Briser les liens

Comme à son habitude, Aran Linvail les attendait patiemment, assis dans son luxueux fauteuil. La pièce baignait toujours dans une fumée âcre, des volutes d’herbe brûlée s’élevant sans discontinu de sa longue pipe.

 

− Ah ! Mes fidèles agents sont de retour. Sommes-nous enfin débarrassés de ces traîtres de Jaylos et de Caehan ?

− Nous ne sommes pas des assassins à votre solde, répondit Jaheira en haussant le ton. Tuer ne nous est pas aussi indifférent qu’à vous.

 

Daren était mal à l’aise, comme toujours en ces lieux. Il était partagé entre le point de vue naturel et cohérent de Jaheira, et l’espoir toujours vivace que les Voleurs de l’Ombre honorassent enfin leur promesse. Aran Linvail les considéra un à un longuement, humant toujours sa pipe.

 

− C’est… surprenant… J’avais cru comprendre que vous auriez pu… Enfin, ce n’est pas si grave, si vous avez toutefois ce que je vous ai demandé.

 

Daren tira le parchemin jauni de sa poche et le lui tendit.

 

− La lettre mentionne le quartier du cimetière, et parle des cryptes.

 

Aran parcourut le message rapidement, et continua.

 

− Oui, le cimetière… Cela ne me surprend guère, au final, après ce que nous avons pu constater.

 

Il fronça les sourcils, soucieux. Daren pressentait un nouveau problème, et donc un nouveau report, mais Jaheira le devança.

 

− Bien, je suppose que maintenant que ces petits jeux sont terminés, vous allez enfin nous obtenir ce pour quoi nous avons grassement payé ?

 

Il ne répondit pas, lisant une nouvelle fois le parchemin. La demi-elfe ferma les yeux un instant, inspirant lentement pour calmer sa colère.

 

− Oserais-je comprendre que vous n’allez pas encore nous conduire à Imoen après tout ce que nous avons fait pour vous ?

 

Malgré ses efforts, elle avait terminé sa phrase en criant. Daren, Minsc et Aerie étaient eux aussi scandalisés, car le silence de leur interlocuteur ne pouvait signifier qu’une seule chose.

 

− Vous n’êtes pas les seuls à avoir eu une nuit chargée !, finit-il enfin par répondre sur un ton de reproche. Une certaine Bodhi a osé nous attaquer, ce soir même.

− Bodhi ?, répéta Daren.

− Oui. Et ce n’est pas n’importe qui, figurez-vous. Il s’agit de la maîtresse de la guilde rivale.

 

Cette dernière phrase ramena le silence dans la pièce.

 

− Elle était accompagnée de l’un de ses lieutenants, que nous avons déjà affronté plusieurs fois.

 

Aran marqua une pause. Son regard biaisé ne pouvait signifier qu’une chose : il allait leur demander un nouveau service, toujours plus dangereux.

 

− C’est la dernière fois, je vous le promets !, se justifia-t-il avant même de leur avoir dévoilé ses intentions.

 

Jaheira poussa un long soupir d’exaspération, et ses mâchoires se crispèrent. Minsc écarquilla les yeux, tandis qu’un craquement résonna dans la pièce à mesure qu’il serrait les poings. Daren était las lui aussi. Cette situation n’avait que trop duré, et il était plus que temps que les Voleurs de l’Ombre remplissent leur part du contrat. Toutefois, ils étaient encore une fois à leur merci. Daren se résigna à parler le premier, d’une voix fatiguée.

 

− Très bien… Mais vous avez intérêt à dire la vérité, cette fois. Je ne suis pas certain que tous mes compagnons aient ma patience, et il vous faudra sûrement plus que quelques archers planqués derrière vos tapisseries pour vous en sortir indemne si vous veniez à nous trahir à nouveau.

− Trahir, c’est un bien grand mot !, s’indigna le voleur.

 

Un inquiétant grognement de Minsc le fit cependant changer de sujet au plus vite.

 

− Bon bon, très bien. Je vous garanti que c’est le dernier service que je vous demande. Plus aucun obstacle ne sera en travers de notre route une fois cette ultime formalité accomplie.

 

Il proposa aux quatre compagnons de s’asseoir à ses côtés, mais aucun ne releva l’invitation. Quelque peu contrarié, il continua néanmoins son exposé.

 

− Alors. Les informations que vous m’apportez corroborent tout à fait avec ce dont m’ont prévenu mes espions. Cette information pourrait rester confidentielle, mais aux vues des services que vous nous rendez et des risques que vous prenez, il est de mon devoir de vous mettre au courant. La guilde que nous combattons n’est pas composée d’humains, comme vous et moi. Je suppose que vous l’aviez déjà remarqué. En réalité… elle est composée de vampires.

 

Il s’arrêta un instant. Daren croisa le regard de Jaheira, puis celui d’Aerie. Ils étaient déjà arrivés à la conclusion que leurs ennemis étaient des morts-vivants, et ces révélations ne faisaient que confirmer ce qu’ils savaient déjà. Toutefois, si les vampires étaient des créatures particulièrement puissantes, elles étaient aussi vulnérables, et ceci expliquait leur présence exclusive une fois la nuit tombée.

 

− Il existe un réseau de catacombes sous les sépultures du cimetière, et nous savons maintenant que c’est là qu’ils se terrent. De ce que nous avons vu ce soir, Bodhi est une vampire particulièrement puissante, et je ne pense pas que nous soyons en mesure de la vaincre actuellement. Toutefois, elle ne peut pas agir seule, et il nous est possible d’affaiblir ses positions en portant un coup fatal à sa garde rapprochée.

− Vous allez nous demander de prendre d’assaut leur repaire ?, s’exclama Daren.

