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Baldur’s Gate, cité légendaire et immortelle…

Bienvenue en Féérune, le long de la Côte des Epées !

Que se passe-t-il dans la citadelle de Château-Suif, au coeur même du lieu de la connaissance et du savoir ? Quel évènement va bouleverser la vie jusqu’ici paisible du jeune Daren… ?

« Baldur’s Gate » est le premier tome d’une trilogie, qui mêle aventures, humour, suspens et complots.

Venez découvrir la saga ici, et laissez autant de commentaires et critiques que vous le souhaitez.

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Par -> ici <- pour le tome 2

Smidge


Note : L’histoire, les personnages, et l’univers de Baldur’s Gate appartiennent à Wizard of the Coast.

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Frère et soeur

− Daren…

− Je sais.

 

Il ne restait plus que lui et sa sœur. L’air pur et cristallin caressait le visage de Daren, marqué par la tristesse. Des milliers de questions berçaient son esprit exténué, mais trouver le sommeil n’était pas encore envisageable. Au-dessus d’eux, la lune immaculée disparut soudainement derrière un voile gris, et quelques gouttes fraîches clapotèrent harmonieusement sur les feuilles.

 

− Qu’est-ce qui va se passer maintenant ?

 

La voix d’Imoen se changea en écho, porté par la brise montante. Il ne voulait plus penser à quoi que ce fût. La douleur, la peine, mêlée à une infinie lassitude, l’empêchaient d’éprouver toute autre sensation.

 

− Nos âmes nous sont finalement revenues, continua-t-elle en posant sa tête sur l’épaule de son frère.

 

La pluie s’intensifia imperceptiblement et coula sur sa joue. Son âme… Son esprit débordait à présent de sensations qu’il avait presque oubliées, brutes et incontrôlées. C’était comme percevoir à nouveau les couleurs sur une toile aseptisée par le temps. Imoen posa une main sur son bras, et le contraste de son contact chaleureux avec l’eau gelée qui coulait le long de ses doigts le fit tressaillir.

 

− J’ai peur, Daren. Peur de ce qui pourrait arriver… Peur de te perdre.

 

Il passa un bras autour d’elle, et ferma les yeux. Le son continu de la pluie se changea en une mélodie envoûtante, apaisante. Rien ne lui permettait de prédire l’avenir, mais il n’aspirait simplement qu’à vivre en paix auprès de ses compagnons, à l’abri des complots et des guerres. Il resserra son étreinte, posant sa joue sur la longue chevelure rousse de sa sœur. Les deux enfants de Bhaal, enfin entiers, enfin réunis. Le temps resta en suspend quelques secondes. Rien ne serait plus jamais comme avant. Une page s’était tournée, pour toujours. Mais une étape était à présent franchie, un point de non-retour qui avait définitivement bouleversé leur vie et leur destinée.

 

− Il pleut. Rentrons.

 

Ils n’avaient pas besoin d’échanger de mots pour se comprendre. Un simple regard, un sourire esquissé, suffisait. Quelque fût l’avenir qui lui était réservé, les noms de ceux qui étaient tombés resteraient gravés à jamais dans ses souvenirs. Trop de morts avaient croisé sa route, et une seule chose importait à présent : préserver la vie de ceux qui lui étaient chers. Et rien ne pourrait désormais le détourner de cette tâche.

 

Un mince croissant de lune illumina le sommet de l’Arbre de Vie, un sourire céleste, avant de laisser le voile de la nuit recouvrir la cité éternelle de Suldanessalar.

 

***

FIN

Jaheira

Quelques heures plus tard, à la tombée de la nuit, sur la place centrale de Suldanessalar se dressait un immense bûcher de bois vert. Des centaines d’elfes s’étaient regroupés tout autour, la reine à leur tête. Les étoiles illuminaient le ciel d’un millier de points argentés et un mince quartier de lune colorait les feuillages d’un rose tirant sur l’orangé. Daren tenait la main d’Aerie dans la sienne, entouré de ses compagnons de toujours, Minsc et Imoen. Il pleurait silencieusement en observant, impuissant, le funèbre cortège transportant le corps de Jaheira drapée d’une robe immaculée.

 

− Adieu, Jaheira, murmura Imoen avec un sourire embué de larmes.

 

Daren ne répondit pas. C’était inutile, de toute façon. Le cortège hissa le corps de la druide au sommet du bûcher en entonnant un psaume mélancolique et torturé.

 

− Ne perds pas espoir, Jaheira, reprit Imoen, la voix tremblante d’émotion. Tu n’es pas seule.

 

La lune se voila soudainement, rendant un hommage solennel à sa servante dévouée. Une brise légère se leva et caressa le feuillage d’une dernière tendresse. Quatre elfes en tenue cérémoniale bariolée s’approchèrent du bûcher, une torche à la main, qu’ils déposèrent délicatement au pied des premières branches vertes. La reine Ellesime s’avança, sa longue toge noire flottant au vent, et leva ses deux bras vers le ciel. Elle prit une profonde inspiration et s’adressa à la foule anonyme massée devant elle.

 

− Vous qui vous trouvez ici, vous qui avez survécu au retour de l’Exilé à Suldanessalar, me connaissez. Mais certains ignorent l’identité des héros qui se tiennent à nos côtés et qui ont largement contribués à la sauvegarde de notre cité et de l’Arbre de Vie.

 

Elle désigna la petite troupe d’une main gantée, et un tonnerre d’applaudissement couvrit soudainement tout autre son. Un courant d’air doux et chaud parcourut la clameur de Suldanessalar. Le bûcher s’embrasa soudainement, resplendissant comme un phare paisible et serein au cœur d’un océan de tristesse.

 

− Je… je ressens de mon devoir de vous présenter mes excuses… pour mes choix. Pardon pour tout ce que mon inconscience vous a fait subir, à vous et à vos amis. À cause de sa folie, nous avons privé Joneleth de son immortalité elfique, et nous l’avons banni. Mais nous avons créé Irenicus de nos propres mains… Je ne peux m’empêcher de penser que nous sommes en partie responsables de ce qui s’est produit.

 

La reine prit à nouveau la parole, se tournant cette fois vers son peuple.

 

− Quant à celui qu’autrefois nous connaissions sous le nom de Joneleth, je ne puis dire qu’une chose : il est mort, il y a bien longtemps.

 

Ellesime s’avança lentement vers eux et reprit à leur attention d’une voix émue jusqu’aux larmes.

 

− Vos actes désintéressés ont conduit au sacrifice de votre amie. Il est impossible de vous récompenser à la mesure de vos exploits. Permettez-nous simplement de vous offrir nos remerciements éternels. Suldanessalar est votre éternelle débitrice.

 

Un silence profond et chargé des émotions de tout un peuple recouvrit soudainement la petite place. Le feu s’intensifia, et illumina le ciel en caressant les étoiles de sa fumée chatoyante. Aerie, ses deux grands yeux bleus scintillant de larmes, se rapprocha de Daren en silence et se blottit contre lui en plaquant ses mains contre siennes. Minsc avait joint ses deux poings au niveau de son cœur et murmurait des prières que lui seul pouvait entendre.

 

− Jaheira… Khalid…Vous brillerez pour toujours dans nos cœurs, chuchota Imoen en pleurant doucement.

 

Suldanessalar était sauvée. Mais à quel prix ? Daren leva les yeux vers le ciel et, parmi les astres mêlés aux fumeroles, il crut un instant apercevoir les visages resplendissants de quiétudes des deux demi-elfes lui souriant paisiblement, dans le scintillement éternel de la nuit constellée d’étoiles.

Chapitre final

Le soleil. Une raie de lumière réchauffa son visage éprouvé. Daren ouvrit lentement les yeux, découvrant un visage amical aux épais cheveux roux penché au-dessus de lui.

 

− Vous vous éveillez enfin… J’ai eu de la peine à croire les prêtresses lorsqu’elles m’affirmaient que vous étiez encore en vie. Votre… votre bras…

 

Daren tenta maladroitement de se redresser, mais son corps tout entier le faisait souffrir. La reine en personne se tenait à son chevet, dans une vaste salle cristalline aux reflets bleutés. Il releva lentement la manche à son poignet droit, découvrant les cicatrices ciselées jusqu’à son épaule. Son visage resta un instant impassible, se remémorant les épreuves qu’il avait dues affronter, puis s’assombrit soudainement.

 

− Je sais…, répondit-il en soupirant.

− Trois de vos compagnons sont encore inconscients, reprit Ellesime, mais leur réveil semble imminent… Mais… Je… Je suis vraiment désolée…

 

Malgré la douleur, Daren se redressa brusquement sur son lit, une boule d’angoisse au ventre. Que voulait-elle dire ? Malgré l’évidence de ses propos, il s’obstinait à ne pas les entendre. C’était impossible.

 

− Que… Combien de temps ai-je passé… ?

− Dans l’au-delà ?, termina la reine. Quelques jours, guère plus. Vous avez su trouver le chemin du retour, ce dont nous ne pouvons que nous réjouir. Vous avez rendu à Suldanessalar un service inestimable. Vous avez sauvé l’Arbre de Vie, vous m’avez sauvée moi, et mis un terme à la menace qu’Irenicus faisait peser sur nous.

 

Mais Daren ne l’écoutait plus vraiment. Quelques mètres plus loin, d’autres lits similaires au sien abritaient ses compagnons. Le visage serein et endormi d’Aerie le rassura un instant, mais le voile couleur ébène tendu au-dessus du dernier confirma ses pires craintes.

 

− Pour les elfes, vous êtes à présent un héros, reprit Ellesime d’une voix mal assurée. Peut-être même êtes-vous en passe de devenir une véritable légende. Mais pour l’instant, vous devez vous reposer, et retrouver toutes vos forces. Je…

 

Elle s’interrompit soudainement, le visage grave. Daren n’avait pas encore quitté des yeux le drap de soie noir. Il ne parvenait pas encore à pleurer. Il se refusait à pleurer. Cela ne pouvait pas être vrai. D’une main tremblante, il poussa la couverture à ses genoux et posa un pied au sol. Il devait voir par lui-même. Il tituba tel un automate jusqu’à l’autre bout de la pièce, passant devant Minsc, Imoen et Aerie qui respiraient calmement, allongés sur leur couche, et posa finalement une main moite sur le voile sombre. Il tressaillit à son contact, étonnamment doux et lisse, et le souleva lentement. La vérité ne pouvait plus être évitée. Jaheira, le visage éternellement figé en un sourire calme, n’était plus. Une larme roula enfin sur sa joue, finissant sa course sur le drap qui recouvrait son amie. Une amertume colora sa peine. Elle s’était sacrifiée pour lui, s’interposant de manière désespérée pour lui permettre la victoire. Daren ferma les yeux, se remémorant cet intense et ultime regard dont elle l’avait gratifié avant de succomber. Il posa un genou à terre, et laissa enfin éclater sa tristesse.

L’ultime confrontation

Ses compagnons l’attendaient en haut des marches. Daren leva douloureusement un bras victorieux en brandissant son trophée.

 

− J’étais sûre que tu l’aurais !, s’exclama Imoen en levant un pouce en signe de succès.

 

Une couleur rouge sombre colorait ses vêtements déchirés et de multiples coupures le lançaient de toutes parts, mais les soins attentifs d’Aerie dissipèrent la douleur et pansèrent ses plaies en quelques instants. Il avait réussi la dernière épreuve. La dernière épreuve avant un nouvel inconnu. Un seul œil gardait encore la porte, un seul œil qu’il allait bientôt refermer.

 

− Pensez-vous qu’il sera possible de quitter cet endroit une fois la porte ouverte ?, demanda Aerie.

− Aucune idée, répliqua Jaheira en haussant les épaules.

− La meilleure façon de le savoir, c’est encore d’essayer, proposa Imoen.

 

Daren s’avança une ultime fois devant l’arche menaçante. Il tendit la dernière Larme de Bhaal, qui une fois encore se dissipa en une fumée lumineuse. Une nouvelle onde de pouvoir irradia en lui, hérissant jusqu’à ses cheveux, puis s’estompa rapidement.

 

− Regardez !, s’écria Aerie en désignant la porte.

 

Le dernier des trois yeux s’était refermé, et Daren sentit son cœur palpiter au-delà du raisonnable. Un brouillard bleu sombre nappa progressivement la roche autour de lui, remontant le long de sa colonne vertébrale en un frisson d’extase. Le pouvoir, à l’état brut. Une raie de lumière blanche se dessina à la fermeture des deux pans du portail, grossissant à chaque seconde. Sans un bruit, la porte du domaine de Bhaal s’ouvrit, les aveuglant d’un éclat insoutenable. Une ombre recouvrit progressivement la lumière, une ombre gigantesque et menaçante, suivie d’un grondement sourd et puissant. La terre se mit à trembler, et une onde de choc invisible les balaya tous les cinq, projetant leur corps plusieurs mètres en arrière. Daren se redressa aussi vite qu’il put. Le spectacle qui s’offrait à leurs yeux lui glaça le sang. Entourés de gigantesques créatures plus abominables les unes que les autres, le sorcier Irenicus se tenait devant eux, irradiant d’une magie incommensurable.

 

− Il était donc écrit que nous devions nous affronter une dernière fois…, déclara-t-il. Aucun de nous ne peut se cacher. Je vais adorer te réduire à néant, Daren… Car, vois-tu, mourir ici, c’est cesser d’exister !

 

Une demi-douzaine de démons titanesques accompagnait Irenicus. Leur peau écaillée, leurs membres difformes, ils feulaient en dévoilant des crocs monstrueux et en agitant leurs queues hérissées. La vision cauchemardesque l’aurait en d’autres temps pétrifié de terreur, mais son aura de brume bleutée le maintenait dans un état de confiance second. Jaheira tordit ses mains autour du manche de son bâton de combat, faisant crisser le cuir de ses gants. Daren respira profondément, et déclara au sorcier d’une voix tonitruante.

 

− Nous t’avons déjà vaincu une fois, Irenicus ! Tu n’as aucune chance !

− J’ai autant de chances que toi, Daren, répliqua-t-il aussitôt. J’ai affronté mes démons moi aussi. Et j’en ai même engagé quelques uns, comme tu peux le voir…

 

Son visage se déforma en un rictus maléfique.

 

− Cet enfer est peut-être de ta conception, reprit-il, mais je peux le contrôler aussi bien que toi.

− Que veux-tu dire ?

− Cet enfer est le tien, et il te semble horrible car il représente ce qu’il y a en toi. Ce pour quoi je te maudis pour me faire subir cela, intentionnellement ou non ! Mais l’heure n’est plus aux bavardages… Nous allons nous affronter, une toute dernière fois. L’un de nous n’est pas vraiment mort, et s’il n’en reste qu’un, l’autre pourra sortir d’ici en vie. Mais… je vais ordonner à cet endroit de te détruire…

 

Une tension familière sous sa peau paralysa Daren. Il sentait la puissance de l’Écorcheur s’étendre rapidement et, malgré ses efforts, entamer une mutation imminente.

− Bouh se moque de tes théories, sorcier !, tonna Minsc. Tu vas mourir à nouveau, que tu soies déjà mort ou non !

− Cette situation est étrange, répondit Irenicus en haussant les sourcils d’un air amusé. Mais je n’ai aucun doute sur son issue.

 

La voix tremblante d’Aerie s’éleva alors derrière lui.

 

− Je suis descendue en enfer pour combattre aux côtés de quelqu’un qui m’est cher ! Qui vous aide, Irenicus ? Ces démons ? Vous allez mourir seul, et vous le savez !

− Trêve de discours inutiles, trancha Jaheira en fendant l’air de son arme. Tu nous as suffisamment tourmentés. Et pour cela, tu vas mourir ici même !

 

Daren était à bout de force. Sa peau s’étirait à un tel point qu’elle en ravivait ses blessures. Quelques secondes de plus, et l’Écorcheur prendrait possession de son esprit.

 

− Minsc commence à être fatigué de courir après ce mage…, soupira le rôdeur en serrant les dents. Bouh va en finir une bonne fois pour toutes avec tes globes oculaires ! Et tu ne te relèveras pas !

 

Il tira soudainement son épée au dessus de lui et rugit d’une voix si puissante que les créatures infernales eurent un mouvement de recul.

 

− Infamie, goûte à mon épée ! Epée ! Goûte à cette infamie !

 

Minsc s’élança dans la bataille, et le combat commença. Un hurlement de douleur déchira les airs. Du corps du sorcier jaillit une encolure osseuse, et de longues et puissantes griffes se dessinèrent à chacun de ses doigts. Son masque de fer se fendit et explosa, laissant apercevoir des crocs menaçants autour d’une gueule béante infernale. Tandis que Daren entamait sa mutation inexorable, l’Écorcheur s’emparait aussi d’Irenicus. La brume s’épaissit encore davantage, une brume bleue sombre, tirant légèrement sur le violet. Pour la première fois, malgré la douleur, malgré la tension, Daren parvint à conserver suffisamment de lucidité pour distinguer son environnement. Ses réflexes étaient aiguisés à leur extrême limite et d’un bond, il fondit sur la bête osseuse qu’était devenu le sorcier.

Une magie lumineuse explosa au-dessus de lui, arrachant quelques lambeaux de chairs aux créatures démoniaques. Minsc affrontait à lui seul trois adversaires, son épée tournoyant autour de sa tête entaillant les peaux rugueuses des alliés du mage noir. Les muscles de ses bras semblaient avoir doublé de volume, et il tailladait vivement chaque griffe qui le menaçait de trop près. De l’autre côté, Jaheira exécutait des roulades acrobatiques, maintenant l’attention des créatures sur elle tout en évitant leurs coups. Son bâton crépitait d’un halo électrique, dont elle déchargeait la fureur à chacun de ses assauts. En arrière, une aura rougeoyante s’était enflammée autour des épaules d’Imoen, et avec Aerie, elles foudroyaient les démons de leur magie dévastatrice, protégeant dans le même temps de leurs compagnons.

