin ? Réfléchis bien avant de répondre…

− Je… je voudrais avoir davantage d’information avant de donner mon accord, répondit-il sans conviction.

− C’est impossible, répliqua-t-elle aussitôt. Je ne peux rien te dire sans avoir entendu une réponse positive de ta bouche.

 

Devait-il refuser ? S’ils avaient encore une chance de contrer les plans de la Mère Matrone, c’était grâce à elle. Rien ne les empêchait plus tard de la trahir à leur tour, une fois les œufs hors de danger.

 

− Très bien. Je vous écoute.

− Ah !, approuva-t-elle d’un sourire. Reconnaît que la Maison Despana mérite mieux que cette vieille harpie. Tu as entendu la Mère Matrone parler du rituel tout à l’heure, n’est-ce pas ?

 

Daren hocha de la tête.

 

− Elle va invoquer un démon. Un démon d’une grande puissance qui va nous aider à attaquer les elfes de la surface.

 

La clé du mystère était donc là. La guerre était imminente, et la cible de ces elfes noirs se trouvait être le peuple elfique de la surface.

 

− L’œil de l’Orbe Ancien que tu as récupéré est un élément essentiel du rituel. Il sert à attirer l’attention du démon, et à créer le portail qui le conduira dans notre monde. Mais cependant, cette étape seule ne suffit pas. La Maison Despana s’est procuré les œufs d’un dragon d’argent que nous affrontons depuis plusieurs siècles, et qui nous barre le passage pour remonter vers la surface. Avec ses œufs en « otage », nous avons non seulement un laissez-passer, mais qui plus est une offrande à faire au démon pour le convaincre de nous aider !

 

Tout devenait clair à présent. Et la situation était des plus critiques. Si le rituel arrivait à son terme avant qu’ils n’eussent tenté quoi que ce fût, non seulement Adalon ne récupérerait jamais ses œufs, mais ce démon dévasterait aisément les armées de la surface. Daren se demanda à quel point Irenicus était impliqué dans cette guerre et le profit qu’il pouvait en tirer, mais Phaere n’avait pas évoqué la moindre aide extérieure pour le moment.

 

− La Maison Despana ouvrira ainsi la voie vers la surface, continua-t-elle, et nous deviendrons les maîtres d’Ust Nasha. Mais… rien ne dit qu’Ardulace ne doive rester à la tête de cette Maison…

 

Elle tira une étrange clé d’une de ses poches, qu’elle tendit à Daren.

 

− Voici la clé de la salle des trésors du temple, Veldrin.

 

Elle ouvrit la penderie au fond de la pièce et, dissimulée derrière un panneau, elle en ressortit un drap blanc roulé en boule.

 

− Et voici une copie des œufs du dragon d’argent, que j’ai faite fabriquer moi-même.

 

Daren entrouvrit le tissu, pour découvrir trois œufs étincelants à peine plus gros que son poing.

 

− Ta mission est extrêmement simple, Veldrin. Va au coffre, échange les œufs, et ramène-moi les vrais. La Matrone les offrira au démon et mourra pour l’avoir trompé. C’est là que moi, Phaere, terminerai le rituel et deviendrai la nouvelle Mère Matrone de la Maison Despana !

 

Elle tourna sur elle-même en fermant les yeux, puis se rassit sur le lit. Daren contempla une nouvelle fois les répliques qu’il tenait fermement entre ses mains, imaginant déjà un plan pour s’enfuir une fois les véritables œufs en leur possession.

 

− Les gardes te poseront sans doute un problème, reprit-t-elle, mais je fais confiance en tes capacités pour déjouer leur surveillance. Tu as deux jours avant qu’Ardulace ne termine les préparatifs. Il me faut donc les œufs d’ici demain soir.

 

Daren acquiesça à nouveau et se dirigea vers la porte.

 

− Et inutile d’essayer de me berner, Veldrin, ajouta-t-elle d’un ton de défi. Ces œufs sont marqués, et moi seule sais en quoi ils diffèrent des originaux. La Mère Matrone est en plein préparatif en ce moment, et même si tu décidais finalement de te ranger de son côté, ta parole ne vaudrait rien contre la mienne. Ton seul salut est d’exaucer mon souhait, et tu deviendras ainsi le mâle le plus puissant qu’Ust Nasha n’ait jamais connu…

 

Elle éclata d’un rire sonore tandis que Daren refermait la porte derrière lui. La cité était fermée, et si Phaere avait effectivement marqué ses œufs, ni la fuite ni le mensonge ne leur serait d’une quelconque utilité.

 

Les rues grouillaient de monde à cette heure. Il était parti depuis un peu plus d’une heure maintenant, et sur la majorité des passerelles, les transports d’armes et d’armures croisaient ces énormes araignées dont l’agitation exacerbait l’appétit naturel. Daren marchait lentement, perdu dans ses pensées et serrant dans sa main droite son précieux paquet. De folles images d’Irenicus commandant aux armées de l’ombre de la cité d’Ust Nasha, ou de Bodhi mêlant ses vampires aux arachnides des drows dans un flot interminable de morts et de sang le harcelaient sans cesse. Il avait la sensation terriblement familière de ne pouvoir s’échapper d’un destin tracé d’avance, d’être le jouet d’un marionnettiste tapi dans l’ombre s’amusant à observer son pion se débattre dans des situations impossibles. Était-ce là le lieu commun d’un enfant de Bhaal ? Une autre pensée lui traversa alors l’esprit. Si lui-même, Sarevok, ainsi qu’Imoen, descendaient du Seigneur du Meurtre, était-il possible que d’autres de ses frères ou sœurs, disséminés aux quatre coins du royaume, se découvrissent une destinée aussi improbable que la sienne ? Les prophéties d’Alaundo n’étaient pour certains qu’un vulgaire recueil d’inepties dénuées de sens, mais même si les réponses apportées par le sage tenaient plus de la parabole que de véritables prédictions, il ne pouvait nier leur existence. Pas après ce qu’il avait vécu.

Une nouvelle lumière dorée attira son attention alors qu’il approchait du temple de Lolth. La rue était déserte, comme souvent aux alentours de l’imposant bâtiment. Une ombre furtive glissa le long des murs du temple et Daren tira son arme de son fourreau, aux aguets.

 

− Qui va là ?

 

L’ombre s’immobilisa contre le mur. S’il ne l’avait pas vue bouger l’instant d’avant, il aurait pu croire à un simple reflet. Mais quelqu’un l’espionnait, il en était sûr.

 

− Qui va là ?, répéta-t-il, plus fort.

 

L’ombre fit un nouveau mouvement et s’approcha finalement de lui. Daren sentit son cœur battre à tout rompre. Il n’y avait que lui dans cette rue, et s’il devait combattre, personne ne se porterait à son secours.

 

− C’est moi, Veldrin. Je suis heureux d’arriver enfin à te croiser seul.

 

Il se raidit à la voix de celui qui sortait de sa cache. Ces longs cheveux blancs attachés en queue de cheval ne pouvaient appartenir qu’à une seule personne.

 

− Solaufein !

− Nous n’avons pas beaucoup de temps ! Écoute-moi. Je me cache dans la cité depuis notre dernière rencontre, et je crois que j’ai de quoi te dédommager de ta pitié.

 

Il sortit un drap enroulé d’une sacoche qu’il portait à l’épaule.

 

− Tu m’as expliqué ta mission, reprit-il, et je crois pouvoir t’aider. J’ai suivi Phaere depuis deux jours, et je l’ai vue fabriquer des copies des œufs du dragon.

− Je les ai avec moi, compléta Daren en désignant le drap qu’il tenait toujours en main.

− Alors elle a déjà mis son plan à exécution… Ta mission est de t’emparer des vrais œufs, n’est ce pas ?

 

Daren hésita une seconde, et acquiesça silencieusement.

 

− C’est bien ce que je pensais, continua le soldat. Mais si c’est ce que tu désires, je pense avoir un moyen de la tromper.

 

Le regard de Daren s’éclaira soudainement.

 

− Que proposes-tu ?, demanda-t-il précipitamment.

− Voici une autre copie des œufs du dragon, expliqua-t-il en ouvrant le drap. Je me moque de la guerre entre les drows et leurs cousins de la surface, et je crache sur Phaere et sa Maison. J’aimerai simplement être là lorsqu’elle comprendra que quelqu’un l’a trompée…

 

Un sourire féroce se dessina sur ses lèvres alors qu’il tendait à Daren le drap jauni par l’usure.

 

− Lorsque la Maison Despana tombera, je louerai ton nom. Et maintenant, je dois te laisser Veldrin. Bonne chance.

 

Daren resta quelques secondes sans voix, tenant les répliques des œufs de dragon dans chaque main, puis remercia l’elfe noir.

 

− Solaufein…

− Oui ?

− Mon véritable nom est Daren.

 

Le soldat le fixa de son regard perçant, puis lui adressa un sourire.

 

− Bonne chance, Daren.

 

Solaufein entama quelques incantations et disparut dans le même éclair doré qui l’avait fait apparaître cinq minutes plus tôt. Daren poussa les portes du temple de Lolth, et rejoignint au pas de course ses compagnons qui l’attendaient impatiemment.

 

 

− Ah, tu es de retour.

 

Ses compagnons n’avaient pas bougé de leurs quartiers, la plupart assis à l’attendre. Seule Imoen lisait un volumineux grimoire qu’elle avait dû emprunter dans l’un des nombreux rayons qui bordaient la pièce.

 

− Nous préférions attendre que tu soies revenu pour tenter quelque chose, expliqua Jaheira. Je ne sais pas ce que dirait la prêtresse si elle nous surprenait à fureter sans que tu soies là.

− Qu’est ce qui s’est passé ?, demanda finalement Aerie. Et qu’est-ce que tu tiens dans ces draps ?

 

Daren prit une profonde inspiration et se remémora les évènements dans l’ordre dans lequel il les avait vécus.

 

− J’ai deux bonnes, et deux mauvaises nouvelles, commença-t-il.

 

Imoen ferma son livre, et tous ses compagnons portèrent leur regard vers lui dans un silence oppressant.

 

− La première bonne nouvelle, exposa-t-il en sortant la clé de Phaere de sa poche, c’est que je sais où sont les œufs, et que j’ai ce qu’il nous faut pour passer la porte derrière laquelle ils sont.

 

Le visage d’Imoen s’éclaira soudainement.

 

− Alors ils sont bien derrière cette porte étrange ?

− Qu’est-ce que nous attendons, alors ?, s’exclama Minsc.

− Et la mauvaise nouvelle ?, interrogea Jaheira.

 

Daren répondit à la question de la druide.

 

− La première mauvaise nouvelle, c’est que Phaere m’a demandé de les voler, et de les lui remettre.

− Comment ?, s’indigna Jaheira.

− Enfin, plus précisément de les échanger contre des faux, compléta Daren en levant le drap blanc devant lui, fabriqués par Phaere elle-même.

− La cité est fermée, rappela Aerie. Même si nous parvenons à nous en emparer, nous ne pourrons pas quitter Ust Nasha sans aide.

 

Jaheira commençait déjà à échafauder des plans d’évasion plus risqués et improbables les uns que les autres, mais Imoen n’avait pas encore quitté son frère des yeux.

 

− Tu as parlé d’une autre bonne nouvelle ?, lui demanda-t-elle d’un sourire.

− L’autre bonne nouvelle est que j’ai rencontré Solaufein avant d’arriver ici.

− Solaufein ?, répéta Jaheira. Il est toujours ici ?

− Oui, reprit Daren. Il a espionné Phaere depuis l’autre jour, et il m’a laissé une autre copie des œufs.

− Une autre copie ?, demanda Aerie. Pour quoi faire ?

− Phaere a marqué les siennes, reprit-il, et elle ne tombera pas dans le piège aussi simple que celui de les lui rendre.

 

Quelques secondes de silence suivirent sa dernière phrase. Ses compagnons pesaient les différents éléments qu’il venait de leur apporter.

 

− Et…, s’interrogea Imoen, Phaere t’a-t-elle dit pourquoi elle tenait à avoir ces œufs ?

 

Daren hocha de la tête lentement.

 

− Les œufs, comme l’œil du Spectateur, vont être offerts en sacrifice pour invoquer un démon qui va servir les drows à mener une guerre contre les elfes de la surface. De ce que j’ai compris, la famille de Phaere est à l’origine de cette idée, et son plan est de faire échouer sa mère pour mieux pouvoir prendre sa place…

− Mais…, balbutia Aerie, les yeux écarquillés, le rituel… a lieu… en ce moment même ? Si nous ne faisons rien, les œufs seront détruits ?

− Je suppose que c’était la deuxième mauvaise nouvelle…?, soupira Imoen.

− Alors nous n’avons pas de temps à perdre en palabres !, tonna Minsc. Bouh frétille déjà d’impatience à botter l’arrière-train de ces vilains !

− Attendez…, murmura Imoen à voix basse en posant un doigt sur ses lèvres.

 

Tous se turent aussitôt. Si quelqu’un avait espionné leur conversation, leur mort ne ferait plus aucun doute.

 

− Attendez…, répéta-t-elle à peine plus fort.

 

Imoen clignait des yeux à toute vitesse, et fixait un détail d’une tapisserie qui tombait entre deux étagères. Un sourire se dessina sur ses lèvres, et elle tourna lentement la tête vers Daren, ses yeux pétillant de malice.

 

− J’ai une idée…

Une nouvelle faveur

− Alors ?

 

Jaheira, Imoen, Minsc et Aerie l’avaient attendu près du bâtiment. Daren ne répondit pas tout de suite et fit signe à ses compagnons de le suivre. Il avait échappé aux griffes de la Vestale, mais restait encore sous le choc. Plus ils tardaient à trouver les œufs, plus leurs chances d’être découverts augmentaient.

 

− Je…, commença-t-il. Nous sommes convoqués au temple, demain, pour une rencontre officielle avec une Mère Matrone, répondit-il finalement.

− Au temple ?, répéta Imoen.

− Oui. C’est Phaere qui viendra nous chercher à l’auberge pour nous y conduire.

− Cela peut s’avérer intéressant, intervint Jaheira.

− C’est l’occasion d’en apprendre plus sur ces œufs, compléta Imoen, pensive, ou de repérer des quartiers auxquels nous n’avons pas encore eu accès. Mais dis-moi, Daren…, ajouta-t-elle d’un clin d’œil malicieux, c’était comment ? Avec Phaere, je veux dire ?

 

Le visage d’Aerie se décomposa soudainement, passant d’un noir sombre à un gris tirant sur le vert.

 

− Qu-quoi ?, bredouilla Daren. Je… Il ne s’est rien passé !

− Elle n’était pas à ton goût ?, le taquina-t-elle à nouveau.

 

Daren baissa les yeux vers le sol, n’osant croiser le regard d’Aerie.

 

− Oh, je plaisante !, ajouta-t-elle en lui adressant une tape sur l’épaule. Vu le temps que tu as mis, je me doute bien qu’il ne s’est rien passé !

 

Il lui adressa un sourire gêné et changea rapidement de sujet, préférant échanger son point de vue avec celui de ses compagnons sur leur entrevue du lendemain. Ils ne croisèrent que deux drows dans les rues d’Ust Nasha, accompagnés de ces énormes araignées velues qui faisaient office d’animal de compagnie. À cette heure, l’auberge était déserte, et tous les cinq montèrent dans leur chambre se coucher. Hanté par les images de la Vestale à demi nue étendue sur son lit, Daren finit par s’endormir, d’un sommeil agité de songes.

 

 

− Quand est-ce qu’elle doit passer nous voir, déjà ?, demanda Imoen pour la troisième fois.

 

Daren et ses compagnons attendaient leurs repas autour d’une table. Phaere n’avait pas donné d’heure de rendez-vous précise, mais comme seule consigne d’être prêts à sa venue à toute heure.

 

− Je t’ai déjà dit que je n’en savais rien, répondit Daren d’un ton las.

− Nous pourrions peut-être récupérer les œufs en ce moment même, continua-t-elle en baissant la voix, si on utilisait notre temps libre au lieu de rester bêtement ici…

− Il me semble plus sage de nous en tenir aux ordres, intervint Aerie. Si elle découvrait ce que nous projetons de faire… je n’ose même pas imaginer ce qui pourrait nous arriver !

