Bienvenue

Baldur’s Gate, cité légendaire et immortelle…

Bienvenue en Féérune, le long de la Côte des Epées !

Que se passe-t-il dans la citadelle de Château-Suif, au coeur même du lieu de la connaissance et du savoir ? Quel évènement va bouleverser la vie jusqu’ici paisible du jeune Daren… ?

« Baldur’s Gate » est le premier tome d’une trilogie, qui mêle aventures, humour, suspens et complots.

Venez découvrir la saga ici, et laissez autant de commentaires et critiques que vous le souhaitez.

N’hésitez pas à partager ce blog si le contenu vous a plu !

Merci à tous, et bonne lecture ! (cliquez sur ce lien pour afficher les chapitres dans l’ordre)

Par -> ici <- pour le tome 2

Smidge


Note : L’histoire, les personnages, et l’univers de Baldur’s Gate appartiennent à Wizard of the Coast.

Chapitre Final

L’été était chaud, sur la Côte des Epées comme en Amn. La vue sur la riche cité d’Athkatla depuis le flanc Sud des Pic Brumeux était à couper le souffle.

− Je suis tellement heureuse que vous soyez venus avec nous !, s’exclama Imoen tandis qu’ils progressaient sur l’étroit sentier qui sinuait entre les cols.

− Je voyage de contrée en contrée au gré de l’aventure, répondit Dynahéir, et j’ai saisi cette opportunité comme une autre. Mais moi aussi, je suis contente de voyager avec vous.

Daren était lui aussi impatient de découvrir le pays d’Amn, et surtout de leur apporter les nouvelles des grands ducs.

− J’espère simplement que la personne qui remplacera le duc d’Ecudargent sera à la hauteur de la situation, ajouta Jaheira. Je commence à en avoir assez de perpétuellement voler au secours de ces humains…

Khalid émit un léger toussotement ironique qui fit éclater de rire Imoen, puis reprit comme si de rien n’était sa conversation avec Minsc. Tous les six avaient été chargés de se rendre à Athkatla, la capitale du pays de l’Amn, en tant qu’émissaires de paix, et devaient apporter au Conseil des Six un gage de leur bonne foi. Le duc Belt et la duchesse Jannath avaient fait chacun don d’une pièce exceptionnelle de leur collection, et avaient aussitôt ordonné le retrait de leurs troupes de la frontière.

Ils n’avaient pas encore achevé leur périple que déjà la nouvelle de la fin de la guerre s’était répandue comme une traînée de poudre, et de nombreux chariots empruntaient à nouveau la route sinueuse vers le village frontalier de Nashkel.

− Daren ?, l’interpella timidement Imoen. Que comptes-tu faire, après tout ça ? Tu comptes retourner à Château-Suif ? Je suis sûre que la ville de la Porte serait ravie de t’offrir un nouvel ouvrage pour y retourner, si c’est ce que tu souhaites.

Daren ne lui répondit pas tout de suite. En réalité, il n’avait pas encore réfléchi à cette question, et était partagé entre cette nouvelle vie d’aventure et de dangers et le retour à un calme parfait enfermé entre les murs de sa citadelle. D’un côté, il ne voulait pas trahir le souhait de son père de le voir grandir comme un sage que lui-même avait été, mais d’un autre côté, il était presque certain que Gorion lui aurait laissé son libre-arbitre.

− Et toi, Imoen ?, lui rétorqua-t-il en guise de réponse. La question se pose aussi pour toi, tu sais.

Elle le regarda, un sourire radieux sur le visage.

− Moi ? Hé bien… Je suppose que tu ne peux toujours pas te passer de moi, n’est-ce pas ? Je te suivrais donc là où tu décideras d’aller, bien sûr.

Un clin d’œil malicieux lui fit naître un sourire, et Daren ferma les yeux, savourant cet instant de bonheur. Une brise légère lui souleva une mèche de cheveux. Il ne savait pas ce que lui réservait l’avenir, mais cela importait peu. L’âme de Gorion vivrait à jamais dans son souvenir, guidant sa destinée sur les chemins du monde.

Frères de sang

Ses trois coéquipiers attendaient fébrilement son retour sous les arcades qui bordaient la petite place devant le palais. À peine Jaheira l’aperçut sortir qu’elle s’avança vers lui, faisant de grands signes de la main dans sa direction.

− Daren ! Ici ! Nous…

Elle n’avait pas fini sa phrase qu’un cri de surprise l’interrompit. Derrière elle, Imoen venait de reconnaître sa professeur.

− Dynahéir !

La jeune femme courut vers la magicienne, dont un large sourire se dessinait sur le visage, et se jeta à son cou telle une petite fille retrouvant ses parents. Dynahéir manqua de tomber à la renverse, puis serra maternellement Imoen dans ses bras.

− Je suis tellement heureuse de vous revoir !

Elle se tourna ensuite vers Minsc qu’elle salua d’un sourire radieux. Khalid et Jaheira s’avancèrent à leur tour dans leur direction, quelque peu surpris de retrouver ici leurs compagnons d’aventure de Nashkel. Les retrouvailles terminées, Daren leur détailla les évènements inquiétants à l’intérieur du palais, de la trahison de Sarevok à son évasion, en passant par la métamorphose massive des dopplegangers. Une fois son exposé terminé, Dynahéir intervint à son tour.

− Je ne suis pas très surprise de vous trouver ici vous aussi, ajouta-t-elle. Nous enquêtons avec Minsc sur le meurtre d’Entar Ecudargent, et indirectement sur l’étrange maladie du duc Eltan. La menace qui pesait sur les deux ducs restants était suffisamment importante pour nous risquer à observer cette cérémonie de plus près. Je suis cependant étonnée de ce que j’y ai vu et entendu, et nous serions ravis de vous prêter main forte sur votre mission. Nos objectifs ont l’air similaires, et j’ai la conviction que vous détenez la réponse à beaucoup de nos questions.

Tous les quatre se regardèrent un instant. Expliquer l’origine et les buts de Sarevok, et donc sa parenté avec le dieu Bhaal, n’était que difficilement possible sans révéler à la mage que Daren partageait cette même destinée. Toutefois, Minsc et Dynahéir avaient plusieurs fois prouvé leur loyauté à leurs égards, et Daren surmonta ses réticences à leur avouer la vérité. D’un geste solennel, il tendit le journal de Sarevok à la magicienne.

− Tout est expliqué ici, déclara-t-il d’un air grave. Mais je dois vous dire avant toute chose que… enfin… je…

Comment annoncer ce qu’elle allait y découvrir à son propos ? Chaque début d’explication qui naissait dans son esprit lui semblait aussi maladroit que larmoyant.

− Vous verrez bien, finit-il par dire, résigné.

Dynahéir commença sa lecture en silence, tandis que Jaheira faisait les cents pas quelques mètres plus loin, ressassant l’histoire qu’il venait de leur conter.

− Echappé…, marmonna-t-elle en frappant son poing dans la paume de sa main. Il faut pourtant l’arrêter… Les ducs sont encore en danger…

Daren s’approcha d’elle, préférant ne pas être auprès de la mage lorsqu’elle découvrirait la vérité à son sujet.

− Tu n’as pas d’idée où ce mage aurait pu les transporter ?, l’interpella brusquement la druide. La première manche a peut-être été remportée, mais cela ne nous permet pas de baisser la garde pour autant. Plus nous attendons, plus Sarevok aura le temps de lever de nouvelles troupes de fidèles, et de déclencher cette guerre qu’il planifie depuis si longtemps.

Daren n’avait pas la moindre idée du lieu de la retraite de Sarevok. Il n’avait eu le temps que d’assister, impuissant, au sortilège de ce mage qui les avait téléportés tous deux hors du palais. Jaheira pesta de nouveau, et reprit son monologue peu compréhensible.

Le jeune homme tourna discrètement la tête vers Dynahéir, toujours en pleine lecture, et un imperceptible plissement de ses yeux lui révéla qu’elle venait d’apprendre la vérité. Il détourna aussitôt son regard, redoutant de croiser le sien, et attendit ainsi quelques minutes encore, les yeux fermés. Imoen s’approcha de lui, et lui murmura à l’oreille.

− Ne t’inquiète pas, Daren. Dynahéir est une femme ouverte d’esprit, et elle ne te jugera pas sur ta seule ascendance, crois-moi.

Ces paroles lui arrachèrent un sourire, qui se crispa lorsque la mage s’avança dans sa direction.

− Tiens, ton journal.

Il leva son bras lentement, le cœur battant, attendant un quelconque commentaire.

− Vous avez raison, reprit-elle à l’attention de Jaheira. Nous devons absolument le retrouver au plus vite. Je crois que la survie du royaume et de ses dirigeants en dépend.

Daren poussa un soupir de soulagement.

− Mais nous n’avons pas la moindre piste, nota Khalid. La Porte de Baldur est une ville immense, et il est impossible d’y trouver une cachette sans indice ! Sans parler que si ce mage avait un tant soit peu de talent, ils se sont peut-être même retrouvés hors des murs de la ville.

− Peut-être devrions-nous retourner au Trône de Fer ?, proposa Imoen. C’était son quartier général il n’y a pas si longtemps après tout.

− Aucune chance, la coupa Jaheira. Le manoir du Trône n’est plus qu’un champ de ruine… L’intérieur est totalement délabré, et Sarevok l’a sûrement déjà abandonné depuis longtemps…

Le visage de Daren se figea. Au mot « délabré », ses yeux s’écarquillèrent. Il entrouvrit la bouche plusieurs fois, se remémorant du mieux qu’il put cette conversation sibylline qu’il avait eue avec Tamoko. La coïncidence était trop évidente, il n’y avait aucun doute possible.

− Daren, qu’est ce qui se passe ?, demanda Jaheira. Tu ne te sens pas bien ?

Il ne répondit pas sur le moment, puis lâcha quelques mots à mesure que ceux-ci lui revenaient en tête.

− Trois portes rouges… Quartier Est… un bâtiment… délabré. Oui, c’est ça !

− Quoi, trois portes rouges ?, rétorqua la druide avec le dédain qui la caractérisait. Tu te sens bien ?

Son visage s’éclaira soudainement.

− Elle savait !, s’écria-t-il. Elle savait que ça se produirait, et elle m’a donné une piste !

Jaheira le considéra d’un air suspicieux, comme s’il venait de contracter une étrange maladie contagieuse, mais Daren était encore perdu dans ses pensées. Son échange avec Tamoko lui revenait petit à petit, et il se concentrait pour en conserver un souvenir le plus précis possible.

− Cette jeune femme étrange qui m’a parlée ces derniers jours, tu te rappelles ?

Jaheira acquiesça.

− Elle m’a dit une phrase assez mystérieuse avant qu’on se quitte tout à l’heure. Elle connaît Sarevok, bien mieux que nous en fait. Et elle m’a dit que je devrais aller dans le quartier Est, près d’un bâtiment délabré à trois portes rouges. Elle n’a rien précisé de plus, mais je suis sûr que c’est là-bas que Sarevok est caché.

Ce n’était pas une piste infaillible, bien évidemment, mais c’était aussi la seule qu’ils avaient.

− Nous venons avec vous, intervint Dynahéir. Et inutile d’insister vainement, enchaîna-t-elle aussitôt en direction de Jaheira, avant même que celle-ci n’ait eu le temps d’ouvrir la bouche, vous allez avoir besoin de notre aide, et nous sommes ravis de vous la fournir.

Après quelques secondes de silence, Imoen conclut.

− Bien. Daren ? On te suit ?

Tous les six se dirigèrent vers le quartier Est à la recherche de cet étrange bâtisse, si toutefois elle existait réellement.

Le quartier oriental de la ville n’était pas très riche en grands bâtiments, ce qui facilita leurs recherches. La fuite de Sarevok ne remontait qu’à une heure à peine, ce qui leur laissait encore un peu de temps avant de perdre définitivement sa trace. Ce fut Imoen qui la première repéra une grande bâtisse correspondant à la description. Délabrée, avec trois imposantes portes portant encore quelques traces de rouge.

− On dirait que ces portes sont barricadées de l’intérieur, nota Khalid. Regardez celle-ci, on distingue entre les fentes d’autres planches clouées en travers à l’intérieur.

− Si Tamoko a dit vrai, il doit y avoir un escalier, ou quelque chose comme ça, à l’intérieur.

− Un escalier pour où ?, demanda Jaheira. Tu crois qu’il s’est caché à l’étage de ce … de cette ruine ?

− Je crois qu’elle parlait d’un escalier qui descendait…, répondit-il, pensif. Mais je ne sais pas si on rentre par ici, où si l’on doit trouver une quelconque entrée secrète…

Personne ne répondit. La question était de toute façon sans objet, puisque Khalid et Minsc s’avancèrent ensemble et brisèrent le bois pourrissant qui bloquait l’entrée en quelques coups de pieds.

− Il y a une trappe, leur annonça Khalid, scrutant la pénombre de ses yeux d’elfe.

Le demi-elfe s’avança dans l’étrange petite pièce de ce qui avait dû être une riche résidence il y a de nombreuses années. Daren l’avait rejoint le premier, et une forte odeur de renfermé emplit ses narines à l’instant où Khalid souleva l’ouverture au sol, comme un souffle datant d’une autre époque. Sous la trappe, un escalier de pierre tournait en colimaçon, s’enfonçant vers les profondeurs.

Tous les six descendirent les marches usées et humides en silence. Il régnait en cet endroit une tension anormale, et Daren avait la sensation diffuse d’être tel un pilleur de tombe profanant une sépulture oubliée. L’air était lourd, presque irrespirable, et la faible lueur de leurs torches vacillait dangereusement à chacun de leur pas. La descente se poursuivit encore de nombreuses minutes, et un rapide calcul confirma à Daren ce qu’il pressentait : l’endroit où il se rendait ne se trouvait ni dans la cave d’un ancien bâtiment, ni même dans les égouts de la ville.

Les escaliers tournèrent une dernière fois, et une vue extraordinaire se dévoila alors devant leurs yeux. Une immense caverne abritait sous la ville même des ruines d’un autre temps. On aurait dit un village entier, dont il ne restait que les murs, ravagé par une guerre oubliée de l’histoire des Hommes. Et au centre de ce village se dessinaient les contours d’un imposant bâtiment, le seul à être toujours dressé.

− Où sommes-nous ?, demanda Imoen, le regard écarquillé. C’est invraisemblable, cette ville sous la ville !

− D’après la légende, répondit Dynahéir, la ville de la Porte de Baldur serait bâtie sur les ruines d’un avant-poste de l’Ombreterre. Bien entendu, la plupart de ces contes ne sont colportés que pour entretenir le mystère, et peu sont en réalité basés sur des faits, mais je dois admettre que celui-ci est finalement fondé.

Après une rapide inspection des lieux, ils commencèrent leur exploration des ruines. Daren se sentait épié. Il aurait juré qu’une présence invisible observait chacun de leurs mouvements, et les expressions tendues de ses compagnons lui confirmèrent qu’il n’était pas le seul à ressentir ce malaise. Ils s’approchaient de plus en plus de l’édifice central, et chaque pas dans sa direction augmentait encore davantage la tension qui régnait.

Ils arrivèrent enfin devant le grand bâtiment, qui se révéla être un temple. Un temple lugubre et menaçant, construit dans un seul bloc de pierre de couleur sombre. Daren leva les yeux, et son cœur s’arrêta. Au-dessus des colonnes de l’entrée se dressait un symbole, maléfique et fier. Un symbole si familier qu’il en aurait reconnu l’aura sans même le voir. À l’intérieur d’une couronne de flamme, le crâne d’un squelette aux yeux injectés de sang l’hypnotisait de son regard de mort. Ce symbole, il le connaissait depuis longtemps. Les traces étranges qu’il laissait à chacun de ses rêves n’étaient autres que la marque de son défunt père. Ce temple était un domaine du Mal, et la présence malfaisante qu’ils ressentaient tous n’était autre que celle du Seigneur du Meurtre en personne.

− Bhaal…, souffla Jaheira, rompant le silence qui s’était imposé de lui-même. C’est le symbole de Bhaal. Cet endroit est un ancien temple voué au culte du Meurtre.

− Sarevok se cache sûrement ici, ajouta inutilement Imoen.

C’était évident maintenant. Ce lieu était chargé d’une symbolique unique, et Daren n’envisageait pas qu’il pût échapper à un combat en ces lieux. Les deux frères de sang s’entretuant dans la demeure de leur père… Quelle meilleure allégorie à la gloire du Seigneur du Meurtre ?

− J’ai un très mauvais pressentiment, intervint Dynahéir. Ce temple recèle une magie enfouie depuis longtemps, et l’affinité avec l’essence de Bhaal de Sarevok peut entrer en résonance avec ce lieu. Si nous ne l’arrêtons pas très vite, nous risquons de ne pas contrôler tout à fait la situation.

Elle avait parlé calmement, mais ses propos n’en étaient pas moins inquiétants. Si Sarevok entrait effectivement en communion avec le Seigneur du Meurtre lui-même, leur vie, ainsi que celles de tous les habitants de la ville, serait directement en danger.

− Angelo ! Ils sont ici !

Une voix rauque et gutturale s’éleva derrière eux. Une petite troupe dirigée par un homme à la carrure extraordinaire se posta de façon à leur couper la route, les armes à la main. Quelques secondes plus tard, un autre homme arriva lui aussi, escorté de quelques soldats aux couleurs du Poing Enflammé.

− Je vous rencontre enfin, petits fouineurs !, lança le nouvel arrivant à la petite troupe. Vous avez suffisamment mis votre nez dans ce qui ne vous regardait pas, et je pense qu’il est temps pour vous d’être jugés comme il se doit !

Le gros homme à son côté éclata d’un rire monstrueux. Daren et ses compagnons étaient certes en infériorité numérique, mais ils étaient plutôt bons combattants, et étaient en mesure de remporter ce combat. Néanmoins, ils devaient rejoindre Sarevok avant qu’il ne tentât quoi que ce soit en ce lieu maudit.

− Et de quoi sommes nous accusés, au juste ?, lança Khalid, sans se départir d’une certaine ironie.

Eclats de rire.

− Tu entends ça, Tazok ?, rétorqua le lieutenant du Poing Enflammé. C’est qu’ils ont presque de la répartie ! Vous êtes accusés du meurtre des dirigeants du Trône de Fer, bien sûr. Vous ne vous rappelez pas ?

Encore des rires.

Ainsi, il s’agissait de Tazok. D’après leurs renseignements, ce demi-orque, au service de Sarevok, contrôlait le camp retranché de bandits à Valpeld. Ils avaient plusieurs fois été sur ses traces, mais ils ne l’avaient encore jamais rencontré.

− Finissons-en maintenant, Angelo, répondit Tazok. J’ai déjà trop attendu de les voir suspendus au bout de leurs tripes.

− Allez les gars, renchérit le commandant du Poing Enflammé à l’attention des quelques soldats qui les suivaient. Ce soir, c’est double ration pour tout le monde ! Tuez-moi tout ça !

Daren, Jaheira et Khalid avaient déjà sortis leurs armes, prêts à se battre, lorsque la voix de Dynahéir s’éleva derrière eux.

− Entrez dans le temple, et occupez-vous de Sarevok. Nous nous chargeons du reste.

Daren la dévisagea interloqué. Minsc était certes un redoutable combattant, mais le combat était bien trop inégal pour qu’eux seuls pussent l’emporter. Il allait protester, mais avant que lui ou un autre de ses compagnons eut le temps de répondre, la mage ajouta d’un ton sans réplique.

− Faîtes nous confiance. Je peux vous assurer que nous nous en sortirons. Vous aurez besoin de toutes vos forces pour battre Sarevok. Partez, maintenant !

Minsc venait déjà de dégainer son épée, et parlait stratégie à voix basse avec son hamster. Les mercenaires du Poing Enflammé n’étaient plus tout aussi confiants après avoir découvert le géant qu’ils allaient devoir combattre. Dynahéir était déjà en train de prononcer une incantation, ses mains se chargeant d’une foudre orangée qui s’intensifiait à mesure qu’elle prononçait ses paroles, et leur intima une dernière fois de poursuivre leur route avant de passer à l’attaque.

Daren, Jaheira et Khalid franchirent alors les colonnes du temple, et pénétrèrent dans la première pièce de l’édifice. Imoen lança un dernier regard à la mage, puis rejoignit ses compagnons. À la lueur de leurs torches, d’horribles statues difformes semblaient monter la garde dans chaque coin, comme autant de cerbères protégeant les lieux des intrus. La tension était toujours forte, et le moindre de leurs murmures résonnait de manière inquiétante entre les murs antiques.

Un gémissement plaintif déchira tout à coup le lourd silence qui régnait dans la pièce. Daren pivota aussitôt, prêt à riposter, et remarqua un homme, agonisant à terre.

− Je pensais bien que vous viendrez jusqu’ici…, commença l’homme d’une voix faible. Une vraie petite réunion de famille, pas vrai ?

Il toussa, et cracha du sang sur le sol poussiéreux.

− Mais, je vous reconnais !, s’exclama Daren. Vous êtes ce mage qui a fait échapper Sarevok ! Qui êtes-vous ? Qui êtes-vous vraiment ?

Le visage de l’homme se crispa de douleur. Ses mains sur son ventre étaient couvertes de son sang qui coulait d’une large plaie.

− Malheureusement, je ne suis plus rien aujourd’hui, répondit-il d’une voix lasse. Mais que pouvais-je espérer d’autre ? Enfin… Je suppose que vous voulez savoir ?

Il s’interrompit un instant, le temps de reprendre son souffle qu’on devinait haletant.

− De toute façon, tout ça n’a plus aucune importance, maintenant. Je m’appelle Perotate. J’étais le mentor de Sarevok, et c’est moi qui l’ai initié aux plus noirs rituels. Si jamais il devait réussir, nul doute que j’aurai été sur la liste des morts, mais mon nom se perpétuerait à travers lui.

Il éclata d’un rire douloureux.

− Il y a des choses au-delà de la mort si vous mourez comme il se doit, reprit-il. Et comment l’histoire pourrait-elle oublier l’architecte qui a bâti les actions et la grandeur du Seigneur du Meurtre ?

− Vous êtes fou…, répondit enfin Daren. Que vouliez-vous obtenir, avec cette guerre contre l’Amn ? Tout ceci n’a aucun sens.

− Vous ne pourriez pas comprendre…, lui rétorqua-t-il. De toute façon, vous l’avez déjà battu. Ses plans sont fichus et ses alliés s’enfuient en masse. Des desseins si nobles pourtant… Mais personne n’a compris le véritable désir qui les animait. Sauf moi, bien sûr.

Il toussa à nouveau.

− Où se trouve Sarevok ?, intervint Jaheira d’un ton dur.

− Oh, Sarevok n’a nulle intention de se cacher. Bien entendu, il sait que vous devez venir l’affronter, et que c’est à lui de choisir le lieu de votre rencontre. Dans la pièce suivante, il y a un autel du Seigneur du Meurtre, et il vous attend là-bas pour le rituel.

Le rituel ? Cela ne présageait rien de bon. Quoi que Sarevok eût planifié, ils devaient tout faire pour contrecarrer ses plans. Daren hésita quelques secondes, et lui posa une dernière question.

− Pourquoi… ? Pourquoi vous a-t-il blessé ? Pourquoi veut-il m’éliminer ? Pourquoi tout ceci ?

L’homme grimaça un sourire avant de répondre.

− Sans doute les mêmes désirs vous animent-ils, même si vous les avez canalisés différemment. Vous êtes tous les deux des fils du Meurtre, comment pourrait-il en être autrement ?

Sa respiration s’arrêta soudainement, et l’homme émit un léger gémissement avant de reprendre.

− Le massacre, voilà ce qu’il voulait. Et assez de victimes pour allumer le feu dans son propre sang divin. Il considérait que, donnée à une grande échelle, la mort favoriserait son ascension. Peut-être avait-il raison, qui sait ? Si vous avez l’arrogance d’un dieu, et que vous pouvez tuer comme un dieu, qui irait prétendre que vous n’en êtes pas un ? Il ne supportait pas l’échec, et il m’a rendu responsable de ce que vous lui avez causé. Voilà la cause de ma mort…

Jaheira se pencha au-dessus du blessé et secoua la tête tristement.

− Cette blessure… Elle n’est pas naturelle… Je ne peux rien faire pour guérir ce mal, je suis désolée…

− Je n’échapperai pas à mon sort, aujourd’hui ou demain…, déclara le mage. Mais votre « charité » est admirable. Vraiment, votre voie n’est plus du tout celle de Sarevok… Mais au bout du compte, je me demande si cela comptera vraiment.

Sa respiration devint tout à coup sifflante, et on sentait qu’il luttait pour garder les yeux ouverts.

− Laissez-moi, conclut-il. Je ne suis plus une menace, ni pour vous ni pour personne. Je vais juste me reposer ici… un moment…

L’homme ferma les yeux, et sa respiration s’arrêta. Il était mort.

− Je…, balbutia Imoen. Il est mort… comme ça… ? C’est…

Elle s’interrompit, visiblement choquée.

− Cet homme avait accepté sa mort depuis bien longtemps déjà, la rassura Daren d’un air grave, et il ne souhaitait pas être sauvé. Il nous faut avancer et trouver Sarevok.

À peine s’étaient-ils relevés qu’une silhouette en armure se montra devant la porte qui menait au cœur du temple, leur barrant ostensiblement la route. Daren s’avança le premier, l’épée au poing, suivi de près par les trois autres.

− Bonjour, Daren.

C’était la voix de Tamoko.

− Cette fois, je crains de ne plus venir pour vous parler mais pour prendre les armes contre vous.

Daren n’en croyait pas ses oreilles. N’était-ce pas elle qui les avait conduits jusqu’ici, et les avait mis sur la piste de Sarevok ? Pourquoi s’en prendre à eux maintenant ?