Daren et Irenicus se livrait un duel à mort. L’essence de l’Écorcheur s’était emparée d’eux, s’imposant à leur corps même. Les deux parties jumelles de l’âme de Bhaal s’affrontaient de toutes leurs forces. Daren sentait son corps craquer sous la pression intolérable qui s’écoulait en lui. Pour il ne savait quelle raison, la brume autour de lui ne l’aveuglait pas entièrement, mais aiguisait à l’inverse sa perception sans pour autant le faire basculer totalement dans une folie irréversible. Le sol lui-même tremblait à chacun de leurs coups, et la roche se fendait sous la puissance de leurs assauts, laissant jaillir quelques éruptions de magma fumant. Le corps de Daren suintait de multiples blessures, autant provoquées par Irenicus que par lui-même, mais le combat tournait en sa faveur. À l’inverse de sa propre expérience, Irenicus découvrait les pouvoirs de l’Écorcheur, et il ne maîtrisait pas son état aussi bien que lui. À ses côtés, ses compagnons tenaient leurs positions avec rage, et barraient la route chacun à trois démons de presque trois mètres de haut. Une magie multicolore irradiait les parois de la grotte, enflammant les corps démoniaques des alliés d’Irenicus. Chacun des coups de Daren faisait reculer le sorcier, l’acculant contre la porte, de plus en plus proche.

Tout à coup une poigne puissante et implacable le souleva dans les airs. Le plus imposant des démons, dont le cou difforme arborait deux têtes monstrueuses, venait de le saisir à pleines mains et le dirigea vers l’une de ses gueules aux crocs acérés. Daren maintenait sa mutation depuis un peu plus de cinq minutes maintenant, et dans quelques instants, son corps ne pourrait plus supporter la formidable tension de l’Écorcheur. Malgré sa force décuplée, il ne parvint qu’à contraindre le démon à renforcer sa prise de sa deuxième patte. La brume tira soudainement vers un rouge violacé, et sa conscience s’évapora brusquement à l’approche d’une mort certaine. Une vingtaine de crocs suppurant d’un liquide orangé s’approchèrent de lui dans un rugissement gargantuesque. Ce monstre démesuré allait le dévorer, et sa transformation faiblissante en Écorcheur ne le sauverait pas. Daren se débattait, de toutes ses forces, mais la poigne du démon ne lui laissait aucune échappatoire. Tout aussi soudainement, le mouvement ralentit, jusqu’à s’immobiliser totalement.

 

− Tu ne toucheras pas à un seul de ses cheveux !, hurla une voix féminine en contrebas.

 

Un éclat vert vif irradia près du sol, et recouvrit bien vite toute autre lumière.

 

Que Sylvanus te renvoie dans les Abysses !

 

Une peau d’écorce recouvrit soudainement le corps du démon, tandis que de véritables branches d’arbres transperçaient sa chair de part en part. La créature relâcha un bras de sa prise, avec lequel elle s’évertua à arracher la multitude de plantes qui poussaient à même sa peau. Jaheira se tenait juste aux pieds du démon, ses deux paumes plaquées contre sa jambe et ses cheveux ondulant au-dessus d’elle, soulevés par la puissance de la magie qu’elle déployait. Le démon se transformait petit à petit en arbre, et de chacune de ses plaies jaillissait une nouvelle ramure florissante.

Et tout bascula soudainement. Une patte griffue transperça l’armure de la druide. Une autre créature qu’elle avait délaissée pour se porter au secours de son ami venait de la traverser en plusieurs points vitaux. Le temps sembla se figer l’espace de quelques secondes. Jaheira rouvrit lentement les paupières, le visage étonnamment calme, et ses yeux croisèrent ceux de Daren. Son regard, intense et déterminé, se troubla, et un mince filet de sang s’échappa du coin de ses lèvres. Le démon retira ses griffes de son corps et la druide s’effondra au sol, inanimée.

La brume devint alors écarlate, puis bascula finalement vers le noir. L’essence du Meurtre, exacerbée par sa colère et sa haine, ne pouvait plus être contenue. La griffe qui le retenait prisonnier explosa sous sa pression, et Daren s’élança vers Irenicus, concentrant ses puissantes émotions en une attaque dévastatrice. Son bras transperça le corps du sorcier, tandis que le monde s’écroulait autour de lui.

 

− Que se… passe-t-il… ?, bredouilla Irenicus qui reprenait peu à peu forme humaine. Mon… pou…voir… Je…

 

La rage se changea en colère. Puis la colère en désespoir. Un flux rayonnant et ininterrompu s’échappait du sorcier mourant, une connexion invisible entre les deux parties de son âme. Daren se sentait à nouveau entier. À l’unisson avec lui-même. La brume vira progressivement vers une couleur bleutée, puis s’estompa totalement. Mille sensations s’entrechoquèrent dans son esprit qui redécouvrait enfin la saveur d’émotions entières et pures. Il se trouvait toujours face à Irenicus, dont le visage perdait ses dernières couleurs dans un râle d’agonie. Un vent, fort et gelé, se leva tout à coup, emportant tout sur son passage. Daren sentit ses pieds se soulever du sol. Une lumière aveuglante le priva de ses sens tandis que son esprit était happé vers le ciel. Tout disparut dans un éclair argenté, et une sensation de chaleur le ramena lentement à la réalité. Il était en vie. Et son âme était à sa place.

La dernière Larme

Étrangement, le démon ne montait pas la garde à l’entrée de la caverne cette fois-ci. Les ténèbres recouvraient la grotte devant lui, et Daren dut fermer les yeux un instant pour s’accoutumer à l’obscurité. À l’autre extrémité, une silhouette massive se dessinait autour de deux points jaunes étincelants.

 

− Ainsi nous nous retrouvons. Ce lieu de châtiment est l’endroit idéal pour un nouveau face-à-face, tu ne crois pas, mon frère ?

 

Ce n’était pas possible. L’homme se redressa de toute sa hauteur et s’avança vers lui, les grincements de son armure métallique noire se répercutant sur les parois de la caverne.

 

− Sarevok ?

 

Un rire sonore et diabolique lui déclencha un frisson. Il ne pouvait que fixer, impuissant, l’incarnation en armure qui marchait droit dans sa direction.

 

− Oui… Ou ne suis-je peut-être qu’un simple écho… ? Mon esprit a rejoint celui de notre père après que tu m’aies tué.

− Sarevok !, s’écria Daren, qui retrouva soudainement ses esprits. Mais… Comment… ?

− J’ai en ma possession une des Larmes de Bhaal dont tu as besoin, le coupa-t-il.

 

C’était donc Sarevok son dernier adversaire. Daren serra la main sur la garde de son arme, qui avait jadis appartenu à son ennemi, et respira profondément. Contrairement au cours de leur premier affrontement, il ne le craignait pas. Malgré son impressionnante armure de métal noir, malgré son casque hérissé de pointes, il ne le craignait pas. Daren éprouvait même en cet instant un désir inavoué de le combattre à nouveau, et de le vaincre.

 

− Malheureusement, reprit Sarevok, je ne te la remettrai pas, car tu ne la mérites pas.

− La mériter ?, répondit Daren, quelque peu interloqué. Qu’entends-tu par là ?

 

Il s’était attendu à livrer un combat à mort contre son demi-frère de sang. Une déception, infime mais patente, lui pinça le cœur.

 

− Tu n’es qu’une misérable larve !, aboya Sarevok en guise de réponse. Un pitoyable rebut ! Quelle jubilation que d’avoir transpercé ton Gorion de ma lame… Et si justice il y avait, nos rôles seraient inversés à l’heure qu’il est !

 

Une fureur qu’il n’avait pas ressentie depuis longtemps germa lentement dans son esprit. Gorion… Le souvenir de son père adoptif sauvagement assassiné lors de cette nuit d’orage s’imposa à son esprit, comme si la colère et la haine qu’il avait accumulées depuis ce jour-là lui revenaient en pleine figure.

 

− Tu oses parler de Gorion !, tonna Daren en desserrant à peine les lèvres.

− Ahhh… Oui…, soupira Sarevok. Alimente ton impitoyable colère… Je sens la rage bouillonner en toi comme de la lave en fusion !

 

La brume rouge s’échappa tout à coup des murs de la caverne sans qu’il ne pût la contrôler. Gorion… L’image de son père lui revenait sans cesse, consumant ce qui lui restait de lucidité.

 

− Tu la sens, n’est ce pas ?, reprit lentement Sarevok, en détachant chaque syllabe.

 

Sa voix s’était réduite à un murmure, rauque et sifflant.

 

− La souillure étouffe ton âme tel un serpent. Elle l’enserre et y répand son venin. Cette ombre, cette colère, existe chez tous les enfants de Bhaal… mais rares sont ceux qui savent l’utiliser…

 

Le brouillard maléfique de l’essence du Meurtre recouvrit le sol comme un épais tapis de mousse. À chaque battement de son cœur, une impulsion de colère déformait l’étendue maléfique en d’inquiétantes ondes.

 

− Tu es devenu l’Écorcheur, n’est ce pas ?, lui lança soudainement Sarevok. L’avatar de feu notre père ?

 

Une angoisse montante se mêla à sa rage. Comment savait-il ? Pour la première fois, ce n’était pas du mépris qui transparaissait des propos de son demi-frère. Mais de l’amertume, voire de la jalousie.

 

− La plus sombre incarnation du Meurtre…, poursuivit-il en baissant la voix. Je la lis dans tes yeux. Rassemble cette colère contre moi… si tu en es capable…

 

Son bras marqué de cicatrices cabalistiques le lança douloureusement. Mais il ne s’agissait pas d’une quelconque blessure. Daren sentait le pouvoir de l’Écorcheur gronder silencieusement et déformer sa chair. La colère l’aveuglait à tel point qu’il ne pourrait survivre à une nouvelle transformation de son corps, car sa folie l’aurait définitivement emporté. L’angoisse montait, toujours plus pressante, resserrant son étreinte autour de son cœur.

 

− Pourquoi ?, s’écria Daren d’une voix désespérée. Qu’espères-tu de tout cela ?

− C’est à moi de poser cette question, répliqua Sarevok. Car vois-tu, c’est toi qui m’as conduit ici. C’est ton pouvoir m’a arraché aux tourments des Abysses, et qui a redonné vie à mon esprit. Pourquoi ? Pourquoi penses-tu avoir fait cela ?

 

Cela pouvait-il être réel ? Daren peinait déjà à accepter d’avoir entraîné ses compagnons en ce lieu maudit, mais il était totalement inconcevable qu’il pût avoir arraché à la mort cet être, qui avait juré sa perte.

 

− Je peux t’apprendre à utiliser ta colère, renchérit Sarevok en serrant un poing vengeur. À maîtriser cette ombre, la diriger, et l’invoquer lorsque tu le souhaites ! Devenir l’Écorcheur en suivant simplement ta volonté, et devenir l’arme du Meurtre comme tu es destiné à l’être ! Pense à moi, mon frère ! Souviens-toi comment j’ai anéanti ton cher Gorion !

 

De l’air. Il lui fallait respirer.

 

− Souviens-toi comment j’ai pillé les âmes de ton Château-Suif ! Rassemble ta rage, et fais enfin ressortir ta véritable nature ! Rassemble ta colère ! Deviens la fureur elle-même ! Car si tu n’en es pas capable, tu ne mérites pas ton destin ! Cela aurait dû être moi !

 

Il avait envie de hurler. Mais aucun son ne franchissait ses lèvres. La brume s’épaississait à chaque seconde, décuplant sa haine.

 

− Attaque-moi, vermine !

 

Une sensation de nausée le fit chanceler. De l’air. Il porta ses deux mains à ses tempes.

 

−  Attaque-moi si tu l’oses !

 

Crier. Hurler. Il ne restait plus que cette voie.

 

NOOON !!

 

Il respirait, enfin. De longues et salvatrices bouffées d’air. Ses compagnons comptaient sur lui, et il ne pouvait se permettre de succomber à la folie. Aerie. Le visage de l’avarielle agissait comme de l’eau pure sur une plaie, et il se concentra sur son souvenir.

 

− Je n’ai pas besoin de Bhaal pour te vaincre à nouveau, Sarevok, articula-t-il d’une voix étonnamment posée.

 

Son demi frère le fixa quelques instants du regard, immobile, et visiblement contrarié. D’un geste, il tira son arme de son fourreau et s’élança sur Daren en hurlant.

 

Tu n’as jamais été digne du sang de Bhaal, et je vais te réduire en poussière sur-le-champ !

 

Daren leva son arme et para à la dernière seconde le formidable coup de son adversaire. La puissance du choc manqua de le renverser, mais il posa un pied en arrière et stabilisa sa position. Le métal crissa, leur deux lames glissant l’une contre l’autre, chacun retenant la poussée de son ennemi. Les pointes du casque noir effleuraient le visage de Daren, et il pouvait même sentir le souffle rauque à travers la grille qui masquait son visage. Sarevok décocha un coup de poing dans son estomac de son gantelet de fer, achevant de le désiquilibrer. La respiration coupée, il esquiva de justesse la lame acérée qui déchira le cuir de sa manche sur toute la longueur.

Daren fit quelques pas en arrière, reprenant son souffle. Sarevok se tourna lentement vers lui et baissa son arme. Saisissant la moindre faiblesse dans sa garde, Daren s’élança vers lui et repoussa la lame de son ennemi. Il frappa de toutes ses forces sur la plaque qui protégeait son torse. Le coup fit reculer son adversaire, résonnant dans la caverne, et Daren devina une entaille visible à son l’impact. Sarevok émit une toux rauque, saisit son arme à deux mains et courut dans sa direction, balayant les airs devant lui en poussant un rugissement.

Lors de leur dernier affrontement, son pouvoir de Bhaal l’avait conduit à la victoire, lui permettant de transpercer l’épaisse armure de son adversaire. Mais il ne pourrait vaincre de cette manière cette fois-ci. Même s’il avait récupéré une partie de son âme, cela restait insuffisant pour contrôler de manière sûre l’invocation de l’essence de Meurtre. L’Écorcheur grondait toujours dans son cœur, prêt à jaillir à la moindre faiblesse de son esprit.

Daren reculait, pas à pas, sous les coups de son adversaire. Chaque parade menaçait de lui arracher son arme des mains. Ses poignets le faisaient souffrir, et la douleur irradiait dans son bras marqué par les terribles coupures. Sarevok maniait son arme gigantesque d’une seule main, et frappait puissamment de l’autre en même temps. Son gant de métal, hérissé lui aussi de pointes, s’enfonçait dans sa chair à chacun de ses coups, et son sang giclait à chaque nouvelle attaque. La brume surgit à nouveau, malgré sa détermination. Il fallait tenter quelque chose. S’il ne périssait pas sous les coups de son frère, il finirait consumé par le pouvoir de l’Écorcheur. Daren serra la garde de son arme de toute sa poigne et lâcha une main du pommeau. Le choc de l’assaut de Sarevok irradia dans tout son corps. Sa main tremblait si fort qu’elle en avait perdu toute sensation de toucher, mais il tint bon. Il n’avait pas le choix. D’un geste rapide, il saisit une épée courte à sa ceinture qu’il plaqua aussitôt contre son avant-bras. Sarevok releva une nouvelle fois son épée, prêt à donner la mort. En une fraction de seconde, Daren pivota sur lui-même et para la terrible lame qui s’abattait sur lui de son arme retournée, qui se fendit à l’impact. Il continua son mouvement, dirigeant son arme vers la tête de Sarevok et fit voler son casque en éclat, arrachant à son demi frère une giclée de sang noir.

 

Le vent se leva. L’armure noire de son frère s’effrita et s’envola en une coulée de sable fin au gré de la brise. Le visage sombre et impassible de Sarevok le fixait calmement, ses deux yeux irradiants d’une lumière blanche d’outre-tombe. En quelques secondes, tout avait disparu, et il ne restait comme trace de leur affrontement une petite pierre noire torsadée à moitié enfouie sous le sable. D’un geste machinal, Daren ramassa la Larme de Bhaal, et la grotte s’évanouit autour de lui.

Le sacrifice

Les mêmes marches humides imbibées d’un liquide noir menaient vers les profondeurs des Neuf Enfers. Au bas des marches, le démon ailé  l’attendait patiemment, le même rictus mielleux déformant son visage déjà monstrueux.

 

− Sais-tu, mon Enfant, qu’il y a une Larme de Bhaal en ces lieux ?

 

Derrière le démon, une vaste salle abritait tout au fond un autel de pierre. Le démon étendit ses deux bras derrière lui, et commença sa présentation.

 

− Deux chemins y mènent. Deux portes, deux chemins, et les deux mènent à ton but. Tu as pris beaucoup de décisions au cours du voyage qu’a été ta vie. Tu as emprunté de nombreux chemins, et ils ont toujours eu un impact sur ceux qui t’entourent… même si telle n’était pas ton intention…

 

Daren pencha à nouveau la tête, observant discrètement la salle derrière la créature. En dehors de la stèle de granit, il ne distinguait aucune porte, ni aucun chemin.

 

− De quoi parlez-vous ?, intervint-il en fronçant les sourcils.

− Tel est le sort de ceux nés avec une « destinée »…, reprit le démon en ignorant sa question. Les conséquences de leurs agissements se répercutent sur tout ce qui est réalité. Mais… peut-être le sort des autres ne te concerne-t-il pas vraiment ? Cela, aussi, représente un choix… des agissements… une onde dans le bassin de la réalité.

 

Où voulait-il en venir ? Son discours n’avait aucun sens, et Daren commençait à s’impatienter. La Larme de Bhaal ne pouvait se trouver que derrière l’autel de pierre, et il lui tardait de s’en emparer pour pouvoir sortir de cette grotte étouffante. Cependant, il ne pouvait pas combattre le démon, même s’il l’avait voulu, et se résigna donc à participer à l’épreuve qu’il avait imaginée pour lui.

 

− Quel rapport avec la Larme ?, demanda Daren d’un ton sec.

− Le chemin que tu prendras vers la Larme touchera quelqu’un d’autre aujourd’hui, répliqua la créature d’un ton doucereux. Un autre, innocent de tes agissements, en goûtera les conséquences de la même façon que toi…

 

Un autre ? Le cœur de Daren se mit à battre plus vite. L’un de ses compagnons se trouvait lui aussi prisonnier de ces lieux ? D’un regard affolé, il balaya plusieurs fois le couloir derrière lui, en vain.

 

− L’un de ceux qui voyage avec toi, qui gravite autour de ta destinée, et qui est innocent de tes erreurs fera l’affaire. Et pour rendre ta décision plus… significative, un être qui t’es plus cher que les autres sera pris.

 

« Un être qui t’es plus cher que les autres ». Était-ce une simple intimidation ? Toutes ses pensées étaient focalisées sur Aerie, malgré ses efforts pour ne pas laisser paraître la moindre fragilité.