− Ce n’est pas exactement ça, répondit aussitôt le Maître de l’Ombre, un soupçon de gêne dans la voix. Disons que…

− Et nous sommes censés avaler ça ?, s’écria Jaheira, hors d’elle. Vous ne faîtes que gagner du temps, encore et encore ! Vous demandez toujours plus, et vous n’offrez rien ! Je crois que votre but est de nous éliminer en douceur !

 

Elle avait sortie son arme, et menaça ouvertement Aran Linvail. Le voleur la regarda dans les yeux sans sourciller. Toute trace d’humanité avait disparu de son visage, et il n’était maintenant plus question d’excuse ou d’explication. Daren passa un bras devant Jaheira. Rien ne bougea dans la pièce l’espace de quelques secondes, et la druide reprit sa place sans un mot. Les pointes de flèches qui avaient surgi des murs disparurent aussitôt.

 

− Votre mission sera d’éliminer l’un des lieutenants de Bodhi, reprit-il comme si de rien n’était. Il se nomme Lassal, et vous devrez l’affronter dans leur repaire.

 

Lassal. Ce nom lui était familier. C’était le vampire qu’ils avaient affronté quelques jours plus tôt.

 

− Nous avons déjà combattu ce Lassal, répondit Daren, soulagé. C’est lui qui a assassiné Mook l’autre soir, mais nous avons réussi à le vaincre.

− Oh, je n’en doute pas, reprit aussitôt Aran Linvail. C’est d’ailleurs pour cela que je fais appel à vous pour cette mission. Vous êtes les plus aptes à la réussir.

− Mais nous l’avons déjà vaincu, ajouta Aerie. J’ai distinctement vu Daren transpercer son corps de la lame de son épée.

− Vous ne comprenez pas, continua-t-il en secouant la tête lentement. Lassal était celui qui a accompagné Bodhi ce soir même lors de leur attaque. Et je peux vous garantir qu’il est toujours actif.

 

Il était particulièrement ardu de mettre à terre définitivement ces créatures non vivantes. Le pouvoir d’Aerie pouvait faire disparaître les plus faibles d’entre elles, mais des démons aussi résistants que ces vampires n’étaient pas aussi affectés par son pouvoir. Au mieux parvenait-elle à les déconcentrer, mais en aucun cas à les tuer.

 

− Vous aurez besoin de ceci, reprit Aran.

 

Il ouvrit un petit coffre duquel il sortit quatre longs pieux en bois.

 

− Lorsque vous parvenez à les vaincre au combat, vous avez remarqué que leur corps se transforme en une sorte de nuage gazeux.

 

Daren acquiesça. Il se souvenait parfaitement de ce phénomène étrange qu’ils avaient observé l’autre soir.

 

− Suivez ce nuage. Traquez-le sans relâche, car il vous conduira là où le vampire se régénère. C’est-à-dire son cercueil.

− Et il ne reste plus qu’à enfoncer le pieux dans son cœur avant qu’il n’ait reprit ses forces, compléta Aerie.

− Vous avez parfaitement saisi la situation. Mais rassurez-vous, continua-t-il. D’après les écrits des sages, il faut de plusieurs heures à plusieurs jours avant que le corps du vampire ne soit à nouveau opérationnel. Vous aurez donc le temps de rechercher votre proie avant qu’elle ne se réveille.

 

Jaheira n’avait toujours pas émit le moindre son depuis sa dernière intervention. Son visage était toujours tendu, et elle n’était visiblement pas prête à louer à nouveau ses services pour le compte des Voleurs de l’Ombre.

 

− Et je suppose que nous devons encore une fois nous jeter dans la gueule du loup avec le sourire ?, intervint-elle d’un ton sarcastique. Ce que vous nous demandez est un suicide pur et simple. Pénétrer au cœur même du repaire de l’ennemi ! Nous sommes quatre, et vous êtes des centaines ! Si vous-même ne pouvez rien contre eux, qu’est ce qu’une poignée peut faire pour vous ?

 

C’était la stricte vérité. Comment pouvaient-ils réussir là où l’une des plus puissantes guildes d’Amn avait échoué ?

 

− Je ne vous demande pas de mettre leur repaire à sac. Seulement de traquer et d’éliminer l’un de leur lieutenant.

− Vous nous demandez de nous rendre seuls chez l’ennemi !

− Je n’ai jamais dit « seuls ».

 

Jaheira s’arrêta, le bras toujours pointé en avant. Les trois autres tournèrent eux aussi leur regard vers le Maître de l’Ombre.

 

− L’un de mes hommes vous accompagnera. L’un des meilleurs. Il sera prêt après-demain. Les vampires aiment la nuit, nous attaquerons donc de jour. Vous aurez rendez-vous avec lui à midi, prêt de l’entrée des catacombes.

 

Les quatre compagnons se regardèrent longuement. S’il voulait simplement se débarrasser d’eux, aurait-il envoyé l’un de ses hommes à leur secours ? Où leur aurait-il fourni ces pieux pour vaincre ce vampire ? Daren pesa longuement ses paroles, ainsi que celles de Jaheira. Mais avaient-ils véritablement le choix ? Qu’ils acceptassent où non, cette Bodhi les avait déjà inscrits sur la liste des personnes à éliminer. Et ils avaient déjà payé de leur argent. Daren finit par s’avancer, tendant la main vers les piquets de bois que tenait toujours Aran Linvail.

 

− Parfait. Bonne chance, et que mes vœux vous accompagnent. Je vous reverrai dans deux jours.

 

Ils sortirent sans un mot du bureau et rejoignirent leurs chambres en silence. La préoccupation se lisait sur tous les visages, mais était encore trop récente pour en débattre. Daren se coucha et s’endormit rapidement, d’innombrables images des évènements de la soirée brouillant ses rêves.

