Bienvenue

Baldur’s Gate, cité légendaire et immortelle…

Bienvenue en Féérune, le long de la Côte des Epées !

Que se passe-t-il dans la citadelle de Château-Suif, au coeur même du lieu de la connaissance et du savoir ? Quel évènement va bouleverser la vie jusqu’ici paisible du jeune Daren… ?

« Baldur’s Gate » est le premier tome d’une trilogie, qui mêle aventures, humour, suspens et complots.

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Smidge


Note : L’histoire, les personnages, et l’univers de Baldur’s Gate appartiennent à Wizard of the Coast.

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L’arrivée à Saradush

La sensation d’être aspiré à travers le vide couvrit subitement toute autre perception. À peine avait-il poussé les battants que déjà le décor avait changé. Un palais, une ville. La guerre. Le corps de Daren voguait à la vitesse de sa pensée, le propulsant en quelques secondes au-dessus d’une cité qui ne pouvait être que celle de Saradush. Le monde prit forme autour de lui, dressant d’épaisses murailles sorties de nulle part et cerclant un bâtiment fortifié aux proportions gigantesques. Sans qu’il ne sût véritablement comment, ses compagnons l’avaient suivi à travers la Porte des Enfers. Toutefois, une autre situation bien plus concrète l’arracha à ses questions. Tous les cinq venaient d’apparaître au pied d’un imposant escalier de marbre beige, sous les yeux médusés des quelques passants alentours. D’un peu plus haut, en direction du palais adossé aux murailles, les cris d’une altercation couvraient un bruit grave et sourd qui semblait émaner de l’extérieur.

 

− Je vous ai dit de ne pas approcher de ces portes ! Vous l’aurez voulu !

 

Un homme revêtu d’une armure massive, une immense hallebarde à la main, venait de prononcer cette injonction à une petite dizaine de personnes, visiblement mécontentes. Trois autres sentinelles, équipées d’armes identiques, barraient la route aux quelques protestataires.

 

− Mais nous devons voir le seigneur Gromnir !, s’écria un autre.

 

Le regard de l’un des vigiles se porta sur Daren et ses compagnons, abasourdi. Il leva un bras tremblant, en bredouillant quelques bribes de phrases aux trois autres.

 

− Mais ? Que…, commença-t-il.

− Des intrus !, hurla celui qui semblait être leur chef. Des espions ! Ils sont entrés dans nos murs !

 

La petite troupe de civils se dispersa en quelques instants sous les cris et les hurlements de panique. Leur arrivée semblait avoir instantanément mis un terme à la discorde une poignée de secondes plus tôt.

 

− Morts aux envahisseurs !, reprit le garde en brandissant fermement son poing. À l’attaque !

 

Daren se tourna vers ses compagnons, aussi interloqués que lui. Il avait bien conscience d’être apparu de manière assez abrupte, mais était près à s’expliquer et ne cherchait pas l’affrontement. Une femme rousse en robe bleu pâle s’interposa alors devant la charge des soldats en levant ses deux bras vers le ciel.

 

− Non ! Baissez vos armes !, s’écria-t-elle. Ce sont peut-être des alliés venus nous aider !

 

Daren et Minsc avaient déjà tiré leurs armes. L’espace de quelques secondes, les soldats s’immobilisèrent, le regard fixé sur la femme aux longs cheveux roux qui tentait désespérément d’apaiser la situation.

 

− Non, Mélissane, pas cette fois !, lui lança le soldat. Ne tombez pas dans leur piège !, reprit-il en direction des autres. Tuez-les tous !

 

Les sentinelles s’élancèrent dans leur direction, contournant la jeune femme qui continuait à implorer leur clémence. Ils portaient tous d’épaisses armures, et semblaient rompus dans l’art du combat. Sarevok n’était pas armé, et Daren lui lança son arme d’un geste. Il n’en avait pas besoin. Déjà son bras canalisait la fureur de l’Écorcheur en se couvrant d’une peau épaisse et écailleuse prolongée par de longues griffes acérées. L’acier de l’une des hallebardes fendit les airs juste devant Daren, mais il bloqua la lame d’une simple main. Le garde interrompit son élan et le dévisagea quelques secondes d’un air ahuri, le temps de finir emporté par une puissante vague de feu invoquée par Aerie restée en retrait. D’un coup d’une puissance exceptionnelle, Sarevok brisa le manche d’une arme d’un autre soldat. Minsc termina sa charge en renversant les deux derniers dans son élan. Son épée tournoyait au dessus de ses épaules, prête à s’abattre sur leurs adversaires. Daren se préparait à prêter main forte à ses compagnons lorsqu’une force invisible le priva de tout mouvement.

 

− Attention !, s’écria Imoen. Au dessus !

 

La pression se fit soudainement plus forte, et une main invisible souleva Daren au-dessus du sol avant de le propulser tout à coup plusieurs mètres en arrière.

 

L’instant d’après, une boule de flammes massive s’écrasa sur le champ de bataille, pulvérisant les marches de marbres et broyant les corps des soldats. Quelques secondes d’un silence surnaturel s’abattirent sur la petite place, uniquement perturbé par les crépitements des flammes léchant avidement le sol. Puis les cris s’élevèrent de toutes parts et couvrirent tout autre son. Des cris de panique et de terreur, puis à nouveau le silence. Daren se releva enfin, et se retourna vers ses compagnons. Imoen, les deux bras en avant, haletait encore de la célérité de son invocation. Elle venait à l’évidence de les sauver d’une mort certaine.

 

− Vous…, commença-t-elle en reprenant son souffle. Vous avez vu ça ?

− La ville est assiégée, répondit machinalement Daren.

 

Même si personne ne le lui avait dit, les visions qui l’avaient effleuré lors de leur sortie des Enfers venaient de trouver une confirmation.

 

− Comment le sais-tu ?, s’étonna Imoen.

− C’est vrai que ce bruit au dehors est étrange…, intervint Aerie.

− Ces projectiles sont tirés d’armes de siège, expliqua Sarevok en désignant les fragments de roches enflammées.

− Mais qu’est-ce qui se passe ici ?, reprit Imoen, toujours perplexe. Et où est ce « ici » ?

− Je crois que nous sommes à Saradush, répondit Daren.

− Tu vas peut-être finir par me dire ce qui se passe aujourd’hui ?, continua-t-elle, la voix tremblante d’émotion. D’abord tu disparais sans crier gare, on débarque en Enfer, comme ça, et on arrive ici, je ne sais même pas où, on se fait attaquer à vue par ces types, et pour finir, on manque de se faire tuer par ce… ce…

 

Elle ne termina pas sa phrase. Ses compagnons, peut-être à l’exception de Sarevok, devaient se poser les mêmes questions. Il n’avait cependant pas plus de certitudes qu’eux, même s’il devinait de façon diffuse qu’il n’était pas ici par hasard. La jeune femme rousse, qui s’était mise à l’abri avant la bataille, sortit de sa cache et s’avança en direction de Daren, mettant un terme à ses réflexions.

 

− Bonjour, enfant de Bhaal. Je me nomme Mélissane, je suis ici en amie. Je regrette que notre première rencontre ici ait été aussi… sanglante.

 

« Enfant de Bhaal ». À mesure qu’il entendait cette phrase de la bouche d’inconnus, l’effet de surprise s’en amoindrissait d’autant, mais la méfiance qui en résultait ne parvenait à s’accorder avec le mot « amie ». Malgré son ton avenant et son visage amical, il ne desserra pas les dents, et marmonna une réponse sur la défensive.

 

− Comment sais-tu que je suis un enfant de Bhaal ?

− J’observe le déroulement de la vie de nombreux enfants du Seigneur du Meurtre, expliqua-t-elle calmement. Considère-moi comme une « gardienne », à défaut d’un meilleur terme. Je connais les prophéties d’Alaundo, et j’ai le pressentiment qu’elles annoncent le retour de Bhaal dans les Royaumes. Et en prenant un intérêt actif au sort des enfants de Bhaal, j’espère pouvoir empêcher son retour sous quelque forme que ce soit.

 

Une fumée âcre portée par le vent arracha une quinte de toux à Daren, et Mélissane les invita à la suivre en direction du centre de Saradush. Les bruits à l’extérieur des murailles n’avaient pas désemplis, mais aucun autre projectile ne perturba à nouveau le calme relatif qui régnait en ville.

 

− En fait, je pense même connaître ton nom, ajouta-t-elle. Tu es bien Daren, le fils adoptif de Gorion ?

− Mais qui êtes-vous ?, la coupa férocement Imoen. D’où connaissez-vous ce nom ?

 

La véhémence de sa sœur lui arracha un sourire. Cependant, il se posait lui aussi les mêmes questions. Mélissane laissa l’intervention d’Imoen en suspens, et poursuivit.

 

− Je ne sais pas comment vous êtes arrivés ici, mais je crains que vous ne soyez pris au piège à Saradush comme nous tous.

− Aucune muraille ne retient Minsc et Bouh prisonniers !, s’indigna le rôdeur à son tour. Minsc ne sait pas vraiment comment il est arrivé ici, mais il ne doute nullement qu’il en sortira !

− De l’autre côté des murailles de Saradush se dresse l’armée de Yaga Shura, continua Mélissane. Il assiège la ville dans l’espoir de pouvoir anéantir tous ceux qui sont du même sang que toi.

− Yaga Shura ?, répéta Aerie, pensive. Qui est-ce ?

− C’est un géant, venu des montagnes de la région de Calimshan. Il a réuni plusieurs clans de ses congénères jusque-là désorganisés, et parcourt le pays depuis en massacrant les populations.

− Ces agissements ne sont pas dignes d’un véritable guerrier !, s’insurgea Minsc. Bouh ne peut tolérer une telle infamie !

 

Seul Sarevok n’était pas encore intervenu au récit de Mélissane. Il se contentait d’écouter, et Daren devina un imperceptible sourire sarcastique au coin de ses lèvres.

 

− Tout d’abord, répondit la jeune femme en tournant une nouvelle fois à l’angle d’une rue quasi déserte, nous devons allez voir le général Gromnir, celui qui gouverne la ville de Saradush. Gromnir est aussi un enfant de Bhaal, métissé orc, et fut autrefois un puissant guerrier. Accompagné de ses fidèles soldats, il est venu avec moi à Saradush pour se réfugier avec les autres enfants de Bhaal et pour les protéger.

− De quoi voulaient-ils se protéger ?, interrogea Imoen.

− Depuis quelques temps, une petite poignée d’enfants de Bhaal, particulièrement puissants, sillonne les routes de cette région de Féérune à la recherche de leurs frères, dans l’unique but de les traquer, et de les tuer.

 

Sa dernière phrase resta sans suite, jetant un froid sur la petite troupe. Daren avait déjà entendu parler de ses frères de sang, pourchassant les leurs, mais les rumeurs parvenues adoucies jusqu’à Suldanessalar prenaient ici une toute autre dimension.

 

− Même si certains enfants de Bhaal sont des criminels, continua Mélissane, la plupart n’aspirent qu’à vivre en paix, et certains ne sont même pas conscients de leur ascendance. J’ai rassemblé ici vos frères et sœurs, afin qu’ils y soient en sécurité, et protégés par une armée solide et efficace.

− Et… que s’est-il passé ?, poursuivit Daren. La situation ne semble pas être celle qui était prévue.

 

Mélissane s’arrêta soudainement, et baissa la tête, résignée. Elle resta ainsi quelques secondes silencieuse et poussa un long soupir avant de répondre.

 

− Mais depuis, Gromnir a perdu la tête. Il s’est barricadé dans la salle du trône du château, et ses hommes se sont montrés de plus en plus agressifs, ne montrant plus aucun respect pour la vie et les droits des citoyens de Saradush.

 

Personne ne répondit. La jeune femme marqua une courte pause, une moue contrariée sur le visage, et reprit à voix plus basse en jetant quelques regards inquiets autour d’eux.

 

− Les actes inqualifiables de Gromnir et de ses soldats ont entraîné de fortes dissensions, rendant presque impossible la défense de la ville par les miliciens loyaux à Saradush. Nous devons d’abord vaincre l’ennemi intérieur pour pouvoir mettre fin à ce siège.

− Nous ?, répéta Imoen en haussant les sourcils. Que voulez-vous dire ?

 

Mélissane déglutit plusieurs fois et prit une profonde inspiration. Elle lissa ses longs cheveux roux d’un geste nerveux, et se décida finalement à s’expliquer.

 

− J’ai eu vent de tes exploits, Daren, ainsi que des vôtres. Je…

 

Elle se tourna soudainement vers lui, implorant son aide.

 

− Au nom de Saradush, je t’en prie ! Tu dois trouver un moyen d’entrer dans le château. Peut-être pourras-tu le raisonner… ? Raisonner Gromnir, j’entends. Même si je crains qu’il n’ait déjà complètement perdu la tête… Tu dois impérativement tout tenter pour offrir à Saradush un petit espoir de survivre à ce siège.

 

Derrière lui, Sarevok souffla lentement en levant les yeux au ciel et secoua la tête. Daren l’interrogea du regard, mais son frère ne lui répondit pas. D’un certain côté, les propos de plus en plus abracadabrants de cette jeune femme lui auraient aussi arraché un sourire s’ils n’avaient pas été tout simplement piégés comme tous les citoyens de cette ville, assaillie par les armées d’un géant, enfant de Bhaal de surcroît. Mais d’un autre, il se demandait quelle pourrait bien être son implication dans cette bataille, se remémorant les propos pour le moins déroutants de Solaire au sujet de son rôle dans les prophéties d’Alaundo.

 

− Je ne comprends pas en quoi il est de notre devoir de « raisonner » ce Gromnir, répondit Imoen, toujours cassante. Vous nous parlez comme si Daren détenait la solution à tous vos  problèmes, et surtout comme si nous avions déjà accepté.

 

Mélissane écarquilla les yeux, horrifiée, et bégaya quelques excuses en s’empourprant.

 

− Ce… ce n’est pas ce que j’ai voulu dire… Je…

 

Quelques larmes embuèrent ses yeux, et Imoen resta silencieuse, interdite et visiblement gênée d’avoir provoqué tant d’émoi.

 

− Nous vivons des jours assez difficiles, et… je… Je refuse de perdre espoir… Gromnir possède la force militaire suffisante pour faire face aux armées qui nous assiègent. Mais ses gardes lui sont loyaux, et ils restent cloisonnés au palais, à surprotéger Gromnir au lieu de défendre la population. Et… avec toute cette tension… ils se montrent de plus en plus violents… allant jusqu’à tuer en place publique tout citoyen qui tente de négocier pour demander une audience… C’est le sort de centaines d’êtres humains qui en jeu et… et…

 

Un sanglot étouffa sa voix déjà ébranlée. Un long silence fit suite à sa dernière phrase, uniquement interrompu par les cris et les bruits sourds des impacts de roches sur les murailles.

 

− Daren !, s’écria Minsc en brandissant un poing serré. Nous ne pouvons laisser ces pauvres gens dans cette situation ! Bouh ne peut le tolérer, et Minsc non plus !

 

Aerie saisit la main de Daren dans la sienne et l’interrogea du regard. Il le savait, le sort des habitants de cette ville ne pouvait pas la laisser indifférente, et il ne pouvait qu’être de son avis. La sensation diffuse d’être sur le point de mettre la main dans un engrenage qu’il ne maîtrisait pas le fit hésiter une seconde, mais l’enthousiasme de ses compagnons balaya ses incertitudes. Seul Sarevok s’était refusé à toute intervention. Et il se doutait de la raison. Cependant, même si comme il le pensait, son frère ne partageait pas leur vision humaniste de la situation, il le remercia intérieurement de s’en tenir à ses paroles, et de suivre ses instructions sans discuter. Après un instant de réflexion, il se tourna en direction de Mélissane.

 

− As-tu des renseignements susceptibles de nous faciliter l’accès au palais ?

 

Le visage de Mélissane s’éclaira soudainement, et elle s’empressa de sécher son visage.

 

− Je ne peux hélas guère vous aider… En plus de maintenir un bouclier déployé autour de la ville, les mages de Gromnir rendent l’accès aux portes du palais  impossible. Vous devrez sans doute trouver un autre chemin, en espérant qu’il en existe un autre…

− Ne vous inquiétez pas, répondit aussi Aerie d’une voix posée. Nous allons faire notre possible.

− De combien de temps disposons-nous avant que les murs ne cèdent ?, ajouta Imoen, établissant déjà une stratégie d’infiltration.

− Le siège peut aussi bien durer quelques jours, ou quelques mois, c’est difficile à dire. Agissez vite, et que Tymora vous accompagne.

 

Un nouveau grondement sourd ramena le silence dans les rues déjà désertes de Saradush. Daren lança un regard inquiet au-dessus de lui, mais cette fois-ci, aucun projectile n’avait franchi les murs.

 

− N’oubliez pas, rappela Mélissane. Yaga Shura est un enfant de Bhaal lui aussi, et peut être bien plus puissant que tu ne l’es, ajouta-t-elle en désignant Daren. Lui et son armée n’auront pas de répit tant que tous les enfants de Bhaal protégés par ces murailles n’auront pas été massacrés.

− Pourquoi ?, répondit-il.

 

Elle le fixa dans de ses yeux verts un long moment, les lèvres pincées, puis fit quelques pas en arrière.

 

− Tant que tu n’auras pas fait tes preuves, il y aura quelques secrets que je ne pourrais te révéler. La sécurité du peuple que j’ai juré de protéger en dépend. Mais si tu veux toi-même échapper à Yaga Shura, tu devras te battre, pour la survie de tous. Vous aurez peut-être du mal à me trouver par la suite. La ville souffre, et je dois faire le maximum pour porter assistance à ses habitants. Si vous décidez d’aider ces gens, je ne peux que vous souhaiter bonne chance.

 

Mélissane s’éclipsa rapidement, et la ruelle retrouva son calme habituel. Le seul son autre que celui des cris étouffés par la muraille de pierre venait d’une porte entrouverte sur la rue principale un peu plus loin.

 

− « L’arbre à chopines », commenta Imoen. Original…

 

Un écriteau bariolé décoré d’une coupe débordant de mousse ornait le porche de ce qui ne pouvait être qu’une auberge. Suivi de ses compagnons, Daren entra le premier, accueilli par une odeur appétissante qui lui rappela qu’il n’avait rien avalé depuis trop longtemps.

 

« L’arbre à chopines » était une auberge assez pittoresque, une multitude de tableaux sans titre exposés à ses murs. Un dénivelé insolite matérialisé par une haute marche coupait la pièce principale en deux, donnant une sensation de profondeur. Seules les trois tables les plus proches de l’entrée étaient occupées, et Daren réalisa que l’après-midi touchait à peine à sa fin. Combien de temps avait duré leur « voyage » dans l’Antichambre de Bhaal ? Il n’en avait pas la moindre idée. Mais lorsqu’il s’était rendu dans la clairière de l’oracle, quelques heures seulement auparavant, il faisait déjà nuit. Délaissant pour le moment ces questions sans réponses, il fit quelques pas en direction du tavernier et le salua d’un geste de la main. Celui-ci, sans daigner lever les yeux, lui répondit d’un grognement inamical sans interrompre le nettoyage méticuleux de sa paillasse.

 

− C’est quoi le problème ?, lui murmura Imoen à l’oreille.

 

Daren réalisa alors un nouveau détail. À peine avaient-ils franchi la porte de la taverne que toutes les discussions s’étaient évanouies. Un silence pesait à présent dans la longue salle aux poutres apparentes, et Daren avait l’impression que tous les visages s’étaient tournés vers eux et les jaugeait du regard. Quelques têtes se détournèrent à l’instant où Minsc et Sarevok se redressèrent après avoir passé la porte d’entrée trop basse, et tous les cinq s’installèrent à l’une des nombreuses tables libres. Un serveur antipathique prit rapidement leur commande, et s’éclipsa dans l’arrière-salle.

 

− Quelle journée…, souffla Aerie en s’écroulant sur sa chaise. Je ne sais même plus qu’elle heure il est…

− Je pense qu’il est temps de faire le point, déclara Imoen, visiblement éprouvée elle aussi.

 

Un nouveau silence plana à la fin de sa phrase. Autour d’eux, les conversations avaient petit à petit repris, mais on pouvait encore sentir un souffle d’hostilité inexpliquée dirigé à leur encontre.

