Prologue

Cela faisait presque un an, maintenant. Un an de quiétude comme il n’en avait plus goûté depuis son enfance à Château-Suif, si bien que le temps lui avait semblé s’écouler en accéléré. Tout avait été si calme, si reposant. La cité de Suldanessalar s’était avérée un refuge des plus sûrs et des plus sereins. Mais il ne pouvait qu’admettre l’évidence, à présent. La paix n’était qu’une chose éphémère pour une personne comme lui, un enfant de Bhaal. Et tandis qu’il marchait lentement, seul, sous les épais feuillages qui conduisaient au plus profond de la forêt du Téthyr, Daren se remémorait ce passé douloureux dont ses compagnons avaient dû subir maintes et maintes fois les conséquences. Les conséquences de son sang souillé. Il avait aspiré à un certain répit, après la chute d’Irenicus, mais sa destinée l’avait bien vite rattrapée.

 

Un tapis de feuilles rousses recouvrait le sentier perdu qu’il suivait d’un pas distrait. Le mois d’Eleinte touchait à sa fin, et les bosquets du Téthyr resplendissaient d’une aura mirifique, conférant aux arbres une prestance digne des divinités sylvestres. Le soleil déjà caché par les arbres disparaissait derrière les collines à l’horizon en un arc de lumière chaleureux. Mais cela ne le réconfortait pas. Seule la nécessité l’avait poussé à se rendre ici, l’avait poussé à affronter un destin dont il ne voulait pas. Ses compagnons avaient tant souffert par sa faute. En premier lieu sa sœur, Imoen, mais aussi Minsc, et Aerie.

 

Et Jaheira… Jaheira, Khalid, Dynahéir, et Gorion, son père adoptif. Ils étaient morts. Morts par sa faute. Morts pour le sauver… Mais il était maître de ses actes. Daren ne croyait pas au destin, ni aux prédictions. Et pourtant, il s’était résigné à suivre les conseils de la reine Ellesime. Le vent frais de la nuit tombante fit bruisser un peu plus les feuilles en les soulevant dans un tourbillon ambré. Daren marchait toujours d’un pas lent, mesuré même. Une bourrasque porta à ses narines un air humide et électrique à la fois. Un orage approchait, il en était sûr.

 

« Cherchez l’Oracle, enfant de Bhaal. Seuls les Anciens pourront vous guider sur votre propre voie », avait conclu la reine après une longue conversation. Il ne l’avait tout d’abord pas crue. Ses compagnons à ses côtés, il n’avait besoin de personne d’autre pour trouver sa voie. Elle ne lui avait dit qu’une seule fois, pourtant. Il y avait de ça trois mois. Mais à mesure que les jours passaient, et que la rumeur rampante et grandissante se propageait de Saradush, les tensions se faisaient de plus en plus fortes. Et il n’avait plus le choix maintenant. Dans les jours qui suivraient, il devrait quitter Suldanessalar. La voix de la reine s’insinuait dans son esprit, ressassant leur échange qu’il connaissait maintenant par cœur.

 

− Le temps de la prophétie est là, Daren. Vous ne pouvez plus le nier.

 

Il ne répondit pas. Il connaissait les écrits d’Alaundo lui aussi, et savait parfaitement ce qui allait suivre.

 

− Ils pillent et ils tuent, au nom de votre Père, Daren !, reprit Ellesime en élevant le ton de la voix. Ils répandent le chaos, à la recherche de leurs frères plus faibles.

− Je sais, la coupa-t-il d’un ton sec. Je le sais.

 

Daren s’assit sur le bord de son lit et se massa vigoureusement la joue de son pouce.

 

− Mais ils ne sont que cinq !, ajouta-t-il en déployant ses doigts devant lui. Cinq ! Que peuvent-ils ? Ils ont engagé quelques mercenaires, et ont pillé quelques convois ? C’est une affaire de sécurité locale, cela ne nous concerne pas. Cela ne me concerne pas.

 

La reine poussa un long soupir en secouant lentement la tête. Elle fixa longuement Daren dans les yeux, et lorsqu’elle eut enfin capté son regard, lui répondit d’une voix à peine plus audible qu’un murmure, en insistant sur chaque mot.

 

− Vous parvenez à fendre la roche sans la toucher. Vous parvenez à réduire en cendres la nature seulement en vous concentrant.

− Mais, je…

− Vous parvenez à tuer, simplement par la pensée, Daren !

 

Elle avait crié sa dernière phrase, qui hantait encore la chambre dans laquelle ils se trouvaient.

 

− En à peine quelques mois d’entraînement, vous avez rivalisé avec nos mages les plus talentueux, mais… Mais votre pouvoir fait peur, Daren. Vous le contrôlez admirablement, je l’admets, mais aucun ne peut nier vos origines en vous voyant à l’œuvre. Ces autres enfants de Bhaal dont nous avons entendu parler disposent de pouvoirs similaires aux vôtres, soyez-en persuadé. Nulle armée ne leur est nécessaire pour répandre la mort et la destruction. Et mon peuple a peur de ce qui pourrait arriver, si ils vous trouvaient.

 

Daren fronça les sourcils et souffla vivement par le nez, agacé.

 

− Mais pourquoi voudraient-ils me trouver ? Et surtout comment ? Ne sommes-nous pas protégés par le Rynn Lanthorn en ces lieux ?

− Le destin prend parfois une route tortueuse pour parvenir à ses fins, croyez-moi. Quant à la raison pour laquelle ils en veulent à votre vie, vous la connaissez aussi bien que moi.

− « Tant que le trône de sang de Bhaal restera vide, le chaos règnera », je sais.

− Même si les paroles d’Alaundo restent énigmatiques, il ne fait aucun doute de celles-ci. Les enfants du Meurtre se battront entre eux, Daren, jusqu’à que le plus fort reprenne enfin la place de son défunt père.

 

Le cœur de Daren se mit à battre plus vite. Sa respiration s’accéléra aussi, mais il refusa de se laisser impressionner aussi facilement.

 

− Comment pouvez-vous en être sûre ?, répliqua-t-il d’un ton sec.

− Je n’en ai pas la moindre certitude, mais cela n’a aucune importance en réalité. Comprenez qu’eux aussi connaissent ces prophéties, et ils ne se poseront pas autant de questions. Vous avez trop fait parler de vous pour disparaître aussi facilement de ce monde, Daren. Nous le savons tous les deux, et eux aussi.

 

Un long et pesant silence qui parut durer une éternité recouvrit l’atmosphère d’un voile de plomb. La reine se leva finalement sans un mot, et se dirigea vers la porte de sa chambre.

 

− Cherchez l’Oracle, enfant de Bhaal. Seuls les Anciens pourront vous guider sur votre propre voie.

 

Et elle sortit, le laissant seul avec ses sombres pensées.

 

Un lointain roulement de tonnerre suivi d’un flash illumina le ciel et confirma son intuition. L’orage montait, déferlant, implacable. Daren ne put s’empêcher de se demander si la tempête n’était au final qu’une manifestation inconsciente de sa propre tourmente, mais les premiers visages géants de pierre à l’orée d’une clairière coupèrent court à ses réflexions. Il était arrivé à destination.

 

Un nouveau grondement parcourut les airs en une onde électrique. Que devait-il faire ? Ellesime ne lui avait rien indiqué de plus, et lui-même ne lui avait pas posé de questions. Daren se demanda l’espace de quelques secondes s’il avait eu raison de venir jusqu’ici, mais il s’était déjà tellement posé cette question qu’il la balaya rapidement de son esprit. L’air était moite et étouffant. Une goutte de pluie trop chaude pour la saison s’écrasa sur sa joue. Puis une autre sur sa main le fit tressaillir. Une angoisse douce-amère le rongeait lentement à mesure qu’il s’avançait vers les imposantes figures sculptées dans la roche elle-même.

 

Il n’avait pas peur. Non, ce n’était pas cela. Depuis presque un an maintenant, il avait récupéré son âme, et avec elle un contrôle de ses pouvoirs comme il n’en avait jamais eu auparavant. Ses progrès suite aux enseignements des elfes avaient été considérables, et en l’espace de quelques mois, il avait atteint un potentiel comparable à celui des plus grands mages de Suldanessalar. Il s’était découvert de nouvelles limites, grisantes, presque irréelles. L’essence de Bhaal n’était pas à utiliser à la légère, mais cependant, il parvenait à en repousser les effets maléfiques bien plus aisément, et bien plus longtemps. Qu’importait ce qui se passerait, il n’avait pas peur. Il était ici en quête de réponses, et était bien déterminé à en obtenir.