 

Un duegar enchaîné leur apporta leurs plats en s’inclinant bassement, et ils mangèrent en silence la nourriture raffinée des elfes noirs. Ils avaient passé en revue de trop nombreuses fois leurs différentes opportunités, et en l’absence d’éléments nouveaux, une angoisse latente rongeait insidieusement leurs derniers espoirs de voir la situation se régler rapidement.

Daren mastiquait lentement, ses pensées focalisées sur la situation qu’ils allaient devoir affronter. Rencontrer une Mère Matrone devait certainement être le signe d’une intégration réussie, mais cela allait sans aucun doute impliquer de nouvelles compromissions envers cette société barbare qui le révulsait davantage chaque jour. La seule lueur d’humanité qu’ils avaient entraperçue depuis leur arrivée s’était éteinte après le meurtre supposé du soldat, les privant du même coup d’un allié potentiel. Même si Daren semblait dans les bonnes grâces de cette Phaere, rien ne laissait supposer que cette situation allait durer, ni qu’elle ne conduirait pas vers davantage de violence ou de meurtres.

Un bruit sourd ainsi que les chuchotements paniqués de ses compagnons le ramenèrent soudainement à la réalité.

 

− Imoen !

 

Daren se leva aussitôt de sa chaise, manquant de renverser les assiettes de porcelaine sur la table. Imoen venait de perdre connaissance et s’était effondrée sur le carrelage.

 

− Imoen, tu vas bien ?, s’écria Jaheira.

 

Leurs cris avaient attiré quelques regards curieux, mais personne ne se déplaça jusqu’à leur table. Jaheira giflait doucement les joues gris pâles d’Imoen, lui parlant sans interruption, lorsqu’elle finit enfin par ouvrir un œil en murmurant quelques mots.

 

− Imoen, est-ce que tu nous entends ?, demanda Daren en s’approchant.

− Respire, respire profondément, ajouta la druide en mimant le geste d’une main sur le ventre.

 

Minsc la soutenait par les épaules et la redressa à son réveil. Imoen s’assit en se massant le crâne, les yeux plissés, incommodés par la lumière ambiante. Elle prit une profonde inspiration et se leva, appuyée par ses compagnons.

 

− Ça va aller, finit-elle par dire d’une voix faible.

 

Personne ne la questionna davantage et Daren se contenta de lui prendre amicalement la main, ce à quoi elle répondit d’un sourire fatigué. Il savait mieux que quiconque ce qu’elle ressentait, et la source du mal qui la rongeait de l’intérieur. Rien ni personne ne pouvait quoique ce fût pour eux, en dehors de Bodhi et Irenicus, et ce nouvel évènement le leur rappelait cruellement.

 

− Il faut que tu tiennes bon, conclut simplement Daren en lui massant le bras. Il faut que nous tenions bon.

− Je sais…

 

La porte s’ouvrit soudainement, laissant apparaître la Vestale Phaere vêtue de l’armure d’apparat traditionnelle des prêtresses de Lolth.

 

− Ah, Veldrin ! J’espérai bien te trouver là !, le salua-t-elle. Suis-moi, nous allons au temple. J’ai d’excellentes nouvelles, pour toi comme pour moi !

 

Son humeur était des plus joyeuses, et même si cela ne présageait rien de bon, elle semblait au moins avoir oublié leur entrevue de la veille. Daren la suivit silencieusement, imité par ses compagnons, jusqu’au temple de Lolth. Les deux sentinelles qui bloquaient l’accès Est du temple s’inclinèrent à l’arrivée de la Vestale, et tous les cinq suivirent Phaere qui empruntait les escaliers dont leur avait parlé Imoen. En haut, les portes donnaient sur un salon luxueux, d’où on pouvait deviner trois nouvelles sorties.

 

− Reste ici et installe-toi, je reviens tout de suite.

 

Elle sortit de sa ceinture une bourse dont elle tira le cordon, laissant entrevoir un flacon aux reflets douteux qu’elle cacha de son autre main. Elle ouvrit la porte au fond de la pièce, posa son pied sur la première marche d’un nouvel escalier, et la referma derrière elle dans un claquement sec.

 

− Ce bâtiment est un vrai labyrinthe, murmura Aerie une fois leur hôte partie.

 

Vu des sommets de la ville, on pouvait facilement deviner qu’une architecture tortueuse régissait l’organisation des lieux, mais cela compliquait encore davantage leur mission.

 

− En tout cas, c’est bien les quartiers des prêtresses, commenta Imoen d’un air ravi.

− Espérons que tes autres intuitions seront aussi avisées…, soupira Jaheira.

 

Quelques bruits de pas au-dessus d’eux ramenèrent le silence dans la pièce.

 

− Quelqu’un arrive…, chuchota Aerie.

 

Les bruits de pas se firent plus proches, mais furent rapidement couverts par des cris. La voix qui retentissait puissamment n’était pas celle de la Vestale, et à mesure qu’elle se rapprochait, on devinait aussi le son de coups virulents. Soudainement, la porte s’ouvrit avec fracas, et Phaere termina la chute qu’elle venait d’entamer dans les escaliers sur le tapis. Les yeux écarquillés et du sang coulant de sa lèvre, elle implorait la clémence d’une autre elfe noire qui descendait à son tour, le regard furibond.

 

− Tu n’es qu’une incapable ! Une traînée !

− Mais… Mère…

− Tais-toi, femelle ! Ton arrogance et ta stupidité me soulèvent le cœur !

 

Elle frappa une nouvelle fois la Vestale au visage, qui tomba à la renverse. Tout à coup, l’elfe noire remarqua la présence de Daren et de ses compagnons, et se désintéressa aussitôt de Phaere.

 

− Je…, balbutia Daren. Je vous salue Mère Matrone, commença-t-il en s’inclina bassement, et je suis ici à la demande de…

 

La Matrone le dévisagea d’un air sévère, ce qui mit Daren particulièrement mal à l’aise. Au même moment, Phaere se releva et continua les présentations.

 

− Mère, c’est l’homme dont je vous ai parlé, Veldrin.

− Je vois bien que c’est lui, petite idiote, répliqua-t-elle. Tu me prends pour une aveugle ? Hé bien… Je ne vois rien de spécial le concernant… Qu’est-ce qui te fascine tant chez lui ?, conclut-elle d’un ton méprisant.

 

Le visage de Phaere se tendit encore davantage.

 

− Matrone, Veldrin est un excellent guerrier… et c’est lui qui a… « résolu » les petits problèmes de la Maison Despana.

− Ah oui, je vois…, répondit-elle, pensive. Ce qui comprend le tout-puissant Solaufein, c’est bien cela ?

− Oui, Mère, confirma Phaere en s’inclinant.

 

La Matrone de la Maison Despana semblait s’être calmée. Son ton restait rude, mais elle avait cessé de hurler, et Daren ne pouvait qu’espérer que leur entretien ne s’éterniserait pas.

 

− C’est étrange…, continua-t-elle en tournant lentement autour de Daren comme s’il n’avait été qu’une vulgaire marchandise. Il a l’air bien frêle pour un guerrier… et… il y a quelque chose d’étrange…

 

Daren sentit une goutte de sueur couler le long de sa nuque. Cette prêtresse se doutait-elle de leur imposture ? Elle l’observait de si près maintenant qu’il n’osait même plus remuer un sourcil. Il pouvait sentir l’arôme que dégageaient ses vêtements de cérémonie, et son cœur battait si fort qu’il se demandait comment elle ne l’entendait pas.

 

− Je suis convaincue qu’il peut nous être d’une grande utilité, Matrone !, s’écria soudainement Phaere.

 

La prêtresse de Lolth recula de quelques pas, mettant un terme à son examen méticuleux.

 

− C’est possible, répondit-elle finalement, un léger et inquiétant sourire sur les lèvres. Laissons-le, dans ce cas, faire ses preuves. Qu’en penses-tu, Phaere ?

 

Elle releva ses yeux noirs vers Daren.

 

− Veldrin, c’est bien ça ?

 

Il s’empressa d’acquiescer rapidement.

 

− L’Œil-Tyran que vous tué hier n’était qu’un vulgaire Spectateur, expliqua-t-elle. J’ai pourtant dit à cette fille que je voulais un œil d’Orbe Ancien, les plus nobles de cette race, mais elle ne m’a comme d’habitude pas écoutée.

− Mais, Mère, je…

− Silence, femelle !, tonna la prêtresse. Ouvre à nouveau la bouche et je t’envoie croupir dans les carrières de Lolth !

 

Phaere serra les poings et sa mâchoire se crispa, et malgré l’injonction de la Matrone, elle ne baissa pas le regard.

 

− As-tu réellement envie d’avoir de nouveau à faire avec le Drider, fillette ?, ajouta-t-elle d’un ton doucereux.

 

La Vestale déglutit péniblement, et Daren devina quelques larmes embuer le coin de ses yeux.

 

− Tu as non seulement échoué dans la mission que je t’avais confiée, mais tu as en plus tué un émissaire venu proposer allégeance aux elfes noirs ! Tu n’es qu’une incompétente, doublée d’une prétentieuse !

 

Elle s’arrêta une seconde, le souffle court, et se retourna vers Daren.

 

− Quant à toi Veldrin, reprit-elle, tu m’as tout l’air prometteur, et je suis impatiente de te voir à l’œuvre. La Maison Despana a besoin de personnes compétentes, qualité rare quand on est entouré d’incapables… Mais le chemin de la gloire est tout proche. Et tu peux le suivre avec nous. Lolth aime les gagnants, crois-moi.

 

Elle fit quelques pas autour de lui. Daren pouvait presque sentir son regard le disséquer, quand bien même il fixait une petite sculpture de marbre sur le coin d’une table à l’autre bout de la pièce.

 

− Mais il faudra quelque chose d’assez rare pour entrer sur ce chemin, reprit-elle. Peut-être pourriez-vous l’acquérir pour moi ? Je vais vous confier cette tâche, pour voir si vous méritez les faveurs de la Maison Despana…

 

Daren sentit son cœur palpiter dangereusement. Cette femme, capable d’intimider la redoutable Phaere, allait sans aucun doute leur faire exécuter l’impossible dans le seul but de satisfaire son ego. Et plus ils allaient « progresser » dans cette hiérarchie sanglante, plus leurs chances de s’en sortir seraient minces.

 

− Il me faut un œil d’une créature que l’on nomme « Œil-Tyran ». Tu sais de quoi je parle, Veldrin ?

 

Le visage de Daren se décomposa lentement, et il hocha furtivement la tête de haut en bas en baissant les yeux.

 

− C’est une mission dangereuse, mais je sais que tu es impatient de faire tes preuves, et vois plutôt ceci comme l’opportunité d’une promotion. Au sud d’Ust Nasha, il existe un repaire de ces créatures appelées tyrannœils. Il me suffit d’un seul de leurs appendices oculaires, mais j’ai besoin de celui des plus puissants d’entre eux : ceux que l’on nomme « Œil-Tyran », ou « Orbe Ancien ». Ils diffèrent de leurs semblables par leur taille, bien sûr, mais aussi et surtout par l’étendue de leurs pouvoirs.

− Le tyrannœil du Spelljammer était un ancien, Mère !, s’écria Phaere. Je vous jure que c’est ce que les espions avaient dit !

Silence !, hurla la prêtresse, en giflant la Vestale si fort que Daren distingua nettement son sang gicler jusqu’à la table basse un peu plus loin.

 

Phaere tomba à nouveau à la renverse, des larmes de douleur et de rage lui coulant sur les joues.

 

− Tu aurais dû vérifier cela toi-même, femelle ! Ne te fies-tu donc qu’à des demeurés pour penser et agir à ta place ?

 

La Vestale ne répondit pas, et se releva en essuyant le sang qui coulait de son nez.

 

− Bien. Veldrin, ta mission est de me rapporter cet œil. La Maison Despana attendra ton retour avec impatience… Une dernière chose : j’ai absolument besoin de cet œil pour dans trois jours, dernier délai.

− Mais…, balbutia Daren, comment…

− Le repaire de ces créatures ne te sera pas difficile à trouver, ajouta-t-elle, mais tu dois te mettre en route sur-le-champ. Allons, Veldrin ! Dans trois jours, tu seras riche, célèbre, et puissant. Alors qu’attends-tu ? Si tu ne dépêches pas, d’autres remplirons cette mission à ta place,…et ton avenir parmi nous en serait grandement affecté…

 

Daren resta paralysé, aucun son ne parvenant à sortir de sa bouche. Comment comptait-elle qu’ils prissent d’assaut toute une nichée de ces créatures monstrueuses ? Lorsqu’ils avaient affronté le tyrannœil sous les égouts d’Athkatla, ils avaient en leur possession un artefact sans lequel leur victoire n’aurait pas été possible. Quelles chances avaient-ils cette fois, et contre plusieurs de ces créatures ? Il fallait refuser cette mission tant qu’il était encore temps, et Daren comptait sur son improvisation pour tenter de convaincre la Matrone de lui fournir leur aide sur un autre sujet.

 

− Vos désirs sont des ordres, répondit finalement Imoen en s’inclinant si bas qu’elle faillit en tomber en avant.

− Qui t’a donné la parole, esclave ?, rugit la prêtresse.

 

Alors qu’elle s’inclinait une nouvelle fois pour s’excuser, Daren crut deviner un large sourire sur le visage de sa sœur. Un sourire qui ne pouvait signifier qu’une seule chose : si lui n’avait pas encore de plan, Imoen en avait un.

 

 

− J’espère que tu sais ce que tu fais, Imoen…

 

Ils avaient pris congé de la Mère Matrone, et Daren avait été contraint d’accepter son marché suite à l’intervention de sa sœur.

 

− Je n’étais pas là lors de votre combat contre l’« Œil Aveugle », intervint Jaheira, mais je sais ce que sont les tyrannœils. Et même si nous sommes sans doute capable d’en affronter un, nous serons morts avant d’avoir fait trois pas dans leur repaire.

− Oui oui, chantonna Imoen qui n’avait rien perdu de sa bonne humeur.

− Vas-tu nous dire enfin nous dire ce que tu prépares ?, reprit la druide, une pointe d’exaspération dans la voix.

− Minsc est prêt à affronter tous les yeux de ces créatures, mais Bouh est intrigué par ton attitude, et il lit dans ton regard que tu as une idée.

 

Imoen tourna soudainement dans une ruelle peu fréquentée, et défit la lanière de son sac à dos.

 

− Nous devons rester discret au moins pour la journée, expliqua-t-elle. Si Phaere ou la Mère Matrone nous voit alors que nous devrions être partis à la chasse au tyrannœil, nous risquons de nous faire démasquer.

− Tu ne comptes pas te rendre là-bas ?, s’étonna Aerie. Comment allons-nous obtenir ce qu’elle nous demande, dans ce cas ?

− Oh, c’est très simple, répondit-elle, les yeux pétillants de malice. C’est très simple parce que nous l’avons déjà.

 

Imoen savoura les quelques secondes de silence qui s’ensuivirent, et sortit un flacon brunâtre de sa besace.

 

− Le voilà !, dit-elle en débouchant le récipient usé. Un œil d’Orbe Ancien ! Enfin, si j’en crois ce que vous m’avez raconté…

 

Daren écarquilla les yeux, une expression d’incompréhension sur le visage. Où avait-elle trouvé cet œil ? Phaere leur avait interdit d’approcher le Spectateur qu’ils avaient combattu sur les hauteurs d’Ust Nasha, Spectateur qui de toute façon, d’après les dires de la Mère Matrone, n’était pas un véritable « Œil-Tyran ». Maintenant qu’elle l’avait ouvert, la différence était saisissante : celui-ci devait bien faire le double du volume de l’autre. Le pédoncule de couleur brune s’entortillait autour d’un globe oculaire de la taille d’un poing et muni d’une pupille vert vif. Daren se rappelait leur combat contre l’« Œil Aveugle », la taille imposante de son échantillon correspondait sans aucun doute à celle de que ce Phaere nommait « Orbe Ancien ».

 

− Mais où as-tu trouvé…ça ?, demanda enfin Jaheira. Tu l’as obtenu à Spellhold ?

− Non non, répliqua aussitôt Imoen en haussant le menton. En fait, c’est plutôt vous qui devriez me dire d’où il vient !

 

Le visage d’Aerie s’éclaira soudainement.