La jeune femme poursuivit alors, d’une voix légèrement tremblante.

− Sans doute avez-vous fait… votre devoir, déclara-t-elle. Sarevok a appris ma traîtrise, vous savez ? Et il a décidé de m’abandonner, de me laisser mourir sur votre route. Je dois me battre pour regagner sa confiance. Son… attention.

Elle s’interrompit de nouveau quelques secondes avant de reprendre.

− Et me voici donc face à vous. Sachant que si je gagne, il continuera ses projets ailleurs et je le perdrai, et que si vous gagnez, vous ferez tout pour le tuer. Je… je n’ai pas le choix.

Daren secoua lentement la tête.

− Il doit être arrêté, Tamoko, vous le savez aussi bien que moi. C’est d’ailleurs vous qui me l’avez demandé, vous vous rappelez ?

Elle ne répondit pas, mais il sentit que ses propos l’avaient touchée.

− Vous n’êtes pas obligée de faire ça, Tamoko, insista-t-il. Vous avez encore le choix ! N’entrez pas dans ce cercle de violence…

Daren ne distinguait pas clairement son visage à la lueur de leurs simples torches, mais il devina qu’elle pleurait.

− Il y a peut-être le choix, répondit-elle d’une voix sanglotante, mais choisir m’est devenu insupportable. J’ai seulement deux devoirs, et tous deux ne me laissent que peu d’espoir. Non, je dois vous affronter maintenant, c’est mon seul salut.

− Je ne veux pas vous combattre, Tamoko, répondit Daren. Ni aucun de mes compagnons. Nous sommes tous deux dans le même camp, et vous savez tout comme moi que ce que nous allons faire est juste.

− Je suis devant vous, en travers de votre route !, s’écria-t-elle alors. Je suis un obstacle qui vous retient ! Libérez… Combattez-moi !

Elle avait clamé ses dernières paroles haut et fort, cherchant autant à les défier qu’à se convaincre elle-même. Daren comprenait parfaitement le terrible dilemme qui la rongeait, mais ils devaient passer à tout prix. Toutefois, l’idée de devoir tuer cette femme le répugnait au plus haut point. Il reprit la parole, et tenta à nouveau de la raisonner.

− Tamoko. Je sais ce qui vous anime, et je vous comprends. Mais comprenez-nous vous aussi. Sarevok a tué mon père adoptif, sous mes yeux ! Cet homme est foncièrement mauvais, et il doit être arrêté à tout prix ! Je sais ce qui vous lie à lui, et je comprends votre désarroi, mais même si vous l’aim…

− Je n’ai que faire de vos sermons !, hurla-t-elle. Vos paroles sonnent creux avant même de quitter votre bouche ! Vous n’avez pas la force de caractère pour parer de véracité vos paroles ! Défendez-vous, car il n’y a point d’autre issue !

Elle dégaina son arme, menaçante, et s’élança dans sa direction. Jaheira, Khalid et Imoen s’avancèrent à leur tour, prêts au combat, mais Daren leur fit signe de rester en arrière. Tamoko laissait couler ses larmes maintenant, implorant une dernière prière en guise de requiem.

− Le Chaos se répandra dans la terre, comme dans les coeurs et les esprits !

Daren la fixa du regard, ses yeux ne quittant pas les siens. Elle n’était plus qu’à quelques pas de lui, prête à le frapper de toutes ses forces, mais contre toute attente, le jeune homme jeta soudainement son épée de côté. Il était las de toutes ces morts, de toute cette violence.

− Alors, l’interrompit-il, si cela doit vous libérer, tuez-moi. Je ne veux pas vous combattre, je vous l’ai déjà dit. Tuez-moi, et je ne me défendrai pas.

Bluffait-il ? Il n’était même pas certain d’exécuter une obscure manipulation visant à la déstabiliser. La sincérité la plus brute transparaissait de ses propos, même s’il ne doutait pas que ses trois compagnons derrière lui, pétrifiés, se seraient interposés avant qu’elle ne pût porter son coup. Tamoko arrêta sa course à quelques mètres de sa cible, et à cette distance, Daren voyait ses larmes qui coulaient le long de ses joues. Elle déposa son arme elle aussi, et sortit une petite dague de sa poche.

− Vous… vous n’êtes pas si semblables finalement, déclara-t-elle, troublée. Lui n’aurait pas hésité une seconde.

Daren lui sourit. Un sourire amical et réconfortant, qu’elle finit par lui rendre. Une profonde mélancolie se lisait sur son visage, mais il la sentit enfin apaisée pour la première fois. D’un geste sûr, Tamoko porta la dague jusqu’à sa gorge.

− Adieu Daren, fils de Bhaal. Je suis heureuse de vous avoir connu.

− Non… !, s’écria Daren en lança ses deux bras en avant.

Mais avant que quiconque ne pût réagir, un éclat rouge jaillit de son cou. La jeune femme tituba en arrière, et s’effondra sur le côté.

− Non…, répéta Daren en baissant le regard. Pourquoi… Ce n’est pas juste…

Il demeura immobile de longues secondes, sans parvenir à penser. Le sang se répandit rapidement sur le dallage de pierre, formant d’improbables dessins à la faveur des irrégularités sol. Pourquoi ? Pourquoi cette mort ? Cette femme ne méritait pas ça.

− Sarevok…, souffla-t-il sans desserrer les dents. Je te hais ! Tu m’entends ? JE TE HAIS !

Il avait hurlé ses dernières paroles, sa voix résonnant entre les murs antiques du temple. Daren sécha une larme de colère d’un revers de la main et se précipita en direction de la dernière pièce. Il était impatient d’en découdre à présent. Sarevok devait mourir pour tout le mal qu’il avait causé en ce monde. Et il périrait de sa main.

Daren franchit le seuil de l’ultime salle et découvrit un spectacle saisissant. Au fond de cette pièce, Sarevok, revêtu de son armure noire, se tenait juste devant un autel de pierre, l’arme au poing. Sur chaque mur et au sol de la salle, le symbole du Seigneur du Meurtre était représenté dans toute sa splendeur, et on aurait presque dit que les yeux squelettiques du crâne étaient vivants.

− Bienvenue, mon frère, déclara Sarevok d’une voix puissante. Tout ceci finit comme ça a commencé, n’est ce pas ?

Daren ne répondit pas. Il essayait de contrôler sa haine, qui ne faisait que s’accroître depuis sa rencontre avec Tamoko.

− Je ne vous apprends rien si je vous dis que votre heure a sonné ?, le railla-t-il en descendant de son piédestal. Personne derrière qui vous cacher, rien que nous deux ! Notre père l’aurait voulu ainsi. Un duel jusqu’à la mort entre deux enfants criminels…

− Mais il ne sera pas seul, cette fois !, intervint Jaheira. Nous serons là pour l’aider à vous vaincre !

Sarevok tourna son regard vers elle, éclatant d’un rire mauvais.

− C’est trop drôle ! La demi-elfe souhaite mourir avant l’heure ? Tes pouvoirs ne sont rien ici, druide !

Jaheira eut un mouvement de recul, et Sarevok continua, imperturbable.

− Vous êtes fous de vous être aventurés jusqu’ici !, lança-t-il à ses compagnons. Ce lieu sacré n’accepte que les enfants de Bhaal, et vous n’êtes que des insectes !

Il leva un bras vers le ciel, réveillant une magie sombre et malfaisante, le terrible courroux du Seigneur du Meurtre. Daren reconnut aussitôt la présence familière et terrifiante de son père de sang, et sa fureur qu’il avait déjà du mal à contrôler s’enflamma encore davantage. Derrière lui, ses compagnons ne purent lutter bien longtemps contre cette aura, et ils s’effondrèrent en quelques instants.

Daren poussa un hurlement qu’il reconnut à peine comme étant le sien. Sa colère emplissait chaque parcelle de son âme, réclamant son dû, et ce ne fut qu’au prix d’une intense concentration qu’il parvint à la canaliser.

− Qu’allez-vous gagner à ressusciter un dieu mort ?, lança-t-il à son frère. J’en ai assez de cette cruauté absurde ! Ce dieu reste mort et vous allez le rejoindre !

Jaheira, Khalid et Imoen étaient toujours inconscients, terrassés par le terrible pouvoir de Bhaal. Il était seul à présent. Seul contre ce démon, et l’avenir de ses amis reposait sur ses fragiles épaules. Cette pensée le raccrocha quelque peu à la réalité, et il sentit l’influence maléfique qui le rongeait de l’intérieur s’amoindrir peu à peu, ses sentiments de solidarité et d’amour étant autant de liens qui le rattachaient à la raison.

− Père Bhaal est mort, répondit Sarevok. Mais le massacre que je vais organiser prouvera que je mérite de lui succéder. Son pouvoir va renaître de ses cendres. Les rues ruisselleront de sang quand j’aurai accompli ma destinée !

− Les divinités ne sont pas connues pour partager leur pouvoir de plein gré !, répliqua Daren. Vous ne méritez guère mieux que la mort que vous allez recevoir de mes propres mains.

Sarevok s’avança alors, impitoyable. La discussion n’avait que trop duré, et l’appel du Meurtre se faisait de plus en plus pressant.

− Allons-y, mon frère ! Mettons-y toute votre énergie, et nous terminerons cette aventure comme il sied à notre héritage ! Regardez-moi ! Regardez le nouveau Seigneur du Meurtre !

Et le combat commença. Sarevok s’avança vers Daren, sa gigantesque épée prête à donner la mort. Le jeune homme avait sorti ses deux lames, tous ses réflexes aux aguets, mais il suffisait que Sarevok ne l’atteignît qu’une seule fois et c’en était fini de lui. Son habileté au combat était suffisante pour qu’il rivalisât avec son adversaire, mais il lui fallait tout d’abord trouver une faille dans son armure de métal.

Daren s’approcha de son ennemi en un éclair, profitant de la rigidité des plaques métalliques qui recouvraient son corps, et le frappa de toutes ses forces. Hélas, son coup resta sans effet, stoppé net par la protection d’acier du colosse. Sarevok souleva alors son épée et l’abattit sur Daren, ne lui laissant qu’une fraction de seconde pour esquiver l’assaut d’une roulade. Le terrible coup fracassa la pierre dans un bruit de tonnerre, ne lui laissant aucun répit dans sa lutte. Daren ne s’était pas encore totalement rétabli que Sarevok avait de nouveau relevé sa lame, et fendit l’air devant lui. Daren sentit une déchirure lui lacérer les bras, lui arrachant un gémissement de douleur.

Sarevok était un adversaire redoutable. Au-delà de sa force herculéenne, il maniait une épée qui pouvait donner la mort sans même effleurer sa cible. Quelle chance lui restait-il ? Le jeune homme, pris de panique, courut se réfugier derrière l’une des colonnes du temple.

− Tu es aussi pathétique que cette nuit où j’ai tué ce Gorion, retentit la voix de Sarevok. Je me demande même si ce que tu as accompli jusqu’ici n’est pas le fruit du hasard, ou plutôt de tes compagnons.

Les pas de Sarevok résonnaient, frappant le sol avec la régularité implacable d’une horloge. Daren tremblait, de douleur et de rage. Il sentait le pouvoir de Bhaal qui guettait la moindre faiblesse de son esprit pour refaire surface. Mais avait-il le choix ? Sarevok avait depuis longtemps accepté sa lignée, et il tirait son pouvoir de son sang, un pouvoir que lui-même s’était refusé.

− Je vois que tu continues à te cacher, déclara-t-il d’un ton méprisant. Tu n’es pas digne de notre père.

Sarevok avançait lentement, faisant le tour de chaque colonne, traquant impitoyablement sa proie.

− Mais je connais peut-être un moyen de te faire sortir de là, continua-t-il.

Daren s’arrêta de respirer.

− Que dirais-tu que je découpe un à un tes amis ? Peut-être daigneras-tu te montrer, tu ne crois pas ?

C’en était trop. Une vague de haine et de folie submergea ses sens. Il ne pouvait plus lutter. Il ne voulait plus lutter. La lumière devint rouge, et les symboles de Bhaal sur les murs semblèrent s’animer d’une vie propre. Lui souriaient-ils ? C’était probable. Bhaal accueillait en sa demeure un autre de ses fils. Daren sortit de derrière sa cachette et fonça vers Sarevok en hurlant, le regard fou.

− Oui ! Enfin !, se réjouit le colosse en armure. Je veux tuer l’un de mes frères ! Pas un lamentable ver de terre regorgeant de pitié ! Viens à moi, et meurs !

Daren ne l’écoutait plus. Il n’en était plus capable de toute façon. Aucun autre son que celui des martèlements de son cœur ne parvenait à ses oreilles. Il n’y avait plus que lui et sa haine. Tout n’était plus qu’évidence : il devait tuer, simplement tuer. Daren se rua sur Sarevok fit tournoyer son épée de toutes ses forces, ne laissant à son adversaire que le temps de parer in extremis. Le choc fut terrible, et leurs lames se croisèrent dans un fracas étourdissant. Mais l’arme de Sarevok n’était pas d’un métal ordinaire, et l’épée de Daren vola en éclat sous le coup.

Sans interrompre son élan, il abattit violemment son autre arme sur le gantelet de métal de son adversaire et lui arracha son épée des mains, la faisant virevolter sur le dallage de marbre blanc. Profitant de l’effet de surprise, Daren planta plusieurs fois la pointe de son arme dans le corps de son ennemi, qui sans la protection de son armure noire, aurait été transpercé de parts en parts. Sa folie meurtrière avait aiguisé ses réflexes et décuplé sa force, mais Sarevok était lui aussi un enfant de Bhaal, et il savait aussi bien, voire mieux que Daren, tirer parti de sa condition. D’un coup d’une violence extrême, il le frappa au visage de son gantelet de fer, coupant court à son assaut désespéré. Daren s’éleva dans les airs sous la puissance du choc, avant de finir assommé contre une colonne de pierre.

Il était vaincu, gisant au pied d’un pilier. Comment pouvait-il espérer vaincre ? Son pouvoir l’avait abandonné dès l’instant où sa haine ne le dominait plus. De toute façon, il ne pouvait pas en faire usage pleinement. Sarevok était en parfaite harmonie avec l’essence de Bhaal qui coulait dans ses veines. Il se complaisait dans la violence et le meurtre, et cette affinité avec la mort renforçait son pouvoir divin. Mais ce n’était pas son cas. Lui qui avait été élevé dans le calme parfait par Gorion, à l’abri de la cruauté des hommes, lui qui avait été aimé par un père bon et sage… Quelle chance avait-il, face à Sarevok ?

Lentement, son ennemi se baissa, et ramassa son épée.

− Il est temps d’en finir, lui annonça-t-il de sa voix caverneuse.

Daren ferma les yeux. Il essayait de se détendre, d’accepter le plus calmement possible son destin. Il ne voulait surtout pas donner le plaisir à Sarevok de le voir souffrir et le supplier de l’achever. Mais il ne parvenait pas à garder son calme. Son instinct de survie reprenait le dessus petit à petit, un instinct qui échappait totalement à son contrôle. Son sang de Bhaal se débattait, et n’était pas prêt à se laisser mourir si facilement.

Toutefois, quelque chose était différent. Une différence à peine perceptible, mais pourtant bien présente. Daren connaissait cette sensation. Ses rêves… Oui, la clé résidait en ses rêves si mystérieux. Quelque part, enfoui au plus profond de son être, il avait cette capacité de contrôler son pouvoir.

Sarevok approchait lentement, laissant échapper un rire démoniaque. Il savourait chaque seconde de cette victoire imminente. La brume rouge du pouvoir de Bhaal commençait à refaire surface, le submergeant peu à peu. Allait-il de nouveau perdre le contrôle ? Il savait qu’il ne pouvait pas faire jeu égal avec son adversaire sur son propre terrain, mais ce qu’il ressentait dépassait sa propre volonté. Bhaal se manifestait, et on ne pouvait rejeter son appel.

Soudain, Gorion apparut. Pas le Gorion fantomatique de ses cauchemars, mais le vieux mage à la barbe grisonnante et au regard malicieux qu’il connaissait depuis toujours. Il le regardait, souriant.

« Tu dois apprendre, mon enfant », disait-il.

Puis ce fut le tour d’Elminster. Le vieil homme au chapeau et à la robe rouge était là lui aussi, se tenant aux côtés de son père adoptif, tous deux lui souriant affectueusement.

« Une terrible lignée coule dans vos veines, mais vous avez le pouvoir de la combattre. »

Etait-ce là ses souvenirs qui s’échappaient de sa conscience ? Ils étaient tous si réconfortant. Jaheira, Khalid, Imoen… Tous les visages qu’il chérissait défilaient devant lui un à un, prodiguant chacun un message d’encouragement.

Sarevok s’approchait encore. Il n’était plus qu’à quelques pas, et son épée était déjà levée. La brume rouge changea soudainement de couleur, virant progressivement vers un bleu sombre. Daren sentait toujours le pouvoir maléfique de Bhaal, mais il avait à présent le dessus. Sarevok fit encore un pas. Il était toujours assis contre le pilier, le regard dans le vague, murmurant des paroles incompréhensibles.

Mais c’était trop tard.

L’épée de Sarevok s’éleva dans les airs, s’immobilisa un instant, et s’abattit lourdement vers le sol. Daren ferma les yeux, résigné à son sort. À l’instant même où il s’apprêtait enfin à comprendre son héritage, il était mort.

Un crissement de métal insupportable retentit alors, et une lumière bleue argentée aveuglante illumina la pièce. Daren rouvrit les yeux aussitôt. Il était encore en vie. Derrière Sarevok, aussi stupéfié que lui, une ombre venait de déployer une puissante magie. La lumière s’estompa en quelques instants, le laissant entrevoir Imoen, un genou à terre, qui s’effondrait au sol.

− Comment ? Comment est-ce possible ?, hurla Sarevok, fou de colère. Elle ne peut pas lutter ! Vous êtes tous déjà mort ! Je vais vous tuer ! TOUS !

Malgré sa rage, sa voix trahissait une légère expression d’inquiétude. Daren se leva alors, l’épée à la main.

− Tu ne tueras plus personne, Sarevok.

Autour de lui, il sentait la présence invisible et réconfortante de ses amis, alimentant la brume bleue qui se faisait plus en plus dense. Sarevok se tenait devant lui, dans son armure noire invincible, et dans quelques instants, il le trancherait de son épée. Daren pointa sa lame en avant, et concentrant toute sa force dans son attaque, transperça son ennemi d’un seul coup.

Le temps s’était arrêté. Le visage de Sarevok, à quelques centimètres du sien, exhalait une respiration rauque et irrégulière, seul son dans l’immensité du temple devenu tout à coup silencieux. Le sol se mit alors à trembler. L’armure de métal noire s’effrita en une fine poussière, comme si elle avait été faite de sable, et une faible voix s’éleva sous le casque qui lui aussi partait en fumée.

− Quelle… ironie…

Daren ne pouvait plus bouger lui non plus, immobilisé par une tempête de plus en plus forte qui traversait la pièce.

− Tu as… de la chance… Tu … as…

Sa voix se perdit dans un écho tandis que son corps tout entier devenait poussière. De Sarevok, il ne restait que son épée gisant au sol sur un tas de sable, que le vent souleva en une forme familière. Virevoltant au milieu de la pièce, ses cendres dessinèrent un instant la couronne du Seigneur du Meurtre, avant de retomber en plein centre du même symbole représenté au sol dans une sourde détonation.

Le vent s’arrêta aussi soudainement qu’il était apparu. Sarevok n’était plus. Il était mort, et son âme était retournée à Bhaal.

Un gémissement ramena Daren à la réalité. Il courut vers Imoen. La jeune femme gisait toujours au sol, à la limite de l’inconscience.

− J’ai… je t’entendais dans mon rêve, et je te voyais… Il fallait que je te porte secours…

− Ne parle pas, Imoen, la coupa-t-il. Tu es à bout de force.

− Je ne sais pas comment… J’ai lutté de toutes mes forces… je…

− Chhhuuut… C’est fini, maintenant… C’est fini…

Il la tenait serrée dans ses bras, lui caressant doucement les cheveux. Jaheira et Khalid n’étaient pas encore revenus à eux, mais il les savait en vie, ce qui était l’essentiel. Plus rien d’autre n’importait à présent. Sa quête était achevée, et il l’avait menée à son terme avec succès. Il resta ainsi de longues minutes, un sourire paisible sur le visage.

Il était environ deux heures de l’après-midi, le 17 Kythorn de l’an 1373, et Sarevok était vaincu.

Coup d’état

Les marches du grand palais étaient recouvertes d’un tapis de velours rouge, et le grand hall de réception fourmillait d’invités. Des nobles venant de toute la contrée étaient affairés à déguster les nombreux mets qui ornaient les tables. Daren se fondit dans la foule, malgré ses habits sobres, et repéra les allées et venues des gardes aux sorties de la salle en attendant le commencement de la cérémonie. Une estrade avait été aménagée au fond de la pièce, sur laquelle deux personnes sorties de la foule montèrent sous les applaudissements.

− Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs ! La grande duchesse Liia Jannath et moi-même allons ouvrir la cérémonie !

Un tonnerre d’ovation résonna dans la salle. La personne qui venait de parler était le duc Belt, et il remerciait la foule d’un salut triomphant. Quelques secondes s’écoulèrent sous les acclamations des riches bourgeois de la Porte de Baldur, lorsque le duc ramena le silence.

− Mes chers amis, je vous remercie tout d’abord d’être venus si nombreux. Même si nous sommes tous endeuillés par la mort du duc Entar Ecudargent, nous devons aussi célébrer la venue parmi nous de quelqu’un que vous connaissez tous. J’ai nommé… Sarevok !

Un rideau cachant une porte vers la pièce voisine se souleva, et un homme vêtu d’une armure noire terrifiante apparut sur la scène. Daren cessa aussitôt tout applaudissement. Il savait que c’était cet homme qui était responsable de la mort de Gorion, mais le revoir ainsi portant la même armure que cette nuit maudite le toucha au vif. Un sentiment de peur mêlé à de la haine lui fit serrer les poings, ses yeux fermés, et il souffla lentement pour garder son calme. La voix de la duchesse s’éleva par dessus la foule et ramena à nouveau le silence.

− Même si la délibération a été longue, nous sommes fiers de vous annoncer que le duc Sarevok a été choisi pour succéder au défunt duc Entar Ecudargent !

Un brouhaha d’acclamations et de contestation s’éleva dans l’assemblée. Plusieurs personnes ne voyaient vraisemblablement pas d’un bon œil cette promotion. Un homme lança une question à travers la salle.

− Et qu’en est-il du duc Eltan ? On dit que son état s’aggrave de jours en jours !

Murmures d’approbations. La duchesse Jannath se tourna vers lui, et répondit à l’assemblée.

− Eltan est actuellement entre les mains des meilleurs prêtres de la ville ! Son état ne s’est pas encore amélioré, mais nous faisons notre maximum !

Nouvelles protestations.

− Et qu’en est-il à propos des rumeurs impliquant l’Amn dans cette étrange maladie ?

La duchesse s’offusqua de cette question, mais une autre voix la coupa avant qu’elle n’ait pu commencer à répondre.

− Et il paraît que la guerre contre l’Amn est imminente ! Pourquoi ne nous y préparons nous pas ?

− Tout à fait, renchérit un autre noble. Il paraît que le duc Eltan a été empoisonné par les Voleurs de l’Ombre, la sombre association de malfaiteurs de l’Amn. Le niez-vous ?

− Calmez-vous !, finit par s’écrier le duc Belt. Toutes vos questions sont légitimes et auront leur réponse en temps et en heure !

− Enfin, c’est pourtant évident !, continua l’homme dans la foule. La marque qu’on a retrouvée chez le duc était celle de ces agents d’Amn, tout le monde le sait ! Pourquoi ne comprenez-vous pas ce que nous nous tuons à vous expliquer ? Il faut leur déclarer la guerre les premiers !

De nombreux applaudissements s’élevèrent à la fin de cette intervention. Les deux grands ducs semblaient dépassés par la tournure que prenaient les évènements.

− Je souhaite intervenir solennellement pour mettre fin à ces querelles inutiles, reprit le duc Belt. Je vous rappelle que nous sommes ici pour accueillir un nouveau grand duc de la Porte, et je vous demanderai un peu de tenue ! Voici… Sarevok Anchev !

Sarevok s’avança enfin et s’inclina devant la foule.

− Je suis très honoré d’être ici en ce moment si particulier, déclara-t-il. J’accepte avec joie ma nouvelle charge, ainsi que toutes les responsabilités qu’il en incombe, aussi nombreuses soient-elles.

Il marqua une pause, attendant le silence.

− Je souhaiterai tout d’abord répondre à certaines questions qui ont été posées précédemment. Les rumeurs selon lesquelles l’Amn mobiliserait ses troupes sont vraies, tout comme l’implication de leurs frères Zhentarims. Mais ne vous inquiétez pas, nous avons de quoi nous défendre. Les Zhents ont peut-être essayé de nous priver de nos ressources les plus précieuses, notamment le fer, mais nous ne sommes qu’affaiblis, pas vaincus. Lorsque mon père a été assassiné, j’ai hérité de son pouvoir sur le secteur Ouest du Trône de Fer. Il dispose là-bas d’importantes réserves de fer, qui suffiront à nos besoins. Je le distribuerai à nos citoyens pour qu’ils en disposent selon leur volonté. Malheureusement, notre plus grand commandant militaire repose sur son lit de mort, et c’est une épreuve douloureuse pour la cité. Pour veiller à ce que le Poing Enflammé soit bien commandé, j’assurerai le contrôle du régiment des mercenaires, avec la permission de son responsable actuel, Angelo. Au lieu d’attendre que la guerre nous frappe, nous la déclarerons ! Avec le Poing Enflammé, nous devrions pouvoir facilement reprendre la ville de Nashkel, et ensuite fortifier rapidement le col à travers les Pics Brumeux. Grâce à moi, nous…

Daren ne pouvait pas entendre plus longtemps ces mensonges.