 

Daren s’était avancé jusqu’à l’un des visages, impassible devant l’éternité, ses yeux de granit fixant étrangement les siens. D’un geste sûr, il posa sa paume sur la roche, dont le contact étonnamment lisse lui aurait presque donné l’impression de caresser un visage humain. Les deux cavités oculaires de la statue s’illuminèrent d’un bleu étincelant, et la lumière se propagea aux autres, éclairant la clairière d’une aura azurée surnaturelle.

 

Une voix grondante, portée par le vent lui-même, s’éleva au dessus de la clairière ainsi illuminée.

 

« Les roues de la prophétie tournent toujours.

L’enfant adoptif de Gorion est arrivé.

Carrefour du passé, du présent, et du futur ;

L’enfant de la prédiction, l’enfant annoncé. »

 

Daren s’était reculé d’un pas, inquiet dans un premier temps, mais rapidement apaisé par le calme de ce qui ne pouvait être que l’Oracle dont la reine lui avait parlé. Il réalisa soudainement les propos de la voix, le désignant comme « l’enfant annoncé », mais à peine le premier des visages de pierre avait-il fini sa litanie qu’un autre enchaîna, de la même voix grave et monocorde.

 

« Ce qui est du passé n’a jamais vraiment disparu.

L’histoire se répète, mais les mortels restent aveugles.

La guerre et le sang, les Royaumes ont déjà connu.

Un dieu qui a vécu jadis, aujourd’hui peut encore revivre. »

 

Daren connaissait cet aspect des prophéties d’Alaundo, tout comme les connaissait son défunt frère Sarevok, persuadé d’être la future incarnation du Seigneur du Meurtre en personne. Le tonnerre gronda à nouveau, plus fort, et une bourrasque d’un vent lourd lui projeta au visage quelques feuilles mortes mêlées à de la pluie. La lumière bleue s’intensifia autour de l’une des pierres de l’Oracle, et la voix continua son monologue décousu, imperturbable. Une légère appréhension, à peine perceptible, lui effleurait la peau en un picotement presque invisible. La sensation ne provenait pas de ces voix. Peut-être était-ce l’imminence de l’orage ? Daren ferma les yeux, et se concentra sur la mélodie grondante des visages de pierre.

 

« Les armées avancent et les villes brûlent.

Le sang inonde les rivières et les plaines.

Les cadavres des non innocents

Nourrissent les enfers de leur haine. »

 

« Les cinq servants de Bhaal abusés, sur la mauvaise voie guidés.

Un traître se cache parmi eux.

Le serviteur de Bhaal connaît la mort et la destruction,

Le visage d’un allié, le masque de l’ennemi. »

 

« Les enfants de Bhaal sèment la mort dans le pays,

Ils se massacrent entre eux et nourrissent leur Père.

La mort et la trahison avancent de concert,

Un fleuve souillé de sang reste à jamais sali. »

 

Daren rouvrit les yeux, lentement. Les « cinq servants de Bhaal » ne pouvaient être que ceux dont ils avaient suivi la rumeur sanglante par delà le Téthyr. Mais en quoi la traîtrise de l’un d’eux le concernait-il ? L’anxiété latente qui l’envahissait depuis son arrivée dans la clairière se faisait plus forte à chaque seconde, l’empêchant de se concentrer sur le moment présent. Un éclair déchira le ciel maintenant obscurci par l’orage. Les lueurs bleues de l’Oracle s’estompèrent en quelques instants, et le dernier visage de pierre soupira un dernier murmure porté par le vent.

 

« La tempête approche, nous ne parlerons plus… »

 

Il faisait nuit maintenant. Une nuit surnaturelle, étouffante, électrique. L’espace de quelques secondes, il se revoyait quittant Château-Suif, accompagné de son tuteur. Cette même nuit, où son angoisse avait occulté l’étincelle d’une nouvelle vie, d’une nouvelle destinée. Son cœur se mit à battre plus fort. Trop fort. Il pouvait sentir les vibrations de son être effleurer sa tunique, et les cicatrices sur sa main et son bras relayaient et amplifiaient cette sensation. Quelqu’un approchait. Il en était sûr. Daren posa un instant sa main sur la garde de son arme, mais la retira aussitôt. Il n’en avait pas besoin. Plus maintenant. La présence s’intensifia. Il n’y avait plus aucun doute.

 

− Qui est là ?

 

Quelques bruits de pas froissèrent le tapis de feuilles virevoltant sous l’effet de la tempête montante.

 

− Enfin je te trouve…, lui répondit une voix féminine agressive et arrogante. J’ai eu du mal à te traquer dans ces bois. Beaucoup trop d’anciennes barrières magiques à mon goût. Mais qu’importe… Te voilà enfin, Daren de Château-Suif.

 

Elle connaissait son nom. Mais cela ne l’impressionna pas pour autant. N’importe quel assassin doté d’un minimum de savoir-faire pouvait obtenir ces informations sur lui. Car elle n’était qu’un vulgaire assassin, à n’en pas douter.

 

− Je présume que tu es un chasseur de primes à la recherche des enfants de Bhaal ?, répondit-il nonchalamment en se retournant vers elle.

 

À la seconde où il prononçait ces mots, une petite voix intérieure lui susurrait un tout autre message. Une poignée d’hommes armés l’avaient encerclé et pointaient leurs arbalètes sur lui, maladroitement dissimulés derrière les visages de pierre. Il s’agissait bien là des tactiques habituelles des brigands et des assassins, mais maintenant qu’il distinguait le visage de la jeune femme qui l’avait menacé de la sorte, il n’était plus aussi sûr de ses mots. Ses cheveux noirs et épais en bataille mettaient en valeur son visage cerné et menaçant. Elle arborait une longue robe vert vif, mais ne portait visiblement aucune arme à sa ceinture, ni entre ses mains. Le tonnerre gronda à nouveau, et le vent s’arrêta soudainement de souffler.

 

− La seule chose qu’il te faut savoir, reprit-elle de la même voix, c’est que le plaisir de mettre fin à tes jours m’a été offert. Peut-être accrocherais-je ta tête au mur, à côté de celles des autres rejetons de Bhaal que j’ai tués… ? Je n’ai pas encore décidé.

 

Daren ne réagit pas. Il n’avait pas peur. Son visage resta neutre, laissant seulement transparaître une pointe de curiosité vis-à-vis de cette étrange jeune femme. Depuis les récents massacres de ses frères de sang, de nombreux dirigeants engageaient mercenaires et assassins afin de traquer et d’éliminer tout enfant de Bhaal encore en vie. Et son propre parcours à la poursuite d’Irenicus lui avait donné trop d’occasions de se dévoiler pour passer maintenant inaperçu. Daren serra lentement les poings, et laissa filtrer une brume bleu sombre du tapis de feuilles rousses.

 

− Essaie…, conclut-il d’un air détaché. Je ne suis pas un enfant de Bhaal ordinaire.

 

La jeune femme fit quelques pas dans sa direction, le fixant intensément. Elle non plus ne paraissait pas surprise. Un sentiment de malaise inexpliqué s’empara soudainement de lui. Il ne craignait pourtant rien, face à de simples mercenaires, mais son intuition lui hurlait pourtant le contraire.

 

− Je sais, répondit-elle d’un ton sec. Moi non plus.

 

Le temps se figea. Daren ne répondit pas, mais laissa son pouvoir jaillir de ses mains, paré à toute éventualité. Tel était donc son secret. Cette femme n’était pas une vulgaire mercenaire, et le combat pouvait se révéler plus intense que prévu. Daren respira profondément, se concentrant sur l’instant présent. Si son intuition était juste, l’affrontement était inévitable.

 

− Nous n’avons pas tous erré dans Féérune comme de stupides moutons, comme toi, cracha la jeune femme. Toi, ou ta pathétique Imoen, ou bien d’autres de nos frères et sœurs trop faibles. Certains d’entre nous ont… des aspirations plus élevées.

 

En découvrant la surprise sur le visage de Daren, un rictus malveillant se dessina sur les lèvres de la jeune femme. Qu’elle connût le nom d’Imoen ne lui avait pas paru particulièrement singulier, mais qu’elle soit au courant de son lien de parenté avec le Seigneur du Meurtre s’avérait assez inquiétant.

 

− Le temps de la prophétie d’Alaundo est venu, Daren !, s’écria-t-elle soudainement en pointa un doigt dans sa direction. Ces fantômes auraient aussi bien pu te le dire. De grandes choses vont arriver… et tu y contribueras. Par ta mort.