 

− Nous voilà débarqués dans une ville à l’autre bout du pays, assiégée par des géants, avec à leur tête un enfant de Bhaal, ville dirigée par un autre enfant de Bhaal qui panique en refusant de protéger la population, que nous sommes chargés de ramener à la raison avant qu’il ne soit trop tard. Je n’ai rien manqué ?

 

Nouveau silence. Malgré l’invraisemblance de la situation, Imoen l’avait assez bien résumée. Peut-être Daren pressentait-il une trame plus générale à ces évènements, reliés par un fil conducteur encore invisible à ses yeux. Il repensa un instant aux propos de Solaire, puis se tourna finalement vers son demi-frère, Sarevok.

 

− Et toi ? Qu’en penses-tu ?

 

Sarevok les fixa tout à tour, puis s’éclaircit la voix avant de prendre la parole.

 

− Toujours aussi prompt à t’empêtrer dans des mièvreries sans fin…, ricana-t-il. Mais cela m’est égal maintenant. J’ai promis de te suivre, et je tiendrai parole.

 

Il ne laissa à personne le temps de relever son invective, et continua.

 

− Tu es venu à Saradush, comme je te l’avais prédit, mais je ne connais pas la suite. C’est ici que se déroulera un évènement majeur de la prophétie, cela ne fait aucun doute. La seule chose que nous pouvons faire, c’est avancer avec ce que nous avons, même si nous n’en percevons pas encore la finalité. Personnellement, je me fiche de Saradush et de ses habitants, mais je suis curieux de te voir à l’œuvre pour résoudre cet épineux problème. Si ces demeurés se sont choisis un chef incapable de…

− Sarevok, arrête…, souffla nerveusement Imoen en serrant les dents.

 

Tremblante de fureur, elle venait de stopper net le bras de Minsc, prêt à s’abattre sur le visage impassible de Sarevok.

 

− … ou je laisse Minsc s’occuper définitivement de toi.

 

Daren se sentait mal à l’aise. Il avait autorisé son demi-frère à se joindre à eux, mais aucun « serment » ne pouvait effacer le sombre passé d’un homme dévoré par l’ambition et la haine. Il ne voulait pas défendre ouvertement son choix, et laissa ses compagnons s’expliquer avec lui.

 

− À ta guise, chère sœur, ironisa Sarevok en croisant à nouveau les bras et en inclinant sa chaise en arrière.

− Tu es vraiment… un monstre, lui cracha-t-elle d’une moue de dégoût.

 

Sarevok haussa les sourcils d’un air amusé.

 

− J’ai tué beaucoup de gens, ma chère Imoen, pour assouvir mes ambitions. Mais… toi, combien en as-tu tué… ? Et Daren ?

 

Le visage d’Imoen se figea soudainement, et elle cligna des yeux plusieurs fois.

 

− Es-tu vraiment aussi innocente ?, continua-t-il. Gorion l’était-il ? Je ne réclame aucune indulgence, mais je ne suis pas sûr que tu regardes dans la bonne direction.

 

Daren n’en croyait pas ses oreilles. Était-il en train de se comparer à eux ? Certes, ils avaient été plusieurs fois obligés de se battre, mais c’était soit pour leur survie, soit pour une cause juste. Il allait ouvrir la bouche et répondre à son frère, mais Imoen le devança.

 

− Je ne répondrai même pas à cela tellement tes attaques sont vides de sens, Sarevok. Tu ne connais rien à l’amour de ton prochain ou la compassion. Même la mort ne t’a pas rendu plus humble… Tu me ferais presque pitié… si tu n’avais pas tué notre maître.

 

Elle échangea un long regard chargé de haine et de mépris avec Sarevok, puis une petite voix timide mit soudainement fin au silence pesant qui avait suivi la dernière phrase d’Imoen.

 

− Je crois que nous sommes tous fatigués, conclut Aerie. Nous devrions louer une chambre ici et nous reposer le temps qu’il faudra.

− Bouh est d’accord avec toi, Aerie. Les yeux de Minsc se ferment tout seul.

− Nous aurons les idées plus au clair pour mettre au point un plan d’infiltration dans le palais de Gromnir, conclut Imoen en se levant brusquement.

 

Elle s’éloigna en direction du comptoir et négocia quelques secondes avec le tavernier. Minsc se leva à son tour, suivi d’Aerie, qui embrassa fugitivement Daren sur la joue avant de rejoindre Imoen qui les avait attendus. Seul Daren et Sarevok étaient restés à table, silencieux. Malgré la fatigue accumulée, il ne parvenait pas à se détendre suffisamment pour avoir envie de dormir. Il se sentait mal à l’aise, dévisagé par un Sarevok calme et amusé, presque narquois.

 

− Aucun regret d’être de retour parmi les vivants ?, finit-il par lui demander.

− Aucun, répondit-il après une seconde de réflexion. Je ne m’attendais pas à te trouver changé depuis notre dernière rencontre, ni Imoen. Et tes compagnons m’ont l’air tout aussi transpirants de charité que vous… Mais cela me va.

 

Il marqua une courte pause, puis porta une main à sa ceinture. D’un geste, il en tira l’arme que Daren lui avait laissée pour leur précédent affrontement, et la posa sur la table. Sa propre arme, en définitive. Dans les péripéties qui avaient suivies leur arrivée à Saradush, Daren n’avait plus pensé à la lui réclamer, et maintenant qu’il l’avait examinée plus attentivement, il était inutile de lui mentir.

 

− Je ne te demanderai pas comment elle est entrée en ta possession…, commença Sarevok.

− C’est une longue histoire…, intervint Daren.

− … mais j’ai oublié de te la rendre tout à l’heure. La voici.

 

Daren resta un instant bouche bée. Il s’attendait à ce que son frère conservât l’arme qui avait jadis été la sienne, ou tout du moins qu’il tentât de négocier. Mais à sa grande surprise, ce ne fut pas le cas. Ne sachant quelle attitude adopter, Daren tira la lame à lui et l’ajusta à son fourreau en silence.

 

− Toutefois, ajouta Sarevok, si nous devons nous battre à nouveau, j’aimerai autant avoir une arme que de dépendre de quelqu’un d’autre.

 

Daren sortit une bourse contenant quelques pièces de sa ceinture et la tendit à son frère, presque à contrecoeur. L’idée de savoir Sarevok avec une arme tandis qu’eux-mêmes seraient en train de dormir non loin ne le rassurait guère, sans parler de ce qu’Imoen aurait pu en penser si elle avait été encore là. Mais s’ils devaient à présent partager leur périple, il n’avait rien à gagner à ne pas lui faire davantage confiance.

 

− Il doit bien y avoir une forge ici. Tu devrais pouvoir trouver ce que tu veux avec ça. Moi, je vais me coucher et tenter de dormir.

− Merci à toi. Je vais faire un tour en ville en attendant.

− À plus tard.

 

Daren recula sa chaise et se dirigea vers l’escalier au fond de la salle par lequel il avait vu disparaître ses compagnons. Quelques visages méfiants se tournèrent vers lui à son passage, accompagnés de murmures dès qu’il les avait dépassés, mais il n’y prêta guère plus d’attention. Son esprit était épuisé, et malgré les milliers de questions qu’il se posait encore, réclamait son dû de sommeil. Il entra dans la première chambre libre et s’endormit rapidement.

 

 

Son repos ne fut que de quelques heures, mais suffisamment intense pour se ressourcer. L’espace de cette fin d’après-midi, tous ses tourments l’avaient abandonné, le laissant enfin à un sommeil amplement mérité. Lorsqu’il ouvrit enfin les yeux, Daren sentit une présence familière à ses côtés. Un parfum qu’il reconnut entre mille enivra ses sens, et avant qu’il n’eût le temps de se retourner, une main affectueuse lui caressa le visage. Aerie, un sourire mutin sur les lèvres, s’approcha de lui et l’embrassa délicatement dans le cou. Se laissant bercer dans ses bras, Daren se blottit contre elle et l’enserra à son tour.

 

Durant les quelques mois qu’ils avaient passés à Suldanessalar, Aerie s’était affirmée, ayant finalement fait le deuil son passé douloureux. Il avait trouvé en elle une confidente, aimante et attentionnée, et lui avait de son côté apporté la stabilité et l’affection dont elle avait besoin. Il n’avait que peu d’expérience dans ce domaine, mais c’était son cas à elle aussi, et les aventures qu’ils avaient vécues l’année passée les avaient soudés à jamais.

 

Les longs cheveux blonds d’Aerie tombèrent sur sa joue tandis qu’il resserrait son étreinte. Daren fit glisser ses mains le long du fin tissu qui couvrait le corps de l’avarielle, suivant les contours galbés de ses hanches. Leurs lèvres se rencontrèrent à nouveau, échangeant un baiser fougueux. Tout semblait si loin, en cet instant suspendu de la réalité par ce visage d’ange à la chevelure d’or. La prophétie de Bhaal, Saradush, la guerre… En cet instant, rien d’autre n’existait que ce corps menu lové contre le sien, et ces caresses langoureuses qui le détachaient du reste du monde. Daren glissa sa main sous le voile mauve qui couvrait son corps, et caressa sa peau douce et délicate. Aerie tressauta à son contact et se raidit un instant, mais un nouveau baiser la détendit, et elle se laissa lentement dévêtir avant de se glisser à son tour sous les couvertures.

 

− Daren, je…

 

Il s’arrêta aussitôt, croisant le regard bleu pâle de l’avarielle. Aerie entrouvrit les lèvres, un sourire paisible sur le visage.

 

− Je t’aime.

 

Elle l’embrassa à nouveau, et se laissa pleinement aller à ses caresses. Quelle heure était-il ? La faible clarté par la fenêtre lui indiqua que le crépuscule touchait à sa fin. Au loin, les sons venus de l’extérieur berçaient chacun de leurs mouvements dans cette bulle éphémère de bonheur, hors du temps, hors du monde.

La première épreuve

Daren fit quelques pas en direction de la grotte, guidé par les murmures silencieux qui en émanaient. L’appel. Implacable, brut, souverain. Un mélange d’appréhension et d’impatience s’entremêlait dans son esprit, l’empêchant de se poser davantage de questions. Son cœur battait à tout rompre, et ses poumons peinaient à trouver de l’air. Qu’avait-il à craindre, pourtant ? Ces lieux étaient siens, et ses pouvoirs avaient plus que doublés depuis sa dernière venue ici. Et pourtant, il se retrouvait aussi fragile et vulnérable que cette nuit d’orage de début d’été où il avait laissé son père adoptif périr sous les coups de Sarevok, impuissant. Il regretta un instant le marché qu’il venait de conclure avec son frère de sang, mais d’autres préoccupations, bien plus concrètes à ses yeux, prirent le dessus sur tout autre considération. Le goulot de roche étranglé autour de lui semblait se resserrer à chaque pas, et il avait l’impression diffuse qu’un millier d’yeux hostiles l’observaient en silence à travers la paroi. La galerie déboucha finalement dans une caverne plus vaste, toujours faiblement éclairée par la lumière froide et nacrée.

 

− Tu… Tu es l’un des nôtres, n’est ce pas ? Tu es un enfant de Bhaal ?

 

Un homme entre deux âges, le crâne dégarni et le ventre bedonnant, venait de prononcer ces mots d’un air concupiscent. Ses joues trop grasses lui donnaient un air faussement débonnaire, mais ses paroles rattrapèrent bien vite sa démarche inoffensive. Il n’avait pas rêvé. « L’un des nôtres », avait-il dit. Un enfant de Bhaal, tout comme lui. Qui était-il ? Et pourquoi se trouvait-il ici, au beau milieu des Neufs Enfers ? Une appréhension lui noua soudainement l’estomac. Était-il à sa poursuite, comme cette femme dans la forêt ? Daren tenta d’évacuer son appréhension et se prépara au combat.

 

− Oh, mais…, reprit soudainement le gros homme, inutile de t’inquiéter… Je suis mort, je ne suis plus personne.

 

Daren écarquilla les yeux, hésitant. Que voulait-il lui signifier ?

 

− J’ai grandi dans un petit village de fermiers…, expliqua-t-il. Je ne savais même pas qui j’étais avant qu’ils ne viennent me chercher. Mais je savais que j’étais différent. Tu peux entendre les cris dans la nuit, n’est ce pas ? Tu peux sentir le sang des morts qui est versé tout autour de toi. Mille douleurs différentes, mais tu n’es qu’un écho solitaire…

 

Cette sensation… Il ne mentait pas, c’était certain. Il l’avait ressenti lui aussi, depuis ce jour si particulier où son père adoptif était mort sous ses yeux. Cette description sonnait trop vraie pour cela.

 

− Mais cela n’a rien de terrible. C’est une invitation, un appel. Et si tu t’y abandonnes, si tu lui ouvres ton cœur tout entier, tout devient clair comme du cristal. Un meurtre, deux, un millier… Ils font partie de toi…

 

L’enfant de Bhaal se tut soudainement, les yeux perdus dans quelques souvenirs sanglants, visiblement jubilatoires. Aurait-il pu devenir comme lui ? Un monstre du quotidien, assoiffé de sang et de meurtre ? Daren frissonna. Son interlocuteur reprit son monologue.

 

− J’ai tué trois filles avant d’être banni. Ensuite, je suis parti vers la ville. Les meurtres y étaient plus faciles, et j’en ressentais le besoin chaque nuit. Tu peux goûter à la vie, tu le sais. Et cette sensation n’a aucun prix.

 

Plus il décrivait ses actes, et plus cet homme le révulsait. Que devait-il faire ? Il n’avait qu’une seule envie, lui trancher le cou, et le plus violemment possible. Lui faire payer ses crimes uns à uns, tracer une entaille de sang pour chacune de ses pensées meurtrières. Les cicatrices de son bras se mirent soudainement à s’agiter, palpitant d’une vie propre. Sa main droite se mit à auréoler d’une lumière sombre, prête à donner la mort. Daren respira profondément, tentant de calmer son inexplicable colère. Ses sentiments semblaient prendre des proportions considérables en ces lieux, et les combattre s’avérait plutôt difficile. Cependant, après une intense lutte intérieure, il s’apaisa finalement, et son cœur reprit une pulsation lente et régulière.

 

− Mais…, s’étonna l’homme devant lui, tu y résistes, n’est ce pas ? Pourquoi ? Je peux sentir que tu as massacré beaucoup de gens, et pourtant tu résistes à tout le bien que nous seuls enfants de Bhaal pouvons apprécier.

 

Son expression se changea en un sourire mauvais, réduisant ses yeux à deux points minuscules, perdus sous ses joues épaisses.

 

− Après tout…

 

Le haut de son crâne se liquéfia soudainement, et un liquide rouge et noir se mit à couler le long de son visage, ajoutant une horreur indicible à la scène déjà effrayante.

 

− Peut-être crains-tu…

 

Sa voix se transforma en un horrible gargouillis, tandis que l’intégralité de son corps se putréfiait sur place.

 

− …le « châtiment » ?

 

Tout devint soudainement sombre. Sombre et froid. Daren dut cligner des yeux plusieurs fois pour s’accoutumer à l’obscurité presque totale, et le léger clapotis d’une eau calme parvint à ses oreilles avant qu’il ne distingue son environnement. Que s’était-il passé ? Où était passé l’enfant de Bhaal ? Il se retourna brusquement, mais l’entrée de la grotte telle qu’il l’avait laissée derrière lui avait disparu et avait laissé sa place à un cul-de-sac. Un nouveau bruit d’eau. On aurait dit quelques gouttes perlant dans une étendue trop vaste pour en être perturbée. Où était-il ? Même s’il se savait toujours prisonnier de l’Antichambre de Bhaal, cet endroit lui paraissait familier. Un sentiment de déjà-vu le poussa à avancer de quelques pas et, sa vue partiellement retrouvée, il distingua trois tunnels s’enfonçant dans la roche. Que devait-il faire ? D’après Sarevok, il s’agissait d’une épreuve. Mais avait-il réellement prévu ceci ? Ses pensées se portèrent sur cet homme étrange, enfant du Meurtre, dont les derniers instants lui avaient glacé le sang. Qu’entendait-il par « châtiment » ? Ses propos pour le moins sibyllins le laissèrent pantois quelques instants, mais un grognement bien plus concret que ces pensées dérisoires le ramenèrent à la réalité. Quelqu’un, ou quelque chose, approchait.

 

− Qui va-là ?

 

Un nouveau grognement. Aigu. Un aboiement. Il connaissait ces lieux, il en était sûr à présent. Cette odeur d’humidité, de roche mêlée à une terre humide… Tout à coup, quatre formes humanoïdes trapues surgirent de l’obscurité, grognant, l’arme au poing.

 

− Des kobolds…

 

En un éclair, le lien se fit. Il se trouvait au plus profond des mines de Nashkel, en suivant ses premiers pas vers le démantèlement du complot de Sarevok et du Trône de Fer. D’un geste rapide, Daren leva un bras en avant et concentra son pouvoir dans sa paume droite. Un bourdonnement retentit dans la grotte, intimidant quelque peu les kobolds, mais l’un d’eux, rapidement imité par les autres, s’élança à l’attaque.

 

Daren referma son poing et l’ouvrit à nouveau. Une puissante onde de choc s’échappa de son corps et balaya l’assaut conjugué des créatures, qui se retrouvèrent violemment projetées contre les parois. La roche s’effrita en arc de cercle autour de lui sous la force du coup, et le craquement de leurs os mit un terme à l’affrontement qui venait à peine de débuter. Ces créatures insignifiantes ne pouvaient rien contre lui, et prendre ainsi une revanche si facile sur son passé lui procura un frisson d’extase inattendu. Sans l’ombre d’une hésitation, il emprunta le tunnel de droite et s’enfonça dans les profondeurs des mines de Nashkel.

 

Contre toute attente, le tunnel ne déboucha pas sur l’immense caverne remplie d’eau de ses souvenirs. À la place, un escalier richement décoré montait vers une porte à double battant à l’étage. Les Sept Soleils. Cette grotte semblait le projeter dans son passé, lui faisant revivre divers évènements. Daren se retourna. Le tunnel avait disparu, et avait laissé sa place au grand hall vide de l’ancienne guilde marchande de la Porte de Baldur.

 

− Ah, te revoilà enfin, Daren !

− Nous nous sommes fait du souci pour toi, tu aurais pu nous prévenir !

 

Imoen et Aerie se tenaient à l’autre bout de la pièce, le désignant d’un doigt accusateur. Comment étaient-elles arrivées ici ?

 

− C’est comme ça que tu considères notre amitié ?, insista Imoen d’une voix dure. Notre… fraternité ?

− J’ai tout abandonné pour toi, Daren, et tu préfères me tourner le dos… Cela ne se passera pas ainsi !

 

Avant qu’il n’eût le temps de répondre, les deux jeunes femmes entamèrent une incantation magique.

 

− Mais, arrêtez !, s’écria-t-il. De quoi parlez-vous ? Je ne suis…

− Espèce de sale petite gamine écervelée !, intervint une autre voix tout aussi familière en haut des marches.

− Ne te mêle pas de ça, Jaheira !, la coupa Imoen. C’est une affaire entre Daren et nous !

− Bouh ne vous laissera pas faire de mal à Daren !, intervint à son tour le rôdeur, surgissant de la porte dérobée qui menait à la cave dans un coin de la pièce.

 

Daren observait cette scène surréaliste sans savoir comment intervenir. Ses compagnons devenaient-ils fous ? Ou était-ce simplement lui qui perdait pied ? Leurs mimiques, leurs intonations, tout semblait si réel.

 

− Approche-toi de nous, et ton hamster ne sera même plus bon à donner à manger à un chat affamé !, vociféra Imoen en fronçant les sourcils.

− Minsc, Daren !, intervint Jaheira de sa traditionnelle voix autoritaire. Chacun votre cible, pendant que je m’occupe de neutraliser leurs sortilèges !

 

Mais il ne bougea pas, laissant un Minsc déchaîné lui passer devant en trombe. Devant lui, son aimée et sa sœur se tenaient en garde, prêtes à se battre jusqu’à la mort. Allaient-ils réellement se battre ? S’entretuer ? Il ne pouvait intervenir en faveur d’aucun d’eux. Une angoisse montante et insoutenable l’asphyxiait et le paralysait totalement. Il se sentait impuissant, terriblement impuissant.