 

Ils étaient libres le lendemain. Leur contact ne serait pas sur place avant la prochaine journée, et ils en profitèrent tous les quatre pour partir retrouver Yoshimo à la Couronne de Cuivre. Le voleur leur adressa un rapide salut, et s’attabla à jouer aux dés avec ses habituels partenaires. Ils saluèrent Hendak qui était occupé au service, puis sortirent en direction de la Promenade de Waukyne.

 

− Je suis impatiente de retourner à la campagne…, maugréa Jaheira, en se pinçant les narines. Les villes sont si… oppressantes, et malodorantes. J’ai vraiment hâte que nous…

 

Elle s’arrêta subitement, les yeux écarquillés. Un homme d’une cinquantaine d’année, les cheveux châtains aux épaules, les attendait.

 

− Der… Dermin ?

 

Le visage de Jaheira s’éclaira soudainement, et elle s’avança vers lui les bras tendus.

 

− Dermin ! Cela faisait si longtemps ! Que je suis heureuse de te revoir !

 

L’homme en face d’elle n’avait pas décroisé les bras, et son visage exprimait davantage la sévérité que la joie des retrouvailles.

 

− Longtemps, c’est le mot, finit-il par répondre d’une voix froide.

 

Jaheira s’immobilisa et fronça les sourcils.

 

− Que se passe-t-il, Dermin ?

 

Daren, Minsc et Aerie s’avancèrent à sa hauteur. Ses deux compagnons n’avaient sans doute pas la moindre idée de l’objet de cette visite, mais Daren pressentait qu’elle avait un rapport avec les Ménestrels. Le visage de Jaheira changea de couleur, et elle reprit.

 

− Nous n’avons pas toujours eu les mêmes opinions, Dermin, je le sais, mais… tu ne permettrais pas qu’on me piétine, n’est-ce pas ? Je t’assure du respect que…

− Jaheira…, la coupa-t-il d’un ton las. Je pourrais aussi bien te laisser passer. Crois-moi, il n’y a nulle joie dans ma visite…

 

Il poussa un long soupir.

 

− Te souviens-tu de ce que je t’ai enseigné, Jaheira ?

 

La question la déstabilisa un instant.

 

− Mais… bien sûr ! C’est toi-même qui m’as présentée aux Ménestrels !

 

C’était la première fois qu’elle parlait de son affiliation aux autres, mais les évènements qu’elle avait endurés ces derniers jours lui avaient fait relativiser ce secret.

 

− Oui, oui…, répondit Dermin d’un ton agacé. Mais mes enseignements ? Te souviens-tu de mes enseignements ?

− Où veux-tu en venir ?

 

Elle avait reprit ses esprits, et sa voix était de nouveau assurée.

 

− Jaheira, je ne suis pas venu pour réchauffer notre amitié. J’ai été mandé pour te tuer, ou provoquer ta perte par tous les moyens. Et cette tâche me répugne.

 

Daren, Minsc et Aerie mirent quelques secondes à réaliser la portée de ses paroles.

 

− Tu ne toucheras pas un cheveu de l’amie des hamsters !, tonna le rôdeur. Nous te botterons les fesses avant que tu n’aies pu faire un geste !

− Calme-toi, Minsc…, le coupa Jaheira.

 

Elle soupira longuement, et reprit.

 

− Je vois… Et dis moi, mon ami, quelle puissance a donc décidé que je devais être tuée ? Je suis au service de la Nature, et je protège le bien de la Terre par tous les moyens, et par mon travail de Ménestrel ! Qui ai-je donc offensé ?

 

Daren n’intervint pas, mais il connaissait la réponse, tout comme son amie.

 

− Qui… ? Enfin, Jaheira ! Tu voyages avec un tueur de Ménestrels ! Je n’ose pas imaginer que tu puisses avoir été complice de tels actes, mais il est bien ici, avec toi, et toujours vivant !

− Mes mains sont lavées de l’incident au Cercle des Ménestrels, répondit Jaheira d’une voix calme. Galvarey était dans l’erreur, et il a provoqué son propre destin.

− Nous ne savons rien de cela, Jaheira. Seulement le fait que toi…. toi et ton ami, vous êtes la cause de nombreuses morts.

 

Il tourna pour la première fois la tête vers Daren. Son regard était méprisant, et une moue de dégoût se lisait sur son visage. La druide ne lui laissa toutefois pas le temps de poursuivre.

 

− Il était dans l’erreur, Dermin ! Dans l’erreur ! Je suis certaine de cela ! Galvarey voulait emprisonner Daren pour servir ses intérêts, et j’ai choisi le bon droit. Je ne pouvais rien faire d’autre !

− Nous ne voyons pas les choses ainsi, Jaheira… Justice doit être faite. C’est ta seule chance de rédemption. Les autres… ne t’accepteront pas, sinon.

− Tu te trompes, Dermin, finit-elle par répondre. Ce n’est pas la bonne solution.

− Je ne vois aucune autre issue, Jaheira. Les tiens sont morts. Qu’as-tu l’intention de faire ?

 

Les trois autres assistaient à ce face à face sans oser intervenir. Jaheira semblait en prise avec un intense conflit intérieur, que seul Daren était partiellement en mesure de comprendre. Il s’avança derrière elle, et posa une main sur son épaule.

 

− Je suis… désolé, Jaheira. Je t’ai attiré beaucoup d’ennuis et…

 

Elle ne tourna pas les yeux vers lui, mais Daren devina une larme se dessiner sur son visage.

 

− Je me fis à ton jugement.

 

Jaheira sécha rapidement ses yeux d’un revers de la main, et s’adressa à nouveau au Ménestrel.

 

− Dermin, je… Dermin, je ne peux pas faire ce que tu demandes. Tu te trompes, comme Galvarey. J’ai eu raison de me ranger aux côtés de Daren, et tu cours à ta perte si tu ne le comprends pas.

 

Il plissa les yeux à cette réponse, contrarié.

 

− Pèse bien chacun de tes mots, mon enfant. Tu dois obéir à la justice.