− Ne me sous-estime pas, répondit simplement Daren d’une voix posée.

− Tout a déjà été décidé, rétorqua-t-elle d’un ton méprisant. Je suis Illasera, « la Vive », enfant de Bhaal, et j’ai été choisie pour cette tâche. Tu ne peux pas nous résister.

− Nous ?, répéta Daren, incrédule. De quoi parles-tu ?

 

Mais sa question demeura sans réponse. Sa sœur de sang entama une série de signes magiques, tandis que le symbole de Bhaal se formait au dessus d’elle, jaillissant du néant. Les arbalétriers postés en embuscade pressèrent simultanément la détente de leurs armes, et une explosion de feu embrasa la forêt tout autour.

 

Daren libéra soudainement son pouvoir, le modelant autour de lui en formant une bulle protectrice invisible. Les carreaux des arbalètes se brisèrent sur ce bouclier, mais bien plus rapidement qu’il ne l’aurait envisagé, son véritable ennemi s’était déjà rué sur lui et plaquait contre son torse une paume de feu. Avant même de ressentir une quelconque douleur, le choc le souleva du sol et le projeta plusieurs mètres en arrière, au milieu des flammes. Le coup avait réduit en cendres son pourpoint de cuir, et une vive douleur résonnait dans tout son corps. Une bourrasque de pluie balaya soudainement la clairière, crépitant sur le brasier de feuilles mortes en dégageant une épaisse fumée âcre. Daren serra les dents et se releva d’un bond, concentrant encore davantage son pouvoir. Le combat allait être plus complexe que prévu.

 

Une nouvelle salve de carreaux. Ses réflexes ainsi aiguisés, il les évita aisément, parvenant même à dévier leur trajectoire d’un simple geste. Sa cible cependant restait insaisissable. Illasera « la Vive » portait bien son nom, et malgré ses efforts, il ne parvenait qu’à peine à la suivre du regard. Une nouvelle incantation. L’écho de la voix de son adversaire se répercutait tout autour de lui, brouillant plus encore sa perception. Daren s’était mis à courir lui aussi, même si ses mouvements devaient paraître ridiculement lents face aux siens. Une appréhension familière lui serra le cœur. Allait-il devoir faire appel à l’Écorcheur ? Malgré tous ses progrès, il redoutait encore de laisser son corps muter en cette abomination, avatar de Bhaal lui-même, car non seulement cela éprouvait son âme, mais la douleur que lui imposait le fait de demeurer conscient était à la limite du supportable. Daren s’arrêta brusquement. Qu’il fût en mouvement ou pas n’empêcherait son adversaire pas de frapper, il en était persuadé. Il serra le poing droit et fit gonfler les muscles autour de son bras. Ses cicatrices infernales se mirent à remuer, et sa peau se déchira, lui arrachant un gémissement de douleur. De longues griffes surgirent de ses phalanges et traversèrent sa peau, tandis que du poignet à l’épaule, une multitude d’épines brunes transperçaient son épiderme. En quelques secondes, son bras droit s’était métamorphosé en une arme, mortelle et acérée. La brume bleue n’avait pas quitté le champ de bataille, et lui indiqua que son ennemie approchait. Daren recula son poing, et frappa de toutes ses forces.

 

Avant qu’il ne pût réaliser la situation, une nouvelle douleur irradia son abdomen, et la force de l’assaut le propulsa une nouvelle fois en arrière. Mais son attaque n’était pas restée vaine. Illasera, le cœur transpercé des griffes de l’Écorcheur, vola dans les airs avec lui, le regard à la fois surpris et contrarié. Les flammes dévoraient le corps de Daren, qui dut lutter pour ne pas perdre connaissance. Lorsqu’il heurta finalement le sol calciné, une épaisse coulée de sang pourpre lui recouvrit le visage et une partie de son torse dénudé. Des cris de panique s’élevèrent parmi les compagnons bien peu loyaux de la jeune femme, et ceux-ci s’enfuirent aussitôt, dépassés par le combat qui se déroulait sous leurs yeux. Quelques gouttes de pluie tiède le ramenèrent à la réalité. Le bras de Daren reprenait petit à petit sa forme d’origine, et malgré la douleur, il posa un genou au sol et se redressa en boitant en direction d’Illasera.

 

− Tu… ne… peux…, bredouilla-t-elle en crachant un épais flot de sang.

 

Daren tira son épée de sa ceinture. Il avait éveillé la puissance qui sommeillait en lui, et celle-ci réclamait qu’on la nourrît.

 

− Je… vais… te… tuer !, continua-t-elle en se relevant elle aussi.

 

Il fit quelques pas de plus, son arme serrée dans sa main droite, les yeux écarquillés d’une folie inexplicable.

 

− Je vais te tuer !, rugit-elle encore. Je vais te…

 

Et d’un coup abrupt, instinctif, il abaissa sa lame. La tête de la jeune femme roula sur le sol noirci par les flammes, et son corps s’affaissa dans un bruit étouffé par le tapis de feuilles rougies du sang de sa victime, le sang du Meurtre, le sang de Bhaal.

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Briser les liens

Comme à son habitude, Aran Linvail les attendait patiemment, assis dans son luxueux fauteuil. La pièce baignait toujours dans une fumée âcre, des volutes d’herbe brûlée s’élevant sans discontinu de sa longue pipe.

 

− Ah ! Mes fidèles agents sont de retour. Sommes-nous enfin débarrassés de ces traîtres de Jaylos et de Caehan ?

− Nous ne sommes pas des assassins à votre solde, répondit Jaheira en haussant le ton. Tuer ne nous est pas aussi indifférent qu’à vous.

 

Daren était mal à l’aise, comme toujours en ces lieux. Il était partagé entre le point de vue naturel et cohérent de Jaheira, et l’espoir toujours vivace que les Voleurs de l’Ombre honorassent enfin leur promesse. Aran Linvail les considéra un à un longuement, humant toujours sa pipe.

 

− C’est… surprenant… J’avais cru comprendre que vous auriez pu… Enfin, ce n’est pas si grave, si vous avez toutefois ce que je vous ai demandé.

 

Daren tira le parchemin jauni de sa poche et le lui tendit.

 

− La lettre mentionne le quartier du cimetière, et parle des cryptes.

 

Aran parcourut le message rapidement, et continua.

 

− Oui, le cimetière… Cela ne me surprend guère, au final, après ce que nous avons pu constater.

 

Il fronça les sourcils, soucieux. Daren pressentait un nouveau problème, et donc un nouveau report, mais Jaheira le devança.

 

− Bien, je suppose que maintenant que ces petits jeux sont terminés, vous allez enfin nous obtenir ce pour quoi nous avons grassement payé ?

 

Il ne répondit pas, lisant une nouvelle fois le parchemin. La demi-elfe ferma les yeux un instant, inspirant lentement pour calmer sa colère.

 

− Oserais-je comprendre que vous n’allez pas encore nous conduire à Imoen après tout ce que nous avons fait pour vous ?

 

Malgré ses efforts, elle avait terminé sa phrase en criant. Daren, Minsc et Aerie étaient eux aussi scandalisés, car le silence de leur interlocuteur ne pouvait signifier qu’une seule chose.

 

− Vous n’êtes pas les seuls à avoir eu une nuit chargée !, finit-il enfin par répondre sur un ton de reproche. Une certaine Bodhi a osé nous attaquer, ce soir même.

− Bodhi ?, répéta Daren.

− Oui. Et ce n’est pas n’importe qui, figurez-vous. Il s’agit de la maîtresse de la guilde rivale.

 

Cette dernière phrase ramena le silence dans la pièce.

 

− Elle était accompagnée de l’un de ses lieutenants, que nous avons déjà affronté plusieurs fois.

 

Aran marqua une pause. Son regard biaisé ne pouvait signifier qu’une chose : il allait leur demander un nouveau service, toujours plus dangereux.

 

− C’est la dernière fois, je vous le promets !, se justifia-t-il avant même de leur avoir dévoilé ses intentions.

 

Jaheira poussa un long soupir d’exaspération, et ses mâchoires se crispèrent. Minsc écarquilla les yeux, tandis qu’un craquement résonna dans la pièce à mesure qu’il serrait les poings. Daren était las lui aussi. Cette situation n’avait que trop duré, et il était plus que temps que les Voleurs de l’Ombre remplissent leur part du contrat. Toutefois, ils étaient encore une fois à leur merci. Daren se résigna à parler le premier, d’une voix fatiguée.