 

Arrêtez !!

 

Son cœur battait à tout rompre. Le souffle court, il parcourut tour à tour ses compagnons du regard, qui s’étaient soudainement immobilisés à son injonction.

 

− Es-tu sssûr de ton choix, primate ?, lui lança Imoen, dont la voix s’était subtilement modifiée.

 

Daren poussa un long soupir silencieux, et secoua lentement la tête de gauche à droite.

 

− J’aurai dû m’en douter plus tôt…

− Tu aurais effectivement pu, susurra à son tour Aerie, dont les longs cheveux blonds se rétractaient en une masse gris terne.

 

Des dopplegangers. Ces créatures métamorphes pouvaient s’approprier l’apparence de n’importe qui, imitant jusqu’à leur voix à la perfection. Ses quatre compagnons se changèrent sous ses yeux en quatre jeunes hommes arborant fièrement des armures de cuir noir, celle des Voleurs de l’Ombre. Ils dégainèrent leurs armes en même temps et s’élancèrent à l’assaut.

 

Daren tira son épée et la fit tournoyer autour de lui, repoussant du même coup les courtes lames de ses adversaires. Contrairement aux kobolds, il ne pouvait pas aussi aisément les repousser de son pouvoir, leur force et leur taille leur permettant de mieux y résister. La seule autre alternative se trouvait être celle d’un combat à mort. Laissant filtrer une infime partie de son pouvoir, il contre-attaqua en esquivant aisément les assauts de ses ennemis. En quelques coups enchaînés à une vitesse fulgurante, il terrassa les quatre dopplegangers qui reprirent aussitôt leur forme grise naturelle, baignant dans une flaque de sang bleuté. Daren reprit rapidement ses esprits, et délaissa les cadavres des métamorphes pour le double escalier vers le premier étage. Il tourna d’un geste sûr la lourde poignée dorée, qui s’ouvrit sur une rue déserte d’un quartier qu’il ne connaissait que trop bien : les docks d’Athkatla.

 

Il faisait nuit, et un vent frais et salé parcourait les rues de la Cité de la Monnaie. Les docks étaient déserts, seulement agités des quelques remous des vagues en contrebas. Que faisait-il en ses lieux à présent ? Il suivait le fil du temps de sa destinée, entremêlé de souvenirs, et chaque nouvelle étape se résumait à une confrontation. Une confrontation avec sa propre violence, sa propre essence du Meurtre.

 

− Ah… Enfin nous nous retrouvons, mortel.

 

Il connaissait cette voix, nasillarde et hautaine. Une sensation de froid l’envahit soudainement. Un froid surnaturel et mordant.

 

− La Maîtresse a été très déçue que tu partes aussi vite, l’autre fois.

 

Lassal. Le vampire lieutenant de Bodhi, accompagné de quatre de ses sbires. Ils étaient tous morts pourtant, retourné à l’état de cadavre depuis la défaite de leur maîtresse. Mais cet endroit ne reflétait pas la réalité. L’imminence du combat attisa son pouvoir, et ses cicatrices sur son bras droit se mirent à onduler lentement, mêlant une suave alchimie de douleur et d’omnipotence.

 

Les cinq créatures se ruèrent soudainement sur lui, mais Daren tira son épée en une fraction de seconde. Une volée de sang noir gicla en cercle sur les pavés sales et usés. Le sourire sournois de Lassal lui rappela qu’il était vain espérer vaincre de cette manière. Pas contre autant d’adversaires à la fois. Daren lâcha son arme au sol, qui rebondit dans un écho métallique, puis il ferma les yeux. Les vampires passèrent à nouveau à l’attaque, l’obligeant à faire usage de son pouvoir. De puissantes lames poussèrent de sa main droite, et déformèrent son bras jusqu’à son épaule en déchirant sa peau et les coutures de son vêtement. D’un mouvement rapide, il transperça de ses griffes démesurées le cœur de l’un des vampires, qui s’effondra aussitôt en une boue noirâtre. Plusieurs blessures à la cuisse et au dos lui arrachèrent un gémissement de douleur, mais Daren continua son enchaînement, terrassant un nouvel adversaire. À mesure qu’il encaissait les coups, le pouvoir de l’Écorcheur se répandait dans ses veines, recouvrant la rue toute entière de sa brume bleu sombre. Quelques secondes plus tard, une multitude de nuages vaporeux fuyaient le champ de bataille, le laissant seul et blessé face une présence plus terrifiante encore.

 

− Te voici tel que tu es vraiment, Daren…, l’interpela une voix féminine glaciale.

− Tu as finalement libéré ton pouvoir ?, ajouta une voix d’homme familière. Intéressant…

 

Bodhi et Irenicus se tenaient devant lui. Sans qu’il ne s’en apreçût, le décor avait encore une fois changé. Son esprit l’avait conduit tout droit au sommet de l’Arbre de Vie, la même tempête qui avait servi de décor à son affrontement avec le sorcier un an auparavant battant son plein.

 

− Vous ne pouvez rien contre moi !, tonna Daren, dont la mutation en Écorcheur s’amplifiait à chaque seconde. Rien !

− Toujours aussi présomptueux ?, ricana le sorcier. Comme c’est amusant… Bodhi, débarrasse-nous de cet insecte.

 

N’y aurait-il aucune fin ? Combien d’ennemis devrait-il vaincre avant d’en finir une fois pour toutes ? La vampire s’élança droit sur lui, un brouillard sombre masquant sa course. Quelques éclairs argentés illuminaient le ciel violacé qui explosait à chaque coup de tonnerre.

 

Daren ferma les yeux. Où se trouvait-il ? Réellement ? Quelques flashs parvinrent sa mémoire, ravivant ses souvenirs. Sarevok… Les Enfers, l’Antichambre de Bhaal. Ses sens le trompaient. Et Jaheira ? Bodhi, et Irenicus ? N’étaient-ils pas déjà morts ? Une douleur sourde remit son corps à sa place, inversant le processus de transformation. Dans quelques secondes, Bodhi le frapperait de toutes ses forces. Daren respira profondément, étendant ses sens au-delà de ce simple décor qui abusait sa vision. Rien de tout ceci n’était vrai. Le grondement du tonnerre s’atténua soudainement, se perdant dans l’immensité de la caverne dans laquelle il se trouvait. La moiteur de l’orage laissa sa place aux émanations glaciales de la grotte. Il ouvrit une paupière, lentement, puis les deux. Le gros homme chauve qui l’avait accueilli se trouvait à nouveau devant lui, le fixant d’un regard inexpressif.

 

− Ainsi tu as survécu au châtiment… Moi, pas. Tu dois sans doute mieux savoir tuer que moi… Le plus étrange, c’est que plus tu survis, plus tu as de sang sur les mains. Et le châtiment ne connaît pas de fin…

 

La silhouette massive du gros homme se troubla, et il ajouta avant de disparaître totalement.

 

− Ou peut-être que si ?

 

Il était seul à présent. La caverne avait retrouvé son calme, même si un détail sur lequel il ne parvenait pas encore à mettre des mots l’intrigua. Une chose était sûre cependant : il était de retour dans l’Antichambre. Daren pivota lentement sur lui-même, vérifiant qu’aucun nouveau sortilège ne l’abusait. Mais il semblait que non. Il était en sécurité.

 

La grotte lui sembla plus lumineuse qu’à son arrivée, et aussi bien moins menaçante. La sensation d’angoisse omniprésente s’était évanouie. Il se sentait à nouveau confiant, sûr de lui. Et peut-être encore davantage… Un léger picotement au bout des doigts, un frisson imperceptible le long de la colonne vertébrale… Daren n’avait pas la moindre idée de ce qui s’était produit, mais une chose était sûre cependant : son étrange expérience ne l’avait pas laissé indemne.

 

Il fit demi-tour à pas lents vers l’entrée de la caverne, perdu dans ses pensées. À mesure que ses pas le rapprochaient de la sortie, ce qu’il venait de vivre prenait l’apparence d’un rêve, à tel point qu’il doutait l’avoir réellement vécu. Quelques blessures mineures marquaient effectivement ses bras, mais rien qui ne pouvait laisser croire à un affrontement récent. Les propos de cet homme étrange, se prétendant lui aussi enfant de Bhaal, s’emmêlaient à d’autres souvenirs, brouillant sa mémoire. Daren marmonnait seul, le regard rivé sur le sol et les sourcils froncés. Sans même qu’il ne s’en rendît compte, ses pas l’avaient conduits d’eux-mêmes en direction de ses compagnons, qui l’attendaient dans la grotte principale. Aerie s’approcha de lui la première, les yeux écarquillés d’inquiétude, et le serra longuement dans ses bras. Il sortit enfin de sa torpeur.

 

− Tu vas bien ?, s’enquit-elle après quelques longues secondes de silence.

 

Derrière elle, Minsc et Imoen s’étaient approchés, interrogeant Daren du regard. Seul Sarevok était resté en retrait, un large sourire satisfait sur le visage. Combien de temps s’était-il écoulé entre le début et la fin de son « épreuve » ? Il n’en avait pas la moindre idée, mais sa sœur lui donna une réponse avant qu’il n’eût le temps de poser la question.

 

− Que s’est-il passé là dedans, Daren ? Cela fait une heure qu’on t’attend, et quand je suis allé voir ce qui se passait dans la grotte, il n’y avait plus personne.

 

Daren fronça les sourcils, mais ne répondit pas. Il ne parvenait pas à se souvenir clairement. Quelques images, quelques impressions, lui effleurèrent l’esprit, mais elles demeuraient intangibles, comme volées à un autre monde.

 

− Je…, commença-t-il vainement. Je ne sais pas. Je ne m’en rappelle plus.

 

Le visage de l’avarielle se décomposa.

 

− Daren, tu te sens bien ?

− Cela n’a aucune importance, les coupa Sarevok de sa voix forte.

 

Tous les visages se tournèrent vers lui.

 

− Ne t’avais-je pas dit que toi seul pourrais affronter ton épreuve ?, rappela-t-il. Cependant, je sens quelque chose de différent en toi maintenant. Et je suis sûr que tu le sens aussi.

− Que veux-tu dire ?, répondit Daren, interloqué.

− Je veux dire que quelque soit ce que tu as vécu, tu es maintenant en mesure de tous nous sortir d’ici.

 

Son regard se porta aussitôt vers la massive porte d’ossements.

 

− Ne l’écoute pas…, intervint Imoen d’une voix particulièrement agressive. Tu lui as déjà rendu la vie, et tu ne lui dois rien.

 

Elle avait prononcé ces paroles suffisamment clairement pour que Sarevok les entendît, mais celui-ci resta impassible, les ignorant comme à son habitude. Cependant, il n’avait que peu d’autres alternatives que celle de se fier à son demi-frère, fussent-ils ennemis par le passé.

 

− Bouh serait ravi de sortir enfin d’ici, compléta Minsc. La forêt lui manque, et elle manque à Minsc aussi.

 

Toujours silencieux, Daren s’approcha précautionneusement de la porte infernale. D’étranges vibrations parcouraient tout son être, entrant en résonance avec son pouvoir. Elle lui parlait. Cet immense portail d’os s’adressait à lui, au travers d’émotions et de ressentis.

 

− Suivez-moi, lança-t-il à ses compagnons sans même se retourner, captivé par la fine raie de lumière qui commençait à transparaître dans l’interstice qui séparait les deux battants.

 

Aerie, Minsc et Imoen le rejoignirent aussitôt, mais tandis que sa main s’approchait de l’un des pans de la Porte, la voix de Sarevok retentit derrière lui.

 

− Daren, attends. Je… je dois te demander autre chose.

 

Pour la première fois, sa voix trahissait une certaine appréhension, peut-être même un peu de crainte. Daren se retourna vers lui. Sarevok n’avait pas encore bougé, imposant et droit, son visage légèrement crispé. De longues secondes d’un silence absolu recouvrirent la caverne d’une chape de plomb. Sarevok prit une profonde inspiration, et reprit en fixant Daren de ses yeux étincelants.

 

− Pourrais-tu… m’emmener avec toi ?

− T’emmener avec nous ?, répéta aussitôt Imoen en écho, autant indignée qu’horrifiée. Pour que tu puisses nous trahir, et planter ta lame dans notre dos ? Pourquoi voudrions-nous de toi, Sarevok ? Il en est hors de question !

 

Emmener Sarevok avec eux ? Daren pouvait déjà entendre la réplique cinglante que lui aurait réservée Jaheira si elle avait encore été parmi eux. Il sourit de manière assez incongrue à cette pensée, puis, avec un temps de retard, la demande de son frère parvint enfin à sa conscience. Son visage se figea, circonspect, sans expression. Les paroles d’Imoen étaient sages et réalistes, bien que trop influencées par leur vécu, mais il ne parvenait pas à éprouver autant de ressentiment qu’elle envers celui qui avait pourtant orchestré leur perte, et échoué. Peut-être sa confrontation avec Irenicus avait-elle affaibli la colère qu’il éprouvait envers Sarevok ?  Ou peut-être avait-il simplement mûri ?

 

− Je pensais autrefois que les anciennes prophéties parlaient de moi, expliqua Sarevok en baissant pour la première fois les yeux. Même si je ne le pense plus aujourd’hui. Cependant, j’en sais plus sur ces prophéties que quiconque. Je peux t’aider, Daren. T’aider à trouver ton chemin.

 

Il marqua une pause et reprit, en fixant à nouveau Daren dans les yeux.

 

− Bien sûr, je ne suis pas désintéressé. Un grand pouvoir t’attend, je n’en doute pas, et je ne dois pas être le premier à te le dire. De plus… tu m’as vaincu depuis longtemps. Tu as gagné mon respect. Penses-y, Daren. Nous serons ensembles… comme deux frères.

 

Quelques bribes d’images volées à un rêve éveillé s’imposèrent à son esprit. Les paroles sages de Sarevok cachaient-elles une quelconque volonté de manipulation ? Rien n’était plus probable. Mais malgré l’insistance avec laquelle Imoen lui serrait le poignet, il ne parvenait pas à trouver cette idée totalement absurde. Peut-être même envisageable. Un « Non » bref et autoritaire de sa sœur le ramena soudain à la réalité. Malgré tout, tout en restant particulièrement suspicieux envers sa proposition, une partie de lui était prête à l’accepter.

 

− Et comment être sûr que tu ne nous trahiras pas à la première occasion ?, répliqua-t-il enfin. Nous avons déjà amplement subi ce genre de… mésaventures par le passé, et j’ai nullement envie de recommencer.

− Je te l’ai déjà dit : tu m’as déjà vaincu, répondit calmement Sarevok, et je suis encore moins capable de te battre maintenant qu’à cette époque. J’ai simplement envie de vivre à nouveau, de respirer l’air pur de la surface. Mais si cela peut te satisfaire, je suis prêt à en faire le serment, ici, en ce lieu. Un tel serment aura beaucoup de pouvoir, sois-en assuré. Je ne pourrai le rompre.

− Bouh n’a aucune confiance en toi !, s’exclama Minsc. Mais il laissera à Daren le soin de te répondre.

 

Malgré les incessantes suppliques d’Imoen, Daren ne parvenait pas à prendre une décision tranchée et définitive. Malgré leurs différends, malgré leurs passés, Sarevok avait dû subir mille tortures en enfer pour ses crimes et, la pire de toutes, avait vu ses ambitions divines démesurées réduites à néant. Tout le monde avait le droit à une rédemption. Il n’aurait sans doute jamais pensé ceci un an auparavant, mais ses expériences lui avaient conféré un certain recul, et voir ce colosse l’implorer le touchait d’une certaine manière. C’était assez inexplicable, et aussi sans doute pour cette raison qu’il ne parvenait pas à se convaincre lui-même. Il n’osait croiser le regard de sa sœur, le devinant plus que sévère, puis se tourna finalement vers Aerie. L’avarielle haussa les épaules, impuissante, lui laissant toute latitude sur son choix. Les multiples trahisons et manipulations qu’ils avaient subies l’année passée auraient pu le rendre suspicieux envers tout et tout le monde, mais elles avaient au contraire apaisé le souvenir qu’il avait de leurs aventures à la Porte de Baldur. Daren prit une profonde inspiration, et lança à l’attention de Sarevok :

 

− Très bien, je t’écoute. J’aviserai ensuite.

 

Même sans la voir, Daren pouvait deviner le visage crispé d’Imoen, qui laissa échapper un sifflement à peine contrôlé entre ses lèvres. En fermant les yeux, il pouvait même ressentir son pouvoir divin s’échapper, libéré par sa colère. Faisait-il le bon choix ? Il chassa cette question de son esprit et se concentra sur les paroles de son frère, captant autant que possible ses intentions au ton de sa voix et à son attitude.

 

− Moi, Sarevok, conclut-il solennellement, je jure sur les cendres de ma mère et le maître défunt qu’était mon père, au nom de la vengeance qui coule dans mes veines… Je jure ne jamais trahir Daren tant que je serais en vie.

 

Un long et pesant silence s’installa à la dernière phrase de Sarevok. Une bourrasque glaciale et mordante souleva les cheveux de Daren, puis s’évanouit aussitôt. Ce serment aurait-il plus de poids ici qu’ailleurs ? Il n’en avait pas la moindre idée. Mais pour le moment, Sarevok semblait en connaître davantage sur lui qu’eux tous réunis. Sa présence à leurs côtés pourrait se révéler un atout non négligeable. Un millier d’images saugrenues s’entrechoquèrent dans son esprit. Était-ce le bon choix ? Cette question l’obsédait, revenant sans cesse à la charge. Il ne redoutait plus Sarevok à présent. Il dominait bien mieux que lui son pouvoir, et l’avait déjà vaincu à deux reprises. Sa seule crainte résidait en ses compagnons, et à quels tourments il allait les exposer. Sarevok connaissait-il ses origines communes avec Imoen ? Malgré la haine farouche de celle-ci à son encontre, ils n’en restaient pas moins tous deux descendants du Seigneur du Meurtre.

 

− Quelle est donc ta décision, mon frère ?, reprit Sarevok face à son silence prolongé, une certaine appréhension dans la voix.

 

Daren déglutit. « Mon frère ». Ces deux mots résonnèrent dans son esprit comme une vérité universelle. Après tout, il partageait avec lui le même lien qu’avec Imoen, et leurs destinées s’étaient déjà croisées plus d’une fois. Daren se retourna, et posa une main tremblante sur l’un des deux pans de la porte des Enfers. Imoen poussa un soupir de soulagement, qui se transforma rapidement en un petit cri de surprise.

 

− Sarevok, je te présente Aerie, ma compagne. Tu te souviens des autres, je suppose. Si tu souhaites voyager avec nous, il te faudra faire preuve de solidarité et de loyauté. Maintenant, nous avons assez perdu de temps. En route.

 

Daren posa sa paume marquée de cicatrices sur les dents qui séparaient les deux battants de la porte infernale. Une sorte de courant, comme un fluide invisible parcourant ses veines, se répandit le long de la paroi, l’auréolant d’une lumière blanche et aveuglante. La Porte s’entrouvrit sur le néant infini du Plan Astral. Vers où tout ceci allait-il le conduire ? Il connaissait déjà la réponse. Il était en route vers sa destinée, au cœur même de la cité de Saradush.

Chapitre 1 : Siège

Une sensation de vide le submergea soudainement. Deux mains gigantesques et invisibles le tenaient fermement cloué au sol, l’entraînant impitoyablement sous terre. L’air commença à lui manquer, et l’étouffement lui serra la gorge. Tout à coup, l’obscurité envahit son champ de vision, et l’engloutit sous les profondeurs de la terre. La forêt avait disparu, tandis que le pouvoir de Bhaal recouvrait toutes ses autres sensations. L’eau, les feuilles, l’orage, les pierres. Il n’y avait plus rien. Rien que la roche brute et sombre, familière. Daren ouvrit lentement les yeux. Il n’avait aucun doute. Il n’était venu ici qu’une seule fois, mais il aurait reconnu ce lieu entre mille : une immense porte d’ossements humains, massive et terrifiante. Les Neufs Enfers.

 

Que s’était-il passé ? Une force implacable le tirant vers la terre, enfouissant son esprit dans les méandres des Plans Inférieurs… Il connaissait cette sensation, pour l’avoir rêvée maintes fois. Mais pourquoi maintenant ? Et ici ? Une voix calme et posée le tira tout à coup de ses réflexions.