− C’est un simulacre de justice ! C’est une vengeance pour un mensonge, et personne n’a pris la peine de chercher quelle était la vérité. Si c’est ainsi que les Ménestrels rendent justice, alors je…

 

Elle s’arrêta, un sanglot étouffant sa voix.

 

− Alors… quoi ?, répéta Dermin, le regard menaçant.

− Si telle est votre justice, je… je renonce à vous ! Je renonce… je renonce ma vie entière à être Ménestrel !

 

Le désespoir se lisait dans sa voix. Minsc et Aerie la dévisageaient, stupéfaits. C’était la première fois qu’ils la voyaient dans cet état.

 

− Jaheira, tu ne veux pas dire que… Réfléchis bien.

− Il semblerait que je sois la seule qui ait réfléchi à cette histoire, reprit-elle plus assurée. Ce n’est pas ton cas, ni celui de Galvarey, ni des Ménestrels qui veulent maintenant verser le sang. J’ai porté le deuil de nombreux Ménestrels, mais ils sont morts pour l’harmonie et la vérité. Mais ce n’est pas le cas de Galvarey. Je n’en serai pas complice plus longtemps.

 

Dermin resta un moment silencieux, pensant chaque parole de la druide.

 

− Qu’il en soit ainsi, finit-il par répondre. Je rapporterai tes propos à ceux qui veulent les entendre. Mais saches que tu ne pourras plus jamais vivre en paix après ce choix.

 

Jaheira rajusta la sangle de son sac à dos. La conversation était terminée.

 

− Ce ne sera pas de tout repos, conclut-elle, mais c’est une voie plus claire que la tienne. Adieu, Dermin.
Le Ménestrel fit demi-tour, laissant Daren, Minsc et Aerie hagards.

 

− Que se passe-t-il, Jaheira ?, demanda timidement Aerie.

 

Elle ne répondit pas tout de suite, mais Aerie n’osa pas répéter sa question. Tous les trois avaient l’impression d’avoir assisté à une conversation qu’ils n’auraient pas dû entendre.

 

− Excusez-moi, vous tous, finit par répondre la druide. Je… tous… Enfin, je ne peux pas vous parler de ça pour l’instant. C’est un conflit entre moi et… Pardonnez-moi, vraiment, je ne suis pas prête pour en parler.

− Minsc et Bouh ont confiance en ta sagesse, Jaheira. Tu nous as toujours aidés à vaincre le mal partout où nous l’avons trouvé, et c’est une raison suffisante pour combattre à tes côtés.

− Rentrons, il commence à pleuvoir.

 

Quelques gouttes de pluies et une bourrasque salée coupèrent court à la conversation, et ils coururent rejoindre la Couronne de Cuivre pour s’y mettre à l’abri. Leur mission du lendemain était loin à présent, et chacun se remémorait les paroles blessantes de ce Dermin à l’encontre de leur amie, et sur Daren.

 

− Je peux te poser une question ?

 

Daren sursauta à ces paroles. Aerie s’était approchée de lui, et lui tendit une chope qu’elle était partie chercher au comptoir.

 

− Merci. Que veux-tu savoir ?

 

Elle hésita un instant, ne sachant pas où poser ses yeux, et finit par formuler sa question.

 

− Que s’est-il passé entre vous ?

 

Daren écarquilla les yeux à cette phrase. Que voulait-elle sous-entendre ? Aerie s’empourpra aussitôt, et bafouilla une autre question.

 

− Heu…, ce n’est pas ce que je veux dire. Que s’est-il passé avec ces Ménestrels, lorsque nous t’y avons retrouvé avec Jaheira ?

 

Son visage était écarlate et sa respiration saccadée. Son lapsus l’avait mis dans tous ses états.

 

− Je ne sais pas si je peux te le révéler sans son accord… Mais je te fais confiance pour garder ce que je te raconte pour toi.

 

Elle le remercia d’un sourire. Aerie était déjà au courant de leur combat dans le bâtiment sur les docks, mais Jaheira ne leur avait pas révélé la nature de leurs adversaires. Il lui raconta en détail leur entretien, l’interrogatoire qu’il avait dû subir, et le désarroi de Jaheira face à son choix.

 

− Elle a choisi d’affronter ses pairs pour… toi ?

− C’est exactement ça. Mon père adoptif, Gorion, était son ami et faisait lui aussi partie des Ménestrels, ainsi que son mari, Khalid.

− Je… je la comprends. C’est une femme de confiance. Je l’ai mal jugée.

 

Sa voix se réduisit à un murmure, et son visage s’empourpra encore davantage.

 

− Et… je t’ai mal jugé toi aussi…

 

Daren sentit son cœur s’emballer. Les grands yeux bleus d’Aerie brillaient comme deux saphirs dans leur écrin. Sa voix tremblotait légèrement, et elle déglutit plusieurs fois avant de reprendre la parole.

 

− Je voulais… Je voulais m’excuser pour l’autre soir. J’ai été stupide, et…

 

Le temps se suspendit à ses lèvres. Plus rien n’existait dans cette taverne, plus rien en dehors de ce visage angélique aux cheveux d’or.

 

− Aerie ! Bouh a des démangeaisons à nouveau, et j’aurai besoin de la crème que tu as préparée l’autre jour !

 

Elle esquissa un sourire mutin, et lui fit un dernier clin d’œil avant de se tourner vers le rôdeur.

 

− J’arrive, Minsc.

 

Elle laissa Daren seul avec sa chope vide entre les mains. Il resta plusieurs minutes sans bouger, debout au milieu de la grande salle, jusqu’à ce qu’un couple de petites-personnes l’abordât pour lui demander où ils pouvaient trouver le propriétaire des lieux. La soirée se déroula sans autre encombre, en compagnie de Yoshimo, qui s’excusa une nouvelle fois de ne pas pouvoir les accompagner le lendemain. Ils se séparèrent à la nuit tombée, et rejoignirent leurs chambres dans le quartier général des Voleurs de l’Ombre. Ils avaient une mission délicate à accomplir, et devaient être au meilleur de leur forme pour la couronner de succès.