− C’est faux !

Toute la salle se tourna vers lui.

− Cet homme ment !, reprit-il plus fort. Et j’ai la preuve qu’il est lui-même un assassin !

Son cœur battait à tout rompre. Il dévisageait Sarevok, dont le regard fou cherchait dans la salle d’où venait cette voix insolente. Le duc Belt prit alors la parole.

− Jeune homme ! Vos accusations sont graves ! Et j’espère vivement que vous avez des preuves de vos accusations ! Car dans le cas contraire,…

Mais Sarevok l’avait trouvé, son regard sauvage le foudroyant de toute sa haine.

− C’est l’un des meurtriers du Trône de Fer !, lança Sarevok. Regardez ! Gardes ! Tuez-le !

Daren porta aussitôt la main à son épée. Déjà, quelques soldats du Poing Enflammé se frayaient un chemin à travers la salle et se dirigeaient dans sa direction.

− Sarevok ! Enfin, reprenez-vous !, lui répondit le duc Belt d’un air scandalisé. Personne ne sera tué ici-même ! Jeune homme, veuillez vous approcher et vous expliquer sur votre attitude.

Il allait s’expliquer, oui. S’expliquer en dévoilant les secrets de cet homme en place publique.

− Je dispose de toutes ces preuves dans ce recueil, déclara Daren en levant le journal volé. Sarevok devra assumer les conséquences de ses actes criminels !

Il avait gagné cette manche, et Sarevok le savait. L’homme en armure prit son sombre casque posé sur la grande table et le porta sur ses épaules. Son rire démoniaque s’éleva au dessus des cris, et il fut aussitôt imité par la moitié des gentilshommes dans la salle.

− Vous n’avez plus rien à exiger, duc Belt, reprit Sarevok d’une voix rauque et puissante. Mon règne a commencé, et je vais en finir avec cet avorton aujourd’hui même, ainsi qu’avec vous deux !

Au moment où il dégaina sa terrible épée, de nombreux nobles autour de Daren se métamorphosèrent sous ses yeux. Leur peau devint grisâtre, et des fentes jaunes se dessinaient à la place de leurs yeux. Daren était pris au piège. Des cris de panique s’élevèrent autour de lui, et les nobles se bousculèrent vers la sortie.

− Allez-y, mes fidèles dopplegangers ! Tuez tout le monde ! Ne laissez aucun survivant !

Sarevok souleva son épée, et fendit l’air devant lui. Le sang gicla, et des corps sans vies tombèrent dans la foule, mortellement blessés par le pouvoir de sa lame maudite. Plusieurs dopplegangers se dirigeaient vers Daren, toutes griffes dehors. Ils étaient trop nombreux, et il était impossible qu’il puisse tous les parer. Aucun de ses compagnons ne pourraient lui venir en aide cette fois-ci, et il était vain d’espérer vaincre à dix contre un. Le duc Belt était un ancien homme d’arme et s’était placé devant la duchesse, dégainant lui aussi une masse. Mais que pouvait-il contre Sarevok ? Déjà de nombreux nobles agonisaient au sol, blessés à mort par les dopplegangers. Daren était à présent encerclé par cinq de ces créatures. La fuite était impossible, et le combat perdu d’avance.

− Ecartez-vous, et ne bougez pas !

Une voix forte résonna derrière lui. Son cœur palpita quelques secondes, car cette intonation lui était étrangement familière.

− Restez dans la ligne de mire de mon hamster !

Daren laissa échapper un cri de surprise. Il tourna la tête aussitôt, découvrant un colosse aux couleurs du Poing Enflammé qui enlevait son casque, dévoilant un crâne rasé arborant un imposant tatouage violet sur le visage.

− Minsc !, s’écria Daren. Comment… ?

− Minsc et Bouh discuterons avec Daren plus tard ! Pour le moment, nous avons des arrière-trains à botter !

Les dopplegangers perdirent tout à coup de leur assurance. Ce nouvel ennemi les impressionnait, et il y avait de quoi. Le rôdeur maniait une épée aussi grande qu’eux, et une juste colère se lisait sur son visage. Sarevok demeura silencieux, reconsidérant visiblement la situation.

− Nous devons protéger les ducs !, lui lança Daren.

À cet instant, un doppleganger qui s’était approché de Belt et de Jannath changea de couleur en quelques secondes. D’un ton gris, il prit soudain une teinte mauve, et une longue robe se dessina alors autour de son corps.

− Je m’en charge, dit alors la jeune femme qui venait de se métamorphoser sous leurs yeux.

Cet accent suave et oriental ne laissait planer aucun doute sur son origine. La seule autre personne de cette salle capable de changer ainsi son apparence ne pouvait être que la magicienne Dynahéir. Daren ressentit une vive bouffée d’espoir. Il n’était plus seul, et ses deux nouveaux alliés de poids lui avait redonné une confiance neuve. Il dégaina une deuxième épée de son fourreau, et la retourna contre son gantelet gauche.

− Cours, Bouh ! Cours !

Minsc lança son hamster dans la foule des dopplegangers,et commença à tailler ces monstres du tranchant de sa lame. Sa force surhumaine faisait voler les corps démembrés des métamorphes, et il poussait à chacun de ses coups des cris de guerre terrifiants. Profitant d’une seconde d’inattention des cinq dopplegangers devant lui, terrifiés par le géant qui décimait leurs semblables, Daren s’élança vers l’un d’eux et exécuta le foudroyant enchaînement de Khalid. En quelques secondes, leurs cinq cadavres tombèrent à ses pieds. La chance commençait à tourner. Minsc et Daren se postèrent dos à dos, tandis que Dynahéir protégeait d’un globe bleu argenté les deux ducs, sa magie repoussant les assauts des griffes des créatures.

Sarevok n’était pas encore intervenu. Il observait la situation en silence, ses troupes se faisant décimer par seulement trois adversaires. Il ne restait plus que quelques dopplegangers encore debout, lorsqu’il prit finalement la parole.

− Allons-y, Perotate.

Daren regarda dans sa direction, fronçant les sourcils. Une silhouette encapuchonnée apparût derrière lui, et commença une incantation. Qui était-il ? Le mage était resté invisible depuis le début de la cérémonie, et attendait vraisemblablement un signe de son maître pour se dévoiler. Que comptaient-ils faire ? Où comptaient-ils aller ? Daren voulut se précipiter vers cette nouvelle menace, mais un des derniers dopplegangers encore debout lui barra le passage.

− Nous nous retrouverons !, lui lança Sarevok sur un ton de défi. Tu as gagné cette bataille, mais je te tuerais comme j’ai tué Gorion !

Daren frappa la créature devant lui de toutes ses forces, s’élançant vers son ennemi.

− Tu viendras me trouver !, continua-t-il. Car dans le cas contraire, tu ne vivras jamais en paix, ni aucun de tes amis !

Daren courait, l’épée au poing. Il n’était qu’à quelques pas seulement du démon en armure, mais à peine était-il monté sur les premières marches de l’estrade que le mage derrière lui terminait son incantation. Un cercle de couleur or se forma autour d’eux, et ils disparurent en un éclair jaune vif, ne laissant derrière eux qu’une fine poussière cuivrée.

− Ils s’échappent !, tonna Daren d’un ton rageur. C’est pas vrai ! On le tenait, sans ce satané magicien…

Derrière lui, Minsc avait mis hors de combat les quelques derniers dopplegangers encore debout. Daren se retourna alors vers lui, un large sourire sur le visage.

− Je suis tellement heureux de vous voir tous les deux ! Vous m’avez tiré d’un sale pétrin ! Mais… comment diable êtes-vous arrivés jusqu’ici ?

− Tous les trois, tu veux dire ? Minsc ne peut pas croire que tu aies oublié Dynahéir !

Daren faillit éclater de rire, et rectifia aussitôt.

− Tous les trois, bien sûr Minsc.

− Hé bien, jeunes gens, nous vous devons une fière chandelle !, les interrompit le duc Belt. Je crois bien que, sans vous, nous aurions non seulement commis la folie de nommer Sarevok grand duc de la Porte de Baldur, mais nous aurions aussi signé notre propre arrêt de mort !

− Nous vous sommes redevables, renchérit la duchesse. Mais ce démon de Sarevok s’est enfui. Je crois bien que nous ne serons pas en sécurité tant qu’il ne sera pas définitivement hors d’état.

Dynahéir qui était restée silencieuse jusqu’à présent prit à son tour la parole.

− Bien, si la cérémonie est terminée, je crois que nous n’avons plus rien à faire ici. Monseigneur, Madame.

Elle fit une rapide révérence et se dirigea vers la grande porte d’entrée, enjambant les corps inanimés des monstres qu’ils venaient de combattre. Elle fit un léger signe à Minsc, qui la suivit aussitôt. Liia Jannath l’interpella avant qu’elle ne franchisse le seuil.

− Mademoiselle, Monsieur ? Restez ici un instant. Nous sommes vos débiteurs, la Porte de Baldur même est votre débitrice, et vos actes courageux doivent être récompensés. Nous pouvons vous offrir une quantité d’or très conséquente, vous savez ? Ou un titre nobiliaire, si vous le souhaitez. Je serais vraiment ravie de pouvoir vous proposer quelque chose à la mesure de votre exploit.

La duchesse se tourna alors vers Daren.

− C’est valable pour vous trois, bien sûr.

Daren réfléchissait déjà à tout ce qu’il pourrait s’offrir avec cet or. De nouveaux équipements ? Une forge ? Un château ? Toutefois, la réponse de Dynahéir coupa court à ses rêveries.

− Juste un peu d’or pour avoir de quoi manger et nous loger décemment pour les prochaines semaines suffiront.

Daren faillit s’étouffer, et le duc Belt insista à nouveau.

− Réfléchissez mademoiselle. Il est important pour nous, et pour l’image que doivent avoir les gens de héros tels que vous, que vous soyez récompensés à une juste mesure.

Dynahéir fronça les sourcils un instant, et reprit.

− Alors donnez votre argent à une institution populaire. Un orphelinat, un hospice, une école, ce que vous voulez qui profitera à la population qui en a le plus besoin.

Le ton qu’elle avait employé ne laissait pas la place à une discussion. Daren se sentait quelque peu honteux de n’avoir pas eu spontanément la même initiative, même s’il partageait au final la décision de la mage.

− Le jeune homme là-bas est libre de faire ce qu’il souhaite de sa récompense, bien sûr, ajouta-t-elle en levant la main en direction de Daren. Mais je vous ai donné mes directives en ce qui concerne la nôtre.

Le duc parut surpris de cette décision si désintéressée, puis se ravisa d’un sourire.

− C’est un acte d’une grande générosité, mademoiselle, la complimenta la duchesse Jannath. Je veillerai à ce que votre nom reste gravé dans l’histoire de la Porte de Baldur.

− Et vous ?, ajouta le duc Belt à l’attention de Daren.

Le jeune homme sursauta à cette question. Pendant quelques secondes, il ne put que bégayer quelques syllabes, puis finit par répondre.

− Je.. je… Vous pouvez ajouter ma récompense à celle de Dynahéir, bien sûr. C’est une excellente idée, et je n’aurai jamais pensé à quelque autre solution.

Dynahéir tourna son regard dans sa direction une fraction de seconde, un léger sourire sur ses lèvres.

− Les formalités sont finies ? Nous pouvons disposer ?, continua-t-elle d’un ton presque impatient.

Le duc et la duchesse leur firent une dernière révérence, et Daren courut rejoindre Minsc et sa protégée qui sortaient du palais.

− Dynahéir ! Suivez-moi, vous et Minsc. Jaheira, Khalid et Imoen m’attendent là dehors, et ils seront ravis de vous retrouver.

Dynahéir haussa les sourcils à l’évocation d’Imoen, et acquiesça d’un sourire à sa requête. Sarevok s’était échappé, mais ils étaient en vie et avaient retrouvé deux compagnons loyaux, ce qui n’était finalement pas si cher payé.

L’Enfant de Bhaal

Daren referma le livre aussitôt, le serrant contre sa poitrine. Mille sentiments s’entrechoquaient dans son esprit. La colère, la mélancolie, la surprise, la haine, ou encore la tristesse. Il n’en avait lu que quelques lignes, mais savait que ce journal refermait bien des secrets. Ses compagnons le regardaient silencieusement, attendant qu’il prenne la parole. Quelques secondes s’écoulèrent ainsi, puis Daren rouvrit le recueil à la première page.

− C’est… le journal personnel de Sarevok. Je…

Il s’arrêta, ne sachant pas quoi ajouter de plus.

− Je vais vous le lire, conclut-il enfin.

« Le 14 Eleinte 1367 : En ce jour, le Cormyr a émis un arrêté interdisant au Trône de Fer d’intervenir à l’intérieur de ses frontières. Ce coup porté au Trône de Fer offre à Reiltar une occasion rêvée de soumettre sa proposition au grand conseil du Trône. Si tout se passe bien, nous pourrions lancer l’opération dans l’année.

 

Le 25 Marpenoth 1367 : Davaeorn a envoyé un message à Reiltar pour l’informer que les mines de Bois-Manteau ont été asséchées et sont prêtes pour l’exploitation. Cette annonce devrait contribuer à convaincre le grand conseil du Trône.

 

Le 2 Nuiteuse 1367 : Le conseil du Trône de Fer a donné son accord au plan de Reiltar. Celui-ci a obtenu toutes les ressources dont il avait besoin, ainsi que la direction du projet. J’ai fait part de mon intérêt à mon « père » et il a promis de me faire participer aux opérations le long de la Côte des Epées. Il a mentionné mère au cours de notre conversation et a clairement laissé entendre que si je me montrais aussi déloyal envers lui qu’elle, je partagerais sa destinée. J’ai décidé de me rendre à Château-Suif. J’ai attendu longtemps avant de me mettre à la recherche des prophéties d’Alaundo. Je veux savoir si le prêtre de Bhaal a dit la vérité (avant que je ne le tue). Suis-je le fils d’un dieu ? Suis-je le fils de Bhaal ? »

Daren s’arrêta à la fin de ce paragraphe, et leva les yeux vers ses trois compagnons qui l’écoutaient attentivement. Il se souvint de ces prophéties qu’il avait entendue étant plus jeune. Durant les Temps Troubles, lorsque les dieux étaient pareils aux hommes, l’un d’eux put prévoir sa mort. Bhaal, le Seigneur du Meurtre. Il répandit alors les germes de son pouvoir afin qu’il renaisse lorsque son heure viendrait. Si les recherches de Sarevok s’avéraient, alors il était effectivement possible qu’il soit bien le fils du dieu déchu, Bhaal. Il laissa ses réflexions de côté pour le moment, et reprit la lecture du journal.

« Le 11 Ches 1368 : Mes recherches ont progressé. Les moines de Château-Suif se sont montrés relativement coopératifs. D’après ce que j’ai pu lire, il semble certain que le sang de Bhaal coule dans mes veines. Ses prophéties sont (naturellement) ambiguës, mais je pense être en mesure de les interpréter. On dit que tous ses enfants ont hérité d’une partie de son pouvoir, mais qu’un seul est digne de prendre sa place parmi les dieux (cela n’est pas dit franchement, mais on peut le deviner). Etant donné que mon père était le Dieu du Meurtre, pour prouver sa valeur, il faut impérativement commettre un acte en rapport avec sa charge… une sorte d’hommage glorieux au meurtre !

 

Le 3 Tarkash 1368 : Le moine Gorion m’inquiète. Il s’est apparemment intéressé à mes lectures. Je dois impérativement veiller à mieux protéger le secret de mes recherches. J’aimerais pouvoir m’en débarrasser, mais je ne crois pas qu’il soit possible de l’assassiner dans cette damnée bibliothèque.

 

Le 11 Tarkash 1368 : J’ai fait un rêve cette nuit. Ma mère me parlait… Mais peu à peu son visage s’est mis à se congestionner et à perdre ses couleurs… Sa voix est devenue plus faible. Elle demandait que je la protège de Reiltar. Je voyais une hache s’approcher de son cou, mais je ne réagissais pas. Ce n’était qu’un rêve.

 

Le 27 Tarkash 1368 : Je quitte à présent Château-Suif, et au bon moment, car il est clair que Gorion connaît à présent mes origines. Une chose est certaine : son fils adoptif, Daren, descend lui aussi de Bhaal. »

Daren se figea dans sa lecture. Il ne pouvait pas bouger, et son cœur battait si fort qu’il allait sans doute exploser. Il fixa un point dans le vide, peinant à articuler le moindre mot. Tout s’embrouillait, et l’angoisse qu’il éprouvait en cet instant était si forte qu’il luttait pour rester conscient. Il était un enfant de Bhaal. Un enfant souillé par un sang divin maléfique, le sang du Seigneur du Meurtre en personne. Tout était clair à présent. Tout. La voix, cette voix menaçante qui le haïssait dans tous ses rêves, ainsi que cette folie écarlate qui l’avait conduit aux frontières de la déraison. Ce pouvoir qui sommeillait en lui, et qui le submergeait lorsqu’il était en colère, c’était l’essence du Mal. Il se révulsait lui-même. Il était une menace. Une menace pour ses compagnons, pour son amie de toujours, Imoen. En réalité, il devenait une menace pour le monde. Il était une aberration, une erreur, et tôt ou tard, il contribuerait à déséquilibrer ce que Jaheira appelait la « Balance ». Une voix douce et amicale le tira de sa détresse, et Imoen posa une main chaleureuse sur le bras de son ami.

− Ne t’en fait pas, le rassura-t-elle. Tu es peut-être un enfant de ce dieu maléfique, mais tu n’es pas comme Sarevok. Tu es bon, et tu ne t’es jamais laissé gagner par ton étrange pouvoir, tu te rappelles ?

Jaheira était restée silencieuse, mais le visage souriant de Khalid lui laissait sous-entendre qu’au moins lui partageait le point de vue d’Imoen. Ils avaient vécu nombre d’aventures depuis leur rencontre tardive à l’auberge du Brasamical. Cela signifiait-il quelque chose pour eux… ?

− Ce n’est pas d’où tu viens qui compte à nos yeux. Mais qui tu es.

Jaheira avait conclu par cette phrase, que Khalid et Imoen semblaient partager pleinement. Daren leur rendit leurs sourires, et sécha les quelques larmes qui s’étaient formées aux coins de ses yeux. Il reprit le journal en main, et continua sa lecture là où il l’avait laissée.

« Il en a tous les stigmates et cela pourrait expliquer la curiosité que Gorion manifeste pour mes études. Je ne peux rien faire maintenant, mais il faudra absolument que je retourne là-bas pour tuer cette créature. Ce serait de la folie de laisser la vie sauve à l’un de mes frères, surtout s’il a été élevé par les Ménestrels (et je suis sûr que Gorion en est un).

 

Le 5 Mirtul 1370 : Aujourd’hui, j’ai rencontré Reiltar à la Porte de Baldur. Il a installé sa base dans le château d’une famille de nobles déchus. D’après mon « père », tout se déroule sans incident. Mulahey a établi son campement dans les mines de Nashkel et ses servants kobolds devraient être en train de contaminer le minerai de fer. Seuls quelques esclaves ont commencé à exploiter le minerai à Bois-Manteau, mais Reiltar m’assure qu’une fois les pillages commencés, nous pourrons nous procurer régulièrement de nouveaux esclaves.

 

Le 8 Eléasias 1371 : J’ai rencontré les chefs du Frisson et les Griffes Noires. J’éprouve peu de sympathie pour Ardenor, le chef du Frisson, mais Taugosz semble être un homme de parole. Pendant le restant de l’année, je vais devoir travailler avec les mercenaires.

 

Le 23 Uktar 1372: Tout va bien. Le minerai extrait de Nashkel a commencé à se détériorer et mes mercenaires ont fait du bon travail en détruisant tous les convois qui acheminaient du métal vers la Porte de Baldur. Bien que certains aient été capturés, la plupart pensent travailler pour les Zhents ; aucun trouble n’a donc perturbé le Trône de Fer. Il est évident que les Zhents de la Forteresse Noire n’apprécieront pas cette utilisation abusive de leur nom. Il faudra que je me méfie de leurs agents dans les prochains mois.

 

Le 14 Tarkash 1373 : Je pense avoir maintenant le temps de m’occuper de ce vieux Gorion et de son rejeton. Je vais informer mes hommes que je serai absent pendant les prochaines semaines.

 

Le 28 Kythorn 1373 : Les choses ne se sont pas déroulées exactement comme prévu, mais je peux encore sauver la situation. Daren est en route pour la Porte de Baldur ; si je pouvais l’attirer à Château-Suif, j’aurais un bouc émissaire parfait. Mon « père » y rencontre les Chevaliers de l’Ecu de Sembie. Si je veux montrer que je suis digne de porter la cape de mon ascendant, je dois faire vite ! Mon père a bloqué toutes mes tentatives visant à intensifier les hostilités entre l’Amn et la Porte de Baldur. Il faut que je me débarrasse de lui et de ses associés. Une chose reste évidente : ce ne sont pas les dopplegangers qui tueront Reiltar, car je me réserve cet honneur. Je pense qu’une hache sera parfaite pour cette tâche. »

La suite, si elle avait été consignée, ne l’avait pas été ici. Néanmoins, ce journal constituait déjà un recueil de preuves flagrantes, et pouvait à lui seul contrecarrer les plans de Sarevok et les disculper de leurs supposés crimes. Sa nomination en tant que grand duc devait avoir lieu le lendemain matin, et ils devaient absolument trouver un moyen de s’y rendre afin d’annuler la procédure et de le confondre de tout le monde.

Il était tard, et chacun rejoignit sa chambre. La mission qui les attendait le lendemain était aussi délicate que primordiale, et tous avaient besoin d’une longue nuit de sommeil.

Daren ne trouva pas tout de suite le repos. Les révélations du journal de Sarevok et les propos de Tamoko prenaient à présent tous leur sens, et il les disséquait un à un à la recherche de leur véritable signification. Il était le fils d’un dieu mort et maléfique. En plus du terrible sentiment de culpabilité qu’il portait, ce fait en impliquait un autre tout aussi douloureux. Son ennemi, Sarevok, était donc son frère. Même si les liens de parentés traditionnels n’étaient pas en jeu, il partageait avec lui plus qu’avec n’importe qui d’autre. Il savait qu’un jour, une confrontation entre eux aurait inévitablement lieu. Quelque chose au plus profond de son être le savait. Et même s’il parvenait à trouver d’ici là la force nécessaire de battre Sarevok, il ne pourrait jamais effacer le fait qu’il aurait ainsi tué son frère. Il finit par s’endormir, au beau milieu de la nuit, une voix familière répétant en écho dans ses rêves « Tu finiras par apprendre… ».

Le palais ducal était dans le riche quartier nord de la ville. Un mur d’enceinte intérieur délimitait d’ailleurs le parc qui entourait le somptueux bâtiment. Les drapeaux de toutes les provinces du royaume flottaient à la brise légère du matin, et une agitation peu commune pour ce district habituellement calme régnait devant les grilles de l’édifice. Toute la fine fleur de la Porte de Baldur avait été conviée à la nomination du futur duc, et deux gardes en armure contrôlaient méticuleusement toutes les entrées. Les quatre compagnons restèrent quelques instants dissimulés dans la foule à observer le va-et-vient, et remarquèrent que toutes les personnes invitées présentaient en entrant un document portant le cachet ducal.

− Il nous faut l’une de ces invitations, marmonna Jaheira aux trois autres.

− La cérémonie commence dans moins d’un quart d’heure, ajouta Khalid. Il faut faire vite !

Imoen fronça les sourcils, concentrée, et prit à son tour la parole.

− Restez ici, je m’en charge. Je suis de retour dans cinq minutes, tout au plus.

Sur ces paroles, elle se faufila et disparut dans la foule.

− Je pense qu’on peut lui faire confiance, lança Daren. Imoen nous a prouvé plus d’une fois sa valeur, et j’ai pour ma part une totale foi en ses capacités.

Les deux demi-elfes ne purent qu’acquiescer, et ils attendirent que revînt leur coéquipière. Daren était nerveux, et avait du mal à apaiser sa respiration saccadée. Tout à coup, une voix féminine s’éleva derrière lui.

− Suivez-moi. Ce ne sera pas long.

Il reconnut aussitôt la jeune femme de la veille, Tamoko. Jaheira intervint aussitôt, en élevant la voix.

− Qu’est-ce que vous nous voulez encore ?

− Laisse, la coupa Daren, je n’en ai pas pour longtemps.

Jaheira haussa les sourcils d’un air surpris et contrarié, mais n’insista pas davantage. Tamoko s’enfonça dans la foule, invitant Daren à la suivre.

− Ne vous arrêtez pas, continuez de marcher.

Daren s’exécuta, la suivant péniblement à travers le flot de personnes.

− J’ai votre collier, finit-il par lui dire.

Il sortit le bijou et lui tendit. Tamoko le considéra un instant comme s’il s’agissait d’une pièce rarissime, puis le rangea dans sa sacoche.

− Merci. J’ai une faveur à vous demander, finit-elle par dire.

Elle s’était arrêtée. Pour la première fois, elle avait baissé la tête, et son ton était presque suppliant.

− Voici ma requête, même si elle va peut-être vous paraître étrange. Je vous charge de faire échouer Sarevok, l’homme qui est la cause de tous vos malheurs. Détruisez ses plans, et arrêtez ses machinations. Il faut que vous lui ôtiez cette conviction qu’il a de pouvoir réussir dans la voie qu’il suit. Et…

Elle hésita une seconde.