 

− Je sais d’où vient cet œil…, souffla-t-elle. J’en suis sûre maintenant, je le reconnais. C’est l’un de ceux du tyrannœil que nous avons combattu à Athkatla !

 

Imoen lui décocha un sourire admiratif et leva un pouce en signe de confirmation.

 

− Mais comment…, intervint Daren. Comment, et quand, as-tu…

 

Il s’arrêta soudainement au milieu de sa phrase, prenant une longue inspiration au moment où il devinait la situation.

 

− Yoshimo…, soupira Jaheira.

− Lui-même. Vous vous rappelez lorsqu’il a affronté Daren après la fuite d’Irenicus ?

 

Daren, Minsc, Aerie et Jaheira hochèrent la tête en même temps.

 

− Hé bien…, avant de brûler son corps, j’ai… disons que j’ai pris le temps de jeter un œil dans son sac. Il n’y avait pas grand-chose, en dehors de quelques flèches, des torches, et un peu d’argent. Mais il y avait cette petite bouteille étrange, avec ce… cette chose qui flottait à l’intérieur. Je me suis dit que, s’il l’avait récupéré, ça devait peut-être valoir quelque chose… En fait, je n’y ai plus pensé depuis. Jusqu’à hier, quand Phaere s’est approchée du cadavre.

− Il a dû la récupérer une fois que tu as vaincu l’« Œil Aveugle », suggéra Aerie. Le corps du tyrannœil a explosé, et Yoshimo a du ramasser l’un des tentacules.

− C’était très judicieux de sa part, ajouta Jaheira. Les yeux de ces créatures ont de puissantes propriétés magiques, et sont souvent utilisées comme catalyseurs lors d’expériences.

− En tout cas, je suis sûre que la vieille nous laissera tranquille avec ça !, conclut Imoen.

− Espérons que tu dises vrai…

 

La présence d’esprit de sa sœur allait encore une fois les sortir d’une situation délicate. Lorsqu’il l’avait affronté, la trahison et les dernières paroles de Yoshimo l’avaient tellement préoccupé qu’il en avait oublié les détails, comme celui de fouiller minutieusement ses affaires.

 

− Daren, tu es bien censé être un… comment déjà ?… un puissant et valeureux guerrier, le nargua-t-elle, et c’est pour cela que dès demain, tu auras vaincu le terrible « Œil-Tyran » et ramènera ton trophée à la grandissime Mère Matrone !

 

Imoen tendit le flacon à Daren et referma son sac.

 

− Bon, on va manger quelque chose ? Je meurs de faim !

 

Daren se sentit soudainement le cœur plus léger. Imoen venait de leur ôter un poids, et avec un peu de chance, ils auraient quelques jours de répit pour enfin mettre la main sur les œufs du dragon d’argent, quitter cet endroit maudit, et par la même occasion l’Ombreterre. Tandis qu’ils marchaient en direction de l’auberge, il repensait aux projets d’Irenicus et de Bodhi. Il avait lu plusieurs fois les quelques pages qu’avait laissées le sorcier à propos de sa malédiction et de sa « vengeance », et il ne pouvait s’empêcher de l’imaginer combattant à mort un autre mage avec lequel il aurait eu un différent; peut-être cette « Ellesime » dont il faisait mention dans son journal ? Mais pour le moment, leurs préoccupations étaient toute autre, et il ne s’agissait que de s’extirper de l’inévitable engrenage dans lequel ils avaient été contrains de mettre la main. Sa survie ainsi que celle de ses compagnons restaient sa priorité, et Daren se sentait quelque peu coupable de les avoir entraînés dans une quête aussi périlleuse.

 

Ils attendirent le soir, traînant autour des étals surpeuplés de la place centrale, avant de rejoindre l’auberge dont l’abondante clientèle leur fournissait l’anonymat dont ils avaient besoin.

 

− Bon, je monte dans ma chambre, lança Jaheira à peine leur repas terminé.

 

Elle se leva dans un bâillement et les salua d’un geste avant de quitter la pièce. Daren terminait un dessert à base d’une gelée sucrée qu’il ne connaissait pas, perdu dans ses pensées.

 

− Imoen…, lança tout à coup Aerie. Je… Je voulais te dire…

− Hm, oui ?

 

Aerie baissa la tête.

 

− Je suis désolée.

− Pourquoi ça ?

 

Imoen se tourna vers l’avarielle.

 

− Pour… pour avoir été le centre d’intérêt la dernière fois que nous avons discuté. J’étais tellement immergée dans mes problèmes que je ne réalisais plus que chacun avait ses propres soucis, et souvent pire que les miens.

 

Imoen haussa les sourcils, mais ne l’interrompit pas.

 

− Et… et aussi, merci pour m’avoir parlé et avoir pris soin de moi…

 

Un large et chaleureux sourire se dessina sur le visage d’Imoen.

 

− Aerie, s’il y a quelqu’un qui devrait s’excuser, c’est moi, je me suis montrée assez dure l’autre fois. Mais… Dis-moi, tu as réfléchi à ce dont nous avons parlé…?

 

Il était évident qu’elle s’attendait à cette question, et qu’elle l’avait minutieusement préparée. Daren pressentit que cette conversation allait devenir privée et s’excusa avant de se lever.

 

− Je vais vous laisser discuter tranquille, commença-t-il, je préfère…

− Non, reste, le coupa Aerie. Et toi aussi, Minsc. En fait… en fait je vous dois énormément, à vous tous, et je voulais te remercier de tout mon coeur, Imoen. Tu m’as ouvert les yeux. Je… je ne connais pas ma raison de vivre, mais tu m’as montré que ça ne rimait à rien de pleurer sur mes ailes perdues. Et…

 

Un sourire complice illumina son visage.

 

− … j’ai commencé à collecter quelques plumes pour mon envol.

− C’est tout ? Oh, allez, dis-nous en plus !

− Je ne sais pas trop, j’ai… j’ai pensé à mon entourage… aux gens qui parcourent le monde, et j’ai essayé de discerner la vraie raison de leurs actions.

− C’est un bon début.

− Tout le monde cherche quelque chose…, continua-t-elle, certains cherchent le pouvoir, d’autres la richesse, l’amour… la gloire, ou la gloire de leur dieu… Tout le monde a un rêve… Et en fait je me demandais…

 

Elle déglutit plusieurs fois avant d’oser poser sa question.

 

− Quel est le tien, Imoen ? À part retrouver ton âme bien sûr…

− Euh, mon rêve ?

 

Elle demeura pensive un instant. Daren écoutait attentivement lui aussi, car même s’il connaissait une partie de la réponse, sa sœur avait considérablement évolué depuis leur départ de Château-Suif. Et si leurs voyages lui avaient ôté une grande part de sa naïveté et de son innocence, Irenicus avait irrémédiablement changé le cours de sa destinée.

 

− Mmmmm, finit-elle par répondre, je n’arrive pas à me décider entre avoir un hamster ou devenir monstrueusement riche et puissante… Peut-être que je choisirai les deux, en fait !

 

Aerie se pinça les lèvres, tandis que Minsc approuvait fermement son premier choix d’un coup de poing sur la table. Daren ne put se retenir d’éclater de rire devant une Imoen stoïque et imperturbable.

 

− Imoen, j’essayais d’être sérieuse…

− Bon, d’accord, d’accord…, céda-t-elle. Je vais te dire : trouve-toi ton propre rêve, et je te promets de t’en dire un peu plus sur le mien.

 

Aerie y réfléchit brièvement puis sourit.

 

− Très bien.

− Et si nous allions rejoindre Jaheira ?, proposa-t-elle soudainement. Ça commence à se vider, et je préfèrerai que nous restions incognito, si on veut que notre petite histoire soit crédible.

 

Une question sans réponse le harcelait depuis le début de cette conversation. Que pouvait bien être son propre rêve ? Si on lui avait posé cette question un an plus tôt, sortir de Château-Suif et parcourir le monde auraient sans doute été les premiers mots qui lui seraient venus à l’esprit, tout comme Imoen. Mais maintenant que son père adoptif était mort, il ne s’était plus posé cette question. Le destin semblait s’acharner contre lui, à dresser morts et machinations sur sa route, et il aspirait principalement à davantage de calme. Vivre simplement, aux côtés d’une personne avec qui il aurait partagé sa vie. Aerie ne lui avait pas posé la question directement, mais il était sûr qu’elle ne l’avait pas invité à suivre leur conversation par hasard, et au fond de lui, il espérait secrètement que sa question lui était aussi destinée. Un bâillement douloureux le ramena à la réalité, et il rejoignit ses compagnons à l’étage avant de se glisser sous les couvertures de soies rouges et de s’endormir profondément.

L’assassinat

− C’est… c’est vraiment ce qu’elle t’a demandé de faire ?, finit par demander Aerie.

 

Daren acquiesça d’un air sinistre. Il venait d’expliquer la situation à ses compagnons, et l’avarielle était la première à avoir pris la parole après de longues minutes de silence.

 

− Et le pire, ajouta-t-il, c’est que notre meilleure opportunité se déroule cette nuit. C’est-à-dire… en ce moment même.

− Bouh ne peut pas se résoudre à tuer cet elfe noir de sang froid, intervint le rôdeur. Minsc n’est pas un ami des elfes noirs, mais celui-ci n’est pas le pire de tous !

− Je… je suis d’accord avec Minsc, renchérit Aerie. Cet homme a commis des crimes, c’est vrai, mais il ne mérite pas une mort aussi…, enfin pas de cette manière.

− Tu nous as bien dit qu’elle t’avait demandé de lui ramener quelque chose en guise de trophée ?, intervint à son tour Jaheira.

 

Il acquiesça à nouveau. Ses intentions étaient pourtant particulièrement limpides : cette Phaere se servait d’eux, des « nouveaux venus », pour exécuter de basses besognes qui lui attireraient les foudres de sa Maison si elle les accomplissait elle-même. À aucun moment elle n’avait prévu ou envisagé leur éventuelle survie, et seul son propre prestige l’obnubilait. À présent, ils devaient faire face à un choix des plus difficiles : mourir en se faisant prendre pour assassinat, ou mourir châtié par la Vestale.

 

− Je ne suis pas certain qu’il y ait raison de s’inquiéter, reprit la druide.

 

Daren tourna son regard vers elle, les yeux écarquillés.

 

− Tu n’étais pas là tout à l’heure, ajouta Imoen, et tu n’es pas resté discuter avec nous.

− Solaufein n’est pas un imbécile assoiffé de sang comme cette Phaere, expliqua Jaheira, et je suis sûre qu’il pourrait nous aider à retourner la situation à notre avantage.

− Vous croyez ?, demanda-t-il sans trop y croire, une lueur d’espoir dans les yeux.

− Même Aerie l’a trouvé sympathique, renchérit Imoen d’un ton provocateur. Elle l’a même dévoré des yeux toute la soirée, c’est pour te dire ― je plaisante, bien sûr Aerie !, ajouta-t-elle précipitamment en voyant le visage de l’elfe passer par un ton vert plus qu’inquiétant.

− Que proposez-vous ?, reprit Daren.

− Je propose qu’on aille lui rendre une petite visite, et qu’on soit honnête avec lui.

 

Elle marqua une pause. Connaissant Jaheira, Daren se doutait qu’elle avait envisagé un second plan dans le cas où le premier ne se déroulerait pas comme prévu.

 

− Au pire…. Au pire, nous ferons ce qui nous a été demandé. Ça ne coûte pas grand-chose d’essayer.

 

Tous les cinq sortirent de leur chambre, puis de l’auberge. Phaere avait raison : les rues étaient plus calmes à cette heure, et plus ils avançaient vers le nord de la cité, plus leurs rencontres étaient espacées. En une demi-heure de marche rapide, la Société des Combattants se dressait devant eux.

 

− Entrons tous ensemble alors, proposa Daren. Nous devons absolument retrouver Solaufein tout en conservant notre anonymat, sans quoi nous serons rapidement démasqués.

 

Il monta les quelques marches vers les portes du bâtiment et les entrouvrit le plus discrètement possible. À l’intérieur, le hall était vide, à l’exception d’une personne, assise de dos, se balançant ostensiblement sur un fauteuil. Daren reconnut rapidement les longs cheveux blancs recouvrant ces épaules, mais l’elfe noir ne semblait pas avoir noté leur arrivée. Délicatement, il se faufila sans un bruit entre les deux battants de métal, suivi de ses compagnons. Solaufein était seul, et lisait vraisemblablement un livre qu’il tenait ouvert entre ses genoux.

Il ne pouvait y avoir de meilleure occasion : le hall était désert, et leur cible isolée. La peur paralysait son esprit, et accélérait sa respiration. Était-il toujours utile de s’hasarder à trahir Phaere, au risque de se faire prendre et d’endurer une punition mortelle ? Solaufein était sans défense et sans arme. Une petite voix lui rappela cependant que commettre un meurtre gratuit ne lui ressemblait pas, et un bourdonnement lancinant entre ses tempes lui fit presque perdre l’équilibre. Son essence de Bhaal, instinctive, brute et incontrôlée, la seule partie de son âme qu’Irenicus n’avait pu lui dérober refaisait surface à la simple pensée de cet acte, attisée par la tension permanente du mode de vie elfe noir, surtout pour un habitant de la surface. Un léger coup de coude d’Imoen dans son dos lui fit reprendre ses esprits et à ses côtés, Jaheira émit un petit toussotement.

Avant même de se retourner, la première réaction de Solaufein fut de refermer son livre et de glisser dans une poche. Une certaine panique se lisait sur son visage, mais il se détendit aussitôt en découvrant Daren et ses compagnons.

 

− Ah ! C’est vous ? Que se passe-t-il, Veldrin ? Ne me dit pas que les Matrones m’ont déjà choisit une nouvelle tâche ? On m’avait donné la permission de me reposer !

 

Pendant qu’il parlait, sa main serrait toujours le livre derrière lui et glissait vers une sacoche ouverte sur une table basse.

 

− Non, Solaufein, répondit Daren d’un air grave. Je…

 

Il marqua une légère pause, cherchant ses mots. Le plus simple était sans doute de lui dire la vérité.

 

− Phaere m’envoie pour te tuer…

− Que … ?

 

Le soldat dévisagea Daren et ses compagnons un à un, dans un mélange de fatalisme et d’incrédulité. Sa main se posa sur la garde de son arme, mais il ne la dégaina pas.

 

− Mais je ne vais pas le faire, termina Daren.

 

Solaufein haussa les sourcils et cligna plusieurs fois des yeux rapidement. Sa main lâcha le pommeau de son épée, et il se laissa retomber comme une masse dans le fauteuil qu’il venait de quitter.

 

− Je vois…

 

Il prit sa tête entre ses deux mains et se massa lentement les tempes d’un geste las.

 

− Ce n’était qu’une question de temps avant qu’elle n’agisse, je suppose… Aucune alliance avec une autre Maison ne pouvait empêcher ce poignard invisible de se plonger dans mon dos. Je comprends mieux pourquoi tout le monde sauf moi a été appelé au temple ce soir…, ironisa-t-il. Enfin, puisque vous avez décidé de ne pas obéir aux ordres, je vais vous éclairer un peu sur ce qui se passe.

 

Il invita d’un geste les cinq compagnons à s’asseoir, et continua son explication.

 

− Phaere et moi avons été… amants. Mère Ardulace pensait que Phaere tenait trop à moi, et d’une manière indigne d’une elfe noire. Alors, elle l’a livrée à ses Vestales.

 

Solaufein s’arrêta un instant et son visage s’assombrit.

 

− Elles l’ont torturée avec… leurs bâtonnets à tentacules. Des… Des tortures effroyables, à faire frémir même un drow. Lorsqu’elles en ont eu terminé avec elle, il ne restait de Phaere que son ambition.

 

Il releva la tête vers Daren et reprit.

 

− Et moi…, je suis resté un rappel perpétuel de sa « faiblesse ».

 

Solaufein soupira en secouant la tête lentement.

 

− En fait, je m’attendais à quelque comme ça depuis assez longtemps.

 

Presque une minute s’écoula dans le silence du bâtiment désert. Daren préféra ne pas intervenir pour le moment et laissa l’elfe noir vider sa conscience.

 

− Bien !, reprit soudainement Solaufein en se redressant. Si tu ne veux pas me tuer, que proposes-tu ?