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Prologue

L’obscurité. L’obscurité et la douleur. La pièce était sombre, mais c’était autant le mal qui martelait ses tempes que la faible lueur des torches qui l’empêchait de distinguer la lumière. Daren gisait dans une cage de métal rouillée, à la limite de l’inconscience. De temps à autres, des cris retentissaient des pièces alentours. Des cris de terreur et de souffrance. Combien de temps s’était-il écoulé depuis qu’il avait quitté la Côte des Epées ? Deux semaines ? Peut-être un mois ? Les douleurs qu’il éprouvait étaient telles qu’il en avait perdu toute notion du temps. De temps à autres, il se réveillait avec de la nourriture dans sa cage exiguë. Dans quelques sursauts de lucidité, il parvenait à réaliser quelque peu la situation. À se souvenir. La guerre contre l’Amn, leur victoire contre Sarevok, le trajet vers Athkatla, et puis… plus rien. Rien que la cage étroite de cette cave sordide, à subir mille tortures. La plupart du temps, il luttait contre ce mal qui s’insinuait dans ses veines, ainsi que contre la voix de son père. Son père de sang, Bhaal, le Seigneur du Meurtre. Il avait appris quelques temps auparavant qu’il était un enfant de ce dieu mort, et qu’il portait en lui les germes de son pouvoir. Son demi-frère, Sarevok, était lui aussi l’un de ses descendants, mais il avait fait échouer ses plans diaboliques en le tuant.

 

Cela faisait plusieurs heures qu’il n’était pas revenu. Cet homme, ce mage portant un masque de fer étrange, et qui lui faisait subir toutes ces tortures. Il n’avait eu que rarement l’occasion de voir son visage, car il ne venait à lui que pour briser son corps et son âme, le cisaillant de sortilèges de douleur pure, mais le maintenant aussi conscient qu’il était possible grâce à sa magie. Il ne pouvait même plus hurler, et à chaque nouveau sévice, l’essence maléfique de son père emplissait son être, grandissant à chaque fois. Tout son corps portait des marques de brûlures, mais son âme était tout aussi malmenée. Il n’allait pas survivre très longtemps dans ces conditions, mais il était trop faible pour tenter quoi que ce fût.

 

Des pas familiers le ramenèrent à la réalité. Cette démarche à la fois souple et régulière était celle de cet homme. Son répit arrivait à son terme, et il allait à nouveau subir ces terribles tourments.

 

− L’enfant de Bhaal est réveillé, commença-t-il d’une voix douce, presque affectueuse. L’heure est venue de procéder à de nouvelles expériences…

 

Daren était terrifié à la simple idée de ce qui allait lui arriver. Il était épuisé d’endurer ces souffrances sans fin, et il avait plusieurs fois souhaité en finir pour de bon. Mais la puissante magie du sorcier était justement faite pour lui épargner la mort, et parvenait même à l’empêcher de s’évanouir. Il devait subir ces tourments infinis sans répit, sans mourir. Sans raison.

 

Daren ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. Il était trop affaibli pour parvenir à protester, et de toute façon, cela était resté vain même lorsqu’il en était encore capable. Le mage s’était contenté d’émettre un rire mauvais avant de commencer ses tortures. Devant lui, il commençait à distinguer des éclats de lumière orangée avant de percevoir un crépitement familier. La douleur le traversa l’instant d’après, et il tomba à genou dans sa cage, les chairs brûlées à vif.

 

− La douleur va passer, continua le mage. Tu devrais y survivre… Peut-être…

 

Un nouvel éclair le traversa alors, déchirant chacun de ses muscles. Sa tête allait exploser, mais il était impossible qu’il perdît connaissance. Il ne pouvait que ressentir la souffrance mortelle que lui infligeait chacun de ces sortilèges. Il peinait à se tenir sur ses avant bras, et son corps tout entier était parcouru de tremblement.

 

− Intéressant…, reprit le sorcier de sa voix douce. Tu disposes de nombreux pouvoirs latents…

 

Il laissa le temps à Daren de reprendre ses esprits.

 

− Es-tu seulement conscient de la puissance qui sommeille en toi ?

 

Daren ne comprenait pas ses paroles. Ses yeux étaient embués de larmes de douleur, et le martèlement régulier de son cœur contre ses tempes l’empêchait de penser. Il sanglota en voyant le mage préparer une nouvelle incantation, et il ferma les yeux, serrant les dents.

 

Des pas lourds sur un sol métallique retentirent dans la pièce, et le mage s’arrêta aussitôt. Ouvrant péniblement les yeux, Daren aperçut une masse imposante, ressemblant vaguement à un humain, qui débita un discours haché d’une voix grave et monocorde.

 

− Des intrus sont entrés dans le complexe, Maître.

 

Une lueur d’espoir l’envahit alors. Quelqu’un venait-il pour le sauver ? Après plusieurs semaines de captivité, il avait abandonné la perspective d’être secouru par quiconque. Il ne savait même pas où il se trouvait, ni si qui que ce fût s’était rendu compte de son absence.

 

− Ils sont passés à l’action plus tôt que nous ne l’avions prévu…

 

Le mage semblait contrarié de cette interruption, et sa voix trahissait un soupçon d’inquiétude. Au loin, il entendait des bruits de combat. Depuis qu’il était enfermé ici, les seuls sons extérieurs à sa cellule qui parvenaient à ses oreilles étaient des hurlements à glacer le sang, étouffés par les murs épais, mais cette fois, il avait parfaitement reconnu les fracas métalliques d’une épée. Il voulu se redresser, appeler au secours, mais il était à peine accroupi qu’une douleur aiguë lui traversa le ventre et l’obligea à s’allonger à nouveau.