 

− Cela pourrait être toi-même, enfant de Bhaal, reprit le démon, une once de regret dans la voix. Oui, tu ferais très bien l’affaire, mais ton essence prédomine ici, suffisamment pour empêcher un être tel que moi de te prendre contre ta volonté.

 

Une présence à l’intérieur de son esprit raviva à son insu une multitude de souvenirs. Château-Suif, Gorion, Imoen, Jaheira, Khalid, La Porte de Baldur… Daren freinait cette déferlante de toutes ses forces, se prenant son visage dans ses mains. Mais le démon s’insinuait toujours plus profond dans sa mémoire, brisant les barrières dérisoires de son esprit.

 

− Mais cela n’a pas d’importance…, conclut-il d’un ton enjoué. Il y a d’autres possibilités… Oui… Cette personne me semble très attachée à toi, n’est ce pas, Enfant du Meurtre ?

 

Le démon afficha un sourire avide et, rentrant ses ailes, dévoila une fine silhouette aux longs cheveux blonds, ligotée sur l’autel.

 

Daren se sentit défaillir. Aerie. Il n’y avait aucun doute possible, il s’agissait de l’avarielle, prisonnière à son tour de la créature démoniaque. Il aurait voulu hurler, mais sa gorge le serrait tellement qu’il en avait du mal à respirer. Il ne pouvait se résoudre à la perdre une nouvelle fois.

 

− Souviens-toi, enfant de Bhaal…, ajouta le démon en s’évanouissant en une fumée âcre. Une décision devra être prise, et tu devras vivre avec les conséquences de ton choix…

 

Dans la pièce, un mur en pierre de taille apparut du néant, le séparant de sa bien-aimée, dévoilant deux portes fermées surmontées de glyphes menaçantes. Deux portes, deux chemins. Il n’avait pas la moindre seconde à consacrer à la réflexion. Aerie se trouvait à l’autre bout de la pièce, et il était de son devoir de la secourir. Daren se précipita sur la première porte et en serra la poignée si fort qu’il faillit l’arracher.

 

− Aerie !

 

Mais aucune réaction ne fit écho à sa voix. Une piqûre. Il avait soudainement l’impression qu’une aiguille lui transperçait la main. Il tourna la poignée d’un quart de tour, et une douleur aigue lui déchira la paume de la main, irradiant le long de ses muscles. Daren ne put réprimer un cri et retira aussitôt son bras en plaquant sa main meurtrie contre sa poitrine. Aucun mécanisme ne s’était enclenché, il en était sûr. Et pourtant, la déchirure qu’il ressentait en cet instant était bien réelle. Un léger filet de sang coula le long de son poignet et une brûlure de forme étrange se dessina au creux de sa main. Que se passait-il ? Son bras était encore agité de tremblements incontrôlés, tandis que la douleur se répandait dans ses veines comme un poison.

Il fit quelques pas en arrière et posa précautionneusement un doigt sur la poignée de l’autre porte. Aucune réaction. Lentement, il posa sa paume sur la boule de métal, et la tourna avec délicatesse. Daren expira progressivement et ouvrit enfin la première porte. Un cri, de douleur, déchira le silence oppressant de la pièce.

 

Aerie !

 

« Tu devras vivre avec les conséquences de ton choix », murmura une petite voix nasillarde dans son esprit. C’était donc de cela dont il voulait parler. Le choix. Il n’y avait que deux portes pour la rejoindre, et les deux conduisaient à la souffrance. La sienne, ou celle sa précieuse Aerie.

Daren prit une profonde inspiration, et retourna à pas lents vers la première issue. Il hésita une fraction de seconde, et ouvrit soudainement la porte de métal. Une douleur inhumaine lui traversa la main, et il manqua de s’évanouir sous le choc. Sa plaie venait de se rouvrir, dévoilant un symbole gravé à même sa peau d’où coulait un liquide rouge et épais.

 

− Je ne cèderai pas, démon !, s’écria-t-il dans le vide.

 

La douleur le lança à nouveau et lui arracha une larme de souffrance et de haine. La porte donnait sur une petite pièce rectangulaire dont l’unique sortie, en face, se résumait à une porte métallique similaire à la première. Daren tituba jusqu’aux pans de fer noir et posa sa main ensanglantée sur le loquet, qui se teinta aussitôt de rouge. D’un geste virulent, il l’ouvrit en trombe, et posa un genou à terre. Une goutte, puis deux, puis un mince filet de sang coula de sa manche devenue écarlate. Une sueur froide le fit trembler de tous ses membres. La douleur irradia jusqu’à son épaule, et la brûlure reprit de plus belle. Daren releva sa manche d’une main tremblante. La malédiction du démon avait tracé des symboles maléfiques jusqu’à son avant-bras, découpant sa peau d’une précision terrifiante. Il ne pouvait aller plus loin. La même pièce, rectangulaire, comportait une nouvelle porte identique à la précédente sur le pan opposé. Mais il ne pouvait endurer davantage de souffrance. Il n’avait pas encore bougé, accroupi dans la pénombre dans une flaque de son propre sang.

 

− Aerie…

 

La douleur l’empêchait d’hurler, et même de pleurer. Quelques larmes brûlantes coulèrent le long de ses joues en silence. Il allait mourir. Son bras le lançait si fort qu’il songea un instant à se l’amputer lui-même. Sa tête heurta finalement le sol, et il ferma les yeux. Aerie. Le visage d’ange de l’avarielle apaisait ses tourments. Il devait continuer. Pour elle. Le démon ne la relâcherait pas tant qu’il n’aurait pas mis un terme à ses souffrances. D’un geste désespéré, il se redressa et rampa en direction de la troisième porte. À chaque battement de son cœur, une douleur écarlate l’aveuglait presque totalement. Le sang continuait à s’échapper de ses vêtements maculés, et une longue traînée brunâtre se dessina derrière lui à mesure qu’il traînait son corps de plus en plus lourd. Des milliers de piques affûtées semblaient lacérer la moindre parcelle de sa peau, pénétrant l’essence même de sa chair. Encore quelques pas. Sa vision brouillée par les larmes et la torture parvenait à peine à distinguer la poignée de métal. Dans un effort surhumain, il leva son bras meurtri, et s’agrippa au loquet en posant son autre main transpirante sur le fer sombre de la porte. Un sanglot le secoua une dernière fois, et Daren récita une rapide prière. Il ferma les yeux, et tourna la poignée dans un sursaut de folie. La douleur atteignit son paroxysme. Il était mort.

 

 

− Tu crois qu’il va se réveiller ?, demanda une voix inquiète.

 

Un brouhaha familier tira Daren de sa torpeur. Que s’était-il passé ? Il ouvrit péniblement une paupière, découvrant le visage soulagé de ses compagnons penchés au-dessus de lui. Ils l’avaient apparemment remonté à la surface de la caverne. D’un geste spontané, il s’appuya sur son bras, et s’affala en étouffant un cri.

 

− Daren, tu vas bien ?, s’inquiéta aussi Imoen.

 

Une protubérance inhabituelle déformait sa poche latérale, et il y glissa lentement sa main. Une pierre noire torsadée, incrustée d’un noyau ivoire, s’y était matérialisée le temps de son évanouissement.

 

− Oh, Baervan…, quelle est… quelle est cette abomination ?

 

Aerie venait de relever sa manche, et découvrit avec stupeur le marquage diabolique gravé à même sa peau. Les yeux écarquillés devant l’horreur qui se dessinait devant elle, l’avarielle retira le plastron de Daren, dévoilant des cicatrices infernales jusqu’à son épaule.

 

− Que s’est-il passé ?, demanda Jaheira d’une voix blanche. Que t’est-il arrivé ?

 

Le souvenir insoutenable de l’épreuve du démon lui arracha un spasme, et après une longue expiration, il détailla sa douloureuse expérience. Le temps de son explication, Aerie maintenait la plus intense de ses magies curatives, focalisée sur ses blessures, en vain. Le mal avait marqué sa chair si profondément que nulle magie n’était en mesure d’en effacer les cicatrices.

 

− Il ne s’est rien passé, ici, affirma la druide.

− Je n’ai pas été capturée, Daren, confirma l’avarielle, ni même été blessée. Je… je suis désolée que tu aies enduré tout ça pour moi…

− Daren a toujours été courageux !, trancha Minsc d’une voix déterminée. Bouh sait qu’il ne faiblira jamais devant le Mal, même si le Mal utilise des méthodes cruelles !

− Au moins, tu as la Larme…, rappela Imoen avec un sourire timide.

 

Daren hocha lentement de la tête et se releva, en proie au doute. Aerie avait-elle couru le moindre danger ? Ou sa capture n’avait-elle été qu’une illusion ? Ce démon au regard fourbe pouvait aisément s’être joué de lui en flattant sa compassion et sa culpabilité. Mais ses cicatrices étaient bien réelles, si toutefois ils pouvaient considérer leur séjour dans les Neuf Enfers comme une réalité. Néanmoins, il avait fait son choix, et il se persuada tant bien que mal de sa pertinence. Mouvoir son bras se révélait encore douloureux, mais incomparablement moins que lors de l’épreuve. Allait-il conserver ces marques jusqu’à la fin de ses jours ? Il chassa cette idée de son esprit, bientôt accaparé par une autre réalité plus angoissante encore. Les deux yeux encore ouverts au-dessus du portail d’ossements le fixaient d’un air sévère, le défiant de s’approcher davantage. Daren tenait toujours la Larme de Bhaal serrée dans sa main, et la présenta une nouvelle fois la paume levée vers le ciel. La lumière argentée illumina l’œil au centre de la voûte et forma le lien jusqu’à la Larme de Bhaal qui commençait déjà à se décomposer. Une nouvelle vague de puissance le submergea, et emplit chaque parcelle de son corps. Il sentait le pouvoir couler dans ses veines, le pouvoir du Seigneur du Meurtre. Cependant,  à l’inverse de la force brute et incontrôlée de l’Écorcheur, il se sentait en mesure de dominer celle-ci. Le lien se brisa soudainement, et les dernières poussières d’argent de la Larme de Bhaal s’évaporèrent au-dessus de sa paume. Il ne restait qu’un seul œil pour garder la porte. Un dernier rempart à franchir entre la vie et la mort.

 

− Et Irenicus ?, l’interrogea Imoen derrière lui. Il possède toujours ton âme, ou au moins une partie.

 

Sa présence insolite en ces lieux lui avait fait quelque peu oublier les paroles du démon lors de leur premier entretien. Le sorcier se trouvait lui aussi en enfer, avec la moitié de son âme. Devrait-il l’affronter seul ? Malgré sa blessure au bras, il se sentait plus fort. Plus entier. Mais cela ne serait peut-être pas suffisant pour vaincre son ennemi. Irenicus demeurait un formidable adversaire, indépendamment de son âme usurpée, et il ne pouvait qu’espérer avoir ses compagnons à ses côtés lors de leur inévitable affrontement.

 

− Il reste un dernier œil, conclut Jaheira. Tu te sens prêt ?

 

Comment pouvait-il l’être ? Ce démon invisible prenait un certain plaisir à disséquer son esprit, et à malmener ses derniers refuges de lucidités. À contrecoeur, Daren se dirigea vers le dernier puits de fumée, l’angoisse de l’inconnu lui serrant le cœur. Il descendit les marches usées une à une, ses pensées focalisées sur l’instant présent.

Chapitre 8 : Jugement

Le silence. Un silence assourdissant. Il faisait froid. Sa chute lui avait paru durer une éternité, mais il ne ressentait aucune blessure. De la roche. Ses mains ainsi que son visage étaient appuyés sur une surface rocheuse. Lentement, Daren ouvrit les yeux, découvrant un spectacle stupéfiant. Et angoissant. S’il avait eu suffisamment de force pour crier, il l’aurait déjà fait. Une pâle lumière blanche illuminait la caverne dans laquelle il se trouvait. Devant lui se dressait une porte. Une porte titanesque, dont les montants étaient faits d’os humains. Il leva encore les yeux. Plus haut, juste sous la voûte, incrustés sur ces os, trois yeux gigantesques multicolores palpitaient d’une vie propre et semblaient le dévisager.

 

− Hou… ma tête…

 

Cette voix. Daren se redressa et scruta les alentours. Imoen. Ses autres compagnons se tenaient aussi à ses côtés, évanouis.

 

− Daren ? C’est toi ? Où sommes-nous ?

 

Était-ce une illusion ? À l’exception du décor, tout semblait si réel. Au centre de la caverne, une immense colonne de pierre soutenait un plafond si haut qu’il était impossible de le distinguer. Jaheira, Aerie et Minsc se réveillèrent à leur tour, sous les yeux ébahis de Daren et de sa sœur.

 

− Que s’est-il passé, Daren ? Quel est cet endroit ?

− Je n’en sais rien… Je…

 

Il se remémora ses derniers instants de conscience. Sa victoire face à Irenicus. Et son âme, aspirée vers les profondeurs de la terre.

 

− Je me souviens d’un cauchemar, ajouta Imoen. Une sensation… de vide, et… et je crois que c’était toi. Il me semblait que tu m’appelais. Que tu hurlais mon nom. J’ai eu peur. Je me suis débattue, et… je me suis réveillée, ici.

− Il n’y a aucun doute possible, intervint Jaheira d’une voix fataliste. Nous sommes… nous sommes morts.

− Morts ?, répéta Aerie, affolée. Mais cela n’a aucun sens ! Nous sommes… Je…

− C’est la vérité…, la coupa Imoen en soupirant. Enfin… je le crois…

− Ton étrange pouvoir nous a attiré ici, Daren. Avec toi, reprit Jaheira.

− Nous sommes au cœur même des Neuf Enfers, conclut Imoen.

 

Les Neuf Enfers. Le monde des âmes sans vie. Des livres qu’il avait lus durant son adolescence à Château-Suif, il se souvenait vaguement de ce nom, ainsi que de quelques anecdotes terrifiantes à son sujet. Son regard se porta sur les yeux globuleux et injectés de sang qui l’observait en silence. Il se sentait épié, menacé même. Aerie s’était réfugié près de lui, serrant son bras dans ses mains.

 

− J’ai peur, Daren…, lui murmura-t-elle à l’oreille. Mais au moins, je suis avec toi.

 

Des cris, inhumains, retentirent contre les parois de la grotte. Ils semblaient s’échapper d’étranges puits qui bordaient la caverne. Néanmoins, il ne parvint pas à se concentrer sur leur origine, une question le harcelant sans cesse. Pourquoi ? Pourquoi était-il ici ? Pourquoi étaient-ils ici ? Ces yeux effrayants continuaient à le dévisager, inlassablement. Il sentait leur présence, presque à l’intérieur de son âme. Que voulaient-ils ? Tout cela n’avait aucun sens.

 

− Et toi, Minsc ?, demanda-t-il finalement à son compagnon. Qu’en penses-tu ?

− C’est une mort glorieuse au combat pour Minsc et Bouh ! Nous étions en bonne voie pour le champ d’honneur et les halls de Rashémanie, mais nous avons sentis que tu avais besoin de nous, Daren, alors nous sommes venus !

− Que veux-tu dire par là, Minsc ?

− C’est ce qui s’est produit pour nous tous, répondit Jaheira à sa place. Nous étions inconscients lorsque cela s’est produit, mais je suis sûre que je ne suis pas la seule à avoir ressenti ton… « appel ».

− C’était plus qu’un appel, confirma Imoen. C’était… une sorte de main, invisible, qui m’étouffait, et m’attirait… Même si j’avais voulu y résister, je crois que je n’aurais pas pu.

 

Son regard se posa sur Aerie. Venait-il réellement de précipiter ses compagnons au cœur même des Neuf Enfers ? Cette simple pensée le fit frissonner, mais le discret hochement de tête gêné de l’avarielle confirma ses pires craintes.

 

− Je suis… désolé, soupira-t-il enfin. Désolé pour tout…

− Il me semble que nous étions tous d’accord avant d’affronter Irenicus ?, trancha Imoen. Nous t’avons suivi parce que cela nous semblait juste de le faire, et nous n’allons pas te laisser tomber maintenant.

 

Un détail qui lui avait échappé le fit soudainement sursauter.

 

− Minsc ? Tu… tu n’es pas blessé ? Ni aucun d’entre vous ?

 

Le rôdeur inspecta rapidement ses bras, lui aussi surpris, mais il semblait en pleine santé.

 

− Blindé, affûté, et impatient d’y aller !, conclut le rôdeur d’une voix déterminée en se frappant le torse.

− Il semblerait que ce qui nous affecte dans le monde des vivants n’ait pas cours ici, conclut Jaheira. Ce qui est sûrement un avantage.

 

Imoen fronça les sourcils, pensive, et exprima ses pensées à voix haute.

 

− Je n’arrive pas à comprendre… Pourquoi n’ai-je pas suivi Bodhi dans… enfin là où elle est allée lorsqu’elle est morte ? À moins que… À moins que ce ne soit parce qu’elle était une vampire ? Qu’elle n’avait pas d’âme ? Je ne sais pas…

 

Daren ne s’était pas posé la question, mais l’interprétation de sa sœur avait l’avantage d’expliquer la situation dans laquelle ils se trouvaient. Cependant, une autre interrogation, bien plus pragmatique, pointait à chaque nouvelle question, et Daren se décida enfin à formuler à voix haute ce qui brûlait toutes les lèvres depuis leur réveil.

 

− Bien… Et que fait-on, maintenant ?

 

La question resta sans réponse, dans un silence gêné. Daren fit quelques pas dans l’immense caverne. Un cri de terreur retentit à nouveau. Il semblait s’échapper de la crevasse au bord de la paroi. Quelques relents d’une fumée grisâtre s’en échappèrent, puis la grotte retrouva son calme angoissant. À pas lents et mesurés, Daren s’approcha du puits nauséabond, suivi par sa sœur. À mesure qu’il s’avançait, il percevait des chuchotements incessants, de plus en plus distincts. Comme si une multitude d’enfants prononçaient son nom à voix basse et l’appelaient. Il s’approcha encore. Plus près.

 

− Il y a des marches !, s’écria Imoen.

 

Il sursauta à nouveau. Ses compagnons le rejoignirent, l’arme au poing. Un escalier en colimaçon s’enfonçait effectivement plus profond encore. Les marches usées dégoulinaient d’un liquide noir, visqueux et épais, que Daren préféra ignorer avant de n’avoir plus aucun doute sur sa nature.