− Phaere m’a parlé d’une cape que je devais récupérer une fois que je t’aurai tué…

− Ah, mon piwafwi… ?, répondit-il, une lueur de nostalgie dans les yeux. Tiens, tu peux le prendre, cela n’a plus d’importance maintenant.

− Et toi ? Que vas-tu faire ?, intervint Jaheira. Nous ne pouvons pas nous permettre qu’on te voie circuler dans Ust Nasha, pour toi comme pour nous.

− Ne t’inquiète pas pour ça, la rassura-t-il. Je connais cette ville comme personne, et j’ai suffisamment de connaissances en magie pour m’enfuir d’ici sans être repéré…

 

Solaufein retira la cape noire brodée de ses épaules et la tendit à Daren.

 

− Mais… où allez-vous aller, alors ?, demanda Aerie. Vous allez être obligé de quitter votre cité ?

 

Le drow haussa les sourcils, surpris. S’inquiéter du sort des autres ne faisait sans doute pas partie des traditions elfe noir.

 

− Je… Je ne veux pas la guerre entre ma Maison et les Despana. Je n’ai jamais voulu de mal à ceux qui n’étaient pas les véritables ennemis des elfes noirs. Je n’ai que… que…

 

Il sursauta soudainement, en dévisageant Daren et ses compagnons, interdit.

 

− Je ne sais pas pourquoi je vous dis ça… Peut-être parce que vous avez eu pitié de moi… ? Je pense que nous autres elfes noirs avons quitté la vraie voie, et qu’il faudra qu’on nous y ramène un jour… En réalité, j’ai toujours rêvé de… partir d’ici, et chercher ceux qui pensent comme moi, en restant dans l’ombre.

 

Il tendit vers lui une main fine que Daren saisit à son tour.

 

− Merci, et adieu. Et ne t’inquiète pas Veldrin, je ne trahirai pas notre secret.

− Tu pourrais venir avec nous ?, intervint alors Imoen.

− Venir avec vous ?, répéta-t-il, incrédule. Pour aller où ? À Ched Nasad ?

 

Ses yeux se plissèrent légèrement alors qu’il la dévisageait.

 

− Non… Je sens bien que ce n’est pas ce que tu veux dire… En fait… En fait… tu n’es pas de là-bas, hein ?

 

Daren sentit son cœur s’accélérer. L’illusion du dragon allait-elle se dissiper si Solaufein perçait à jour leur secret ? Un sentiment de panique s’empara de lui.

 

− Tu n’es pas un drow, c’est bien ça ?, lança-t-il soudainement.

 

Sa respiration s’arrêta. Daren leva lentement une main dans son champ de vision, mais elle avait conservé sa couleur sombre propre au peuple des elfes noirs.

 

− J’aurai dû m’en douter plus tôt… Qui es-tu, Veldrin ? Pourquoi ce déguisement ?

 

Sans se retourner vers ses compagnons, Daren prit une profonde inspiration et répondit à l’elfe noir.

 

− Je… je suis un humain de la surface. Moi, et tous mes compagnons ici présents. J’ai été envoyé ici pour retrouver les œufs du dragon d’argent qui ont été volés.

 

De longues secondes de silence suivirent sa révélation. Le visage de Solaufein ne trahit aucune expression, et ses yeux fixèrent intensément ceux de Daren.

 

− Je sais quelque chose là-dessus, finit-il par répondre.

 

Il se rassit dans le siège qu’il venait de quitter et invita les autres à en faire autant. Daren poussa un soupir de soulagement et s’installa aux côtés du soldat.

 

− Les Mères Matrones affirment que le grand dragon d’argent qui garde les accès du temple des elfes de la surface ne nous gênera plus.

 

Il se massa le menton d’un air pensif, et sans y penser déposa son livre sur la table à côté de lui.

 

− En fait, c’est Mère Ardulace qui l’a annoncé, et je pense que c’est elle qui détient les œufs… Mais j’ignore où ils peuvent être.

 

Solaufein souffla lentement par le nez en secouant la tête, un sourire sur le visage.

 

− Un humain de la surface, hein ?

 

Imoen lui rendit un sourire complice en haussant les épaules.

 

− Cela explique bien des choses, y compris ta pitié. Aucun elfe noir ne se serait comporté ainsi, j’en ai peur… Mais ne vous inquiétez pas, je ne trahirai pas votre secret.

 

D’un geste machinal, Solaufein caressa la couverture de son livre et cligna rapidement des yeux en regardant dans le vague.

 

− Je ne peux pas rester à Ust Nasha sans nous mettre tous en danger. Et… comme vous venez de la surface, je vais vous révéler quelque chose que je n’ai jamais dit à quiconque.

 

Il se retourna nerveusement, vérifiant que personne d’autre n’était entré depuis le début de leur entretien, et continua à voix basse.

 

− Je ne porte pas la Reine Araignée dans mon cœur.

 

Il frissonna presque à sa propre révélation. Renier la déesse Lolth était chose rare chez les elfes noirs, et peu de ceux qui s’y étaient risqués étaient encore en vie.

 

− Je vénère la Dame aux Cheveux d’Argent, Eilistraée, et comme elle, je crois que mon peuple a quitté la vraie voie.

 

Solaufein ouvrit tout à coup son livre, dévoilant une esquisse représentant sa déesse.

 

− Merci Veldrin… d’avoir eu pitié. Je ne peux hélas pas vous accompagner, mais peut-être un jour irais-je à la surface pour voir la lune de mon Eilistraée…

 

Solaufein se leva et salua Daren et ses compagnons d’un geste.

 

− C’est nous qui te remercions, Solaufein, répondit Jaheira. Je pense que tu as fait le bon choix, et je te souhaite de réussir à accomplir ton rêve.

− Bonne chance !, lança Aerie d’une voix timide.

− Adieu mes amis, et qu’Eilistraée vous garde.

 

L’elfe noir entama une série de signes magiques, et disparut soudainement dans une lumière dorée.

 

− Bien… Nous avons ce que nous étions venu chercher, conclut Jaheira.

 

Daren repensa aux paroles de Solaufein. Il n’existait que peu d’elfes noirs qui osaient défier la terrible Reine Araignée et ses prêtresses, et tous étaient contraints de s’exiler vivre hors de l’Ombreterre, subissant violences et préjugés, souvent fondés, des peuples de la surface. Il plia la cape sur son bras et acquiesça lentement en réponse à Jaheira.

 

− Allons rendre ça à Phaere, dit-il finalement. Et… venez avec moi cette fois, je n’ai aucune envie de me retrouver en tête à tête avec elle de nouveau.

 

Ils quittèrent la Société des Combattants à présent totalement déserte, et se dirigèrent vers leur rendez-vous. Daren avait caché la cape de Solaufein sous la sienne, prenant garde à ce que personne ne le surprît avec un tel trophée dans les bras. Une pensée l’obséda durant tout le trajet : et si le soldat s’était joué d’eux, et comptait les trahir pour regagner la confiance de la Vestale ? Il lui avait pourtant paru sincère, mais le destin l’avait plusieurs fois confronté à ce genre d’épreuve, et plusieurs fois puni pour sa naïveté. Ses compagnons semblaient cependant lui faire davantage confiance et il préféra garder ses soupçons pour lui-même. Une demi-heure plus tard, ils étaient de retour devant la Société des Combattantes, dont s’échappait cette fois par les portes une agitation plus commune pour ce lieu.

 

Daren ouvrit timidement les portes du bâtiment et avança sa tête par l’ouverture. Quatre elfes noires s’occupaient de leurs armes et armures, et alors qu’il entrait sans un bruit, l’une d’elle lui décocha d’un regard mauvais.

 

− Hé, mâle ! Qu’est-ce que tu fais ici ?

 

Jaheira, Imoen, Minsc et Aerie entrèrent au même moment, et les quatre drows se levèrent à leur arrivée.

 

− Qu’est-ce qui se passe ici ? Qui êtes-vous ?, tonna une autre qui venait de saisir son arbalète.

− Je…, bredouilla Daren. Nous sommes venus voir Phaere et…

− Bien sûr !, railla la première. Et moi, je suis une Mère Matrone !

 

Les trois autres éclatèrent d’un rire sonore. Au même moment, du haut de l’escalier, une voix féminine familière fit aussitôt taire leurs sarcasmes.

 

− Ah, ce cher Veldrin ! Monte je t’en prie…

 

Les quatre combattantes écarquillèrent les yeux d’un air stupéfait. En haut des marches, Phaere, dans la même tenue décolletée de soie bleue sombre que lors de leur précédente entrevue, venait de prononcer ces paroles. Elles bégayèrent un semblant de formule de politesse à leur supérieure qui les ignora, et s’éclipsèrent rapidement en emportant leurs affaires par le couloir au fond du grand hall. Daren inspira une longue bouffée d’air, et monta les premières marches en faisant signe à ses compagnons de le suivre.

 

Seul, coupa la Vestale d’un ton dur.

 

Daren sentit son cœur se serrer, et baissa la tête, sachant qu’il était de toute façon inutile de protester. Sans doute amusée de sa réaction, elle le dévisagea d’un regard provocateur en jouant délicatement de son pouce avec la bretelle de sa robe. Sans se retourner, il entendit les portes se refermer derrière lui. Il était maintenant seul. Daren déplia la cape de Solaufein, et l’ajusta sur son bras.

 

− Ah, mon cher Veldrin, déclara Phaere avec un sourire, tu as un magnifique piwafwi !

 

Elle éclata de rire, et ouvrit la chambre dans laquelle elle l’avait reçu quelques heures plus tôt. Daren lui tendit son trophée, et elle le saisit délicatement en le caressant du revers de son autre main.

 

− Il est… mort ? N’est ce pas ?, demanda-t-elle avidement une fois la porte refermée.

 

Daren sentit son cœur s’emballer. Même en espérant qu’elle n’eût envoyé personne espionner la mission qu’elle leur avait confiée, il allait devoir mentir de manière la plus convaincante.

 

− Oui…, répondit-elle avant même qu’il ne pût ouvrir la bouche. Solaufein est mort…

 

Elle caressa une nouvelle fois la toile de la cape, et la porta à ses narines pour en humer longuement le parfum.

 

− L’amour est stupide, conclut-elle soudainement en jetant la cape de manière désinvolte sur une chaise. Tu as bien agi, Veldrin. Tes services t’ont acquis une place d’honneur dans cette Maison. Et naturellement, cela ne s’arrêtera pas là…

 

Phaere porta sa main à l’une des bretelles de sa robe qu’elle descendit sensuellement.

 

− Tu es plein de ressources, Veldrin. Fort, puissant… Digne de ma couche…

 

Daren déglutit douloureusement. Depuis qu’il était entré dans la pièce, il n’avait pas encore bougé. Mais le spectacle qui s’offrait à lui le paralysait totalement.

 

− Tu vas rester ici quelques temps, reprit la Vestale qui avait entreprit de détacher ses cheveux, pour me donner du plaisir…

 

Daren était à la fois fasciné et horrifié. Phaere était une elfe superbe, personne ne pouvait le nier, mais il se sentait en cet instant comme un insecte pris au piège dans une toile un peu trop dorée. La drow porta ses longs cheveux devant ses épaules, les laissant recouvrir sa poitrine, et détacha la deuxième lanière de soie de sa robe qui glissa aussitôt le long de son buste d’ébène.

 

− A-Attendez !, bégaya-t-il.

 

La Vestale s’arrêta, et le fixa dans les yeux sans un mot. Une chaleur inexpliquée venait d’envahir la pièce, et Daren se sentit particulièrement à l’étroit. Il aurait voulu être loin, très loin, à l’autre bout de Féérune si cela avait été possible. Au prix d’un effort considérable, il parvint à détacher ses yeux du corps sculptural de l’elfe noire, et bredouilla la première excuse qui lui passa par l’esprit.

 

− Je… je suis désolé, Phaere… Je ne peux pas…

 

Elle écarquilla ses yeux, dans une expression mêlée de surprise et de contrariété.

 

− Qu’est-ce que tu racontes encore ?, répliqua-t-elle en fronçant les sourcils. Comment ça, « tu ne peux pas » ?

− Je ne peux pas…, répéta Daren lentement, car je… je me réserve pour quelqu’un d’autre.

 

C’était en quelque sorte la vérité, et surtout la première excuse qu’il réussît à trouver dans son état. Phaere se redressa soudainement, et le haut de sa robe se détacha totalement en retombant  doucement contre ses cuisses.

 

− Qui ?, s’écria-t-elle, furieuse. Qui oses-tu faire passer avant moi ? Donne-moi son nom, que je la fasse pendre par des crochets !

 

Daren fit un pas en arrière, réalisant sa maladresse. Le ton abrupt de Phaere l’avait brusquement ramené à la réalité, et il préféra inventer une nouvelle excuse plutôt que de prendre le risque de la laisser remonter jusqu’à Aerie, et qu’elle ne la fît exécuter. Elle, sa sœur, Jaheira, ou encore les trois à la fois.

 

− Non, non, ce n’est pas ça ! Je…

− Quel est le problème, Veldrin ?, tonna la Vestale. Tu as intérêt à avoir une bonne excuse ! Je te rappelle que tu n’es pas en position d’exiger quoi que ce soit, ici !

− Je… J’ai fait vœu de chasteté à Lolth, et… je suis désolé, ce n’est vraiment pas possible…

 

Elle laissa échapper un juron et souffla nerveusement par le nez.

 

− Il faudra trouver une solution à ce problème !, trancha-t-elle en s’asseyant sur le lit.

 

Daren n’osait toujours pas bouger, attendant son consentement pour sortir.

 

− Demain, tu seras reçu, toi et tes suivants, par Mère Ardulace. Je viendrais te chercher à l’auberge. Sors maintenant, et laisse-moi.

 

Daren poussa un léger soupir de soulagement, s’inclina, et ouvrit discrètement la porte de la chambre. Au même moment, Phaere avait sorti sa fiole de son armoire et la portait à ses narines. Elle s’allongea sur le dos, le corps toujours à moitié dénudé et les paupières agitées de convulsions.

Une situation délicate

Il restait plusieurs heures avant leur rendez-vous. Des passerelles supérieures, on surplombait la ville entière, et l’architecture très particulière des drows donnait d’ici l’impression qu’on survolait une mer agitée de quelques remous. L’embranchement devant eux permettait l’accès aux plateformes Nord et Est, et même s’ils dominaient toute la cité de leur point de vue, le plafond rocheux des Tréfonds Obscurs semblait toujours aussi éloigné. L’agitation lointaine de la ville ne parvenait que sous la forme d’un léger bruissement, et les mouvements de foule comme autant d’insectes s’affairant dans leur fourmilière. Personne n’avait encore pris la parole depuis leur départ de la plateforme et ce fut Minsc qui brisa le silence le premier.

 

− Bouh n’a jamais vu de bâtiment aussi étrange !

 

Le colosse pointait du doigt une sorte de temple en contrebas, dont la taille surpassait de loin celle des autres. De petites dépendances tout autour ainsi que le relief de son toit lui donnait une allure d’une immense araignée dont les yeux auraient été concentrés en autant de sources de lumières de couleur rouge sombre.

 

− Je pense qu’il s’agit d’un lieu de culte à cette « déesse araignée », Lolth, suggéra Jaheira. Ce serait un lieu idéal pour débuter quelques recherches. Qu’en penses-tu Daren ?

 

Il acquiesça lentement en se penchant une dernière fois sur l’édifice qui semblait presque vivant. Imoen avait ouvert son sac à dos et en fouillait méthodiquement le contenu.

 

− Imoen ? Tu as besoin de quelque chose ?

 

Elle sursauta en le refermant précipitamment.

 

− Non, non, ce n’est rien. Je pensais juste à… Ce n’est pas important. Allons-y.

− Cet endroit me fait froid dans le dos, murmura Aerie. J’ai l’impression que cette araignée en bas arrive à me voir et me regarde.

− Arrête tes jérémiades et tiens toi plutôt sur tes gardes, fillette, trancha Jaheira d’un ton dur. Le moindre faux-pas peut tous nous coûter la vie, ici.

 

Aerie en oublia presque sa peur, mais avant qu’elle n’eût le temps de répliquer, Daren la saisit par le bras et l’invita à se taire. La druide s’engagea la première en silence dans le long escalier en colimaçon, suivie des quatre autres.