 

− Aucune importance…, continua le mage, reprenant aussitôt un ton assuré. Ils ne nous retarderont par bien longtemps…

 

Les pas lourds qui étaient arrivés s’éloignèrent de la pièce, et la forme humanoïde étrange repartit comme elle était venue. Le sorcier entama une série d’incantations, et disparut quelques secondes plus tard en un éclair jaune vif, laissant Daren seul à nouveau dans sa cage métallique.

Les bruits s’approchèrent, et Daren reconnut des voix. Quelqu’un venait, quelqu’un d’autre que ce sorcier maléfique. Il était brisé, gisant au sol, incapable de crier ou d’appeler à l’aide. Soudain, un cri s’éleva. La personne qui venait de pénétrer dans la cellule poussa un hurlement de terreur, puis le silence retomba aussitôt dans la pièce.

Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, dans un calme presque surnaturel pour ces lieux, lorsqu’un crissement de porte rompit le silence. D’autres pas s’approchèrent. Une personne s’avançait vers lui, mais il ne reconnaissait pas cette démarche. Il leva la main, s’accrochant péniblement à un barreau, et il releva les yeux vers la silhouette qui se dirigeait vers lui.

 

− Hé ! Allez ! Réveille-toi ! Il faut qu’on sorte d’ici !

 

Il connaissait parfaitement la voix féminine qui s’adressait à lui. La jeune femme aux cheveux roux qui s’affairait sur le cadenas de la cage était son amie de toujours, Imoen.

Prologue

« Daren ! Ohé ! Daren ! »

La voix résonnait entre les murs épais de la citadelle de Château-Suif. Nous étions seulement le 2 Mirtul, mais la chaleur était déjà étouffante.

« Bon sang, Daren ! Tu es en retard ! Amène-toi ! »

Affalé entre deux fagots de paille, à l’ombre d’un abri pour chevaux, le jeune Daren était perdu dans ses pensées.

Cette voix, c’était celle de Hull, un garde de la citadelle. Hull n’était pas un mauvais bougre, bien qu’un peu rustre. Il était surtout compatissant de l’enfance difficile de Daren : pas de parent, peu d’amis, contraint et forcé de rester à étudier sans relâche aux ordres de maître Gorion ; les sorties étaient rares, et plus encore ces derniers temps.

Depuis vingt ans maintenant, Gorion était son tuteur. Agissant toujours avec sagesse et droiture, il lui avait enseigné une partie de son savoir tout au long de ces années : l’histoire de Féérune et celle de ses héros, et bien qu’il fût avant tout un grand mage respecté et reconnu de tous, il lui enseigna aussi bien l’art du combat que celui de l’infiltration. Gorion était un père pour lui, toujours proche et à son écoute.

Et pourtant, malgré toutes les histoires qu’il lui avait contées, il en manquait une, de taille à ses yeux : la sienne.

Comme seule explication, il n’avait eu seulement le droit de savoir qu’il était orphelin. Qui étaient ses parents ? Etaient-ils morts ? Pourquoi l’avaient-ils abandonné ? Les seules informations que Daren ait pu obtenir étaient sur sa mère, et se résumaient à quelques allusions, ou des bribes de phrases que son père adoptif murmurait au milieu des larmes qui emplissaient son sommeil. Sa mère venait apparemment de Lunargent, et semblait avoir connu le mage. N’ayant aucun héritage d’elle, ni aucun souvenir, Daren en avait conclu qu’elle était morte en lui donnant la vie. Peut-être fut-ce la douleur d’une telle séparation qui conduisit Gorion à se cloîtrer dans l’enceinte confinée de Château-Suif et à l’élever seul ? Il ne le saurait probablement jamais. De son père, en revanche, Daren n’avait jamais obtenu le moindre renseignement.

Toutes ces questions résonnaient parfois dans son esprit jusqu’à l’assourdissement, et en cet après-midi de début d’été, c’était le cas. Il fallait réfléchir à tout ceci à nouveau, car contrairement à son habitude, Gorion était distant, nerveux. Il s’était absenté plusieurs jours ces dernières semaines, et avait délaissé son entraînement. À son retour, quelque chose avait changé. Il semblait préoccupé, comme si derrière son visage affectueux et rassurant, on sentait poindre l’inquiétude, ou même la crainte. Et rien n’était plus inquiétant que quelque chose capable d’inquiéter Gorion lui-même. Au fond de lui, Daren savait qu’il se passait quelque chose d’important, quelque chose d’anormal, jusqu’à ce matin, où ses doutes se transformèrent en réalité. Gorion arriva plus tôt qu’à l’accoutumée, et lui présenta la situation d’un air grave.

− Ce soir, nous partons mon enfant.

− Nous… partons ?, répéta Daren, estomaqué. Mais… que… ?

− Ne pose pas de question, je t’expliquerai en chemin.

Il sortit une bourse d’un pan de sa robe, une bourse apparemment remplie de quelques pièces d’or.

− Prends ceci. À partir de maintenant, tu en auras peut-être besoin. Je te laisse la journée pour te préparer et faire tes adieux. Rejoins-moi ce soir devant la bibliothèque. D’ici là, j’ai à faire.

Il commença à faire demi-tour, mais Daren le saisit par la manche.

− Attendez, père ! Vous pouvez au moins me dire où nous allons ? Qu’est ce qui se passe ici ?

− Je ne peux pas répondre à ta première question, Daren, car je n’ai pas encore moi-même la réponse, répondit-il d’un air presque dégagé. Quant à la deuxième, je te dirais simplement pour l’instant que tu n’es plus en sécurité ici. Ou si ce n’est pas le cas, ça le deviendra sous peu.

Pas en sécurité ? Château-Suif est mieux gardé qu’un palais royal !