 

− Très bien… Mais vous avez intérêt à dire la vérité, cette fois. Je ne suis pas certain que tous mes compagnons aient ma patience, et il vous faudra sûrement plus que quelques archers planqués derrière vos tapisseries pour vous en sortir indemne si vous veniez à nous trahir à nouveau.

− Trahir, c’est un bien grand mot !, s’indigna le voleur.

 

Un inquiétant grognement de Minsc le fit cependant changer de sujet au plus vite.

 

− Bon bon, très bien. Je vous garanti que c’est le dernier service que je vous demande. Plus aucun obstacle ne sera en travers de notre route une fois cette ultime formalité accomplie.

 

Il proposa aux quatre compagnons de s’asseoir à ses côtés, mais aucun ne releva l’invitation. Quelque peu contrarié, il continua néanmoins son exposé.

 

− Alors. Les informations que vous m’apportez corroborent tout à fait avec ce dont m’ont prévenu mes espions. Cette information pourrait rester confidentielle, mais aux vues des services que vous nous rendez et des risques que vous prenez, il est de mon devoir de vous mettre au courant. La guilde que nous combattons n’est pas composée d’humains, comme vous et moi. Je suppose que vous l’aviez déjà remarqué. En réalité… elle est composée de vampires.

 

Il s’arrêta un instant. Daren croisa le regard de Jaheira, puis celui d’Aerie. Ils étaient déjà arrivés à la conclusion que leurs ennemis étaient des morts-vivants, et ces révélations ne faisaient que confirmer ce qu’ils savaient déjà. Toutefois, si les vampires étaient des créatures particulièrement puissantes, elles étaient aussi vulnérables, et ceci expliquait leur présence exclusive une fois la nuit tombée.

 

− Il existe un réseau de catacombes sous les sépultures du cimetière, et nous savons maintenant que c’est là qu’ils se terrent. De ce que nous avons vu ce soir, Bodhi est une vampire particulièrement puissante, et je ne pense pas que nous soyons en mesure de la vaincre actuellement. Toutefois, elle ne peut pas agir seule, et il nous est possible d’affaiblir ses positions en portant un coup fatal à sa garde rapprochée.

− Vous allez nous demander de prendre d’assaut leur repaire ?, s’exclama Daren.

− Ce n’est pas exactement ça, répondit aussitôt le Maître de l’Ombre, un soupçon de gêne dans la voix. Disons que…

− Et nous sommes censés avaler ça ?, s’écria Jaheira, hors d’elle. Vous ne faîtes que gagner du temps, encore et encore ! Vous demandez toujours plus, et vous n’offrez rien ! Je crois que votre but est de nous éliminer en douceur !

 

Elle avait sortie son arme, et menaça ouvertement Aran Linvail. Le voleur la regarda dans les yeux sans sourciller. Toute trace d’humanité avait disparu de son visage, et il n’était maintenant plus question d’excuse ou d’explication. Daren passa un bras devant Jaheira. Rien ne bougea dans la pièce l’espace de quelques secondes, et la druide reprit sa place sans un mot. Les pointes de flèches qui avaient surgi des murs disparurent aussitôt.

 

− Votre mission sera d’éliminer l’un des lieutenants de Bodhi, reprit-il comme si de rien n’était. Il se nomme Lassal, et vous devrez l’affronter dans leur repaire.

 

Lassal. Ce nom lui était familier. C’était le vampire qu’ils avaient affronté quelques jours plus tôt.

 

− Nous avons déjà combattu ce Lassal, répondit Daren, soulagé. C’est lui qui a assassiné Mook l’autre soir, mais nous avons réussi à le vaincre.

− Oh, je n’en doute pas, reprit aussitôt Aran Linvail. C’est d’ailleurs pour cela que je fais appel à vous pour cette mission. Vous êtes les plus aptes à la réussir.

− Mais nous l’avons déjà vaincu, ajouta Aerie. J’ai distinctement vu Daren transpercer son corps de la lame de son épée.

− Vous ne comprenez pas, continua-t-il en secouant la tête lentement. Lassal était celui qui a accompagné Bodhi ce soir même lors de leur attaque. Et je peux vous garantir qu’il est toujours actif.

 

Il était particulièrement ardu de mettre à terre définitivement ces créatures non vivantes. Le pouvoir d’Aerie pouvait faire disparaître les plus faibles d’entre elles, mais des démons aussi résistants que ces vampires n’étaient pas aussi affectés par son pouvoir. Au mieux parvenait-elle à les déconcentrer, mais en aucun cas à les tuer.

 

− Vous aurez besoin de ceci, reprit Aran.

 

Il ouvrit un petit coffre duquel il sortit quatre longs pieux en bois.

 

− Lorsque vous parvenez à les vaincre au combat, vous avez remarqué que leur corps se transforme en une sorte de nuage gazeux.

 

Daren acquiesça. Il se souvenait parfaitement de ce phénomène étrange qu’ils avaient observé l’autre soir.

 

− Suivez ce nuage. Traquez-le sans relâche, car il vous conduira là où le vampire se régénère. C’est-à-dire son cercueil.

− Et il ne reste plus qu’à enfoncer le pieux dans son cœur avant qu’il n’ait reprit ses forces, compléta Aerie.

− Vous avez parfaitement saisi la situation. Mais rassurez-vous, continua-t-il. D’après les écrits des sages, il faut de plusieurs heures à plusieurs jours avant que le corps du vampire ne soit à nouveau opérationnel. Vous aurez donc le temps de rechercher votre proie avant qu’elle ne se réveille.

 

Jaheira n’avait toujours pas émit le moindre son depuis sa dernière intervention. Son visage était toujours tendu, et elle n’était visiblement pas prête à louer à nouveau ses services pour le compte des Voleurs de l’Ombre.

 

− Et je suppose que nous devons encore une fois nous jeter dans la gueule du loup avec le sourire ?, intervint-elle d’un ton sarcastique. Ce que vous nous demandez est un suicide pur et simple. Pénétrer au cœur même du repaire de l’ennemi ! Nous sommes quatre, et vous êtes des centaines ! Si vous-même ne pouvez rien contre eux, qu’est ce qu’une poignée peut faire pour vous ?

 

C’était la stricte vérité. Comment pouvaient-ils réussir là où l’une des plus puissantes guildes d’Amn avait échoué ?

 

− Je ne vous demande pas de mettre leur repaire à sac. Seulement de traquer et d’éliminer l’un de leur lieutenant.

− Vous nous demandez de nous rendre seuls chez l’ennemi !

− Je n’ai jamais dit « seuls ».

 

Jaheira s’arrêta, le bras toujours pointé en avant. Les trois autres tournèrent eux aussi leur regard vers le Maître de l’Ombre.

 

− L’un de mes hommes vous accompagnera. L’un des meilleurs. Il sera prêt après-demain. Les vampires aiment la nuit, nous attaquerons donc de jour. Vous aurez rendez-vous avec lui à midi, prêt de l’entrée des catacombes.

 

Les quatre compagnons se regardèrent longuement. S’il voulait simplement se débarrasser d’eux, aurait-il envoyé l’un de ses hommes à leur secours ? Où leur aurait-il fourni ces pieux pour vaincre ce vampire ? Daren pesa longuement ses paroles, ainsi que celles de Jaheira. Mais avaient-ils véritablement le choix ? Qu’ils acceptassent où non, cette Bodhi les avait déjà inscrits sur la liste des personnes à éliminer. Et ils avaient déjà payé de leur argent. Daren finit par s’avancer, tendant la main vers les piquets de bois que tenait toujours Aran Linvail.

 

− Parfait. Bonne chance, et que mes vœux vous accompagnent. Je vous reverrai dans deux jours.

 

Ils sortirent sans un mot du bureau et rejoignirent leurs chambres en silence. La préoccupation se lisait sur tous les visages, mais était encore trop récente pour en débattre. Daren se coucha et s’endormit rapidement, d’innombrables images des évènements de la soirée brouillant ses rêves.

 

Ils étaient libres le lendemain. Leur contact ne serait pas sur place avant la prochaine journée, et ils en profitèrent tous les quatre pour partir retrouver Yoshimo à la Couronne de Cuivre. Le voleur leur adressa un rapide salut, et s’attabla à jouer aux dés avec ses habituels partenaires. Ils saluèrent Hendak qui était occupé au service, puis sortirent en direction de la Promenade de Waukyne.

 

− Je suis impatiente de retourner à la campagne…, maugréa Jaheira, en se pinçant les narines. Les villes sont si… oppressantes, et malodorantes. J’ai vraiment hâte que nous…

 

Elle s’arrêta subitement, les yeux écarquillés. Un homme d’une cinquantaine d’année, les cheveux châtains aux épaules, les attendait.