 

− Et si Irenicus et Bodhi nous trouvent ?, demanda finalement Imoen. D’après Adalon, il est plus que probable qu’ils aient pactisés avec les drows et qu’ils circulent ici librement.

 

Même si leurs véritables ennemis étaient proches, une confrontation n’était pas envisageable en ces lieux.

 

− Même s’ils nous trouvaient, je te rappelle que nous sommes sous l’effet d’une illusion, la rassura Jaheira. Et même dans le cas encore moins probable où Irenicus et Bodhi penseraient que nous sommes ici, à leur poursuite, quelque chose me dit qu’ils ne sont plus à Ust Nasha.

− Qu’est ce qui te fait dire ça ?, interrogea Daren. Ce serait pourtant très cohérent.

− Irenicus est sans doute à l’origine de ce qui se passe ici, expliqua-t-elle, mais je suis certaine qu’il est aussi le premier à s’être rendu sur place. Et il a par conséquent quitté la ville.

 

Daren poussa un soupir, de soulagement mais aussi de frustration.

 

− Alors nous faisons tout cela pour rien ? Si Irenicus n’est pas ici, nous risquons nos vies pour pas grand-chose…

− Nous avons fait une promesse au dragon, répondit aussitôt Aerie. Et elle sera certainement capable de stopper les renforts d’Ust Nasha une fois qu’elle aura récupéré ses œufs.

− Oui…, ajouta Jaheira. Nous avons aussi plus simplement besoin de quelqu’un qui nous sorte de l’Ombreterre rapidement. Et qui plus est, Adalon nous a promis de nous conduire sur les traces de ceux que nous cherchons.

− Nous voici au temple, indiqua Imoen en baissant le ton.

 

Ils avaient descendu de multiples étages, arrivant devant une voie majestueuse et inquiétante qui conduisait vers le temple. D’ici, la vue était très différente : de nombreuses sculptures de créatures mi elfes mi araignées ornaient les portes de métal noir, mais on ne percevait pas la forme arachnide du bâtiment de si près. D’entre les deux battants entrouverts s’échappait une lumière tamisée rougeâtre menaçante, défiant quiconque osant pénétrer ici d’en sortir vivant. Daren jeta un œil inquiet aux alentours, mais aucun citoyen de la cité ne s’était aventuré dans cette direction. Le temple était-il réservé aux prêtresses ?

 

− Essayons toujours, lança Imoen en haussant les épaules.

 

Daren sentit une main fragile s’agripper à son bras. Aerie, les yeux écarquillés, murmurait son désespoir et sa peur.

 

− N’entre pas, Daren. Je… Je ne peux pas, s’il te plait.

− Écoute ta sœur, Daren, railla Jaheira en relevant subrepticement le menton. Entrons, et nous verrons bien.

 

D’un pas mal assuré, Daren franchit les portes de la demeure de Lolth, suivi de ses compagnons.

 

La première pièce ne comportait pas de plafond plein, et seules quelques arcades lui donnaient un relief. Quelques elfes noirs en tenue cérémoniale se recueillaient autour d’une imposante représentation de la Déesse Araignée. Au fond de la salle, deux autres portes, ouvertes elles aussi, séparaient l’entrée d’une nef plus étendue. Enfin, sur la droite, d’un couloir plus sombre s’échappaient des cris rauques et puissants.

 

− Et maintenant ?, chuchota Daren en se retournant à peine.

 

Son instinct de survie lui aurait certainement dicté de suivre en face vers la voie la plus sûre, ou même plus simplement de faire demi-tour, mais la curiosité envers ces hurlements fut la plus forte. Sans attendre une réponse qui tardait à venir à sa question, il s’engagea dans le couloir sous le regard curieux des fidèles. Cependant, à peine avaient-ils fait quelques mètres que deux sentinelles vêtues d’un tabard aux couleurs de Lolth l’interpellèrent d’un signe.

 

− Qui êtes-vous ? Et que faîtes-vous ici ?

− Nous… nous sommes des étrangers de Ched Nasad, et… nous venons nous recueillir et visiter le temple.

 

Le garde le dévisagea un instant, et interrogea son compagnon du regard. Soudain, les cris reprirent de plus belle, et un violent choc métallique résonna dans le couloir.

 

− Les salles de prières sont de l’autre côté, reprit-il en désignant l’autre sortie derrière eux. Cette aile là est réservée aux prêtresses.

− Mais…, quels sont ces bruits qu’on entend d’ici ?, tenta Daren avant de faire demi-tour.

− Vous feriez mieux de ne pas le savoir, répliqua la sentinelle d’un ton abrupt. Et maintenant, disparaissez ! Je ne veux personne qui rôde dans le coin ! Ordre des Mères Matrones !

 

Daren s’inclina, imité par ses compagnons, et ils explorèrent rapidement le reste du bâtiment. De l’autre côté, plusieurs salles de prières donnaient latéralement sur la nef, toutes décorées d’atrocités, et accueillaient d’autres visiteurs dans un silence presque surnaturel. Au fond, d’autres portes, fermées cette fois, soulignaient une inscription indiquant « Salle des Rituels ».

 

− C’était dans ce couloir, j’en suis sûre, leur chuchota Imoen en sortant du temple. C’est ici qu’ils gardent les œufs.

− Ils pourraient être n’importe où, rectifia Daren, je veux dire ailleurs que dans le temple. Dans l’un des ces bâtiment qui abrite les soldats, par exemple. Je suis sûr qu’ils y seraient plus à l’abri.

 

Imoen fronça les sourcils un instant, et s’arrêta.

 

− De une, de nombreux soldats sont déjà partis au front, et de deux, ils seraient trop exposés dans ce cas. Et pour finir, je suis sûre que les personnes les plus dévouées à la cause des elfes noirs sont ces fameuses « Matrones », les prêtresses de Lolth. Et où vivent-elles, d’après toi ?

 

Daren hocha lentement la tête de haut en bas dans une moue dubitative.

 

− Tu as sans doute raison, admit Jaheira. Mais il nous faut absolument trouver une stratégie pour en être sûr. Et si c’était effectivement le cas, en trouver une autre pour entrer, voler les œufs qui doivent sans doute être sous protection, et ressortir en vie.

− C’est exactement ça !, lui répondit Imoen d’un clin d’œil.

 

Elle posa son pouce et son index sur chacune de ses joues, et fronça à nouveau les sourcils.

 

− Et le tout sans que personne ne remarque que nous sommes en train de tenter quoi que ce soit…, ajouta la druide.

− Je peux peut-être le faire, finit-elle par répondre. Mais je ne pourrais pas y arriver seule.

− Je peux nous rendre invisible suffisamment longtemps pour ça, je pense, intervint Aerie d’une voix timide.

 

Imoen lui décocha un large sourire en hochant la tête.

 

− Nous avons l’après-midi dans un premier temps.

 

L’espace de quelques secondes, un nouvel espoir était né. Et s’ils parvenaient à dérober les œufs dès maintenant ? Dans les heures qui suivraient, ils seraient de retour dans la tanière d’Adalon, et quitteraient enfin l’Ombreterre sur la piste d’Irenicus. Daren pouvait presque sentir cette confiance neuve qui venait aussi à l’évidence de s’emparer de ses compagnons.

 

− Entrons à nouveau, conclut Jaheira d’un air déterminé. Minsc, Daren et moi vous attendrons dans l’une de ces petites salles.

− Bonne chance, lança Daren aux deux magiciennes.

 

Plusieurs salles de prières étaient vides, et trouver un point de départ discret ne fut guère complexe. Un éclair bleuté illumina la pièce un instant, et Aerie et Imoen disparurent aussitôt. Le rideau se souleva dans un léger bruissement, et retomba après leur passage. Adressant une prière à la Dame de la Chance Tymora, Daren s’assit et posa sa tête entre ses deux mains.

 

Cinq minutes s’étaient déjà écoulées, et rien de suspect, aucun cri, aucune alarme, ne laissait supposer qu’Imoen et Aerie avaient échoué. Le temps semblait arrêté. Peut-être les œufs étaient-ils derrière ces gardes, et peut-être étaient-elles même en train de trouver une faille dans leurs rondes ?  Daren leva finalement les yeux vers Jaheira qui faisait les cents pas dans la petite pièce tandis que Minsc asticotait son hamster de son index. Malgré son apparence d’elfe noir, le rôdeur restait plus grand que ses compagnons, et son absence de cheveux, inhabituelle pour cette race, le rendait encore plus caractéristique. Un bruit s’éleva soudainement de l’entrée. Jaheira s’arrêta net. Daren sentit son cœur s’accélérer et tendit l’oreille. La porte grinça longuement, puis se referma.

Dix minutes. Aerie allait-elle pouvoir tenir aussi longtemps en maintenant son sortilège d’invisibilité ? Une pensée l’assaillit alors : et si Irenicus les attendait, de l’autre côté de ce couloir ? Malgré les apparences, il n’était peut-être pas à exclure qu’ils fussent à nouveau manipulés, bien que cette hypothèse terrifiante n’eût que peu de chance de se réaliser. Toutefois, s’ils devaient croiser le sorcier en ces lieux, leur situation s’en trouverait passablement compliquée.

 

− Filons d’ici !

 

Daren, Minsc et Jaheira ne purent retenir un sursaut de surprise à ces paroles, tandis que le rideau se soulevait à nouveau en laissant apparaître les deux magiciennes. Aerie, le visage en sueur et un genou à terre, se cramponnait difficilement au banc pour ne pas perdre connaissance.

 

− Qu’est-ce que vous avez trouvé ?, chuchota Jaheira.

− Sortons d’ici d’abord. On vous racontera une fois dehors.

− Aerie ? Ça va aller ?, s’inquiéta Daren.

 

Il passa son bras sous l’épaule de l’avarielle. Son corps tremblait encore de son effort et elle ne put murmurer qu’un faible remerciement en titubant vers la sortie, accrochée à Daren. Ils sortirent du temple de Lolth rapidement et prirent la direction de l’auberge. En à peine une demi-heure, ils y étaient de retour.

 

 

− Alors ?

 

Imoen se massa la tête d’une main, le regard contrarié. Tous les cinq s’étaient attablés après à une place excentrée, leur permettant de faire le point sur les évènements de l’après-midi en sécurité. Imoen s’attacha les cheveux en queue de cheval et prit une profonde inspiration.

 

− Nous n’avons aucune chance, déclara-t-elle en secouant lentement la tête.

− Aucune chance ?, répéta Daren désemparé. Que veux-tu dire ?

− Qu’il y a des gardes, et une porte avec une serrure comme je n’en ai jamais vue…

− Que s’est-il passé exactement là-bas, Imoen ?, demanda Jaheira.

 

Aerie commençait à peine à récupérer, et elle respirait encore irrégulièrement. Imoen jeta un rapide coup d’œil aux tables alentours, mais les seuls autres clients se trouvaient suffisamment loin pour ne pas les entendre. Baissant d’un ton, elle commença le récit de leur exploration.

 

− Derrière les gardes qui nous ont arrêtés, commença-t-elle, il y en embranchement. D’un côté, des marches montent vers les quartiers des prêtresses, enfin ce que j’en ai vu en m’approchant me laisse penser ça. Deux gardes bloquent le passage par là aussi. De l’autre côté, il y a une épaisse porte de métal, avec juste une petite ouverture grillagée. C’est de là que viennent les bruits. Je me suis approchée, mais je n’ai pas osé aller regarder de plus près. Et il y a aussi en face, où le couloir continue avec plusieurs autres portes blindées de chaque côté. Un peu plus loin, il tourne sur la droite, et là, une autre sentinelle monte encore la garde devant une porte assez impressionnante.

 

Elle s’arrêta et fronça les sourcils, se remémorant un maximum de détails.

 

− J’ai eu le temps de l’examiner un peu, en me faufilant derrière lui. C’est une serrure double, avec un symbole étrange au centre. Comme s’il fallait une sorte de… « clé » à insérer quand on veut l’ouvrir… Enfin bref, peut-être qu’avec quelques sorts j’aurai pu faire quelque chose, mais là, c’était impossible. Aerie a déjà donné son maximum pour que j’aie le temps d’en observer le plus possible, mais je crois que nous n’aurons jamais la possibilité de faire mieux.

− Alors,  commença Minsc d’une voix forte, entrons dans le temple, et….

 

Imoen plaqua aussitôt sa main contre la bouche du rôdeur et posa un doigt sur ses lèvres. Daren parcourut l’auberge d’un regard discret, mais Imoen avait été suffisamment réactive pour éviter qu’ils ne se fissent remarquer.

 

− Entrons dans le temple, reprit-il à voix basse, prenons les œufs, et repartons les rendre au dragon ! Voilà un plan comme Bouh l’aimerait !

− Réfléchis un peu, Minsc, soupira Jaheira… Si nous nous faisons remarquer, nous n’aurons pas fait trois pas sans que nous soyons déjà morts, sans parler qu’à la première suspicion de ces elfes noirs, l’illusion d’Adalon prendra fin, je te rappelle… Non, il nous faut une autre option.

− Aerie peut tenir dix minutes à nous maintenir invisibles toutes les deux, précisa Imoen. Mais j’ai besoin de bien plus de temps pour comprendre le mécanisme, et sans doute d’encore plus, en supposant que j’arrive à en obtenir quoique ce soit, pour le désamorcer. Ce qui n’est pas gagné non plus… Si ce sont bien les œufs qui sont enfermés là bas, je ne suis même pas certaine qu’il soit possible de « forcer » cette serrure, même par magie.

 

Un long silence suivit le sombre exposé d’Imoen. Daren réfléchissait à toute vitesse, échafaudant des plans plus improbables les uns que les autres, mais aucun n’était véritablement réalisable.

 

− Et on ne peut pas exclure qu’ils ne soient pas ailleurs…, ajouta-t-il en secouant la tête lentement.

− Tout à fait, précisa Imoen. Je suis presque sûre qu’ils sont dans ce temple, bien que je puisse me tromper, mais il n’est pas impossible qu’ils soient dans les quartiers des Mères Matrones, ou derrière une de ces portes de métal…

 

Pour le moment, ils devaient se contenter de suivre les ordres de cette Phaere. Peut-être en apprendraient-ils plus sur les œufs, Irenicus, ou cette guerre imminente encore tenue secrète ? La perspective de devoir à nouveau accomplir des tâches plus dangereuses les unes que les autres ne le réjouissait pas vraiment, mais il espérait à croire qu’ils étaient plus en sécurité ici qu’errants dans les Tréfonds Obscurs à la recherche d’une sortie pour la surface.

 

− Ce n’est pas à toi de décider, mâle !, s’écria une voix féminine exaspérée près de la porte. Si tu continues, j’arracherai ton cœur sur l’autel à main nue !

 

Phaere et Solaufein venaient d’entrer dans l’auberge, et leur échange mouvementé portait jusqu’aux tables.

 

− Tu bluffes, chienne arrogante !, répliqua le soldat. Si tu agis, tu risques de déclancher une guerre entre nos deux Maisons. Qu’en penserait Mère Ardulace, à ton avis ?

 

Solaufein avait touché un point sensible, et la Vestale ne répondit pas tout de suite. Elle se ressaisit cependant rapidement en reprenant de plus belle.

 

− Cela mériterait presque d’être fait ! Si ça pouvait te faire taire ! Si une Mère Matrone t’entendait parler ainsi, elle te fouetterait sur l’instant !

− Tu devrais être très chanceuse, chienne Despana, répliqua Solaufein d’un ton sarcastique.

− Assez ! Tu…

 

Son regard se posa sur Daren, et elle laissa sa phrase en suspens. Tous les deux avaient rejoint la pièce principale et capté par leurs cris la plupart des regards des clients de l’auberge. Les mains de la Vestale tremblaient encore légèrement de colère et d’excitation lorsque tout à coup, elle reprit du même ton autoritaire.

 

− Veldrin ! Rejoins-moi dans mes quartiers, à la Société des Combattantes, dans une heure. Seul. Et ne soies pas en retard !

 

Le visage de Daren se décomposa, et il ne put retenir une exclamation de surprise.

 

− Mais pourquoi…

− Parce que j’ai besoin d’intimité, idiot !, hurla-t-elle à nouveau. Si tu ne viens pas, je t’y ferai traîner par des crochets !