− Il est vrai que cette citadelle t’a protégé toutes ces années, mais la menace grandit mon enfant, et ce ne sont pas ces murs qui l’arrêteront.

− Nous partons… pour toujours ?, demanda Daren d’un ton presque suppliant.

− Seul l’avenir le dira, lui répondit-il. Je ne peux hélas pas encore répondre à cette question non plus. Bien…

− Mais…, le coupa Daren.

Sa tête allait exploser de questions. Pourquoi ? Comment ? Il ne pouvait pas se résigner à laisser partir son tuteur ainsi, sans autre explication. Mais il n’eut à peine le temps de commencer sa phrase, que Gorion lui répondit sur un ton sans réplique :

− Prépare-toi, fais tes valises, et sois devant l’entrée de la bibliothèque à dix-neuf heures.

Après un léger silence, Daren répondit d’une voix résignée.

− Bien, père.

La discussion était terminée, et il était inutile d’espérer en tirer davantage. Gorion se leva, et sortit en refermant la porte sans bruit, le laissant seul avec ses questions.

Faire ses valises. En temps normal, ces paroles l’auraient rendu fou de joie. Enfermé la plupart du temps dans la ville-bibliothèque qu’était Château-Suif, Daren n’avait cessé de rêver à des voyages, voir le monde, en vrai et pas seulement en livre. Mais ce matin, c’était l’angoisse qui dominait. Il allait laisser toute son enfance, toute sa vie, derrière lui, et il n’avait qu’une journée pour faire son deuil.

Et Imoen ! Il devait absolument la voir avant ce soir. Comment lui expliquer son départ ? Elle était sa seule véritable amie, et surtout lui était pour elle son « grand frère ». Il était déjà peiné de la laisser ici, mais plus encore de se demander comment elle allait le prendre.

Orphelins tous deux, ils étaient sensiblement du même âge, mais de personnalité très différentes. Imoen n’avait jamais supporté les sermons du vieux Gorion, ni travaillé aussi dur que Daren : elle était espiègle, joueuse, et très déterminée, surtout lorsqu’il y avait un coup à faire. Bien qu’elle ait plus ou moins suivi l’enseignement de Gorion elle aussi, c’était auprès de Winthrop l’aubergiste qu’elle avait trouvé un repère paternel. Malgré ces différences, elle n’en savait pas plus sur son passé que Daren, et il n’en eut pas fallu plus à ces deux âmes perdues pour bien s’entendre.

Une boule au ventre, Daren s’aperçut que faire ses bagages ne lui prit pas autant de temps qu’il l’aurait espéré. Il n’avait que peu de possessions personnelles, à part quelques livres que Gorion lui avait offerts lors de précédents anniversaires, son plastron de cuir, son épée, ainsi que divers équipements d’entraînement.

Il remit la tâche douloureuse des adieux à plus tard, et se sentit submergé par le besoin d’être seul, isolé. Il fallait remettre les choses à plat et relativiser. Il emporta un rapide déjeuner, et courut jusqu’à l’étable du fermier Dreppin, les larmes aux yeux, puis s’y enferma pour y faire le point. Il était onze heures. Huit heures le séparaient encore de son départ. Il avait le temps.

« Daren ! Tu es sourd ou quoi ? »

Séchant rapidement ses larmes, il sortit discrètement de sa cachette, allant à la rencontre de Hull.

− Ah ! Tu es là ! Je te rappelle qu’on s’entraîne à cette heure-ci. Il est dix-sept heures, et j’ai fini mon service.

Dix-sept heures ! Tout ce temps s’était déjà écoulé ?

− Heu…, non désolé Hull, je n’ai vraiment pas le temps aujourd’hui. Gorion m’a laissé …heu… une tonne de choses à faire, et il faut que j’aie fini avant ce soir.

Apparemment, son départ était resté assez secret, car vu le temps que Hull passait à la taverne, le moindre ragot revenait inexorablement à ses oreilles. Et malgré tout, il n’avait l’air au courant de rien. Néanmoins, Daren n’avait ni l’envie, ni le temps, de lui expliquer la situation. Il lui fallait trouver Imoen, et au plus vite.

− Ah … hé bien, va travailler alors, dit-il d’un air déçu. On se retrouve ce soir chez Winth’ ? Je te rappelle que tu me dois une tournée !

− Heu, oui oui. À plus tard !

Daren avait répondu machinalement, et il cherchait en même temps des yeux la silhouette d’Imoen.

− Hé, Hull, attends ! Dis-moi, tu n’aurais pas vu Imoen, par hasard ?

Hull leva les sourcils, intrigué par cette question incongrue.

− Il me semble l’avoir vue sortir de la bibliothèque, vers les jardins, pourquoi ça ?

− Pour rien. Merci mon vieux. À bientôt !, répondit Daren, qui était déjà parti en courant.

Les jardins étaient assez loin de l’auberge, et avec les nombreux arbres qui commençaient à fleurir, il était assez difficile d’y trouver quelqu’un en cette saison.

Bien que la chaleur de la journée commençât à s’estomper, il faisait encore chaud, et courir dans les jardins de la citadelle s’avérait épuisant. Soudain, au détour d’un sentier, une jeune femme aux cheveux couleur de feu fit son apparition. Imoen. Elle avait l’air aussi joyeuse qu’à son habitude, mais quelque chose dans son sourire et dans son regard laissait transparaître un peu de tristesse. Lorsqu’elle reconnut Daren, légèrement essoufflé de sa course, elle s’approcha en lui faisant un signe de la main.

− Salut toi ! Alors ? Tu t’es encore mis dans le pétrin, pour devoir courir comme ça avec cette chaleur ?

Elle avait pris son air faussement moralisateur qu’elle maniait à merveille.

− Très… amusant…, répondit Daren en reprenant son souffle. Non, en fait je te cherchais.

− Ah ? Tu as besoin de mes innombrables talents ? Oui, je sais… je suis… indispensable !