 

− Der… Dermin ?

 

Le visage de Jaheira s’éclaira soudainement, et elle s’avança vers lui les bras tendus.

 

− Dermin ! Cela faisait si longtemps ! Que je suis heureuse de te revoir !

 

L’homme en face d’elle n’avait pas décroisé les bras, et son visage exprimait davantage la sévérité que la joie des retrouvailles.

 

− Longtemps, c’est le mot, finit-il par répondre d’une voix froide.

 

Jaheira s’immobilisa et fronça les sourcils.

 

− Que se passe-t-il, Dermin ?

 

Daren, Minsc et Aerie s’avancèrent à sa hauteur. Ses deux compagnons n’avaient sans doute pas la moindre idée de l’objet de cette visite, mais Daren pressentait qu’elle avait un rapport avec les Ménestrels. Le visage de Jaheira changea de couleur, et elle reprit.

 

− Nous n’avons pas toujours eu les mêmes opinions, Dermin, je le sais, mais… tu ne permettrais pas qu’on me piétine, n’est-ce pas ? Je t’assure du respect que…

− Jaheira…, la coupa-t-il d’un ton las. Je pourrais aussi bien te laisser passer. Crois-moi, il n’y a nulle joie dans ma visite…

 

Il poussa un long soupir.

 

− Te souviens-tu de ce que je t’ai enseigné, Jaheira ?

 

La question la déstabilisa un instant.

 

− Mais… bien sûr ! C’est toi-même qui m’as présentée aux Ménestrels !

 

C’était la première fois qu’elle parlait de son affiliation aux autres, mais les évènements qu’elle avait endurés ces derniers jours lui avaient fait relativiser ce secret.

 

− Oui, oui…, répondit Dermin d’un ton agacé. Mais mes enseignements ? Te souviens-tu de mes enseignements ?

− Où veux-tu en venir ?

 

Elle avait reprit ses esprits, et sa voix était de nouveau assurée.

 

− Jaheira, je ne suis pas venu pour réchauffer notre amitié. J’ai été mandé pour te tuer, ou provoquer ta perte par tous les moyens. Et cette tâche me répugne.

 

Daren, Minsc et Aerie mirent quelques secondes à réaliser la portée de ses paroles.

 

− Tu ne toucheras pas un cheveu de l’amie des hamsters !, tonna le rôdeur. Nous te botterons les fesses avant que tu n’aies pu faire un geste !

− Calme-toi, Minsc…, le coupa Jaheira.

 

Elle soupira longuement, et reprit.

 

− Je vois… Et dis moi, mon ami, quelle puissance a donc décidé que je devais être tuée ? Je suis au service de la Nature, et je protège le bien de la Terre par tous les moyens, et par mon travail de Ménestrel ! Qui ai-je donc offensé ?

 

Daren n’intervint pas, mais il connaissait la réponse, tout comme son amie.

 

− Qui… ? Enfin, Jaheira ! Tu voyages avec un tueur de Ménestrels ! Je n’ose pas imaginer que tu puisses avoir été complice de tels actes, mais il est bien ici, avec toi, et toujours vivant !

− Mes mains sont lavées de l’incident au Cercle des Ménestrels, répondit Jaheira d’une voix calme. Galvarey était dans l’erreur, et il a provoqué son propre destin.

− Nous ne savons rien de cela, Jaheira. Seulement le fait que toi…. toi et ton ami, vous êtes la cause de nombreuses morts.

 

Il tourna pour la première fois la tête vers Daren. Son regard était méprisant, et une moue de dégoût se lisait sur son visage. La druide ne lui laissa toutefois pas le temps de poursuivre.

 

− Il était dans l’erreur, Dermin ! Dans l’erreur ! Je suis certaine de cela ! Galvarey voulait emprisonner Daren pour servir ses intérêts, et j’ai choisi le bon droit. Je ne pouvais rien faire d’autre !

− Nous ne voyons pas les choses ainsi, Jaheira… Justice doit être faite. C’est ta seule chance de rédemption. Les autres… ne t’accepteront pas, sinon.

− Tu te trompes, Dermin, finit-elle par répondre. Ce n’est pas la bonne solution.

− Je ne vois aucune autre issue, Jaheira. Les tiens sont morts. Qu’as-tu l’intention de faire ?

 

Les trois autres assistaient à ce face à face sans oser intervenir. Jaheira semblait en prise avec un intense conflit intérieur, que seul Daren était partiellement en mesure de comprendre. Il s’avança derrière elle, et posa une main sur son épaule.

 

− Je suis… désolé, Jaheira. Je t’ai attiré beaucoup d’ennuis et…

 

Elle ne tourna pas les yeux vers lui, mais Daren devina une larme se dessiner sur son visage.

 

− Je me fis à ton jugement.

 

Jaheira sécha rapidement ses yeux d’un revers de la main, et s’adressa à nouveau au Ménestrel.

 

− Dermin, je… Dermin, je ne peux pas faire ce que tu demandes. Tu te trompes, comme Galvarey. J’ai eu raison de me ranger aux côtés de Daren, et tu cours à ta perte si tu ne le comprends pas.

 

Il plissa les yeux à cette réponse, contrarié.

 

− Pèse bien chacun de tes mots, mon enfant. Tu dois obéir à la justice.

− C’est un simulacre de justice ! C’est une vengeance pour un mensonge, et personne n’a pris la peine de chercher quelle était la vérité. Si c’est ainsi que les Ménestrels rendent justice, alors je…

 

Elle s’arrêta, un sanglot étouffant sa voix.

 

− Alors… quoi ?, répéta Dermin, le regard menaçant.

− Si telle est votre justice, je… je renonce à vous ! Je renonce… je renonce ma vie entière à être Ménestrel !

 

Le désespoir se lisait dans sa voix. Minsc et Aerie la dévisageaient, stupéfaits. C’était la première fois qu’ils la voyaient dans cet état.

 

− Jaheira, tu ne veux pas dire que… Réfléchis bien.

− Il semblerait que je sois la seule qui ait réfléchi à cette histoire, reprit-elle plus assurée. Ce n’est pas ton cas, ni celui de Galvarey, ni des Ménestrels qui veulent maintenant verser le sang. J’ai porté le deuil de nombreux Ménestrels, mais ils sont morts pour l’harmonie et la vérité. Mais ce n’est pas le cas de Galvarey. Je n’en serai pas complice plus longtemps.

 

Dermin resta un moment silencieux, pensant chaque parole de la druide.

 

− Qu’il en soit ainsi, finit-il par répondre. Je rapporterai tes propos à ceux qui veulent les entendre. Mais saches que tu ne pourras plus jamais vivre en paix après ce choix.

 

Jaheira rajusta la sangle de son sac à dos. La conversation était terminée.

 

− Ce ne sera pas de tout repos, conclut-elle, mais c’est une voie plus claire que la tienne. Adieu, Dermin.
Le Ménestrel fit demi-tour, laissant Daren, Minsc et Aerie hagards.

 

− Que se passe-t-il, Jaheira ?, demanda timidement Aerie.

 

Elle ne répondit pas tout de suite, mais Aerie n’osa pas répéter sa question. Tous les trois avaient l’impression d’avoir assisté à une conversation qu’ils n’auraient pas dû entendre.

 

− Excusez-moi, vous tous, finit par répondre la druide. Je… tous… Enfin, je ne peux pas vous parler de ça pour l’instant. C’est un conflit entre moi et… Pardonnez-moi, vraiment, je ne suis pas prête pour en parler.

− Minsc et Bouh ont confiance en ta sagesse, Jaheira. Tu nous as toujours aidés à vaincre le mal partout où nous l’avons trouvé, et c’est une raison suffisante pour combattre à tes côtés.

− Rentrons, il commence à pleuvoir.

 

Quelques gouttes de pluies et une bourrasque salée coupèrent court à la conversation, et ils coururent rejoindre la Couronne de Cuivre pour s’y mettre à l’abri. Leur mission du lendemain était loin à présent, et chacun se remémorait les paroles blessantes de ce Dermin à l’encontre de leur amie, et sur Daren.

 

− Je peux te poser une question ?

 

Daren sursauta à ces paroles. Aerie s’était approchée de lui, et lui tendit une chope qu’elle était partie chercher au comptoir.

 

− Merci. Que veux-tu savoir ?

 

Elle hésita un instant, ne sachant pas où poser ses yeux, et finit par formuler sa question.

 

− Que s’est-il passé entre vous ?