 

− Je te salue, enfant de Bhaal. Je t’attendais.

 

Une créature surnaturelle, rayonnante de beauté, se tenait devant lui. Les longues ailes fantomatiques de l’apparition céleste s’agitaient derrière elle comme une crinière divine. Sa voix, douce et majestueuse, résonnait encore dans l’immensité de la caverne. Une longue épée à la lame éclatante pendait de son fourreau. Toutefois, l’apparition ne semblait pas menaçante. Son visage irradiait d’une lumière crue, et ses yeux étincelaient d’un blanc aussi pur que de la neige au petit matin. Daren recula de quelques pas, son coeur tambourinant contre sa poitrine, mais la sérénité de la créature de lumière apaisa rapidement ses craintes.

 

− Qui es-tu ?

 

L’avatar ailé reprit de sa voix vibrante et chaleureuse.

 

− J’existe depuis que la première ficelle du Destin a été tissée, servante des dieux et de leurs voies. J’ai suivi la tienne avec une grande attention.

 

Elle marqua une pause. Daren était partagé, demeurant instinctivement sur le qui-vive. Sa méfiance trop visible fit sourire la créature.

 

− Je me nomme Solaire, enfant de Bhaal. Tu n’es pas sans savoir que notre serviteur mortel, Alaundo, a proclamé la vérité qui est devenue prophétie. Elle parle de ta venue et de tous les autres qui sont la progéniture de Bhaal. L’essence du divin repose en vous tous, et le temps de votre réunion est proche. Je suis ici pour t’aider, enfant divin.

 

La prophétie. Il s’était lui-même replongé dans sa lecture, mais les écrits du père spirituel de Château-Suif restaient bien trop évasifs et sibyllins pour n’avoir qu’une seule interprétation.

 

− Que sais-tu de la prophétie ?, finit par répondre Daren, une once d’agressivité dans la voix.

− Nombreux sont les descendants de Bhaal, expliqua Solaire de sa même voix posée, et sa lignée s’éteint très vite, sa flamme retournant à la source. C’est un évènement de portée divine, enfant de Bhaal. Et tu es au centre de ces évènements. De nombreuses ficelles du destin émanent de toi, ou te traversent. Je ne peux entrevoir la fin. Je dois simplement veiller sur toi, et te guider.

 

Veiller sur lui ? Le guider ? Il n’avait aucunement besoin de guide, et encore moins de « destin ». Il s’était déjà chèrement battu pour goûter à une quiétude amplement méritée, et il n’aspirait maintenant qu’à vivre en paix, entouré de sa bien-aimée, de sa sœur et de Minsc.

 

− Que peux-tu faire pour moi ?, rétorqua-t-il, toujours sur la défensive. Et qu’est ce qui me dit que ce n’est pas une ruse ?

− Je ne suis ni ici pour te tromper ni pour te faire du mal, enfant de Bhaal, répondit la créature divine d’une voix neutre. Je ne peux que t’enseigner, mais tu es libre de penser que mes paroles sont mensongères. Tu en assumeras seul les conséquences.

 

Était-ce une menace ? Un long et pesant silence plana dans la caverne. Solaire demeura immobile, attendant patiemment la suite de leur entretien.

 

− Où sommes-nous ?, lança finalement Daren.

 

Même s’il était déjà venu ici lors de son affrontement contre le mage noir, Irenicus, ce lieu restait suffisamment énigmatique à ses yeux pour mériter une question.

 

− Cet endroit est le royaume abyssal sur lequel régnait autrefois ton Père. Tu es déjà venu ici, mais ta vision était altérée par ta propre conscience.

 

« Altéré par sa propre conscience » ? Daren parcourut la caverne du regard. Elle lui semblait plus petite que la première fois, maintenant qu’il la voyait dans son ensemble. Les puits qui conduisaient aux épreuves qu’il avait subies en ces lieux avaient eux-aussi disparu, et laissé leur place à des étranglements dans la roche, dissimulant autant d’autres cavités. Solaire avait peut-être raison, finalement.

 

− Et comment comptes-tu m’aider ?, demanda Daren. D’ailleurs m’aider à quoi ?

− Je ne peux pas interférer, je ne peux que te préparer. Et achever ta formation, toi qui n’es pas encore prêt à assumer ta destinée.

 

Sa réponse le laissa sans voix.

 

− Que veux-tu dire exactement ?

− Je veux simplement dire que tu n’es pas préparé à ce qui t’attend. Ton esprit mortel ne comprend pas le pouvoir qui coule dans tes veines. Comme je te l’ai dit, quand tu es venu dans le royaume de ton Père, enfant de Bhaal, il était altéré par ta conscience. Tu n’étais pas préparé à ce pouvoir. Et tu ne l’es toujours pas aujourd’hui. Tu dois être préparé. Ta présence détermine l’issue de la prophétie, mais je ne peux pas encore l’entrevoir. Quand le moment viendra, tu seras préparé, je m’en assurerai.

 

La voix de l’avatar de lumière résonna longuement, donnant vie à la roche terne et brute de la grotte. Le royaume de son Père… Une appréhension étouffante commençait à s’emparer lui. Il n’aspirait qu’à une seule chose pourtant, vivre en paix auprès de ceux qui lui étaient chers, et les propos de la créature ravivaient un malaise dont il pensait être parvenu à se débarrasser. Toutefois, si cette vie n’était pas à sa portée pour le moment, il devait se préparer à toute éventualité, et saisir toute occasion d’en finir une fois pour toutes.

 

− Que sais-tu de mon pouvoir ?, répondit-il enfin.

− Le pouvoir vient avec la connaissance, enfant de Bhaal, comme tu t’en es déjà aperçu. Il viendra en son temps, au fil de ta destinée. Je te reverrais bientôt. D’ici là, protège ton cœur, et sache que tu n’es pas seul.

 

Un tourbillon de lumière enveloppa Solaire, qui s’évapora rapidement sous ses yeux. Qui était-elle ? Qu’était-elle ? Malgré les quelques réponses sibyllines qu’elle lui avait apportées, il ne parvenait pas à lui faire totalement confiance. Une sensation de panique s’empara soudainement de lui. Comment allait-il faire pour s’échapper de ce lieu, seul ?

 

Attends !

 

Mais sa voix mourut à l’instant même où elle avait quitté ses lèvres. Il était seul à présent. Ou presque. Son instinct, naturellement aiguisé en ces lieux, lui permettait des ressentir son environnement de marnière quasi surnaturelle. Quelqu’un, ou quelque chose, était là. Daren pivota lentement sur lui-même, inspectant chaque recoin de la grotte, chaque mouvement. « Il » avait bougé, encore. La créature ne ressemblait en rien à l’avatar de lumière, ni d’ailleurs aux démons qu’il avait affronté en ces lieux face à Irenicus. La situation incongrue dans laquelle il se trouvait avait entamé sa confiance, mais sentant à nouveau son pouvoir, il se dirigea plus bas dans la grotte, slalomant entre les immenses stalagmites de roche rouge. Un battement d’aile, il en était sûr. Même en fermant les yeux, il sentait sa présence, ses mouvements, et plus encore.

 

− Qui va là ?

 

Les battements se rapprochèrent. Daren se crispa légèrement, retenant sa respiration, mais son appréhension se changea bientôt en surprise.

 

− Salutations !, s’écria une petite voix aigue.

 

Daren sursauta et fit un pas en arrière, les yeux écarquillés. Devant lui, une créature chétive, brun orangé, arborant une paire d’ailes rachitiques, virevoltait péniblement au-dessus du sol en s’inclinant bassement devant lui.

 

− Bienvenue, Maître, continua la créature de sa voix de fausset. Besoin d’un service ?

− « Maître » ? Qui… es-tu ?

 

Le diablotin entama une nouvelle révérence, manquant de s’écraser au sol, et lança à Daren un sourire obséquieux.

 

− Je suis Cespenar, petit serviteur du grand maître Bhaal, et par conséquent de son successeur. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

− Tu es… quoi ? De quoi parles-tu ?

 

La créature soupira en levant les yeux au ciel.

 

− Mon nom est Cespenar, et je suis à ton service si tu as besoin de mon aide. Je suis clair là, ça va ?

 

Interloqué, Daren ouvrit plusieurs fois la bouche sans parvenir à formuler un mot. Cette… « chose » était à son service ? De quoi parlait-il ? Il n’avait qu’une seule question en cet instant précis : comment repartir d’où il était venu.

 

− Si tu es vraiment mon serviteur, commença Daren d’un ton dubitatif, commence par me dire comment on sort d’ici.

− Oh, mais avec plaisir, Maître.

− Tu peux m’appeler Daren, tu sais.

− Avec plaisir, maître Daren.

 

Daren secoua lentement la tête, un sourire amusé sur les lèvres. Qu’allait-il pouvoir bien faire de cette créature ?

 

− Pour quitter le royaume de Bhaal, il te suffit d’emprunter la Porte, là-bas, répondit Cespenar en désignant d’une patte crochue les gigantesques montants d’ossements. Mais à mon avis… tu ne devrais pas le faire tout seul.

− Tout seul ?, répéta Daren. De quoi parles-tu ? Qu’est-ce qu’il y a derrière cette porte ?

− Ah, ça, je ne peux malheureusement pas te répondre, puisque ce n’est pas moi qui décide.

− Et où sont mes compagnons ?, s’inquiéta-t-il soudainement.

 

Il n’avait prévenu personne de son départ pour le sanctuaire de l’Oracle, pas même Aerie. Son périple l’avait conduit bien au-delà de ce qu’il avait envisagé, finissant au cœur même des Neuf Enfers dans la demeure de son défunt père de sang. Qu’en était-il des autres enfants de Bhaal ? S’il se sentait maintenant capable d’affronter à lui seul une horde de brigands ou de malandrins, lutter contre l’un de ses pairs lui paraissait toujours hasardeux.

 

− Et, comment pourrais-je rejoindre mes compagnons si je ne peux pas sortir d’ici seul ?, ironisa Daren. Tu as sans doute une réponse à ça, aussi ?

 

Le diablotin émit un petit rire proche d’un couinement et tira une langue fourchue en étirant ce qui lui servait de lèvres en un sourire éclatant.

 

− Bien sûr, Maître ! Cespenar est toujours content de servir le maître !

 

Le diablotin frappa trois fois dans ses paumes et une puissante explosion retentit derrière lui, baignant la roche d’une épaisse fumée grisâtre. Un long silence angoissant régna soudainement, tandis que la brume se dissipait lentement.

 

− Daren… ? Tu es là ?

 

Imoen. Cette voix était celle de sa sœur. Trois silhouettes se dessinèrent une fois le brouillard dissipé, familières, bien que leur démarche hésitante laissaient deviner une certaine surprise.

 

− Aerie ! Imoen ! Minsc ! C’est… C’est bien vous ?

− Daren ! J’étais si inquiète !

 

L’avarielle courut droit vers lui et l’enserra résolument en reposant sa tête sur son épaule. Imoen contemplait d’un air interdit les pointes de roche ferreuse surgissant du sol, tandis que Minsc les observait d’un œil déterminé, lui et Aerie, les deux bras croisés sous la poitrine.

 

− Que s’est-il passé, Daren ? Je t’ai cherché toute la soirée, j’étais si inquiète !

− Daren…, coupa Imoen d’un ton à la fois surprise et horrifiée, nous sommes bien… où je pense ?

 

Il hocha la tête, confirmant les déductions de sa sœur.

 

− Mais…, reprit Imoen, plus curieuse que véritablement inquiète, comment as-tu… avons-nous…

− C’est Cespenar, répondit aussitôt Daren. C’est une créature qui…

 

Il tourna soudainement son regard vers le diablotin, qui avait étrangement disparu. Il laissa sa phrase en suspens, contournant chaque stalagmite et chaque rocher, en vain, laissant ses compagnons circonspects.

 

− Que s’est-il passé ?, demanda Aerie. Pourquoi sommes-nous de retour ici ? Il y a quelque chose d’étrange… Je ne ressens pas cette aura hostile omniprésente comme l’autre fois. Sommes-nous… morts ? À nouveau ?

 

Daren prit une profonde inspiration, et relata les incroyables évènements de la soirée à ses compagnons qui l’écoutaient en silence, ébahis.

 

− Hé bien…, répondit Imoen en brisant les quelques secondes de silence qui suivirent son récit. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai bien l’impression que nous voilà embarqués dans une nouvelle histoire…

 

Seul le rôdeur, imperturbable, ne semblait pas particulièrement s’émouvoir de la situation.

 

− Et toi, Minsc ?, l’interrogea Daren. Tout ça ne semble pas t’étonner plus que ça ?

− Oh, Minsc ne se pose pas toutes ces questions. Bouh fonce, et Minsc le suit. C’est comme ça que nous fonctionnons !

 

Un léger sourire se dessina sur le visage de Daren. Maintenant rassuré d’avoir ses compagnons à ses côtés, il se remémora les paroles du diablotin sur les portes squelettiques du royaume de Bhaal.

 

− C’est par là, donc ?, interrogea Aerie en désignant l’arche menaçant d’un geste mal assuré.

− Je n’en sais rien… Cette créature, Cespenar, m’a dit que je devais passer par là pour sortir… mais pas tout seul… Je n’en sais pas plus.

− Ah oui, ironisa Imoen, ton… « serviteur », c’est ça ?

− Il vous a amené d’ici d’un claquement de doigt, je vous rappelle…, précisa Daren d’un haussement de sourcil presque inquiet. D’ailleurs… je me demande où il est passé…

 

De l’une des grottes annexes, Daren sentit soudainement une nouvelle présence. Il ne s’agissait pas de ce Cespenar cette fois, mais d’autre chose, de bien plus terrifiant, et de bien plus familier aussi. Un pas résonna dans l’obscurité, et les ténèbres laissèrent apparaître une silhouette massive et imposante dans la galerie. Une peur, primitive, incontrôlable et irrationnelle, s’empara soudainement de son être. L’ombre grandissait à chaque seconde, dévoilant peu à peu la stature d’un colosse.

 

− Enfin je te retrouve… Je me demandais combien de temps j’allais encore t’attendre…

 

Daren retint sa respiration. Cette voix… Il l’aurait reconnue entre mille.

 

− Sarevok !, s’écria Imoen, une fureur palpable dans le verbe. Que fais-tu ici ?

 

Ses mains s’enflammèrent en quelques secondes, menaçantes, mais Sarevok la foudroya d’un regard autoritaire.

 

− Silence !, tonna-t-il. J’attendais Daren, et c’est à lui seul que je veux parler.

 

Les yeux de son frère étincelaient d’une lumière blanche surnaturelle, et Daren ne parvenait à en détacher son regard, incapable de prononcer un mot.

 

− Sa… Sarevok ?, bredouilla-t-il enfin. Mais… que… que fais-tu donc ici ? Je croyais t’avoir déjà tué… ici-même ?

 

Le visage sombre de Sarevok s’adoucit, et il croisa lentement les bras sous sa poitrine. Maintenant qu’il se dressait à la lumière, Daren mesurait toute la prestance de son frère de sang.

 

− Oui, tu m’as tué, confirma-t-il. Tu l’as fait, effectivement, mais ce n’était pas de mon fait. Cependant, en me convoquant ici, tu m’as arraché aux tourments éternels qui m’étaient promis.

− Te… convoquer ? De quoi parles-tu ?

 

Même s’il était déjà venu ici une première fois, il ne connaissait rien aux arcanes des Plans Inférieurs, en dehors de quelques généralités entendues durant son enfance. Derrière lui, Minsc et Imoen se tenaient aux aguets, mais malgré leurs précédents conflits, Sarevok ne leur semblait pas hostile. Il se contentait simplement d’ignorer les compagnons de Daren, et le fixait de ses yeux blancs.

 

− Tu finiras par comprendre que c’est ta volonté qui donne forme au royaume de notre Père, continua-t-il, que tu en soies conscient ou non. Je ne suis rien d’autre aujourd’hui que l’ombre que tu voies devant toi.

− Cela ne m’explique toujours pas ce que tu fais ici…, répliqua Daren en fronçant les sourcils.

 

Sarevok écarquilla les yeux, étonné que Daren ne connût pas la réponse.

 

− Je veux conclure un marché, naturellement.

 

Un marché ? Daren se retourna instinctivement vers ses compagnons, eux aussi abasourdis. De quoi voulait-il parler ?

 

− Je n’ai pas grand-chose à perdre, ajouta-t-il, une pointe de gêne dans la voix, et beaucoup à gagner. Comme toi, finalement. Et j’ai attendu suffisamment longtemps chez toi pour te parler, enfin.

− Chez… moi ?, répéta Daren en écho. Je croyais que…

− Comment ?, le coupa Sarevok, maintenant franchement surpris. Tu… ne sais pas où tu es ? Tu n’es pas venu ici dans un but précis ?

 

Daren ne put que secouer lentement la tête de droite à gauche. Malgré l’assurance nouvelle qu’il s’était découverte depuis quelques mois, il se sentait à nouveau impuissant et ignorant, sentiment qu’il aurait préféré ne plus avoir à se rappeler.

 

− Ha ha, quelle ironie !, s’exclama Sarevok en éclatant de rire. Tu avances à tâtons vers ton véritable pouvoir et tu es toujours en vie, alors que moi, Sarevok, j’en ai été réduis à cela…

 

Son ton se colora d’une pointe d’amertume. Sarevok poussa un soupir, et reprit son explication.

 

− Bah, très bien Daren. Je vais t’en dire un peu plus. Tu es dans le royaume abyssal de ton Père. Ce Plan était autrefois sous le règne de Bhaal, et sa forme actuelle dépend de la souillure qui est dans ton âme, et qui n’est plus dans la mienne, d’ailleurs. Tu es déjà venu ici, tu le sais. C’est une sorte de… cocon. Une version miniature du grand royaume de ton Père, une sorte de Plan à l’intérieur du Plan. Je présume que ton esprit l’a créé pour te protéger du pouvoir qui baigne cet endroit. C’est assez… ingénieux, cher frère, je ne pensais pas que tu avais cela en toi. Néanmoins, lorsque j’ai remarqué l’endroit où tu m’as invoqué, j’ai préféré attendre, sachant que tu finirais par revenir. Ainsi, nous pourrions discuter de mon… marché.

 

Sarevok marqua une pause, visiblement ravi de son effet. Daren se remémorait tant bien que mal son exposé invraisemblable, cherchant une cohérence à tous ces évènements. Avait-il réellement créé de toutes pièces  cette caverne enfouie au plus profond des Enfers ? Une partie de lui qu’il n’osait pas écouter lui susurrait pourtant cette vérité, vérité qu’il avait découverte de lui-même, fortuitement, par le hasard de ses expériences. Daren souffla lentement plusieurs fois et croisa le regard interdit de ses compagnons, qui n’étaient plus intervenus depuis l’injonction de Sarevok. Il connaissait son demi-frère, pour avoir fait échouer ses plans diaboliques et sanguinaires à la Porte de Baldur, et il n’avait aucune confiance en ses paroles. Cependant, son attitude calme et pacifique incitait à la crédibilité, même si Daren ne pouvait que se méfier de toute tentative de manipulation de sa part. Cespenar ne lui avait pas clairement expliqué comment quitter cet endroit, et il lui apparaissait à présent évident que Sarevok détenait cette réponse.

 

− Dis-moi comment je peux sortir d’ici, répondit-il enfin, c’est tout ce que je veux savoir.

 

Sarevok plissa légèrement les yeux, agacé, et répondit par une autre question.

 

− Et où irais-tu ? Nous ne sommes pas dans un bâtiment, nous sommes dans un autre Plan. Et si tu n’as pas appris à voyager entre les Plans depuis notre dernière rencontre, tu ne pourras pas sortir d’ici.

− Cespenar m’a dit que je devais franchir cette porte, répliqua Daren d’un ton agressif en désignant l’arche osseuse derrière lui.

− Ah ah ah, penses-tu vraiment que ce serait aussi simple ?, le railla-t-il. Cette porte est effectivement la clé pour sortir d’ici, mais si tu ne contrôles pas ce pouvoir, il est vain de tenter de l’ouvrir.