Elle posa sa main sur son menton, et prit une pose songeuse.

− Oui, oui… disons… que tu me feras tout le travail que nous donnera le vieux pendant… deux semaines ? Ça ira ? Je suis simplement géniale. Au fait, tu voulais quoi ?

Daren ne répondit pas, mais sa mine s’assombrit. Imoen reprit aussitôt.

− Dis-moi, tu n’as rien fait de grave, hein ?

Après un court silence, Daren prit la parole.

− Non, ce n’est pas ça Imoen. C’est que… comment te dire ça. Ce soir, je vais…

− … partir en voyage pour longtemps, c’est bien ça ? , finit-elle.

Elle avait cessé de sourire.

− Comment…

− J’ai écouté aux portes, c’est tout. Mais je pensais que ce n’était pas vrai, ou que j’avais mal entendu. Et puis, il y avait ce message assez mystérieux qu’a reçu le vieux. Je ne l’ai pas très bien compris, mais j’ai tout de suite senti que c’était de mauvais augure, et… Oh, me regarde pas comme ça ! On se renseigne comme on peut !

Daren déglutit.

− Tu sais ce que ça signifie, n’est ce pas ?

− Bien sûr ! Ça signifie que d’ici un mois ou deux, tu es de retour à la maison, et que tu auras des tas de choses à me raconter ! Oh, Daren, j’espère que tu iras jusqu’à la Porte de Baldur ! J’ai lu dans tous les livres que c’était une cité impressionnante. À moins que tu ailles même jusqu’à Eauprofonde ? Ça serait vraiment génial, il parait que c’est une ville splendide ! Ou dans le Sud, peut être ? …

Imoen avait reprit toute sa jovialité et son humour, et il était difficile pour Daren de lui faire part du mauvais pressentiment qui le rongeait. Peut-être n’était-ce d’ailleurs que lui-même qui s’en faisait pour rien ? Comme lui avait dit Gorion, « seul l’avenir le dirait ».

Pour le moment, il était rassuré. Cette épreuve s’était avérée bien moins éprouvante que prévue. Il lui restait un peu plus d’une heure. Ses affaires étaient prêtes, et les adieux étaient faits. Il ne lui restait plus qu’à passer dire au revoir à quelques autres connaissances, s’il en avait le temps.

Dix-neuf heures sonnèrent au clocher du temple d’Oghma, et Daren se dirigea vers la porte principale de la grande bibliothèque. Au pied de la grande statue d’Alaundo, Gorion, impassible, attendait.

− Je suis prêt, père.

− Très bien, mon enfant. Nous allons voyager de nuit pour commencer, et si tout se passe bien, nous aurons atteint la cité de Berégost avant demain midi. Là, nous nous reposerons quelques jours.

− Bien père.

Daren avait appris à ne pas en demander plus que ce que Gorion voulait bien lui dire. Néanmoins, une question lui taraudait l’esprit : et si tout ne se passait pas bien… ? Comme lisant dans ses pensées, Gorion reprit la parole.

− Si nous venions à être séparés,…

Il fit une très légère pause, mais Daren remarqua son hésitation.

− … il faudrait absolument que tu rejoignes l’auberge du Brasamical.

L’auberge du Brasamical ? Daren avait entendu parler de cette cité : une petite forteresse où tout le monde pouvait entrer en oubliant son passé. Les règles de vie y étaient très strictes, mais tant qu’on les respectait, le voyageur de passage n’y était pas inquiété, ni recherché. Pourquoi fallait-il aller là-bas ? C’était un endroit des plus mal famés. Gorion continua son explication.

− C’est là-bas que nous devrons rencontrer Khalid et Jaheira. Ils nous offriront un asile sûr pour quelques temps.

− Qui sont-ils, père ?

− Ce sont deux amis très proches, et bien qu’ils soient actuellement engagés sur quelque affaire, je suis sûr qu’ils nous offriront leur hospitalité. Mais assez parlé pour le moment. Il est temps de prendre la route. Tu as une arme, j’espère ?

La question se voulait neutre, mais Daren ne put s’empêcher de la trouver dérangeante.

− J’ai deux épées, une targe, quelques flèches, mon arc, une…

− Très bien, cela devrait être suffisant, coupa Gorion. Tu n’es peut être pas encore au courant, mais une mystérieuse « épidémie » touche le fer ces temps-ci. Une sorte de malédiction, d’après les forgerons des villes alentours. Le fer est devenu fragile, et se brise comme un rien. Tu as bien vérifié la solidité de ton équipement ?

− Mon épée est celle que j’ai reçue pour mes douze ans, père. Je l’ai toujours entretenue avec beaucoup de soin, et elle ne m’a jamais fait défaut.

− Parfait, nous pouvons partir alors.

Gorion passa devant, et marcha d’un pas leste, malgré un bâton lui servant apparemment de canne. Il paraissait toujours pensif et légèrement contrarié, mais plus rien ne faisait peur à Daren, désormais : il était avec son maître, et rien ne pouvait lui arriver.

C’est ainsi qu’ils franchirent les portes de Château-Suif et qu’ils prirent la route de l’Est. L’air était lourd, et les nuages à l’horizon d’un noir tirant sur le violet s’amoncelaient dans le ciel, comme si la menace impalpable qui rodait s’était incarnée sous la forme d’un orage, leur donnant un dernier avertissement sur leur périple incertain. Le vent se levait, un vent annonçant la tourmente, chaud et humide à la fois, relevant les cheveux ébouriffés de Daren et froissant la longue toge de Gorion. Tournant une dernière fois la tête en arrière, apercevant le soleil couchant illuminant la mer, Daren fit un adieu qu’il pressentait être le dernier à la grande citadelle de Château-Suif, perchée au bord de la falaise, comme un phare de sagesse illuminant la Côte des Epées.