 

− Je… je ne me sens pas rassurée, murmura Aerie.

 

Personne ne releva sa phrase, mais tous devaient ressentir la même tension. Les chuchotements se firent plus intenses, et Daren dut porter ses deux mains à ses oreilles pour en atténuer le son. Le nœud d’angoisse continuait à se serrer autour de son estomac, et son cœur battait si fort qu’il en avait du mal à respirer. Mais il n’avait pas le choix. Il devait descendre. Il retint sa respiration et d’un pas mal assuré, posa son pied sur la première marche. Il sentait une présence, imposante, terrifiante. Quelqu’un, ou quelque chose, l’attendait en bas de cet escalier. Il lança un dernier regard à ses compagnons derrière lui, et s’enfonça dans les ténèbres, tiraillé par la peur et le doute.

 

− Ah, te voilà enfin, enfant de Bhaal !

 

Une voix suave et nasillarde s’éleva du néant. Il venait d’atteindre la dernière marche, et dans la pénombre du tunnel sur laquelle débouchait l’escalier, une créature aux écailles rouge sombre, deux immenses ailes dans le dos, semblait l’attendre patiemment. Ses deux yeux rougeoyants illuminaient un visage démoniaque marqué par des cicatrices et surmonté de deux épaisses cornes ivoire. Malgré son aspect terrifiant, Daren ne le craignait pas. Comme s’il connaissait déjà ce démon, comme s’il était une partie de lui-même oubliée depuis trop longtemps.

 

− Viens-tu enfin réclamer ton héritage ?, reprit la créature d’une voix trop aigue pour sa taille. Et en morceaux qui plus est. Ce doit être vraiment terrible de mourir dans ce triste état…, ironisa-t-il.

− Réclamer mon héritage ?, répéta Daren, interloqué. De quoi parlez-vous ?

 

Le démon lui adressa un sourire glacial et frotta lentement ses longues griffes.

 

− Ton héritage, Enfant, expliqua-t-il. Ceci est le royaume de Bhaal. Tu n’as pas rejoint l’ancienne essence de Seigneur du Meurtre, n’est ce pas ? Non… Ton sang est donc dominant ici.

 

De quoi parlait-il ? Était-il en train de rêver ? Une terrible appréhension lui serra soudainement le cœur. Que faisaient ses compagnons ? Il se retourna si précipitamment qu’il faillit en perdre l’équilibre. Mais ses pires craintes s’étaient réalisées. Il était seul. Les marches derrière lui avaient laissé leur place à une paroi rocheuse. Il était prisonnier, avec pour seule compagnie cette créature démoniaque.

 

− Où sont mes amis ?, s’écria-t-il d’une voix tremblante. Où sont-ils ?

 

Le démon le fixa d’un sourire provocateur, ses deux pupilles de feu scintillant d’une aura maléfique.

 

− Tu n’as nullement besoin de tes amis, ici. Cela t’est totalement inutile, car c’est toi qui as le pouvoir… Ou plutôt, la partie de Bhaal qui est en toi a le pouvoir. Mais… l’autre partie appartient pour le moment au sorcier.

 

Ainsi, il était ici, lui aussi. Même s’il n’avait pas véritablement osé se poser la question, il ne pouvait qu’admettre que c’était l’explication la plus plausible.

 

− Irenicus ? Irenicus est ici ?

− Il a volé une grande partie de ton âme divine, continua le démon, mais en le tuant, tu en as récupéré une moitié. Ce qui fait de vous deux êtes liés. Aucun n’est vraiment mort, aucun n’est vraiment vivant. Très intéressant, vraiment…

 

Daren souffla longuement, expirant l’air autant que l’angoisse qui menaçait de le paralyser. Il ferma les yeux quelques secondes et posa une nouvelle question à la créature.

 

− Quels choix me reste-il, dans ce cas ?

− Les Larmes de Bhaal, Enfant, répondit le démon. Elles seules t’ouvriront la voie.

− Et… que sont ces… « Larmes de Bhaal » ?

− La mort a fait couler beaucoup de larmes, Enfant. Et Bhaal les conservait de son vivant. Elles fermeront ces yeux que tu redoutes tant, et te montreront le chemin de ton âme. Mais tu as bien fait de venir me voir. Car, vois-tu, tu es le seul qui puisse vaincre la terrible créature qui détient ici-même l’une des Larmes de ton défunt père.

 

Les « Larmes de Bhaal ». Daren serra la garde de son épée et la caressa lentement de son pouce. Malgré son éprouvant combat contre le sorcier, il ne ressentait aucune fatigue. Et la perspective d’un combat ne l’effrayait pas outre mesure.

 

− J’ai entendu le récit de tes prouesses enfant de Bhaal, insista le démon. Très impressionnant, pour un mortel. Tu as réussi à vaincre de puissantes créatures, grâce à ton courage et à ton habileté. N’importe quel mortel n’aurait pas accompli ces actes avec une telle bravoure. Tu es devenu un maître dans l’art de la conquête, enfant de Bhaal ! Maintenant, va ! Terrasse la créature qui se tapit dans cette caverne, et accomplis ton destin !

 

Une bouffée de fierté emplit son cœur. Il se sentait prêt. Ce n’était qu’une simple épreuve de plus, une parmi tant d’autres. Il leva un pied. Puis se ravisa. Ses compagnons ne seraient pas avec lui pour le soutenir, et il ne pouvait se risquer à un affrontement aussi incertain sans davantage d’informations.

 

− De quelle sorte de créature s’agit-il ?, s’enquit Daren.

− C’est une créature très puissante, que toi seul peux vaincre. Mais je sais que tu n’échoueras pas. Je te connais mieux que personne, et je sais que tu vaincras ! La Larme de Bhaal te revient de droit !

 

Un doute. Le démon semblait si impatient de le voir combattre qu’une incertitude, à peine perceptible, l’incita à l’interroger à nouveau.

 

− Vous n’avez pas répondu à ma question.

− C’est une créature qui mérite la mort, enfant de Bhaal, répondit le démon d’un air surpris. Tu es un combattant hors pair, et j’avais pensé que tu serais en mesure de triompher là où d’autres ont échoué…

 

Une partie de lui-même brûlait d’impatience de faire taire ces offenses une fois pour toutes. Mais il ne pouvait non plus ignorer l’insistance ambiguë avec laquelle le démon le provoquait.

 

− Pourquoi mérite-elle la mort ?

− Parce que…, commença la créature quelque peu décontenancée, parce qu’elle… existe, Ô Seigneur du Meurtre, et qu’elle se dresse en travers de ta route !

− Que voulez-vous dire par « se dresse en travers de ma route » ? Qu’elle me barrera le passage ?

 

Le démon ne répondit pas tout de suite. Il poussa un long soupir qui se transforma en grognement, puis croisa les bras d’un air contrarié.

 

− Hé bien… non. Il se peut qu’elle te donne la Larme, si tu lui demandes bien sûr. Je vois que malgré tes exploits, tu n’es qu’un lâche enfant de Bhaal. Hé bien qu’il en soit ainsi ! Mais souviens-toi que l’humilité est le refuge du faible !

 

Dans une explosion silencieuse, le démon se volatilisa en une fumée noirâtre, laissant le couloir libre derrière lui. Daren lança un dernier regard en arrière, un infime espoir d’apercevoir l’un de ses compagnons, et s’engouffra dans le tunnel qui déboucha très vite sur une vaste caverne. Une odeur âcre de souffre lui arracha une toux rauque, et un bras sur le visage, il s’avança dans la grotte.

 

− Tu as agi sagement, enfant de Bhaal, tonna une voix caverneuse.

 

Au centre caverne se dressait une créature ailée aux écailles cuivrées, un dragon majestueux de plus de dix mètres de haut qui s’adressait à lui.

 

− Tu as contrôlé ton instinct, je te laisse donc la Larme.

 

Le dragon lui tendit une patte griffue, et déposa au creux de sa paume une sorte de coquillage torsadé de couleur ébène. Daren leva les yeux vers la créature ailée, dont les contours commençaient déjà à s’estomper. Tout autour de lui devint flou, jusqu’à l’obscurité la plus totale.

 

 

− Daren ? Tu te sens bien ?

 

Imoen posa une main sur son épaule, et il se retourna en sursaut.

 

− Que… Imoen… Tu… ?

− Ça va ? Tu as l’air bizarre… Viens, on remonte, il n’y a rien ici.

 

La Larme de Bhaal. Il la sentait, nichée dans sa main droite. Le démon, le dragon. Comment ses compagnons ne pouvaient-ils rien avoir remarqué ?

 

− Tu viens ?, lui lança sa sœur qui avait presque atteint la surface.

 

D’autres voix étouffées lui indiquèrent qu’Aerie, Jaheira et Minsc étaient déjà remontés depuis un moment. Il se frappa le front de son poing, et respira profondément. Il n’était pas fou. Pas complètement.

Sans attendre davantage, il escalada au plus vite l’étroit escalier malodorant et rejoignit ses compagnons qui ne semblaient pas s’être rendu compte des évènements.

 

− Bon… Nous ne sommes pas plus avancés, souffla Jaheira d’un air contrarié.

− Je…, balbutia Daren. Vous voulez dire que vous n’avez vraiment rien vu ?

 

La druide le dévisagea comme s’il avait contracté une maladie contagieuse.

 

− Vu, quoi ?

 

Daren déplia sa main et dévoila la pierre noire à ses compagnons.

 

− Qu’est-ce que c’est que ça ?, demanda Imoen.

− Une Larme de Bhaal.

− Une… « Larme de Bhaal » ?, répéta-t-elle, incrédule.

− Nous n’avons pas de temps à perdre avec ça, trancha Jaheira d’un ton exaspéré. Nous devons trouver une issue à ce… à cet enfer.

− Il y avait un démon, reprit Daren d’une voix blanche. Maintenant j’en suis sûr, c’est le même démon que j’ai rencontré lors de mon rêve pendant le rituel d’Irenicus.

− Quoi ?, l’interrompit la druide.

− Il m’a dit que le seul moyen de récupérer mon âme était de trouver les larmes de Bhaal, continua-t-il en ignorant son intervention. Et il m’a… demandé de combattre un dragon. Mais j’ai refusé. Il a insisté, plusieurs fois, en me flattant, mais je n’ai pas cédé. Et… je…

− Tu délires complètement, le coupa à nouveau la druide en secouant la tête. Ton combat contre Irenicus a dû te…

− Mais je ne mens pas !, s’écria Daren, désemparé et furieux. Ce que je raconte s’est réellement passé !

− Moi, je te crois, intervint Aerie.

 

La demi-elfe leva les yeux au ciel en haussant exagérément les épaules, voilant à peine une remarque acerbe sur l’avarielle.

 

− Nous…, reprit Aerie, nous n’avons rien vu de ce que tu décris… Mais si tu penses réellement que c’est arrivé, je suis prête à te croire.

− Et ton démon, ajouta Imoen, pensive, il t’a dit comment te servir de ton caillou, là ?

 

Daren leva la Larme de Bhaal à la hauteur de son visage et tourna lentement ses yeux vers la porte colossale un peu plus loin.

 

− « Elles fermeront ces yeux que tu redoutes tant », c’est à peu près ce qu’il m’a dit.

− Et… ces « yeux », quels sont-il ?

 

Il frissonna à la simple idée de croiser leur regard, et désigna d’une main les trois globes oculaires géants suspendus au-dessus du vide.

 

− Alors, allons-y.

 

Imoen s’avança vers les deux battants titanesques et invita les autres à la suivre. Maintenant qu’il s’en approchait, il remarqua que les deux parties de la porte s’emboîtaient en suivant une chaîne de dents humaines, ce qui ajoutait encore à l’horreur de l’édifice. Il tenait toujours la pierre noire serrée dans sa main. À mesure qu’il s’approchait, elle sembla s’animer d’une vie propre. Il pouvait presque la sentir palpiter contre sa paume. À moins que ce ne fût ses propres pulsations cardiaques. Il déglutit plusieurs fois. La sensation d’un poids immense pesant sur ses épaules l’empêchait de redresser la tête et de faire face à ce qu’il savait être son pire cauchemar. Une goutte de sueur perla de sa tempe et coula le long de sa mâchoire, puis de sa nuque. Son cœur battait à tout rompre. D’un geste lent et maladroit, il leva sa main droite au-dessus de lui et tendit la Larme de Bhaal en offrande.

 

− Regardez !, s’écria Aerie.

 

Instinctivement, il releva la tête. La pierre s’était mise à luire d’un éclat argenté et commençait à se dissoudre comme une motte de sable. Au-dessus, l’un des yeux illumina la grotte de la même lumière, et un chemin de fumée blanche se forma entre l’œil et la pierre. La Larme de Bhaal se décomposait lentement, et il avait l’impression que chaque poussière pénétrait à l’intérieur même de son corps, le nourrissant d’un pouvoir inconnu. Après presque une minute hors du temps, la lumière cessa tout à coup. La Larme de Bhaal avait totalement disparu.

 

− Daren ?, s’inquiéta Aerie. Tu… tu vas bien ?

 

Une sensation de force et de puissance l’avait soudainement envahi, mais les mots de l’avarielle le ramenèrent à la réalité.

 

− Je… Oui… Oui, ça va.

− Il reste deux yeux encore ouverts, déclara Imoen d’un ton fataliste. Ce qui signifie que…

 

Elle marqua une pause et baissa le regard. Il savait exactement où elle voulait en venir. Comme le lui avait expliqué le démon, lui seul avait le pouvoir ici. Et c’était à lui et à personne d’autre d’affronter ses propres épreuves. Seul. Tous l’avaient compris, ils ne pouvaient rien pour lui.

 

− Je… je vais le faire, répondit-il enfin. C’est le seul moyen de sortir d’ici, de toute façon.

 

Jaheira n’intervint pas, mais le dévisagea intensément, à tel point qu’il se sentit mal à l’aise. Elle fit quelques pas dans sa direction sans détourner les yeux, lorsque l’avarielle saisit ses mains dans les siennes.

 

− Bonne chance mon amour.

 

Elle l’embrasa tendrement et le gratifia d’un sourire affectueux. Daren croisa le regard de Jaheira, et crut un instant deviner une larme se dessiner sur sa joue. Il rajusta son épée à son fourreau, prit une profonde inspiration, et se dirigea vers le puits à l’opposé de la porte. Seul.

Jon Irenicus, l’Exilé

Il devait rejoindre ses compagnons. Malgré sa douleur à l’abdomen, il courait à toute vitesse, en suivant les passerelles vers le nord. Maintenant que la brume était dissipée, le palais surplombait la cité de toute sa splendeur. Le tumulte des batailles semblait s’être évanoui et avait laissé place au chant apaisant des reliques de Rillifane. Après quelques minutes de course, il aperçut ses compagnons près du portail grand ouvert. Ils semblaient en bonne santé.

 

− Daren !, s’écria Imoen en découvrant son frère accourant vers eux.

 

Tous les quatre l’attendaient, un large sourire sur le visage. À peine arrivait-il à leur hauteur qu’Aerie accourut vers lui et le serra longuement dans ses bras.

 

− Tu es en vie…, murmura-t-elle à son oreille. J’ai eu si peur !

− Je vais bien, ne t’inquiètes pas. Mais que s’est-il passé ici ? Où sont les Rakshasas ?

− Évanouis, intervint Jaheira. Que s’est-il passé de ton côté ?

− Je…, bredouilla-t-il en se remémorant sa stupéfiante rencontre avec l’avatar divin. Une créature étrange est apparue, et m’a parlé… d’Irenicus, du palais…

 

Il lui avait soudainement semblé avoir vécu un rêve éveillé. Ses souvenirs s’embrouillaient, et il ne parvenait qu’à se remémorer des impressions plus ou moins précises.

 

− Nous avons vu des sortes… d’esprits translucides surgir du sol, et courir vers les Rakshasas, expliqua Imoen. Ils sont entrés en contact avec les eux et… ils ont simplement disparus.

− En tout cas, les portes sont ouvertes maintenant, conclut Jaheira. Dépêchons-nous !

 

Ils franchirent les hautes grilles en direction de l’imposant bâtiment. Daren embrassa une dernière fois la cité elfique du regard. Malgré les attaques des créatures d’Irenicus, elle demeurait une ville splendide et majestueuse dont l’architecture harmonieuse semblait défier les forces les plus élémentaires. Une certaine appréhension au ventre, il franchit les lourdes portes de fer, suivi par ses compagnons.

 

Dans le hall aux proportions titanesques, un escalier en colimaçon encerclait un arbre gigantesque planté à même le dallage. Ce que les elfes appelaient « le palais » n’était en réalité constitué que d’une seule pièce, décorée de statues et de fontaines. Daren s’avança vers les marches tandis qu’un frisson lui parcourut l’échine. Une sensation, diffuse dans un premier temps, puis de plus en plus familière l’envahit. Son âme. Il pouvait presque la ressentir, de l’extérieur. Irenicus devait être tout proche. Ce n’était pas seulement les marches interminables devant lui qui marquait son hésitation, mais l’angoisse qu’il avait rejetée depuis cette course folle qui s’imposait maintenant à lui, implacable et depuis toujours tapie dans l’ombre. Le combat qui s’annonçait pourrait lui être fatal, bien qu’il n’eût pas réellement le choix. Si son âme ne lui revenait pas, un destin bien plus funeste que la mort l’attendait. Mais ses compagnons méritaient-ils de souffrir une fois de plus pour sa cause ? Daren se retourna vers eux, le regard chargé de remords.

 

Imoen. Sa sœur et amie fidèle, toujours présente pour l’aider dans la bataille, et le soutenir dans toutes les circonstances… Elle avait tant changé depuis qu’ils se connaissaient, et avait tant souffert, principalement à cause de lui. Ses yeux étaient cernés, mais elle lui sourit en remarquant son regard.

Ses yeux se posèrent ensuite sur Minsc, rôdeur loyal et couvert de cicatrices, toujours prêt à se jeter dans la bataille. Daren ne put s’empêcher de se demander s’il avait réellement conscience de l’imminence du combat, et de l’issue incertaine de celui-ci. À ses côtés, intriguée par son attente, Jaheira, farouche et déterminée, le dévisageait ardemment. Même s’il ne la connaissait pas depuis aussi longtemps que sa sœur, les moments intenses qu’ils avaient partagés les avaient indiscutablement liés. La demi-elfe avait souffert mille morts elle aussi, sous les coups d’Irenicus, sans parler des torts qu’il avait pu lui causer lui-même. Il préféra ne pas affronter les grands yeux bleus en amande d’Aerie pour le moment, et prenant une profonde inspiration, il s’adressa d’un ton solennel à ses compagnons.