− Laissez-le en vie… Faîtes cela pour moi… Je l’aiderai à vivre en homme, et non en ce dieu qu’il s’imagine être…

Daren était stupéfait. Ce que cette femme lui demandait en ce moment même était tout simplement irréalisable.

− Je doute qu’il soit possible de tenir une telle promesse… Même si je décide de ne pas chercher la confrontation, c’est jusqu’à présent lui qui m’a attaqué, et je n’ai fait que me défendre.

− Sarevok cherche à détruire tout le monde, par seulement vous, reprit-elle aussitôt. Vous présentez pour lui un intérêt particulier, de par vos origines communes. Vous êtes une rivalité possible, l’une des rares personnes à mériter son attention personnelle, et surtout…

Elle marqua une légère pause.

− Vous êtes de sa famille.

Elle s’arrêta de nouveau, levant le regard vers Daren.

− Je sais, lui répondit-il. J’ai tout découvert dans son journal que détenait Cythandria.

− Je vois… Mais je peux vous apporter d’autres réponses. Un bâtiment délabré, dans le quartier Est. Trois portes rouges, et à l’intérieur, un escalier menant dans les profondeurs. Vous aurez besoin d’aller là-bas un jour.

Daren la dévisagea quelques secondes sans rien dire. Ce qu’elle disait n’avait aucun sens, et il se rendit compte que plusieurs minutes s’étaient écoulées depuis le début de leur entretien. Imoen était peut-être même déjà revenue.

− Excusez-moi, je dois vous laisser, lui répondit-il. Mes compagnons m’attendent et…

− Ne le jugez pas trop vite, le coupa-t-elle d’une voix implorante. Vous avez eu Gorion pour vous guider, Sarevok n’a eu personne. Sa force, il la tire de sa haine, de cette volonté de s’élever au-dessus de ceux qu’il sait inférieurs. Son sang divin a soif de conquête… C’est pour cela qu’il faut le vaincre, mais pas le tuer. S’il vous plait…

Elle avait fini dans un murmure.

− Vous l’aimez ?, finit par demander Daren.

C’était plus une remarque qu’une question. Cette voix, ce regard, tout trahissait ce sentiment dans son attitude. Tamoko ferma les yeux en silence, et des larmes coulèrent sur ses joues.

− Je ferai ce que je pourrai, reprit-il.

Elle lui lâcha aussitôt les mains et disparut dans la foule en murmurant un dernier « merci ». Daren se retourna, et chercha du regard ses compagnons. Imoen devait être revenue, et il ne leur restait que quelques minutes pour entrer dans le palais avant le début de la cérémonie.

− Ah ! Te voilà !, l’interpella Jaheira. Imoen a réussi à dérober une invitation officielle.

Le visage de Daren s’éclaira aussitôt. Leur petite voleuse était une véritable artiste en la matière. Il allait la féliciter lorsqu’il s’aperçut que tous ses compagnons portaient un air grave sur leur visage.

− Quel est le problème ?

Imoen répondit la première.

− Je n’ai récupéré qu’un seul billet… Et nous sommes quatre.

Il réalisa aussitôt la situation. Seul l’un d’entre eux pourrait franchir les grilles du palais. Jaheira allait prendre la parole, mais Daren la coupa.

− Je vais y aller. Donne-moi le journal de Sarevok et l’invitation.

Jaheira le toisa du regard en fronçant les sourcils. Son expérience était certes bien plus importante que la sienne, mais il avait mille raisons de plus d’accomplir cette mission.

− Cet homme a tué mon père, Jaheira !, répondit-il à sa désapprobation tacite. Il a lancé des assassins à mes trousses dans tous le pays, et plus que tout, c’est… c’est mon demi-frère ! Je dois m’y rendre, moi. Excusez-moi, vous tous, je… il faut que je le fasse.

Aucun ne répondit sur le moment. Jaheira avait toujours le visage crispé, mais son expression trahissait une certaine compréhension.

− Tiens, vas-y.

Khalid lui tendit le journal et le parchemin officiel du palais.

− Nous t’attendrons aux alentours, continua-t-il.

Imoen s’approcha de lui, et l’embrassa sur la joue.

− Bonne chance, et bon courage.

Daren souffla un instant, rassemblant ses esprits, puis se glissa dans la file indienne qui menait au palais.

L’ombre de Sarevok

Il n’y avait personne. Ni sentinelle, ni patrouille aux couleurs grises du Trône de Fer. La grande porte d’entrée du manoir de la guilde marchande était entrouverte, et personne ne montait la garde en ce moment.

− Profitons-en ! Nous devons entrer tant que la voie est libre !

Jaheira leur fit un signe de la main, et tous se dirigèrent d’un pas leste vers les marches de l’entrée. Soudain, surgie de nulle part, une silhouette en armure noire sortit de la foule et se dressa en travers de leur chemin. Daren avait déjà porté la main au fourreau, mais la personne devant eux ne semblait pas agressive. C’était une femme, jeune, les cheveux noirs comme la nuit contrastant avec son visage d’albâtre. Elle demeura immobile quelques instants, les dévisageant un à un de ses yeux à peine bridés. Pendant quelques secondes, personne ne bougea. Son regard se posa alors sur Daren, avant qu’elle ne prît enfin la parole.

− Tu te nommes Daren, commença-t-elle son regard toujours fixé sur lui. Je dois te parler un instant de quelque chose d’important.

Tous les quatre s’échangèrent un regard incrédule. Daren allait ouvrir la bouche pour lui répondre, mais elle le coupa avant qu’il n’ait eu le temps de prononcer un mot.

− En privé.

Daren fronça les sourcils. Son regard croisa celui de Jaheira, qui lui signifia d’un léger signe de la tête qu’ils ne le perdraient pas de vue. Qui était cette femme ? Son accoutrement sombre rappelait à Daren celui des assassins qu’il avait croisés quelques semaines auparavant, mais quelque chose dans son visage pourtant dur lui inspirait une certaine sympathie. Il la suivit un peu plus loin, à l’écart de toute autre oreille, jetant un dernier regard à ses compagnons.

− Je serai directe, commença-t-elle. Je connais vos projets, et je peux vous aider à les réaliser. Mais je vous demanderai une contrepartie en échange.

Daren écarquilla les yeux, se demandant où elle voulait en venir.

− Excusez-moi ? Je n’ai pas bien compris ce que vous m’avez dit…

Elle souffla d’un air agacé, et répéta ses mêmes propos.

− Comment pouvez-vous savoir quels sont mes projets ?, répliqua Daren, de plus en plus méfiant. Vous connaissez mon nom, mais n’importe qui d’un peu attentif pourrait en faire autant. Si vous voulez que je vous fasse confiance, il faudra me convaincre ! Je ne connais même pas le vôtre !

Elle ferma les yeux un instant, et les rouvrit quelques secondes plus tard.

− Bien, je vais vous révéler certaines choses, mais je ne pourrais pas vous en dire davantage tant que notre marché ne sera pas conclu.

Daren n’avait pas la moindre idée de ce marché dont elle parlait, mais il l’écouta attentivement.

− Vous pouvez m’appeler Tamoko. Pour commencer, vous devez savoir que le duc Eltan est gravement malade. Et si je vous dis que celui qui prétend soigner cette maladie n’est autre que celui qui la provoque, je suppose que vous l’aviez déjà pressenti ? Oui, sûrement. Vous êtes un être particulièrement intelligent, et la tutelle de Gorion n’a pu que renforcer cet avantage.

Daren se tendit à l’évocation du nom de son défunt père adoptif. Il s’était juré de ne plus se laisser guider par ses émotions à ce sujet, et cette Tamoko ne l’amadouerait pas aussi aisément que l’avait fait Sarevok.

− Il vous a suffit de me suivre pour entendre ce nom. Ce n’est pas avec des choses aussi simples que vous gagnerez ma confiance.

Elle le regarda fixement quelques secondes, sans parler, puis continua.

− Mais cette famille ne vous connaît pas. Oh, non, pas autant que je vous connais moi… Encore une fois, j’en sais long sur vous, peut-être plus que vous-même.

Daren commençait à se lasser de son énigmatique discours, et allait faire demi-tour pour rejoindre ses compagnons, lorsqu’elle posa sa main gantée sur son épaule.

− N’avez-vous pas l’impression de ne parfois pas être totalement vous-même ?

Daren s’immobilisa aussitôt. Savait-elle ? Etait-elle au courant ? Personne ne pouvait lui avoir dit, et la coïncidence était beaucoup trop invraisemblable pour n’être que le fruit du hasard.

− Trois choses incarnent la force, reprit-elle. L’amour de la vie, la peur de la mort, et la famille. Et… une famille qui aimerait la mort aurait une particulièrement grande influence…

Elle s’approcha de lui, rapprochant ses lèvres de son oreille. Daren sentait à présent son souffle rapide et l’air qu’elle expulsait lui chatouillait doucement la nuque.

− Le sentez-vous ?

Elle lui avait murmuré ces paroles.

− Le sentez-vous, … Lui ? Il vous déteste, … vous savez ?

Daren n’arrivait plus à faire le moindre mouvement. Cette femme venait de mettre des mots sur quelque chose qu’il avait gardé enfoui au plus profond de son âme. Il entendait la voix, cette terrible voix grave et monocorde. Qu’était-elle ? Qui était-elle ?

− Vous devez entrer dans le siège de Trône de Fer.

Elle s’était éloignée de lui et avait repris son intonation naturelle.

− Je ne peux rien vous révéler de plus tant que vous n’avez pas accompli quelque chose pour moi.

Sa curiosité était trop forte. Cette femme ne mentait pas, c’était évident maintenant. Elle en savait bien plus sur lui que quiconque, et c’était une occasion inespérée de faire enfin la lumière sur ce qui lui arrivait. Il lui répondit d’un signe de tête affirmatif, et écouta sa requête.

− Au cinquième étage du bâtiment, il y a des chambres, privées. Sarevok, ainsi que son père adoptif Reiltar, y résidaient à une époque. Depuis la mort de ce dernier, c’est Cythandria, une catin qui s’est mis en tête de devenir la femme de Sarevok, qui y loge. Elle… possède un collier qui m’appartient, et je vous demande de le récupérer pour moi.

Daren haussa les sourcils d’un air dubitatif.

− Même si par miracle on arrivait à entrer dans le bâtiment, je ne suis pas sûr que cette Cythandria nous laisserait son collier sur une simple demande…

− Je ne vous demande pas de me ramener cette fille des rues en vie, le coupa-t-elle d’un air dur. Tuez-la si elle résiste.

Son regard était brûlant, et contrastait avec les traits fins de son visage.

− Et vous trouverez sans doute là-bas des preuves qui vous mettront hors de cause du meurtre dont on vous accuse…, ajouta-t-elle. Je dois vous laisser maintenant. Réfléchissez à ma proposition. Je vous recontacterai plus tard.

Daren ne répondit pas, et partit rejoindre ses compagnons. Les propos de Tamoko résonnaient encore dans son esprit, et il était partagé entre renoncer à cette mission qui n’était plus ou moins qu’un assassinat, et avoir des réponses à ses éternelles questions. Il rejoignit Jaheira, Khalid et Imoen qui le surveillait un peu plus loin, et les mis au courant du marché que Tamoko venait de leur proposer. Cependant, il ne parla pas de ses rêves, et mentionna seulement la promesse d’informations qu’elle lui avait faite.

Plusieurs minutes s’étaient écoulées depuis leur arrivée sur les docks, mais les marches du Trône de Fer demeuraient vides. Aucun garde, aucune sentinelle ne surveillait l’entrée. Cette situation contrastait particulièrement avec la vigilance exagérée qu’ils avaient dû affronter la fois précédente. Il se passait quelque chose d’étrange à l’intérieur du bâtiment. Ils poussèrent la lourde porte du manoir et pénétrèrent dans le grand hall de la guilde. Là, une petite dizaine de personnes poussait des cris de protestation devant l’escalier montant aux étages, dont deux gardes peinaient à bloquer l’entrée. « Remboursez ! », « c’est un scandale !» et autres invectives variées résonnaient avec force dans la pièce. Des projectiles improvisés volaient vers les deux sentinelles affolées de devoir tenir tête à la foule en colère. Le petit groupe s’approcha des deux gardes, et Jaheira prit la parole.

− Laissez-nous passer. Nous devons absolument monter à l’étage.

− N’approchez pas !, s’écria l’un d’eux, affolé.

− Calmez-vous, répondit Khalid. Nous sommes de la sécurité nous aussi, et nous devons voir Cythandria.

Le garde se raidit à l’évocation du nom de sa maîtresse et laissa passer le petit groupe, ne souhaitant pas s’attirer plus d’ennuis qu’il n’en avait déjà. Ils montèrent rapidement les marches et arrivèrent au premier étage, où le spectacle qui s’offrait à eux était édifiant. Il n’y avait plus ici le moindre personnel, et de nombreux meubles étaient renversés ou brisés. La plupart des décorations murales avaient été arrachées, et on aurait dit que des pilleurs étaient venus saccager les lieux.

− Quel bazar !, s’exclama Jaheira. Quand j’étais venue ici l’autre fois, c’était impeccable ! Je me demande ce qui a pu arriver…

− J’ai ma petite idée là-dessus, proposa Imoen.

Daren la dévisagea un instant, et comprit où son amie voulait en venir. Cette situation lui rappelait lui aussi un autre évènement.

− Il s’est passé le même genre de choses aux Sept Soleils, compléta-t-il. La guilde a fait faillite, et tout le personnel a déserté, n’étant plus payé. Je crois que ces gens au-dessous viennent réclamer leurs investissements…

− Montons, conclut Jaheira. Notre cible est au cinquième étage, c’est bien ça ?

Ils poursuivirent leur ascension, et surprirent au troisième étage deux hommes fouillant les quelques meubles encore en place.

− Si vous nous attaquez, nous nous défendrons chèrement !, clama l’un d’entre eux à leur attention.

Ils avaient déjà sortis leurs armes, s’attendant à faire face aux vigiles du Trône de Fer.

− Calmez-vous, leur lança Jaheira. Nous ne sommes pas ici pour vous détrousser, et encore moins de la sécurité. Nous aimerions juste avoir des précisions sur ce qui s’est passé.

Les deux hommes se détendirent, et voyant qu’aucun ne sortait ses armes, s’approchèrent plus confiants.

− Il y a une semaine environ, Reiltar, Brunos et Thaldorn ont été assassinés, commença le premier. Vous savez de qui je parle ?

Ils acquiescèrent en même temps. Comment auraient-ils pu oublier ces noms-là… ?

− Ce Sarevok, le fils adoptif de Reiltar, s’est autoproclamé chef aussitôt, reprit-il d’un air méprisant. Mais la seule chose qu’il a faite, c’est de vider les caisses, et de laisser la guilde sans argent avec des dettes colossales !

− Nous avions investi toutes nos économies dans le Trône de Fer, moi et mon frère, renchérit le deuxième. Et nous venons reprendre ce qui est à nous !

− Sarevok nous a abandonné depuis qu’il s’est mis en tête de devenir grand duc. Et il a laissé les rennes de la guilde à sa concubine, cette sorcière de Cythandria.

− De toute façon, même si elle était compétente, le Trône de Fer est ruiné, et rien ni personne n’y peut plus rien maintenant…

La situation était donc bien la même qu’aux Sept Soleils. Sarevok avait noyauté la guilde, et l’avait ensuite mise en faillite. Leur entretien terminé, les deux frères reprirent leurs fouilles des quelques objets de valeurs qui n’avaient pas encore été pillés, tandis que le petit groupe se remit en marche vers les étages supérieurs.

− C’est complètement aberrant, finit par dire Imoen. Eliminer les Sept Soleils, je comprends… Mais éliminer le Trône de Fer… ? Quel intérêt Sarevok a-t-il à faire ceci ? Si c’est bien lui qui a assassiné son père, il a tout fait pour contrôler entièrement la guilde… pour la mettre en faillite juste après ?

Personne ne lui répondit, car tous se posaient en réalité cette question. Si son but ultime était de devenir l’un des quatre ducs de la Porte, rien ne l’obligeait à abandonner une affaire rentable comme le Trône de Fer. Ils avaient à peine monté les dernières marches qui menaient au cinquième étage qu’une voix féminine aigue s’adressa à eux.

− Ah ! L’épine dans le pied de Sarevok… Je me doutais que vous viendrez ici.

La jeune femme qui venaient de les accueillir ainsi était richement vêtue de soie mauve, et portait un chapeau orangé excentrique.

− Sarevok m’avait prévenue de votre évasion de Château-Suif…, reprit-elle sur le même ton hautain. Dites-moi tout, c’est cette harpie de Tamoko qui vous envoie ? Qu’elle ne se fasse pas d’illusion ! C’est moi qu’il a choisie pour être sa femme ! Elle ne représente plus rien pour lui à présent !

Sa voix montait au fur et à mesure qu’elle lançait ses menaces. Daren se dit en lui-même que leur employeur ne leur avait pas tout dit au sujet de sa relation avec Sarevok. Probablement les avait-elle manipulés, mais ils avaient besoin de réponse, lui en particulier, et il décida de s’en tenir à leur plan pour le moment. La jeune femme était seule, et ils n’auraient aucun mal à récupérer son collier, ainsi que tout autre document intéressant.

− Bien, reprit-elle de façon tout aussi méprisante, vous êtes parvenus jusqu’ici, mais votre route s’achève maintenant. Sarevok me récompensera pour cette victoire facile.

Ils se regardèrent un instant, se demandant comment cette frêle jeune femme allait s’y prendre pour leur barrer la route. Tout à coup, elle sortit deux figurines étranges de sa robe qu’elle jeta au sol devant elle en prononçant une incantation.

− Attention ! De la magie !, s’écria Imoen.

Elle avait raison. Une épaisse fumée s’éleva du sol à l’impact des deux figurines, et deux formes gigantesques surgirent du néant. Deux ogres de plus de deux mètres étaient apparus devant eux. Daren se figea aussitôt. Il revivait cette terrible scène qu’il avait vécue lors de son départ de Château-Suif. Il serra les dents quelques secondes, luttant contre cette peur panique, et dégaina son épée. Les deux mastodontes s’avancèrent d’un pas maladroit, balayant l’air de leurs épaisses masses.

− Ecrasez-les, mes mignons !, leur ordonna-t-elle.

Khalid, Daren et Jaheira s’étaient mis en position de combat eux aussi, et préparèrent rapidement une riposte. Les deux ogres avançaient toujours, fracassant tout sur leur passage. En un éclair, Khalid et Daren effectuèrent une roulade latérale, et prenant l’un des ogres de vitesse, lui plantèrent leurs deux lames dans le flanc. Dans un cri de rage, la créature se rua sur Khalid et le projeta d’un violent coup contre le mur, avant de s’effondrer, mortellement blessée. L’autre ogre ne bougeait presque plus depuis quelques secondes. Imoen le tenait tant bien que mal en joue de sa magie paralysante, contraignant la créature se débattre en vain. La demi-elfe entama alors un enchaînement de son bâton de combat, et mit l’ogre à terre en quelques secondes.

− Khalid ! Tout va bien ?

Daren s’était précipité vers son compagnon, l’aidant à se relever.

− Ne t’inquiète pas, le rassura-t-il, le souffle court, l’armoire a amorti le choc…

La jeune mage avait les yeux furibonds, son visage crispé de colère.

− Je vais vous broyer !, éructa-t-elle. Vous étriper ! Vous briser chacun de vos os ! Vous… vous…

Sa fureur l’empêchait de s’exprimer, et ses mots laissèrent vite leur place à de nouvelles incantations. Jaheira se tourna vers elle d’un air agacé et leva la paume de sa main dans sa direction. Aussitôt, de nombreuses lianes surgirent des meubles aux alentours, et emprisonnèrent fermement la sorcière.

− Ça suffit maintenant, la coupa Jaheira d’un ton calme mais ferme. Nous ne voulons pas nous battre, mais seulement obtenir des réponses.

Les plantes l’avaient presque totalement recouverte, à tel point qu’on ne percevait plus qu’une étroite partie de son visage. Cythandria se débattait toujours avec fougue, mais sa médiocre pratique de la magie ne lui était d’aucun secours face aux pouvoirs druidiques de Jaheira.

− Fouillez tout !, ordonna la demi-elfe. Les documents, les livres, tout. Nous devons trouver des preuves des agissements de Sarevok, et de quoi nous innocenter par la même occasion.

La pièce dans laquelle se trouvait Cythandria ne contenait presque que des vêtements, et seul un petit secrétaire verrouillé renfermait des écrits. Ils ramassèrent tous les documents, n’oubliant pas le collier de la magicienne, et sortirent en vitesse du manoir en ruine. Le soir était tombé sur la Porte de Baldur, et le petit groupe rejoignit l’auberge de « L’esturgeon Sautillant » afin d’y découvrir son butin.

− Cinq rouleaux, et un registre !, s’exclama Khalid. C’est une belle prise.

Ils parcoururent les parchemins rapidement, mais ils étaient trop flous pour être utilisés comme preuve contre Sarevok, ou même pour prouver leur innocence.

− D’après ce que nous savons déjà, ces nouveaux éléments nous confirment que Sarevok est bien à l’origine de l’assassinat du duc d’Ecudargent, continua Khalid, mais hélas, aucun ne le met en cause directement… Ces trois lettres ont été écrites par un assassin du nom de Slythe, et si ce qui y est écrit est exact, les autres ducs sont en ce moment même en danger de mort.

− Et les deux autres authentifient ses projets de devenir grand duc, compléta Jaheira. Regardez ici. On parle même de nous, comme croupissant dans les geôles de Château-Suif…

Daren était resté silencieux. Il avait de son côté ouvert le manuscrit et en avait feuilleté quelques pages. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre que ce livre n’était pas un simple registre. Il tenait dans les mains le journal personnel de leur ennemi, et le paragraphe qu’il venait de terminer lui transperça le cœur.

Cette nuit du 3 Mirtul 1373, l’homme en armure noire qui avait tué son père était en réalité Sarevok.

Chapitre 5 : Révélations

Plusieurs jours de marches les séparaient de la Porte de Baldur. Malgré la découverte de la supercherie de Sarevok, ils n’étaient pas plus avancés sur ses intentions que sur celles du Trône de Fer, et devaient rejoindre le duc Eltan au plus vite. Même si leurs découvertes éclaircissaient une partie de la situation, plusieurs éléments restaient quant à eux sans réelles explications. Sarevok était bel et bien responsable de la mort de Reiltar, et c’était vraisemblablement pour régner sur le Trône de Fer à lui seul. Cependant, la supposée présence de dopplegangers dans la citadelle, si tant était qu’elle fut vraie, demeurait pour le moins mystérieuse. L’intervention de Théthoril avait perturbé les plans de Sarevok, et si son but était bien de les faire arrêter, puis sans doute exécuter, ils avaient réussi à prendre l’avantage. Mais pour combien de temps ?

Tous les quatre se dirigeaient vers le nord, en direction de la Porte. Ils n’échangeaient que peu de paroles, chacun étant concentré sur les évènements passés. La nuit était tombée depuis plusieurs heures, et ils étaient à présent suffisamment loin de Château-Suif pour faire une escale en sécurité. L’atmosphère était particulièrement lourde malgré l’heure tardive, et en dépit de leur marche haletante, tous mirent longtemps à trouver le repos sous cette canicule.

Une fontaine. De l’eau fraîche jaillissant d’une fontaine de pierre devant la grande statue d’Alaundo. Il faisait chaud ici aussi, et le soleil illuminait les arbres fruitiers aux alentours. La grande bibliothèque de Château-Suif était couverte d’une chape de plomb des plus torrides. Daren se pencha au-dessus du bassin afin d’y contempler son reflet, mais il découvrit le visage d’un petit garçon d’à peine quelques saisons. Cette scène se déroulait vraisemblablement il y a de nombreuses années, mais il n’avait pourtant aucun souvenir de l’avoir vécue. Gorion se trouvait à ses côtés, sa barbe déjà grisonnante. Quel âge pouvait-il avoir à cette époque, pour n’avoir que si peu changé durant toutes ses années ? Quelques minutes s’écoulèrent sans autre bruit que celui du clapotement de l’eau, lorsqu’Ulraunt, l’un des gardiens de la citadelle, sortit de la bibliothèque. Visiblement, Gorion l’attendait. Tous deux se mirent à marcher côte à côte, à l’écart, afin de pouvoir parler sans être entendus. Daren les observait de loin, seul, devant le bac de pierre. Il n’écoutait pas vraiment la conversation de toute façon, une conversation de « grandes personnes ». Non, c’était le reflet ondulé du ciel dans l’eau qui absorbait toute son attention.

Tout à coup, un corbeau vint se poser sur la tête de la petite statue qui décorait la fontaine. Il n’avait vu que son reflet, mais sa présence le mettait mal à l’aise. Plus loin, le tête-à-tête entre les deux hommes devenait plus bruyant, plus vif. Même s’il n’en comprenait pas le sens, Daren sentait qu’un différent opposait fortement son père au Gardien des Livres. Le corbeau le toisait du haut de son perchoir improvisé, le fixant de ses yeux noirs et globuleux. Il se sentait hypnotisé par ce volatile étrange, et ne pouvait décrocher son regard du miroir de l’onde. Daren avait la nette sensation que cet animal n’était pas naturel. Il n’avait jamais observé un corbeau d’aussi près, mais comment expliquer qu’il lui distinguait des griffes crochues et squelettiques ? Etait-ce le reflet qui le déformait à ce point ? Ce regard de jais, immobile, mort, l’empêchait de faire tout autre mouvement. Il était paralysé, à la merci de cet oiseau qui devenait à chaque seconde plus menaçant. Tout à coup, un éclat de voix derrière lui le tira de sa transe.

« Ecoutez bien ! Cet enfant scellera votre mort ! »

C’était Ulraunt.