 

Daren écarquilla les yeux à cette phrase. Que voulait-elle sous-entendre ? Aerie s’empourpra aussitôt, et bafouilla une autre question.

 

− Heu…, ce n’est pas ce que je veux dire. Que s’est-il passé avec ces Ménestrels, lorsque nous t’y avons retrouvé avec Jaheira ?

 

Son visage était écarlate et sa respiration saccadée. Son lapsus l’avait mis dans tous ses états.

 

− Je ne sais pas si je peux te le révéler sans son accord… Mais je te fais confiance pour garder ce que je te raconte pour toi.

 

Elle le remercia d’un sourire. Aerie était déjà au courant de leur combat dans le bâtiment sur les docks, mais Jaheira ne leur avait pas révélé la nature de leurs adversaires. Il lui raconta en détail leur entretien, l’interrogatoire qu’il avait dû subir, et le désarroi de Jaheira face à son choix.

 

− Elle a choisi d’affronter ses pairs pour… toi ?

− C’est exactement ça. Mon père adoptif, Gorion, était son ami et faisait lui aussi partie des Ménestrels, ainsi que son mari, Khalid.

− Je… je la comprends. C’est une femme de confiance. Je l’ai mal jugée.

 

Sa voix se réduisit à un murmure, et son visage s’empourpra encore davantage.

 

− Et… je t’ai mal jugé toi aussi…

 

Daren sentit son cœur s’emballer. Les grands yeux bleus d’Aerie brillaient comme deux saphirs dans leur écrin. Sa voix tremblotait légèrement, et elle déglutit plusieurs fois avant de reprendre la parole.

 

− Je voulais… Je voulais m’excuser pour l’autre soir. J’ai été stupide, et…

 

Le temps se suspendit à ses lèvres. Plus rien n’existait dans cette taverne, plus rien en dehors de ce visage angélique aux cheveux d’or.

 

− Aerie ! Bouh a des démangeaisons à nouveau, et j’aurai besoin de la crème que tu as préparée l’autre jour !

 

Elle esquissa un sourire mutin, et lui fit un dernier clin d’œil avant de se tourner vers le rôdeur.

 

− J’arrive, Minsc.

 

Elle laissa Daren seul avec sa chope vide entre les mains. Il resta plusieurs minutes sans bouger, debout au milieu de la grande salle, jusqu’à ce qu’un couple de petites-personnes l’abordât pour lui demander où ils pouvaient trouver le propriétaire des lieux. La soirée se déroula sans autre encombre, en compagnie de Yoshimo, qui s’excusa une nouvelle fois de ne pas pouvoir les accompagner le lendemain. Ils se séparèrent à la nuit tombée, et rejoignirent leurs chambres dans le quartier général des Voleurs de l’Ombre. Ils avaient une mission délicate à accomplir, et devaient être au meilleur de leur forme pour la couronner de succès.

Prologue

L’obscurité. L’obscurité et la douleur. La pièce était sombre, mais c’était autant le mal qui martelait ses tempes que la faible lueur des torches qui l’empêchait de distinguer la lumière. Daren gisait dans une cage de métal rouillée, à la limite de l’inconscience. De temps à autres, des cris retentissaient des pièces alentours. Des cris de terreur et de souffrance. Combien de temps s’était-il écoulé depuis qu’il avait quitté la Côte des Epées ? Deux semaines ? Peut-être un mois ? Les douleurs qu’il éprouvait étaient telles qu’il en avait perdu toute notion du temps. De temps à autres, il se réveillait avec de la nourriture dans sa cage exiguë. Dans quelques sursauts de lucidité, il parvenait à réaliser quelque peu la situation. À se souvenir. La guerre contre l’Amn, leur victoire contre Sarevok, le trajet vers Athkatla, et puis… plus rien. Rien que la cage étroite de cette cave sordide, à subir mille tortures. La plupart du temps, il luttait contre ce mal qui s’insinuait dans ses veines, ainsi que contre la voix de son père. Son père de sang, Bhaal, le Seigneur du Meurtre. Il avait appris quelques temps auparavant qu’il était un enfant de ce dieu mort, et qu’il portait en lui les germes de son pouvoir. Son demi-frère, Sarevok, était lui aussi l’un de ses descendants, mais il avait fait échouer ses plans diaboliques en le tuant.

 

Cela faisait plusieurs heures qu’il n’était pas revenu. Cet homme, ce mage portant un masque de fer étrange, et qui lui faisait subir toutes ces tortures. Il n’avait eu que rarement l’occasion de voir son visage, car il ne venait à lui que pour briser son corps et son âme, le cisaillant de sortilèges de douleur pure, mais le maintenant aussi conscient qu’il était possible grâce à sa magie. Il ne pouvait même plus hurler, et à chaque nouveau sévice, l’essence maléfique de son père emplissait son être, grandissant à chaque fois. Tout son corps portait des marques de brûlures, mais son âme était tout aussi malmenée. Il n’allait pas survivre très longtemps dans ces conditions, mais il était trop faible pour tenter quoi que ce fût.

 

Des pas familiers le ramenèrent à la réalité. Cette démarche à la fois souple et régulière était celle de cet homme. Son répit arrivait à son terme, et il allait à nouveau subir ces terribles tourments.

 

− L’enfant de Bhaal est réveillé, commença-t-il d’une voix douce, presque affectueuse. L’heure est venue de procéder à de nouvelles expériences…

 

Daren était terrifié à la simple idée de ce qui allait lui arriver. Il était épuisé d’endurer ces souffrances sans fin, et il avait plusieurs fois souhaité en finir pour de bon. Mais la puissante magie du sorcier était justement faite pour lui épargner la mort, et parvenait même à l’empêcher de s’évanouir. Il devait subir ces tourments infinis sans répit, sans mourir. Sans raison.

 

Daren ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. Il était trop affaibli pour parvenir à protester, et de toute façon, cela était resté vain même lorsqu’il en était encore capable. Le mage s’était contenté d’émettre un rire mauvais avant de commencer ses tortures. Devant lui, il commençait à distinguer des éclats de lumière orangée avant de percevoir un crépitement familier. La douleur le traversa l’instant d’après, et il tomba à genou dans sa cage, les chairs brûlées à vif.

 

− La douleur va passer, continua le mage. Tu devrais y survivre… Peut-être…

 

Un nouvel éclair le traversa alors, déchirant chacun de ses muscles. Sa tête allait exploser, mais il était impossible qu’il perdît connaissance. Il ne pouvait que ressentir la souffrance mortelle que lui infligeait chacun de ces sortilèges. Il peinait à se tenir sur ses avant bras, et son corps tout entier était parcouru de tremblement.

 

− Intéressant…, reprit le sorcier de sa voix douce. Tu disposes de nombreux pouvoirs latents…

 

Il laissa le temps à Daren de reprendre ses esprits.

 

− Es-tu seulement conscient de la puissance qui sommeille en toi ?

 

Daren ne comprenait pas ses paroles. Ses yeux étaient embués de larmes de douleur, et le martèlement régulier de son cœur contre ses tempes l’empêchait de penser. Il sanglota en voyant le mage préparer une nouvelle incantation, et il ferma les yeux, serrant les dents.

 

Des pas lourds sur un sol métallique retentirent dans la pièce, et le mage s’arrêta aussitôt. Ouvrant péniblement les yeux, Daren aperçut une masse imposante, ressemblant vaguement à un humain, qui débita un discours haché d’une voix grave et monocorde.

 

− Des intrus sont entrés dans le complexe, Maître.

 

Une lueur d’espoir l’envahit alors. Quelqu’un venait-il pour le sauver ? Après plusieurs semaines de captivité, il avait abandonné la perspective d’être secouru par quiconque. Il ne savait même pas où il se trouvait, ni si qui que ce fût s’était rendu compte de son absence.

 

− Ils sont passés à l’action plus tôt que nous ne l’avions prévu…

 

Le mage semblait contrarié de cette interruption, et sa voix trahissait un soupçon d’inquiétude. Au loin, il entendait des bruits de combat. Depuis qu’il était enfermé ici, les seuls sons extérieurs à sa cellule qui parvenaient à ses oreilles étaient des hurlements à glacer le sang, étouffés par les murs épais, mais cette fois, il avait parfaitement reconnu les fracas métalliques d’une épée. Il voulu se redresser, appeler au secours, mais il était à peine accroupi qu’une douleur aiguë lui traversa le ventre et l’obligea à s’allonger à nouveau.