 

− Je… Irenicus est là haut, je le sens.

 

Silence. Daren se sentait de plus en plus mal à l’aise à mesure qu’il formulait sa phrase intérieurement, et que ses compagnons le fixaient. Il déglutit plusieurs fois, et reprit.

 

− Je ne sais même pas si nous pouvons vaincre Irenicus… Je veux dire… Vous… vous n’avez peut-être plus les mêmes raisons que moi de… de…

 

Il finit sa phrase dans un murmure, la respiration saccadée. Imoen s’avança la première et le gratifia d’un sourire bienveillant.

 

− Irenicus m’a fait du mal aussi, tu sais. Il m’a enfermée dans cet asile, il s’est servi de moi pour ses expériences, et il s’est emparé de mon âme ! Alors, je ne vais nulle part. Je suis avec toi, jusqu’au bout.

− Minsc a des comptes à rendre à l’assassin de Dynahéir !, tonna le rôdeur en se frappant la poitrine. Je suis avec toi ! Je n’irai nulle part tant que la Botte de la Justice ne sera pas fermement imprimée une bonne fois pour toutes sur les fesses du sinistre magicien ! Le Mal goûtera de mon épée, aussi longtemps que je vivrais !

 

Jaheira fit quelques pas dans sa direction, inspira longuement, et le fixa de ses yeux noisette.

 

− Mon mari est mort des mains de ce monstre, Daren. Jamais je ne pourrais tolérer qu’un tel affront ne soit réparé. Et… ce n’est pas tout. J’ai fait une promesse, autrefois. J’ai promis de t’aider si ton père adoptif venait à disparaître. Cette promesse tient toujours. Et je serais à tes côtés jusqu’à la fin.

 

Il lui rendit son sourire, et se tourna enfin vers celle qui comptait le plus à ses yeux. L’avarielle fit aussi quelques pas dans direction, et saisit sa main droite dans les siennes.

 

− Aerie… Je…

− Je sais, Daren, le coupa-t-elle. Je sais. Enfin, je crois que je sais. Ce… ce n’est pas important. J’ai moi-même quelque chose à te dire… Tu… tu as su me montrer l’importance de ma vie. Ce que je pouvais faire pour la changer. Irenicus doit être arrêté, qu’importent les moyens. Et toi, tu dois retrouver ton âme. Je…

 

Sa voix se réduisit soudainement à un murmure. Elle s’approcha encore davantage, sa joue délicate frôlant la sienne. Il pouvait sentir le parfum de sa peau et son souffle régulier au creux de son oreille.

 

− Je te dois tout, Daren. Tu as sauvé ma vie… et bien plus encore. Si je devais donner la mienne pour toi, c’est avec joie que je me sacrifierais. Je le ferais parce que… parce que je t’aime. Je ne savais pas ce que cela signifiait avant de te rencontrer, mais tu es tout pour moi. Je t’aime si fort que j’en ai parfois mal. Je… je veux être avec toi, je ne peux même pas faire autrement. Je n’ai plus peur de mourir. Plus maintenant, plus après ce que j’ai vécu. Je t’aime. De tout mon cœur.

 

Elle l’embrassa tendrement et s’éloigna à reculons, jusqu’à ce que leurs mains se séparent.

 

− Mais pour l’heure, conclut-elle, nous avons une tâche à accomplir. L’avenir nous réservera… ce qu’il voudra. En route, mon amour.

 

Sans un mot, Daren se retourna, inflexible, et posa un pied sur la première marche de l’escalier qui se dressait face à lui. Ses compagnons de toujours l’entouraient, et leur soutien lui réchauffèrent le cœur. Il n’était pas seul, et ce simple sentiment de solidarité décuplait ses forces. La hauteur inimaginable au plafond lui fit presque perdre l’équilibre, mais il se concentra sur son avancée. Ses talons sur les marches de métal résonnaient dans l’immensité de la pièce en une multitude d’échos. Une boule d’angoisse grandissait autour de son estomac. Plus il montait, plus respirer lui paraissait difficile. Au-dessous de lui, Aerie et Imoen fermaient la marche. Il aperçut entre deux paliers leurs cheveux ondulant dans la légère brise montante qui soufflait vers la lumière au plafond. Après plus de trente minutes de montée éprouvantes, une arcade sculptée donnait sur les plus hautes branches de l’arbre gigantesque qui abritait Suldanessalar.

Une mer de nuages s’étendait au-delà de toute vision. Les ramures de ce qui ne pouvait être que l’Arbre de Vie formaient plusieurs cercles concentriques et donnait à la cime plus haute encore une forme douce et arrondie. Une lumière pourpre étrange irradiait des branches les plus hautes et colorait l’atmosphère d’une aura malsaine. Quelques passerelles fondues dans le feuillage permettaient l’accès à des plateformes, mais avant qu’ils n’eussent le temps de repérer davantage les lieux, une silhouette féminine se matérialisa devant eux.

 

− Attendez…, commença-t-elle d’une voix lointaine. Qui êtes-vous ? L’enfant de Bhaal, n’est-ce pas ? Celui dont Joneleth… Jon… a dérobé l’âme ?

 

Daren ne parvenait pas à détourner son regard de cette jeune femme, drapée dans sa toge bleutée. Son rêve, avant leur départ pour le Téthyr, lui revenait à l’esprit.

 

− Je… je vous connais, répondit-il sous les yeux ébahis de ses compagnons. Je vous ai déjà vu, n’est ce pas ?

 

La jeune elfe lui sourit et se présenta.

 

− Je suis Ellesime, reine de Suldanessalar. Je suis prisonnière au cœur de l’Arbre, avec Joneleth, piégée par ses sortilèges maudits. Je ne peux projeter mon âme plus avant. Joneleth… celui que vous appelez Irenicus, tire sa puissance de l’Arbre de Vie. Il utilise ma propre connexion afin de drainer son énergie. Vous devez me libérer pour mettre un terme au processus. Que vous soyez ici pour sauver mon peuple ou pour chercher la vengeance m’importe peu. Vous devez faire vite, enfant de Bhaal. Si Jon épuise l’Arbre de Vie, Suldanessalar toute entière est condamnée… et il obtiendra ce pouvoir auquel il aspire tant. Je vous en supplie, délivrez-moi avant qu’il ne soit trop tard…

 

Sa voix se termina dans un murmure, et la reine Ellesime disparut avant qu’ils n’eussent le temps de lui poser davantage de questions. Daren se retourna une nouvelle fois en direction de la cime, auréolant de son éclat sombre. Les nuages semblaient se mouvoir au-dessous, mais aussi au-dessus d’eux. Le vent se renforça. Un vent glacial et coupant. Et un grondement sourd couvrit soudainement tout autre bruit. Des nuages noirs formaient un tourbillon inquiétant au sommet de l’Arbre de Vie, et quelques secondes plus tard, les premiers éclairs déchiraient le ciel de leur éclat argenté.

 

− Nous devons faire vite !, hurla Jaheira dont les paroles peinaient à couvrir la tempête.

− Regardez !, s’écria Imoen. Là-bas !

 

De l’autre côté, à la lueur de la foudre qui zigzaguait dans un ciel devenu aussi noir que la nuit, on devinait ce qui aurait pu ressembler à une cage. Une violente bourrasque manqua de désarçonner Daren et de le faire basculer dans le vide. Il se pencha en avant, face à la tempête, et s’engagea sur la première passerelle qui tanguait dangereusement. S’approcher du sommet devenait de plus en plus difficile, mais Daren tint bon.

 

− Là ! Irenicus !

 

Un nouvel éclair illumina le ciel, dévoilant un homme, les deux bras levés vers le ciel, qui se tenait debout sur la pointe la plus haute de l’Arbre de Vie. Un peu plus loin sur la plateforme, dans une volumineuse cage de fer, la reine Ellesime était enchaînée à l’un des montants. Daren accourut le premier et saisit les barreaux de métal à pleines mains.

 

− Vous voilà enfin !, s’écria la prisonnière en tirant sur ses chaînes.

 

Daren, imité par Minsc puis par ses autres compagnons, tirait de toutes ses forces sur la grille de métal dépourvue de serrure.

 

− Vous ne pourrez pas l’ouvrir ainsi, leur expliqua la reine. Seule la magie est en mesure de triompher de ma prison.

 

Imoen et Aerie s’échangèrent un regard entendu et saisirent chacune un barreau en joignant leur main de libre. Un courant bleuté parcourut le métal, qui s’effrita sous l’effet de leur magie conjuguée. En quelques secondes, la cage se désintégra sous leurs yeux. La reine était libre.

 

Un hurlement de rage et de folie s’éleva au-dessus de la tempête. La lueur pourpre s’évanouit au sommet de l’Arbre et dans un éclat doré, le sorcier apparut sur la plateforme devant eux.

 

− Qui ? , hurla-t-il d’une voix tremblante de fureur. Qui ose !?

− C’est moi, Irenicus, répondit Daren d’une voix étonnamment calme.

− Tu ne pensais tout de même pas que nous allions te laisser t’enfuir, renchérit Jaheira en faisant craquer une articulation.

 

Le sorcier, le souffle court, semblait quelque peu désorienté. Une franche expression de surprise se dessina sur son visage lorsqu’il découvrit Daren et ses compagnons.

 

− Tu… tu es encore en vie ? Tu n’as plus que quelques fragments de ton âme, et tu te dresses encore contre moi ?

 

Irenicus grimaça soudainement de douleur, et porta ses deux mains à son visage.

 

− Non… Non ! Le pouvoir… Le pouvoir de l’Arbre m’abandonne !

 

Il poussa un rugissement terrifiant et pointa un doigt accusateur en direction de Daren.

 

− Tu peux être fier de ton petit complot, insecte ! Mais ta vie s’achève aujourd’hui ! Je vais prendre un certain plaisir à t’exterminer une fois pour toutes, vermine. Puis je rétablirai le lien avec l’Arbre, pour m’unir à lui une fois de plus ! Et j’aurai enfin… le pouvoir !

 

Un coup de tonnerre virulent couvrit soudainement le rire dément du sorcier. Un silence surnaturel enveloppa tout à coup la petite plateforme, à peine entrecoupé par les clapotements de quelques gouttes de pluies.

 

− Non, Joneleth. Vous n’en ferez rien.

 

La reine s’était redressée et dévisagea Irenicus d’un regard empli de compassion et d’amertume.

 

− Ellesime…

− Je suis votre reine, Joneleth. Vous avez tenté de commettre ce sacrilège et manqué de nous détruire tous. Vous ne pouvez pas recommencer.

− Ne prononce pas ce nom !, s’emporta soudainement le sorcier. Il m’est inconnu depuis que les Seldarines m’ont dépouillé de mon essence elfique, et tu le sais très bien !

− Et comment dois-je vous appeler à présent ?, répondit-elle d’une voix triste. « Irenicus » ? « L’Exilé » ? Oui… ce fut là un terrible châtiment… Mais vous aviez souillé tout ce qui nous était cher. Vous avez failli nous détruire tous !

 

La reine marqua une légère pause, submergée par l’émotion. Daren préféra ne pas intervenir pour le moment et se contenta de tirer lentement son arme.

 

− Et à quelles fins ?, reprit Ellesime. Le pouvoir ? Est-ce donc désormais tout ce qui importe à vos yeux, Jon ?

 

Une lueur d’espoir colora sa dernière question. Daren put presque deviner une larme se dessiner sur son visage. Irenicus hésita à son tour et répondit d’une voix désabusée, emprunte de regrets, que Daren ne lui connaissait pas.

 

− C’est… c’est tout ce qui me reste, Ellesime. Je n’ai plus rien que la vengeance. Ma vengeance pour ce que vous m’avez fait, pour ce que les Seldarines m’ont fait !

− Et cette vengeance a obscurci votre cœur. Vous teniez à l’Arbre autrefois, il y a bien longtemps. Avez-vous donc tout oublié ? Avez-vous aussi oublié… l’amour ?

 

Le sorcier eut un mouvement de recul. Les paroles de la reine ne lui étaient vraisemblablement pas indifférentes. Ellesime fit un pas en avant et continua, la voix agitée d’un sanglot naissant.

 

− N’y a-t-il plus rien en vous qui se rappelle notre amour, Jon ? Tout ce que nous avons autrefois partagé, avant que cette obsession ne vous condamne définitivement ?

 

Irenicus ne répondit pas tout de suite. Le vent semblait s’être calmé, et la pluie avait totalement cessé malgré les nuages noirs encore présents. Ainsi, ils avaient été amants. La reine Ellesime, et le sorcier qu’elle appelait Joneleth. Gorion lui avait toujours enseigné que les amours les plus intenses conduisaient aux haines les plus tenaces, et que les deux opposés se rejoignaient plus facilement qu’on pouvait le penser au premier abord. Irenicus fit un nouveau pas en arrière, baissa le regard, et répondit enfin.

 

− Je… Je ne me souviens pas de ton amour, Ellesime. J’ai… j’ai essayé… J’ai tenté de le recréer, de le raviver dans ma mémoire… Mais il est mort. Mon cœur est vide. Pendant des années, je me suis accroché à son souvenir. Puis… au souvenir de son souvenir. Et puis plus rien. Plus rien, tu m’entends ? Même ça, les Seldarines me l’ont pris ! Je pose mon regard sur toi, et je ne ressens plus rien ! Je me souviens seulement que tu m’as abandonné, toi, et tous les autres !

 

Irenicus avait retrouvé sa virulence, et Daren pouvait sentir son pouvoir qui grondait autour de lui. Ses mains commençaient déjà à auréoler d’une magie sombre. D’une voix puissante, il continua, s’adressant toujours à la reine.

 

− Autrefois, seule ma soif de pouvoir comptait. Mais aujourd’hui… j’ai faim de vengeance ! Et elle s’accomplira !

− Alors je vous plains, conclut-elle en secouant lentement la tête. Si seulement vous aviez profité de ces années pour vous poser les bonnes questions, pour mériter votre retour dans ce sanctuaire… J’aurai pu vous aimer à nouveau, comme j’ai aimé l’homme que vous étiez auparavant… Mais cet homme est mort. Vous êtes Irenicus, à présent. Et votre destin est scellé. Vous allez mourir, de la main de celui que vous pensiez avoir tué.

 

Un rictus provocateur se dessina sur le visage du mage.

 

− Qui sait, petite chose insignifiante…? Qui sait… ?

 

La reine ferma les yeux, résignée, et disparut soudainement dans une lumière dorée, les laissant seuls face à Irenicus.

 

− Ainsi elle pense m’échapper une fois que j’en aurai terminé avec vous…, s’exclama-t-il en éclatant de rire. Elle pense sans doute pouvoir me vaincre en rassemblant ses soldats pitoyables… Mais je les écraserais tous, s’il le faut. N’oublie pas que c’est moi, qui possède ton âme, Daren ! Viens la reprendre, si c’est ce que tu désires ! J’ai assez de pouvoir pour m’occuper de vous tous !

− Tu es un assassin, doublé d’un lâche !, répliqua Jaheira. Tu es un fléau menaçant la Nature, et tu dois être détruit !

− Pour Dynahéir, et pour tous nos compagnons tombés, pour ce qui est bon et juste, pour tout cela Minsc et Bouh vont se jeter sur toi aujourd’hui !, renchérit le rôdeur. Et nous boirons la coupe de la victoire, odieux félon !

 

Imoen s’avança à son tour, défiant le sorcier. La colère déformait presque son visage, et Daren pouvait deviner une aura flamboyante se dessiner dans ses yeux habituellement bleus. Le sorcier rassemblait son pouvoir au creux de ses paumes, et un crépitement multicolore inquiétant ne pouvait indiquer qu’une seule chose : le combat était imminent.

 

− Nous allons reprendre l’âme de Daren, Irenicus, même si nous devons te l’arracher à ta poitrine !, hurla-t-elle d’une voix tremblante. Et tu vas aller… en enfer !  Comme tu le mérites !

 

À peine avait-elle terminé sa phrase qu’Irenicus déchaînait sa magie contre elle. Deux arcs d’une foudre étincelante fusèrent droit sur eux, stoppés à la dernière seconde par un écran bleuté. Derrière eux, Aerie, les deux bras en avant, venait de déployer sa magie protectrice. Minsc et Daren s’élancèrent à l’assaut à leur tour. Imoen n’avait pas encore bougé. Elle faisait toujours face au sorcier, immobile.

 

− Vous n’êtes pas de taille, contre moi !

 

D’un revers de la main, il balaya les airs d’un geste puissant qui repoussa aisément leur assaut conjugué. Comment pouvaient-ils l’atteindre ? Aerie ne repousserait pas éternellement les sorts meurtriers du sorcier, et il fallait trouver une faille dans son armure de sortilège. L’arme de Sarevok palpitait dans sa main droite. La proximité d’Irenicus ainsi que de son âme volée le rendait plus fort, plus conscient. Mais elle servait principalement leur adversaire, dont les pouvoirs semblaient sans limite. Irenicus leva un bras vers le ciel, et Aerie dut une nouvelle fois intervenir pour les protéger d’une terrible explosion qui pulvérisa la passerelle derrière eux. Jaheira n’était toujours pas intervenue. Elle semblait se concentrer en formant un signe étrange avec ses mains.

 

Je vais te tuer, Irenicus !, hurla soudainement Imoen.

 

Une aura d’un feu sombre s’embrasa autour de ses épaules. Ses yeux se mirent à auréoler d’une lumière rouge, et deux crocs se dessinèrent au coin de ses lèvres. Irenicus hésita une seconde, qu’Imoen saisit pour déchaîner sa magie contre lui. Deux éclats argentés illuminèrent ses paumes, et les dallages entre elle et le sorcier éclatèrent simultanément.

Un nouveau silence recouvrit les crépitements de magie de la bataille. Irenicus porta deux doigts à son visage, qu’il passa lentement sur sa joue en y laissant une marque rouge.

 

− Tu as osé me blesser, petite inconsciente !

 

Le sorcier, furieux, forma de nouveaux signes magiques.