Daren leva alors les yeux, surprit par cette étrange réplique, mais l’oiseau avait disparu. Quelque chose avait changé autour de lui, un changement à peine perceptible. Comme si le soleil s’était soudainement caché derrière les nuages. Il faisait plus sombre, bien que l’astre du jour fût toujours aussi haut dans le ciel. Daren se retourna vers son père, à présent immobile et muet. Il était mort.

Le fantôme argenté de Gorion, tel qu’il lui était déjà apparu dans un autre rêve, lui désigna le bassin qu’il venait de quitter. Daren se retourna lentement, tandis que la pénombre inexpliquée recouvrait encore davantage la voûte céleste. Il plongea les yeux dans les eaux calmes devant lui, et croisa alors son propre reflet. Il avait à nouveau vingt ans, mais le regard qui le dévisageait à travers les eaux devenues lisses n’était pas le sien. Un regard noir et figé, comme celui du corbeau. Il sentait la peur, ce sentiment d’angoisse propre à ces songes, s’infiltrer lentement dans son cœur. Après quelques secondes de malaise, la sensation s’estompa, renonçant finalement à le faire céder. Son reflet s’anima alors lentement et remua les lèvres. La voix grave et monotone s’éleva, toujours menaçante, mais terriblement familière.

« Tel père, tel fils ».

− Debout ! Le soleil vient juste de se lever, et il faut qu’on reparte tout de suite.

C’était Jaheira.

− La Porte de Baldur est à cinq jours de marche, quatre si on ne traîne pas.

Contrairement aux autres fois, son rêve ne l’avait pas bouleversé au point de lui faire perdre le contrôle de lui-même. Il se souvenait précisément de ce qui s’y était déroulé, mais n’éprouvait pas ce sentiment de terreur si particulier à chaque réveil. Sa voix intérieure avait semblait-il fini par abandonner l’idée de parvenir à le submerger de son pouvoir maléfique, et sa persévérance ainsi que le soutien de ses amis en avaient eu raison.

« Tel père, tel fils ». Cette phrase mystérieuse résonnait encore dans son esprit endormi. Que voulait-elle dire ? Son père… Tout ceci avait-il un lien avec Gorion ? Ou bien… avec son véritable père ? Ce père absent dont son tuteur ne lui avait jamais rien révélé ? Quelques gouttes d’une pluie chaude l’arrachèrent à ses réflexions, et tout les quatre se mirent en route en silence, profitant de cette averse éphémère après une nuit étouffante.

Les quelques jours de marche qui les séparaient de leur destination se déroulèrent sans incident. La menace de guerre avec l’Amn était toujours présente, mais la situation à l’intérieur du royaume s’était quelque peu détendue depuis que le fer en provenance de Nashkel circulait à nouveau librement. Les portes de la ville étaient à présent ouvertes, et même si le Poing Enflammé surveillait toujours les allées et venues, chacun pouvait entrer ou sortir à sa guise sans devoir subir un interrogatoire. Se faufilant entre les marchands qui faisaient la queue sur le large pont menant au cœur de la ville, le petit groupe était de retour à la Porte de Baldur.

− Il faut qu’on contacte « La Balafre », suggéra Khalid. Il nous conduira au duc, et nous pourrons faire le point sur ce qui s’est passé à Château-Suif.

− Restons sur nos gardes, répondit Jaheira à l’attention de ses trois compagnons. La nouvelle de notre évasion est sûrement arrivée ici avant nous, et le Trône de Fer, ou Sarevok, doit sans doute s’attendre à nous voir revenir ici.

Tous les trois firent un signe de la tête, et se dirigèrent rapidement vers le bâtiment du Poing Enflammé. Ils étaient fourbus de leur marche rythmée des derniers jours, mais la rencontre avec leur allié était prioritaire sur une quelconque escale. Daren avait appris à se repérer dans le quartier occidental de la ville, et il devina au-dessus de quelques maisons les drapeaux rouges et blancs de la milice, flottant au gré du vent. Il était sur le point de leur désigner la route à suivre qu’une une main crispée se posa tout à coup sur son bras et l’attira en arrière. C’était Imoen, qui laissa échapper un cri étouffé en désignant le mur de la bâtisse qu’ils longeaient. Khalid et Jaheira se retournèrent à leur tour, et écarquillèrent les yeux d’un air stupéfait. Devant eux, placardé en lettres capitales, se dressait un avis de recherche à leurs noms.

Les portraits des quatre compagnons sous lesquels on pouvait lire la somme de la récompense de leur capture étaient à la vue de toute la population. Daren parcourut la foule d’un regard angoissé, se couvrant le bas du visage de sa cape, et découvrit avec horreur deux, trois, puis quatre autres affiches similaires un peu plus loin. Ces annonces étaient sûrement en vue depuis quelques jours, et c’était un véritable miracle qu’ils aient réussi à s’aventurer aussi loin sans être repérés.

− Là ! Attention !, s’écria Imoen en pointant un doigt devant elle.

Une petite patrouille aux insignes du Poing Enflammé se dirigeait dangereusement dans leur direction. Daren se retourna, cachant son visage, et découvrit avec stupeur d’autres gardes qui arrivaient à l’autre bout de la rue. Pris au piège… Dans quelques secondes, l’un des soldats repèrerait inévitablement cet étrange quatuor à l’allure suspecte. Le visage de Jaheira s’éclaira alors soudainement.

− Les égouts ! Vite !

Elle se précipita au sol, soulevant la grille rouillée qui menait vers les canalisations, et avant que leurs ennemis n’aient réalisé la situation, tous les quatre avaient déserté la rue au-dessus d’eux.

− Que s’est-il passé ?, se demanda Imoen à voix haute une fois en sécurité. Le Poing Enflammé est à notre recherche ? « La Balafre » et le duc Eltan étaient pourtant de notre côté, non ? Je ne comprends pas…

Ils s’échangèrent un regard en silence. Une explication venait à l’esprit de tout le monde, mais personne n’osait la formuler à voix haute.

− À moins que…, commença Jaheira.

− À moins qu’ils ne soient morts…, acheva Daren, résigné.

Cette terrible hypothèse était hélas la plus probable. Ils défiaient le Trône de Fer depuis plusieurs semaines, et avaient réalisé jusqu’où ce dont ces hommes étaient capables. Ils devaient à présent se poser et faire le point sur la situation avant de s’aventurer plus loin. Pour le moment, Sarevok était introuvable, et aucun de leurs deux contacts n’était joignable.

− Si le duc Eltan est mort, il nous sera facile de l’apprendre en traînant dans n’importe quelle auberge, remarqua Jaheira. Nous devrions nous reposer et écouter ce qui se dit. Peut-être en apprendrons-nous plus à ce moment là.

Ils ressortirent des égouts le plus discrètement possible, et s’engouffrèrent dans la première auberge qu’ils croisèrent, « L’Esturgeon Sautillant ». Il était un peu plus de midi, et la grande salle de la taverne était pleine de monde. Les conversations étaient animées, et en peu de temps, ils avaient déjà entendus de nombreuses rumeurs. Aux dires de la population, une malédiction touchait les ducs depuis une semaine, dont le dirigeant du Poing Enflammé, Eltan, tombé gravement malade de façon inexpliquée. Son état s’était soudainement empiré, et les soins particuliers qu’il recevait ne semblaient pas avoir le moindre effet.

− Et ce n’est que le deuxième !, renchérit un autre homme qui avait lui aussi suivi la conversation. Ecudargent, et dans quelques jours, Eltan suivra le même chemin que lui !

Le duc d’Ecudargent était l’un des trois autres duc de la Porte, et vraisemblablement, était mort depuis peu. Le petit groupe se lança un regard entendu à cette évocation. Aucun d’eux n’était dupe, et il n’y avait pas la moindre malédiction sous ces assassinats.

− Ils méritent ce qu’ils ont !, intervint encore une autre personne, un homme âgé à la barbe fournie. Ce sont des faibles, qui ne tiendront pas deux jours quand l’Amn nous attaquera ! Sarevok, lui, sera un duc digne de nous !

De nombreux cris, autant d’approbation que de protestation s’élevèrent dans l’assemblée. La taverne s’était en quelques instants transformée une tribune improvisée, d’où deux factions commençaient à se dessiner.

− Sarevok ? Un duc ??, murmura Imoen à ses compagnons. Comment est-ce possible ?

Jaheira lui intima le silence d’un signe de la main. Ils étaient tous les quatre aussi surpris de la situation, mais ils trouveraient sans doute une partie de leur réponse parmi la foule.

− C’est une honte !, s’écria une femme richement vêtue. Il nous a tous ruiné avec le Trône de Fer, et maintenant, il vous promet de mettre fin au désordre qu’il a lui-même créé !

− Qu’il puise dans les ressources du Trône de Fer !, lui répondit aussitôt l’homme barbu. Nous aurons des armes pour nous défendre de ces damnés Amniens ! C’est un homme juste, qui ne lésine pas à prendre aux riches pour défendre les plus faibles !

− Mais cette guerre est une farce !, réagit encore une autre personne. C’est lui qui l’a provoquée, et il vous promet à tous d’y mettre un terme !

Le débat se poursuivit ainsi encore quelques temps, révélant de nombreux éléments cruciaux à la petite troupe, en particulier la mort du second du duc Eltan, « La Balafre »…

Ils n’étaient partis que depuis deux petites semaines, mais il leur semblait que toute la ville s’était métamorphosée en leur absence. Ils furetèrent encore quelques temps, mais une patrouille intriguée par les violents éclats de voix les contraints à quitter les lieux au plus vite. Daren, Imoen, Khalid et Jaheira s’éclipsèrent dans la foule et sortirent incognito, tandis que les gardes ramenaient le calme entre les partisans et les détracteurs de l’actuel dirigeant du Trône, Sarevok.

− Vous avez entendu ça ?, demanda Khalid. Le duc Ecudargent, mort, et pire, « La Balafre » assassiné… Je n’arrive pas à y croire…

Cette nouvelle portait un nouveau coup aux adversaires du Trône de Fer, mais expliquait la situation précaire dans laquelle ils se trouvaient.

− Si j’ai bien entendu, c’est un certain « Angelo » qui le remplace, répondit Jaheira. Je mettrais ma main à couper que ce type pactise avec Sarevok…

− Et Eltan, continua Daren. Ne me dites pas qu’il est vraiment tombé gravement malade au point d’être à l’agonie en quelques jours…

− Soit il est vraiment malade, conclut Jaheira, mais rien ne dit que cela soit arrivé naturellement… Soit c’est un mensonge qui est censé expliquer son absence de la vie publique. Auquel cas… il est peut-être bien mort lui aussi…

Dans tous les cas, cela revenait au même : leurs seuls alliés ici avaient été écartés par le Trône de Fer. La situation n’était pas brillante, et leur horizon se rétrécissait à chaque minute.

− Avec deux ducs morts, Sarevok a la voie libre pour se faire nommer à leur place, remarqua Jaheira. L’une des personnes de la taverne a dit que sa nomination aurait lieu demain dans la matinée, au palais ducal. Il nous faut absolument faire quelque chose pour l’empêcher d’y parvenir… La population est bien trop occupée par la guerre pour analyser clairement la situation, et il bénéficie d’un soutien populaire indéniable. Si on ne fait rien, la situation sera encore pire…

− À ce propos…, reprit Imoen. J’ai remarqué que les seules personnes qui s’opposaient à lui semblaient être des nobles. C’est étrange, non ?

− Vous avez entendu ce qui se passe au Trône de Fer ?, intervint Khalid. J’ai l’impression que tous ceux qui avaient investis dans cette guilde ont été ruinés. Il y a peut-être un lien ?

− C’est très probable, répondit Jaheira. Nous devrions aller y faire un tour de nouveau.

Cette dernière option était particulièrement risquée, mais ils n’avaient qu’un choix limité pour continuer leur enquête. Jetant un dernier regard suspicieux aux alentours, ils se dirigèrent vers les docks, où se trouvait le siège du Trône de Fer.

Coup monté

Une luminosité douce et familière tira Daren de son sommeil. L’ambiance calme et sereine de Château-Suif lui avait fait oublier tout le poids de ses journées précédentes. Le soleil du matin réchauffait les volets de sa chambre encore clos. Le programme de leur journée consistait à épier autant que possible les dirigeants du Trône de Fer, mais l’esprit de Daren vagabondait en admirant le présent que son père lui avait laissé. Qui était ce Koveras ? Au-delà du mystère qui l’entourait, partager le souvenir de Gorion avec lui avait effacé tout soupçon à son propos. Daren descendit les marches de bois usés de l’auberge et rejoignit ses trois compagnons qui venaient eux aussi d’arriver. Le plan à suivre était simple, et Jaheira ne mit pas longtemps à le leur exposer.

− Je suis tellement impatiente de retrouver la bibliothèque, émit Imoen qui sautillait déjà sur place.

− Rappelez-vous qu’on a à faire à des dopplegangers, nota Khalid. Nous ne connaissons pas encore leurs buts ni leur employeur, mais il est très probable qu’ils soient aux ordres de quelqu’un de haut placé.

− Le Trône de Fer ?, proposa Imoen.

− Je dirais plutôt Sarevok, ajouta Jaheira. Je vous rappelle que d’après les courriers que nous avons interceptés, il est censé se trouver avec les bandits de Valpeld en ce moment, ce que nous savons être un mensonge. Il a menti à son père, et nous ne savons pas dans quel camp il se trouve. Il est donc possible qu’il ait d’autres intentions encore plus malhonnêtes.

Le petit-déjeuner se termina rapidement, et tous les quatre prirent la direction de la grande bibliothèque. Autour de l’escalier central, de nombreuses étagères débordant d’ouvrages plus rares les uns que les autres ornaient les murs du hall gigantesque. Une ambiance studieuse planait dans la pièce, des étudiants en tenue de moine allant et venant à leurs études. La salle de réunion se trouvait au quatrième étage, et celle des sages Ulraunt et Théthoril au sixième. Tous les quatre se dirigèrent vers l’escalier et gravirent les marches, à l’affût de toute attitude suspecte d’éventuels dopplegangers.

Daren parcourut les lecteurs du regard le temps de leur ascension, à la recherche de Koveras, mais en vain. Il masqua tant bien que mal sa déception, et s’en retourna à leur mission. Des voix fortes d’un accent du nord prononcé résonnaient à l’étage des colloques, en provenance de l’une des salles de réunion. La porte derrière laquelle se trouvait vraisemblablement le Trône de Fer était encore entrouverte, leur entrevue venant sans doute à peine de commencer. Et à en juger par le ton de leurs propos, celle-ci ne se déroulait pas aussi bien que prévue. Tous les quatre s’approchèrent lentement de la porte et en surprirent quelques paroles.

− Vos agissements sont véritablement intolérables !, s’emporta une voix masculine aiguë. La Sembie sera dans l’obligation de rompre toute négociation si vous persistez dans cette voie, Reiltar !

− Calmez-vous, reprit une autre voix. Notre stratégie n’est peut-être pas facile à suivre, mais je peux vous assurer que vous n’avez rien à craindre en investissant chez nous.

− Merci Brunos, nous devrions parler plus sérieusement des convois de…

La voix marqua une pause. Quelques secondes plus tard, la voix de Brunos s’éleva à nouveau.

− Que se passe-t-il Reiltar ?

Pas de réponse. Des pas se dirigèrent vers la porte où les quatre compagnons étaient postés. Jaheira recula soudainement, faisant de grands signes de dispersion aux trois autres. La silhouette d’un homme blond richement vêtu se dessina à la porte, un regard soupçonneux dirigé vers le petit groupe qui rôdait non loin, puis ferma la porte d’un geste brusque. Daren s’avança alors et posa délicatement son oreille sur le lourd battant, mais il était bien trop épais pour laisser passer le faible son d’une simple discussion.

− On fait quoi ?, chuchota alors Imoen aux trois autres.

− Je… je peux tenter d’entrer, en bluffant quelque chose, proposa Daren. Peut-être que je pourrais apprendre quelque chose, ou au moins repérer des documents qu’on pourrait récupérer plus tard ?

Jaheira réfléchit un moment, évaluant longuement les risques que comportait cette tentative, puis acquiesça d’un signe. Daren évacua son stress autant que possible. Il était assez doué dans ce genre d’esbroufe, et comptait bien utiliser son improvisation naturelle pour obtenir un résultat. Il posa sa main sur la poignée dorée de la porte, et souffla un instant en fermant les yeux. Une fois prêt, il ouvrit la porte en grand et entra dans la pièce.

Cinq personnes autour d’une table se tournèrent en même temps vers lui. Il reconnut aussitôt l’homme blond, qui devait être Reiltar. Deux personnes à ses côtés portant un insigne gris à l’épaule devaient être Brunos et Thaldorn, ses associés. En face, deux hommes étrangement vêtus devaient être les représentants de cette guilde de Sembie, et l’un d’eux était certainement Tuth.

− Excusez-moi messieurs, mais je suis chargé par la bibliothèque de faire un compte-rendu écrit neutre de tous débat dans l’enceinte de Château-Suif, tenta Daren, d’un air sobre mais convaincu.

Les cinq hommes se regardèrent un instant, visiblement déconcertés. Reiltar se tourna vers lui brusquement et répondit d’un ton menaçant.

− Personne ne nous a mis au courant de cette mascarade !, commença-t-il. C’est un entretien privé, et …

− Allons, calmez-vous Reiltar, le coupa l’un des hommes de Sembie. Nous allons dissiper ce malentendu sereinement, et personne n’a besoin de se mettre en colère.

Daren reprit alors la parole.

− Je suis navré de vous voir réagir ainsi, monsieur. Je puis éventuellement faire exception dans votre cas, mais je vous demanderai de bien vouloir me noter instamment l’objet de votre débat, afin que je puisse l’archiver sans délais.

Il improvisait au fur et à mesure que la situation évoluait, et était bien décidé à obtenir quelque chose de concret avant que sa supercherie ne fut découverte. De nombreux documents jonchaient la table, et certains contenaient sans doute des preuves flagrantes de la trahison du Trône de Fer. Des cinq, c’était ce Reiltar qui semblait le plus particulièrement contrarié de son intervention, et il toisa aussi bien Daren et les marchands de Sembie d’un regard noir. Ses deux acolytes n’osaient pas intervenir, de peur sans doute de dire quelque chose qui ne plairait pas à leur chef. Daren était prêt à faire demi-tour, sa stratégie ayant visiblement échoué, lorsque l’un des étrangers lui tendit un parchemin qu’il venait de rédiger pendant leur altercation.

− Voilà monsieur, reprit un des deux hommes. Je suis désolé de cet incident, et nous ne voulons pas paraître impolis envers l’autorité de Château-Suif.

Il avait appuyé son regard sur le dirigeant fou furieux du Trône de Fer en prononçant ces paroles, et s’inclina en signe de respect. Daren s’empara du rouleau, et sortit de la pièce en esquissant lui aussi une révérence. Jaheira, Khalid et Imoen l’attendaient, impatients, et il s’approcha d’eux un grand sourire aux lèvres.

− Ils ont des tas de documents sur leur table, expliqua-t-il dans un chuchotement en arrivant à leur hauteur. On devrait pouvoir trouver un moment quand ils feront une pause pour en dérober quelques-uns. Ah, et j’ai obtenu quelque chose sinon. L’objet de leur réunion.

Les trois autres l’écoutaient attentivement. Daren déplia le parchemin et le leur lut.

« Débat sur l’état des relations commerciales entre la guilde des marchands d’Ordulin et le Trône de Fer. »

− Bon, reprit Daren. Ce n’est pas brillant, je l’avoue… Mais je pense toujours que l’un de nous pourrait s’introduire un peu plus tard dans la pièce. Ou attendre ce soir, pendant leur déjeuner, pour s’introduire dans leur chambre…

Tous les quatre discutèrent quelques minutes de la stratégie à adopter, mais Jaheira et Khalid ne connaissait pas les lieux, et s’en remettaient à l’avis de leurs deux compagnons. Daren réfléchit un instant, et proposa.

− J’ai une idée. Allons voir Ulraunt, au sixième. Il faut se renseigner sur l’endroit où ils logent.

Tous approuvèrent vivement, et ils reprirent la montée des marches de l’escalier central.

− Tu connais personnellement ce Ulraunt ?, lui demanda Khalid.

− C’est un vieux croûton sourd comme un pot, répondit Imoen à sa place d’un air désabusé, mais il pourra peut-être nous renseigner… Je préfèrerai demander à Théthoril, si on en a l’occasion…

Daren avait déjà rencontré les dirigeants de Château-Suif avec Gorion, durant son enfance. Il avait souvenir de vieillards perpétuellement enfouis sous leurs livres, mais des deux, Théthoril avait été plus proche de son père adoptif et s’était toujours montré plus compréhensif et amical envers lui.

Ils étaient à peine arrivés en haut des marches qu’un homme en armure montant en courant derrière eux les héla d’une voix forte.

− Halte ! Tous les quatre, arrêtez-vous !

Tous s’exécutèrent en même temps, surpris par cette injonction autoritaire. L’homme les rejoignit, essoufflé. Il avait l’uniforme des gardes de la citadelle et son arme était sortie du fourreau.

− Pas un geste ! Vous êtes en état d’arrestation ! Veuillez me suivre immédiatement à la garnison.

Daren écarquilla les yeux d’un air ahuri. Il regarda tour à tour chacun de ses camarades, qui étaient visiblement aussi stupéfaits que lui. Après quelques secondes de stupéfaction, il parvint à prononcer quelques mots.

− Que… Qu’est ce qui se passe ? Qu’est ce qu’on nous reproche ?

Le garde fronça les sourcils et leur répondit d’une voix menaçante.

− Ne vous moquez pas de moi ! Vous avez été vus, tous les quatre, rôdant autour d’invités de la citadelle en pleine réunion, et l’un de vous à même été aperçu sortant de la pièce ! Le niez-vous ?

Daren était abasourdi. Même si quelqu’un les avait observés et dénoncés, ils n’avaient rien fait de mal. Rien du moins qui ne méritait une telle attitude.

− Et donc ? Qu’est ce que cela prouve ?, lui rétorqua Jaheira, haussant elle aussi le ton.

− Parce qu’on vient de les retrouver sauvagement assassinés !, répliqua aussitôt le garde. Vous êtes accusés du meurtre du Brunos Costak, Thaldorn Tenhevich et Reiltar Anchev, ainsi que de deux ambassadeurs de Sembie !

Stupeur. Ils venaient de quitter les lieux, et il était invraisemblable que tous ces hommes soient morts aussi vite. Qui ? Comment ? Daren n’en croyait pas ses oreilles. Des milliers de questions s’entrechoquaient dans son esprit, sans savoir par laquelle commencer.

− Mais… je… Vous êtes sûrs ? Nous n’avons tués personne !, finit-il par dire.

− C’est ridicule !, renchérit Jaheira. Nous n’avons rien à nous reprocher !

Tous les quatre étaient scandalisés des accusations portées contre eux et protestaient de plus en plus fort, jusqu’à ce que le garde les invite à le suivre à l’étage inférieur.

− Suivez-moi. Nous allons bien voir ce que valent vos belles paroles !

Le garde s’arrêta devant la porte ouverte de la salle de réunion. La même qu’ils avaient espionnée peu de temps avant. Daren s’avança de quelques pas, et bloqua tout à coup sa respiration. Cinq cadavres ensanglantés gisaient au sol, violemment assassinés. Il recula sous l’effet de la stupeur, ne pouvant articuler un mot. Jaheira et Khalid étaient eux aussi bouche bée, et Imoen avait plaqué sa main contre son visage afin de ne pas hurler à la vue de ce spectacle horrible.

− Suivez-moi !, reprit le garde d’une voix autoritaire.

Le petit groupe était en état de choc, et se résigna à accompagner la sentinelle jusqu’à la garnison en silence. Une fois sur place, le garde sortit une clé rouillée de son trousseau et ouvrit la porte grinçante de la cellule.

− Entrez là-dedans, et laissez ici vos affaires personnelles. Epées, arcs, armes en tout genre. Et vos sacs aussi. Je vous tiendrai au courant de votre situation une fois que votre sort aura été décidé.

− Nous n’avons rien à nous reprocher, lui répondit Jaheira. La justice n’a qu’à faire son travail, et nous serons rapidement innocentés.

Le garde ne répondit pas, et sortit de la pièce en emportant leurs affaires, les laissant seuls dans la cellule sombre et malodorante.

Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, sans un bruit. Jaheira frappa d’un grand coup les barreaux devant elle en pestant.

− C’est pas possible ça ! C’était un piège, énorme ! Et on est tombé dedans ! On s’y est même précipité !

− Mais tout cela n’a aucun sens, dit Imoen déconcertée. Qui pourrait avoir intérêt à tuer les dirigeants du Trône de Fer, juste pour nous faire accuser ? C’est complètement absurde…

− Je suis tout à fait d’accord avec toi Imoen, renchérit Khalid d’un air soucieux. Je vous rappelle que nous ne sommes venus à Château-Suif que parce que nous avons trouvé des parchemins trahissant cette réunion secrète…

− J’ai parfois l’impression que nous sommes menés par quelque chose qui nous dépasse depuis le début, conclut Daren. Vous n’avez pas cette sensation, vous aussi ?

Il avait souvent cette impression d’évoluer dans un décor de scène, où d’inexplicables traces de peintures fraîches étaient comme autant d’évènements incompréhensibles. Comme si la pénurie de fer, la guerre contre l’Amn, et le Trône de Fer lui-même n’étaient que des illusions, des marionnettes ne servant qu’à rendre plus crédible la comédie dans laquelle ils étaient involontairement engagés.

− Nous n’avons rien à nous reprocher, conclut Khalid. La seule chose que nous pouvons faire est d’attendre que cette sordide affaire soit élucidée, et nous serons alors innocentés.