 

Il reprit soudainement un ton sérieux, et continua.

 

− Je sais comment sortir d’ici, et je suis prêt à partager cette connaissance. Cependant, j’aurai un service à te demander en échange.

 

Il aurait pu se précipiter devant la porte d’os et se ridiculiser à s’évertuer vainement à l’ouvrir, mais il savait au fond de lui qu’il ne se produirait rien. La mort d’Illasera, dans le monde des vivants, avait éveillé en lui un nouveau pouvoir. En réalité, il avait davantage l’impression de lui avoir volé une partie de son essence de Bhaal, venue s’ajouter à la sienne, et que ce pouvoir l’avait conduit ici. Cependant, si Sarevok disait la vérité, il était vain d’espérer sortir sans aide. Il ne voulait pas lui laisser croire qu’il cédait aussi facilement à sa proposition, mais il devait à tout prix en apprendre davantage.

 

− Et que demandes-tu ? En supposant que je souhaite marchander avec un être aussi… vil que toi.

− Que crois-tu que je veuille…?, s’étonna Sarevok. Je veux… exister. Je veux revivre. Et tu peux m’y aider. Un tout petit morceau de ton âme… offert librement, et contenant le sang de notre défunt Père. Ma chair serait ainsi recréée, et ma mortalité serait restaurée. Sarevok… vivra à nouveau !

 

Une lueur de concupiscence illumina ses yeux blancs fantomatiques. Daren fit un pas en arrière, inquiet, presque intimidé. « Un tout petit morceau de son âme » ? Après sa mésaventure avec Irenicus, cette phrase prenait un tout autre sens à ses yeux, et laisser quiconque s’en prendre à son âme le révulsait au plus haut point. De plus, même s’il parvenait à se faire une raison sur ce premier point, un autre, tout aussi important, demeurait un obstacle de taille.

 

− Tu oublies une chose… Je t’ai déjà tué, par deux fois. Pour quelle raison souhaiterais-je te rendre la vie ?

− Je ne suis pas venu les mains vides, Daren, répondit Sarevok en le fixant dans les yeux. Tu me prends pour un idiot ? Tu es plus fort que moi… je ne le conteste pas. Plus maintenant. Mais je peux t’aider, et c’est le prix à payer. Je n’ai pas que le moyen de sortir d’ici à t’offrir. J’ai aussi… quelque chose qui date de mon existence dans les Plans Primaires, alors que je gagnais le contrôle du Trône de Fer. Quelque chose qui t’intéressera au plus haut point…

 

Il s’approcha à pas lents, ignorant toujours ses compagnons, et murmura des paroles que lui seul pouvait entendre.

 

− Je sais quelle est ta destinée, Daren, murmura-t-il. Je sais par où tu dois aller pour la rencontrer. Bien sûr, tu peux chercher par toi-même, mais cela risquera de prendre du temps… et il est déjà presque trop tard. Le temps de l’ancienne prophétie est venu, en tout cas pour toi.

− Et qu’est ce que qui m’empêcherait de te tuer une nouvelle fois dès que tu m’auras révélé ce que tu sais ?, répondit Daren à pleine voix en se dégageant.

 

Sarevok resta silencieux quelques secondes, contrarié. La lumière glaciale qui s’échappait de son regard s’allongea et s’intensifia, puis il reprit d’une voix posée.

 

− Rien, peut-être. Mais cela ne te rendrait pas ce que tu m’as donné librement en tout cas. Et… pourquoi me tuerais-tu ? Pour te venger ? Tu as déjà eu ta revanche. Peux-tu me blâmer pour mon ambition d’autrefois ? Je referais la même chose si cela m’était possible. Mais je ne peux pas. Tu n’as rien à craindre de moi.

− Et qu’as-tu l’intention de faire de ta nouvelle vie ?, le questionna aussitôt Daren. Je n’ai nullement l’envie de commettre une erreur aussi lourde de conséquences.

− C’est… une très bonne question, répondit Sarevok après une seconde d’hésitation.

 

Pour la première fois, il semblait assez déstabilisé, comme s’il était sur le point de confier quelque chose de particulièrement douloureux à admettre.

 

− En premier lieu, je dirais que j’éviterai de te trahir, Daren, reprit-il. Mon ambition était tout pour moi, autrefois. Maintenant que la souillure de Bhaal n’est plus en moi… je ne sais pas vraiment… Mais j’en envie de vivre. J’ai… Non, je ne peux pas t’en dire plus sans avoir une réponse définitive de ta part.

 

Le silence retomba dans la caverne qui parut soudainement bien étroite. Daren regarda tour à tour la large porte d’ossement, son frère, puis se tourna vers ses compagnons derrière lui. Imoen tentait désespérément de retenir son regard, ses yeux bleu gris figés dans une expression de crainte, secouant lentement la tête en mimant un « non » sur ses lèvres. Une appréhension, plus forte et plus pressante, lui serra le cœur, et il détourna les yeux avant de changer d’avis. Ses pensées se tournèrent soudainement vers Jaheira, et Khalid. Que lui auraient-ils conseillé s’ils avaient toujours été à ses côtés ? Non, il devait rester maître de ses choix. Et même s’il prenait un risque certain, il savait au fond de lui que c’était la seule issue possible à ces évènements incroyables.

 

− Très bien…, répondit-il enfin à son frère. Tu ne me laisses pas le choix, on dirait bien.

 

Daren sentit la main de sa sœur serrer son poignet, et crut entendre un « non » avant de se diriger vers un Sarevok rayonnant.

 

− Merci, cher frère, conclut-il d’un sourire terrifiant. C’est le plus beau cadeau que tu ne puisses jamais me faire…

 

Son cœur se mit à battre plus fort et plus vite. Allait-il réellement rendre la vie à cette brute sanguinaire ? S’il en avait été encore capable, il se serait enfui aussi loin que possible. Mais cette damnée caverne ne comportait qu’une seule sortie, et seul Sarevok en possédait la clé. À contrecoeur, il s’approcha de son frère, qui posa une main large et puissante sur son front. Daren n’avait pas la moindre idée sur la manière dont il allait s’y prendre, ni s’il devait faire quelque chose en retour pour sceller leur pacte. Tout à coup, il sentit une présence dans son esprit fouiller chaque recoin de son âme. Sarevok, sans doute. La présence se fit plus forte, et il crut un instant deviner une brume rouge familière auréoler le corps de son frère. Une vibration sonore irradia ses sens, lui faisant même perdre l’équilibre. Il se sentit arraché à son être, coupé en deux. Une angoissante montante prit tout à coup le dessus. Une douleur aigue et soudaine le fit chanceler, et Daren se recula d’un coup, le souffle court. Sarevok leva deux bras victorieux au-dessus de lui.

 

− Je… Je vis !, s’écria-t-il. Je vis ! Je suis fait de chair, de sang, et d’os ! J’avais juré de tout faire pour revenir dans le monde des vivants… et j’ai réussi !

 

La douleur s’évanouit aussi brusquement qu’elle était née. Daren inspecta rapidement ses mains, puis son visage, et leva enfin les yeux vers son frère.

 

− Sarevok est de nouveau en vie ?, s’écria une voix grave et puissante derrière lui. Cet acte honteux est une insulte à tout ce qui est juste et bon ! Bouh sait que tu as tes raisons, Daren, mais Minsc n’approuve pas ta décision.

− Daren… qu’as-tu fait ?, gémit Imoen. Qu’as-tu fait…

 

Aerie s’approcha de lui et posa ses deux mains sur sa taille.

 

− Je ne te juge pas, Daren, murmura-t-elle à son oreille. Je te fais confiance.

 

Malgré ses craintes et son appréhension, Sarevok ne se montra pas pour autant hostile. L’espace de quelques instants, il s’était revu dans cette cuve de verre sordide, à la merci du sorcier Irenicus, son âme arrachée à son corps. Mais maintenant qu’il avait reprit ses esprits, il ne ressentait pas le même vide, et se demanda même si Sarevok était effectivement parvenu à ses fins.

 

− Mon épée et mon armure ne sont pas revenues, reprit-il, mais… peu importe, je me débrouillerai sans elles. Merci Daren, je suis satisfait.

− C’est… étrange, répondit Daren en contemplant ses mains, je ne ressens aucune différence.

− Ne t’ai-je pas dit qu’un infime fragment suffirait ? Je pensais bien qu’en le faisant ici, en ces lieux, cela pourrait marcher… mais je n’en étais pas sûr. Je suis heureux de voir que je ne me trompais pas.

− Tu… tu n’étais pas sûr que ça marcherait ?, s’indigna Imoen. Je le savais ! Tu bluffes depuis le début, Sarevok ! Daren, n’écoute pas une seconde de plus ce traître !

− Je n’ai pas réussi dans la vie sans prendre de risques, la coupa-il soudainement. Et… ce n’était pas du bluff. J’avais suffisamment d’informations pour me douter que cela pouvait réussir, notre héritage étant le même. Mais ce n’est pas important, à présent… J’imagine que tu es impatient d’entendre ce que j’ai à te dire ?

 

Daren acquiesça silencieusement.

 

− Très bien. Tout d’abord, je dois te dire comment quitter l’Antichambre que tu as créée. Elle est la prolongation de ta volonté, Daren. Elle existe… parce que tu as besoin qu’elle existe. C’est cette porte qui ouvre le portail, mais… tu ne pourras pas aller là où tu veux. Tu ne pourras te rendre que là où tu dois être, ou peut-être là où tu crois que tu dois être. Mais je ne peux pas te donner le pouvoir de faire en sorte que ce Plan crée un tel portail. En ce lieu qui est tien, il y a de nombreux passages dont je ne sais presque rien. Mais je peux te faire prendre conscience que l’un d’eux cache ce que tu cherches… Regarde…

 

Sarevok désigna l’une des ouvertures d’un des tunnels s’échappant de la caverne principale, et une sensation indescriptible de doute et d’angoisse s’empara soudainement de lui. Sans en connaître la raison, il savait soudainement que cette pièce renfermait pour lui un défi. Comme l’étrange impression de devoir affronter un aspect de lui-même dont il avait peur, un aspect caché au plus profond de son être, effleurant à peine sa conscience.

 

− Elle t’appelle, n’est-ce pas ?, murmura alors Sarevok.

 

Il sursauta. Son angoisse se lisait-elle à ce point sur son visage ? Depuis qu’il lui avait mentionné ce détail, cette grotte semblait murmurer son nom, et captivait toutes ses émotions, l’hypnotisant même.

 

− Nous ne pouvons ni la voir, ni t’aider, reprit Sarevok. La seule chose que je sais, c’est qu’elle t’apportera la connaissance, et avec elle, le pouvoir. Le pouvoir de quitter cet endroit, vers la prochaine étape de ta destinée.

 

Un murmure porté par le vent résonna à ses oreilles en un appel fascinant, attendu et redouté. Il n’y avait à présent plus aucun doute possible, il devait se rendre dans cette grotte, pour une raison qui lui échappait encore.

 

− J’ai passé beaucoup de temps à étudier les vieilles légendes de l’ordre de Bhaal, expliqua Sarevok, et j’ai découvert l’une des anciennes prophéties provenant d’une secte de Cyric peu coopérative… qui parle longuement de temps que nous vivons aujourd’hui. La Côte des Epées baignera dans le sang, oui… mais les combats culmineront au cours d’une immense bataille dans une ville au sud du Téthyr, la cité de Saradush. C’est là-bas que tu dois aller, j’en suis sûr, là où la prophétie commencera à se réaliser. Mais tu dois avant toute chose affronter ton épreuve.

 

Saradush… Ainsi, les rumeurs étaient fondées. Les échos portés par un murmure sanglant avaient franchi les portes de Suldanessalar. Sa destinée se trouvait-elle là-bas ? Il n’avait jamais voyagé aussi loin dans le Sud, et il ne savait d’ailleurs même pas comment s’y rendre.

 

− Et que se passera-t-il ensuite ?, demanda-t-il, la gorge serrée.

− Alors…, répondit lentement Sarevok, Alors le futur commencera. Et nous verrons quel rôle tu joueras dans ce conflit, et si tu es digne de l’héritage du Seigneur du Meurtre.

Prologue

Cela faisait presque un an, maintenant. Un an de quiétude comme il n’en avait plus goûté depuis son enfance à Château-Suif, si bien que le temps lui avait semblé s’écouler en accéléré. Tout avait été si calme, si reposant. La cité de Suldanessalar s’était avérée un refuge des plus sûrs et des plus sereins. Mais il ne pouvait qu’admettre l’évidence, à présent. La paix n’était qu’une chose éphémère pour une personne comme lui, un enfant de Bhaal. Et tandis qu’il marchait lentement, seul, sous les épais feuillages qui conduisaient au plus profond de la forêt du Téthyr, Daren se remémorait ce passé douloureux dont ses compagnons avaient dû subir maintes et maintes fois les conséquences. Les conséquences de son sang souillé. Il avait aspiré à un certain répit, après la chute d’Irenicus, mais sa destinée l’avait bien vite rattrapée.

 

Un tapis de feuilles rousses recouvrait le sentier perdu qu’il suivait d’un pas distrait. Le mois d’Eleinte touchait à sa fin, et les bosquets du Téthyr resplendissaient d’une aura mirifique, conférant aux arbres une prestance digne des divinités sylvestres. Le soleil déjà caché par les arbres disparaissait derrière les collines à l’horizon en un arc de lumière chaleureux. Mais cela ne le réconfortait pas. Seule la nécessité l’avait poussé à se rendre ici, l’avait poussé à affronter un destin dont il ne voulait pas. Ses compagnons avaient tant souffert par sa faute. En premier lieu sa sœur, Imoen, mais aussi Minsc, et Aerie.

 

Et Jaheira… Jaheira, Khalid, Dynahéir, et Gorion, son père adoptif. Ils étaient morts. Morts par sa faute. Morts pour le sauver… Mais il était maître de ses actes. Daren ne croyait pas au destin, ni aux prédictions. Et pourtant, il s’était résigné à suivre les conseils de la reine Ellesime. Le vent frais de la nuit tombante fit bruisser un peu plus les feuilles en les soulevant dans un tourbillon ambré. Daren marchait toujours d’un pas lent, mesuré même. Une bourrasque porta à ses narines un air humide et électrique à la fois. Un orage approchait, il en était sûr.

 

« Cherchez l’Oracle, enfant de Bhaal. Seuls les Anciens pourront vous guider sur votre propre voie », avait conclu la reine après une longue conversation. Il ne l’avait tout d’abord pas crue. Ses compagnons à ses côtés, il n’avait besoin de personne d’autre pour trouver sa voie. Elle ne lui avait dit qu’une seule fois, pourtant. Il y avait de ça trois mois. Mais à mesure que les jours passaient, et que la rumeur rampante et grandissante se propageait de Saradush, les tensions se faisaient de plus en plus fortes. Et il n’avait plus le choix maintenant. Dans les jours qui suivraient, il devrait quitter Suldanessalar. La voix de la reine s’insinuait dans son esprit, ressassant leur échange qu’il connaissait maintenant par cœur.

 

− Le temps de la prophétie est là, Daren. Vous ne pouvez plus le nier.

 

Il ne répondit pas. Il connaissait les écrits d’Alaundo lui aussi, et savait parfaitement ce qui allait suivre.

 

− Ils pillent et ils tuent, au nom de votre Père, Daren !, reprit Ellesime en élevant le ton de la voix. Ils répandent le chaos, à la recherche de leurs frères plus faibles.

− Je sais, la coupa-t-il d’un ton sec. Je le sais.

 

Daren s’assit sur le bord de son lit et se massa vigoureusement la joue de son pouce.

 

− Mais ils ne sont que cinq !, ajouta-t-il en déployant ses doigts devant lui. Cinq ! Que peuvent-ils ? Ils ont engagé quelques mercenaires, et ont pillé quelques convois ? C’est une affaire de sécurité locale, cela ne nous concerne pas. Cela ne me concerne pas.

 

La reine poussa un long soupir en secouant lentement la tête. Elle fixa longuement Daren dans les yeux, et lorsqu’elle eut enfin capté son regard, lui répondit d’une voix à peine plus audible qu’un murmure, en insistant sur chaque mot.

 

− Vous parvenez à fendre la roche sans la toucher. Vous parvenez à réduire en cendres la nature seulement en vous concentrant.

− Mais, je…

− Vous parvenez à tuer, simplement par la pensée, Daren !

 

Elle avait crié sa dernière phrase, qui hantait encore la chambre dans laquelle ils se trouvaient.

 

− En à peine quelques mois d’entraînement, vous avez rivalisé avec nos mages les plus talentueux, mais… Mais votre pouvoir fait peur, Daren. Vous le contrôlez admirablement, je l’admets, mais aucun ne peut nier vos origines en vous voyant à l’œuvre. Ces autres enfants de Bhaal dont nous avons entendu parler disposent de pouvoirs similaires aux vôtres, soyez-en persuadé. Nulle armée ne leur est nécessaire pour répandre la mort et la destruction. Et mon peuple a peur de ce qui pourrait arriver, si ils vous trouvaient.

 

Daren fronça les sourcils et souffla vivement par le nez, agacé.

 

− Mais pourquoi voudraient-ils me trouver ? Et surtout comment ? Ne sommes-nous pas protégés par le Rynn Lanthorn en ces lieux ?

− Le destin prend parfois une route tortueuse pour parvenir à ses fins, croyez-moi. Quant à la raison pour laquelle ils en veulent à votre vie, vous la connaissez aussi bien que moi.

− « Tant que le trône de sang de Bhaal restera vide, le chaos règnera », je sais.

− Même si les paroles d’Alaundo restent énigmatiques, il ne fait aucun doute de celles-ci. Les enfants du Meurtre se battront entre eux, Daren, jusqu’à que le plus fort reprenne enfin la place de son défunt père.

 

Le cœur de Daren se mit à battre plus vite. Sa respiration s’accéléra aussi, mais il refusa de se laisser impressionner aussi facilement.

 

− Comment pouvez-vous en être sûre ?, répliqua-t-il d’un ton sec.

− Je n’en ai pas la moindre certitude, mais cela n’a aucune importance en réalité. Comprenez qu’eux aussi connaissent ces prophéties, et ils ne se poseront pas autant de questions. Vous avez trop fait parler de vous pour disparaître aussi facilement de ce monde, Daren. Nous le savons tous les deux, et eux aussi.

 

Un long et pesant silence qui parut durer une éternité recouvrit l’atmosphère d’un voile de plomb. La reine se leva finalement sans un mot, et se dirigea vers la porte de sa chambre.

 

− Cherchez l’Oracle, enfant de Bhaal. Seuls les Anciens pourront vous guider sur votre propre voie.

 

Et elle sortit, le laissant seul avec ses sombres pensées.

 

Un lointain roulement de tonnerre suivi d’un flash illumina le ciel et confirma son intuition. L’orage montait, déferlant, implacable. Daren ne put s’empêcher de se demander si la tempête n’était au final qu’une manifestation inconsciente de sa propre tourmente, mais les premiers visages géants de pierre à l’orée d’une clairière coupèrent court à ses réflexions. Il était arrivé à destination.

 

Un nouveau grondement parcourut les airs en une onde électrique. Que devait-il faire ? Ellesime ne lui avait rien indiqué de plus, et lui-même ne lui avait pas posé de questions. Daren se demanda l’espace de quelques secondes s’il avait eu raison de venir jusqu’ici, mais il s’était déjà tellement posé cette question qu’il la balaya rapidement de son esprit. L’air était moite et étouffant. Une goutte de pluie trop chaude pour la saison s’écrasa sur sa joue. Puis une autre sur sa main le fit tressaillir. Une angoisse douce-amère le rongeait lentement à mesure qu’il s’avançait vers les imposantes figures sculptées dans la roche elle-même.

 

Il n’avait pas peur. Non, ce n’était pas cela. Depuis presque un an maintenant, il avait récupéré son âme, et avec elle un contrôle de ses pouvoirs comme il n’en avait jamais eu auparavant. Ses progrès suite aux enseignements des elfes avaient été considérables, et en l’espace de quelques mois, il avait atteint un potentiel comparable à celui des plus grands mages de Suldanessalar. Il s’était découvert de nouvelles limites, grisantes, presque irréelles. L’essence de Bhaal n’était pas à utiliser à la légère, mais cependant, il parvenait à en repousser les effets maléfiques bien plus aisément, et bien plus longtemps. Qu’importait ce qui se passerait, il n’avait pas peur. Il était ici en quête de réponses, et était bien déterminé à en obtenir.