 

− Attention !, s’écria Aerie. Imoen !

 

La bataille n’était pas à leur niveau. Minsc et Daren savaient se battre, mais aucun d’eux ne pouvait vaincre Irenicus sur son propre terrain. Leur destin était entre les mains des deux magiciennes et de Jaheira. Personne n’était blessé pour le moment, et ils détenaient même un léger avantage. Pour la première fois, Daren envisagea même de ne pas avoir recours au pouvoir de l’Écorcheur.

Imoen se retourna subitement à l’injonction d’Aerie et se positionna en un éclair à ses côtés. Le mage continuait de préparer son sortilège, et une étrange sensation de déjà-vu fit frissonner Daren. Derrière lui, Imoen, toujours sous l’emprise du pouvoir de Bhaal, et l’avarielle, formaient les mêmes signes qu’Irenicus en croisant leurs mains et mêlant leur magie. Le bruit de l’orage se fit soudainement plus lointain. Daren voulut prévenir ses compagnons, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Ses bras et ses jambes pesaient de plus en plus lourd, et à mesure que les secondes s’écoulaient, il avait de plus en plus de mal à réfléchir. Puis tout devint noir, et silencieux.

Une onde de choc le souleva tout à coup et le projeta quelques mètres arrière. Il pouvait à nouveau sentir l’air autour de lui, et lorsqu’il rouvrit les yeux, un spectacle stupéfiant s’imposa à ses yeux. La moitié de la plateforme venait de se volatiliser, réduite en cendres, et un précipice béant le séparait à présent du sorcier qui se tenait sur l’autre partie, accroupi, un genou à terre.

 

− Ce… Ce n’est pas possible !, s’écria-t-il en tentant de se redresser.

 

De nombreuses plaies recouvraient son torse et ses jambes, et il soutenait son bras gauche tremblant dans sa main droite.

 

− Vous ne pouvez pas rivaliser avec moi !

 

Daren se retourna aussitôt, un terrible pressentiment lui serrant le cœur. Aux côtés de Jaheira, qui n’avait pas bougé, Imoen et Aerie étaient étendues l’une à côté de l’autre, blessées et inconscientes.

 

− Elles sont en vie, lui lança la druide, ses yeux toujours clos. Minsc, Daren, vous devez l’occuper autant que possible. Encore quelques secondes…

− Il est inutile de résister davantage, avortons !, s’écria le sorcier. Mes laquais s’occuperont de vous !

 

D’un geste, il lança par-dessus le précipice deux étranges figurines qui explosèrent à l’impact. Un souffle brûlant obligea Daren à se couvrir le visage. De la fumée, deux créatures nimbées de flammes s’échappèrent. On aurait dit deux colosses, dont chaque membre, constitué de feu à l’état pur, s’agitait autour d’un immense brasero. Une chaleur intense se dégageait de leurs corps, et Daren sentait à cette distance ses yeux le brûler. Les deux créatures s’animèrent soudainement, laissant derrière elles d’épaisses traces noires, et fusèrent sur la druide qui préparait son incantation. Sans réfléchir, Daren s’élança à l’assaut et s’interposa en entaillant de toutes ses forces la flamme vivante. Un grésillement grinçant s’échappa de la créature, qui changea alors sa course dans sa direction. Il pouvait la blesser, c’était là l’essentiel. Une nouvelle vague de chaleur le força à reculer d’un pas, mais ce nouvel espoir lui donna une force neuve. Il devait placer toute sa confiance en Jaheira, car les deux magiciennes hors de combat, elle restait leur seule et unique chance de salut. Une nouvelle détonation retentit sur les restes de la plateforme, et un cri de douleur lui noua son estomac. Minsc, en proie avec son adversaire de feu, venait d’être frappé de plein fouet par la magie du sorcier.

 

− Tes alliés tombent un à un, Daren !, railla Irenicus. Ce sera bientôt ton tour, mais je veux d’abord te voir rongé par le remord d’avoir sacrifié leur vie inutilement !

 

Lisait-il à ce point dans ses pensées ? Un élan de désespoir lui arracha une larme, qui se mua bien vite en une larme de colère. Allaient-ils perdre ? Perdre à un moment aussi crucial ? Ils avaient enduré tant et tant de tourments. Pour se voir échouer si près du but ? Mais Irenicus avait raison sur un point. Il avait sacrifié ses compagnons pour une cause purement égoïste. La créature de feu s’avançait vers lui, l’empêchant jusqu’à respirer. Minsc était tombé. Ils allaient mourir ici, finalement.

 

− Ce n’est pas encore terminé, Irenicus !

 

Jaheira ouvrit soudainement les yeux, et le tonnerre se mit à gronder, à rugir même. Ses pupilles étincelaient d’une aura argentée, et deux serpentins zigzaguant comme la foudre parcouraient ses bras levés vers le ciel. La fureur se lisait sur son visage déterminé, et une juste colère irradiait de son corps. Un éclair de couleur or déchira le ciel, et la foudre s’abattit sur la druide dans un éclat aveuglant.

 

Il est temps de payer pour tes crimes, Irenicus !, hurla-t-elle contre le vent qui se déchaînait à nouveau. Que la colère de Sylvanus s’abatte sur toi !

 

Pour la première fois, le sorcier semblait véritablement déstabilisé. Sa puissante invocation l’avait affaibli, et même si contrairement aux deux magiciennes, il parvenait encore à se battre, son armure de sortilèges montrait quelques failles.

 

Jaheira joignit ses paumes, puis tendit ses deux bras droit devant elle. Un nouvel éclair fusa des nuages noirs au-dessus d’eux et foudroya le sorcier de toute la fureur de la nature elle-même. Une puissante déflagration manqua de renverser Daren, et le silence retomba soudainement au sommet de l’Arbre de Vie. Que s’était-il passé ? Les deux créatures de flammes avaient soudainement disparu, laissant leur place à deux cratères de cendres noires. Jaheira s’était évanouie à son tour, et gisait au sol, quelques mètres plus loin. Qu’en était-il du sorcier ? Daren semblait le seul encore debout, mais un mouvement de l’autre côté du précipice l’informa rapidement du contraire.

 

− Tu… tu n’as pas encore gagné !, fulmina le sorcier d’une voix essoufflée. Combien de tes amis sacrifieras-tu avant de mourir ?

 

Il préparait un nouveau sortilège. Personne ne le protègerait, à présent. Minsc, Jaheira, Aerie, et Imoen étaient tombés au combat. Il ne restait plus que lui. La peur menaçait de le paralyser. Il sentait la brume rouge s’échapper de son corps, contre sa volonté. Irenicus était hors d’atteinte, de l’autre côté de la plateforme. Il ne restait que quelques secondes avant qu’il n’eût recouvré ses esprits. Avant qu’il ne déchaînât sa magie mortelle contre lui. L’essence de Bhaal décuplait ses forces, et son cœur battait si fort qu’il avait l’impression qu’il allait exploser. Irenicus entonnait de nouvelles incantations d’une voix forte. Il allait frapper, dans quelques instants. Serrant soudainement son arme dans sa main, Daren s’élança vers le précipice. Les palpitations si puissantes de con cœur l’aveuglaient presque, et sa respiration s’était bloquée d’elle-même. Quelques mètres. Encore quelques pas. D’une poussée extraordinaire, il s’envola au-dessus du vide et atterrit au pied du sorcier dont les mains auréolaient déjà d’un nouvel éclat flamboyant.

 

Meurs !

 

Rassemblant toutes ses forces, il transperça le mage noir en plein cœur. La pointe de sa lame traversa le corps d’Irenicus, qui le dévisagea d’un regard stupéfait. Le temps sembla s’arrêter. Daren croisa le regard glacé du sorcier, qui hoqueta douloureusement.

 

− Tu… tu m’as… tué… Ce n’est… pas…

 

Un nouveau spasme coupa court à sa phrase, et un filet de sang coula de ses lèvres. Daren n’osait toujours pas bouger, serrant plus que de mesure la garde de son épée. Irenicus expira son dernier souffle, et ses yeux se fermèrent lentement. Son corps bascula enfin. Daren retira l’arme de son torse et se releva. C’était fini. Une larme coula le long de sa joue. Irenicus était vaincu, tandis qu’une mystérieuse quiétude descendait sur l’Arbre de Vie.

 

Il avait réussi, enfin. Pourtant, au fond de lui, quelque chose le tiraillait. Un doute. Une sensation à peine perceptible, infime, puis de plus en plus pressante. Le doute se changea en angoisse. Que se passait-il ? Son ennemi était mort. Il devait récupérer son âme, son âme pour laquelle il s’était tant battu. En quelques secondes, le souffle commença à lui manquer, et une force irrésistible l’attira vers le sol, vers le cadavre du sorcier. Un appel. Daren pouvait presque entendre son âme hurler au travers du corps d’Irenicus. Une âme morte, n’appartenant plus au monde des vivants. Libérée vers l’au-delà, Daren la sentait s’éloigner, plonger au plus profond des entrailles de la terre. Sa tête se mit à tourner. Son cœur palpitait à la limite de l’implosion. Le monde se mit à tournoyer autour de lui. Son dernier lien avec le monde des vivants fut un cri. Un cri de terreur, baigné d’une lumière blanche sans chaleur. Puis ce fut l’obscurité. Et puis plus rien.

Le temple du Seigneur des Feuilles

− C’est étrange que nous n’ayons rencontré personne depuis tout à l’heure, s’étonna Aerie après un quart d’heure d’exploration.

 

L’avarielle marchait tout près de Daren, frôlant sa main de temps à autres. Même si le brouillard s’était éclairci, il restait un frein indéniable à leur avancée, les obligeant à prendre plus de précaution que nécessaire. Cependant, ils n’avaient fait aucune mauvaise rencontre depuis leur départ.

 

− Nous sommes sur les passerelles extérieures, expliqua Jaheira. Les branchages sont plus fins ici, et je ne suis pas sûre que les golems d’Irenicus puisse passer. Nous devrions bientôt arriver au palais, si tout se passe bien.

 

Tous les cinq marchèrent lentement en suivant les différentes plateformes. Par endroits, entre les feuillages, on distinguait la lumière presque crue du soleil, tâchant les branches d’auréoles argentées. Après une dizaine de minutes de marche, une voix mal assurée s’éleva de la brume.

 

− Qu-Qui êtes-vous ? Halte !

 

Un elfe, tenant fébrilement une longue hallebarde à la main, agitait la pointe de son arme dans leur direction.

 

− Nous sommes des alliés, répondit aussitôt Daren en levant ses deux mains.

− Non ! Je ne vous crois pas !, s’écria la sentinelle, affolée. Il n’y a aucun allié ici ! Vous êtes des démons !

− Minsc et Bouh ne sont pas des démons, petit homme !, intervint le rôdeur. Minsc et Bouh sont venus botter le derrière du sorcier maléfique !

 

Derrière l’elfe, un immense portail en fer ciselé barrait le passage en direction d’un bâtiment dont on apercevait les murs gigantesques malgré le brouillard.

 

− Le palais, là !, s’écria Imoen.

− Non ! Vous ne devez pas rejoindre l’Exilé, démons ! Arrière !

− Nous ne sommes pas des démons, trancha soudainement Jaheira d’un ton dur, en repoussant la hallebarde tremblante de la sentinelle de son bâton. Nous sommes avec Elhan, et il vous attend à l’entrée de la ville.

 

Le visage de l’elfe se figea au nom de son commandant, et il ouvrit plusieurs fois la bouche avant de parvenir à émettre un son.

 

− Vous… Elhan… est revenu ? Il est revenu à Suldanessalar ?

 

Sa voix grimpait à mesure que le soulagement se lisait dans son regard.

 

− Oui, confirma Daren. Nous avons récupéré le Rynn Lanthorn, et votre commandant vous fait savoir que vous devez vous rassembler au portail.

− Oh, merci ! Merci, étrangers ! Je survis par ici depuis quelques jours. La grande prêtresse nous avait ordonné de bloquer l’accès à tout renfort de l’Exilé vers le palais, mais je suis le dernier encore en vie. Mon dernier compagnon est mort hier, croyant apercevoir des alliés alors qu’il s’agissait de ces damnés hommes tigres.

− Vous saurez rejoindre le portail ?, lui demanda Daren.

− Ne vous inquiétez pas. J’ai grandi et vécu ici, et je connais de nombreux chemins pour aller et venir en restant caché, sans quoi d’ailleurs je ne serais plus en vie.

 

La sentinelle les salua une dernière fois et s’enfonça dans le brouillard. Ils arrivaient enfin au palais. D’après Demin, Irenicus avait capturé la reine Ellesime et l’y avait enfermée. Un nouveau sentiment d’appréhension et d’angoisse serra le cœur de Daren. Malgré leur détermination, malgré leurs efforts, avaient-ils une chance face au sorcier ? Maintenant qu’il possédait son âme, il avait sans aucun doute récupéré ses pouvoirs d’antan, lorsqu’il était un mage respecté du peuple elfique, voire davantage. Jaheira semblait moins hésitante que lui, à moins qu’elle ne parvînt simplement mieux que lui à dissimuler sa peur. De toute façon, il n’avait que peu de choix, une mort atroce l’attendant inexorablement en cas d’échec ou d’abandon. Mais pouvait-il sans scrupule sacrifier ainsi la vie de ses compagnons ? De sa sœur, qui elle avait retrouvé son âme, et n’avait plus de raison de se battre pour sa vie ? Et d’Aerie. Sa précieuse Aerie. Il devait se concentrer pour ne pas se laisser submerger par des images de morts, lui vivant et sa bien-aimée terrassée par les pouvoirs du sorcier. Il avait faillit la perdre une première fois, et la chance lui avait souri. Mais il ne croyait pas en la chance, et savait par expérience qu’elle ne frappait pas deux fois au même endroit. Tout à coup, la voix de sa sœur le tira de ses sombres réflexions.

 

− C’est pas vrai ! Impossible d’entrer ici !

 

Elle renouvela son incantation et un éclair lumineux parcourut les montants métalliques, en vain. Imoen poussa brutalement les grilles, imitée férocement par Minsc, mais rien ne se produisit.

 

− Il y a peut-être une autre issue ?, proposa Aerie.

− Le plan ne mentionnait rien à ce sujet, marmonna Jaheira en fronçant les sourcils.

 

Elle décocha un violent coup de pied rageur contre le pan de métal et poussa un juron.

 

− J’ai peut-être une idée, commença Imoen à peine convaincue de ses propres paroles. Mais je ne suis pas sûre que…

− Ah ! Voici donc les mortels si intrépides !, la coupa une voix sifflante.

 

Tous les cinq se retournèrent en même temps. Derrière eux, quatre Rakshasas, vêtus de toges bariolées, ricanaient aux propos de celui qui semblait être leur chef. Leurs yeux jaunes étincelaient d’une lueur mauvaise, maléfique, et de longs crocs menaçant ornaient leur sourire provocateur.

 

− Ces elfes ont été d’une telle facilité à exterminer que j’en suis presque satisfait de pouvoir m’amuser un peu, déclama l’un d’eux en agitant sa longue queue rayée derrière lui.

 

Quatre. Ils étaient quatre, dont leur chef, sans doute plus puissant que les trois autres. Ils avaient l’air si sûrs d’eux. Si arrogants. Et terriblement forts.

 

− Daren, tiens-toi prêt, lui murmura Imoen.

 

Prêt à quoi ? Ils n’avaient pas eu le temps d’échafauder le moindre plan, et toute retraite leur étant impossible, se battre était la seule et unique option. Un rapide examen des lieux rassura quelque peu Daren, puisqu’aucune créature de pierre ne semblait se trouver à proximité.

 

− Vous allez mourir dans d’atroces souffrances, mortels.

 

Aerie et Imoen entamèrent leur sortilège aussitôt, et la brume se dissipa dans une vive bourrasque. Deux Rakshasas dégainèrent leurs sabres courbés et s’élancèrent en direction de Minsc et de Jaheira. Daren était resté en retrait, attendant un signe de sa sœur, mais s’avança finalement pour porter secours à ses compagnons. Les hommes tigres se battaient avec une souplesse hors du commun. Ils parvenaient à éviter les coups en esquivant adroitement, et leur main libre s’avérait aussi dangereuse que celle qui portait l’épée, cinq griffes acérées se dessinant du coussin noir qui leur faisait office de paume. Les deux autres restés en retrait préparaient leurs propres sortilèges, et déployèrent une onde invisible que Daren sentit déferler sur sa peau. Ses yeux se mirent à le piquer soudainement, et il dut poser plusieurs fois sa main sur son corps pour vérifier qu’il n’était pas en train de rêver. Les corps des Rakshasas semblaient se mouvoir d’eux mêmes, flottant presque dans les airs, et une sorte d’écran lumineux se dessina entre eux et leurs adversaires. Tout à coup, une griffe sortie du néant lui déchira sa tunique et le projeta en arrière. Jaheira la première, suivie de Minsc, fit volte-face, leurs deux adversaires s’évanouissant à mesure qu’ils les frappaient. La magie des deux autres en arrière couvrait leur véritable position. Les deux créatures se mouvaient dans l’ombre, dissimulée par les illusions des Rakshasas.

 

− Daren ! Viens ici !

 

Imoen rompit son incantation et accourut vers lui. Le brouillard reprenait petit à petit sa place, ajoutant un nouvel handicap à la confusion qui régnait déjà sur le champ de bataille.

 

− Prends ça, et va au temple !

 

Elle lui tendit la lame et le pendentif de Rillifane avant de reprendre aussitôt sa place aux côtés d’Aerie. Minsc et Jaheira se débattaient tant bien que mal face à leurs adversaires insaisissables, mais parvenaient au moins à parer leurs attaques tout en les occupant. Le temple. Sur la carte de la prêtresse, il se situait au Sud Est de leur position actuelle. Que devait-il y faire ? Demin avait parlé d’un rituel pour entrer en contact avec Rillifane lui-même, mais même s’il en possédait les ingrédients, il n’était pas plus avancé sur la marche à suivre. Sans se poser davantage de questions, il enjamba le monticule de pierre qui bloquait le passage vers la passerelle Sud et laissa derrière lui ses compagnons, une angoisse montante lui serrant le cœur.

 

− Laissez partir celui-là !, s’écria l’un des démons. Nous le retrouverons plus tard !