Daren avait la nette impression que tout ne serait pas aussi simple, et s’il s’avérait que tous ces évènements n’étaient pas liés par de simples coïncidences, leur innocence ne serait plus aussi évidente. Une heure s’écoula, où chacun s’était résigné à attendre son sort en silence. Les yeux de Daren s’étaient petit à petit adaptés à la pénombre ambiante, et il parcourait la pièce du regard, à l’affût de toute option d’évasion. Cependant, Jaheira et Khalid avaient déjà exploré les lieux de leurs yeux d’elfes dès leur arrivée, et avaient conclu à l’impossibilité de ce plan avant lui. De plus, tout équipement leur ayant été confisqué, il était d’autant plus délicat d’établir un plan de fuite dans ces conditions.

Des bruits retentirent devant la porte de la caserne, et celle-ci s’ouvrit brusquement. Un homme visiblement âgé s’avança d’un air décidé vers la cellule où se tenaient les quatre compagnons. Un homme que Daren reconnut aussitôt. C’était le premier doyen de la citadelle, Ulraunt.

− Vous êtes vraiment ignoble !, commença-t-il d’une voix agressive en direction de Daren. Vous, et tous vos compagnons ! Comment avez-vous pu tuer ainsi Brunos Costak, Thaldorn Tenhevich et Reiltar Anchev ?

Daren n’en croyait pas ses yeux. Même le sage dirigeant de Château-Suif les accusait sans preuve. Le jeune homme prit la parole et tenta une explication rationnelle.

− Ecoutez-nous ! Nous ne sommes pas des assassins ! Nous n’avons tué personne, et nous ne sommes en rien responsables de ces cinq meurtres !

− Balivernes !, lui rétorqua Ulraunt. Quelqu’un vous a vu sortir de la salle de réunion du Trône de Fer ! Et vous trois, vous montiez la garde !, continua-t-il en direction des autres.

Ils devaient admettre que c’était la vérité. Daren était bien entré dans leur salle de réunion, et ses compagnons surveillaient bien les environs pendant ce temps. Ulraunt reprit alors.

− Un homme du nom de Koveras a repéré vos agissements et nous les a signalés au plus vite. Il certifie avoir vu ce chenapan entrer dans la pièce, et sortir une fois ses meurtres accomplis !

− Ce n’est que partiellement vrai, intervint Jaheira. Nous reconnaissons avoir espionné le Trône de Fer, mais pas d’avoir tué qui que ce soit ! Ce sont des mensonges !

Mais Daren ne l’écoutait plus. L’homme qui les avait trahis était ce Koveras. Un ami de son père… Comment avait-il pu être aussi naïf ? Ce n’était qu’un traître de plus à la solde du Trône de Fer ! Il bouillait de rage intérieurement de s’être laissé berner par cet homme aussi facilement. Il l’avait simplement écouté, le nom de Gorion ayant endormi sa vigilance. Daren serra les poings si forts qu’il sentait ses ongles lui lacérer la paume des mains. Le simple souvenir de ce félon parlant avec douceur de son père adoptif le mettait hors de lui. Jaheira, puis Khalid et Imoen débattaient furieusement avec Ulraunt, jusqu’à ce que le vieil homme élevât soudainement la voix.

− Il suffit !

Cette injonction ramena le calme dans la petite pièce. Il reprit alors d’un ton sans réplique.

− Vous croyez que je ne me suis pas renseigné ? Je sais qui vous êtes, ajouta-t-il en direction de Khalid et Jaheira. Tous les quatre, vous avez juré la perte du Trône de Fer, et vous n’êtes venus ici que dans le but d’en finir avec eux !

Il se tourna vers Daren, et souffla d’un air méprisant.

− Et dire que Gorion vous faisait confiance… Mais moi, je me suis toujours douté que vous finiriez ainsi !

Daren sentit qu’il allait exploser, et avait maintenant du mal à se retenir pour ne pas hurler.

− De toute façon, il n’y a pas que ce témoignage qui vous condamne, continua Ulraunt. Nous avons retrouvé dans vos affaires un anneau appartenant à l’une des victimes, et je ne vois pas comment il aurait pu atterrir dans votre sac sans que ne soyez responsables de ces meurtres abominables !

Le sang de Daren se figea. Ses compagnons s’échangèrent un regard d’incompréhension. Cet anneau, le « présent » de son père, n’était qu’un élément de plus de l’engrenage infernal dans lequel ils avaient mis la main. Daren ne savait plus quoi répondre, et le sourire sarcastique d’Ulraunt l’empêchait de penser. Une colère aveuglante l’envahissait lentement, anesthésiant toute tentative de réflexion.

Le vieil homme fit alors demi-tour, et conclut par cette phrase terrible.

− Vous finirez tous pendus, j’y veillerai personnellement !

Il claqua la porte derrière lui, et Daren frappa le mur de la cellule de toutes ses forces. Une légère fissure se dessina sur la paroi tandis qu’une brume rouge envahissait son esprit. Les propos d’Ulraunt l’avaient mis dans une telle fureur qu’il sentait une rage familière lui brûler l’intérieur du corps. Son pouvoir se réveillait petit à petit, attisé par sa colère.

Jaheira, Khalid et Imoen s’était réfugiés contre les barreaux à l’opposé, et le dévisageaient à présent d’un air terrifié. Sa respiration était de plus en plus rapide, et les battements de son cœur l’empêchaient d’entendre les cris de ses compagnons. Seule comptait cette haine absolue, ne laissant que le sang et la mort comme seule échappatoire. Il sentait son visage se déformer, et avait à présent du mal à distinguer les personnes devant lui. Ulraunt avait réveillé la chose, et il sentait sa volonté s’amenuiser à mesure que les souvenirs de ses paroles et de celles de Koveras hantaient son esprit. La mort et l’appel du sang se répandaient dans ses veines, et il devait lutter pour se souvenir encore que c’étaient ses compagnons qui se trouvaient auprès de lui. Sa mince parcelle de lucidité peinait à rivaliser avec le terrible et grisant pouvoir qui s’échappait de son corps.

À la limite de perdre définitivement connaissane, Imoen s’avança lentement vers lui, et le serra de manière inattendue dans ses bras. Le temps se figea pendant une seconde, et la sensation qui grondait dans son esprit s’immobilisa, puis céda. Son premier réflexe fut de lever le poing, mais le contact chaleureux de son amie agissait comme de l’eau fraîche et pure sur une plaie. Il réalisa alors la situation, reprenant ses esprits, et des larmes coulèrent silencieusement sur ses joues.

− Pardon…, lui murmura-t-il à l’oreille. Je suis… désolé…

− Chhhuut, ce n’est rien. C’est fini.

Ils restèrent ainsi enlacés quelques secondes avant qu’Imoen ne relâchât son étreinte et ne retournât s’asseoir sur l’une des paillasses de leur cellule. Daren respirait fortement, reprenant son souffle. La lutte contre cette force maléfique lui avait toujours beaucoup coûté, et il en ressortait à chaque fois physiquement épuisé.

− Je… excusez-moi, vous tous. Je ne sais pas ce qui m’a pris, et…

− Nous savons tous ce qui t’a pris, le coupa Jaheira. Et nous savons aussi que tu fais ce que tu peux pour lutter.

Elle s’arrêta et fixa Daren dans les yeux.

− Réponds-moi maintenant sans mentir. As-tu tué ces personnes du Trône de Fer ?

Il se doutait de la question, et il lui retourna son regard. Tous attendaient sa réponse.

− Non.

Quelques secondes s’écoulèrent encore sans un mouvement.

− Bien, reprit Jaheira, le visage grave. Dis-moi, de quel anneau parlait-il, alors ?

Daren hocha la tête de haut en bas lentement. Il ne pouvait plus s’épargner une explication sur le sujet.

− Je vous ai dit que j’avais rencontré ce Koveras, hier, commença-t-il. Mais je ne vous ai pas tout dit.

Il s’arrêta, terriblement gêné d’avoir laissé cet élément de côté à ses compagnons.

− Il m’a parlé de Gorion. Il m’a dit qu’il le connaissait bien, que c’était son ami. Et…

Il poussa un soupir.

− Il m’a donné un anneau, celui dont parlait Ulraunt, en me le présentant comme un cadeau de mon père pour moi. Et… et je l’ai cru.

Il s’interrompit de nouveau instant, hésitant à croiser le regard de ses compagnons.

− J’ai préféré garder ça pour moi…, avoua-t-il en baissant les yeux. Je n’ai aucun souvenir concret de mon père, et je ne voulais pas le partager tout de suite, je… Je suis désolé, j’ai été vraiment très naïf.

Khalid intervint à son tour.

− Tu n’as rien à te reprocher, et je comprends tout à fait ta réaction. Tu es le fils adoptif de Gorion, et c’était facile de jouer sur tes sentiments pour te manipuler. Tu n’es en rien responsable de ce qui s’est produit.

Jaheira s’approcha de lui, le contraignant à redresser la tête.

− Les plus beaux souvenirs de Gorion sont ici, lui dit-elle en pointant un doigt sur son front. Tant que tu auras ceux-ci, tu n’auras pas besoin d’un anneau ou de quoi que ce soit…

− C’est vraiment n’importe quoi…, intervint Imoen, qui avait tenté de mettre un peu d’ordre dans les évènements. Dans quel camp est ce Koveras ? Et qui est-il ? On a encore jamais entendu parler de lui avant, et voilà que les chefs du Trône de Fer sont assassinés sous notre nez, et qu’il nous met ça sur le dos ! Vous ne pensez pas que ça peut être lui, le meurtrier ?

Il n’était pas impossible qu’elle ait raison, tout du moins sur l’invraisemblance de la situation. Cette histoire défiait en effet toute logique. Ils venaient de tomber dans un piège très habilement tendu, et n’avaient pas la moindre idée de qui tirait les ficelles. Et dans cet épisode, le Trône de Fer semblait aussi manipulé qu’eux-mêmes pouvaient l’être. Toute la question était de savoir par qui… La discussion continua quelques minutes, puis chacun retourna à ses méditations, cherchant désespérément une explication, ou plus concrètement un moyen d’évasion.

Une heure s’écoula à nouveau dans la pénombre, l’espoir de recouvrer leur liberté s’amenuisant à chaque minute qui passait. Un rayon de lumière zébra tout à coup le sol et illumina la pièce. Quelqu’un ouvrait lentement la porte à l’autre bout. Daren se redressa aussitôt et saisit les barreaux à pleine main, les yeux rivés sur leur mystérieux visiteur.

Une silhouette noire en contre-jour s’avança précautionneusement, visiblement seule. Elle portait de nombreux sacs sur ses épaules, courbée sous le poids de son équipement. À cette distance, il leur avait semblé qu’Ulraunt était revenu leur annoncer leur sentence, et la mince lueur d’espoir qui venait de naître vacilla dangereusement. Toutefois, son silence inexpliqué les maintenait dans le doute : pourquoi ne se vantait-il pas de leur prochaine exécution ?

Tous les quatre s’étaient relevés et observaient maintenant la scène devant les barreaux de la cellule. Daren mit quelques secondes pour s’adapter à la luminosité extérieure, et reconnut alors celui qui venait d’entrer. Il n’y avait qu’une seule personne qui ressemblait à ce point au doyen de Château-Suif. C’était l’autre doyen. Théthoril.

− Mes amis, commença-t-il à voix basse. Je suis ici pour vous aider.

Le vieil homme déposa ses sacs et s’avança vers Daren.

− Je sais que tu n’as tué personne, reprit-il. Ni aucun de vous. Ulraunt a toujours éprouvé une jalousie intense envers Gorion, et cette occasion n’a été qu’un prétexte pour assouvir une vengeance par procuration. Je l’ai entendu se faire manipuler par ce Koveras, et j’ai décidé de ne pas le croire. Je ne vous poserais qu’une question, mes amis. Répondez-moi sans détour. Puis-je vous faire confiance ?

Il regarda tour à tour les quatre compagnons, qui l’écoutaient les yeux écarquillés. Daren répondit le premier par l’affirmative, aussitôt imité par les autres. Théthoril les considéra un instant, sondant leur sincérité, puis fit demi-tour en se baissant vers les sacs qu’il venait de déposer.

− Bien. Voici votre équipement, leur dit-il en leur tendant leurs besaces. Vous en aurez besoin pour continuer votre périple.

Il marqua une pause, et sortit d’un pan de sa robe une bourse contenant une poudre couleur or tandis qu’ils récupéraient leurs affaires. Théthoril fronça les sourcils, le visage tendu, et reprit en direction des quatre prisonniers.

− Tenez-vous tous les quatre par la main.

Daren, Khalid et Jaheira se regardèrent un instant, incrédules, puis s’exécutèrent.

− Un sort de portail, dit doucement Imoen, fixant Théthoril qui commençait à saupoudrer la substance dorée en cercle autour de la cellule. C’est de la magie de très haut niveau…

− Exactement jeune fille, lui répondit le vieil homme sans lever les yeux.

Daren observa le doyen à nouveau. Cet homme était donc lui aussi un mage, comme son père. Il avait formé un arc de cercle de cette étrange poussière en partant des murs, et il tenait maintenant ses mains devant lui, la paume vers le sol.

− Je vais vous transporter à l’extérieur des murs, expliqua-t-il. Tenez-vous la main pour que je puisse commencer mon incantation.

Tous les quatre remercièrent chaleureusement leur sauveur, qui commençait déjà à entamer d’étranges vocalises. La poudre autour d’eux s’illumina petit à petit, éclairant la pièce d’une lueur jaune vif. Imoen tenait fermement la main de Daren dans la sienne, contemplant la prouesse magique de son aîné d’un air ébahi. Une sorte de mur translucide de la même couleur s’éleva au-dessus du cercle, avant d’englober le petit groupe. La voix de Théthoril allait crescendo à mesure qu’il déclamait ses paroles magiques, et on sentait que sa concentration atteignait maintenant son paroxysme. De petits éclairs argentés crépitaient tout autour d’eux, et des arcs électriques se mirent à traverser la cellule. L’incantation durait depuis presque dix minutes, et dans un ultime cri du sage, tout disparut en un éclat argenté aveuglant. Daren, Imoen, Khalid et Jaheira avaient fermé les yeux face à la lumière insoutenable, et seules leurs mains étreintes les reliaient encore à la réalité. Le bruit cessa soudainement, ainsi que la puissante voix de Théthoril. Quelque part au loin, on distinguait le chant familier des oiseaux. Tous les quatre ouvrirent les yeux en même temps, découvrant devant eux d’épaisses murailles dressées, celles de Château-Suif.

Ils étaient sortis.

− Filons d’ici, leur murmura Jaheira d’un signe.

Les autres la suivirent aussitôt. Le soir commençait à tomber sur la côte, et le soleil rougeoyant se reflétait sur la mer, illuminant le ciel d’une lueur rose orangée. Ils étaient enfin libres, et Daren emplit ses poumons de l’air pur du large qu’il avait cru ne jamais plus revoir. Ils venaient d’échapper à une terrible sentence, et tous avaient conscience que Théthoril venait de les tirer des griffes de la mort. Ils devaient profiter de la chance qui leur était offerte et s’échapper au plus vite. Il fallait retourner à leur point de départ, à la Porte de Baldur. « La Balafre » et le duc Eltan devaient être mis au plus vite au courant de la situation.

Cependant, ils n’étaient pas partis depuis plus de quelques minutes que Daren s’arrêta, le visage perdu dans le vague.

− Ce n’est pas vrai…, se lamenta-t-il en se frappant le front. Ce n’est pas possible…

Les trois autres se retournèrent en même temps.

− Qu’est ce qui se passe ?, demanda Imoen. Tu vas bien ?

Il devina à son visage qu’elle s’inquiétait encore de son état, ce qu’il ne pouvait décemment lui reprocher après sa « crise » un peu plus tôt dans la cellule.

− Il faut qu’on avance, vite, la coupa Jaheira. Ils se sont peut-être déjà aperçus de notre fuite, et nous ne pouvons pas prendre le risque de nous faire capturer à nouveau !

Mais Daren ne bougeait toujours pas. Son visage s’éclaira un temps, puis s’assombrit aussitôt. Il ferma alors les yeux en secouant lentement la tête.

− Comment ai-je pu être aussi naïf…, reprit-il. Tout est tellement évident maintenant !

Les trois autres s’étaient arrêtés eux aussi.

− Vous ne comprenez pas ?, continua-t-il. Koveras !… Mais bien sûr ! Ce nom ne vous rappelle rien ? Vraiment rien ?

Jaheira et Khalid fronçaient les sourcils, cherchant où leur compagnon voulait en venir, mais il lut sur le visage Imoen qu’elle venait elle aussi de réaliser. La jeune femme inspira une longue bouffée d’air et plaqua une main devant sa bouche d’un air stupéfait. Les deux demi-elfes la dévisageaient elle aussi à présent, intrigués. Elle se tourna vers Daren, les yeux écarquillés.

− Cet homme que tu as rencontré… c’est…

Daren hocha lentement la tête d’un signe affirmatif et résigné. Au moins avaient-ils enfin trouvé qui les avait manipulés depuis le début.

− Ce Koveras…, expliqua-t-il, n’est autre que Sarevok !

Retour aux sources

Château-Suif. Daren ne s’était jamais absenté aussi longtemps de sa maison natale. Le périple incroyable qu’il avait vécu ces dernières semaines l’avait tellement bouleversé qu’il en avait presque oublié la majestueuse et bienfaitrice silhouette de la citadelle surplombant la mer. Imoen était elle aussi animée de cette même ferveur, et leurs dix jours de marche pour y parvenir furent des plus silencieux.

Il avait découvert le monde, ce dont il avait toujours rêvé, mais ce n’était que maintenant qu’il réalisait ce que Château-Suif avait de si particulier : un univers de livres et de connaissance, à l’abri de la misère et de la violence des villes. Le monde extérieur était à la fois si plein de vie, en effervescence, mais aussi tellement vide de savoir et de sagesse. Le duc Eltan leur avait fourni un ouvrage d’une extrême rareté de sa collection, ce qui était le gage d’une entrée entre les murs de la citadelle. Leur mission était d’espionner le colloque marchand qui réunissait à la fois les dirigeants du Trône de Fer et ceux d’autres chefs de guildes étrangères, mais Daren avait du mal à s’y consacrer pleinement. Son esprit vagabondait à une multitude de souvenirs, de joies et de mélancolies. Il repensait à son père, ce merveilleux précepteur qui lui avait transmis le goût du savoir et de la persévérance, et qui avait fait de lui la personne qu’il était aujourd’hui. Des larmes lui montaient aux yeux alors qu’il songeait à ce passé désormais révolu, et croisant son regard avec celui d’Imoen, ils s’échangèrent sans un mot un sourire chargé de nostalgie.

− Nous ne sommes encore jamais entrés entre ces murs, dit Jaheira en désignant les murailles qu’on apercevait au loin. À quoi ressemble l’intérieur ? On raconte que c’est assez impressionnant.

Daren avait du mal à donner un avis impartial et objectif. Pour lui, Château-Suif était à la fois la normalité et en même temps le lieu le plus extraordinaire qu’il n’ait jamais visité, mais seule Imoen pouvait comprendre cette contradiction. Il était si impatient et à la fois si anxieux de retrouver les murs de son enfance qu’il avait du mal à trouver la patience d’expliquer à Jaheira ce qu’il en retournait. Quelques minutes plus tard, ils franchissaient la herse de l’entrée principale, après avoir remis leur précieux écrit au gardien du portail. Daren ferma les yeux un instant, humant les odeurs familières de ces murs clos. Les jardins et l’entrée de la grande bibliothèque se dressaient devant eux, dominés par la noble statue du prophète Alaundo, fondateur de la citadelle.

− Tu nous conduits à l’auberge ?, demanda Jaheira à Daren.

Il sursauta à ce retour à la réalité, et acquiesça d’un hochement de tête.

− Suivez-moi, leur proposa Imoen, laissant ainsi à Daren les quelques minutes de solitude qu’elle lui savait nécessaire.

Alors que ses trois compagnons traversaient les allées en direction de l’auberge, Daren ses pas lents le menèrent instinctivement vers l’écurie, profitant de chaque seconde de ces retrouvailles inoubliables. De nombreux souvenirs de son passé, de Gorion, lui revenaient à l’esprit en désordre. Il se rappelait précisément de sa dernière journée en ces murs, sa dernière journée où il avait encore un père.

« Daren ! Ohé ! Daren ! »

Une sensation de déjà-vu l’arrêta aussitôt. Il connaissait cette voix, et cette situation lui était étrangement familière.

− Si c’est pas quelqu’un que je penserais jamais revoir d’ici un million d’années !

C’était Hull. Un sourire radieux sur le visage et les bras tendus, il avançait vers Daren, visiblement ravi de retrouver son ami.

− Tu es enfin de retour ! Je croyais vraiment ne jamais te revoir !, ajouta-t-il dans un grand rire sonore. Qu’est ce que tu deviens ?

Daren lui rendit son sourire, mais la mélancolie et le souvenir encore douloureux de la mort de Gorion l’empêchaient de partager pleinement sa joie.

− Je sais pour Gorion, reprit-il d’une voix plus sobre. Je… Nous avons tous été attristé de sa disparition, et de te savoir sans protection dans la nature…

Il s’arrêta, ne sachant pas comment continuer cette conversation sans paraître déplacé, puis reprit d’un ton plus joyeux.

− Mais tu es revenu, c’est l’essentiel ! Qu’est ce que tu as fait de beau dehors ? Tu as des choses à raconter, je suppose ?

Daren hésita un instant. Il ne voulait pas parler de certains évènements, les jugeant encore trop sensibles pour être divulgués.

− Oh, j’ai parcouru un peu tout le pays. On enquête avec des amis sur les problèmes de fer et de brigands dans les environs.

Hull fit une moue admiratrice, réalisant qu’il n’avait plus en face de lui le petit garçon qui courait dans les allées de Château-Suif.

− Tu es devenu un vrai guerrier maintenant. Gorion serait fier de toi, je peux te l’assurer.

Il marqua une pause un instant, le dévisageant d’un air à la fois admiratif et paternel, puis continua.

− Et Imoen ? Je suppose qu’elle est avec toi, non ?

Daren se remémora les détails de cette nuit-là. Lorsqu’il était parti, son amie s’était échappée et enfuie à son tour pour venir clandestinement à sa rencontre. Daren lui répondit d’un sourire complice.

− C’est bien ce que je pensais… Les deux garnements inséparables… Je la voyais mal rester seule ici pendant que tu irais te balader dehors !

− Au fait Hull, le coupa Daren. Je voulais te demander… Tu as vu des choses… suspectes ces derniers temps, ici ?

Hull lui fit un grand sourire.

− Ah ! je vois. Tu n’es pas vraiment revenu pour de bon, c’est ça ? Tu es encore sur une enquête ?, lui dit-il avec un clin d’œil. Hé bien, qu’est-ce que je pourrai te dire… Tu sais, je passe beaucoup de temps à l’extérieur, je sais pas vraiment ce qui se passe dans la bibliothèque elle-même. Mais sinon… Ah, oui, peut-être que ces derniers jours, on a reçu pas mal de nouvelles personnes. Des commerciaux, je crois, venus de loin.

Il ne pouvait s’agir que de membres du Trône de Fer, ou de leurs interlocuteurs étrangers, mais Hull n’avait pas l’air d’être très au fait de la situation.

− Rien de plus, sinon ?, insista Daren.

Hull fronça les sourcils un moment, une main sur le menton.

− Non, vraiment, je suis désolé. Tu sais, je suis souvent dehors, et les personnes qui viennent à Château-Suif passent le plus clair de leur temps à l’intérieur des murs.

Ils discutèrent quelques minutes, évoquant les souvenirs de leur passé commun. Daren le salua chaleureusement et prit congé de son ami. Une fois seul, son regard croisa un instant celui de la grande statue d’Alaundo. Il s’en approcha instinctivement, une multitude d’images s’entrechoquant dans son esprit, et resta ainsi quelques minutes, immobile, bercé par la douce agitation qui pouvait régner en ces murs. Le grincement de la lourde porte de la bibliothèque le tira tout à coup de ses méditations, et une voix âgée et familière s’éleva alors derrière lui.

− Mais c’est bien le jeune Daren qui est là !

Un vieil homme, vêtu de la tenue traditionnelle des moines de Château-Suif, s’approcha de lui, un large sourire ridé sur le visage. Karan. Daren le reconnut aussitôt. Il avait été l’un de ces maîtres, qui avait suppléé Gorion lorsqu’il s’absentait ou était occupé à d’autres tâches. C’était un maître sage et posé, mais il lui manquait le panache et la prestance de son père adoptif. Karan s’approcha de lui, lui tendant une main amicale.

− Que je suis heureux de te revoir en bonne santé ! Nous avons craint le pire, après la mort de Gorion…

Il s’arrêta, visiblement encore très peiné du décès de leur maître à tous.

− Nous avons tant pleuré sa mort, tu sais. Il t’avait pris sous son aile, et de te savoir seul sans lui nous a causé beaucoup de soucis… Je suis vraiment désolé que nous n’ayons pas réussi convaincre Théthoril et Ulraunt… Il semblerait que pour eux, les règles ancestrales de Château-Suif soient plus sacrées que la vie de quiconque…

Théthoril et Ulraunt étaient les deux dirigeants actuels de la citadelle. C’étaient deux moines érudits qui avaient pour tâche de faire respecter les traditions de la ville-bibliothèque. Gorion lui avait raconté un jour que lui-même avait été pressentit pour obtenir l’un de ces postes, mais aussi qu’il était bien trop indomptable et indiscipliné pour accepter de se conformer à des règles que lui-même jugeait obsolètes. Néanmoins, ces deux là étaient peut-être à même de leur fournir des renseignements sur le petit groupe du Trône de Fer ainsi que leurs motivations.

− Karan, que pourriez-vous me dire à propos de ce qui se passe ici, d’étrange ou d’inhabituel par exemple ?