 

Daren s’était avancé jusqu’à l’un des visages, impassible devant l’éternité, ses yeux de granit fixant étrangement les siens. D’un geste sûr, il posa sa paume sur la roche, dont le contact étonnamment lisse lui aurait presque donné l’impression de caresser un visage humain. Les deux cavités oculaires de la statue s’illuminèrent d’un bleu étincelant, et la lumière se propagea aux autres, éclairant la clairière d’une aura azurée surnaturelle.

 

Une voix grondante, portée par le vent lui-même, s’éleva au dessus de la clairière ainsi illuminée.

 

« Les roues de la prophétie tournent toujours.

L’enfant adoptif de Gorion est arrivé.

Carrefour du passé, du présent, et du futur ;

L’enfant de la prédiction, l’enfant annoncé. »

 

Daren s’était reculé d’un pas, inquiet dans un premier temps, mais rapidement apaisé par le calme de ce qui ne pouvait être que l’Oracle dont la reine lui avait parlé. Il réalisa soudainement les propos de la voix, le désignant comme « l’enfant annoncé », mais à peine le premier des visages de pierre avait-il fini sa litanie qu’un autre enchaîna, de la même voix grave et monocorde.

 

« Ce qui est du passé n’a jamais vraiment disparu.

L’histoire se répète, mais les mortels restent aveugles.

La guerre et le sang, les Royaumes ont déjà connu.

Un dieu qui a vécu jadis, aujourd’hui peut encore revivre. »

 

Daren connaissait cet aspect des prophéties d’Alaundo, tout comme les connaissait son défunt frère Sarevok, persuadé d’être la future incarnation du Seigneur du Meurtre en personne. Le tonnerre gronda à nouveau, plus fort, et une bourrasque d’un vent lourd lui projeta au visage quelques feuilles mortes mêlées à de la pluie. La lumière bleue s’intensifia autour de l’une des pierres de l’Oracle, et la voix continua son monologue décousu, imperturbable. Une légère appréhension, à peine perceptible, lui effleurait la peau en un picotement presque invisible. La sensation ne provenait pas de ces voix. Peut-être était-ce l’imminence de l’orage ? Daren ferma les yeux, et se concentra sur la mélodie grondante des visages de pierre.

 

« Les armées avancent et les villes brûlent.

Le sang inonde les rivières et les plaines.

Les cadavres des non innocents

Nourrissent les enfers de leur haine. »

 

« Les cinq servants de Bhaal abusés, sur la mauvaise voie guidés.

Un traître se cache parmi eux.

Le serviteur de Bhaal connaît la mort et la destruction,

Le visage d’un allié, le masque de l’ennemi. »

 

« Les enfants de Bhaal sèment la mort dans le pays,

Ils se massacrent entre eux et nourrissent leur Père.

La mort et la trahison avancent de concert,

Un fleuve souillé de sang reste à jamais sali. »

 

Daren rouvrit les yeux, lentement. Les « cinq servants de Bhaal » ne pouvaient être que ceux dont ils avaient suivi la rumeur sanglante par delà le Téthyr. Mais en quoi la traîtrise de l’un d’eux le concernait-il ? L’anxiété latente qui l’envahissait depuis son arrivée dans la clairière se faisait plus forte à chaque seconde, l’empêchant de se concentrer sur le moment présent. Un éclair déchira le ciel maintenant obscurci par l’orage. Les lueurs bleues de l’Oracle s’estompèrent en quelques instants, et le dernier visage de pierre soupira un dernier murmure porté par le vent.

 

« La tempête approche, nous ne parlerons plus… »

 

Il faisait nuit maintenant. Une nuit surnaturelle, étouffante, électrique. L’espace de quelques secondes, il se revoyait quittant Château-Suif, accompagné de son tuteur. Cette même nuit, où son angoisse avait occulté l’étincelle d’une nouvelle vie, d’une nouvelle destinée. Son cœur se mit à battre plus fort. Trop fort. Il pouvait sentir les vibrations de son être effleurer sa tunique, et les cicatrices sur sa main et son bras relayaient et amplifiaient cette sensation. Quelqu’un approchait. Il en était sûr. Daren posa un instant sa main sur la garde de son arme, mais la retira aussitôt. Il n’en avait pas besoin. Plus maintenant. La présence s’intensifia. Il n’y avait plus aucun doute.

 

− Qui est là ?

 

Quelques bruits de pas froissèrent le tapis de feuilles virevoltant sous l’effet de la tempête montante.

 

− Enfin je te trouve…, lui répondit une voix féminine agressive et arrogante. J’ai eu du mal à te traquer dans ces bois. Beaucoup trop d’anciennes barrières magiques à mon goût. Mais qu’importe… Te voilà enfin, Daren de Château-Suif.

 

Elle connaissait son nom. Mais cela ne l’impressionna pas pour autant. N’importe quel assassin doté d’un minimum de savoir-faire pouvait obtenir ces informations sur lui. Car elle n’était qu’un vulgaire assassin, à n’en pas douter.

 

− Je présume que tu es un chasseur de primes à la recherche des enfants de Bhaal ?, répondit-il nonchalamment en se retournant vers elle.

 

À la seconde où il prononçait ces mots, une petite voix intérieure lui susurrait un tout autre message. Une poignée d’hommes armés l’avaient encerclé et pointaient leurs arbalètes sur lui, maladroitement dissimulés derrière les visages de pierre. Il s’agissait bien là des tactiques habituelles des brigands et des assassins, mais maintenant qu’il distinguait le visage de la jeune femme qui l’avait menacé de la sorte, il n’était plus aussi sûr de ses mots. Ses cheveux noirs et épais en bataille mettaient en valeur son visage cerné et menaçant. Elle arborait une longue robe vert vif, mais ne portait visiblement aucune arme à sa ceinture, ni entre ses mains. Le tonnerre gronda à nouveau, et le vent s’arrêta soudainement de souffler.

 

− La seule chose qu’il te faut savoir, reprit-elle de la même voix, c’est que le plaisir de mettre fin à tes jours m’a été offert. Peut-être accrocherais-je ta tête au mur, à côté de celles des autres rejetons de Bhaal que j’ai tués… ? Je n’ai pas encore décidé.

 

Daren ne réagit pas. Il n’avait pas peur. Son visage resta neutre, laissant seulement transparaître une pointe de curiosité vis-à-vis de cette étrange jeune femme. Depuis les récents massacres de ses frères de sang, de nombreux dirigeants engageaient mercenaires et assassins afin de traquer et d’éliminer tout enfant de Bhaal encore en vie. Et son propre parcours à la poursuite d’Irenicus lui avait donné trop d’occasions de se dévoiler pour passer maintenant inaperçu. Daren serra lentement les poings, et laissa filtrer une brume bleu sombre du tapis de feuilles rousses.

 

− Essaie…, conclut-il d’un air détaché. Je ne suis pas un enfant de Bhaal ordinaire.

 

La jeune femme fit quelques pas dans sa direction, le fixant intensément. Elle non plus ne paraissait pas surprise. Un sentiment de malaise inexpliqué s’empara soudainement de lui. Il ne craignait pourtant rien, face à de simples mercenaires, mais son intuition lui hurlait pourtant le contraire.

 

− Je sais, répondit-elle d’un ton sec. Moi non plus.

 

Le temps se figea. Daren ne répondit pas, mais laissa son pouvoir jaillir de ses mains, paré à toute éventualité. Tel était donc son secret. Cette femme n’était pas une vulgaire mercenaire, et le combat pouvait se révéler plus intense que prévu. Daren respira profondément, se concentrant sur l’instant présent. Si son intuition était juste, l’affrontement était inévitable.

 

− Nous n’avons pas tous erré dans Féérune comme de stupides moutons, comme toi, cracha la jeune femme. Toi, ou ta pathétique Imoen, ou bien d’autres de nos frères et sœurs trop faibles. Certains d’entre nous ont… des aspirations plus élevées.

 

En découvrant la surprise sur le visage de Daren, un rictus malveillant se dessina sur les lèvres de la jeune femme. Qu’elle connût le nom d’Imoen ne lui avait pas paru particulièrement singulier, mais qu’elle soit au courant de son lien de parenté avec le Seigneur du Meurtre s’avérait assez inquiétant.

 

− Le temps de la prophétie d’Alaundo est venu, Daren !, s’écria-t-elle soudainement en pointa un doigt dans sa direction. Ces fantômes auraient aussi bien pu te le dire. De grandes choses vont arriver… et tu y contribueras. Par ta mort.

− Ne me sous-estime pas, répondit simplement Daren d’une voix posée.

− Tout a déjà été décidé, rétorqua-t-elle d’un ton méprisant. Je suis Illasera, « la Vive », enfant de Bhaal, et j’ai été choisie pour cette tâche. Tu ne peux pas nous résister.

− Nous ?, répéta Daren, incrédule. De quoi parles-tu ?

 

Mais sa question demeura sans réponse. Sa sœur de sang entama une série de signes magiques, tandis que le symbole de Bhaal se formait au dessus d’elle, jaillissant du néant. Les arbalétriers postés en embuscade pressèrent simultanément la détente de leurs armes, et une explosion de feu embrasa la forêt tout autour.

 

Daren libéra soudainement son pouvoir, le modelant autour de lui en formant une bulle protectrice invisible. Les carreaux des arbalètes se brisèrent sur ce bouclier, mais bien plus rapidement qu’il ne l’aurait envisagé, son véritable ennemi s’était déjà rué sur lui et plaquait contre son torse une paume de feu. Avant même de ressentir une quelconque douleur, le choc le souleva du sol et le projeta plusieurs mètres en arrière, au milieu des flammes. Le coup avait réduit en cendres son pourpoint de cuir, et une vive douleur résonnait dans tout son corps. Une bourrasque de pluie balaya soudainement la clairière, crépitant sur le brasier de feuilles mortes en dégageant une épaisse fumée âcre. Daren serra les dents et se releva d’un bond, concentrant encore davantage son pouvoir. Le combat allait être plus complexe que prévu.

 

Une nouvelle salve de carreaux. Ses réflexes ainsi aiguisés, il les évita aisément, parvenant même à dévier leur trajectoire d’un simple geste. Sa cible cependant restait insaisissable. Illasera « la Vive » portait bien son nom, et malgré ses efforts, il ne parvenait qu’à peine à la suivre du regard. Une nouvelle incantation. L’écho de la voix de son adversaire se répercutait tout autour de lui, brouillant plus encore sa perception. Daren s’était mis à courir lui aussi, même si ses mouvements devaient paraître ridiculement lents face aux siens. Une appréhension familière lui serra le cœur. Allait-il devoir faire appel à l’Écorcheur ? Malgré tous ses progrès, il redoutait encore de laisser son corps muter en cette abomination, avatar de Bhaal lui-même, car non seulement cela éprouvait son âme, mais la douleur que lui imposait le fait de demeurer conscient était à la limite du supportable. Daren s’arrêta brusquement. Qu’il fût en mouvement ou pas n’empêcherait son adversaire pas de frapper, il en était persuadé. Il serra le poing droit et fit gonfler les muscles autour de son bras. Ses cicatrices infernales se mirent à remuer, et sa peau se déchira, lui arrachant un gémissement de douleur. De longues griffes surgirent de ses phalanges et traversèrent sa peau, tandis que du poignet à l’épaule, une multitude d’épines brunes transperçaient son épiderme. En quelques secondes, son bras droit s’était métamorphosé en une arme, mortelle et acérée. La brume bleue n’avait pas quitté le champ de bataille, et lui indiqua que son ennemie approchait. Daren recula son poing, et frappa de toutes ses forces.

 

Avant qu’il ne pût réaliser la situation, une nouvelle douleur irradia son abdomen, et la force de l’assaut le propulsa une nouvelle fois en arrière. Mais son attaque n’était pas restée vaine. Illasera, le cœur transpercé des griffes de l’Écorcheur, vola dans les airs avec lui, le regard à la fois surpris et contrarié. Les flammes dévoraient le corps de Daren, qui dut lutter pour ne pas perdre connaissance. Lorsqu’il heurta finalement le sol calciné, une épaisse coulée de sang pourpre lui recouvrit le visage et une partie de son torse dénudé. Des cris de panique s’élevèrent parmi les compagnons bien peu loyaux de la jeune femme, et ceux-ci s’enfuirent aussitôt, dépassés par le combat qui se déroulait sous leurs yeux. Quelques gouttes de pluie tiède le ramenèrent à la réalité. Le bras de Daren reprenait petit à petit sa forme d’origine, et malgré la douleur, il posa un genou au sol et se redressa en boitant en direction d’Illasera.

 

− Tu… ne… peux…, bredouilla-t-elle en crachant un épais flot de sang.

 

Daren tira son épée de sa ceinture. Il avait éveillé la puissance qui sommeillait en lui, et celle-ci réclamait qu’on la nourrît.

 

− Je… vais… te… tuer !, continua-t-elle en se relevant elle aussi.

 

Il fit quelques pas de plus, son arme serrée dans sa main droite, les yeux écarquillés d’une folie inexplicable.

 

− Je vais te tuer !, rugit-elle encore. Je vais te…

 

Et d’un coup abrupt, instinctif, il abaissa sa lame. La tête de la jeune femme roula sur le sol noirci par les flammes, et son corps s’affaissa dans un bruit étouffé par le tapis de feuilles rougies du sang de sa victime, le sang du Meurtre, le sang de Bhaal.

Frère et soeur

− Daren…

− Je sais.

 

Il ne restait plus que lui et sa sœur. L’air pur et cristallin caressait le visage de Daren, marqué par la tristesse. Des milliers de questions berçaient son esprit exténué, mais trouver le sommeil n’était pas encore envisageable. Au-dessus d’eux, la lune immaculée disparut soudainement derrière un voile gris, et quelques gouttes fraîches clapotèrent harmonieusement sur les feuilles.

 

− Qu’est-ce qui va se passer maintenant ?

 

La voix d’Imoen se changea en écho, porté par la brise montante. Il ne voulait plus penser à quoi que ce fût. La douleur, la peine, mêlée à une infinie lassitude, l’empêchaient d’éprouver toute autre sensation.

 

− Nos âmes nous sont finalement revenues, continua-t-elle en posant sa tête sur l’épaule de son frère.

 

La pluie s’intensifia imperceptiblement et coula sur sa joue. Son âme… Son esprit débordait à présent de sensations qu’il avait presque oubliées, brutes et incontrôlées. C’était comme percevoir à nouveau les couleurs sur une toile aseptisée par le temps. Imoen posa une main sur son bras, et le contraste de son contact chaleureux avec l’eau gelée qui coulait le long de ses doigts le fit tressaillir.

 

− J’ai peur, Daren. Peur de ce qui pourrait arriver… Peur de te perdre.

 

Il passa un bras autour d’elle, et ferma les yeux. Le son continu de la pluie se changea en une mélodie envoûtante, apaisante. Rien ne lui permettait de prédire l’avenir, mais il n’aspirait simplement qu’à vivre en paix auprès de ses compagnons, à l’abri des complots et des guerres. Il resserra son étreinte, posant sa joue sur la longue chevelure rousse de sa sœur. Les deux enfants de Bhaal, enfin entiers, enfin réunis. Le temps resta en suspend quelques secondes. Rien ne serait plus jamais comme avant. Une page s’était tournée, pour toujours. Mais une étape était à présent franchie, un point de non-retour qui avait définitivement bouleversé leur vie et leur destinée.

 

− Il pleut. Rentrons.

 

Ils n’avaient pas besoin d’échanger de mots pour se comprendre. Un simple regard, un sourire esquissé, suffisait. Quelque fût l’avenir qui lui était réservé, les noms de ceux qui étaient tombés resteraient gravés à jamais dans ses souvenirs. Trop de morts avaient croisé sa route, et une seule chose importait à présent : préserver la vie de ceux qui lui étaient chers. Et rien ne pourrait désormais le détourner de cette tâche.

 

Un mince croissant de lune illumina le sommet de l’Arbre de Vie, un sourire céleste, avant de laisser le voile de la nuit recouvrir la cité éternelle de Suldanessalar.

 

***

FIN

Jaheira

Quelques heures plus tard, à la tombée de la nuit, sur la place centrale de Suldanessalar se dressait un immense bûcher de bois vert. Des centaines d’elfes s’étaient regroupés tout autour, la reine à leur tête. Les étoiles illuminaient le ciel d’un millier de points argentés et un mince quartier de lune colorait les feuillages d’un rose tirant sur l’orangé. Daren tenait la main d’Aerie dans la sienne, entouré de ses compagnons de toujours, Minsc et Imoen. Il pleurait silencieusement en observant, impuissant, le funèbre cortège transportant le corps de Jaheira drapée d’une robe immaculée.

 

− Adieu, Jaheira, murmura Imoen avec un sourire embué de larmes.

 

Daren ne répondit pas. C’était inutile, de toute façon. Le cortège hissa le corps de la druide au sommet du bûcher en entonnant un psaume mélancolique et torturé.

 

− Ne perds pas espoir, Jaheira, reprit Imoen, la voix tremblante d’émotion. Tu n’es pas seule.

 

La lune se voila soudainement, rendant un hommage solennel à sa servante dévouée. Une brise légère se leva et caressa le feuillage d’une dernière tendresse. Quatre elfes en tenue cérémoniale bariolée s’approchèrent du bûcher, une torche à la main, qu’ils déposèrent délicatement au pied des premières branches vertes. La reine Ellesime s’avança, sa longue toge noire flottant au vent, et leva ses deux bras vers le ciel. Elle prit une profonde inspiration et s’adressa à la foule anonyme massée devant elle.

 

− Vous qui vous trouvez ici, vous qui avez survécu au retour de l’Exilé à Suldanessalar, me connaissez. Mais certains ignorent l’identité des héros qui se tiennent à nos côtés et qui ont largement contribués à la sauvegarde de notre cité et de l’Arbre de Vie.

 

Elle désigna la petite troupe d’une main gantée, et un tonnerre d’applaudissement couvrit soudainement tout autre son. Un courant d’air doux et chaud parcourut la clameur de Suldanessalar. Le bûcher s’embrasa soudainement, resplendissant comme un phare paisible et serein au cœur d’un océan de tristesse.

 

− Je… je ressens de mon devoir de vous présenter mes excuses… pour mes choix. Pardon pour tout ce que mon inconscience vous a fait subir, à vous et à vos amis. À cause de sa folie, nous avons privé Joneleth de son immortalité elfique, et nous l’avons banni. Mais nous avons créé Irenicus de nos propres mains… Je ne peux m’empêcher de penser que nous sommes en partie responsables de ce qui s’est produit.

 

La reine prit à nouveau la parole, se tournant cette fois vers son peuple.

 

− Quant à celui qu’autrefois nous connaissions sous le nom de Joneleth, je ne puis dire qu’une chose : il est mort, il y a bien longtemps.

 

Ellesime s’avança lentement vers eux et reprit à leur attention d’une voix émue jusqu’aux larmes.

 

− Vos actes désintéressés ont conduit au sacrifice de votre amie. Il est impossible de vous récompenser à la mesure de vos exploits. Permettez-nous simplement de vous offrir nos remerciements éternels. Suldanessalar est votre éternelle débitrice.

 

Un silence profond et chargé des émotions de tout un peuple recouvrit soudainement la petite place. Le feu s’intensifia, et illumina le ciel en caressant les étoiles de sa fumée chatoyante. Aerie, ses deux grands yeux bleus scintillant de larmes, se rapprocha de Daren en silence et se blottit contre lui en plaquant ses mains contre siennes. Minsc avait joint ses deux poings au niveau de son cœur et murmurait des prières que lui seul pouvait entendre.

 

− Jaheira… Khalid…Vous brillerez pour toujours dans nos cœurs, chuchota Imoen en pleurant doucement.

 

Suldanessalar était sauvée. Mais à quel prix ? Daren leva les yeux vers le ciel et, parmi les astres mêlés aux fumeroles, il crut un instant apercevoir les visages resplendissants de quiétudes des deux demi-elfes lui souriant paisiblement, dans le scintillement éternel de la nuit constellée d’étoiles.