 

− Aucune importance…, continua le mage, reprenant aussitôt un ton assuré. Ils ne nous retarderont par bien longtemps…

 

Les pas lourds qui étaient arrivés s’éloignèrent de la pièce, et la forme humanoïde étrange repartit comme elle était venue. Le sorcier entama une série d’incantations, et disparut quelques secondes plus tard en un éclair jaune vif, laissant Daren seul à nouveau dans sa cage métallique.

Les bruits s’approchèrent, et Daren reconnut des voix. Quelqu’un venait, quelqu’un d’autre que ce sorcier maléfique. Il était brisé, gisant au sol, incapable de crier ou d’appeler à l’aide. Soudain, un cri s’éleva. La personne qui venait de pénétrer dans la cellule poussa un hurlement de terreur, puis le silence retomba aussitôt dans la pièce.

Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, dans un calme presque surnaturel pour ces lieux, lorsqu’un crissement de porte rompit le silence. D’autres pas s’approchèrent. Une personne s’avançait vers lui, mais il ne reconnaissait pas cette démarche. Il leva la main, s’accrochant péniblement à un barreau, et il releva les yeux vers la silhouette qui se dirigeait vers lui.

 

− Hé ! Allez ! Réveille-toi ! Il faut qu’on sorte d’ici !

 

Il connaissait parfaitement la voix féminine qui s’adressait à lui. La jeune femme aux cheveux roux qui s’affairait sur le cadenas de la cage était son amie de toujours, Imoen.

Prologue

« Daren ! Ohé ! Daren ! »

La voix résonnait entre les murs épais de la citadelle de Château-Suif. Nous étions seulement le 2 Mirtul, mais la chaleur était déjà étouffante.

« Bon sang, Daren ! Tu es en retard ! Amène-toi ! »

Affalé entre deux fagots de paille, à l’ombre d’un abri pour chevaux, le jeune Daren était perdu dans ses pensées.

Cette voix, c’était celle de Hull, un garde de la citadelle. Hull n’était pas un mauvais bougre, bien qu’un peu rustre. Il était surtout compatissant de l’enfance difficile de Daren : pas de parent, peu d’amis, contraint et forcé de rester à étudier sans relâche aux ordres de maître Gorion ; les sorties étaient rares, et plus encore ces derniers temps.

Depuis vingt ans maintenant, Gorion était son tuteur. Agissant toujours avec sagesse et droiture, il lui avait enseigné une partie de son savoir tout au long de ces années : l’histoire de Féérune et celle de ses héros, et bien qu’il fût avant tout un grand mage respecté et reconnu de tous, il lui enseigna aussi bien l’art du combat que celui de l’infiltration. Gorion était un père pour lui, toujours proche et à son écoute.

Et pourtant, malgré toutes les histoires qu’il lui avait contées, il en manquait une, de taille à ses yeux : la sienne.

Comme seule explication, il n’avait eu seulement le droit de savoir qu’il était orphelin. Qui étaient ses parents ? Etaient-ils morts ? Pourquoi l’avaient-ils abandonné ? Les seules informations que Daren ait pu obtenir étaient sur sa mère, et se résumaient à quelques allusions, ou des bribes de phrases que son père adoptif murmurait au milieu des larmes qui emplissaient son sommeil. Sa mère venait apparemment de Lunargent, et semblait avoir connu le mage. N’ayant aucun héritage d’elle, ni aucun souvenir, Daren en avait conclu qu’elle était morte en lui donnant la vie. Peut-être fut-ce la douleur d’une telle séparation qui conduisit Gorion à se cloîtrer dans l’enceinte confinée de Château-Suif et à l’élever seul ? Il ne le saurait probablement jamais. De son père, en revanche, Daren n’avait jamais obtenu le moindre renseignement.

Toutes ces questions résonnaient parfois dans son esprit jusqu’à l’assourdissement, et en cet après-midi de début d’été, c’était le cas. Il fallait réfléchir à tout ceci à nouveau, car contrairement à son habitude, Gorion était distant, nerveux. Il s’était absenté plusieurs jours ces dernières semaines, et avait délaissé son entraînement. À son retour, quelque chose avait changé. Il semblait préoccupé, comme si derrière son visage affectueux et rassurant, on sentait poindre l’inquiétude, ou même la crainte. Et rien n’était plus inquiétant que quelque chose capable d’inquiéter Gorion lui-même. Au fond de lui, Daren savait qu’il se passait quelque chose d’important, quelque chose d’anormal, jusqu’à ce matin, où ses doutes se transformèrent en réalité. Gorion arriva plus tôt qu’à l’accoutumée, et lui présenta la situation d’un air grave.

− Ce soir, nous partons mon enfant.

− Nous… partons ?, répéta Daren, estomaqué. Mais… que… ?

− Ne pose pas de question, je t’expliquerai en chemin.

Il sortit une bourse d’un pan de sa robe, une bourse apparemment remplie de quelques pièces d’or.

− Prends ceci. À partir de maintenant, tu en auras peut-être besoin. Je te laisse la journée pour te préparer et faire tes adieux. Rejoins-moi ce soir devant la bibliothèque. D’ici là, j’ai à faire.

Il commença à faire demi-tour, mais Daren le saisit par la manche.

− Attendez, père ! Vous pouvez au moins me dire où nous allons ? Qu’est ce qui se passe ici ?

− Je ne peux pas répondre à ta première question, Daren, car je n’ai pas encore moi-même la réponse, répondit-il d’un air presque dégagé. Quant à la deuxième, je te dirais simplement pour l’instant que tu n’es plus en sécurité ici. Ou si ce n’est pas le cas, ça le deviendra sous peu.

Pas en sécurité ? Château-Suif est mieux gardé qu’un palais royal !

− Il est vrai que cette citadelle t’a protégé toutes ces années, mais la menace grandit mon enfant, et ce ne sont pas ces murs qui l’arrêteront.

− Nous partons… pour toujours ?, demanda Daren d’un ton presque suppliant.

− Seul l’avenir le dira, lui répondit-il. Je ne peux hélas pas encore répondre à cette question non plus. Bien…

− Mais…, le coupa Daren.

Sa tête allait exploser de questions. Pourquoi ? Comment ? Il ne pouvait pas se résigner à laisser partir son tuteur ainsi, sans autre explication. Mais il n’eut à peine le temps de commencer sa phrase, que Gorion lui répondit sur un ton sans réplique :

− Prépare-toi, fais tes valises, et sois devant l’entrée de la bibliothèque à dix-neuf heures.

Après un léger silence, Daren répondit d’une voix résignée.

− Bien, père.

La discussion était terminée, et il était inutile d’espérer en tirer davantage. Gorion se leva, et sortit en refermant la porte sans bruit, le laissant seul avec ses questions.

Faire ses valises. En temps normal, ces paroles l’auraient rendu fou de joie. Enfermé la plupart du temps dans la ville-bibliothèque qu’était Château-Suif, Daren n’avait cessé de rêver à des voyages, voir le monde, en vrai et pas seulement en livre. Mais ce matin, c’était l’angoisse qui dominait. Il allait laisser toute son enfance, toute sa vie, derrière lui, et il n’avait qu’une journée pour faire son deuil.

Et Imoen ! Il devait absolument la voir avant ce soir. Comment lui expliquer son départ ? Elle était sa seule véritable amie, et surtout lui était pour elle son « grand frère ». Il était déjà peiné de la laisser ici, mais plus encore de se demander comment elle allait le prendre.

Orphelins tous deux, ils étaient sensiblement du même âge, mais de personnalité très différentes. Imoen n’avait jamais supporté les sermons du vieux Gorion, ni travaillé aussi dur que Daren : elle était espiègle, joueuse, et très déterminée, surtout lorsqu’il y avait un coup à faire. Bien qu’elle ait plus ou moins suivi l’enseignement de Gorion elle aussi, c’était auprès de Winthrop l’aubergiste qu’elle avait trouvé un repère paternel. Malgré ces différences, elle n’en savait pas plus sur son passé que Daren, et il n’en eut pas fallu plus à ces deux âmes perdues pour bien s’entendre.

Une boule au ventre, Daren s’aperçut que faire ses bagages ne lui prit pas autant de temps qu’il l’aurait espéré. Il n’avait que peu de possessions personnelles, à part quelques livres que Gorion lui avait offerts lors de précédents anniversaires, son plastron de cuir, son épée, ainsi que divers équipements d’entraînement.

Il remit la tâche douloureuse des adieux à plus tard, et se sentit submergé par le besoin d’être seul, isolé. Il fallait remettre les choses à plat et relativiser. Il emporta un rapide déjeuner, et courut jusqu’à l’étable du fermier Dreppin, les larmes aux yeux, puis s’y enferma pour y faire le point. Il était onze heures. Huit heures le séparaient encore de son départ. Il avait le temps.