Karan hocha la tête lentement, cette question lui remémorant vraisemblablement quelque chose.

− Etrange et inhabituel… C’est exactement les mots que j’aurais employés…

Il l’invita à s’asseoir sur l’un des bancs devant la statue pour poursuivre leur conversation.

− Ces derniers jours, plusieurs personnes, qui se sont présentées comme des membres d’une guilde de marchand du nord du royaume, sont arrivées ici. Ils ne représentent pas le public habituel de ces lieux. Leur chef, un certain Reiltar, est un personnage sans-gêne et grossier. Je suppose qu’ils ont dû payer le prix d’entrée, mais je peux te dire que beaucoup d’entre nous trouvent leur attitude voyante et déplacée.

Daren se souvenait de l’ambiance calme et austère de la bibliothèque, et s’imaginait sans mal le désordre que pourrait y créer un petit groupe de m’as-tu-vu.

− Ça c’est pour l’inhabituel. Mais il y a aussi de l’étrange…

Il s’arrêta, inquiet, et jeta un œil aux alentours afin de s’assurer que personne n’épiait leur conversation. Il reprit alors d’une voix presque réduite à un murmure.

− Un homme est arrivé ici il y a une semaine environ. Un homme à l’allure pourtant ordinaire, mais qui nous a tous mis mal à l’aise plus d’une fois. Depuis son arrivée, j’ai été témoin d’évènements… étranges, c’est le mot. Des étudiants, des moines, des copistes, sont toujours affairés dans la bibliothèque, tu sais ça, il en a toujours été ainsi en ces murs, et ceux qui portent la bure traditionnelle se ressemblent de loin.

Karan était visiblement assez troublé, et on sentait qu’il ne savait pas comment amener ce qu’il avait à dire sans qu’on ne le prît pour un affabulateur.

− J’ai… j’ai surpris quelque chose d’inconcevable. Un des étudiants avait baissé sa capuche et venait de finir la lecture d’un texte. Il s’est tourné vers moi, et pendant qu’il me regardait… je… Enfin, j’ai distinctement vu ses yeux changer de couleur !

Daren se raidit aussitôt. Il ne pouvait s’agir d’une erreur, ou d’une coïncidence. Cette description ne laissait planer aucun doute. Il s’agissait de dopplegangers.

− Et ce n’est pas tout, reprit-il. Il y aussi ces étudiants au comportement étrange. J’ai longuement bavardé avec l’un d’eux il y a deux semaines à peine, et hier, ce même étudiant était si bouleversé qu’il ne me reconnaissait pas.

Karan tourna son regard vers Daren un instant, guettant sa réaction, mais il comprit à son air grave que ce n’était pas le cas. Il reprit ensuite.

− Il y a aussi cet homme étrange qui est arrivé, comme je t’ai dit. J’ai saisi son nom une fois, il s’appelle Koveras. J’ai été témoin de quelque chose à son sujet, hier. Il était assis à une table, un livre ouvert devant lui, et il le lisait à voix basse. Jusqu’ici rien d’anormal, si ce n’est … qu’il avait les yeux fermés. Il tournait les pages régulièrement, mais les récitait par cœur sans même les lire. J’ai attendu qu’il ait fini, et je suis allé voir l’ouvrage qu’il avait emprunté. C’était les prophéties d’Alaundo. Je ne comprends pas pourquoi il connaissait ce texte par cœur…

Daren connaissait cette œuvre, comme toute personne résidant à Château-Suif depuis assez longtemps. Il s’agissait d’un texte écrit par le fondateur de la citadelle lui-même à propos des Temps Troubles, cette époque où les dieux étaient pareils aux hommes. Il ne connaissait pas les détails de cette prophétie, mais il était certain qu’elle ne mentionnait rien à propos du Trône de Fer ou d’une quelconque guilde de marchands, et encore moins à propos de dopplegangers.

− En y repensant maintenant, reprit Karan, je revois ce Koveras s’intéresser bien plus à nos étudiants qu’à nos livres. Mais je ne suis peut-être plus très objectif après ce que j’ai observé…

− Est-il encore ici ?, demanda brusquement Daren. Je veux dire, ce Koveras est-il toujours dans la bibliothèque ? J’aimerai lui parler.

Karan leva les sourcils et répondit par l’affirmative. Daren se leva, et invita son ancien maître à l’accompagner. Le soir commençait à tomber, et il voulait être rentré à l’auberge avant qu’il ne fasse complètement nuit. Ce Koveras l’intriguait, et peut-être était-il mêlé à tous ces évènements après tout. Karan le guida jusqu’au deuxième étage de la grande bibliothèque, et désigna discrètement une personne qui déambulait dans les rangées de livres. Daren le remercia rapidement et se dirigea vers celui qui se faisait appeler Koveras.

Il n’avait cependant pas fait quelques pas dans sa direction que l’homme avança vers lui en le fixant dans les yeux. Il devait avoir sensiblement le même âge que Daren, bien que plus grand. Son crâne chauve et le teint mat de sa peau faisaient ressortir ses grands yeux noirs. Daren hésita à s’avancer davantage, mais Koveras se dirigeait toujours à pas lent dans sa direction. Enfin, il se posta devant lui et lui tendit la main, un sourire sur le visage.

− Bonsoir, mon ami. Je vous cherchais.

Daren était abasourdi. Se connaissaient-ils ? Il n’avait aucun souvenir de son visage de tout le temps qu’il était resté à Château-Suif.

− Je m’appelle Koveras, et j’étais un ami de votre père.

Un ami de son père. Daren se raidit à cette évocation. Karan ne lui avait rien dit à ce sujet, et il était très probable que ce Koveras soit en train de lui mentir. Il était toutefois disposé à jouer le jeu afin d’obtenir des informations, et lui répondit en feintant la surprise.

− Vous connaissez mon père ?

− Oui. Et il m’a d’ailleurs laissé quelque chose pour vous que je devais vous remettre après sa terrible mort.

Daren réfléchissait à toute vitesse. Soit cet homme disait vrai, et l’objet en question était bien un souvenir de Gorion, soit c’était encore un mensonge destiné à tromper sa vigilance.

− Souhaitez-vous que je vous le remette ?, continua Koveras. Il l’avait oublié avant de partir avec vous dans ce dangereux voyage.

Comment savait-il ? Quasiment personne dans Château-Suif n’avait été au courant qu’ils devaient partir en voyage. Cet homme pouvait-t-il vraiment être un ami de Gorion comme il le prétendait ? Si c’était le cas, il devait absolument récupérer le présent que son maître avait laissé pour lui.

− Bien sûr ! Je serai ravi d’avoir quelque chose ayant appartenu à mon maître, répondit-il, sincèrement enthousiaste.

L’homme mit sa main dans sa poche, en ressortit une bague dorée sertie d’une petite pierre mauve, et la déposa au creux de la main de Daren.

− Tenez. Puisse cet anneau vous rappeler son visage. Bonne soirée, mon ami.

Koveras prit congé de lui aussi précipitamment qu’il l’avait abordé, laissant Daren déboussolé au beau milieu de la bibliothèque. Il demeura ainsi, immobile, seul et silencieux, l’anneau de son père brillant dans sa main droite. Cette rencontre était surréaliste, et sans le présent de cet homme, il aurait presque cru l’avoir rêvée. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, et la voix d’une autre de ses anciennes connaissances le tira de ses méditations.

− Hé ! Daren ! Tu me reconnais ? C’est moi Jessup !

Daren cligna plusieurs fois des yeux et aperçut une silhouette familière. Ce Jessup avait passé quelques années lui aussi à Château-Suif, mais ils n’avaient jamais vraiment sympathisés. Il mit fin à la conversation en quelques minutes nécessaires à la plus stricte des politesses, et se dirigea rapidement vers l’auberge où devaient l’attendre ses trois compagnons.

À peine avait-il franchi la porte de l’auberge qu’une voix amicale l’interpela de derrière la porte.

− Haut les mains !

Devant lui, Khalid, Jaheira et Imoen arboraient un large sourire, ne laissant que Winthrop comme seul coupable de cette farce potache. Daren se retourna et serra les mains avenantes qui étaient tendues devant lui.

− Toujours aussi farceur, lui lança Daren.

− Il fallait bien que je fête le retour de la plus célèbre canaille de Château-Suif !, s’esclaffa l’aubergiste de sa voix joviale. Allez, viens t’asseoir, ça fait une heure qu’on t’attend. Je vous offre le repas !

Tous les cinq s’assirent à une table de la taverne. Winthrop semblait ravi de retrouver sa protégée et le fils adoptif de Gorion, allant jusqu’à faire monter de sa réserve le meilleur vin qu’il réservait pour les grandes occasions. L’aubergiste apporta viande et légumes dans de grands bols en bois acajou et s’attabla avec eux pour partager leur repas. L’ambiance détendue et conviviale lui rappela les meilleurs moments de sa jeunesse, et à en croire ses yeux pétillants, c’était aussi le cas d’Imoen.

− Alors, Daren ?, finit par lui demander Jaheira. Tu t’es suffisamment ressourcé ? Imoen nous a fait visiter les environs pendant ce temps, et c’est vrai que c’est un lieu vraiment surprenant !

Daren la fixa un instant sans répondre. Sa rencontre insolite avec ce Koveras n’était pas quelque chose qu’il pouvait cacher aux autres, mais il préféra ne pas parler de l’anneau de son père.

− J’ai déjà des informations sur notre mission, commença-t-il.

Tous les cinq s’échangèrent un regard entendu, et Winthrop se leva d’un seul coup.

− Bon, j’ai du travail les amis, déclara-t-il en enfilant son tablier. Khalid, Jaheira, ravis d’avoir fait votre connaissance. Daren et Imoen, je vous souhaite bonne chance, et je vous dis à bientôt !

Winthrop était un homme juste et sensé, et il avait tout de suite compris au ton qu’avait employé Daren que la conversation allait devenir privée. La taverne s’était de plus remplie depuis leur arrivée, et le personnel avait maintenant besoin de son aide.

− J’ai croisé devant la bibliothèque l’un de mes anciens maîtres, Karan, ajouta-t-il en direction d’Imoen. Il m’a appris des choses très étranges, et surtout inquiétantes. D’après les descriptions qu’il m’a faites, les dopplegangers sont ici, à Château-Suif.

Cette dernière phrase fit le silence sur la petite table. Il ne pouvait qu’y avoir un lien avec les complots des guildes de la Porte, et probablement avec la rencontre qui devait avoir lieu ici.

− Et le Trône de Fer ?, demanda alors Khalid. Ils sont bien ici eux aussi ?

Daren répondit par l’affirmative, et continua.

− Et ce n’est pas tout. J’ai rencontré un homme dans la bibliothèque. Un certain Koveras, qui avait été un ami de mon père. On a parlé un moment. Il avait l’air… sincère. Ou tout du moins bien renseigné.

Il hésita. Comment évoquer leur bref entretien sans en dévoiler le contenu ?

− D’après Karan, il est arrivé il y a un peu plus d’une semaine. Si j’ai bien compris, il trouverait son attitude… étrange. C’est le mot qu’il a employé du moins.

− Comme quoi ?, demanda Imoen.

− Il lirait des livres les yeux fermés, répondit Daren en haussant des épaules. Il les récite comme s’il les connaissait par cœur. Ah, et il s’intéresserait aussi davantage aux étudiants qu’aux ouvrages eux-mêmes…

− Rien d’extraordinaire, en fin de compte, résuma Jaheira.

Daren n’avait lui non plus pas été convaincu par les propos de Karan à propos de cet homme, et s’était dit que la présence bien plus concrète des dopplegangers avait dû alimenter sa paranoïa. Il n’avait pas mentionné à ses compagnons la bague de Gorion, mais il n’était pas encore prêt à partager l’un des rares souvenirs concrets de son père adoptif. Le repas terminé, tous les quatre saluèrent Winthrop d’un geste de la main et montèrent vers leurs chambres.

Faire le point

Le Chant de l’Elfe était comble, et malgré la taille de la salle, il fallut attendre quelque temps qu’une table se libère. Khalid s’était débarrassé de son accoutrement pendant leur évasion et avait laissé sa tunique grise quelque part dans les égouts. Le soulagement se lisait sur tous les visages, et ce soir, ils riaient tous de bon cœur.

− Quelle évasion ! C’était vraiment du beau travail !, commenta Khalid.

− Tu peux le dire !, renchérit Jaheira. J’ai bien cru à un moment que ça allait mal tourner, mais cette petite a vraiment du talent, continua-t-elle en se tournant vers Imoen.

Daren était radieux lui aussi. Ils avaient tous les quatre fourni un excellent travail d’équipe, et continuer à narguer ainsi une organisation aussi puissante que le Trône de Fer était particulièrement jubilatoire. Ils étaient pour le moment en sécurité, et Daren allait enfin pouvoir satisfaire sa curiosité qui le démangeait depuis plusieurs heures.

− Alors ? Qu’est ce que vous avez trouvé là-bas ?, finit-il par demander.

Jaheira avait visiblement été à l’initiative du plan, et elle prit son temps pour le leur détailler.

− Commençons par le commencement. Vous avez dû remarquer que les entrées et sorties sont particulièrement surveillées à l’entrée du Trône de Fer ?

Imoen approuva aussitôt. Elle était bien restée deux heures à tourner autour de la grande porte du manoir, sans parvenir à y trouver une quelconque faille.

− Nous sommes nous aussi restés sans solution un bon moment, et nous avons fini par penser à passer par en dessous. On a parcouru les égouts pendant presque une heure, et on a fini par trouver une échelle de sortie qui était bouchée par une dalle de marbre. On l’a soulevée discrètement, et on est arrivé par là ou je vous ai conduits tout à l’heure.

Elle s’arrêta, et porta sa chope à la bouche. Khalid prit alors le relais.

− On a eu pas mal de chance, en fait. Il n’y avait qu’un seul type dans la cave, et qui dormait à poing fermé, une bouteille d’alcool vide à côté de lui. On l’a dépouillé de ses vêtements, et il a fini de cuver, quelque part au beau milieu des rats dans les égouts. Il devait être bien cuit, car ça ne l’a même pas réveillé.

Jaheira continua.

− Vous devinez la suite, je suppose. Khalid a enfilé l’uniforme du Trône de Fer et s’est fait passer pour la sentinelle, pendant que moi, je suis montée le plus discrètement possible, en faisant croire que j’étais ici pour affaire.

− Une fois le soir tombé, reprit Khalid, la relève est arrivée et j’ai suivi les autres mercenaires qui allaient dans leur loge. J’ai vraiment cru me faire repérer plusieurs fois. Le bâtiment est immense, et je me voyais mal demander mon chemin…

− Le plus dur a été de me trouver une couverture…, continua Jaheira. En fait, je crois je suis arrivé à point nommé, parce que j’ai été abordée par un majordome qui m’a demandé si j’étais bien un certain émissaire « Tar », ce que je me suis empressée de confirmer. En fait, ce type m’a fourni tout ce dont j’avais besoin : il m’a rappelé pourquoi j’étais ici, et l’ordre du jour de la réunion à laquelle je devais assister le lendemain.

Daren et Imoen écoutaient le récit incroyable de leurs deux compagnons. Ce qu’ils avaient accompli aux Sept Soleils était certes honorable, mais la prestation extraordinaire de leurs deux amis les laissait véritablement pantois.

− Je suis montée aux étages, continua Jaheira, en écoutant les conversations. Au quatrième, j’ai repéré une sorte d’office qui regorgeait d’armoires et de bureaux. Je me suis renseignée discrètement. C’était apparemment là qu’il fallait s’adresser pour les offres de recrutements. Il y avait tellement de documents que nos preuves se trouvaient forcément ici. En dehors du rez-de-chaussée, le reste n’était pas vraiment gardé, et j’ai repéré les lieux avant d’élaborer un plan d’attaque. Il fallait que j’attende qu’il n’y ait plus personne, en dehors de celui qui était assis au bureau un peu plus loin.

Elle s’arrêta encore un moment. Les plats de Daren et Imoen étaient en train de refroidir depuis un petit moment, mais ils étaient tellement captivés par l’exposé de Jaheira qu’ils en avaient oublié de manger. Seul Khalid finissait son assiette, écoutant d’une oreille distraite le stratagème de sa femme.

− Au départ, j’avais pensé passer la nuit cachée avec Khalid, puisque les vigiles chargés de la sécurité avaient des logements à part, mais le fameux émissaire « Tar » n’était apparemment pas encore arrivé, puisqu’on m’a conduit dans sa suite. J’ai lu le parchemin qui résumait la réunion du lendemain, et devinez le nom de la personne qui était censée la présider ?

Daren réfléchit un instant, mais elle répondit avant même qu’il n’ait proposé quoi que ce soit.

− Un certain « Reiltar Anchev ». Le grand patron, si j’ai bien compris, et le cerveau de toutes les machinations du Trône de Fer, du métal empoisonné de Nashkel à l’exploitation des esclaves à Bois-Manteau.

Khalid avait fini son assiette, et prit à nouveau la parole.

− La nuit s’est déroulée sans problème. Le lendemain matin, j’ai essayé de me renseigner discrètement sur ce que je devais faire. Je crois qu’ils changent de personnel régulièrement, parce que personne n’a remarqué que je n’avais pas la même tête que le garde qu’on avait assommé… Apparemment, ils m’ont pris pour une nouvelle recrue. En fait, il y avait déjà un monde fou dans le hall dès le matin. J’ai essayé de trouver Jaheira dans la foule.

− Moi aussi, je t’ai cherché partout, lui répondit-elle. On a fini par se trouver, et on s’est expliqué notre plan d’évasion en quelques secondes. J’ai continué à déambuler en me cachant dans la foule, et vers midi, j’ai entendu une petite femme rondelette se présenter à la loge d’accueil. Madame Tar. Inutile de vous dire que je ne suis pas restée dans les parages. J’ai vite pris les escaliers, et je suis remontée au quatrième. Heureusement, à cette heure-là, ils étaient tous deux étages en dessous, au buffet, et je suis allé voir le type qui s’occupait des recrues. Bon, je n’avais pas mon bâton de combat avec moi. Trop encombrant… Mais heureusement que je garde toujours un en-cas… Bref, je l’ai neutralisé discrètement, et j’ai fouillé tous les tiroirs. Tout était très bien rangé, et je n’ai eu aucun mal à trouver celui qui était fermé à clé avec la mention « Privé » dessus. J’ai ouvert le meuble, du bois, tu parles si c’était difficile…, et j’ai pris tout ce que j’ai trouvé dedans, c’est-à-dire trois parchemins… Après, vous connaissez la suite.

− Et alors ?, demanda Imoen, brûlant de curiosité. Et ces trois parchemins ?

Jaheira désigna sa poche d’une main, et lui répondit par une autre question.

− Et vous, plutôt ? Racontez-nous d’abord ce qui s’est passé aux Sept Soleils.

Daren expliqua leurs découvertes, le sauvetage de Jhasso, ainsi que leur affrontement avec ces mystérieux dopplegangers. Croisées avec les informations de Jaheira, toute cette histoire prenait un sens nouveau. Le Trône de Fer n’était qu’une vulgaire guilde de marchands avides et sans scrupules, prêts à faire travailler des esclaves dans des mines, à engager des bandits pour faire taire la concurrence, ou à noyauter leurs rivaux jusqu’à en kidnapper leurs dirigeants et faire appel à ces créatures démoniaques.

− Si ces créatures ont réellement les pouvoirs que tu décris, je suppose qu’elles ne travaillent pas gracieusement pour le compte du Trône, commenta Khalid. Elles doivent avoir droit à leur part du butin elles aussi.

− Et on peut facilement imaginer d’autres conséquences, plus graves encore, renchérit Jaheira d’un air inquiet. Je commence à me demander si ce Reiltar ne prépare pas un coup d’état, ou quelque chose de… plus grave.

Elle réfléchit un instant à ses propres propos, et continua.

− Il nous faut absolument avertir les ducs de la situation.

− Nous rencontrons demain matin le duc Eltan, commandant en chef du Poing Enflammé, répondit Daren avec un sourire.

− Parfait, je n’aime vraiment pas cette situation.

− C’est donc simplement ça…, ajouta Imoen pensive. Tout ça pour… plus de bénéfices…?

Jaheira secoua légèrement la tête.

− Quelque chose ne colle pas… écoutez plutôt.

Elle déplia le premier parchemin, et leur lut à voix haute.

« Le 3 Kythorn 1373,

 

Reiltar,

 

Mes supérieurs sont intrigués par votre proposition. J’aimerais pouvoir continuer à en discuter, mais de vive voix. Les Ménestrels et les Zhents sont très actifs dans cette région récemment ; s’ils essayaient de rompre l’alliance entre nos deux organisations, cela serait très regrettable. Si vous, Brunos et Thaldorn, pouviez nous rencontrer en lieu sûr à Château-Suif, mes supérieurs seraient bien soulagés. Veuillez me faire parvenir une réponse dès que possible.

 

Tuth. »

− Qu’est ce que cela signifie ?, demanda la première Imoen.

Ce message était en effet des plus déroutants. Qui étaient ces Brunos, Thaldorn, ou Tuth, et que venaient-ils faire à Château-Suif ?

− C’est ce que j’ai essayé de comprendre, répondit Jaheira. J’ai déjà entendu les noms de Brunos et Thaldorn, et ce sont les seconds de Reiltar si j’ai bien compris. Ce Tuth par contre, semble être le dirigeant d’une guilde alliée au Trône de Fer, sans doute dans un royaume voisin. Et il semble aussi ne pas comprendre les agissements de Reiltar.

− En résumé, ajouta Khalid, soit le Trône de Fer a les dents particulièrement longues, au point même de commencer à trahir ses alliés, soit… soit il se passe quelque chose de plus grave que nous ne comprenons pas encore…

− Pourquoi ?, le coupa Imoen. Pourquoi plus grave ? Ce sont juste d’odieux personnages qui s’enrichissent de manière honteuse ! Et à part ce…

Elle se tut en découvrant la mine sombre de Jaheira qui dépliait les deux autres parchemins qu’elle avait découverts. Vraisemblablement, ils n’étaient pas encore au courant de tout, et les nouvelles qu’elle allait leur annoncer ne semblaient pas particulièrement réjouissantes.

« J’ai une tâche pour vous et ceux que vous avez choisis.

Vous, fidèle entre les fidèles, devez tenir bon à ma place.

Je vous assure que je ne mépriserais pas votre dévotion en vous confiant un simple poste de sentinelle. Cette tâche revêt à mes yeux, et donc aux vôtres, une importance toute particulière.

Daren me pose un grave problème.

Résolvez ce problème, et vous aurez droit à ma reconnaissance.

Telle est votre tâche.

L’échec n’est pas une option.

 

Sarevok. »

− Je suis désolée…

C’était donc ça. D’eux quatre, lui seul était véritablement recherché. Il avait certes à son actif la destruction de nombreux biens du Trône de Fer, mais ce n’était pas là le fruit de son seul travail. Et ces hommes, cet homme, Sarevok, n’en avait qu’après lui. Il repensa aux assassins, à Gorion. À Elminster. Il sentait que quelque chose les reliait à cette histoire, quelque chose dont il n’avait pas encore conscience, ce qui n’était pas le cas de ses ennemis apparemment. Tout à coup, il repensa à ses rêves, ou plutôt ses cauchemars. Et si… ? Non, c’était impossible. Et pourtant… Et si ces hommes à sa recherche étaient au courant ? De tout. Des rêves, de la voix, et … de son mystérieux pouvoir maudit. Et si tout ceci n’était qu’une diversion pour…

− Mais attends, ce n’est pas fini, poursuivit Jaheira, le tirant de ses réflexions.

Elle venait de déplier le dernier parchemin.

− Tu vas voir la suite, c’est à n’y rien comprendre.

« Père,

J’ai reçu votre lettre et je puis vous assurer que les mercenaires qui accompagnent Daren ne gêneront plus nos activités. Je m’en suis personnellement occupé. Avant de mourir, ils se sont montrés très coopératifs et ont fait des révélations ; comme vous le supposiez, c’était des agents du Zhentarim. J’écris également pour vous prévenir que je ne pourrai pas assister à la réunion de Château-Suif. Le Frisson et les Griffes Noires nous posent des problèmes. Ils ont eu des difficultés à collaborer et ils ont besoin de moi pour apaiser les dissensions. Je regrette de ne pouvoir être à vos côtés.

 

Sarevok. »

Daren était stupéfait. Ce n’était pas la grossière imposture au sujet de leur soi-disant mort qui l’avait surpris, mais plutôt la totale incohérence de ce message avec la situation. Pourquoi cet homme, Sarevok, pourtant si déterminé à en finir avec eux, mentait à ce sujet à son père, Reiltar, dirigeant du Trône de Fer ? C’était incompréhensible. La suite du message était encore plus troublante. Dans quel intérêt Sarevok faisait-il croire à son père que lui et ses compagnons étaient des Zhents ?

− Reiltar n’est pas le cerveau de toute cette machination ?, pensa-t-il tout haut.

− Je ne sais pas, lui répondit Khalid. C’est un nouveau mystère qui se pose à nous, en effet.

La corruption du fer, les attaques de bandits sur les convois étrangers, la mine cachée de Bois-Manteau, tout était fait pour profiter au Trône de Fer, pour accentuer davantage son monopole. Ce Reiltar était un être sans scrupule, prêt à sacrifier des vies humaines pour faire toujours plus de profit. Comment était-il possible que lui-même soit manipulé ? Et surtout, dans quel but ? Ce Sarevok, son fils, lui mentait. Mais pour quelles raisons ?

− Il est tard, déclara soudainement Jaheira. Tout ceci est encore très obscur, et une nuit de sommeil nous aidera peut-être à y voir plus clair. Nous reprendrons demain matin.