Chapitre final

Le soleil. Une raie de lumière réchauffa son visage éprouvé. Daren ouvrit lentement les yeux, découvrant un visage amical aux épais cheveux roux penché au-dessus de lui.

 

− Vous vous éveillez enfin… J’ai eu de la peine à croire les prêtresses lorsqu’elles m’affirmaient que vous étiez encore en vie. Votre… votre bras…

 

Daren tenta maladroitement de se redresser, mais son corps tout entier le faisait souffrir. La reine en personne se tenait à son chevet, dans une vaste salle cristalline aux reflets bleutés. Il releva lentement la manche à son poignet droit, découvrant les cicatrices ciselées jusqu’à son épaule. Son visage resta un instant impassible, se remémorant les épreuves qu’il avait dues affronter, puis s’assombrit soudainement.

 

− Je sais…, répondit-il en soupirant.

− Trois de vos compagnons sont encore inconscients, reprit Ellesime, mais leur réveil semble imminent… Mais… Je… Je suis vraiment désolée…

 

Malgré la douleur, Daren se redressa brusquement sur son lit, une boule d’angoisse au ventre. Que voulait-elle dire ? Malgré l’évidence de ses propos, il s’obstinait à ne pas les entendre. C’était impossible.

 

− Que… Combien de temps ai-je passé… ?

− Dans l’au-delà ?, termina la reine. Quelques jours, guère plus. Vous avez su trouver le chemin du retour, ce dont nous ne pouvons que nous réjouir. Vous avez rendu à Suldanessalar un service inestimable. Vous avez sauvé l’Arbre de Vie, vous m’avez sauvée moi, et mis un terme à la menace qu’Irenicus faisait peser sur nous.

 

Mais Daren ne l’écoutait plus vraiment. Quelques mètres plus loin, d’autres lits similaires au sien abritaient ses compagnons. Le visage serein et endormi d’Aerie le rassura un instant, mais le voile couleur ébène tendu au-dessus du dernier confirma ses pires craintes.

 

− Pour les elfes, vous êtes à présent un héros, reprit Ellesime d’une voix mal assurée. Peut-être même êtes-vous en passe de devenir une véritable légende. Mais pour l’instant, vous devez vous reposer, et retrouver toutes vos forces. Je…

 

Elle s’interrompit soudainement, le visage grave. Daren n’avait pas encore quitté des yeux le drap de soie noir. Il ne parvenait pas encore à pleurer. Il se refusait à pleurer. Cela ne pouvait pas être vrai. D’une main tremblante, il poussa la couverture à ses genoux et posa un pied au sol. Il devait voir par lui-même. Il tituba tel un automate jusqu’à l’autre bout de la pièce, passant devant Minsc, Imoen et Aerie qui respiraient calmement, allongés sur leur couche, et posa finalement une main moite sur le voile sombre. Il tressaillit à son contact, étonnamment doux et lisse, et le souleva lentement. La vérité ne pouvait plus être évitée. Jaheira, le visage éternellement figé en un sourire calme, n’était plus. Une larme roula enfin sur sa joue, finissant sa course sur le drap qui recouvrait son amie. Une amertume colora sa peine. Elle s’était sacrifiée pour lui, s’interposant de manière désespérée pour lui permettre la victoire. Daren ferma les yeux, se remémorant cet intense et ultime regard dont elle l’avait gratifié avant de succomber. Il posa un genou à terre, et laissa enfin éclater sa tristesse.

L’ultime confrontation

Ses compagnons l’attendaient en haut des marches. Daren leva douloureusement un bras victorieux en brandissant son trophée.

 

− J’étais sûre que tu l’aurais !, s’exclama Imoen en levant un pouce en signe de succès.

 

Une couleur rouge sombre colorait ses vêtements déchirés et de multiples coupures le lançaient de toutes parts, mais les soins attentifs d’Aerie dissipèrent la douleur et pansèrent ses plaies en quelques instants. Il avait réussi la dernière épreuve. La dernière épreuve avant un nouvel inconnu. Un seul œil gardait encore la porte, un seul œil qu’il allait bientôt refermer.

 

− Pensez-vous qu’il sera possible de quitter cet endroit une fois la porte ouverte ?, demanda Aerie.

− Aucune idée, répliqua Jaheira en haussant les épaules.

− La meilleure façon de le savoir, c’est encore d’essayer, proposa Imoen.

 

Daren s’avança une ultime fois devant l’arche menaçante. Il tendit la dernière Larme de Bhaal, qui une fois encore se dissipa en une fumée lumineuse. Une nouvelle onde de pouvoir irradia en lui, hérissant jusqu’à ses cheveux, puis s’estompa rapidement.

 

− Regardez !, s’écria Aerie en désignant la porte.

 

Le dernier des trois yeux s’était refermé, et Daren sentit son cœur palpiter au-delà du raisonnable. Un brouillard bleu sombre nappa progressivement la roche autour de lui, remontant le long de sa colonne vertébrale en un frisson d’extase. Le pouvoir, à l’état brut. Une raie de lumière blanche se dessina à la fermeture des deux pans du portail, grossissant à chaque seconde. Sans un bruit, la porte du domaine de Bhaal s’ouvrit, les aveuglant d’un éclat insoutenable. Une ombre recouvrit progressivement la lumière, une ombre gigantesque et menaçante, suivie d’un grondement sourd et puissant. La terre se mit à trembler, et une onde de choc invisible les balaya tous les cinq, projetant leur corps plusieurs mètres en arrière. Daren se redressa aussi vite qu’il put. Le spectacle qui s’offrait à leurs yeux lui glaça le sang. Entourés de gigantesques créatures plus abominables les unes que les autres, le sorcier Irenicus se tenait devant eux, irradiant d’une magie incommensurable.

 

− Il était donc écrit que nous devions nous affronter une dernière fois…, déclara-t-il. Aucun de nous ne peut se cacher. Je vais adorer te réduire à néant, Daren… Car, vois-tu, mourir ici, c’est cesser d’exister !

 

Une demi-douzaine de démons titanesques accompagnait Irenicus. Leur peau écaillée, leurs membres difformes, ils feulaient en dévoilant des crocs monstrueux et en agitant leurs queues hérissées. La vision cauchemardesque l’aurait en d’autres temps pétrifié de terreur, mais son aura de brume bleutée le maintenait dans un état de confiance second. Jaheira tordit ses mains autour du manche de son bâton de combat, faisant crisser le cuir de ses gants. Daren respira profondément, et déclara au sorcier d’une voix tonitruante.

 

− Nous t’avons déjà vaincu une fois, Irenicus ! Tu n’as aucune chance !

− J’ai autant de chances que toi, Daren, répliqua-t-il aussitôt. J’ai affronté mes démons moi aussi. Et j’en ai même engagé quelques uns, comme tu peux le voir…

 

Son visage se déforma en un rictus maléfique.

 

− Cet enfer est peut-être de ta conception, reprit-il, mais je peux le contrôler aussi bien que toi.

− Que veux-tu dire ?

− Cet enfer est le tien, et il te semble horrible car il représente ce qu’il y a en toi. Ce pour quoi je te maudis pour me faire subir cela, intentionnellement ou non ! Mais l’heure n’est plus aux bavardages… Nous allons nous affronter, une toute dernière fois. L’un de nous n’est pas vraiment mort, et s’il n’en reste qu’un, l’autre pourra sortir d’ici en vie. Mais… je vais ordonner à cet endroit de te détruire…

 

Une tension familière sous sa peau paralysa Daren. Il sentait la puissance de l’Écorcheur s’étendre rapidement et, malgré ses efforts, entamer une mutation imminente.

− Bouh se moque de tes théories, sorcier !, tonna Minsc. Tu vas mourir à nouveau, que tu soies déjà mort ou non !

− Cette situation est étrange, répondit Irenicus en haussant les sourcils d’un air amusé. Mais je n’ai aucun doute sur son issue.

 

La voix tremblante d’Aerie s’éleva alors derrière lui.

 

− Je suis descendue en enfer pour combattre aux côtés de quelqu’un qui m’est cher ! Qui vous aide, Irenicus ? Ces démons ? Vous allez mourir seul, et vous le savez !

− Trêve de discours inutiles, trancha Jaheira en fendant l’air de son arme. Tu nous as suffisamment tourmentés. Et pour cela, tu vas mourir ici même !

 

Daren était à bout de force. Sa peau s’étirait à un tel point qu’elle en ravivait ses blessures. Quelques secondes de plus, et l’Écorcheur prendrait possession de son esprit.

 

− Minsc commence à être fatigué de courir après ce mage…, soupira le rôdeur en serrant les dents. Bouh va en finir une bonne fois pour toutes avec tes globes oculaires ! Et tu ne te relèveras pas !

 

Il tira soudainement son épée au dessus de lui et rugit d’une voix si puissante que les créatures infernales eurent un mouvement de recul.

 

− Infamie, goûte à mon épée ! Epée ! Goûte à cette infamie !

 

Minsc s’élança dans la bataille, et le combat commença. Un hurlement de douleur déchira les airs. Du corps du sorcier jaillit une encolure osseuse, et de longues et puissantes griffes se dessinèrent à chacun de ses doigts. Son masque de fer se fendit et explosa, laissant apercevoir des crocs menaçants autour d’une gueule béante infernale. Tandis que Daren entamait sa mutation inexorable, l’Écorcheur s’emparait aussi d’Irenicus. La brume s’épaissit encore davantage, une brume bleue sombre, tirant légèrement sur le violet. Pour la première fois, malgré la douleur, malgré la tension, Daren parvint à conserver suffisamment de lucidité pour distinguer son environnement. Ses réflexes étaient aiguisés à leur extrême limite et d’un bond, il fondit sur la bête osseuse qu’était devenu le sorcier.

Une magie lumineuse explosa au-dessus de lui, arrachant quelques lambeaux de chairs aux créatures démoniaques. Minsc affrontait à lui seul trois adversaires, son épée tournoyant autour de sa tête entaillant les peaux rugueuses des alliés du mage noir. Les muscles de ses bras semblaient avoir doublé de volume, et il tailladait vivement chaque griffe qui le menaçait de trop près. De l’autre côté, Jaheira exécutait des roulades acrobatiques, maintenant l’attention des créatures sur elle tout en évitant leurs coups. Son bâton crépitait d’un halo électrique, dont elle déchargeait la fureur à chacun de ses assauts. En arrière, une aura rougeoyante s’était enflammée autour des épaules d’Imoen, et avec Aerie, elles foudroyaient les démons de leur magie dévastatrice, protégeant dans le même temps de leurs compagnons.

Daren et Irenicus se livrait un duel à mort. L’essence de l’Écorcheur s’était emparée d’eux, s’imposant à leur corps même. Les deux parties jumelles de l’âme de Bhaal s’affrontaient de toutes leurs forces. Daren sentait son corps craquer sous la pression intolérable qui s’écoulait en lui. Pour il ne savait quelle raison, la brume autour de lui ne l’aveuglait pas entièrement, mais aiguisait à l’inverse sa perception sans pour autant le faire basculer totalement dans une folie irréversible. Le sol lui-même tremblait à chacun de leurs coups, et la roche se fendait sous la puissance de leurs assauts, laissant jaillir quelques éruptions de magma fumant. Le corps de Daren suintait de multiples blessures, autant provoquées par Irenicus que par lui-même, mais le combat tournait en sa faveur. À l’inverse de sa propre expérience, Irenicus découvrait les pouvoirs de l’Écorcheur, et il ne maîtrisait pas son état aussi bien que lui. À ses côtés, ses compagnons tenaient leurs positions avec rage, et barraient la route chacun à trois démons de presque trois mètres de haut. Une magie multicolore irradiait les parois de la grotte, enflammant les corps démoniaques des alliés d’Irenicus. Chacun des coups de Daren faisait reculer le sorcier, l’acculant contre la porte, de plus en plus proche.

Tout à coup une poigne puissante et implacable le souleva dans les airs. Le plus imposant des démons, dont le cou difforme arborait deux têtes monstrueuses, venait de le saisir à pleines mains et le dirigea vers l’une de ses gueules aux crocs acérés. Daren maintenait sa mutation depuis un peu plus de cinq minutes maintenant, et dans quelques instants, son corps ne pourrait plus supporter la formidable tension de l’Écorcheur. Malgré sa force décuplée, il ne parvint qu’à contraindre le démon à renforcer sa prise de sa deuxième patte. La brume tira soudainement vers un rouge violacé, et sa conscience s’évapora brusquement à l’approche d’une mort certaine. Une vingtaine de crocs suppurant d’un liquide orangé s’approchèrent de lui dans un rugissement gargantuesque. Ce monstre démesuré allait le dévorer, et sa transformation faiblissante en Écorcheur ne le sauverait pas. Daren se débattait, de toutes ses forces, mais la poigne du démon ne lui laissait aucune échappatoire. Tout aussi soudainement, le mouvement ralentit, jusqu’à s’immobiliser totalement.

 

− Tu ne toucheras pas à un seul de ses cheveux !, hurla une voix féminine en contrebas.

 

Un éclat vert vif irradia près du sol, et recouvrit bien vite toute autre lumière.

 

Que Sylvanus te renvoie dans les Abysses !

 

Une peau d’écorce recouvrit soudainement le corps du démon, tandis que de véritables branches d’arbres transperçaient sa chair de part en part. La créature relâcha un bras de sa prise, avec lequel elle s’évertua à arracher la multitude de plantes qui poussaient à même sa peau. Jaheira se tenait juste aux pieds du démon, ses deux paumes plaquées contre sa jambe et ses cheveux ondulant au-dessus d’elle, soulevés par la puissance de la magie qu’elle déployait. Le démon se transformait petit à petit en arbre, et de chacune de ses plaies jaillissait une nouvelle ramure florissante.

Et tout bascula soudainement. Une patte griffue transperça l’armure de la druide. Une autre créature qu’elle avait délaissée pour se porter au secours de son ami venait de la traverser en plusieurs points vitaux. Le temps sembla se figer l’espace de quelques secondes. Jaheira rouvrit lentement les paupières, le visage étonnamment calme, et ses yeux croisèrent ceux de Daren. Son regard, intense et déterminé, se troubla, et un mince filet de sang s’échappa du coin de ses lèvres. Le démon retira ses griffes de son corps et la druide s’effondra au sol, inanimée.

La brume devint alors écarlate, puis bascula finalement vers le noir. L’essence du Meurtre, exacerbée par sa colère et sa haine, ne pouvait plus être contenue. La griffe qui le retenait prisonnier explosa sous sa pression, et Daren s’élança vers Irenicus, concentrant ses puissantes émotions en une attaque dévastatrice. Son bras transperça le corps du sorcier, tandis que le monde s’écroulait autour de lui.

 

− Que se… passe-t-il… ?, bredouilla Irenicus qui reprenait peu à peu forme humaine. Mon… pou…voir… Je…

 

La rage se changea en colère. Puis la colère en désespoir. Un flux rayonnant et ininterrompu s’échappait du sorcier mourant, une connexion invisible entre les deux parties de son âme. Daren se sentait à nouveau entier. À l’unisson avec lui-même. La brume vira progressivement vers une couleur bleutée, puis s’estompa totalement. Mille sensations s’entrechoquèrent dans son esprit qui redécouvrait enfin la saveur d’émotions entières et pures. Il se trouvait toujours face à Irenicus, dont le visage perdait ses dernières couleurs dans un râle d’agonie. Un vent, fort et gelé, se leva tout à coup, emportant tout sur son passage. Daren sentit ses pieds se soulever du sol. Une lumière aveuglante le priva de ses sens tandis que son esprit était happé vers le ciel. Tout disparut dans un éclair argenté, et une sensation de chaleur le ramena lentement à la réalité. Il était en vie. Et son âme était à sa place.

La dernière Larme

Étrangement, le démon ne montait pas la garde à l’entrée de la caverne cette fois-ci. Les ténèbres recouvraient la grotte devant lui, et Daren dut fermer les yeux un instant pour s’accoutumer à l’obscurité. À l’autre extrémité, une silhouette massive se dessinait autour de deux points jaunes étincelants.

 

− Ainsi nous nous retrouvons. Ce lieu de châtiment est l’endroit idéal pour un nouveau face-à-face, tu ne crois pas, mon frère ?

 

Ce n’était pas possible. L’homme se redressa de toute sa hauteur et s’avança vers lui, les grincements de son armure métallique noire se répercutant sur les parois de la caverne.

 

− Sarevok ?

 

Un rire sonore et diabolique lui déclencha un frisson. Il ne pouvait que fixer, impuissant, l’incarnation en armure qui marchait droit dans sa direction.

 

− Oui… Ou ne suis-je peut-être qu’un simple écho… ? Mon esprit a rejoint celui de notre père après que tu m’aies tué.

− Sarevok !, s’écria Daren, qui retrouva soudainement ses esprits. Mais… Comment… ?

− J’ai en ma possession une des Larmes de Bhaal dont tu as besoin, le coupa-t-il.

 

C’était donc Sarevok son dernier adversaire. Daren serra la main sur la garde de son arme, qui avait jadis appartenu à son ennemi, et respira profondément. Contrairement au cours de leur premier affrontement, il ne le craignait pas. Malgré son impressionnante armure de métal noir, malgré son casque hérissé de pointes, il ne le craignait pas. Daren éprouvait même en cet instant un désir inavoué de le combattre à nouveau, et de le vaincre.

 

− Malheureusement, reprit Sarevok, je ne te la remettrai pas, car tu ne la mérites pas.

− La mériter ?, répondit Daren, quelque peu interloqué. Qu’entends-tu par là ?

 

Il s’était attendu à livrer un combat à mort contre son demi-frère de sang. Une déception, infime mais patente, lui pinça le cœur.

 

− Tu n’es qu’une misérable larve !, aboya Sarevok en guise de réponse. Un pitoyable rebut ! Quelle jubilation que d’avoir transpercé ton Gorion de ma lame… Et si justice il y avait, nos rôles seraient inversés à l’heure qu’il est !

 

Une fureur qu’il n’avait pas ressentie depuis longtemps germa lentement dans son esprit. Gorion… Le souvenir de son père adoptif sauvagement assassiné lors de cette nuit d’orage s’imposa à son esprit, comme si la colère et la haine qu’il avait accumulées depuis ce jour-là lui revenaient en pleine figure.

 

− Tu oses parler de Gorion !, tonna Daren en desserrant à peine les lèvres.

− Ahhh… Oui…, soupira Sarevok. Alimente ton impitoyable colère… Je sens la rage bouillonner en toi comme de la lave en fusion !

 

La brume rouge s’échappa tout à coup des murs de la caverne sans qu’il ne pût la contrôler. Gorion… L’image de son père lui revenait sans cesse, consumant ce qui lui restait de lucidité.

 

− Tu la sens, n’est ce pas ?, reprit lentement Sarevok, en détachant chaque syllabe.

 

Sa voix s’était réduite à un murmure, rauque et sifflant.

 

− La souillure étouffe ton âme tel un serpent. Elle l’enserre et y répand son venin. Cette ombre, cette colère, existe chez tous les enfants de Bhaal… mais rares sont ceux qui savent l’utiliser…

 

Le brouillard maléfique de l’essence du Meurtre recouvrit le sol comme un épais tapis de mousse. À chaque battement de son cœur, une impulsion de colère déformait l’étendue maléfique en d’inquiétantes ondes.

 

− Tu es devenu l’Écorcheur, n’est ce pas ?, lui lança soudainement Sarevok. L’avatar de feu notre père ?

 

Une angoisse montante se mêla à sa rage. Comment savait-il ? Pour la première fois, ce n’était pas du mépris qui transparaissait des propos de son demi-frère. Mais de l’amertume, voire de la jalousie.

 

− La plus sombre incarnation du Meurtre…, poursuivit-il en baissant la voix. Je la lis dans tes yeux. Rassemble cette colère contre moi… si tu en es capable…

 

Son bras marqué de cicatrices cabalistiques le lança douloureusement. Mais il ne s’agissait pas d’une quelconque blessure. Daren sentait le pouvoir de l’Écorcheur gronder silencieusement et déformer sa chair. La colère l’aveuglait à tel point qu’il ne pourrait survivre à une nouvelle transformation de son corps, car sa folie l’aurait définitivement emporté. L’angoisse montait, toujours plus pressante, resserrant son étreinte autour de son cœur.