« Daren ! Tu es sourd ou quoi ? »

Séchant rapidement ses larmes, il sortit discrètement de sa cachette, allant à la rencontre de Hull.

− Ah ! Tu es là ! Je te rappelle qu’on s’entraîne à cette heure-ci. Il est dix-sept heures, et j’ai fini mon service.

Dix-sept heures ! Tout ce temps s’était déjà écoulé ?

− Heu…, non désolé Hull, je n’ai vraiment pas le temps aujourd’hui. Gorion m’a laissé …heu… une tonne de choses à faire, et il faut que j’aie fini avant ce soir.

Apparemment, son départ était resté assez secret, car vu le temps que Hull passait à la taverne, le moindre ragot revenait inexorablement à ses oreilles. Et malgré tout, il n’avait l’air au courant de rien. Néanmoins, Daren n’avait ni l’envie, ni le temps, de lui expliquer la situation. Il lui fallait trouver Imoen, et au plus vite.

− Ah … hé bien, va travailler alors, dit-il d’un air déçu. On se retrouve ce soir chez Winth’ ? Je te rappelle que tu me dois une tournée !

− Heu, oui oui. À plus tard !

Daren avait répondu machinalement, et il cherchait en même temps des yeux la silhouette d’Imoen.

− Hé, Hull, attends ! Dis-moi, tu n’aurais pas vu Imoen, par hasard ?

Hull leva les sourcils, intrigué par cette question incongrue.

− Il me semble l’avoir vue sortir de la bibliothèque, vers les jardins, pourquoi ça ?

− Pour rien. Merci mon vieux. À bientôt !, répondit Daren, qui était déjà parti en courant.

Les jardins étaient assez loin de l’auberge, et avec les nombreux arbres qui commençaient à fleurir, il était assez difficile d’y trouver quelqu’un en cette saison.

Bien que la chaleur de la journée commençât à s’estomper, il faisait encore chaud, et courir dans les jardins de la citadelle s’avérait épuisant. Soudain, au détour d’un sentier, une jeune femme aux cheveux couleur de feu fit son apparition. Imoen. Elle avait l’air aussi joyeuse qu’à son habitude, mais quelque chose dans son sourire et dans son regard laissait transparaître un peu de tristesse. Lorsqu’elle reconnut Daren, légèrement essoufflé de sa course, elle s’approcha en lui faisant un signe de la main.

− Salut toi ! Alors ? Tu t’es encore mis dans le pétrin, pour devoir courir comme ça avec cette chaleur ?

Elle avait pris son air faussement moralisateur qu’elle maniait à merveille.

− Très… amusant…, répondit Daren en reprenant son souffle. Non, en fait je te cherchais.

− Ah ? Tu as besoin de mes innombrables talents ? Oui, je sais… je suis… indispensable !

Elle posa sa main sur son menton, et prit une pose songeuse.

− Oui, oui… disons… que tu me feras tout le travail que nous donnera le vieux pendant… deux semaines ? Ça ira ? Je suis simplement géniale. Au fait, tu voulais quoi ?

Daren ne répondit pas, mais sa mine s’assombrit. Imoen reprit aussitôt.

− Dis-moi, tu n’as rien fait de grave, hein ?

Après un court silence, Daren prit la parole.

− Non, ce n’est pas ça Imoen. C’est que… comment te dire ça. Ce soir, je vais…

− … partir en voyage pour longtemps, c’est bien ça ? , finit-elle.

Elle avait cessé de sourire.

− Comment…

− J’ai écouté aux portes, c’est tout. Mais je pensais que ce n’était pas vrai, ou que j’avais mal entendu. Et puis, il y avait ce message assez mystérieux qu’a reçu le vieux. Je ne l’ai pas très bien compris, mais j’ai tout de suite senti que c’était de mauvais augure, et… Oh, me regarde pas comme ça ! On se renseigne comme on peut !

Daren déglutit.

− Tu sais ce que ça signifie, n’est ce pas ?

− Bien sûr ! Ça signifie que d’ici un mois ou deux, tu es de retour à la maison, et que tu auras des tas de choses à me raconter ! Oh, Daren, j’espère que tu iras jusqu’à la Porte de Baldur ! J’ai lu dans tous les livres que c’était une cité impressionnante. À moins que tu ailles même jusqu’à Eauprofonde ? Ça serait vraiment génial, il parait que c’est une ville splendide ! Ou dans le Sud, peut être ? …

Imoen avait reprit toute sa jovialité et son humour, et il était difficile pour Daren de lui faire part du mauvais pressentiment qui le rongeait. Peut-être n’était-ce d’ailleurs que lui-même qui s’en faisait pour rien ? Comme lui avait dit Gorion, « seul l’avenir le dirait ».

Pour le moment, il était rassuré. Cette épreuve s’était avérée bien moins éprouvante que prévue. Il lui restait un peu plus d’une heure. Ses affaires étaient prêtes, et les adieux étaient faits. Il ne lui restait plus qu’à passer dire au revoir à quelques autres connaissances, s’il en avait le temps.

Dix-neuf heures sonnèrent au clocher du temple d’Oghma, et Daren se dirigea vers la porte principale de la grande bibliothèque. Au pied de la grande statue d’Alaundo, Gorion, impassible, attendait.

− Je suis prêt, père.

− Très bien, mon enfant. Nous allons voyager de nuit pour commencer, et si tout se passe bien, nous aurons atteint la cité de Berégost avant demain midi. Là, nous nous reposerons quelques jours.

− Bien père.

Daren avait appris à ne pas en demander plus que ce que Gorion voulait bien lui dire. Néanmoins, une question lui taraudait l’esprit : et si tout ne se passait pas bien… ? Comme lisant dans ses pensées, Gorion reprit la parole.

− Si nous venions à être séparés,…

Il fit une très légère pause, mais Daren remarqua son hésitation.

− … il faudrait absolument que tu rejoignes l’auberge du Brasamical.

L’auberge du Brasamical ? Daren avait entendu parler de cette cité : une petite forteresse où tout le monde pouvait entrer en oubliant son passé. Les règles de vie y étaient très strictes, mais tant qu’on les respectait, le voyageur de passage n’y était pas inquiété, ni recherché. Pourquoi fallait-il aller là-bas ? C’était un endroit des plus mal famés. Gorion continua son explication.

− C’est là-bas que nous devrons rencontrer Khalid et Jaheira. Ils nous offriront un asile sûr pour quelques temps.

− Qui sont-ils, père ?

− Ce sont deux amis très proches, et bien qu’ils soient actuellement engagés sur quelque affaire, je suis sûr qu’ils nous offriront leur hospitalité. Mais assez parlé pour le moment. Il est temps de prendre la route. Tu as une arme, j’espère ?

La question se voulait neutre, mais Daren ne put s’empêcher de la trouver dérangeante.

− J’ai deux épées, une targe, quelques flèches, mon arc, une…

− Très bien, cela devrait être suffisant, coupa Gorion. Tu n’es peut être pas encore au courant, mais une mystérieuse « épidémie » touche le fer ces temps-ci. Une sorte de malédiction, d’après les forgerons des villes alentours. Le fer est devenu fragile, et se brise comme un rien. Tu as bien vérifié la solidité de ton équipement ?

− Mon épée est celle que j’ai reçue pour mes douze ans, père. Je l’ai toujours entretenue avec beaucoup de soin, et elle ne m’a jamais fait défaut.

− Parfait, nous pouvons partir alors.

Gorion passa devant, et marcha d’un pas leste, malgré un bâton lui servant apparemment de canne. Il paraissait toujours pensif et légèrement contrarié, mais plus rien ne faisait peur à Daren, désormais : il était avec son maître, et rien ne pouvait lui arriver.

C’est ainsi qu’ils franchirent les portes de Château-Suif et qu’ils prirent la route de l’Est. L’air était lourd, et les nuages à l’horizon d’un noir tirant sur le violet s’amoncelaient dans le ciel, comme si la menace impalpable qui rodait s’était incarnée sous la forme d’un orage, leur donnant un dernier avertissement sur leur périple incertain. Le vent se levait, un vent annonçant la tourmente, chaud et humide à la fois, relevant les cheveux ébouriffés de Daren et froissant la longue toge de Gorion. Tournant une dernière fois la tête en arrière, apercevant le soleil couchant illuminant la mer, Daren fit un adieu qu’il pressentait être le dernier à la grande citadelle de Château-Suif, perchée au bord de la falaise, comme un phare de sagesse illuminant la Côte des Epées.