 

Elle tourna les talons en direction de la sortie, et sans daigner poser son regard sur lui, elle s’adressa à Solaufein.

 

− Quant à toi, tu attends que les Mères Matrones te trouvent une autre mission. Puisses-tu y trouver une mort horrible, pauvre ver de terre !

 

La porte d’entrée claqua derrière elle, et le soldat poussa un soupir de lassitude en secouant lentement la tête.

 

− Tu bois quelque chose ?, lança-t-il finalement à Daren.

 

Le drow semblait terriblement fatigué, et il s’assit machinalement à leur table. Avant même d’attendre sa réponse, il commanda une boisson pour tout le monde et s’affala en poussant un long soupir. Un silence gêné s’était installé depuis son arrivée, mais il semblait bien trop préoccupé pour s’en être rendu compte.

 

− Elle m’en aura fait voir, celle-là…, souffla-t-il après plusieurs minutes.

 

Il sursauta presque à l’impertinence de sa phrase, et se redressa en jaugeant les cinq compagnons du regard.

 

− Je… je suis désolé que vous soyez obligé d’endurer ça, répondit finalement Daren.

 

Solaufein lui sourit en retour et porta la boisson à ses lèvres.

 

− Tu es peut-être moins antipathique que je ne le pensais, Veldrin… Mais cependant, je dois te prévenir que faire preuve de compassion comme tu le fais est passible de mort du point de vue de notre chère Vestale…

 

Daren ne répondit pas, et préféra garder ses yeux sur son verre de peur de trahir une quelconque surprise.

 

− Bah, ne te méprends pas, reprit-il d’une tape amicale sur son épaule. Je te suis reconnaissant, mais tu te feras dévorer facilement ici si tu t’attaches à des sentiments comme ceux-là… Allons, je ne voudrais pas te mettre en retard. Je te rappelle que tu as un… « ordre » que tu as intérêt à respecter !

 

Phaere avait été on ne peut plus claire sur leur rendez-vous, et seul un fou l’aurait ignoré. Daren se leva donc en emportant ses affaires, et salua une dernière fois ses compagnons. La Vestale avait bien précisé qu’il devait s’y rendre seul, et même si cette perspective ne l’enchantait guère, son choix était plus que limité.

 

La « Société des Combattantes » ressemblait à son homologue masculin, à ceci près qu’il était moins excentré et plus imposant. Quelques marches en colimaçon permettaient l’accès au bâtiment en forme de tour, qui aurait pu ressembler à un gigantesque arbre de pierre sans les décorations en forme d’araignées tout autour. Daren monta lentement les marches une à une et franchit les portes laissées ouvertes. Un terrible sentiment de malaise l’angoissa et il regretta presque pour la première fois d’avoir endossé le rôle de ce « Veldrin » lors de leur arrivée.

 

− Tu as de la chance que je sois de bonne humeur, mâle.

 

Phaere l’attendait sur les marches montant du grand hall désert, dans une tenue provocatrice de soie bleutée. Elle avait attaché ses cheveux en chignon, et seules quelques mèches blanches tombaient encore sur son cou.

 

− J’aimais bien l’idée de te torturer pour mon divertissement, mais ce caprice s’est évanoui…

 

Elle descendit de quelques pas, laissant intentionnellement entrapercevoir ses longues jambes d’ébènes. Daren s’était figé sur place, dans un mélange d’horreur et de fascination.

 

− Allons, ne sois pas si nerveux, idiot !, le railla-t-elle. Si j’avais besoin de ce que tu crois, tu serais déjà nu et ruisselant de sueur…

 

Elle lui lança un clin d’œil terrifiant qui le fit frissoner. Daren fixait depuis le début la boule de verre qui fermait la rampe du colimaçon et tenta de calmer son stress par une respiration régulière.

 

− Non, en fait j’ai besoin de toi pour autre chose…

 

Elle s’approcha de lui et effleura son bras de sa main gantée.

 

− Montons. À l’abri d’éventuelles oreilles indiscrètes…

 

D’un geste, elle l’invita à le suivre vers l’escalier qui montait à l’étage. Malgré l’attitude déstabilisante de son hôte, Daren réalisa soudainement que le bâtiment semblait désert, malgré sa taille imposante. Des dizaines de personnes auraient pu vivre ici, mais en dehors du bruit diffus de la faible agitation extérieure étouffée par les murs, aucun autre son que celui de leurs pas ne parvenait à ses oreilles. Toutefois, sa question ne resta pas longtemps sans réponse.

 

− Ne sois pas surpris, expliqua-t-elle, j’ai fait vider le bâtiment quelques heures. Le temps de notre petit… entretien. Par sécurité.

 

L’elfe noire s’arrêta à l’entrée d’un long couloir et ouvrit la porte sur sa gauche qui donnait sur une chambre richement décorée. Elle entra la première, s’assit sur un lit recouvert de soie rouge, et saisit délicatement une fiole argentée posée sur une commode qu’elle déboucha aussitôt en la portant à ses narines. Une volute de fumée argentée s’échappa du flacon, répandant une odeur sucrée et entêtante dans la pièce. La Vestale resta ainsi quelques secondes, les yeux mi-clos, en extase, et déposa à contrecœur son précieux liquide sur le mobilier. Une fois qu’elle eut repris ses esprits, elle tourna son visage maintenant détendu vers Daren qui était resté debout près de l’entrée.

 

− Tu es au courant de ma relation avec Solaufein, n’est ce pas ?

 

Daren écarquilla les yeux. Que sous-entendait-elle ? De ce qu’il en avait vu, elle semblait plus prête à l’écorcher vif qu’à le demander en mariage… Toutefois, n’ayant aucune connaissance sur la société des elfes noirs, il se contenta d’acquiescer d’un sourire timide.

 

− Arrête de me regarder avec cet air stupide !, s’écria-t-elle. Notre haine est évidente !

 

Daren hocha la tête derechef.

 

− Son insolence dépasse les bornes, reprit-elle. Je ne peux pas me permettre de la tolérer plus longtemps sans risquer de perdre ma position dans la hiérarchie de Lolth.

 

Elle s’arrêta quelques secondes, et continua.

 

− Mais d’un autre côté, je ne peux pas prendre d’initiative sans que l’on remonte jusqu’à moi ou ma Maison…

 

Elle parlait presque plus pour elle-même que pour lui. Ses intentions ne surprirent toutefois pas Daren, car elle ne retenait en rien la violence ses propos même en présence de Solaufein lui-même. L’espace d’une seconde, il se demanda pour quelles raisons elle l’avait fait venir ici. Mais la réponse, une réponse qu’il n’osait même pas envisager, arriva rapidement.

 

− Alors, tu vas agir pour moi. Toi, ou tes compagnons. Tu vas tuer ce chien de Solaufein à ma place.

 

Son visage perdit instantanément ses couleurs. Cette femme drow voulait qu’il commît un assassinat. Non seulement tout son être répugnait l’idée même de cette tâche, mais en plus, il leur faudrait un véritable miracle pour en réchapper sans être pris.

 

− Je…, bégaya-t-il en guise de réponse. Je ne…

− Ce n’est pas une question, Veldrin !, le coupa-t-elle. Tu le peux, et tu le dois.

 

Elle s’approcha à nouveau de lui, et saisit fermement sa main dans les siennes. Le contact doux du cuir le surpris un instant, mais la virulence des propos de la Vestale le ramena rapidement à la réalité.

 

− Tu aimes le sang, Veldrin, ne le nies pas ! Et que dois-tu à Solaufein ? Rien.

 

Daren retira sa main instinctivement, et recula d’un pas en arrière. Phaere plissa légèrement les yeux et le dévisagea d’un air glacial.

 

− À moins qu’une morale stupide ne te retienne ?

 

Il se figea à ses mots. Il devait absolument donner l’illusion d’être enthousiasmé par cette nouvelle mission, car son attitude risquait de le trahir et de briser par là même l’illusion du dragon.

 

− Je…, bredouilla-t-il à nouveau. C’est d’accord, oui. Je le ferai !, conclut-il d’un ton faussement sincère.

− Nous sommes des elfes noirs, renchérit-elle, et nous ne devons montrer aucune pitié. Mon heure approche, Veldrin, et il est hors de question qu’un vermisseau vienne m’en détourner.

 

Elle s’approcha de la porte et posa sa main sur la poignée.

 

− Solaufein a été mis au repos de ses fonctions. Tu le trouveras dans ses quartiers ce soir à la Société des Combattants, en train de flemmarder. Il ne s’attendra pas à te voir… mais il ne se doutera de rien, tel que je le connais… Profite de sa faiblesse, Veldrin. Et tue-le !

− Je serais sans doute rapidement démasqué, tenta-t-il une dernière fois. Comment vais-je me sortir de là ?

− Tu n’auras qu’à y aller ce soir, avant que le bâtiment ne soit fermé. La Société des Combattants est tout au nord de la ville, et on n’y croise que rarement du monde à cette heure. De plus, une fois ta mission accomplie, les membres de ma Maison seront les premiers interrogés… mais tu n’es apparenté à aucune Maison spécifique ici, et tu pourras donc t’en sortir indemne.

 

Elle ouvrit la porte et l’invita à sortir. Daren la salua d’une courte révérence, et prit la direction des escaliers.

 

− Une dernière chose, Veldrin. Quand tu auras… terminé, prends-lui sa cape et ramène-la moi. C’était… un cadeau stupide, et j’aimerai la récupérer. Et, bien entendu…

 

Elle vérifia rapidement que le couloir était désert et conclut en baissant d’un ton.

 

− Parle… et tu connaîtras une mort particulièrement atroce. Je garderai bien ma langue, si j’étais toi…

 

Daren acquiesça une nouvelle fois d’un air fataliste.

 

− Allons, Veldrin !, reprit-elle d’un ton plus enjoué. Est-ce vraiment si grave ? À Ched Nasad, avais-tu les faveurs de l’aînée d’une Maison, et de grandes perspectives d’avenir ? Non, je ne pense pas. Alors, ne me déçois pas, et tu ne seras pas déçu !

 

Sur ces dernières paroles, elle referma la porte, le laissant seul avec sa « mission ». Il ne restait plus qu’un seul espoir : que l’un de ses compagnons parvînt à trouver les œufs avant le lendemain, leur permettant de quitter l’Ombreterre avant l’aube.

Une première mission

− Tu es enfin de retour.

 

Solaufein les attendait sur la place qui s’était enfin vidée. À ses côtés, la Vestale Imrae les fixait d’un air sévère, à la limite de l’impatience. Cependant, son regard trahissait aussi une certaine satisfaction.

 

− Je me faisais assez de soucis à propos du retour de Phaere, reprit Solaufein, mais je n’avais pas l’intention de me tracasser pour toi.

 

En présence de sa supérieure, l’elfe noir semblait nerveux, et Daren avait l’impression qu’il exagérait son côté agressif, de peur sans doute de paraître trop amical.

 

− La fille de la Mère Matrone est en sécurité, annonça finalement la Vestale. Tu as très bien servi, et je sais que la Mère Matrone est satisfaite.

 

Imrae décroisa les bras et souleva d’un geste nonchalant sa longue chevelure bleutée qui lui tombait dans le dos. Elle fixa Daren en plissant les yeux, et continua.

 

− Phaere te donne également un ordre que tu ne peux ignorer. Va te reposer, et retrouves-la à l’auberge d’Ust Nasha demain dans la matinée. Elle veut te parler, mais ne me demande pas pourquoi.

 

Daren préféra ne pas réagir. Cette entrevue pouvait se révéler positive pour leur intégration dans la cité, mais était tout aussi susceptible de les mettre tous en danger.

 

− Elle veut te voir toi aussi, Solaufein, ajouta-t-elle. Je crois qu’il s’agit de vous… récompenser de vos services.

 

Solaufein écarquilla les yeux d’un air inquiet, et bredouilla quelques mots.

 

− Mais Vestale, je ne veux…

− Veux-tu subir un nouveau châtiment, mâle ?, s’offusqua Imrae en haussant le ton.

 

Le visage de l’elfe noir se décomposa, et Daren devina une goutte de sueur perler le long de sa tempe. Baissant finalement les yeux, il acquiesça en silence.

 

− Tu feras ce qu’elle te dit, ajouta la Vestale en appuyant chaque syllabe. Elle vous verra tous les deux demain, une fois que vous vous serez reposés. Ce sera tout.

 

Imrae se drapa dans sa longue cape sombre et disparut en s’engouffrant dans les premières rues qui s’éloignaient de la place, suivie par un Solaufein désabusé et abattu.

 

− Allons nous coucher, conclut Jaheira. Nous verrons bien ce qui se passera demain…

 

L’auberge, la seule d’Ust Nasha, était bâtie sur plusieurs étages et reliait différentes passerelles de la citadelle. Elle comportait suffisamment de chambres pour les accueillir tous les cinq, et à peine avaient-ils payés que Daren s’effondra rapidement sur son lit et s’endormit en quelques instants.

 

Sa nuit fut agitée de songes sans queue ni tête. Des images obsédantes de l’Ombreterre défilaient dans son esprit fatigué. Cependant, malgré les évènements de ses dernières heures, Daren était suffisamment exténué pour que rien ne parvînt à perturber son sommeil. Plusieurs heures plus tard, il s’éveilla brusquement, paniquant quelque peu à se retrouver dans un environnement inconnu avant de reconnaître la texture rouge sombre des draps de soie de l’auberge d’Ust Nasha. Seule une petite bougie éclairait faiblement la pièce, mais cela n’affectait en rien sa vision devenue aussi perçante que celles des elfes. Ses compagnons dormaient dans les chambres adjacentes aux siennes, mais il ne percevait que le brouhaha lointain qui l’avait bercé toute la nuit. Daren se leva, et s’assit sur son lit en appuyant sa tête sur ses deux mains. La douleur diffuse à la base de son crâne était-elle plus nette ? Ou était-ce seulement une vue de son esprit ? Cela devait faire trois jours maintenant qu’Irenicus s’était emparé de son âme, et par deux fois déjà il s’était transformé en Ecorcheur sans parvenir à se contrôler. Les paroles de Jaheira le hantèrent un instant dans la pénombre de la chambre. Était-il réellement un danger pour ses compagnons ? La réponse ne lui avait jamais paru aussi évidente. Daren se redressa, et examina plus attentivement sa main devenue noire sous l’illusion du dragon. À quoi ressemblait-il lorsqu’il était sous l’emprise du pouvoir de Bhaal ? Il porta machinalement sa main sur ses côtes, là où sa peau s’était déchirée, mais aucune cicatrice ne trahissait de plaies. Toutes les autres blessures qu’il avait reçues en combat avaient laissé une marque, mais ce n’était pas le cas de celles-ci.

Trois coups brefs retentirent à la porte et le firent sursauter. Il enfila rapidement sa tunique, et reconnut la voix d’Imoen de l’autre côté.

 

− Daren ? Tu es prêt ?

− J’arrive, chuchota-t-il à son tour.

 

Il s’habilla rapidement et sortit à la rencontre de sa sœur. Ils avaient rendez-vous avec la fille de la Mère Matrone, et mieux valait pas arriver en retard.

 

À une petite table carrée, Phaere l’attendait, cette fois vêtue d’une longue robe fendue d’un gris virant sur le vert et qui mettait ses formes en valeur. Deux tasses bleutées autour d’une théière étrange de la même couleur dégageaient une fumée gris pâle, et quelques biscuits décoraient une assiette de porcelaine. Debout à ses côtés, immobile, Solaufein la dévisageait d’un air contrarié.

 

− Ah ! Veldrin arrive enfin pour saluer la femme qu’il a si vaillamment sauvée des flagelleurs !

− Je dois avoir été invisible et inactif pendant ce sauvetage à ce que je vois, intervint-il d’un ton ironique.

− Je parlais à Veldrin, Solaufein, lui répondit-elle sans le regarder. La prochaine fois que je t’adresserai la parole, ce sera pour t’ordonner de lécher mes bottes. Alors surveille ta langue, sinon…

 

Elle ferma les yeux d’un air exaspéré, et les rouvrit, toujours fixés sur Daren.

 

− Ne fais pas attention aux sautes d’humeur hormonales de mon commandant, Veldrin, et sois sûr que tu seras récompensé. La Mère Matrone apprécie ta réussite.