 

− Pourquoi ?, s’écria Daren d’une voix désespérée. Qu’espères-tu de tout cela ?

− C’est à moi de poser cette question, répliqua Sarevok. Car vois-tu, c’est toi qui m’as conduit ici. C’est ton pouvoir m’a arraché aux tourments des Abysses, et qui a redonné vie à mon esprit. Pourquoi ? Pourquoi penses-tu avoir fait cela ?

 

Cela pouvait-il être réel ? Daren peinait déjà à accepter d’avoir entraîné ses compagnons en ce lieu maudit, mais il était totalement inconcevable qu’il pût avoir arraché à la mort cet être, qui avait juré sa perte.

 

− Je peux t’apprendre à utiliser ta colère, renchérit Sarevok en serrant un poing vengeur. À maîtriser cette ombre, la diriger, et l’invoquer lorsque tu le souhaites ! Devenir l’Écorcheur en suivant simplement ta volonté, et devenir l’arme du Meurtre comme tu es destiné à l’être ! Pense à moi, mon frère ! Souviens-toi comment j’ai anéanti ton cher Gorion !

 

De l’air. Il lui fallait respirer.

 

− Souviens-toi comment j’ai pillé les âmes de ton Château-Suif ! Rassemble ta rage, et fais enfin ressortir ta véritable nature ! Rassemble ta colère ! Deviens la fureur elle-même ! Car si tu n’en es pas capable, tu ne mérites pas ton destin ! Cela aurait dû être moi !

 

Il avait envie de hurler. Mais aucun son ne franchissait ses lèvres. La brume s’épaississait à chaque seconde, décuplant sa haine.

 

− Attaque-moi, vermine !

 

Une sensation de nausée le fit chanceler. De l’air. Il porta ses deux mains à ses tempes.

 

−  Attaque-moi si tu l’oses !

 

Crier. Hurler. Il ne restait plus que cette voie.

 

NOOON !!

 

Il respirait, enfin. De longues et salvatrices bouffées d’air. Ses compagnons comptaient sur lui, et il ne pouvait se permettre de succomber à la folie. Aerie. Le visage de l’avarielle agissait comme de l’eau pure sur une plaie, et il se concentra sur son souvenir.

 

− Je n’ai pas besoin de Bhaal pour te vaincre à nouveau, Sarevok, articula-t-il d’une voix étonnamment posée.

 

Son demi frère le fixa quelques instants du regard, immobile, et visiblement contrarié. D’un geste, il tira son arme de son fourreau et s’élança sur Daren en hurlant.

 

Tu n’as jamais été digne du sang de Bhaal, et je vais te réduire en poussière sur-le-champ !

 

Daren leva son arme et para à la dernière seconde le formidable coup de son adversaire. La puissance du choc manqua de le renverser, mais il posa un pied en arrière et stabilisa sa position. Le métal crissa, leur deux lames glissant l’une contre l’autre, chacun retenant la poussée de son ennemi. Les pointes du casque noir effleuraient le visage de Daren, et il pouvait même sentir le souffle rauque à travers la grille qui masquait son visage. Sarevok décocha un coup de poing dans son estomac de son gantelet de fer, achevant de le désiquilibrer. La respiration coupée, il esquiva de justesse la lame acérée qui déchira le cuir de sa manche sur toute la longueur.

Daren fit quelques pas en arrière, reprenant son souffle. Sarevok se tourna lentement vers lui et baissa son arme. Saisissant la moindre faiblesse dans sa garde, Daren s’élança vers lui et repoussa la lame de son ennemi. Il frappa de toutes ses forces sur la plaque qui protégeait son torse. Le coup fit reculer son adversaire, résonnant dans la caverne, et Daren devina une entaille visible à son l’impact. Sarevok émit une toux rauque, saisit son arme à deux mains et courut dans sa direction, balayant les airs devant lui en poussant un rugissement.

Lors de leur dernier affrontement, son pouvoir de Bhaal l’avait conduit à la victoire, lui permettant de transpercer l’épaisse armure de son adversaire. Mais il ne pourrait vaincre de cette manière cette fois-ci. Même s’il avait récupéré une partie de son âme, cela restait insuffisant pour contrôler de manière sûre l’invocation de l’essence de Meurtre. L’Écorcheur grondait toujours dans son cœur, prêt à jaillir à la moindre faiblesse de son esprit.

Daren reculait, pas à pas, sous les coups de son adversaire. Chaque parade menaçait de lui arracher son arme des mains. Ses poignets le faisaient souffrir, et la douleur irradiait dans son bras marqué par les terribles coupures. Sarevok maniait son arme gigantesque d’une seule main, et frappait puissamment de l’autre en même temps. Son gant de métal, hérissé lui aussi de pointes, s’enfonçait dans sa chair à chacun de ses coups, et son sang giclait à chaque nouvelle attaque. La brume surgit à nouveau, malgré sa détermination. Il fallait tenter quelque chose. S’il ne périssait pas sous les coups de son frère, il finirait consumé par le pouvoir de l’Écorcheur. Daren serra la garde de son arme de toute sa poigne et lâcha une main du pommeau. Le choc de l’assaut de Sarevok irradia dans tout son corps. Sa main tremblait si fort qu’elle en avait perdu toute sensation de toucher, mais il tint bon. Il n’avait pas le choix. D’un geste rapide, il saisit une épée courte à sa ceinture qu’il plaqua aussitôt contre son avant-bras. Sarevok releva une nouvelle fois son épée, prêt à donner la mort. En une fraction de seconde, Daren pivota sur lui-même et para la terrible lame qui s’abattait sur lui de son arme retournée, qui se fendit à l’impact. Il continua son mouvement, dirigeant son arme vers la tête de Sarevok et fit voler son casque en éclat, arrachant à son demi frère une giclée de sang noir.

 

Le vent se leva. L’armure noire de son frère s’effrita et s’envola en une coulée de sable fin au gré de la brise. Le visage sombre et impassible de Sarevok le fixait calmement, ses deux yeux irradiants d’une lumière blanche d’outre-tombe. En quelques secondes, tout avait disparu, et il ne restait comme trace de leur affrontement une petite pierre noire torsadée à moitié enfouie sous le sable. D’un geste machinal, Daren ramassa la Larme de Bhaal, et la grotte s’évanouit autour de lui.

Le sacrifice

Les mêmes marches humides imbibées d’un liquide noir menaient vers les profondeurs des Neuf Enfers. Au bas des marches, le démon ailé  l’attendait patiemment, le même rictus mielleux déformant son visage déjà monstrueux.

 

− Sais-tu, mon Enfant, qu’il y a une Larme de Bhaal en ces lieux ?

 

Derrière le démon, une vaste salle abritait tout au fond un autel de pierre. Le démon étendit ses deux bras derrière lui, et commença sa présentation.

 

− Deux chemins y mènent. Deux portes, deux chemins, et les deux mènent à ton but. Tu as pris beaucoup de décisions au cours du voyage qu’a été ta vie. Tu as emprunté de nombreux chemins, et ils ont toujours eu un impact sur ceux qui t’entourent… même si telle n’était pas ton intention…

 

Daren pencha à nouveau la tête, observant discrètement la salle derrière la créature. En dehors de la stèle de granit, il ne distinguait aucune porte, ni aucun chemin.

 

− De quoi parlez-vous ?, intervint-il en fronçant les sourcils.

− Tel est le sort de ceux nés avec une « destinée »…, reprit le démon en ignorant sa question. Les conséquences de leurs agissements se répercutent sur tout ce qui est réalité. Mais… peut-être le sort des autres ne te concerne-t-il pas vraiment ? Cela, aussi, représente un choix… des agissements… une onde dans le bassin de la réalité.

 

Où voulait-il en venir ? Son discours n’avait aucun sens, et Daren commençait à s’impatienter. La Larme de Bhaal ne pouvait se trouver que derrière l’autel de pierre, et il lui tardait de s’en emparer pour pouvoir sortir de cette grotte étouffante. Cependant, il ne pouvait pas combattre le démon, même s’il l’avait voulu, et se résigna donc à participer à l’épreuve qu’il avait imaginée pour lui.

 

− Quel rapport avec la Larme ?, demanda Daren d’un ton sec.

− Le chemin que tu prendras vers la Larme touchera quelqu’un d’autre aujourd’hui, répliqua la créature d’un ton doucereux. Un autre, innocent de tes agissements, en goûtera les conséquences de la même façon que toi…

 

Un autre ? Le cœur de Daren se mit à battre plus vite. L’un de ses compagnons se trouvait lui aussi prisonnier de ces lieux ? D’un regard affolé, il balaya plusieurs fois le couloir derrière lui, en vain.

 

− L’un de ceux qui voyage avec toi, qui gravite autour de ta destinée, et qui est innocent de tes erreurs fera l’affaire. Et pour rendre ta décision plus… significative, un être qui t’es plus cher que les autres sera pris.

 

« Un être qui t’es plus cher que les autres ». Était-ce une simple intimidation ? Toutes ses pensées étaient focalisées sur Aerie, malgré ses efforts pour ne pas laisser paraître la moindre fragilité.

 

− Cela pourrait être toi-même, enfant de Bhaal, reprit le démon, une once de regret dans la voix. Oui, tu ferais très bien l’affaire, mais ton essence prédomine ici, suffisamment pour empêcher un être tel que moi de te prendre contre ta volonté.

 

Une présence à l’intérieur de son esprit raviva à son insu une multitude de souvenirs. Château-Suif, Gorion, Imoen, Jaheira, Khalid, La Porte de Baldur… Daren freinait cette déferlante de toutes ses forces, se prenant son visage dans ses mains. Mais le démon s’insinuait toujours plus profond dans sa mémoire, brisant les barrières dérisoires de son esprit.

 

− Mais cela n’a pas d’importance…, conclut-il d’un ton enjoué. Il y a d’autres possibilités… Oui… Cette personne me semble très attachée à toi, n’est ce pas, Enfant du Meurtre ?

 

Le démon afficha un sourire avide et, rentrant ses ailes, dévoila une fine silhouette aux longs cheveux blonds, ligotée sur l’autel.

 

Daren se sentit défaillir. Aerie. Il n’y avait aucun doute possible, il s’agissait de l’avarielle, prisonnière à son tour de la créature démoniaque. Il aurait voulu hurler, mais sa gorge le serrait tellement qu’il en avait du mal à respirer. Il ne pouvait se résoudre à la perdre une nouvelle fois.

 

− Souviens-toi, enfant de Bhaal…, ajouta le démon en s’évanouissant en une fumée âcre. Une décision devra être prise, et tu devras vivre avec les conséquences de ton choix…

 

Dans la pièce, un mur en pierre de taille apparut du néant, le séparant de sa bien-aimée, dévoilant deux portes fermées surmontées de glyphes menaçantes. Deux portes, deux chemins. Il n’avait pas la moindre seconde à consacrer à la réflexion. Aerie se trouvait à l’autre bout de la pièce, et il était de son devoir de la secourir. Daren se précipita sur la première porte et en serra la poignée si fort qu’il faillit l’arracher.

 

− Aerie !

 

Mais aucune réaction ne fit écho à sa voix. Une piqûre. Il avait soudainement l’impression qu’une aiguille lui transperçait la main. Il tourna la poignée d’un quart de tour, et une douleur aigue lui déchira la paume de la main, irradiant le long de ses muscles. Daren ne put réprimer un cri et retira aussitôt son bras en plaquant sa main meurtrie contre sa poitrine. Aucun mécanisme ne s’était enclenché, il en était sûr. Et pourtant, la déchirure qu’il ressentait en cet instant était bien réelle. Un léger filet de sang coula le long de son poignet et une brûlure de forme étrange se dessina au creux de sa main. Que se passait-il ? Son bras était encore agité de tremblements incontrôlés, tandis que la douleur se répandait dans ses veines comme un poison.

Il fit quelques pas en arrière et posa précautionneusement un doigt sur la poignée de l’autre porte. Aucune réaction. Lentement, il posa sa paume sur la boule de métal, et la tourna avec délicatesse. Daren expira progressivement et ouvrit enfin la première porte. Un cri, de douleur, déchira le silence oppressant de la pièce.

 

Aerie !

 

« Tu devras vivre avec les conséquences de ton choix », murmura une petite voix nasillarde dans son esprit. C’était donc de cela dont il voulait parler. Le choix. Il n’y avait que deux portes pour la rejoindre, et les deux conduisaient à la souffrance. La sienne, ou celle sa précieuse Aerie.

Daren prit une profonde inspiration, et retourna à pas lents vers la première issue. Il hésita une fraction de seconde, et ouvrit soudainement la porte de métal. Une douleur inhumaine lui traversa la main, et il manqua de s’évanouir sous le choc. Sa plaie venait de se rouvrir, dévoilant un symbole gravé à même sa peau d’où coulait un liquide rouge et épais.

 

− Je ne cèderai pas, démon !, s’écria-t-il dans le vide.

 

La douleur le lança à nouveau et lui arracha une larme de souffrance et de haine. La porte donnait sur une petite pièce rectangulaire dont l’unique sortie, en face, se résumait à une porte métallique similaire à la première. Daren tituba jusqu’aux pans de fer noir et posa sa main ensanglantée sur le loquet, qui se teinta aussitôt de rouge. D’un geste virulent, il l’ouvrit en trombe, et posa un genou à terre. Une goutte, puis deux, puis un mince filet de sang coula de sa manche devenue écarlate. Une sueur froide le fit trembler de tous ses membres. La douleur irradia jusqu’à son épaule, et la brûlure reprit de plus belle. Daren releva sa manche d’une main tremblante. La malédiction du démon avait tracé des symboles maléfiques jusqu’à son avant-bras, découpant sa peau d’une précision terrifiante. Il ne pouvait aller plus loin. La même pièce, rectangulaire, comportait une nouvelle porte identique à la précédente sur le pan opposé. Mais il ne pouvait endurer davantage de souffrance. Il n’avait pas encore bougé, accroupi dans la pénombre dans une flaque de son propre sang.

 

− Aerie…

 

La douleur l’empêchait d’hurler, et même de pleurer. Quelques larmes brûlantes coulèrent le long de ses joues en silence. Il allait mourir. Son bras le lançait si fort qu’il songea un instant à se l’amputer lui-même. Sa tête heurta finalement le sol, et il ferma les yeux. Aerie. Le visage d’ange de l’avarielle apaisait ses tourments. Il devait continuer. Pour elle. Le démon ne la relâcherait pas tant qu’il n’aurait pas mis un terme à ses souffrances. D’un geste désespéré, il se redressa et rampa en direction de la troisième porte. À chaque battement de son cœur, une douleur écarlate l’aveuglait presque totalement. Le sang continuait à s’échapper de ses vêtements maculés, et une longue traînée brunâtre se dessina derrière lui à mesure qu’il traînait son corps de plus en plus lourd. Des milliers de piques affûtées semblaient lacérer la moindre parcelle de sa peau, pénétrant l’essence même de sa chair. Encore quelques pas. Sa vision brouillée par les larmes et la torture parvenait à peine à distinguer la poignée de métal. Dans un effort surhumain, il leva son bras meurtri, et s’agrippa au loquet en posant son autre main transpirante sur le fer sombre de la porte. Un sanglot le secoua une dernière fois, et Daren récita une rapide prière. Il ferma les yeux, et tourna la poignée dans un sursaut de folie. La douleur atteignit son paroxysme. Il était mort.

 

 

− Tu crois qu’il va se réveiller ?, demanda une voix inquiète.

 

Un brouhaha familier tira Daren de sa torpeur. Que s’était-il passé ? Il ouvrit péniblement une paupière, découvrant le visage soulagé de ses compagnons penchés au-dessus de lui. Ils l’avaient apparemment remonté à la surface de la caverne. D’un geste spontané, il s’appuya sur son bras, et s’affala en étouffant un cri.

 

− Daren, tu vas bien ?, s’inquiéta aussi Imoen.

 

Une protubérance inhabituelle déformait sa poche latérale, et il y glissa lentement sa main. Une pierre noire torsadée, incrustée d’un noyau ivoire, s’y était matérialisée le temps de son évanouissement.

 

− Oh, Baervan…, quelle est… quelle est cette abomination ?

 

Aerie venait de relever sa manche, et découvrit avec stupeur le marquage diabolique gravé à même sa peau. Les yeux écarquillés devant l’horreur qui se dessinait devant elle, l’avarielle retira le plastron de Daren, dévoilant des cicatrices infernales jusqu’à son épaule.

 

− Que s’est-il passé ?, demanda Jaheira d’une voix blanche. Que t’est-il arrivé ?

 

Le souvenir insoutenable de l’épreuve du démon lui arracha un spasme, et après une longue expiration, il détailla sa douloureuse expérience. Le temps de son explication, Aerie maintenait la plus intense de ses magies curatives, focalisée sur ses blessures, en vain. Le mal avait marqué sa chair si profondément que nulle magie n’était en mesure d’en effacer les cicatrices.

 

− Il ne s’est rien passé, ici, affirma la druide.

− Je n’ai pas été capturée, Daren, confirma l’avarielle, ni même été blessée. Je… je suis désolée que tu aies enduré tout ça pour moi…

− Daren a toujours été courageux !, trancha Minsc d’une voix déterminée. Bouh sait qu’il ne faiblira jamais devant le Mal, même si le Mal utilise des méthodes cruelles !

− Au moins, tu as la Larme…, rappela Imoen avec un sourire timide.

 

Daren hocha lentement de la tête et se releva, en proie au doute. Aerie avait-elle couru le moindre danger ? Ou sa capture n’avait-elle été qu’une illusion ? Ce démon au regard fourbe pouvait aisément s’être joué de lui en flattant sa compassion et sa culpabilité. Mais ses cicatrices étaient bien réelles, si toutefois ils pouvaient considérer leur séjour dans les Neuf Enfers comme une réalité. Néanmoins, il avait fait son choix, et il se persuada tant bien que mal de sa pertinence. Mouvoir son bras se révélait encore douloureux, mais incomparablement moins que lors de l’épreuve. Allait-il conserver ces marques jusqu’à la fin de ses jours ? Il chassa cette idée de son esprit, bientôt accaparé par une autre réalité plus angoissante encore. Les deux yeux encore ouverts au-dessus du portail d’ossements le fixaient d’un air sévère, le défiant de s’approcher davantage. Daren tenait toujours la Larme de Bhaal serrée dans sa main, et la présenta une nouvelle fois la paume levée vers le ciel. La lumière argentée illumina l’œil au centre de la voûte et forma le lien jusqu’à la Larme de Bhaal qui commençait déjà à se décomposer. Une nouvelle vague de puissance le submergea, et emplit chaque parcelle de son corps. Il sentait le pouvoir couler dans ses veines, le pouvoir du Seigneur du Meurtre. Cependant,  à l’inverse de la force brute et incontrôlée de l’Écorcheur, il se sentait en mesure de dominer celle-ci. Le lien se brisa soudainement, et les dernières poussières d’argent de la Larme de Bhaal s’évaporèrent au-dessus de sa paume. Il ne restait qu’un seul œil pour garder la porte. Un dernier rempart à franchir entre la vie et la mort.

 

− Et Irenicus ?, l’interrogea Imoen derrière lui. Il possède toujours ton âme, ou au moins une partie.

 

Sa présence insolite en ces lieux lui avait fait quelque peu oublier les paroles du démon lors de leur premier entretien. Le sorcier se trouvait lui aussi en enfer, avec la moitié de son âme. Devrait-il l’affronter seul ? Malgré sa blessure au bras, il se sentait plus fort. Plus entier. Mais cela ne serait peut-être pas suffisant pour vaincre son ennemi. Irenicus demeurait un formidable adversaire, indépendamment de son âme usurpée, et il ne pouvait qu’espérer avoir ses compagnons à ses côtés lors de leur inévitable affrontement.

 

− Il reste un dernier œil, conclut Jaheira. Tu te sens prêt ?

 

Comment pouvait-il l’être ? Ce démon invisible prenait un certain plaisir à disséquer son esprit, et à malmener ses derniers refuges de lucidités. À contrecoeur, Daren se dirigea vers le dernier puits de fumée, l’angoisse de l’inconnu lui serrant le cœur. Il descendit les marches usées une à une, ses pensées focalisées sur l’instant présent.