 

Et s’il leur arrivait malheur ? Et si l’un d’eux, ou même tous les quatre, mourrait par sa faute ? Il avait jusqu’à présent fait pleinement confiance en l’intuition de sa sœur, à raison, et il préféra se concentrer sur cette idée pour ne pas avoir à faire demi-tour.

En quelques minutes de course effrénée, il devina l’imposant bâtiment dédié au culte de la forêt. Le brouillard s’était encore clairsemé. Les efforts des Rakshasas pour lutter contre ses amis devaient affaiblir leur sortilège, ce qui lui avait permis d’atteindre son objectif sans ralentir. Daren scruta un instant les alentours, mais en dehors des habituels bruits de combats résonnant dans toute la cité, aucun autre son n’indiquait une présence suffisamment proche pour représenter une menace. Il souffla quelques secondes, haletant, et l’arme au poing poussa les lourdes portes du temple de Rillifane Rallathil, le Seigneur des Feuilles.

 

La pièce dans laquelle il était entré resplendissait d’un bleu sombre agrémenté de fines gravures décorant les murs. La voûte à plusieurs mètres au-dessus de lui donnait l’impression d’un ciel illuminé d’un millier d’étoiles, dominant un large bassin rempli d’une eau pure et cristalline. Et cachant les reflets scintillant de l’eau calme, imposante et terrifiante, une immense statue de métal de plus de trois mètres de haut le fixait de ses yeux morts. Le silence oppressant tranchait radicalement avec l’agitation permanente à l’extérieure. Que devait-il faire ? Quelle était cette créature de métal ? D’un pas mal assuré, Daren s’avança en direction du bassin, l’arme de Sarevok à la main. Un mouvement. Il en était sûr, cette créature le suivait des yeux. Daren devait lui arriver à la cuisse, et à mesure qu’il avançait, il se sentait de plus en plus petit. Un autre mouvement. Une vibration puissante secoua le temple lui-même, et Daren sentit un filet de poussière lui recouvrir la joue. La créature avait bougé. L’angoisse se fit plus forte. Instinctivement, il fit un bond en arrière, son épée tremblante devant lui. Le titan de métal venait de faire un pas en avant et se dirigeait dans sa direction, dans l’intention manifeste de le tuer. Le golem de métal se mouvait maladroitement, mais chacun de ses pas faisait trembler le sol et les murs. Il devait peser plusieurs tonnes, et un seul de ses coups le briserait aussi aisément qu’une brindille. Daren se calma tant bien que mal, inspirant et expirant profondément, et s’élança à l’assaut du colosse. La créature leva latéralement ses deux poings de fer, mais ses mouvements étaient bien trop lents pour Daren. Il esquiva d’une roulade le choc métallique d’une puissance inouïe et enfonça de toutes ses forces sa pointe de son épée contre la carapace du golem, au niveau du ventre. Un crissement métallique insupportable retentit dans l’immense pièce, mais malgré la force de son coup, il n’était parvenu qu’à dessiner une rayure à peine perceptible sur la machine de métal. La créature leva un pied, aussi volumineux que son torse, et Daren dut se rouler sur le côté en catastrophe pour échapper à une mort atroce. Le dallage de marbre, fin et fragile, explosa sous le choc, et un vaste nuage de poussière bleutée s’éleva au-dessus du sol. Daren se redressa aussi vite qu’il putet fit quelques pas en arrière. Il fallait se rendre à l’évidence : son attaque n’avait qu’à peine effleuré la créature, alors que lui-même ressentait encore une douleur dans son poignet. Ce monstre possédait-il un point faible ? Ce n’était qu’une masse humanoïde composée d’un seul bloc de métal, et aucune arme traditionnelle ne semblait pouvoir l’atteindre. Le golem se retourna finalement, comprenant que sa cible se trouvait derrière lui, et s’avança à nouveau en faisant trembler les fondations du temple. Il ne pouvait pas abandonner aussi vite. Il ne devait pas. Ses compagnons se battaient pour leur propre survie, et si Imoen avait vu juste, c’était en ce lieu que se trouvait leur salut à tous. Reprenant ses esprits, Daren rajusta son arme en avant et s’élança à l’assaut de la créature. Nouvelle attaque du golem. Daren se baissa et enfonça aussi puissamment que possible la pointe de son arme contre la carapace. Nouveau choc. L’espace d’une seconde, il avait pensé que son attaque avait porté ses fruits, mais avant qu’il ne pût réaliser la situation, un violent coup dans le ventre le projeta dans les airs, le contraignant à lâcher son arme.

Ne pas s’évanouir. Ne pas baisser les bras. La douleur le lançait terriblement, irradiant de ses hanches. Un nouveau choc sur le dos lui indiqua qu’il avait enfin touché terre. D’un effort surhumain, il se redressa à demi, pour découvrir la carcasse de métal se mouvoir dans sa direction, encore et encore. Il ne survivrait pas à un autre de ses coups, il le savait. Son arme gisait sur le sol, à l’autre bout de la pièce. Il n’avait plus le choix. Il était désarmé, et son pouvoir était sa seule échappatoire. Une terrible appréhension le fit hésiter un instant. Il en avait trop souvent usé en trop peu de temps. Et chaque nouvelle transformationle faisait partir un peu plus loin. De plus en plus loin. S’il ne succombait pas au golem, il risquait fort de succomber à sa propre essence, piégé pour l’éternité dans ce néant de souffrance et de pouvoir. Il aurait voulu hurler, hurler son désespoir, mais sans même qu’il ne s’en aperçût, la brume rouge commençait déjà à s’échapper du sol. Une nouvelle secousse. Le golem s’approchait, inéluctable. Il fallait choisir entre finir consumé par l’essence de Bhaal, ou broyé sous la masse implacable de métal.

Tout à coup, une douce lumière verte brouilla son champ de vision. Le pendentif, ainsi que la lame de Rillifane, irradiait d’un éclat chaleureux et reposant. Sans réfléchir, il saisit d’une main l’épée à sa ceinture, et le collier de l’autre. Le golem continuait son avancée, ses pas lourds secouant le sol. Daren se releva, l’arme dorée tendue devant lui. La créature s’arrêta à moins d’un mètre et leva à nouveau ses deux bras. D’un simple geste, il posa la pointe de l’épée contre la carapace de fer, et le golem s’immobilisa. Les vibrations de la lame et du pendentif entraient en résonance, comme des chants de chœurs d’enfants. Une multitude de plantes se mirent à pousser sur la créature, recouvrant petit à petit toute la surface de métal. Le golem tenta d’abaisser son bras titanesque, mais celui-ci se détacha, et roula plusieurs fois sur le sol, amorti par l’épaisse mousse qui venait de le recouvrir. En l’espace d’une minute, il ne restait de la créature qu’une montagne de lierre et de plantes luxuriante.

Daren n’en croyait pas ses yeux. Il n’avait pas encore bougé, et ce fut lorsque la lumière s’estompa enfin qu’il entreprit de se reculer. Que s’était-il passé ? D’un geste prudent, il tapota plusieurs fois la carcasse immobile de la créature, mais rien ne se produisit. Une soudaine pensée pour ses compagnons le fit sursauter. Il était venu dans ce temple pour tenter quelque chose, même s’il ne savait pas vraiment quoi, mais maintenant que tout danger était écarté, il ne pouvait se permettre de rester sans rien faire. Daren s’approcha finalement de l’étendue d’eau. Le symbole du dieu de la forêt était gravé en mosaïque au centre du bassin. Une vive douleur aux côtes l’obligea à s’asseoir sur le rebord, et il plongea nonchalamment sa main dans l’eau fraîche. L’onde se propagea lentement, déformant son reflet et se brisant en un clapotis chantant sur les bords du bassin. La lumière s’éleva à nouveau des reliques de Rillifane, et l’arme se mit à trembler, à un tel point que Daren dut la lâcher. L’épée s’éleva au-dessus du sol, ainsi que le pendentif. Les deux artefacts semblaient s’animer d’une vie propre et volèrent lentement dans les airs. La lumière s’intensifia, jusqu’à l’aveugler totalement. Daren posa un bras au-dessus de ses yeux, et avant qu’il ne parvînt à distinguer quoi que ce fût, une voix grave et puissante résonna dans l’immensité de la pièce.

 

« L’AVATAR DU GRAND CHÊNE SE DRESSE DEVANT TOI, MORTEL. QUE SE PASSE-T-IL QUI PUISSE RETENIR L’ATTENTION DU SEIGNEUR DES FEUILLES ? »

 

Daren sentit son cœur s’emballer. Même s’il ne parvenait pas à la voir, il sentait une présence juste devant lui, dégageant un pouvoir immense. Une présence qui sondait chaque recoin de ses pensées. L’avatar s’était adressé à lui. En esquissant une révérence, il bredouilla une réponse.

 

− Le sorcier, Jon Irenicus, a…

 

« AH… L’EXILÉ EST DE RETOUR. CELUI QUI ÉTAIT AUTREFOIS UN ELFE A SURVECU, ET UNE FOIS ENCORE, IL A PERPÉTRÉ SON SACRILEGE CONTRE L’ARBRE DE LA VIE. L’EXILÉ SE PROTÈGE AVEC UN POUVOIR QUI CORROMPT LA NATURE, ET JE NE PEUX L’ATTEINDRE. IL RETIENT PRISONNIER PAR LA CORRUPTION CELLE QUI EST DE MON SANG, ET SE SERT DE SON LIEN AVEC L’ARBRE DE LA VIE POUR PUISER DANS SON POUVOIR. »

 

Que comptait-il faire ? Irenicus possédait déjà son âme, et s’était amplement vengé de ceux qui lui avaient infligé son exil. La main toujours inutilement en visière, Daren osa timidement une question à l’avatar de lumière.

 

− Pourquoi ? Que va-t-il…

 

« L’EXILÉ CHERCHE À SE JOINDRE AUX SELDARINES. L’EXILÉ VEUT DEVENIR UN DIEU, COMME IL A DÉJÀ TENTÉ DE LE FAIRE. »

 

Les Seldarines ? Daren n’avait jamais entendu ce nom auparavant, mais avant qu’il n’eût le temps de poser une autre question, le Seigneur des Feuilles avait repris.

 

« LE PREMIER DES SELDARINES NE LE PERMETTRA JAMAIS. L’ARBRE DE VIE NE DOIT PAS PÉRIR, OU NOS ENFANTS SOUFFRIRONT. LES ESPRITS DE CETTE FORÊT SERONT APPELÉS POUR VAINCRE LE MAL LIBERÉ PAR L’EXILÉ. »

 

Un murmure grave et puissant emplit soudainement la pièce, ébranlant même les fondations du temple. La voix reprit alors, plus forte et plus déterminée.

 

« RÉVEILLEZ-VOUS ESPRITS ! MOI, RILLIFANE RALLATHIL DES SELDARINES, JE VOUS APPELLE. EN CE JOUR, DÉFENDEZ NOS ENFANTS ! »

 

La lumière s’estompa un instant, laissant apparaître une créature verdoyante et gigantesque. On aurait dit une immense montagne de lianes et de plantes agitant quelques branches en guise de bras.

 

« QUANT À TOI, MORTEL, TU CHERCHES À VAINCRE L’EXILÉ. LIBÈRE CELLE QUI EST DE MON SANG DE SA CORRUPTION ET ELLE TRANCHERA LE LIEN DONT IL SE SERT. »

 

« Celle qui est de mon sang ». Il ne pouvait s’agir que de la reine, Ellesime. Mais même s’ils étaient parvenus jusqu’aux portes du palais, les grilles étaient demeurées closes, rendant leur sauvetage impossible.

 

− Mais, demanda Daren d’une petite voix, Irenicus a scellé le…

 

« LES PORTES DU PALAIS SONT OUVERTES. PÉNÈTRE DANS L’ARBRE DE LA VIE, ET AFFRONTE L’EXILÉ. JE NE PEUX RIEN FAIRE D’AUTRE. ADIEU, ENFANT DE BHAAL. »

 

La lumière se dissipa totalement, emportant avec elle l’avatar de Rillifane et ses reliques. Seule restait dans le temple la carcasse rongée de la créature de métal, ainsi que son arme un peu plus loin. Daren resta immobile un instant, encore ébranlé par sa rencontre insolite, et courut ramasser son épée. Ses compagnons se battaient toujours pour leur survie, et maintenant que son objectif était atteint, il devait retourner leur prêter main forte au plus vite. Il se précipita en direction des portes du temple et sortit sur la plateforme à l’extérieur. Son cœur s’accéléra soudainement. Il n’y avait pas de doute possible : ses compagnons avaient réussi. Malgré la vision apocalyptique de la cité en ruines, le brouillard s’était levé.

Les reliques de Rillifane

− Je vais essayer quelque chose…, lança Aerie après quelques minutes de marche en aveugle.

 

Elle tira une poignée de grumeaux épais d’une poche de sa tunique qu’elle malaxa dans sa main en prononçant une incantation. Ses paupières closes, elle agita imperceptiblement ses mains en ondulant ses longs doigts fins. Une brise légère se leva, puis le vent se fit plus fort. La brume commença à se déchirer lentement, découvrant une place magnifique surplombée d’un bâtiment imposant et harmonieux, relié aux étages par de nombreux ponts suspendus. Un escalier en colimaçon orné de sculptures brisées permettait de monter aux étages. Plusieurs coups sourds résonnèrent au-dessus d’eux, mais la brume se rétablit bien vite, recouvrant à nouveau leur champ de vision.

 

− Ils sont plusieurs, conclut Aerie en rouvrant les yeux. Je ne peux pas faire disparaître ce brouillard plus de quelques secondes.

 

Jaheira fronça les sourcils et émit un soupir pensif.

 

− Il y aurait peut-être un moyen…, murmura-t-elle. Mais nous devons conserver un maximum de force, au cas où…

 

Elle ne termina pas sa phrase, et s’avança en direction du bâtiment qu’ils avaient entraperçu. Un rire, sonore et diabolique, s’éleva alors du néant.

 

− Ah, mes petits, reprit la voix. Voilà de quoi nous amuser un peu…

 

La brume ondula autour d’eux, masquant leur environnement tandis que Minsc et Daren se positionnèrent dos à dos, l’arme au poing. L’omniprésence du brouillard les empêchait de se repérer, mais leurs ennemis ne semblaient pas autant affectés qu’eux. Daren ferma les yeux, et se concentra sur son ouïe. Depuis un moment déjà, ils entendaient de manière diffuse ces bruits de pas lourds, mais maintenant qu’il s’était lui-même coupé de sa vue, il pouvait presque les localiser. L’illusion des Rakshasas masquait-elle aussi les sons ? Une créature, puis une deuxième. Elles devaient mesurer plus de deux mètres, et peser plus d’une tonne chacune.

 

− Maintenant !, s’écria Imoen.

 

Un tourbillon lui fouetta le visage et souleva ses cheveux, et Daren rouvrit instinctivement les yeux. Sa sœur et l’avarielle venaient de lancer leur sortilège simultanément et dissipèrent la brume en une poignée de seconde. Au centre de la place, deux gigantesques statues de pierre titubaient maladroitement dans leur direction, dominées par un humanoïde à la peau orangée et rayée perché en haut des marches.

 

− Ah… Les mortels veulent jouer… Cela n’en sera que plus distrayant !

 

Les deux magiciennes tenaient leurs mains jointes, concentrées, et le vent qui s’était subitement levé maintenait la brume à distance dans un large périmètre.

 

− Maintenant que nous jouons à armes égales, tonna Jaheira en faisant tournoyer son bâton, venez vous battre, et affrontez la colère de Sylvanus !

 

Daren s’élança en même temps que le rôdeur en direction de l’une des créatures de pierre. Malgré sa taille et sa force imposantes, ses mouvements étaient lents et prévisibles. Il se sentait suffisamment confiant pour contrôler l’essence de Bhaal qui coulait inévitablement en lui, aiguisant ses réflexes. La pointe de l’épée en avant, il esquiva le poing de pierre du golem et ficha sa lame dans son thorax, pénétrant et fissurant la roche. Le coup qu’il avait porté aurait tué n’importe quel adversaire, il le savait, mais la créature n’eut aucune réaction et le balaya aisément de son autre bras. La puissance du choc lui fit lâcher la garde de son arme et le propulsa plusieurs mètres plus loin, sérieusement blessé.

 

− Vos tentatives sont pitoyables, ricana le Rakshasa du haut des marches.

 

Le golem, l’épée toujours fichée dans son corps, s’avança à nouveau en direction de Daren, chacun de ses pas faisant vibrer le sol. Une main sur les côtes, Daren se releva péniblement en grimaçant de douleur.

 

− Nous n’avons pas dit notre dernier mot, démon !, s’exclama la druide, ses mains étincelantes d’une magie vengeresse.

 

D’un bond, elle se posta devant le golem et plaqua ses deux paumes contre son torse. La créature s’arrêta, et Daren crut deviner un froncement de sourcils inquiet de l’homme tigre un peu plus haut. Quelques craquements retentirent de la carcasse rocheuse, et plusieurs racines s’échappèrent de la fissure qu’il avait lui-même provoquée. Les plantes surgissaient sans relâche de la brèche, agrandissant la fissure à chaque passage, lorsque tout à coup, la créature tout entière se morcela et explosa en une multitude de blocs de pierre grise mêlées à des lianes.

De son côté, Minsc combattait toujours avec rage son adversaire, mais son arme ne parvenait pas à percer ses défenses.

 

− Vous avez détruits ma création !, fulmina le Rakshasa. Vous avez osé détruire ma création !

 

Le démon à tête de tigre entama quelques passes magiques et apparut au milieu du combat, ses deux yeux de félins luisants d’un éclat orangé inquiétant. Sa blessure le faisait encore souffrir, mais Daren se releva. Son arme gisait sur le sol quelques mètres plus loin. Il devait la récupérer avant toute éventuelle attaque. Jaheira s’élança la première vers le démon, mais avant qu’elle n’eût le temps de l’atteindre, il leva ses deux paumes en avant et stoppa net l’élan de la druide.

 

− Je vais me régaler de ton pouvoir, susurra le Rakshasa en dévoilant ses crocs.

 

Daren plongea à terre à son tour en direction de son arme, mais l’homme tigre tourna négligemment l’une de ses mains vers lui et l’immobilisa de sa magie paralysante. Plus il se débattait, plus ses muscles le faisaient souffrir. Imoen et Aerie s’étaient positionnées en retrait du combat, mais aucune d’entre elles n’étaient en mesure d’intervenir sans compromettre les courants qui maintenaient le brouillard au loin. Daren sentait son corps qui commençait à s’agiter de quelques tremblements familiers. Il lui suffisait de relâcher un instant sa concentration pour que l’Écorcheur prît le dessus.