 

Phaere l’invita à s’asseoir à ses côtés, ce à quoi Daren ne put qu’acquiescer. Il n’y avait de place que pour eux deux à sa table, et ses compagnons durent s’installer un peu plus loin, dans l’indifférence totale de la Vestale.

 

− La Mère Matrone connaît déjà les limites de Solaufein, reprit Phaere, et elle sera enchantée de voir que tu es également très habile au combat. Nous aurions besoin de quelqu’un comme toi à Ust Nasha, Veldrin.

 

Sur la table, une boisson rosée infusait depuis quelques minutes déjà, et elle porta la tasse à ses lèvres d’un geste gracieux, l’invitant à faire de même. À contrecoeur, Daren saisit l’anse de sa tasse,et huma longuement les vapeurs acidulées qui s’échappaient du bol de céramique.

 

− Chez les elfes noirs, c’est la loi du plus fort qui prévaut… Tu pourrais avoir des esclaves à ton service, du pouvoir, ou… des faveurs de Lolth. Qu’en penses-tu ?

 

Daren sursauta à sa question, et mit plusieurs secondes à en comprendre le sens. Il n’était qu’à peine réveillé, et peinait à se concentrer sur la conversation. Une bouffée d’angoisse serra son cœur lorsqu’il réalisa ce qu’elle venait de lui signifier. Que devait-il répondre pour ne pas se compromettre ?

 

− Cela me semble parfait, finit-il par dire, sans conviction.

− Excellent !, s’exclama la drow. Enfin quelqu’un qui a de l’ambition !

 

Elle tourna imperceptiblement son regard vers le soldat toujours figé à sa droite.

 

− C’est si rare de nos jours… n’est ce pas, Solaufein ?

− Peut-être est-il incapable de voir l’hameçon derrière l’appât,  Phaere ?, marmonna-t-il en guise de réponse. Les ignorants sont toujours heureux.

− Toutefois, ce risque paie grassement, le coupa-t-elle. Je pensais que tu le savais déjà…

 

Personne ne répondit pendant presque une minute, et Daren réalisa qu’un nouvel orchestre avait pris place à l’autre bout de l’auberge et jouait un air discret sur des instruments à cordes. En dehors d’eux, trois autres tables accueillaient des clients, dont une où s’étaient réunis ses compagnons qui épiaient le plus anonymement possible leur conversation.

 

− Bien !, reprit soudainement Phaere d’un ton satisfait. Voici donc la nouvelle. Comme vous semblez efficaces, Solaufein et Veldrin, il vous a été confié une nouvelle mission pour la plus grande gloire de Lolth.

 

Avant qu’aucun d’eux n’eût le temps de répondre, elle se leva et conclut d’une phrase autoritaire.

 

− Je vous laisse quelques heures. Rejoignez-moi après manger près de la plateforme Est… à l’abri des oreilles curieuses.

 

La Vestale emprunta le couloir en direction de la sortie, et Solaufein la suivit peu de temps après sans un mot, le visage toujours crispé. Jaheira, Minsc, Aerie et Imoen rejoignirent aussitôt sa table et s’assirent à ses côtés.

 

− Je suppose que vous avez entendu ?, finit-il par demander.

 

Imoen acquiesça lentement en haussant les sourcils.

 

− Nous devons mettre à profit le temps qu’il nous reste pour repérer là où ces elfes noirs conservent les œufs, répondit Jaheira. Sans quoi, cette « Mère Matrone » ne nous laissera pas un instant de répit, jusqu’à ce que nous y passions tous.

− Je ne sais pas ce qu’elle compte nous faire faire, ajouta Imoen, mais je pourrais peut-être partir en reconnaissance pendant que vous allez avec elle ?

 

L’idée n’était pas dénuée de bon sens. Imoen était sans doute − et de loin − la meilleure d’eux cinq en ce domaine, et son sens de l’observation leur apporterait un gain de temps considérable.

 

− C’est trop risqué, trancha Jaheira. Daren est le seul qui ait autorité pour se déplacer librement ici. Nous ne sommes que des « suivants », je vous rappelle. Si Imoen se faisait prendre, c’est notre survie à tous qui serait compromise.

 

Un serveur s’avança prendre leur commande et coupa court à leur conversation. Ils mangèrent rapidement, et l’interrogèrent avant de partir à propos de cette « plateforme Est » sur laquelle ils avaient rendez-vous.

 

La même tension que la veille agitait la ville, et les allées et venues de soldats ne passaient pas inaperçues. De gigantesques cages de métal retenaient prisonnier des créatures de la surface, dont quelques humains, vendues en tant qu’esclaves aux plus offrants. Les cris de détresses de ceux qui avaient encore la force de parler lui serrèrent le cœur. Quant à Jaheira, elle avait dû forcer l’allure pour ne pas céder à la tentation d’arracher un à un les membres des clients qui observaient cette marchandise comme un alléchant bétail.

De nombreux escaliers en colimaçon tournaient autour de piliers tout aussi imposants et permettaient d’accéder aux plateformes habilement suspendues au-dessus du vide. D’après le serveur de l’auberge, ces terrasses servaient de base d’arrivée aux créatures extraplanaires, et étaient pour la plupart dédiées aux échanges commerciaux.

Non loin de la plateforme Est, Phaere, ainsi que Solaufein, attendaient leur venue.

 

− Ah, parfait !, s’exclama la Vestale. Je viens juste d’arriver moi aussi. Nous sommes donc prêts.

− À quoi es-tu prête au juste, Phaere ?, pesta le soldat. Pourquoi nous as-tu fais amener ici ? Est-ce seulement le produit de ton ambition dérangée ?

 

Le fait que Solaufein ne connût pas non plus le motif de leur venue rassura quelque peu Daren. Au moins cela dénotait-il une certaine intégration, mais à voir la façon dont celle-ci considérait son compatriote, il n’était pas sûr que ce fût véritablement réconfortant.

 

− Mes ambitions ne te concernent en rien, Solaufein, répliqua la Vestale. Et nous allons accomplir une tâche pour le bien de la cité des Mères Matrones.

− J’ignorais que Mère Ardulace n’ait jamais agi « pour le bien de la cité »…

− Silence ! Tu vas m’obéir, mâle !

 

Daren redoutait les répliques acerbes de l’elfe noir, qui entamaient dangereusement la bonne humeur plus qu’éphémère de la Vestale et compliquait par la même occasion ses propres interventions. Toutefois, Phaere se calma rapidement et leur expliqua la situation.

 

− Un « Œil-Tyran » est entré récemment en ville…

 

Un « Œil-Tyran »… Il ne pouvait s’agir que des terribles tyrannœils, de la même espèce que celui qu’ils avaient combattu dans les égouts d’Athkatla. Même si leur objectif s’avérait des plus dangereux, Minsc, Aerie et lui même avaient au moins l’avantage d’en avoir déjà affronté un.

 

− Il s’avère qu’il trafique de l’adamantine, continua-t-elle. Et la mission est on ne peut plus simple : les Mères Matrones ont décidé que nous devions le tuer.

− Comment ?, la coupa Solaufein, cette fois véritablement surpris. Tu as bien dis « nous » ?

− Oui, répondit-elle d’un ton hautain. Je dois me joindre à vous pour cette tâche. Le tyrannœil est arrivé à bord d’un Spelljammer il y a quelques heures, et nous devons l’intercepter en le prenant par surprise. Cela nous rappellera le bon vieux temps, hein Solaufein ?

 

L’elfe noir ne répondit pas, continuant à dévisager sa supérieure d’un air stupéfait. La Vestale posa un doigt sur ses lèvres et invita ses compagnons à la suivre en silence.

 

− Pas de mouvement brusque avant que je n’ai donné le signal, chuchota-t-elle. Et ne laissez filtrer aucune émotion.

 

Un éclair jaune vif illumina la passerelle un instant, et une créature sphérique se matérialisa sous leurs yeux. Un œil volumineux s’entrouvrit du corps brunâtre de la créature, et une dizaine de pédoncules elles aussi munies de petits organes oculaires se déployèrent autour de lui en inspectant les alentours. Daren avait sa main rivée sur la garde son arme, et son cœur battait à tout rompre. Le Spectateur était seul, et vola lentement vers Phaere qui venait de faire quelques pas dans sa direction. Malgré son apparence similaire à celui qu’ils avaient déjà affronté sous les quartiers du temple, celui-ci paraissait moins gros que le terrible « Œil Aveugle »; et moins agressif, aussi : ils se tenaient face à face depuis presque une minute, et aucun camp n’était encore passé à l’attaque.

 

− Bienvenue à Ust Nasha, l’accueillit la Vestale en s’inclinant. Veuillez me suivre pour procéder à quelques formalités.

 

Le tyrannœil ne répondit pas mais suivit l’invitation de l’elfe noire. De ses multiples tentacules mobiles il observait Daren et ses compagnons, et il eut soudainement l’impression que ce monstre sphérique perçait l’illusion du dragon. Une bouffée d’angoisse l’envahit, et il sentit la sueur perler lentement le long de ses tempes. Ses mains moites serraient fortement la garde de son épée, il respirait de plus en plus fort pour tenter de calmer son stress. Le tyrannœil tourna deux nouveaux appendices dans sa direction, captant ses émotions, et arrêta soudainement sa course

 

− Maintenant !

 

Daren sursauta à l’injonction de la Vestale. Il effectua une roulade et évita un rayon orangé qui brûla le sol derrière lui. Minsc, Solaufein et Jaheira se précipitèrent à leur tour à l’assaut tandis qu’Imoen avait dégainé en un éclair une arbalète préalablement armée. Un trait fendit l’air, et coupa net l’un des appendices oculaires de la créature qui retomba au sol dans un choc mou. Six adversaires l’encerclaient, et le Spectateur encore sous le coup de la surprise peinait à viser correctement ses adversaires. Trois nouveaux rayons enflammés jaillirent de ses yeux, mais furent déviés par Aerie restée en arrière, protégeant ses alliés de sa magie. Daren se positionna sous le corps en lévitation de la créature et planta son épée juste sous son œil central. Un liquide grisâtre fusa de la blessure, et le tyrannœil dévoila ses crocs dans un gémissement. Les autres combattants profitèrent de ce moment de faiblesse pour achever la créature, et Daren eut juste le temps de plonger de côté avant qu’elle ne s’effondrât, morte, baignant dans son propre sang.

 

− Une victoire retentissante !, s’exclama Solaufein. Bien qu’un peu facile à mon goût…

 

Comme à son habitude, il effectua une passe rapide de ses deux lames, qu’il fit tournoyer quelques instants avant de les glisser dans leur fourreau.

 

− La Reine Araignée nous a souri aujourd’hui, complimenta Phaere. Bon travail.

 

Daren parcourut ses compagnons du regard, mais aucun n’avait été blessé lors de l’affrontement. Contrairement à l’autre, ce Spectateur s’était avéré une cible aisée. Solaufein s’approcha de la masse sphérique dégoulinante au sol et donna un coup de pied inquiet contre l’épaisse paupière de son œil central.

 

− Ne touchez pas à la carcasse !, s’écria soudainement Phaere en levant les bras. Je… je m’en occupe.

 

Quelques secondes de silence firent écho à l’intervention empressée de la Vestale. Imoen échangea un rapide coup d’œil avec Daren, et observa attentivement le corps du tyrannœil.

 

− « Tu t’en occupes » ?, répéta Solaufein, de plus en plus circonspect. De quoi parles-tu, Phaere ? Que se passe-t-il avec ce tyrannœil ?

 

L’elfe noire le foudroya du regard, invitant le soldat à se taire jusqu’à nouvel ordre.

 

− Tu poses trop de questions, Solaufein. Je dois retrouver les Mères Matrones. Retournes à tes quartiers. Quant à toi Veldrin, continua-t-elle dans sa direction, je te retrouverai en début de soirée à l’auberge.

− Que se passe-t-il ici, Phaere ?, tonna le vétéran à nouveau. Tu nous cach…

− Et maintenant, le coupa-t-elle d’un ton autoritaire, disparaissez !

 

Le ton ne laissait pas la place à la discussion, et même Solaufein sentit qu’il ne devait pas aller plus loin. Il s’éloigna en maugréant quelques insultes, suivi de Daren, Minsc, Aerie et Jaheira. Seule Imoen continuait à observer silencieusement la carcasse sanguinolente du Spectateur.

 

− Imoen…, souffla discrètement Daren. Viens.

 

Elle sursauta lorsqu’il saisit fermement son poignet et acquiesça rapidement en se mettant en route, le regard toujours tourné vers la créature. Même s’il était encore trop tôt pour en être sûr, Daren était persuadé que sa sœur venait de remarquer un élément crucial, et préparait en ce moment même une stratégie pour l’exploiter.

Le sauvetage

− C’est encore loin, Solaufein ?, demanda Jaheira d’un air soupçonneux.

− Non, nous y sommes presque, lui répondit-il.

 

Ils marchaient tous les six depuis plus d’une heure. Le combattant elfe noir ne semblait aucunement gêné par l’ambiance angoissante des Tréfonds Obscurs, et Daren se dit pour lui-même qu’il avait raison. Ils n’étaient pas des proies, cette fois-ci, mais les prédateurs.

 

− Ici, cela devrait fonctionner.

 

Solaufein s’arrêta brutalement, marqua le sol de son pied, et fouilla dans son sac à dos. Il en sortit une sorte de sceptre métallique noir dont il planta le manche pointu à l’endroit désigné. L’autre extrémité, formée d’une gemme tout aussi sombre, se mit à scintiller très légèrement au contact de la roche. L’elfe noir entama quelques incantations et un halo lumineux se forma autour d’eux, éclairant faiblement les lieux.

 

− Que fait-il ?, chuchota Daren à l’oreille de sa sœur.

− Je ne sais pas… Je n’ai jamais vu ce genre de magie…

 

La lumière s’intensifia imperceptiblement, et un très léger son strident s’éleva du sceptre qui venait de se mettre à vibrer.

 

− Il capte les mouvements du Plan Astral, murmura Aerie à son tour. C’est… une pratique très dangereuse, car elle peut faire surgir n’importe quelle créature à l’improviste…

− Très réjouissant, commenta Imoen en haussant les sourcils.

 

Jaheira observa la sphère dorée autour d’eux. Son regard allait et venait de Solaufein à cette pierre luisante et menaçante. Leur mission était-elle bien celle qu’on leur avait assignée ? Ou leur élimination, à eux comme à ce Solaufein, en était-elle le réel objectif ? De longues minutes s’écoulèrent, à peine perturbées par le sifflement de la magie, lorsqu’après un quart d’heure de concentration et d’attente, les vibrations s’intensifièrent de manière significative.

 

− Ils approchent !, s’écria Solaufein en dégainant ses deux épées. Préparez-vous !

 

Le globe doré s’agrandit encore davantage et la lumière se fit plus vive. Le drow prononça encore quelques paroles, et se recula à son tour. Les vibrations se transformèrent en un hurlement strident qui fissura le sol au-dessous d’eux dans un éclat aveuglant. L’espace de quelques secondes, Daren ne distinguait plus rien. La lumière se dissipa en un instant, laissant place aux créatures les plus terrifiantes qu’il n’eût jamais rencontrées.

 

− À l’attaque !, hurla Solaufein en décapitant l’une d’elles de ses deux lames simultanément.

 

Cinq humanoïdes au visage tentaculaire rose vif venaient d’être arrachés à leur voyage astral, et tenaient captifs une elfe noire qui semblait dormir paisiblement à leurs côtés. Les créatures, qui ne pouvaient être que des Illithids, ne mirent qu’une seconde à réaliser la situation, et déjà leurs tentacules s’agitaient en direction de leurs assaillants. Dans un choc mou, la tête de leur première victime rebondit plusieurs fois sur la roche, avant de se liquéfier en une boue grisâtre.

 

− Tuez-les tous ! Vite !, leur héla à nouveau Solaufein.