La nuit était effectivement tombée depuis longtemps sur la Porte de Baldur. Ils quittèrent enfin leur table et se dirigèrent vers leurs chambres, mais Daren ne parvenait pas à trouver le sommeil. Il reprenait sans cesse les éléments d’un puzzle devenu trop grand, assemblant tant bien que mal les pièces, en vain. Il finit par s’endormir au milieu de la nuit, une désagréable sensation d’inachevé pesant sur sa conscience.

Ils avaient rendez-vous le lendemain matin au quartier général du Poing Enflammé. Même si Daren n’avait obtenu ce rendez-vous que dans l’optique de libérer ses deux amis, ils avaient maintenant besoin d’une aide extérieure pour continuer leur enquête, et cet entretien pourrait s’avérer précieux. Leurs preuves contre le Trône de Fer étaient maigres, et un soutien de poids serait des plus utiles face à une justice aussi partiale. Faire tomber le Trône n’était pas une entreprise aisée.

« La Balafre » les reçut dès leur arrivée et les conduisit au tout dernier étage de l’imposante forteresse militaire. C’était ici que logeait l’un des quatre grands ducs de la Porte, le duc Eltan. C’était un homme à la carrure large, et on devinait à sa démarche athlétique qu’il pratiquait encore régulièrement les arts du combat. Son allure était fière, et il dégageait une aura de droiture et de respect. La pièce dans laquelle il les accueillit était une véritable mine d’or d’ouvrages et de trophées en tous genres. Au fond de la pièce, des armes suspendues aux murs côtoyaient des têtes de loup ou d’ours empaillées, et de chaque côté, d’immenses étagèrent regorgeaient de livres et de gravures anciennes. On aurait dit que l’histoire de toute sa vie était ici, entre ces murs, ce qui était très probablement le cas. Le duc s’approcha du petit groupe et vint les saluer chaleureusement un par un.

− C’est un plaisir de vous rencontrer, les accueillit-il. Mon second, que vous connaissez déjà, m’a appris que vous étiez en conflit avec une guilde de marchands de la ville, c’est bien cela ?

Tous hochèrent de la tête en même temps.

− Vous nous avez apporté une aide significative en enquêtant sur les Sept Soleils, et moi-même ne portant pas le Trône de Fer dans mon cœur, j’aurai été ravi de vous venir en aide. Mais, si j’ai bien compris la situation, vous n’avez pas eu besoin de moi pour sauver vos compagnons ?

Dans la panique de la veille, ils s’étaient persuadés de ne jamais revoir leurs deux compagnons sortir vivants du siège du Trône de Fer. Sur le moment, la meilleure solution qu’ils avaient trouvée était de demander de l’aide à la seule personne de confiance qu’il connaissait ici. Mais maintenant, il se rendait compte qu’il avait peut-être bien dérangé le duc pour rien. Il allait s’excuser, quand celui-ci reprit la parole, le regard pétillant de malice.

− Bien. Je peux peut-être vous aider, reprit le duc. Si ça vous intéresse, j’ai une autre proposition à vous faire.

Il marqua une pause, et baissa légèrement le ton de sa voix, comme de peur qu’on surprenne ses propos.

− Vous cherchez à démanteler cette guilde et leur faire endosser la responsabilité de la menace de guerre, si j’ai bien saisi. Sachez dans ce cas que la justice de cette ville ne s’opposera à eux seulement si vous avancer des arguments extrêmement convaincants. Ce sont des marchands, avec tous les coups bas que cette profession implique, et de simples accusations de corruptions ne suffiront pas à les inquiéter. Pour le moment, je n’ai pas la moindre preuve des agissements douteux du Trône de Fer, et avant même de penser à une inculpation, il faudrait avoir un début de piste.

Tous les quatre s’échangèrent un regard.

− Ce que je vous propose, continua-t-il, c’est de m’amener quelque chose qui, même insuffisant pour constituer un dossier à lui seul, puisse me convaincre définitivement de vous prêter main forte.

Jaheira ouvrit son sac à dos et tendit au duc tout ce qu’ils avaient recueilli, des mines de Nashkel au siège même du Trône de Fer.

− Alors nous avons déjà ce que vous nous demandez, Sire.

Le duc Eltan lut longuement les documents, et après quelques minutes de réflexions, prit la parole en fronçant les sourcils.

− Je suppose que vous souhaitez vous rendre à Château-Suif ?

Daren sentit son cœur se mettre à battre de plus en plus fort. Cela ne faisait pourtant qu’un peu plus d’un mois qu’il avait quitté la citadelle de son enfance, mais il lui semblait qu’il s’était écoulé des années. Le duc se leva et s’approcha de l’un des nombreux rayons d’une étagère. Il en tira un gros livre poussiéreux qu’il épousseta d’un geste de la main, et le tendit à Jaheira.

− Et je suis bien décidé à vous aider à poursuivre votre enquête.

Perdus de vue

Du sang. Un océan d’un sang rougeoyant et tumultueux. Vu d’en haut, on aurait dit la fourrure d’une créature vivante. Une créature qui s’insinuait dans les méandres de son âme. L’océan s’étendait à l’infini, et l’écume noire des vagues donnait naissance à une brume sombre. À l’horizon pourtant, on devinait une cascade chutant vers le néant du monde. À bord d’un frêle esquif, Daren naviguait seul sur cette mer de cauchemar.

Ses rêves lui étaient maintenant familiers, et les terribles sensations qu’il y ressentait ne l’effrayaient plus autant. Il dirigeait péniblement son navire contre les courants et les vents, et avait la sensation de lutter contre quelque chose, quelque chose de plus abstrait que de simples considérations maritimes, mais pourtant de bien plus puissant. Il sentait que s’il se laissait aller, les eaux rouges l’emporteraient vers les limites du monde, vers il ne savait quel destin funeste. Il devait lutter, et ne pas se relâcher. Son bateau n’avait ni voiles ni rames, mais il n’en avait pas besoin. Sa volonté seule lui permettait d’avancer. Il sentait affluer ce mystérieux pouvoir coulant dans ses veines, mais luttait de toutes ses forces pour ne pas se laisser submerger par la sensation de haine et de folie. Contrairement à ses précédents rêves, il avait cette fois conscience de sa situation, et ne se laissait pas guider par ses instincts premiers. Il était à la limite imperceptible entre la lucidité et les songes. La voix s’adressa alors à lui, d’un ton menaçant.

« Pourquoi ne pas te laisser aller à la puissance ? Pourquoi lutter contre toi-même ? »

L’attitude qu’il avait adoptée ne lui plaisait vraisemblablement pas.

« Laisse-toi aller à ce pouvoir. Sa toute-puissance est tienne. Il suffit de t’y abandonner. »

Il avait déjà goûté à cette sensation, et son pouvoir était des plus grisants. Grisant au moins de perdre tout lien avec la réalité. Avec le monde des vivants… Plusieurs fois au cours de ses derniers affrontements, il faillit céder, mais le souvenir des conseils de ses compagnons, de leur voix, chaleureuse et réconfortante, le raccrocha à chaque fois à la réalité.

La mer de sang s’agita soudainement, devenant incontrôlable, et un gigantesque raz de marée écarlate recouvrit alors l’embarcation imaginaire de Daren, qui s’éveilla en sursaut.

Il n’avait pas crié cette fois-ci. Son cœur battait rapidement, et si ses mains tremblaient légèrement, il ne sentait pas aussi désorienté que les autres fois. Daren se leva, résigné, et se retourna face à son lit. Il savait ce qu’il allait trouver. La même forme, le même visage, de plus en plus précis et menaçant à chacun de ses rêves, gravés à même ses draps. Un jour sans doute, ces traces de sang prendraient leur forme définitive, et il frissonna à la simple idée de ce que cela pourrait signifier. Il resta debout, immobile pendant cinq bonnes minutes, perdu dans ses pensées, avant de faire demi-tour. Il avait décidé de tourner la page, et de ne plus être l’esclave de cette chose qui le rongeait de l’intérieur.

Il s’habilla rapidement, et se dirigea vers la salle principale du Chant de l’Elfe. Imoen sortait elle aussi au même moment et ils descendirent ensemble, cherchant Khalid et Jaheira du regard.

− Toujours personne…, soupira Daren.

− Il leur est peut-être arrivé quelque chose ?, continua Imoen, d’un ton légèrement inquiet.

− On mange un morceau, et on voit après ?

− Ça me va.

Il n’était pas si inhabituel que leurs deux compagnons ne soient pas à l’heure à un rendez-vous, mais la possibilité qu’ils aient été attaqués n’était pas négligeable. Après un court petit-déjeuner, Daren et Imoen se mirent en route pour le quartier général du Trône de Fer, où étaient censés se trouver Khalid et Jaheira.

Le bâtiment n’était pas aussi difficile à trouver que prévu. C’était un énorme manoir sur les docks de la ville, et des drapeaux aux insignes gris et noirs étaient déployés à chaque fenêtre. Devant l’imposante entrée, deux gardes en uniforme armés de hallebardes menaçantes contrôlaient toutes les entrées et sorties. Daren parcourut les environs du regard, mais ne releva aucune trace de leurs deux amis. La sécurité à l’entrée était telle qu’il se demandait comment − et même si − ils avaient réussis à franchir ce premier barrage. Les deux gardes casqués devant la porte ne négligeaient aucun visiteur, et chacun fournissait semblait-t-il un laissez-passer pour pouvoir entrer.

− Reste ici et surveille les environs, finit par dire Daren. Note tout ce que tu peux. Les relèves des gardes, les clients, qui entrent et qui sortent. Tout.

− Et toi ? Où vas-tu ?, lui répondit-elle d’un air inquiet.

− Je vais au Poing Enflammé. Il faut qu’on prévienne « La Balafre » de ce qui se passe, et éventuellement qu’il nous aide à porter secours à Khalid et Jaheira si besoin.

− Très bien. Je reste dans les environs, et je surveille tout ce que je peux. Si je retrouve Khalid ou Jaheira, on t’attendra par ici. Bonne chance.

Daren fit un dernier signe à son amie et se dirigea vers l’ouest de la ville. Il demanda son chemin à des passants, mais le bâtiment militaire de la Porte de Baldur était suffisamment important pour qu’on puisse le trouver facilement. Au-dessus de la herse massive qui était levée, un large drapeau représentant un gant métallique devant un cercle de flamme flottait à la brise légère du matin. Il se présenta rapidement à l’un des nombreux soldats qui patrouillaient aux alentours, et lui demanda de l’annoncer à son supérieur. « La Balafre » le reçut quelques minutes plus tard, un sourire plein d’espoir sur le visage.

− Bonjour, mon ami ! Je viens de rencontrer Jhasso, et il m’a expliqué la situation.

Daren lui rendit son sourire, et lui expliqua plus en détail ce qui était arrivé.

− C’est vraiment extraordinaire, conclut le soldat d’un air abattu. Comment cette situation a-t-elle pu durer si longtemps ?… Cela fait froid dans le dos…

L’épisode des Sept Soleil était certes des plus étranges, mais Daren était davantage préoccupé par le sort de ses deux compagnons. Il redoutait avant tout qu’ils aient été faits prisonnier par le Trône.

− Deux de mes compagnons sont actuellement sur la piste du Trône de Fer, et ils ne sont pas encore revenus de leurs investigations, reprit Daren. Nous avons peur qu’ils se soient faits capturés,… ou pire… Pourriez-vous… comment dire… faire quelque chose pour eux ?

Sa voix avait un ton presque suppliant. Il ne connaissait personne, ici à la Porte de Baldur, et son seul espoir résidait en cet homme. « La Balafre » fronça les sourcils, et semblait réfléchir à toute vitesse.

− Ils vont peut-être s’en sortir, ajouta Daren en se voulant rassurant. Mais dans le cas contraire… nous ne savons pas à qui nous adresser…

− Comme je vous l’ai déjà dit, il est très difficile de tenter quoi que ce soit contre le Trône de Fer, juridiquement parlant, répondit enfin « La Balafre », mais je peux peut-être vous proposer quelque chose. Je vais aller parler de votre situation au duc Eltan, mon supérieur. Je ne vous garantis pas sa réponse, mais il est le seul qui puisse décider quoi que ce soit, ici.

Daren ne pouvait pas exiger davantage du soldat, et il le remercia de son initiative. Ils se donnèrent un rendez-vous ultérieur le lendemain, pour voir comment la situation avait évolué, et dans le pire des cas pour tenter quelque chose. Daren prit le chemin de la sortie, soucieux, quand il entendit la voix de « la Balafre » derrière lui.

− Attendez !, lui lança-t-il. Vous oubliez votre récompense !

Le soldat leur avait effectivement promis une coquette somme s’ils élucidaient le mystère des Sept Soleil, et Daren avait complètement oublié ce qu’il considérait maintenant comme quelque chose de secondaire.

− Je repasserai plus tard avec mes compagnons, lui répondit-il. Merci encore, et à bientôt.

Il sortit rapidement, impatient de retrouver Imoen et de lui annoncer les nouvelles. Il espérait secrètement que tout soit résolu à son retour, et que les deux demi-elfes soient sortis sains et saufs, mais son espoir était mince. S’étant déjà perdu plusieurs fois depuis leur arrivée, Daren commençait à se repérer plus facilement dans cet environnement urbain, et en un peu moins d’une heure, il était de retour sur les docks et se dirigeait vers leur point de rendez-vous.

− Imoen ! J’ai des nouvelles, commença-t-il à l’attention de la jeune femme.

Imoen posa un doigt sur ses lèvres, et l’attira dans une ruelle sombre.

− Viens par ici, lui répondit-elle dans un murmure. Je crois que l’un des gardes du Trône de Fer m’a repérée.

Daren pencha discrètement la tête pour observer le porche du bâtiment de la guilde, et recula brusquement lorsqu’il s’aperçut en effet l’une des deux sentinelles regardant dans sa direction. Ils étaient pourtant trop loin pour qu’il ait pu les identifier clairement.

− Tu as raison… Le garde, à droite. Il regardait dans notre direction.

Daren était abasourdi. Si son amie n’avait rien tenté de plus qu’une simple surveillance, c’était tout simplement impossible qu’elle se soit fait localiser à cette distance.

− Comment t’es-tu fait repérer ? Tu as plutôt le coup de main à ce petit jeu d’habitude, non ?

Imoen haussa les épaules en signe d’incompréhension.

− Je ne comprends pas. J’ai été particulièrement prudente, mais dès mon premier passage, il avait déjà les yeux rivés sur moi. Je suis vraiment désolée…

− Ce n’est pas de ta faute, la rassura-t-il aussitôt. Je suis sûr que tu as fait au mieux. Peut-être qu’ils ont déjà nos portraits ? Après tout, ils doivent avoir une dent contre nous…

− Je ne pense pas, reprit Imoen en secouant la tête. Si c’était le cas, on aurait déjà eu des ennuis bien plus importants. Et puis, je ne pense pas non plus que qui que ce soit du Trône de Fer nous ait observé de près assez longtemps pour pouvoir faire un descriptif précis. Non. Il doit s’agir d’autre chose…

Daren réfléchit quelques minutes en silence. Il fallait bien tenter quelque chose. « La Balafre » ne lui avait rien promis de très concret, et ils devaient avant tout essayer de sauver leurs compagnons par eux-mêmes. Il sortit de la ruelle sombre dans laquelle ils s’étaient dissimulés, bien décidé à ne pas en rester là.

− Bon, on ne va pas rester là à ne rien faire, déclara-t-il. Je vais m’approcher des gardes, et tenter d’entrer moi aussi. Khalid et Jaheira ont bien trouvé un moyen d’y pénétrer, eux.

Imoen était inquiète. Si son compagnon échouait, la survie de son groupe reposerait sur ses seules épaules.

− Reste ici, toi. Si le garde t’a déjà repérée, ça risque de compliquer la situation.

Elle voulut lui répondre quelque chose, mais Daren la coupa avant même qu’elle n’ait commencé sa phrase.

− Si je ne suis pas de retour avant ce soir, va voir « La Balafre » au Poing Enflammé demain matin. Il m’a demandé de venir faire le point avec lui, et on doit avoir une audience avec le duc Eltan si tout se passe bien.

Elle fit un signe à Daren, craignant que ce fût le dernier, et l’observa le plus discrètement possible, dissimulée à l’angle de la ruelle.

Daren se dirigea d’un pas assuré vers les marches du manoir devant lui. Malgré la cohue qui régnait sur les docks surchargés, il lui semblait que le garde avait toujours les yeux rivés sur lui. C’était pourtant impossible. À moins que sa théorie sur leurs têtes mises à prix ne fut fondée ? Il ralentit sensiblement, changeant sa trajectoire, en slalomant entre les pêcheurs qui déchargeaient leurs prises de la veille. Mais il n’y avait rien à faire : le garde semblait toujours regarder ostensiblement dans sa direction. Daren se dit en lui-même qu’il n’observait pas ses mouvements de manière très discrète, car il voyait nettement la crête grise de son casque bouger dans sa direction à chacun de ses virages. Il prit tout de même son courage à deux mains, et s’avança sur les marches qui menaient au Trône de Fer.

− Halte !, lui dit d’un ton abrupt le garde de gauche. Avez-vous une convocation ou un laissez-passer ?

Daren se doutait qu’il ne serait pas aussi simple de pénétrer à l’intérieur, et fit mine de chercher le document dans ses poches. L’autre garde prit la parole, et sa voix résonna de manière étrangement familière aux oreilles de Daren.

− Allez ! Ouste, gamin ! Tu vois bien que tu gènes ! Et tu n’as apparemment rien à faire ici !

Daren se redressa, et dirigea son regard éberlué vers l’autre sentinelle. Cette voix, il la connaissait parfaitement, mais il était tellement improbable de l’entendre ici même, qu’il eut du mal à en croire ses yeux et ses oreilles.

Le vigile qui les avait repérés lui et Imoen, était en fait leur compagnon de voyage, Khalid.

− Fiche le camp d’ici, petit fouineur, reprit Khalid d’une voix faussement menaçante.

Daren se ressaisit, mimant l’embarras.

− Je… excusez-moi, j’ai dû faire erreur.

Khalid lui adressa un rapide clin d’œil, et reprit aussitôt son air sévère. Il avait à peine fait demi-tour, que la porte derrière lui s’ouvrit, et il aperçut une silhouette pressée qui descendait les marches d’un pas leste. Il faillit se retourner et s’engouffrer à l’intérieur pendant que le passage était encore ouvert, mais Khalid fronça les sourcils dans sa direction, l’invitant à ne rien tenter dans se sens. Son regard insista alors en direction de celui qui, recouvert d’une cape, dévalait les marches. Daren réalisa la situation en quelques secondes, et se lança aussitôt à la poursuite de cette personne à travers la foule.

Il ne la suivait pas depuis une minute qu’elle s’était déjà arrêtée. L’avait-elle repéré elle aussi ? Elle porta alors ses mains à sa capuche et se découvrit, dévoilant une épaisse chevelure brune et familière sur ses épaules.

− Jaheira ! Que s’est-il …

Mais il n’eut pas le temps de finir sa phrase que la demi-elfe se retourna brusquement, et lui plaqua une main sur la bouche.

− Chhhhuuut ! Pas si fort !, murmura-t-elle. Nous avons presque terminé notre mission, et il ne manque plus qu’à faire sortir Khalid.

− Imoen est dans une petite rue, un peu plus loin, lui répondit-il sur le même ton.

− Allons la chercher, et suivez-moi le plus discrètement possible. Il est très probable que des mercenaires du Trône de Fer soient déjà à mes trousses.

Daren s’exécuta et la conduisit auprès d’Imoen. Depuis son poste, elle avait observé la scène depuis le début. Une fois réunis, tous les trois suivirent Jaheira, qui jetait régulièrement un œil en direction de la foule, à l’affût de la moindre menace.

− Là, par ici !, fit-elle soudainement en désignant le sol.

− Qui y a-t-il ici ?, demanda Imoen, intriguée.

− Les égouts, lui répondit-elle aussitôt.

Ils descendirent rapidement l’échelle rouillée qui menait vers les canalisations de la ville, et une fois dans les sous-sols, Jaheira se détendit quelque peu. Ils étaient à l’abri pour le moment.

− Suivez-moi, reprit-elle. C’est bientôt l’heure de la relève, et il va falloir couvrir la sortie de Khalid.

Daren et Imoen n’avaient pas toutes les pièces du puzzle en main mais obéissaient aux ordres, faisant pleinement confiance à Jaheira. Pour le moment, la priorité était de faire sortir leur ami. Les explications viendraient plus tard, lorsque tous seraient en sécurité. Jaheira courait, pataugeant dans les galeries malodorantes, suivie de près par les deux autres. Elle s’arrêta soudainement et désigna l’une des nombreuses échelles qu’ils venaient de croiser.

− Celle-ci monte directement dans les caves de Trône de Fer, leur annonça-elle. Nous devons sécuriser l’endroit pour Khalid. Suivez-moi le plus discrètement possible. Il doit y avoir une sentinelle ou deux à l’étage, et nous devons les réduire au silence au plus vite.

Les deux autres acquiescèrent en même temps d’un signe de tête, et ils gravirent lentement les barreaux de métal un à un. Daren était tendu, mais lucide. Il était maintenant habitué aux situations de crise, et son expérience l’aidait à surmonter sa peur. À plusieurs reprises, il se remémora son étrange pouvoir, enfoui au plus profond de son être, et la tentation d’y faire appel le rongeait régulièrement. Néanmoins, il n’avait pour le moment pas la moindre idée de ce qui déclenchait son réveil, et était aussi conscient du risque de la terrible corruption qu’il faisait courir à son âme si jamais il devait y avoir recours. Le léger crissement de la dalle de pierre au-dessus de lui le ramena à la réalité, et Jaheira leur décrivit la situation d’un murmure à peine perceptible.

− Deux hommes. À droite et devant. À mon signal…

On n’entendait plus que les piaillements des rats et les gouttes d’eau sales tombant sur le sol humide. Daren avait tous ses muscles tendus, prêt à bondir.

− Maintenant !

Elle souleva d’un geste le carreau au-dessus d’elle et se précipita dans la pièce sombre. Daren gravit en un éclair les barreaux qui le séparaient de la cave et dégaina aussitôt son arme, cherchant sa cible du regard. Les deux gardes furent tout d’abord surpris, mais leur position ne leur avait pas permis une attaque aussi foudroyante qu’ils l’auraient souhaitée. Jaheira sortit son bâton de son dos et chargea le premier homme. Leur assaut n’avait peut-être pas été assez rapide pour les mettre tous les deux hors de combat en un instant, mais les avait suffisamment déstabilisés pour qu’ils ne pensent en premier lieu qu’à se défendre plutôt qu’à appeler de l’aide.

Daren fonça à son tour, l’épée au poing, et sa lame heurta violemment le bouclier de métal de son adversaire. La technique de combat de Jaheira était redoutable, et le duel qu’elle avait engagé tournait sans conteste à son avantage. Son adversaire reculait à chacun de ses coups et était bientôt dos au mur, parant tant bien que mal ses rapides mouvements. Après quelques secondes de combat intense, l’un des deux mercenaires à la solde du Trône de Fer avait reprit ses esprits, et porta ses deux mains à la bouche en prenant une profonde inspiration.

Daren et Jaheira se figèrent en même temps. Si ce garde appelait à l’aide, ne serait-ce qu’une seule fois, c’en était fini de leur plan, et leur situation s’en trouverait passablement compliquée. Jaheira porta un coup d’une violence exceptionnelle au garde contre lequel elle était déjà engagée, le projetant contre le mur, mais l’autre avait déjà la bouche grande ouverte et il se mit à hurler.

Silence. Une lumière rouge familière illumina un instant la pièce, réduisant à néant le cri pourtant manifeste du soldat. Daren n’eut pas besoin de se retourner pour comprendre la situation. Il décocha un violent coup de poing au visage du mercenaire, stupéfié de ce qui lui arrivait, et celui-ci retomba sur le sol sans un bruit, inconscient.

Derrière lui, Imoen se tenait encore en position, ses mains figées en un symbole étrange. Elle ne pouvait pas parler elle non plus, mais son sourire étincelant en disait aussi long que des mots. Jaheira, qui n’avait encore jamais vu Imoen véritablement à l’œuvre, était impressionnée par ses progrès. Elle maîtrisait de mieux en mieux la magie, alors qu’elle n’en avait appris les premiers rudiments que quelques semaines plus tôt. Ne perdant pas de vue leur mission, Jaheira se précipita en un instant vers les deux hommes encore à terre et les ligota solidement. Ils n’avaient plus qu’à attendre Khalid. La magie d’Imoen ne dura que quelques secondes et petit à petit, on entendit de nouveau le brouhaha qui résonnait au rez-de-chaussée. Tout se passait pour le moment comme prévu.

Près de trois minutes plus tard, la lourde porte en haut des marches grinça. Daren, Imoen et Jaheira guettaient l’arrivée de leur compagnon, mais s’étaient préparés à tout imprévu. Ils avaient auparavant dissimulé les corps des deux mercenaires, et s’étaient eux-mêmes camouflés derrière de volumineux coffres, attendant d’avoir identifié leur cible avant de se dévoiler. La silhouette sombre descendit lentement les escaliers, et s’arrêta soudainement à mi-chemin. D’un coup, elle frappa le sol du manche de sa hallebarde à un rythme régulier. C’était le signal. Jaheira se redressa aussitôt, et courut se jeter dans les bras de l’homme qui ne pouvait être que Khalid.

Tous les deux restèrent ainsi quelques secondes, amoureusement enlacés, et Daren réalisa que c’était la première fois qu’il voyait Jaheira véritablement inquiète pour son mari. Un instant plus tard, tous les quatre se faufilaient par le passage dérobé du sous-sol, et arpentaient les tunnels nauséabonds des égouts de la Porte de Baldur, libres et victorieux.