Tout à coup, une volée argentée fusa au-dessus d’eux, et Daren parvint enfin à déplacer un bras, puis une jambe. Un cri de douleur s’éleva derrière lui, mais son premier réflexe fut d’atteindre son arme. Lorsqu’il se retourna, le Rakshasa agonisait à genou, criblé de flèches, et mis en joue d’un pied sur la nuque par Jaheira.

 

− Va pourrir en enfer !, lui cracha-t-elle en broyant impitoyablement son crâne au sol d’un coup de talon.

 

Un craquement sourd et sinistre précéda une explosion visqueuse. Le vent retomba, aussi soudainement qu’il s’était levé, et les deux magiciennes accoururent vers eux, essoufflées de leurs efforts continus. Jaheira racla son pied contre le sol et retourna le cadavre du démon d’un violent coup de pied. Le deuxième golem s’était immobilisé avec la mort de son maître, et une ovation de cris et de sifflets s’élevant des étages au-dessus d’eux attira leur attention.

 

− Merci ! Merci à vous !

 

Sortant de derrière leurs barricades, une dizaine d’elfes armés d’arcs et d’arbalètes enjambèrent les bris de roches du bâtiment et descendirent en acclamant leurs sauveurs. Celui qui semblait diriger cette escouade s’inclina bassement devant les cinq compagnons et leur serra chaleureusement la main un à un. Ses traits étaient tirés, et on pouvait aisément deviner qu’ils luttaient pour leur survie depuis déjà bien longtemps.

 

− Nous sommes piégés ici depuis deux jours, expliqua-t-il. Nous protégeons la grande prêtresse Demin, mais nous avions perdu tout espoir. Sans vous…

− La grande prêtresse Demin ?, le coupa soudainement Daren. Où est-elle ?

 

L’elfe le dévisagea un instant, interloqué, et désigna du doigt l’ultime étage du bâtiment.

 

− Encore au-dessus, en suivant les marches.

− Elhan vous attends à l’entrée de la cité, ajouta Imoen.

− Elhan ?, répéta-t-il aussitôt, un infini soulagement sur le visage. Elhan est ici ?

− Oui, répondit Jaheira. Vous devez le rejoindre au plus vite et faire le point sur la situation avec lui. Nous nous occupons de votre prêtresse.

− Nous vous devons la vie, répondit l’elfe visiblement très ému. Encore mille fois merci.

 

Il s’inclina une nouvelle fois et rassembla ses hommes en direction des portes de la ville. La brume avait reprit sa place, mais bien plus légère qu’auparavant. L’un des lieutenants d’Irenicus était vaincu, mais leur combat ne s’arrêtait pas là. Daren rangea son arme au fourreau et contempla quelques instants la magnificence de l’architecture elfique, qui ressemblait à s’y méprendre à celle de leurs cousins d’Ombreterre. Sa douleur au ventre s’était estompée, et quelques soins attentifs d’Aerie achevèrent de le remettre sur pied.

 

− Attendez…

 

Imoen, une moue de dégoût sur le visage, s’affairait au-dessus du corps du Rakshasa. Elle prit dans sa main un pendentif étoilé étincelant au bout d’une chaîne, décoré d’un symbole en forme d’arbre.

 

− Qu’est-ce que c’est que ça ?, s’interrogea-t-elle en désignant sa prise.

 

Malgré la luminosité réduite, le collier brillait d’une couleur dorée resplendissante.

 

− Je n’en sais rien, répondit Jaheira en faisant signe à Imoen de les suivre. Allons trouver la prêtresse. Nous verrons cela plus tard.

 

Elle rangea son butin dans une poche et suivit ses compagnons en direction des escaliers en colimaçon au-dessus du vide qui montaient vers les étages supérieurs, aboutissant sur une porte massive en bois blanc.

 

− Fermé !, pesta Jaheira en secouant vainement la poignée. Ouvrez !, reprit-elle plus fort en tambourinant à la porte. Ouvrez ! Nous sommes vos alliés, et Elhan est avec nous !

− E…Elhan ?, répéta une voix étouffée derrière la porte. Qui êtes-vous ?

− Nous sommes à la poursuite d’Irenicus, répondit Daren en se collant au battant de bois. Et nous avons besoin de votre aide !

 

Quelques secondes de silence laissèrent croire que leur tentative avait échoué, mais après plusieurs bruits sourds de meubles tirés, la porte s’entrouvrit précautionneusement en laissant apparaître une elfe aux cheveux gris très courts et en tenue de combat. Elle dévisagea Daren et ses compagnons un à un, interloquée, puis leur fit enfin signe de la suivre à l’intérieur. Son visage marqué et ses multiples blessures laissaient présager qu’elle luttait depuis longtemps contre l’envahisseur. Elle se laissa tomber en soufflant sur les restes d’une étagère aménagée en banc improvisé, et les invita à en faire autant.

 

− Merci de votre aide, étrangers… Pardonnez-moi si je récompense vos efforts par des questions mais… comment êtes-vous arrivés ici ? Il n’est déjà pas aisé de trouver la ville, surtout avec l’Exilé qui nous dissimule par magie. Même si vous êtes arrivés ici sans le vouloir, sachez que cela n’a rien de fortuit.

− Nous sommes ici avec Elhan, répondit Daren, et nous sommes entrés grâce au Rynn Lanthorn.

 

La prêtresse releva soudainement son visage ébahi, les yeux écarquillés.

 

− Le Lanthorn ?, répéta-t-elle. Vous avez récupéré le Lanthorn ?

 

Daren acquiesça en silence.

 

− Où est Elhan ?, demanda-t-elle aussitôt.

− Il est aux portes de la ville, répondit Jaheira. Mais avant toutes choses, nous avons besoin que vous nous mettiez au courant de ce qui se passe ici.

 

Demin souffla lentement et secoua la tête d’un air triste.

 

− Nous avons été fous de croire que cette horreur pouvait restée confinée… L’Exilé a commis des crimes… abominables…

− Ce n’est rien de le dire, compléta Imoen. Il a volé mon âme ainsi que celle de mon compagnon.

− Je… je suis désolée, pour tout ce que l’Exilé a pu vous faire. Car nous sommes partiellement responsables de chacun des actes criminels qu’il a pu commettre. Nous… nous réparerons tout ce qui devra l’être, mais il est actuellement aux commandes, et nous sommes à sa merci.

 

La prêtresse tenait des propos hésitants, et elle se mordait machinalement la joue en bredouillant ses explications.

 

− Vous devez nous éclairer sur ce qui se passe, insista Daren. Nous allons affronter Irenicus, mais vous pouvez nous aider à l’atteindre.

− Sans parler du fait qu’Elhan a été particulièrement désagréable, ajouta Jaheira, demandant de l’aide sans vouloir donner la moindre information.

 

Un nouveau silence retomba dans la petite pièce retranchée. La prêtresse Demin clignait des yeux à toute vitesse, et se décida enfin à répondre.

 

− La honte de notre peuple quant à Irenicus et Bodhi ne me préoccupe plus tellement, dorénavant, trancha-t-elle plus pour elle-même. Que vaut notre silence si notre cité doit disparaître parce que nous n’avons pas demandé d’aide ? Vous n’êtes pas un elfe, et vous devez avoir du mal à comprendre pourquoi nous hésitons tant à parler. Je… J’espère juste que vous finirez par comprendre.

 

Elle prit une profonde inspiration et continua.

 

− Les Exilés n’ont pas toujours été tels que vous les connaissez. Autrefois, j’aurais été fière de prononcer leurs noms, et ils méritaient bien des louanges.

− Disons que nous n’avons pas eu l’occasion de saisir ces… « bons côtés », ironisa la druide d’une moue dubitative.

− Vous avez le droit d’avoir des doutes, poursuivit la prêtresse. Vous ne seriez pas là si de puissantes émotions ne vous y avaient pas conduit, et l’Exilé est doué pour provoquer des émotions. Et c’est de nous qu’il a obtenu les réactions les plus fortes, de son propre peuple, car c’est à nous qu’il a infligé les plus grands torts. C’est un criminel qui ne connaît aucune barrière…

 

Elle leva timidement un regard vers eux et continua son exposé.

 

− Oui, il était elfe, tout comme nous, autrefois. Puis la reine Ellesime l’a chassé, car il a prouvé que son cœur n’avait rien d’elfique.

− Pourquoi ?, interrogea Daren. Qu’a-t-il fait ?

− Lui, et elle, bien sûr, étaient bien connus à la cours elfique de Suldanessalar. Il était l’un des atouts de notre race. Un mage puissant et respecté, aussi doué que peut l’être quelqu’un de notre sang. Il avait les faveurs de la reine. Mais cela ne lui a pas suffit…

 

Demin semblait parler à elle-même, se remémorant douloureusement les évènements de son passé.

 

− Des deux, c’est sa sœur qui était la plus insatiable. Elle n’était pas aussi estimée que lui, mais avait beaucoup d’influence sur son frère, et c’est elle qui l’a entraînée dans sa folie.

− Elle est morte, à présent, la coupa Imoen.

− C’est… c’est une bonne chose, répondit-elle en haussant les sourcils, visiblement impressionnée. Elle ne méritait sans doute pas mieux. À l’époque, ensemble, ils ont souhaité obtenir le pouvoir des dieux, sans se soucier des conséquences.

 

Daren se disait pour lui-même qu’Irenicus n’avait pas tant changé. « Obtenir le pouvoir des dieux ». Son essence de Bhaal avait sans doute aiguisé l’appétit divin du sorcier.

 

− Lui, reprit-elle, l’Exilé, a accompli un rituel ténébreux, et a commis un crime monstrueux contre le plus grand des symboles de notre immortalité : l’Arbre de Vie.

 

« L’Arbre de Vie ». Une légende racontait que la source même de l’immortalité des elfes était liée à un arbre géant puisant son pouvoir dans les entrailles même de la terre, et l’insufflant dans leur sang sous la forme d’une longévité exceptionnelle.

 

− Il a tenté de fondre son essence avec l’arbre divin, continua la prêtresse, l’épuisant et volant son énergie. Il a échoué, mais c’est nous qui en avons payé le prix. Il a… rompu les liens des elfes avec la terre et la nature. Une grande commotion secoua Suldanessalar à cette époque, et les plus faibles des nôtres s’effondrèrent, agonisants. Qu’ils mettent tant de gens en danger pour accomplir leurs buts égoïstes, sa sœur et lui, était une chose. Mais qu’ils menacent ce qui fait la nature même de nos existences était inconcevable !

 

Un tremblement sourd secoua soudainement le bâtiment. Tous les six se turent aussitôt et portèrent la main à la garde. La vibration s’estompa, et s’éloigna finalement. Demin poussa un soupir de soulagement et Daren l’interrogea sur sa précédente explication.

 

− Pourquoi ne l’avez-vous pas tué, tout simplement ? Cela aurait évité des tas de complications.

 

Elle le dévisagea un instant, horrifiée, et répondit.

 

− Ce fut à Ellesime de juger le crime, expliqua-t-elle. Et elle se montra sévère, très sévère. Puisqu’il avait rejeté tout ce qui était elfique, il serait chassé et rejeté, afin d’apprendre combien nos coutumes étaient précieuses. Ellesime supplia les dieux, qui maudirent l’Exilé et lui arrachèrent son lien avec son essence elfique, en lui laissant les germes d’une terrible malédiction.

− Malédiction qui est à présent la mienne…, murmura Daren pour lui-même d’un ton las.

− Ellesime pensait que c’était un châtiment pire que la mort. Leur vie ne durerait pas davantage que celle d’un simple humain, et leurs esprits elfiques serait bannis du paradis auquel accèdent tous les peuples elfes. Sans parler de la dégénérescence de leurs émotions, qu’ils avaient si peu cultivées pour en arriver là. La sœur s’exposa d’elle-même au vampirisme dans l’espoir de contrecarrer la malédiction divine, mais on ne dupe pas si facilement les dieux. Le frère ne courut d’ailleurs pas le même risque. Un homme meilleur en serait venu à apprécier ce qu’il avait perdu, et peut-être à apprendre l’humilité et à chercher le pardon. Mais il n’était pas « un homme meilleur »…

 

Elle prit sa tête entre ses mains à la fin de son monologue. Même s’ils n’avaient pas encore de piste pour contrecarrer Irenicus, ils connaissaient enfin la face cachée de son histoire.

 

− Vous avez laissé Irenicus et Bodhi dans la nature, résuma Jaheira, et au lieu de changer, ils ont cherché à se venger. Un classique…

− Nous espérions que tout cela tournerait mieux, s’excusa la prêtresse. Mais l’Exilé  a trouvé un moyen de se restaurer, puis a passé des pactes avec les plus méprisables de nos ennemis, et a repris son plan initial.

− En effet…, acquiesça Daren. Je suis justement l’objet de sa « restauration ».

− Je n’ai aucun moyen de mesurer le prix que nos décisions vous ont obligées à payer. Nous réparerons, s’il reste quelqu’un pour le faire…

 

Demin commença tout à coup à se relever, mais se ravisa.

 

− Je… Je suis encore secouée par ce qui s’est produit. La plupart des forces de Suldanessalar étaient au loin, occupées à combattre l’incursion des elfes noirs dans notre temple. Nous étions affaiblis. Deux groupes d’exilés… tous deux gonflés de haine et de jalousie et prêts à tout pour nous frapper au cœur, ont dérobé le Lanthorn…

− Nous avons endigué l’assaut des elfes noirs, expliqua Daren, et permis à vos soldats de rejoindre Suldanessalar. Que pouvez-vous nous dire sur la nature des alliés d’Irenicus ?

− L’Exilé a amené ici ces créatures de pierre et de métal, des trolls, et ces démons à tête de tigre… J’ai essayé de les combattre… mais ils étaient trop nombreux… Nous nous sommes réfugiés ici, barricadés dans les restes de cette demeure, avec mes derniers fidèles…

− Vous devez rejoindre Elhan aux portes de la ville, conclut Imoen. Vous y serez en sécurité. La seule chose que nous devons savoir, c’est comment atteindre Irenicus.

− Les… rues grouillent des sbires de l’Exilé, bredouilla la prêtresse. Et… il a conduit notre Reine, Ellesime, à l’intérieur du palais. J’ai bien tenté de les y suivre, mais les portes sont restées closes. Vous devez l’aider et mettre en terme à ses agissements.

 

Demin se leva et tira un rouleau de parchemin d’une poche de sa tunique. Elle essuya d’un revers de la manche la poussière sur un coin d’une table encore entière et l’y déplia.

 

− C’est une carte de Suldanessalar, expliqua-t-elle. Nous sommes ici, et le palais est au nord ouest, ici.

− En suivant les passerelles, là, et là, nous devrions atteindre le palais en moins d’une demi-heure, proposa Jaheira après une brève supervision.

− Vous avez dit que le palais était fermé, n’est ce pas ?, intervint Aerie. Comment y pénétrer, dans ce cas ?

 

Un silence gêné plana dans la petite pièce. Demin hésita un instant, et tira de sa ceinture une fine épée ciselée dont le pommeau était décoré d’un arbre d’or.

 

− Il… il existe peut-être un moyen… Même si je n’ai plus la force de le faire moi-même…

− Quelle est cette épée ?, la coupa Imoen en écarquillant les yeux. Ce… ce symbole… on dirait…

 

Elle tira de sa poche le collier qu’elle venait de saisir sur le corps du Rakshasa, et celui-ci se mit à resplendir d’une lumière iridescente.

 

− Où avez-vous eu ce collier ?, s’écria la prêtresse d’une voix presque affolée.

 

Son arme s’était elle aussi mise à luire de la même couleur verte, et une sorte de vibration chantante s’éleva dans la pièce.

 

− Que se passe-t-il ?, demanda Daren. Quelle est cette lumière ?

− Ce… ce sont les reliques de Rillifane !, répondit-elle, un élan d’espoir dans la voix. Je… je pensais qu’elles étaient perdues !

− Que se passe-t-il, insista Imoen. Qui est ce Rillifane ?

− Ce temple, là, reprit Demin en désignant un bâtiment sur la carte, à l’Est de la ville, est consacré à Rillifane Rallathil, le Seigneur des Feuilles. C’est notre dieu, protecteur de la forêt et gardien de la nature. L’épée et le collier sont ses reliques, mais l’une d’elle a été volée pendant l’invasion. J’ai réussi à récupérer la lame, mais pas le pendentif. Grâce à eux, grâce à vous, nous pouvons à nouveau entrer en contact avec notre protecteur. Mais… je…, je n’ai pas la force de le faire… Nous aiderez-vous ?

− Bien sûr que nous allons vous aider !, répondit vivement Aerie. Je sens l’Arbre de Vie souffrir… et la douleur des elfes est aussi la mienne ! Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir, Daren !

 

Demin tendit lentement son arme à Imoen qui la saisit maladroitement, et la lumière s’atténua petit à petit.

 

− Quel est le plan ?, demanda soudainement Daren.

− Nous devons trouver Irenicus et entrer dans le palais, résuma Jaheira.

− Gardez les reliques, proposa Demin. Vous pourrez en avoir besoin. Elles recèlent un pouvoir important qui pourra peut-être vous venir en aide.

 

Imoen rangea l’épée à sa ceinture et le pendentif dans une poche.

 

− Vous pourrez rejoindre Elhan ?, lui demanda-t-elle.

 

La prêtresse acquiesça en silence, tandis que chacun rassemblait ses armes. Ils sortirent précautionneusement avant de scruter les environs à la recherche d’éventuels laquais d’Irenicus. Au dehors, le brouillard, bien que moins dense, recouvrait encore les environs et masquait les alentours. Cependant, après une rapide inspection, la place demeurait déserte.

 

− En route, ordonna Jaheira. Allons-y.

 

Ils descendirent tous les six des étages qui surplombaient la place qu’ils venaient de quitter.

 

− Bonne chance, leur lança Demin.

− Merci, répondit Daren en lui rendant son salut. Et bonne chance à vous aussi.

 

La prêtresse se dirigea vers le sud, tandis qu’ils s’enfonçaient dans la brume argentée en direction du cœur de Suldanessalar.