 

Aerie entama une incantation à son tour, et un feu sombre jaillit du néant pour fondre sur une autre de ces créatures qui s’effondra, calcinée. Daren avait les deux mains serrées sur la garde de son épée, se préparant à porter un coup de sa lame, mais une vive douleur le frappa soudainement aux tempes. Il sentait de puissantes vibrations palpiter dans son esprit, affaiblissant sa volonté et brouillant sa vision jusqu’à le rendre quasiment aveugle. Il ne parvenait presque plus à bouger, et le mal qui s’insinuait dans son esprit le forçait à baisser les armes. Il mit un genou à terre, puis les deux. Il errait maintenant dans un cauchemar omniprésent où il se voyait endurer mille morts sans pouvoir réagir. Une forme se déplaça devant lui, et Daren sentit un contact gluant et visqueux contre son front. Le flagelleur mental posa délicatement un membre de sa main tentaculaire au-dessus de son sourcil droit, et un, puis deux appendices se collèrent à lui, s’insinuant sous sa peau, prêts à dévorer son esprit. Daren était incapable de réagir, mais un violent tremblement le secoua de part en part alors que l’Illithid se préparait à lui accoler un nouveau tentacule. Un grondement puissant balaya les tourments de son esprit, et une appréhension, bien plus forte et familière, s’empara de son âme. Les tentacules se détachèrent à mesure que le corps de Daren mutait, lui rendant aussitôt l’usage de ses membres. L’obscurité de l’Ombreterre avait laissé sa place à la présence écarlate du pouvoir de l’Ecorcheur, et d’un seul coup de poing, Daren transperça la créature devant lui. L’appel du meurtre se fit de plus en plus pressant et déjà, il ne parvenait plus à distinguer alliés et ennemis. Une pensée parvint toutefois à filtrer à travers son pouvoir : si les drows découvrait sa véritable identité, jamais ils ne parviendraient à sortir vivants des Tréfonds Obscurs. Il devait à tout prix conserver un minimum de contrôle sur lui-même, et briser son lien avec l’essence de Bhaal. À mesure que les secondes passaient, il sentait sa volonté se consumer aussi aisément qu’un morceau de tissu contre une braise brûlante. Une douleur encore plus vive lui déchira les chairs, et il sentit ses cotes pousser de manière démesurée jusqu’à lui transpercer le dos. Il lui fallait tuer, simplement tuer. Daren poussa un hurlement qu’il entendit à peine, et frappa le sol de toutes ses forces. La roche se désintégra contre l’aura de pouvoir qui émanait de son corps, et il sauta sur la première proie qu’il sentit devant lui.

 

« Tu apprendras à me faire confiance. »

 

Imoen ? Cette voix, il en était sûr, était celle de sa sœur. Ou plutôt cet être ancré au plus profond de son âme qui prenait l’apparence de sa sœur. Une bouffée d’air emplit ses poumons, et Daren eut l’impression de mettre la tête hors de l’eau après être trop longtemps resté sans oxygène. Il devait lutter. Lutter contre l’Ecorcheur, ce tueur sanguinaire avatar de Bhaal lui-même. Dans un sursaut de lucidité, Daren saisit une dague à sa ceinture et la planta avec rage dans sa jambe. La présence fléchit. Daren respirait si rapidement que sa tête tournait. D’un geste, il saisit une poignée de poussière au sol et la plaqua contre son visage, resserrant encore davantage son lien avec la réalité. Ses sens lui revenaient. Il sentait l’odeur de la terre, et sa douleur à la cuisse surpassa petit à petit les autres souffrances qu’avait engendrées sa mutation. Une forte nausée l’obligea à poser ses deux mains au sol, et il s’effondra en avant, à la limite de l’inconscience.

 

− Hé bien ! Je commençais à croire que personne ne viendrait !, grommela une voix féminine.

 

Daren ouvrit péniblement les yeux, ne distingant qu’un étrange brouillard qui terminait de se dissiper. La jeune femme prisonnière des Illithids venait de se relever, et toisait ses sauveteurs du regard. Sa douleur à la cuisse lui arracha un gémissement, et il sentit une chaleur réconfortante lui apaiser ses souffrances.

 

− Chut !, lui intima Aerie qui venait d’appliquer sa magie curative. Ne dis rien, et essaye de te relever.

− Je te salue, Phaere, fille d’Ardulace, salua Solaufein d’une révérence. Es-tu indemne ?

− Qui ?, s’étonna la Vestale. Solaufein ? Non…

 

Un rire narquois naquit sur son visage déjà antipathique.

 

− C’est la Mère Matrone qui t’envoie ?, reprit-elle. Ce doit être dur de risquer ta vie pour sauver la mienne, non ?

 

Le visage de Solaufein se figea en une expression tendue.

 

− J’ai obéi aux ordres, répliqua-t-il d’une voix monocorde.

 

Leurs regards se croisèrent, et la Vestale Phaere pouffa nerveusement.

 

− Oui… comme tout mâle le devrait. Tu as bien agi, je suppose… avec tes… compagnons ? Qui sont ces gens qui t’accompagnent ?

− Eux ? Hé bien voici…

− Je suis sûre qu’ils savent parler, le coupa-t-elle. Ai-je raison ?

 

Elle se tourna vers le petit groupe. Tous les regards se tournèrent vers Daren, qui boita en se relevant. Aerie avait cicatrisé la majorité de sa blessure, mais il devait encore faire illusion : il ne savait pas encore pourquoi ni comment, mais ni cette femme ni Solaufein n’avaient semblé remarquer sa transformation en Ecorcheur, ni même sa blessure incongrue à la cuisse. Phaere s’approcha de lui, releva ses longs cheveux blancs en arrière, et plissa ses yeux noirs.

 

− Je suis Veldrin, de Ched Nasad, annonça finalement Daren en tentant de conserver un ton le plus neutre possible.

− Un étranger ? Vraiment ?, s’étonna la Vestale. Comme c’est curieux… Il faut que nous parlions un peu plus… profondément, tous les deux, lorsque nous serons revenus à Ust Nasha.

 

Elle le déshabilla du regard, dans une expression mêlée d’appétit et de concupiscence qui le fit frissonner. À cet instant précis, si Aerie avait pu tuer d’un simple regard, cette femme serait morte mille fois avant d’avoir terminé sa phrase.

 

− Je vais rentrer, reprit-elle subitement, et informer la Mère Matrone des… services que vous nous avez rendus.

− Tu vas revenir seule ?, s’inquiéta Solaufein. Il y a encore du danger ! Je ne veux pas être responsable de…

− Ta sollicitude me touche, ironisa la Vestale, mais je peux me débrouiller seule. Reste plutôt ici pour brûler les restes de ces vermines.

 

Solaufein croisa le regard de Daren, cherchant un appui à sa proposition. Ils pouvaient tous s’en douter : s’il lui arrivait quoi que ce fût sur le trajet du retour, leur châtiment serait terrible.

 

− Et c’est un ordre, conclut la Vestale. Au revoir.

 

Dans un silence presque surnaturel, elle prit le chemin du retour en laissant ses sauveurs seuls et stupéfiés.

 

− Maudite femelle arrogante !, fulmina Solaufein une fois sa supérieure partie. Que la Reine Araignée dévore son cœur vénéneux !

 

Il empoigna son sac à dos d’un geste furieux, et rajusta nerveusement ses deux lames à sa ceinture.

 

− Je vais la suivre, reprit-il, pour m’assurer qu’elle ne nous mette pas tous en danger par ses excès de confiance. Rentre en ville par tes propres moyens, Veldrin. Nous nous retrouverons là-bas.

 

En quelques secondes, il disparut lui aussi dans les ténèbres de l’Ombreterre. Un silence gêné plana quelques instants sur le petit groupe, avant que Daren n’osât poser la question qui le taraudait depuis leur combat.

 

− Que s’est-il passé ?

− Attends, ne bouge pas, répondit aussitôt Aerie en accourant à ses côtés. Je vais mieux soigner ta blessure, maintenant qu’ils sont partis.

 

Imoen échangea un rapide regard avec lui et ouvrit la bouche pour lui répondre, mais Jaheira la coupa avant qu’elle n’ait le temps de prendre la parole.

 

− Tu t’es transformé à nouveau en… ce monstre, déclara-t-elle d’un ton glacial.

 

Un nouveau silence s’installa. Ses compagnons s’inquiétaient-ils simplement pour lui, ou pour leur propre sécurité ? Aerie jeta vers lui un regard inquiet, et reprit aussitôt ses soins. Il avait à nouveau cédé si facilement au pouvoir de l’Ecorcheur qu’il en frissonna lui-même d’appréhension : s’il ne retrouvait pas son âme sous peu, plus rien ne pourrait l’arrêter, et l’irréparable serait commis.

 

− C’est moi qui t’ai caché, ajouta finalement Imoen.

 

Elle marqua une courte pause, la voix hésitante, et continua.

 

− Lorsque j’ai compris ce qui arrivait, je me suis mise en retrait, et je t’ai dissimulé dans une brume de vapeur. Ce n’était pas brillant, je sais, mais… c’est la première chose qui m’est venue à l’esprit. Il ne fallait surtout pas que Solaufein, ou l’autre, te voie dans cet état.

 

Sans la présence d’esprit d’Imoen, ils seraient tous en danger à l’heure actuelle. Daren esquissa un merci d’un hochement de tête fatigué et tenta de bouger sa jambe. Le contact doux et chaleureux d’Aerie sur sa peau l’arracha à ses sombres préoccupations, et ils s’échangèrent un sourire lorsque leurs yeux se rencontrèrent.

 

− Tu deviens un véritable danger pour nous tous, reprit Jaheira de sa même voix.

− Ça devrait aller mieux maintenant, la coupa Aerie en haussant le ton. Tu peux te relever ?

− Ne fais pas semblant de ne pas m’avoir entendue !, s’écria-t-elle alors.

 

Sa voix se perdit dans l’immensité des Tréfonds Obscurs en un écho assourdi. Le cœur de Daren se mit à battre de plus en plus vite, mais une toute autre forme de malaise l’envahissait à présent. Il savait au fond de lui que Jaheira pouvait avoir raison, et même s’il se le cachait, il savait ce que cela impliquait.

 

− Ce n’est pas la peine de crier comme ça sur Daren, s’indigna Minsc. Daren a toujours combattu avec nous sans faillir ! Bouh trouve cela injuste de lui parler comme ça !

 

Jaheira respirait rapidement et serrait les poings si fort que ses mains en tremblaient. Elle reprit d’une voix très basse, détachant chaque syllabe, en secouant la tête lentement.

 

− Et dire que j’ai cru un moment que…

− Cela suffit, Jaheira !, s’indigna Aerie en se redressant soudainement. Vous… vous êtes une femme acariâtre et autoritaire ! Daren n’a jamais rien fait d’autre que de nous défendre comme il a pu !

 

Jamais Daren n’avait observé une telle virulence chez l’avarielle. Son visage était rougi par l’émotion, et ses grands yeux bleus scintillaient, proches des larmes.

 

− Petite sotte…, souffla la druide dans une moue de mépris. Tu ne comprends vraiment rien à notre situation ?

− Oh, si ! J’ai parfaitement compris !, reprit-elle d’une voix encore plus aigue. Vous… vous êtes jalouse, voilà tout !

 

Daren crut recevoir un poing en pleine figure. Il dévisagea tour à tour Aerie et Jaheira, le visage stupéfié.

 

− Comment peux-tu…, bredouilla Jaheira dont le visage s’était rapidement empourpré. Que…

 

Elle se retourna, ramassa son sac à dos, et prit le chemin qu’avaient suivi Solaufein et la Vestale quelques minutes plus tôt.

 

− Jaheira ! Aerie ! Cela suffit !

 

À l’injonction d’Imoen, la druide s’arrêta, et consentit finalement à se retourner.

 

− Ça ne sert à rien de se chamailler comme ça. Nous sommes tous tendus, et il y a de quoi, mais nous devons rester unis si nous voulons en sortir vivants. Brûlons les corps de ces… choses, et rentrons ensemble en ville.

 

Son ton ne laissait pas la place à la négociation, et Jaheira alluma une torche en silence, le visage crispé, avant de mettre le feu aux cadavres des Illithids. Imoen haussa les épaules, s’étonnant presque elle-même d’avoir fait preuve d’autant de sévérité, et se mit à l’œuvre à son tour.

 

Une fois leurs victimes réduites à quelques tas de cendres, ils prirent ensembles le chemin vers Ust Nasha, dans une ambiance passablement tendue. Depuis leur départ, Aerie et Jaheira n’avaient pas échangé un seul mot, ni même ne s’étaient regardées. Daren se sentit soudainement particulièrement las d’être perpétuellement le centre d’intérêt du monde entier. Une profonde nostalgie de son enfance si paisible, si anonyme, lui fit presque regretter ses aventures passées. Toutefois, il ne pouvait nier un soupçon de fierté d’être ainsi défendu par celle en qui il avait placé son cœur.

 

− Jaheira ?

 

Ils marchaient depuis presque une heure dans un silence pesant, qu’Imoen fut la première à rompre.

 

− Oui, Imoen ?, répondit Jaheira qui s’était peu à peu calmée.

 

Daren marchait derrière elles, devançant Minsc et Aerie qui fermaient la marche.

 

− Jaheira, comment Yoshimo nous a-t-il trahi ?

 

La druide ne répondit pas tout de suite, et Daren se remémora les derniers instants de leur ancien compagnon. Il avait été assez troublé par ses dernières paroles, et ses propos l’avaient presque convaincu de sa sincérité. Il avait ressenti un tel désarroi dans son regard qu’il vivait à présent sa « trahison » d’un point de vue différent.

 

− Je suppose, répondit-elle enfin, que tu veux dire « comment se fait-il que nous n’ayons pas décelé ses véritables intentions » ?

− Heu…oui. Je ne suis resté avec lui que peu de temps, et il semblait gentil, mais…

 

Imoen hésita un instant, cherchant visiblement ses mots.

 

− Mais toi… hé bien, tu ne fais confiance à personne si ce n’est pas nécessaire. Et je…

− Il nous a floués parce qu’il était assez doué dans sa profession, Imoen, la coupa Jaheira. Il entre dans les bonnes grâces de ses proies, et elles baissent leur garde.

 

Elle tourna son visage vers Imoen, et continua.

 

− Et quand les temps sont si sombres, il est parfois plus facile de croire qu’on a un ami plutôt que le monde entier est contre nous.

− Et maintenant, nous… euh, nous avons son sabre. Je ne comprends toujours pas ce qu’il a dit.

− Je pense que Yoshimo espérait qu’Ilmater puisse lui pardonner ses crimes et purifier son coeur et son âme, expliqua la druide. Je ne connais pas les détails, mais…

 

Elle hésita, et se retourna presque vers lui. Daren fit mine de chercher quelque chose dans son sac, et elle reprit en baissant la voix.

 

− Je crois que Daren pense que c’est important, et… cela ne coûte pas grand-chose d’essayer. Cela ne changera rien pour ceux qui furent blessés par les actions de Yoshimo, cependant, ajouta-t-elle d’une voix plus dure.

− Et toi, penses-tu qu’il disait la vérité ?, continua Imoen. Sur le fait qu’il ne voulait pas nous trahir, qu’il n’avait pas le choix ?

− Personne ne peut répondre à cette question, répondit Jaheira en haussant les épaules. Sinon Irenicus et Yoshimo.

 

Elle serra son poing, et fit craquer une articulation.

 

− Yoshimo est mort, continua-t-elle, et j’espère qu’Irenicus le rejoindra bientôt. Je ne retiendrais pas ma main suffisamment longtemps pour lui demander.

− Oh, non, je ne t’en blâme pas !, répondit aussitôt Imoen. Mais je…

 

Elle avait manifestement autre chose à lui dire, quelque chose de certainement douloureux.

 

− Jaheira… Je voulais te dire… pour… Khalid… Tu sais que je…

− Oui, Imoen, la coupa-t-elle aussitôt. Je sais.

 

Imoen la fixa un moment, puis baissa les yeux. À l’évocation de son défunt mari, Jaheira s’était refermée, et rares avaient été les moments où elle s’était confiée à qui que ce fût.

Le reste de leur trajet se fit à nouveau dans le silence, seulement interrompu par les gargouillis de quelques geysers bouillonnants. Daren sentit la fatigue le rattraper, et il ne parvenait à penser qu’à un lit douillet doublé d’un épais oreiller. À leur arrivée, la sentinelle toujours perchée à son poste de garde les salua d’un geste, et leur ouvrit les portes de fer de la cité d’Ust Nasha.